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De l’Inde au Brésil, du Sénégal au

Bosphore, Pierre Loti s’est souvent laissé


aller à de profondes rêveries, d’où
ressurgissaient les paysages de son
enfance. Pour l’écrivain rochefortais,
l’Aunis et la Saintonge ont été
une école de l’exotisme

«18 août 1873, Saint-Porchaire», coll. Mme Pierre Pierre-Loti-Viaud

Aux sources de l’exotisme


de Pierre Loti
n 1866-1867, on pouvait voir dans les Fontaines. Il découvrait là des véroniques

E galeries du Louvre un adolescent atten-


tif aux œuvres des maîtres flamands et
de la Renaissance. Venu dans la capitale
pour préparer le concours d’entrée à l’école Na-
vale, il avait emporté avec lui de quoi s’essayer
bleues, des géraniums roses, des aubépines, des
iris, des marguerites, des graminées aux allures
d’aigrettes. Dans la cour même de la maison fa-
miliale, fleurie à l’excès, il aimait les rosiers, les
chèvrefeuilles, les berceaux de vigne et de jas-
à la peinture à l’huile en copiant les œuvres des min (dont un de Virginie), les treilles, les lierres,
grands. Ce jeune homme, originaire de Roche- les glycines, les arbres fruitiers, les daturas.
fort, c’est Julien Viaud, le futur Pierre Loti. Dans Sur la route d’Echillais, au sud de Rochefort,
les musées, ce sont les paysages qui l’intéres- après avoir traversé la Charente boueuse et chan-
sent avant tout. Au musée du Luxembourg, un geante, la végétation était différente : «Ces dif-
petit paysage l’attire particulièrement parce qu’il férences que d’autres n’auraient pas aperçues
a tout à fait «l’air d’avoir été pris dans les ma- devaient me frapper et me charmer beaucoup,
rais de Saint-Porchaire»1. moi qui perdais mon temps à observer si minu-
Ainsi, Julien Viaud exilé en plein Paris recher- tieusement les plus infimes petites choses de la
che-t-il déjà la lumière et les impressions des nature, qui m’abîmais dans la contemplation
paysages de sa Charente natale. D’ailleurs, que des moindres mousses.» Et il contemple les her-
peint-il de mémoire ? «Des paysages de Sain- bes et les fleurs sauvages, les plantes sèches du
tonge, avec toujours une exagération de bleu lieu-dit des Chaumes près du hameau du Frelin.
méridional dans les ciels.» Et les dessins qu’il A Echillais, dans la propriété de la Limoise qui
nous a laissés de la période 1867-1869 ont pour appartient à des amis de ses parents, c’est «le
titre Plantes au bord du marais, Rivière de la pays des marjolaines, du lichen et du serpo-
Roche-Courbon, ou pour sites Saint-Porchaire, let», et aussi des orchidées blanches, du thym,
le bois de la Limoise, le marais rochefortais. des touffes de lierre, des bruyères.
Ce sont des dessins pleins de détails et très at- Lorsque Julien Viaud se rend chez sa sœur à
tentifs à la botanique. Ce trait demeurera dans Saint-Porchaire, le jardin de Fontbruant est tout
son œuvre, où la description des fleurs occupe autre : à l’ombre des tilleuls poussent des «fleurs
une grande place à tel point que ses pages ont de curé», des dahlias roses et jaunes, des zin-
parfois des airs d’herbier. nias, des croix de Malte. A Saint-Pierre-d’Olé-
Cela nous vaut un panorama assez complet de ron, Julien découvre au milieu des vignes, les
la flore d’Aunis-Saintonge. Loti avoue en avoir rues de villages bordées d’œillets et de giro-
● Alain Quella-Villéger bien connu les variétés très tôt grâce aux pro- flées, suivant l’usage insulaire. La maison des
Photos Marc Deneyer menades quasi quotidiennes, faites vers l’âge aïeules est fleurie de jasmins dont l’odeur se
Dessins de Pierre Loti de cinq ans sur une route rochefortaise, dite des mêle pour lui aux soirées de mai et au souvenir

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des aïeules ; la cour est plantée de tilleuls. Voilà Est-il devenu l’écrivain qualifié d’exotique parce Ci-dessus, les abords
donc une matière florale colorée. Pourtant son qu’il a commencé sa vie dans un milieu jugé de Saint-Porchaire, une
sorte de paysage
sentiment profond est tout différent. Dans par lui fade et banal, entre ces plaines d’Aunis originel pour Pierre
Aziyadé, Loti explique à Achmet que dans son dont les «grands horizons monotones confinent Loti.
pays, tout «est plus pâle, et les couleurs de toute à l’océan» ? «Pauvres campagnes de mon pays,
chose y sont plus ternes». Le chapitre VIII du monotone [...], monotones, unies, pareilles», dit-
Roman d’un enfant commence ainsi : il en leur reconnaissant seulement le charme de
«On a avancé que les gens doués pour bien pein- leur toile de fond maritime «attirante à la lon-
dre (avec des couleurs ou avec des mots) sont gue comme un grand aimant patient, sûr de sa
probablement des espèces de demi-aveugles, qui puissance».
vivent d’habitude dans une pénombre, dans un Mais il reconnaîtra lui-même : «J’ai, hélas ! beau-
brouillard lunaire, le regard tourné en dedans, coup décoloré, rapetissé à mes propres yeux ce
et qui alors, quand par hasard ils voient, sont pays de mon enfance.» Et surtout, il l’a beau-
impressionnés dix fois plus vivement que les coup aimé, ce monde incolore. Citons ce pas-
autres hommes. sage où il décrit une route du marais rochefortais :
Cela me semble un peu paradoxal. «Pour les gens qui ont sur le paysage des idées
Mais il est certain que la pénombre dispose à de convention, et auxquels il faut absolument le
mieux voir. [...] site de vignette, l’eau courante entre des peu-
Au cours de ma vie, j’aurais donc été moins pliers et la montagne surmontée du vieux châ-
impressionné sans doute par la fantasmagorie teau, pour ces gens-là, il est admis d’avance Alain Quella-Villéger,
historien, publiera à
changeante du monde, si je n’avais commencé que cette pauvre route est très laide. l’automne une nouvelle
l’étape dans un milieu presque incolore, dans Moi, je la trouve exquise, malgré les lignes unies biographie de Pierre Loti
(éd. Aubéron, à Bordeaux)
le coin le plus tranquille de la plus ordinaire de son horizon. De droite et de gauche, rien ainsi que le journal intime
des petites villes.» Un milieu presque incolore ! cependant, rien que des plaines d’herbages où de Pierre Loti pendant la
Grande Guerre (La Table
Loti est-il devenu un écrivain «décoloriste» des troupeaux de bœufs se promènent. Et en ronde), en collaboration
parce qu’il est né dans un milieu «incolore» ? avant, sur toute l’étendue du lointain, quelque avec Bruno Vercier.

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Ci-dessus, la propriété chose qui semble murer les prairies, un peu tris- de manière distraite n’y cherchant qu’un mi-
de la Limoise, à tement, comme un long rempart : c’est l’arête roir, pour se retrouver ou pour retrouver un pay-
Echillais, coll. Mme
P. Pierre-Loti-Viaud. du plateau pierreux d’en face, en bas duquel la sage originel ancré en lui.
rivière coule ; c’est l’autre rive, plus élevée que Dans une complicité curieuse qui anthropo-
celle-ci et d’une nature différente, mais aussi morphise la ligne d’horizon, on retrouve tou-
plane, aussi monotone. Et dans cette monoto- jours, subrepticement, dite ou non dite, «en
nie réside précisément pour moi le charme très creux», la référence à l’Aunis océane, à la Sain-
incompris de nos contrées ; sur de grands es- tonge des marais.
paces, souvent la tranquillité de leurs lignes est A l’époque d’Aziyadé, Loti construit une pa-
ininterrompue et profonde.» renté entre un paysage du Bosphore et l’Aunis-
Pour expliquer la manière aquarelliste de l’écri- Saintonge : «Des chênes séculaires, la végéta-
vain, sa façon de délaver l’Orient décrit, il faut tion de la Roche-Courbon, des fusains, du houx,
recourir aux paysages de son enfance. Incons- de la mousse et des capillaires. On se croirait
ciemment, il recherche les impressions premiè- dans les bons vieux bois de la patrie.» A Persé-
res ou les prend pour références. Ce sont des polis, il retrouve «le thym, la menthe et la mar-
impressions toutes en nuances diluées, en blan- jolaine, toute la petite flore de mes bois» de la
cheurs de chaux, en clair-obscurs tamisés de Limoise (Vers Ispahan). A Ceylan, des paysa-
sous-bois, en bruines et crachins, en silences. ges et des maisons lui rappellent «les campa-
Si Loti s’emploie si souvent à neutraliser les gnes de l’Aunis ou de la Saintonge, les tran-
couleurs violentes, c’est qu’il leur préfère les quilles demeures de l’île d’Oléron à la saison
teintes pastel. Ne se plaint-il pas souvent de lu- lumineuse et dorée des vendanges».
mière ou de soleil «excessifs» ? Manifestement, A l’inverse, le paysage d’Aunis-Saintonge prend
lui-même des reflets inattendus et exotiques. A
Echillais, les bois de la Limoise lui donnent des
impressions de Brésil. A Saint-Porchaire, une
voix chantant en sourdine sous la chaleur de
midi est comparée aux vocalises du muezzin
au-dessus des villes blanches de l’Islam, voire
aux chansons somnolentes des femmes sénéga-
laises. Un petit hameau «d’une blancheur orien-
tale» caractérise l’île d’Oléron par la chaux im-
maculée des maisons traditionnelles.
«Voir» n’est pas suffisant, il faut «dire». Face
au paysage, les mots ne suffisent plus. Il faut en
Ci-dessus, la véronique le paysage exotique qui le charme est celui qu’il inventer. Et le jeune Julien, bien avant d’être
petit chêne (à gauche), n’est pas, celui qui est absent : «Quand je suis écrivain, se fait fabricant de mots. Entre autres,
l’iris et la saxiphrage
appelée aussi quelque part, il me manque toujours quelque le mot elmique : «Je n’ai jamais su d’où ce mot
«désespoir du peintre». chose de moi-même qui est resté ailleurs.» Il en elmique avait pu me venir ; c’est en rêve qu’il
est ainsi pour le paysage qui l’envoûte. Sans avait été prononcé à mon oreille par quelque
s’en rendre compte, il tend à confondre la lu- fantôme, et pour moi il était le seul pouvant
mière et l’espace, à rendre diffus ce qui est net, désigner le je-ne-sais-quoi inexprimable caché
à rendre inexistant ce qui est consistant, à déco- la nuit au fond des bois de la Limoise.» Pour-
lorer ce qui est contrasté, à rechercher le pay- tant, Loti lui trouve une origine possible : «On
sage qui ne s’y trouve pas. venait de m’initier quelque peu aux Druides,
Dans tout paysage observé par Loti se confond ces primitifs habitants de la Saintonge.» Les
un paysage plus intime, qui en détourne la vé- bois de chênes de la Limoise, certaine clairière
rité première. Plus qu’il ne plonge dans le pay- idéalement sauvage, lui procurent donc une sorte
sage, plus qu’il ne s’y soumet, Loti le traverse de fascination et de terreur, de peur et de charme

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Dans les bois de la
Roche-Courbon, le
jeune Julien s’intéresse
aux graminées, aux
lichens, aux orchidées
et surtout aux chênes-
verts. Sa tante Claire y
fait des bouquets de
capillaires et rapporte
pour le jardin de
Rochefort des
nénuphars à fleur
blanche que l’on
placera près d’un
dielytra.

connus seulement à la Limoise. C’est un «ap- d’abord : «Elle a dérangé mon rêve, cette noce,
pel silencieux». Dans ce moment de bonheur je lui en veux.» Moment paradoxal où l’exo-
figé, l’enfant perd conscience de ce qui l’en- tisme en Inde est celui du pays natal !
toure. N’est-ce pas cette extase éphémère qu’il Reconnaître l’influence déterminante de ce «pre-
recherchera sans cesse autour du monde, cette mier paysage», c’est donner à l’Aunis-Saintonge
illusion fugitive de jeunesse éternelle, d’immo- un rôle supérieur dans l’histoire littéraire.
Les citations attribuées à
bilité, de paix, de sérénité ? Comme on l’a montré pour l’influence du par- Pierre Loti proviennent des
Bruno Vercier, comparant des textes autobio- ler traditionnel de l’Aunis sur le style de Loti3, titres suivants : Le Roman
d’un enfant (1890), Prime
graphiques de Loti et de Michel Leiris2, con- on pourra reconnaître désormais ce que ses des- jeunesse (1919), «Dans le
cluait au culte et à la mythologie du premier criptions doivent au pays charentais. L’exotisme, passé mort» in Le Livre de
la pitié et de la mort (1890),
souvenir. A ce titre, il nous semble qu’il existe loin d’être un reniement des origines, peut être et «La Maison des aïeules»
aussi un culte et une mythologie du premier aussi un retour inconscient aux sources, au pa- in Le Château de la Belle-
au-bois-dormant (1910).
paysage, une sorte de paysage originel sans cesse radis perdu.
recherché, recréé, parfois redécouvert au hasard Loti avouait dans une lettre aux Amis du Pays 1.Correspondance inédite
des voyages et des sensations. C’est pourquoi, d’Ouest en 1913 : «Si quelques Parisiens croient (1865-1904) publiée par N.
Duvignau et N. Serban,
lorsque Loti est au bout du monde, il lui arrive que je suis Breton, si tous croient que je suis Calmann-Lévy, 1929. Il
de regretter sa terre natale ou bien de la recon- exotique, en réalité je suis Saintongeais.» Les nous est permis de penser
qu’il s’agit de Chasse au
naître au détour d’un chemin ou d’une nuit étoi- puristes rétorqueront que Rochefort est en Aunis. marais dans le Berry par
lée. Ainsi, faisant escale à Mahé des Indes se En vérité, plus qu’à son lieu de naissance, Loti Charles Busson (1865).
2. «Le mythe du premier
plonge-t-il là-bas dans ce qu’il nomme «une se réfère ici à son lieu de naissance culturelle et souvenir : Pierre Loti,
sorte de rêve du pays» : un arbre tropical de- esthétique, lequel comprend pour endroits ma- Michel Leiris», Revue
d’histoire littéraire de la
vient un chêne de Saintonge et la nuit, celle d’un giques des noms bel et bien saintongeais : France, n° 6, 1975
été charentais. La mélancolie l’occupe au point Echillais, Saint-Porchaire, Oléron, Roche- 3. «L’écriture de Loti, née
du pays d’Aunis», par
d’oublier ce qui l’entoure. Lorsque passe une Courbon... Manifestement, l’Aunis-Saintonge Daniel Hervé, Revue Pierre
noce pittoresque, il ne s’en soucie guère a été pour Pierre Loti une école d’exotisme. ■ Loti, n° 21, 1985

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