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Tel Quel Une télévision

répond pour adultes


SOMMAIRE

3 LE LIVRE André Frénaud Depuis toujours dejà par Bernard Pingaud


DE LA QUINZAINE
4 HISTOIRE Le jeune La/orgue par Claude Pichois
LITTERAIRE
5 ROMANS FRANCAIS Jacques Serguine La mort confuse par Alain Clerval
6 LITTERATURE 70 Tel Vuel répond
7 JOURNAL Julien Green Les années faciles par Anne Fabre-Luce
8 NOTES Marc-André Schwartz L'automne par Lionel Mirisch
Thomas Sourdine La démolition par L. M.
9 LITTERATURE Per Olof Sundman Le voya{!e de l'inl?énieur Andrée par C. G. Bjurstrom
ETRANGERE
10 Axel Jensen Epp par Jean Queval
11 POESIE Georges Godeau Les foules prodigieuses par Georges Mounin
12 René Lacôte Anne Hébert par Serge Fauchereau
Lucien Rioux Gilles Vigneault
Poèmes inédits de
Saint-Denys Garneau
13 Claude Vigée La lune d' hiver par Robert Misrahi
15 ARTS Alexej J awlensky Lyon, Musée des Beaux-Arts par Marcel Billot
16 De Reims à Ancy-le-Franc par Jean Selz
Iris Clert sur les routes Propos recueillis
17 par Françoise Choay
18 ETHNOLOGIE Roger Bastide Le prochain et le lointain par H. Desroche
19 HISTOIRE E. J. Hobshawm L'ère des révolutions par Marc Ferro
1789-1848
20 René Dumont Cuba est-il socialiste '! par Guy de Bosschère
K. S. Karol Les guérilleros au pouvoir
J osé Yglésias Dans le poing de la révolution
22 SCIENCES Gottlob Frege Les fondements de par Allal Sinaceur
r arithmétique
24 TELEVISION Jacques Thibau Une télévision pour tous par Jean Duvignaud
les Français
Alain Bourdin Mc Luhan
Jean Cazeneuve Les pouvoirs de la télévision par Louis AreniIIa
26 INEDIT Un inédit dt" Jerzy Grotowsky

François Erval, Maurice Nadeau. Publicité littéraire : Crédits photographiques


Conseiller: Joseph Breitbach. 22, rue de Grenelle, Paris (7").
Téléphone: 222-94-03. p. 3 Gallimard
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Publicité générale: au journal. p. 10 D.R.
Georges Balandier,
D.R.
Bernard Cazes, Prix du nO au Canada: 75 cents.
François Châtelet, p. Il D.R.
Françoise Choay, Abonnements :
Dominique Fernandez, Un an : 58 F, vingt-trois numéros. D.R.
Marc Ferro, Gilles Lapouge, Six mois: 34 F, douze numéros. p. 14 Flammarion
Gilbt"rt Walusimki. Etudiants: réduction de 20 %.
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littéraire W. Kirchberger
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Téléphone: 887·48-58. Printed in France.
I.E I.IYRE DE

La présence et la perte
I.A QUINZAINE

1
André Frénaud comme une substance, alors qu'il
Depuis toujours déjà s'agit d'une force, d'une «éner·
Gallimard éd., 140 p. gie ». Ainsi nous imaginons -
mais comment le spectacle du
La poeSIe d'André Frénaud monde ne nous y pousserait-il
n'est ni difficile ni obscure. Elle pas? - qu'il y a des «choses
parle de choses que nous connais· à dire '>, alors qu'il y a seulement
sons tous et dont s'occupent vo- une nécessité de dire. Que cer-
lontiers les poètes: l'enfance, la tains instants, certains lieux, cer-
campagne, l'amour, la mort. Mais tains visages sont privilégiés, alors
c'est peut.être cette simplicité qui que l'être « gronde» partout.
égare. Ajoutons.y l'extrême diver· Dans un second temps (qui est
sité des tons (épique, lyrique, gra· inséparable, bien sûr, du pre·
cieux, familier, comique, amer), mier), le poème tente de se plier
une forme parfois rude, voire ro- à cette force, de se faire l'écho
cailleuse, contrastant avec des de cet ébranlement, et c'est alors
moments d'une grâce extrême, un seulement qu'il devient vraiment
certain passéisme allié curieuse- poème. Un texte déjà ancien, pu·
ment à la flamme révolutionnaire, blié en annexe de Passage de la
un mélange inhabituel de bon- Visitation (1), décrit l'acte poéti.
homie et d'amertume: autant de que comme l'effet d'une expé.
traits qui brouillent le portrait, rience d'être, fulgurante et fugi-
autant de pistes où le lecteur ris- tive, qui, à l'instant où elle se
que de s'engager tour à tour en produit, impose silence au poète
perdant de vue l'essentiel, qui est et ne lui donne la parole qu'après,
une contradiction volontairement, dans le sillage de son retrait. Re-
obstinément maintenue. levons le mot «passage» : il indi-
«Insoutenable amour », «har- que bien que cet événement, s'il
monie violente », «bonté téné· est vécu dans «l'ébranlement du
breuse »: ces quelques expres- souffle », ne peut être reconnu
sions glanées dans Depuis tou· (nommé) qu'une fois passé, dans
jours déjà (le plus beau, à mon la trace qu'il laisse derrière lui.
sens, des trois recueils où Fré- C'est dire que l'occasion de l'évé-
naud a voulu, depuis huit ans, re- nement importe peu. Mais c'est
grouper la majeure partie de 8es dire aussi qu'il n'y a que des
poèmes) peuvent nous servir d'in- occasions. La parole qui veut
dices. Le paradoxe apparent « attraper» l'événement doit se
qu'elles évoquent se retrouvera laisser prendre à l'expérience.
dans les «paroles -du poème », à Elle ne peut être parole pure,
la fois «justes et ambiguës », sans visée, qui s'enchanterait
«jamais rencontrées » mais «évi- d'elle-même. Bref, ce quelque
dentes », «retenues» mais aussi chose à dire où elle se piège, il
« sorties ». Tout se passe comme faut encore qu'elle le dise pour
si, dans un premier temps, il ne qu'il prenne valeur de trace. Paroles du poème
s'agissait que de regarder et d'en- Ainsi, avec un entêtement qu'on
tendre: le monde est là, devant pourrait croire aveugle, la poésie
nous, débordant d'être, reposant de Frénaud ne cesse de vouloir Si mince l'infractuosité d'où sortait la voix,
dans sa plénitude silencieuse, prêt faire retour à l'origine. Et pour-
à être recueilli par la parole hu- tant les diverses « origines» si exténuant l'édifice entrevu,
maine. Mais à peine essaie·t·on de qü'elle se découvre, tel lieu autre-
le dire que ce monde contemplé, fois habité ou visité, telle image s; brûlants sont les monstres, terrible l'harmonie,
parcouru, savouré, dont la «bien- d'enfance, telle figure féminine, si lointain le parcours, si aiguë la blessure
veillance» est entière, échappe tel moment inoubliable, ne sont
au discours. Non pas le monde, pas de vraies origines - et le et si gardée la nuit.
mais ce qui le fait être monde, poète le sait bien: car l'être ne
sa brillance secrète, cet être insai· peut s'y loger. L'important dans Il faudrait qu'elles fussent justes et ambiguës,
sissable et pourtant répandu. Et le souvenir, si émouvant, si fasci·
cela qui «depuis toujours déjà» nant soit·il, est sa perte, qui dé- jamais rencontrées, évidentes, reconnues,
semble s'offrir est donc aussi de· signe le passage, l'ébranlement, la sorties du ventre, retenues, sorties,
puis toujours déjà perdu. Perdu « visitation ». Il faut, en somme,
mais présent. Perdu mais vivant. qu'existe un «depuis toujours dé· serrées comme des grains dans la bouche d'un rat,
Perdu mais brûlant. jà» pour que surgisse le bel serrées, ordonnées comme les grains dans l'épi,
Comment expliquer cette rup- « après» du poème. Mais nous
ture ? L'erreur inévitable - c'est n'en connaîtrons (de l'événement) secrètes comme est l'ordre
l'infirmité de notre regard qui que cet après.
nous la fait commettre - est de A la limite, les deux temps vont
que font luire ensemble les arbres du paradis,
chosifier l'être, de le considérer se confondre : cette présence qui les paroles du poème.

La Q!!IDzaiDe I.Ittéralre, du 1" au 15 1970 3
BI. TOI ••

Frênaud Le jeune Laforgue


nous enchantait d'abord et que En louant ici-même ln° 93 du pe, feuille toulousaine, d'esprit re classique, est favorable aux
nous n'avions de cesse d'avoir 16 au 30 avril 1970) l'édition par estudiantin, qui parut irréguliè- jeunes, et c'est la raison pour quoi
nommée existe bien; il ne s'agit Pascal Pia des Poésies complètes rement de 1879 à 1890. Pierre il se veut partisan de Zola et du
pas d'un leurre. Mais c'est, finale- de Laforgue (Livre de poche), Capretz avait déjà découvert les naturalisme: Tout jeune - ainsi
ment, celle du poète lui-même. nous avions annoncé que J .-L. vers qu'y donna, l'année de .la conclut-il un article - , quels que
L'édifice que le poète avait «en- Debauve préparait deux volumes fondation, le jeune poète et qu'on soient ses dieux, doit remercier
trevu ne se distingue pas de qui témoigneraient eux aussi de retrouve dans l'édition Pascal Zola cr avoir secoué par ses auda-
celui qu'il bâtit, 1'« ordre des la renaissance laforguienne. L'un Pia: vers baudelairiens avec des ces notre âge engourdi dans la
arbres de celui des fnots. En un d'eux a paru au moment où était accents naturalistes; parfois du politique ou l'indif1érence ». Ce
sens, donc, aucun poème n'est ja- publié cet article de la Quinzaine : Coppée de génie. A ces pièces, qui ne l'empêche pas de repro-
mais satisfaisant: il n'y a que les Pages de la Guêpe (Nizet édi- M. Debauve ajoute les,chroniques cher à Zola de méconnaître la
des poèmes où subsiste un faible teur) , textes «précédés d'une étu- parisiennes et des articles de cri- grandeur de Victor Hugo, de qui
écho de l'expérience, un éclat de sur les premières années de tique littéraire que, régulière- il tient sa «vigueur si superbe
d'autant plus précieux que fra- l'écrivain ». Dans cette étude bio- ment, de Paris, Laforgue adres- de coloris ». Ce jeune Laforguc
gile. Mais en un autre sens, ce;;; graphique, M. Debauve nous pré- sait à la Guêpe: ces proses étaient n'est pas moutonnier. Il est indé-
monuments périssables sont la sente avec précision la jeunesse complètement inconnues. Au nom- pendant. Il secrète ses propres
seule trace, la seule marque tan- scolaire de Laforgue au Lycée de bre de trente-cinq environ, elles images, il se crée son propre style
gible de la visitation, et l'on_ peut Tarbes de 1869 à 1876, profes- couvrent à peu près tous les évé- et, déjà, jusqu'à ses propres
dire alors que la parole poétique seurs et camarades, et le cadre où nements importants de la vie pa- mots. Et il dit - c'est peut-être
est l'unique voie d'accès à l'être. s'inscrit la nouvelle Stéphane Vas- risienne de mai à novembre 1879 l'article le plus important pour
Ainsi la contradiction se retrouve siliew. Puis, ce sont les années et sont accompagnées de dessins son évolution ultérieure - son
à tous les niveaux, renaissant parisiennes, l'échec au baccalau- légendés, fort spirituels. Ce pro- admiration pour les accents étran-
chaque fois qu'on croit la dépas- réat, l'atelier d'Henri l.ehmann, vincial ne semble avoir éprouvé gement parodiques du Coffret de.
ser. la connaissance de Seurat, les aucune peine à prendre le ton santal.
C'est la maîtrise de ces deux cours de Taine sur les beaux- parisien, et ce mauvais élève est Ces pages de la Guêpe, vers et
mouvements opposés qui, me sem- arts, la fréquentation des biblio- un excellent journaliste. Il a fait proses et dessins, nous rensei-
ble-t-il, donne à la poésie de Fré- thèques, les rencontres avec Gus- ses classes dans les salles de théâ- gnent d'abondance sur le Lafor-
naud, dans ses meilleurs mo- tave Kahn et Charles Cros - de tre, dans les cafés-concerts et au gue de 1879. L'on devra à M. De-
ments, son admirable exactitude. 1876 à 1879. Oui, du nouveau sur cirque qui était certainement ce bauve de nous avoir fourni sur la
J'entends le mot dans le sens où Laforgue, comme M. François Ca- que le monde du spectacle offrait formation littéraire et artistique
l'on parle d'une personne exacte: radec vient de nous en apporter alors de plus vivant et de plus du poète les documents les plus
qui vient à l'heure dite, qui tient sur Lautréamont. original. utiles. Un nouvel aspect de La-
ses promesses. La voix qui porte Le plus important est la colla- Résolument, Laforgue, bien forgue sort de l'ombre.
Depuis toujours déjà, qu'elle plai- boration de Laforgue à la Guê- qu'il ait acquis une solide t'1Iltu- Claude Pichois
sante ou qu'elle gronde, qu'elle
'se contente de quelques vers ou
qu'elle s'aventure dans un de ces
longs poèmes que Frénaud est à
peu près seul à écrire aujourd'hui place justement dans la lumière des tout un émouvant hommage de
(comme Vieux pays), qu'elle par- LES REVUES Atrides, au point qu'il nous entretient Jacques Réda à ce jeune poète dis-
le d'amour ou de mort, de Paris, non pas de la place de la ville paru:
d'Oxford, mais de l'Agora de Jefferson, «Et ainsi se débat dans la douleur,
de Gordes ou de Saint-Vallerin, et que nous recevons ce terme comme avec tous ses sursauts baroques, ses
de la jeUJie amazonc, du divin Informations et documents une évidence. Cet article constitue maniérismes, ses audaces, ses apai-
Actéon ou de la petite Milena, - une avancée pénétrante dans les ténè- sements insondables, chaque poème
à chaque page nous dit que « tout La revue Informations et documents bres de l'œuvre faulknérienne en mê- de Salabreuil d'une seule foulée qui
consacre son numéro du le. août au me temps, qu'à la suite, il propose bouleverse, car elle est du passage
est comme il doit être », à chaque propriétaire du Comté de Yoknapa- une belle méditation sur l'histoire, d'un être jeté vers l'amour impos-
page aussi avoue une «déchirure tawpha, dans le Mississipi, dont la sur la ville, sur le mal. sible, le retour impossible, l'impos-
inoubliable ». Seul le poème peut capitale est Jefferson. On sait que ce Le numéro est complété par une sible et pourtant profonde innocence
réunir ces deux langages, celui de comté est l'image mythique d'un ancienne interview de Faulkner, déce- du cœur. Il s'est mis à neiger ce
comte réel, celui de La Fayette et que vante si l'on s'en tient à la lettre de matin avec une telle violence qu'on
la présence et celui de la perte, Jefferson porte, sur les cartes du ce que dit l'écrivain, et à son parti- ne sait pas si c'est la neige ou quel
dire à la fois qu'« il n'y a pas monde, un autre nom: Oxford. Ouant pris de jouer au « gentleman farmer ., noir éblouissement.•
de paradis» et que les «arbres au propriétaire de ces terres imagi· fascinante si on tente de la déchiffrer
du paradis », ensemble, font naires, il se nomme William Faulkner. à travers les silences, les malices ou Tel Quel (n° 41). Pour leur livraI-
Enrichi d'admirables documents qui les mensonges de Faulkner. Enfin, un son de printemps, les animateurs de
«luire un ordre ». De cet ordre nous présentent un Faulkner familier certain nombre de conversations avec
introuvable et pourtant éclatant, ou cérémonieux, et les images du Pa- des habitants actuels d'Oxford permet- cette revue ont choisi l'aridité: la
lais de Justice, de la Grand-Place tent d'imaginer le travail d'alchimiste première partie d'un texte de Jacques
ou, pour reprendre lcs termes Derrida (dont l'étude en profondeur
d'un autre poème, de cette d'Oxford, du jardin familial, bref, de de l'écrivain.
tous ces lieux que nous avons appris G.L. peut occuper toutes vos vacances),
« bienveillance» qui peut être à connaître dans Sanctuaire, Absalon deux essais sur la peinture de Jean-
« terrible », André Frénaud me ou le Domaine, la revue s'organise Louis Schefer et Marc Devade et,
comme un dyptique. Un de ses volets enfin, comme distraction, un extrait
paraît le témoin exemplaire. Les Cahiers du Chemin du prochain roman de Maurice Ro-
décrit la ville réelle, celle d'Oxford,
que Marc Saporta est allé explorer che, Clrcus.
Bernard Pingaud
minutieusement, retrouvant partout C'est un gros numéro que cette II·
les empreintes de Faulkner. vraison d'été, avec en vedette Michel C' (n" 2 et 3). La deuxième livrai·
(1) Il se trouve repris, sous le titre L'autre volet décrit la ville imagi- Butor, Jean Ricardou, Jean Roudaut, son de cette jeune revue est dominée
Note sur l'expérience poétique, à la naire, celle qui est née dans l'esprit Ludovic Janvier, Bernard Teyssèdre, par un texte de Jean Laude avec no-
flri:de l'édition de poche de Il n'y a de Faulkner. C'est Claude Jannoud Jean-Loup Trassard et Jacques Borel. tamment un très beau poème: «Ma-.
paâ de "radis (Collection «Poésie., qui se charge de découvrir, à travers On peut y lire aussi les derniers poè- rée basse •.
Gallimard) . les livres de Faulkner, cette cité qu'II mes de Jean-Philippe Salabreull et sur- ,J.W.

4
ROMANS ALFRED

L'épreuve
SAUVY
la
FRANÇAIS
révolte
des jeunes
1
Jacques Serguine Selon eux, la dernière entre- velle. Histoire rétrospective d'un
La mort confuse prise où se révèle et se recon- amour raturé par une mon
Gallimard éd., 208 p. naisse encore une arilltocratie, ce dernier roman évo-
un volume 15 F
c'est l'amour. En exaltant la com- que avec un lyrisme retenu, pu·
plicité que nouent entre les ado· dique, la figure pleine de ten- du même auteur:
Jacques Serguine pourrait se lescents leur jeunesse, la beauté dresse d'une jeune femme, Sha-
LA MONTtE
réclamer de Nimier, Blondin et de leur corps, l'alliance avec ron, pendant les trois dernières
DES JEUNES
du Montherlant du Voyageur Soli- l'eau, le soleil, les plages, c'est années de sa vie. Il s'agit d'un
taire, d'Encore un instant de bon- leur propre reflet que les person· amour que la mort a rendu d'aU-
heur, comme eux se placèrent nages de Serguine cherchent, dé· tant plus poignant que la jeune
sous l'invocation de Stendhal ou
du Gobineau des Pléiades. Il est
sespérément, à fixer. L'auteur fait
la peinture d'une jeunesse, amo·
femme s'était remise entièrement
de son bonheur entre les mains SUZANNE
de la famille, aujourd'hui clair-
semée, des écrivains de tempéra-
ment et d'humeur qui n'ont d'au-
tre règle que le caprice, certaine
raIe parce qu'elle refuse, ce qui
est tout à fait neuf dans la Ion·
gue histoire de l'amour en Occi-
dent, de se laisser prendre à la
du narrateur.
C'est. aussi une recherche du
temps perdu, le narrateur, pour
se justifier de pouvoir continuer
PROU
grâce de vivre, qui savourent
l'éblouissement d'un inBtant et ne
séparent pas la chasse au bon-
gesticulation confuse des senti-
ments et des passions, obéit au
langage du corps plus qu'aux
à vivre, cherche à rassembler les
souvenirs épars qu'il a conservés
de son amie, afin de s'en munir
la
heur, avec son arrière-goût de
désespoir, du bonheur d'écrire.
mouvements du cœur. Elle refuse
de par od i e r plus longtemps
comme d'un viatique dans ses fu·
tures amours. En éclairant ses ville
l'amour courtois dont la tradition
héritière du Moyen Age chrétien
a terriblement entravé le libre
jours à venir à la noire lumière
qui rayonne du visage disparu, il
veut égoïstement profiter jusqu'à
sur la mer
..... Mélange efficace de cruauté,

ESPRIT
jaillissement du désir physique, la fin du don que, vivante, Sha- de fantaisie, d'érotisme et d'absur-
cette jubilation païenne, seul ron lui a fait. Mais aussi exor· dité.....
luxe que Jacques Serguine oppose ciser les trahisons et la souffrance LES NOUVELLES LITTERAIRES
à la fuite des jours. 'lu'il n'a cessé de commettre à
Il y a aussi le thème de l'homo son égard. C'est dans le mouve·
me à femmes, cher à Drieu la ment contraire de l'égoïsme et du
Rochelle, de cette race d'homo repentir, trouver dans l'adoration P.M.
PASINETTI
mes voués à la solitude et à l'exil défunte le courage de vivre, atten-
LES de la conquête et du plaisir, im· dre des récurrences de la mé·
bus cependant de leur suprématie moire une réhabilitation morale,
ET LA physique et morale, mais condam- que le livre de Serguine trouve


nés, aussi bien à la discontinuité
et à l'irresponsabilité et qui cher-
chent dans la sexualité un prin.
son inflexion et son registre. Bien
entendu, à travers la reconstitu·
tion patiente, sinueuse et subtile,
le pont
Les institutions

cipe contre les velléités et la dis·
persion. L'auteur de Gilles en fai-
sait le produit même de la déré-
l'écriture ne reflétant plus l'inno·
cence édénique qui rayonnait des
premiers livres, c'est sa propre
de
Mercenaires,
- -
-
missionnaires
liction européenne entre les deux
guerres, et ce thème se retrouve,
assez singulièrement accordé à no-
image, le souci de sa figure, le
sentiment de sa réalité que le nar-
rateur cherche à reprendre aux
l'Accademia
"Une chronique romanesque qui
ou partenaires? tre temps, dans l'œuvre de Jac-
ques Serguine. Mais l'époque et
plages de la mort, vers où Sharon
s'est aventurée sans retour. L'inti·
s'étend sur trois générations où
l'auteur manie avec une grande
• la sensibilité ont changé et l'au-
teur de Mano r Archange ne cher-
misme frémissant de l'accent maitrise les techniques joyciennes."
LA QUINZAINE LITTERAIRE
Ingérences che pas comme Drieu à habiller
donne à ce récit, que gâtent en-
core les traces obsédantes de la
• son malaise aux couleurs tragi.
ques de l'Histoire, mais en fait la
délectation narcissique, une réso-
nance parfois déchirante. A la fa·
Mystique de l'aide marque d'une jeunesse séparée veur de la cassure morale provo- VICTOR
et réalités de
GARDON
l'âge adulte par le culte sans me- quée par la .mort de la jeune
sure qu'on lui rend et qu'elle se
l'impérialisme rend à elle·même. La foule soli·
femme, le narrateur, qui rêvait
au seuil de chaque nouvelle aven-
• taire et la société de tolérance ture, à cette royauté intérieure
Coopérer sans
illusion
isolent cette jeunesse dans un
ghetto doré sur quoi l'époque se
penche avec une. complaisance
où le plaisir et la certitude de
plaire l'introduiraieilt, traverse
l'épreuve qui le fait entrer dans
l'apocalypse

JUILLET-AOUT 1970: 15 F
maladive et une curiosité trouble.
Dans l'œuvre de Serguine où les
Jours avaient marqué une crise
l'âge de raison.
Ce livre est l'un des meilleurs
de Serguine, une fêlure ayant en·
écarlate
Une fresque grandiose de J'Arménie
de l'inspiration et un certain tamé l'hédonisme triomphant du martyre.

E\11 tRIT
affaissement du talent, Mano l'Ar· personnage pour l'ouvrir à une
19. rue Jacob. Paris 6- change s'enlisant dans l'atroce souffrance morale et à une inquié.
l' C.C.P. Paris 115+51 noria du donjuanisme, la Mort tude dont il avait été préservé.
confuse introduit une gravité nou· Alain ClenJal

La Q!!ln••1ne IJttéraire, du 1-' au 15 sl!ptl!mbn 1970 5


LIT1'JlIlATUIlI!

Tel Quel répond


10

En publiant le texte de Pier- pas fait attendre. Nous la pu- Nous allons voir se développer a suscités soient ainsi atta-
re Bourgeade: Littérature 70, blions ci-dessous avant de la peu à peu sa réponse. qués: en réalité, la bourgeoisie
dans notre n° 100 (1" août), faire tenir à Pierre Bour- 3" La pensée de M. Bourgeade ne peut que craindre un tel
nous invitions les contradic- geade, qui aura vraisembla- est une des plus simplistes, éclaircissement des processus
teurs à se manifester. La ré- blement le désir de préciser nous l'avons déJil dit. Ainsi, pour de la production littéraire qui
plique de Tel Ouel ne s'est à nouveau son point de vue. lui. toute la recherche du « nou- risque de mettre décisivement
veau roman. se réduit au fait à nu son fonctionnement idéolo-
que celui-ci aurait « prôné la ré- gique. On le voit bien aujour-
signation -. On croirait lire ici d'hui: dès qu'une avant-garde
Semblable à beaucotJp de Synthèse: Mai 1968 + le Clé- les pires aberrations de certains est simultanément révolution-
journalistes qui en sont, écono- zio + M. Bourgeade (positif). théoriciens dogmatiques, se di- naire dans son langage, sa posi-
miquement, à une idée près, Proposition générale: Mai 1968 sant même parfois marxistes, tion philosophique et en politi-
M. Bourgeade écrit assez sou- est l'expression de «l'homme qui comptaient ou comptent en- que, elle ne peut qu'être violem-
vent le même article dont le rendu à la douleur, aux hommes, core pour rien, par rapport à ment aux prises avec l'idéolo-
mouvement linéaire est d'une au sexe et à la mort ". Un grand leur message ", la matière des
ft gie bourgeoise et sa dernière
désarmante simplicité. Cet arti- frisson noir secouerait donc ia textes. L'ironie inconsciente de variation: l'anarchisme techno-
cle paraît régulièrement ici et France, sous le masque trom- son idéologie veut donc que cratique. Le « nouveau roman ",
là, avec des variantes. Le noyau peur de Georges Pompidou ou M. Bourgeade commette les malgré son rôle formaliste posi-
en est constitué le plus souvent de Jean-Jacques Servan-Schrel- mêmes erreurs, les mêmes con- tif, a précisément manqué idéo-
par l'appréciation négative que ber. tre-sens que ceux qui sont trop logiquement cette articulation
M. Bourgeade fait de Tel Ouel. souvent répandus dans les pays entre littérature, science, philo-
Notre intention est d'en analy- 2° M. Bourgeade est, comme le socialistes. Toujours la même sophie et politique qui est au
ser ici la logique. cardinal Daniélou, un farouche méconnaissance, s p é c i fique- centre de l'activité de Tel Ouel.
1° Il est à remarquer d'abord dénonciateur du « capitalo-com- ment bourgeoise, qui annonce C'est pourquoi la bourgeoisie,
que l'article de M. Bourgeade munisme". Un des lieux com· le retour de la vieillerie idéa- après avoir lutté dans un pre-
paraît dans un journal « littérai- muns insistants de la propagan- liste, moraliste, voire spiritua- mier temps, contre les innova-
re " et s'intitule littérature 70. de bourgeoise actuelle est, on liste: la conception métaphysi- tions du « nouveau roman ", l'a
On pourrait donc s'attendre à le sait, de renvoyer dos à dos que de la littérature comme très vite récupéré comme pro-
des considérations en rapport les pays capitalistes et les pays " tremplin vers la transcendan- duit académique. L'article de
avec leur sujet. Personne n'au- socialistes. Pour les belles ce " ou la " chose en soi D, con- M. Bourgeade annonce une nou-
rait, par exemple, la perversité âmes. ces deux systèmes sont ception qui. d'ailleurs, s'accom- velle tactique, une solution de
d'imaginer que M. Bourgeade irrespirables, il faut les noyer pagne toujours, et logiquement, rechange: on peut prévoir
est un écrivain politique. chargé dans le même sac. D'où l'affec- d'un solide mépris pour la litté- qu'elle sera à la fois de type
d'une mission politique, directe tion de M. Bourgeade pour les rature comme telle. Dans son positiviste et irrationaliste.
ou indirecte. Une telle mau· révolutions « manquées " c'est- style imagé, la littérature n'est C'est ainsi qu'il y a de fortes
vaise foi serait aussi exagéree. à-dire, comme il l'écrit, pour .ia plus en effet, pour M. Bour- chances que le surréalisme, par
bien entendu, que celle du psy- ft révolte absolue -. Cette révoi- geade, qu'un • objet immobile, exemple, soit de plus en plus
chanalyste qui, derrière chaque te métaphysique, qui n'aurait une chose finie, plus morte valorisé à titre de • supplément
discours, prend la manie mal- pas déplu à Albert Camus, expli- qu'une charogne putréfiée -. Au- d'âme -. Ainsi va l'histoire, qui
saine d'écouter un autre dis- que, selon M. Bourgeade, tous trement dit, selon une banalité transforme les choses en leurs
cours. M. Bourgeade ne parle les «grands mouvements qui bien connue: vive • la vie elle- contraires. Ce qui est sympto-
donc que de littérature. Cepen- agitent le monde -. Parions que même -. Nous ne sommes plus matique, c'est que le seul mou-
dant, il a fait une découverte: les combattants des armées po- en 1970, mais en 1948. M. Bour- vement qui n'a cessé d'être at-
c'est que, écrit-il, « nous vivons pulaires de libération d'Indo- geade est en effet, comme le taqué depuis des années, et qui
dans l'histoire -. «Même lors- chine vont être flattés d'appren- cardinal Daniélou, un défenseur l'est plus que jamais aujour-
que nous décrivons un corps de dre qu'ils luttent pour la «ré- du contenu-à-tout-prix. Pas de d'hui, est précisément Tel Ouel.
femme, écrit-il encore, nous ne volte absolue - de M. Bour- ce contenu complexe, différen- 4° Tel Ouel est en effet coupa-
pouvons pas faire abstraction de geade, lequel, s'il semble avoir cié, que seul un travail d'avant- ble, aux yeux de M. Bourgeade,
tout le reste. Il y a plusieurs ressenti de manière particuliè- garde, une réelle innovation for- non seulement de ne pas être
manières d'écrire le mot "jam- rement douloureuse les crises melle, historiquement justifiée anti-communiste (péché capital,
bes", le mot "sein", le mot hongroise (1956) et tchécoslo- dans son autonomie relative, surtout en ce moment, n'est-ce
"amour". - Voilà une pensée in- vaque (1968), n'a cependant dans sa propre série historique, pas ?), mais encore de défen-
téressante, et que M. Bourgea- pas un mot pour les «révol- peut découvrir: non, un gros dre sur la littérature un point de
de aurait avantage, disons, à tés - d'Indochine. " est vrai que contenu, massif, «tragique-, vue scientifique. M. Bourgeade
creuser. Pourtant, il se lance pour M. Bourgeade, une révolu- « l'homme rendu à la douleur et a même inventé une nouvelle
aussitôt dans une synthèse his- tion doit rester en échec car, à la mort -. Bref, la littérature science qu'il repousse avec hor-
torique (l'exercice devient à la continue-t-il avec un comique éternelle, reflet de la nature hu- reur: la • syntaxique -. Contre
mode: il n'y a pas si longtemps imperturbable, une révolution maine éternelle. On reviendrait la linguistique, la sémiotique
nous était proposé un de ces « réussie - a le grand défaut de ici au bon vieux cache-cache ré- qui, selon le schéma de résis-
raccourcis fulgurants qui, à tra- prendre le pouvoir. L'ordre bour- gressif entre naturalisme et re- tance habituel, sont éprouvées
vers Moréas et Stefan George, geois est, à son avis, aussi mau- ligion poétique dans la nuit de comme sources de stérilité par
aboutissait à prouver que Tel vais que l'ordre prolétarien. la « création -. Il est significatif ceux qui en ignorent les limites
Ouel développait une idéologie ... Quelle est la solution? L'issue que la démystification produite et les buts (M. Bourgeade de-
nazie) dont nous résumons les idéale? La troisième voie? La par l'avant-garde littéraire en vrait relire Hegel pour savoir en
moments. Thèse: Sartre (posi- .troisième classe? Substituer, France, ses positions dialecti- quoi «la beauté impuissante
tif). Antithèse: Nouveau Ro- nous dit à peu près M. Bour- ques, les recherches et l'appro- hait l'entendement -), se dres-
man puis Tel Ouel (négatif). qeade, l'imagination au pouvoir. fondissement théoriques qu'elle sera donc « l'imagination -. Vo;-

6
Pari pour l'invisible
1
Julien Green jour de trois ans qu'il fit sur la Les Années faciles sont inté- (Plon 1927) et Léviathan (Plon
Les années faciles terre de ses ancêtres, à l'Uni- ressantes à un double titre: 1929) . Les personnages évo-
Plon éd., 582 p. versité de Virginie. C'est ce ca- d'abord parce qu'elles corres- luent dans un monde de fantas-
dre qui servira d'inspiration à pondent aux débuts de l'auteur mes et d'hallucinations qui dé-
ses premières œuvres, au comme romancier. (Le fameux bouchent invariablement sur la
Depuis la publication de son Voyageur sur la Terre (1931), à Pamphlet contre les Catholiques folie et sur la mort. Mais dès la
dernier roman (Chaque Homme Mont-Cinère (1927) et beau- de France sous le pseudonyme fin de 1929, un changement se
dans sa Nuit, Plon 1960), Ju- coup plus tard à Moira (1952). de Théophile Delaporte, en produit avec la publication de
lien Green semble se consacrer En publiant aujourd'hui une 1924, aux éditions de la revue l'Autre Sommeil (Gallimard
entièrement aux exigences de nouvelle édition de son Journal des Pamphlétaires, est le pre- 1930) qui est à mon avis le plus
sa propre biographie. Aux six pour les années 1926-1934, l'au- mier écrit de Green.) Ensuite beau texte de Green (avec
volumes de Journal publiés en- teur montre qu'il continue de se parce que Green a enfin con- Moira, 1952) . Ce récit de
tre 1938 et 1954 qui couvraient désintéresser de la fiction afin senti à y intégrer les passages l'amour que porte un jeune hom-
la vie de l'auteur entre 1928 et de parfaire son autobiographie qu'il avait lui-même censurés me à son cousin coïncide avec
1954, il a déjà ajouté depuis intérieure. Les Années faciles lors de la première publication. une rupture importante dans les
1960 trois livres importants nous apportent le texte jus- Du point de vue littéraire, convictions rel i g i e uses de
pour la compréhension de son qu'alors inédit du journal de ces années 1926-1934 corres- Green. A propos de ce récit,
œuvre. Ce sont: Partir avant le Green pour l'année 1926. Il ne pondent en partie à la période Gide demandait à l'auteur • de
Jour (Grasset 1963), Mille che- manque plus maintenant que que l'on pourrait appeler • go- ne pas flancher -, de même qu'il
mins ouverts (Grasset 1964) et celui des années 1922-1925, thique -. C'est un univers. sans lui recommandait de ne pas fai-
Terre Lointaine (Grasset 1966). c'est-à-dire la période qui suivit grâce -, comme le dira Mauriac, re de coupures dans son Jour-
Ces volumes évoquent succes- son retour des Etats-Unis et au que Julien Green présente dans nal. Ces conseils qui touchent
sivement l'enfance de Julien cours de laquelle il fit la ren- Mont-Cinère (Plon 1926), Le le grave problème de la • singu-
Green, né avec le siècle, les an-
nées de guerre et enfin le sé·
.contre décisive de son ami Ro-
bert de Saint-Jean.
Voyageur sur la Terre (Galli-
mard 1927), Adrienne Mesurat
larité - de Green sont mainte-
nant réintégrés dans les Années
.
Tel Quel pement scientifique ne s'est ja- tales. Y en a-t-il une troisième? sien peut ignorer: la lutte révo-
mais laissé impressionner par Oui, et c'est là que M. Bour- lutionnaire des peuples pour
les soupirs ou les imprécations geade nous fournit un exemple leur indépendance, l'échec de
là donc le • progrès - que nous de l'idéologie qu'jl dissout. Les précieux.. Sa position est celle, l'impérialisme américain en
promet M. Bourgeade, la pseu- sciences du langage sont une flottante, agitée, aveugle à elle- Asie, l'aggravation des contra-
do-antinomie qui le mobilise. Or découverte décisive, irréversi- même de la petite-bourgeoisie dictions internes au capitalisme,
il est assez évident que cette ble, des sciences: elles existent qui se vit naturellement comme la révolution idéologique causée.
défense du spontanéisme créa- et existeront malgré et même étant. au-dessus des classes -, par l'extension du marxisme-
teur est une rengaine aussi écu- au service· de ce qu'on aura ap- au-dessus des systèmes so- léninisme à travers ses propres
lée que l'anti - communisme. pelé, faute de mieux, • l'imagi- ciaux. La phrase petite-bour- contradictions. M. Bourgeade
M. Bourgeade est peUt-être un nation -. Il est stupéfiant d'avoir geoise nous est connue: c'est termine son article par une cita-
écrivain de • talent - (ce n'est encore aujourd'hui à rappeler elle, anarchiste, utopique, que tion surréaliste à effet: il ap-
pas à nous d'en juger, nous ne qu'opposer. l'imagination - à la la bourgeoisie a tout intérêt à pelle la venue d'un • Ordre mo-
nous intéressons pas au • ta- pensée scientifique est le type exploiter; c'est à travers elle nastique - où • les plus belles
lent -), mais il développe spon- même de l'argument réaction- qu'elle espère dévoyer vers un femmes adopteront le décolleté
tanément une idéologie obscu- naire. Une avant-garde, matéria- centrisme pas du tout imagi- en Croix, etc. -. C'est peut-être
rantiste qui n'est ni plus ni liste par définition, n'a pas à naire, le mouvement de critique en ce point qu'il se sépare du
moins que l'idéologie dominante faire cette distinction scolaire. radicale qui a commencé en cardinal Daniélou (mais sait-on
prise de panique, comme un En fait, cet appel au secours de France en Mai 1968 et auquel jamais ?). Qu'il aille donc plus
certain humanisme poussiéreux, • l'imagination - a une significa- nous sommes plus attachés que loin, qu'il arrive jusqu'en 1970,
devant les possibilités objecti- tion idéologique précise: la cen- M. Bourgeade: nous voulons qu'il abandonne au musée les
ves des sciences, surtout si el- sure pure et simple de Freud. qu'il débouche sur une révolu- décolletés, la • révolte abso-
les viennent appuyer le marxis- 5· Il y a plus grave, et c'est tion, non sur une • révolte -. lue - et l'anti - communisme.
me (Engels: • Ce n'est que par là que nous terminerons. Nous lutterons donc pour que Bref, qu'il devienne révolution-
dans la èlasse ouvrière que le Mai 1968 en France a été et ce dévoiement, puissamment or- naire en travaillant à la victoi"re
sens théorique se maintient in- reste une très grande lutte poli- chestré, cette solution de re- de la gauche pour un change-
tact. Là, il est impossible de tique. (Notre contribution peut change, soit un échec. Non, Mai ment de régime en France. Ou
l'extirper; là, il n'y a pas de être lue dans Mai 1968 en Fran- 1968 n'a pas sonné l'heure de bien qu'il parle réellement de
considération de carrière, de ce, de Jean Thibaudeau ; précé- la réapparition du Proudhonis- • littérature -, s'il veut être
chasse aux profits, de protec- dé de Printemps rouge, de Phi- me, du Fouriérisme, du Bakou- pris sur ce plan. En effet: • Qui-
tion bienveillante d'en haut; au lippe Sollers; collection Tel ninisme, du Surréalisme. Non, conque attend une révolution
contraire, plus la science pro- Ouel, 1970.) Or la question de Mai 1968 n'a rien à voir avec sociale "pure" ne vivra jamais
cède avec intransigeance et Mai se pose désormais en ces le retour de l'Etre, de l'Esprit, assez longtemps pour la voir. Il
sans préventions, plus elle se termes: qui sera isolé, la bour- de Dieu, de l'Imagination, de la n'est qu'un révolutionnaire en
trouve en accord avec les inté- geoisie ou le prolétariat? Nous Révolte et de l'Absolu. La réa- paroles qui ne comprend rien à
rêts et les aspirations de la sommes dans une phase de lut- lité, l'évidence difficile, sont ce qu'est une véritable révolu-
classe ouvrière. -). Tant pis te idéologique intense entre celles que seule la vision bor- tion. - (Lénine.)
pour M. Bourgeade: le dévelop- ces deux classes fondamen- née d'un petit-bourgeois pari- TelOuel (août 1970)

La QHbualae Lltt'raire, du Je, au 15 septtmbnJ970 7


Julien Green Nostalgique Erotique

1 1
faciles, et permettent de retrou- Cocteau, Christian Bérard, con- Mare-André Schwartz Thomas Sourdine
ver la continuité qui faisait dé- tinue de se passionner pour la L'Automne La démolition
faut dans la première publica- peinture, la musique, rencontre Grasset éd., ISO p. Dominique Halévy éd., 127 p.
tion. Ces années qui sont celles un Drieu qui se plaint «de la
du doute, de la déchirure inté- purée - où il vit, et fréquente Le romantisme est une fête à
rieure évoquent la crise reli- les salons littéraires de l'épo- laquelle se complaisent volontiers Si l'érotisme n'était que la joie
gieuse qui se résoudra par le que. Il fait un voyage en Amé- les jeunes gens. Fête littéraire, es- des corps, on pourrait le consi-
retour à la foi catholique en rique, nouveau pèlerinage aux sentiellement : ils y convient leur dérer d'un œil henoît et dire:
1939 après l'exploration des re- sources, dans le Sud qui vit naî- « âme:t, leurs souffrances, d'au- « Amusons-nous:t. Mais il trouve
ligions orientales manifestes tre ses parents, et rentre dans tant plus intimes qu'elles sont en· dans la souffrance, et même dans
dans Minuit (Plon 1936) et Va- une France qui respire déjà la core illusoires, et leurs lectures. la privation, certains de ses
rouna (Plon 1940). panique d'une guerre prochaine. Moment faux, fou, iremplaçable, « sommets :t. Avec la Démolition,
Le Journal s'achève avec le dont Marc-André Schwartz, à tra· Thomas Sourdine (quel écrivain
début de la rédaction du Vision- vers cet Automne, son premier li· de grand talent 1!e cache sous ce
Amour et succès naire (Plon 1934) dans lequel vre, semble tout pénétré. pseudonyme?) en fait le ressort
Green assumera pour la pre- Tout pénétré, jusqu'aux deux d'un anéantissement.
Mais pourquoi appeler ces mière fois peut-être le pari pour pages finales, où le narrateur Anéantissement progressif, cer-
années «faciles -? alors que l'invisible et inaugurera un uni- s'installe dans la réalité (le bon- tes, puisqu'il faudra tout le livre
l'auteur ne cesse de se deman- vers de chevauchement entre heur ?). M.-A. Schwartz a su pour que Julien soit prié par Thé-
der: « Je voudrais savoir ce que deux mondes: celui de la réa- d'ailleurs, entre·temps, suffisam- rèse, avec l'exquise politesse qui,
je crois ». La raison en est qu'en lité et celui de l'imaginaire, do- ment nous faire aiIQer les rêves dans sa bouche, caractérise la
même temps qu'une époque de maine privilégié, donateur de de ses personnages pour que l'on cruauté, de mettre fin à ses jours,
doute, ces années représentent sens, accessible seulement par se prenne. à regretter leur candide mais qui fut consommé dès le
aussi le grand bonheur qu'ap- la mort. Les transpositions y foisonnement. premier instant de leur rencontre,
portent un amour partagé d'une sont évidentes et c'est à runi- Amour du petit garçon que l'on dès la phrase initiale du roman :
part, et les premiers succès lit- vers imaginaire de son héros fut pour une petite fille blonde, La première fois que Julien vit
téraires, de l'autre. A côté du (Manuel) que Green confie sa si fort qu'il faut la retrouver pour Thérèse, elle était nue. Pour avoir
sens tragique de la vie qui l'ha- « vérité -, comme il continuera que l'existence (et l'amour d'une vu nue cette femme (qui, nous
bite depuis toujours et qui lui de le faire dans l'ensemble de autre) soit possible. Hantise de dit-on, n'a après tout qu'une heau-
fait dire: «Connaît-on l'an- son œuvre romanesque. La vraie la mort, que n'étaie nulle expé- té ordinaire, mais chez qui
goisse de suivre une rue en pen- vie est « ailleurs -, et le « vision- rience de la vie mais ce tourbillon l'esprit de destruction est l'expres-
sant avec désespoir à toutes les naire - habite enfin «les ré- noir de l'être puéril au secret sion unique et paroxystique de
rues où l'on n'est pas, les rues gions obscures et merveilleuses dans sa gangue d'adulte. A jamais l'amour), Julien est pris dans une
où ceux qui voudraient vous où tout désir s'accomplit -. Cet- séparés de l'enfance, les deux toile qui est l'avant-goût de sa
connaître vous attendent, et s'en te longue «hallucination inté- cousins de T: Automne regardent mort. Jou e t, volontairement,
vont, ne voyant venir pe.... rieure - est aussi un apprentis- sans cesse vers elle, à travers leurs d'une femme fahuleuse, il n'aura
sonne?» (8-1-31, p. 148), au- sage de la «grande réalité parents, les uns morts les autre.. de cesse d'être démoli.
delà du conflit irrésolu des exi- qu'est la mort -. Mais depuis bons et intelligents, phares éteints
gences de la chair et de celles l'invisible auquel il a enfin con- ou trop brillants qu'il faudra fuir
de l'esprit, de la double tenta- senti, le visionnaire «jette... pour le large. Une outrance contenue
tion de l'angélisme et du démo- sur cette terre un regard plus Ils se regardent aussi l'un l'au·
nisme, il y a la présence de aigu que le nôtre, et en un mon- tre, et cette amitié est peut-être De la masturbation à l'amour
l'Autre, les journées de bonheur de qui baigne dans l'invisible, ce qu'il y a de plus attachant dans en «triangle », du voyeurisme à
qui surgissent et submergent les prestiges du désir et de la le roman. Cette amitié et égale- la sodomisation, bien des formes
par leur harmonie et leur pléni- mort (n') ont autant de sens que ment ce fonds commun : la mai- de plaisir (ou de désespoir)
tude le flot des démons inté- nos· réalités illusoires ». (Le Vi- son, dans une campagne devenue « nourrissent» la destruction or·
rieurs. Ces démons, ils habitent sionnaire, Plon 1934, p. 204.) un peu banlieusarde, mais où le ganisée du mâle pris au piège. Ce
toute l'œuvre de Green pendant Le style des Années faciles silence, la pluie sur la tonnelle, qui fait le prix du livre de Tho-
ces années, ils « passent - dans possède l'extrême limpidité et les vieilles revues descendues du mas Sourdine, c'est que l'outrance
l'écriture tourmentée de ces ro- la fluidité « intime - qui carac- grenier, parlent toujours de l'en- y est toujours contenue, qu'un
mans dont il dit: « Si l'on savait térise un type d'écriture parlai- fance, insouciance et pureté. Tel style aigu, serré, limpide, sculpte
ce qu'il y a au fond de mes ro- teme·nt dominé. Il atteint ce na- est, sans doute, le véritable roman· dans un marhre presque austère
mans ! Quel chaos de désirs ca- turel par la transparence qui tisme de M.-A. Schwartz: l'exal· les figures échevelées de la jouis-
chent ces pages soigneusement semble traverser les mots. tation du sentiment qui, par mille sance et de la dérision. Il y a de
écrites! Je prends souvent en Pourtant la matière, on le sent liens ténus mais indispensables, la maîtrise dans cette façon de
dégoût ces appétits furieux qui bien, est faite de paysages inté- assure la présence au monde, un laver la houe dans un bain d'or.
ne me laissent de repos que rieurs où les « continents noirs - monde enfoui plus que celui qui Si l'on termine, trouhlé, cette
lorsque je travaille» (passage voisinent sans cesse avec les est à faire. amoureuse D é mol it ion, c'est
rajouté à la date du 18 septem- plages de lumière. Car l'invisi- Ayant ainsi dépouillé la l'ohe moins par la sensualité des scènes
bre 1928, page 50). ble possède lui aussi ses carre- prétexte, M.-A. Schwartz doit que par la révélation d'une heauté
Les succès que remportent fours, ses croisées de chemins maintenant, assurant (et assu- au.delà de celle des corps, d'une
ses livres étonnent Green. Il tout intérieurs où se pose à mant) sa toge virile, pousser plus heauté à la fois morbide et mys-
réalise, avec bonheur, qu'il va nouveau la question fondamen- avant, plus profondément, ses in- tique, qui, si elle ne les fait pé-
peut-être pouvoir vivre de sa tale qui est celle du sens de la vestigations, sans mésuser du mer- rir, donne aux hommes qu'elle a
plume et consacrer sa vie à quête, celui de ce pari pour l'in- veilleux privilège que lui confère surpris une aveuglante raison de
l'autobiographie de ses propres visible. sa sensibilité. vivre.
mythes. Il voit beaucoup Gide, Anne Fabre-Luce Lionel Mirisch L.M.

8
LlTT.RATURIl

Romanciers scandinaves
.TRANGIRII

Per Olof Sundman « petits faits vrais qu'aHectionne

1
Le 'Voyage de l'ingénieur Andrée Sundman. Ici, au contraire, Sund·
Coll. «Le Monde entier man récrit l'aventure de trois
Gallimard éd., 376 p. hommes qui ont réellement existé
et porté les mêmes noms que dans
son livre et, à partir de docu·
Le Il juillet 1897, le ballon ments en grande partie déjà pu-
l'Aigle, de fabrication française, bliés au moment de leur décou·
quitta l'Ile des Danois daOB l'ar· verte, il a créé un «roman docu·
chipel du Spitzberg, avec trois mentaire dont la trame n'est
Suédois à bord : Salomon August plus la fiction, mais la
Andrée, 43 ans, ingénieur en chef comme il aime à le dire. Au lieu
de l'Office des Brevets; Nils d'authentifier une histoire imagi.
Strindberg, 25 ans, a88istant én naire par des faits vrais, il donne
physique à l'université de Stock· vie à une histoire vraie en y intro-
holm et file d'un cousin du célè- duisant un certain nombre de dé-
bre écrivain ; Knut Fraenkel, 27 taile imaginaires.
aOB, ingénieur. Leur intention V rai roman ou roman vrai,
était de survoler le Pôle Nord. Ile comment Sundman va·t·il noUs ra·
ne devaient· pas Un pi. conter son histoire? En roman·
geon voyageur abattu le 15 juillet cier, en choisissant non pas le
et deux bouées lâchées peu de point de vue de l'auteur omni·
temps après le départ, mais re· scient, mais celui d'un des person·
trouvées seulement en 1899 et en nages. Andrée a laissé un journal
1900, étaient porteurs de messa· de bord, Strindberg des lettres à
ges optimistes - mais ce furent sa fiancée, Fraenkel n'a laissé de
les derniers signes de vie que don· sa main que quelques mots mé-
nèrent les trois explorateurs, dorit téorologiques: c'est Fraenkel que
on ne retrouva plus trace, malgré Sundman a choisi comme narra·
plusieurs expéditioOB de secours. teur. On aurait pu penser qu'il
Plus de trente aOB plus tard, utiliserait une des techniques éla·
en août 1930, à la suite d'un été borées par le roman classique
particulièrement chaud - comme daOB un but justement de vérité
l'avait été celui de 1897 - l'équi. ou de vraisemblance, comme le
page d'un chasseur de phoques journal fictif ou, à la rigueur, le
norvégien retrouva par hasard le monologue intérieur. Or il s'agit
dernier campement d'Andrée dans - du moiOB superficiellement -
l'Ile Blanche, au Nord·Est du d'un roman d'action,_ et Sund·
Spitzberg. COOBervés par la glace, man semble avoir eu le sentiment
les trois hommes y reposaient que ces techniques convenaient
avec leur équipement, le journal mieux au roman psychologique.
de bord et même des pellicules «Tours de passe·passe que
photographiques que l'on réussit cela :., a·t·il l'air de nous dire en
à développer. On apprit ainsi que laissant Fraenkel nous raconter
le ballon, appesanti par l'humi· lion histoire comme n'importe
dité et la glace, s'était échoué, quel homme qui se rappelle une
après seulement une cinquantaine aventure dont il serait finalement
d'heures de vol, le 14 juillet 1897, sorti indemne. Or nous savons
à 7 h 30. Les trois hommes avaieni avant même d'ouvrir le livre que
alors entrepris une marche épui. Fraenkel est mort à la fin de que. Ce n'est pas Fraenkel, bien à manger, s'entretient avec des
sante, le plus souvent contrariée l'expédition et qu'il n'a jamais eu qu'il soit le narrateur: toute son personnes célèbres. Or Fraenkel
par la dérive de la glace et au l'occasion de- parler de son aven· attention est en fait braquée sur devient lui aussi célèbre - en
bout de deux mois ils étaient par· ture au passé. Ce mépris de la le véritable héros, celui qui a fonction de l'exploit auquel il va
venus aux abords de l'Ile Blan· vraisemblanCe, qui ne manque donné Bon nom au livre, l'ingé. participer - et il n'en est pas mé-
che, où ils avaient décidé d'hiver· pas de paraître encore plus sur· nieur Andrée, un homme fort qui content. Il apprend à mieux con·
ner. Ile y étaient morte l'un après prenant dans un «roman docu· n'est pas saOB rappeler l'impertur. naître Andrée, il note ses infir·
l'autre, au début d'octobre. mentaire:. que daOB un roman· bable Sir John de l'Expédition. mités et ses moments de fatigue,
C'est cette histoire que Per fiction, permet à Sundman d'obte· Or ce héros, cet homme fort est et il remarque à plusieurs reprises
Olof Sundman a choisi de racon· nir en même temps une curieuse l'objet d'un démontage systéma. qu'il vieillit. Il reste cependant
ter. Le monde des explorateurs distanciation et une forte tension tique. Nous le VOYOOB d'abord eri· impressionné par son calme et sa
l'avait déjà attiré dans l'Expédi- dramatique, en se trouvant en touré de gloire et il est significatif force de caractère. Lorsque enfin
tion où il s'était largement iOBpiré même temps en dehors et à l'inté· qUe Fraenkel aille d'abord voir le ballon s'est échoué, Fraenkel se
d'événements réels et des ouvrages rieur des événements. son image au Musée de Cire. retient quelques jours, mais com·
de Stanley ; les personnages et les Qui est le héros de cette his- Quand il lui rend eOBuite visite mence eOBuite à reprocher à An·

.
événements y étaient néanmoins toire ? - car enfin, exploit, échec, à l'Office des Brevets, Andrée drée avec une acrimonie crois-
entièrement imaginaires, bien folle entreprise ou tragédie, c'est l'emmène au restaurant, comman· sante toutes ses erreurs et c'est
que cernés par une foule de ces une histoire éminemment héroï· de des plats coûteux et difficiles presque avec une joie mauvaise

lA Cb!buaine du 1" au 15 1910 9


'Sundman

Axel Jensen la guerre permanente. Un conflit


Epp lointain, dont on ne recueille que
trad. du norvégien par des échos vainqueurs. Des ci-
Carl-Ove Bergman et toyens, toujours si on peut dire,
Marc de Gouvenain divertis et par ainsi annulés.
Coll. «Le Monde entier. C'est le schème du 1984 d'Orwell.
Gallimard éd., 144 p. Sur ces sujets, comment l'igno-
rer?
Axel Jensen a été comparé à
Swift. En principe, ces grands Comment ignorer aussi le
parrainages me paraissent dou- leur des mondes? En Gambolie,
teux. Trop vastes. Pourtant, une des sociologues pullulent, veillant
querelle sur les graines oppose le aux relations entre les' castes. Il
narrateur à son voisin. Graines existe un pool des talents. Parmi
de canari! Non, graines de pois- le menu peuple sont diffusées les
son rouge! Non, graines de ca- consignes contre l'ennemi. La
nari! Puis ils en viennent au classe moyenne s'établit arithmé·
compromis: des graines. Alors le tiquement dans des noms de per-
débat recommence. Qui, le pre- sonnes composés de trois lettres.
mier, a dit: des graines? Quatre lettres, vous avez monté
Cette scolastique de farce don- un échelon. Cinq, on parle de
ne à la fable un bon relief. vous. Six, un avenir lumineux
Per Olof Sundman vous attend. Corollairement, ce-
Quelle fable? Celle du petit
vieux dans une communauté, ici lui-là que voici réduit à une seule
dite la Gambolie, que nous avons lettre figure le trublion, le toléré
qu'il note la fatigue et les malaises bien refléter un conflit intérieur à comprendre comme une provin- pur et simple. Ainsi, au vénéré
qu'Andrée s'efforce de cacher à à l'auteur. D'ailleurs, Fraenkel ne ce indifférenciée du Devenir. Au nom de Mynkmynk, tranchent les
ses compagnons. Dans cette con- dit-il pas à un moment qu'il y a juste, quel petit vieux? Epp, re- sociologues. Fin, par conséquent,
frontation entre le héros déchu et entre lui et Andrée une ressem- traité d'une fabrique de papiers de la démocratie, cette prophétie
celni qui l'a admiré, le timide blance telle qu'il aurait pu être peints. Un grognon, un maniaque. perpétuelle. Mort du vœu pieux,
Strindberg, qui écrit des lettres son jeune frère ? Leur confronta- Un détesteur d'originalité. Un dans l'indifférence d'ailleurs.
que sa fiancée ne recevra jamais, tion est «tout le problème des susceptible, un vas-y-cause-tou- C'est, bien sûr, dans la relation
n'a plus de poids. La fin du livre rapports entre le réel et l'imagi- jours. A noter qu'il aurait des entre mouche et toile d'araignée,
semble être une critique impi- naire:t, pourrait-on dire, et pro- colères énormes si ce n'était l'état dans cette tension, que prend
toyable d'Andrée. bablement Sundman pourrait-il de son cœur. Son activité d'atra- corps le sujet. Il s'agit d'une
Le conflit entre Andrée et dire d'Andrée, comme Sartre de bilaire, c'est d'écrire un «rap- moindre tension, et là résident
Fraenkel, lorsque ce dernier dé- Flaubert: «Il est l'imaginaire. port sur lui-même:t. Une sur- l'intelligence du livre, son pathé-
couvre que l'homme fort, l'ingé- Avec lui, je snis aux limites, aux compensation. Bref, Léautaud. La tique même. La plus commune
nieur épris de faits précis et de frontières mêmes du rêve.:t Les différence, bien sûr, est que Léau- exigence de communication con·
certitudes mathématiques, n'était options ne sont cependant pas les taud vivait dans des entassements siste à s'épier. On fait la queue
qu'un rêveur qui va en souriant mêmes. de livres, au lieu que Epp re- pour guetter à tour de rôle au
vers la mort, ce conflit semble C. G. B jurstrom tourne à l'intelligence d'avant le judas d'un appartement. lJn ré-
langage. On a comparé aussi Epp volté, c'est vrai, avant que d'être
à Bouvard. Mais Bouvard et Pé- reconditionné en villégiature col-
cuchet mènent bel et bien une lective, se dresse. C'est le voisin
enquête. Ils parcourent des pro- d'Epp. Il veut creuser dans les
vinces, dévorent les ouvrages! cloisons, détruire le compartimen·
Epp m'a tout l'air d'un champi.on tage des blocs habités. Mais Epp :
du surplace. Passif, pris à ses atterré, Epp. Le réfractaire indi·
souvenirs comme le fruit confit vidualiste, Epp. Pas de folies, non
dans le sucre. Seulement, ce rabâ- mais! Toujours, donc, la moin-
cheur est subtil. Il pourfend le dre tension. La curiosité dorman·
contradicteur (dans ses mémoi· te, finalement, tient peut-être à la
res) , et file dans le même élan figuration d'un signe moins.
dialectique sa propre louange. On se trouve chez Jensen au
Son papier peint lui tient lieu de plus loin d'une invention à la
passé, de présent, d'avenir - bref Wells - nombreuse, irrépressi-
de vision béatifique. En somme, ble, coulée de source. Ici, des
prise dans la toile d'araignée, une détails parcimonieux, mis en va·
mouche de longue vie. leur avec sobriété: à un turlupin
Pour toile d'araignée, la Gam- doué, en récompense à son tra·
bolie même, province du Devenir. vail on donne un moyen de loco-
Le chef d'Etat se nomme, si l'on motion aérien qui lui permet de
peut dire, Mynkmynk. L'écran filer entre blocs d'habitation, à la
domiciliaire dispense les seules verticale, le doigt sur la couture
informations. Toute politique du pantalon. Une manière d'in-
L'équipe d'Andrée, près de • l'Aigle ., juste après leur atterrissage. tient aux communiqués relatifs à secte d'ancien livre d'images.

10
PO*SIB

Un regard exact
par Georges Mounln

1
Georges Godeau
Les foul& prodigiewes
Guy ChambeIland éd.
A côté, la poesIe continue. De quand il attrape l'air d'une salle
temps à autre, il arrive un livre de procès, un André Séverac
Ce qui règne en France, depuis frais, sans beaucoup de bruit, (dans le Progrès de Lyon) quand
une bonne dizaine d'années, en mais dont on voit tout de suite il découvre un pétrolier de 100 000
fait de jeune poésie, c'est beau- que l'auteur, lui, sait ce que tonnes: ceux qui ont le vibrato
coup moins la poésie qu'une idéo- c'est. Par exemple Georges Go- dans ce que Courtade appelait le
logie de la poésie, - si du moins deau, qui n'est pas un inconnu sang·froid professionnel. Oui,
on admet que l'idéologie, cela d'ailleurs, depuis que Gallimard a Georges Godeau possède en poète
consiste à remplacer la connais- publié ses Mots Difficiles, en ce que tout bon journaliste cher-
sance d'un phénomène (aussi tâ- 1962, et qui'a des lecteurs. On le che et ne trouve pas toujours:
tonnante qu'on voudra) par l'idée traduit même en livre de poche, l'impact, le point d'où il faut voir,
a priori qu'on s'en fait, mais for- au Japon (et il se pourrait bien et le point qu'il faut voir. S'il
tement affirmée. que l'optique esthétique japonaise, avait été grand reporter au lieu
L'idéologie actuelle en fait de que nous célébrons quand elle d'être ingénieur du Génie rural
poésie est une idéologie fabrica- nous envoie des estampes ou des
Axel trice, comme à toutes les époques films, ait vu juste avant nous Bur
Néanmoins, quelles question'! on de retombée créatrice : on se ré- la qualité profonde de la poésie
a encore l'envie de faire slIr la fugie dans la croyance qu'on peut de Georges Godeau).
Gambolie (après avoir lu le livre), faire des poèmes à partir de l'idée Sa dominante, c'est la rapidité.
sur ménage, nourriture, trans- d'en faire. On aboutit de la Borte Chacun de ses courts poèmes dit
ports! Or, c'est le fait qu'on n'y à prendre des espèces d'excita- une chose neuve, instantanément,
avait pas pensé (à la lecture). tions intellectuelles passagères sur comme la meilleure photo.. TI ne
Ainsi, la Gambolie même, c'est le le faire, pour la poésie; et des fait pas de théorie sur le regard,
style d'Alex Jensen. Cobaye gam- espèces de charades intellectuel- il a le regard qu'il faut pour re·
bolien, Epp est peint par un bon les, pour des poèmes. Des gens garder notre monde. Seul le ci-
romancier, et la Gambolie résulte, célèbrent enfin Léo Spiuer - néma, par exemple, pourrait riva·
dans le même mouvement. Une parce que Gallimard vient de tra· liser avec un texte comme Mino-
vigueur immédiate, une drôlerie duire ses Etudes de Style - mais ritaire, qui n'est d'ailleurs qu'une
impassible, enfin la subtilité allu- passent juste à côté de la seule séquence mais montée de main
sive montrent l'obstination bisbil- chose qui demeure chez lui, au de maître, et surtout: vue, c'est·
leuse d'un humain demeuré, au moment où tombent les construc- à·dire découverte dans la vie,
sens double de ce dernier mot. tions philosophiques hasardeuses avant d'être tournée. Seul Jean-
J'en écris d'après la traduction qu'il appelait obstinément de la Pierre Léaud, dirigé par le Truf·
seule. Mille compliments donc linguistique : sa théorie du «dé· faut des 400 coups, pourrait éga.
aux traducteurs. clic 1er l'intensité qu'il y a dans les
Jean Queval Si on n'a jamais éprouvé le dé· onze lignes de f Accwé (qui ne
clic, on ne sait pas ce que c'est sont pas une copie du film
que la poésie, ni comme poète ni mais un poème-né). Georges GodeBU

ABBA comme lecteur. Alors on en fabri-


que d'impeccahles répliques, que
personne ne lit, sinon les aspi-
Avec Georges Godeau, d'ail-
leurs, on pense toujours aux gens
dont c'est le métier de regarder
(encore un métier où il faut Bavoir
regarder, un métier de chantier),
EBAN rants fabricants. Cette actualité
durera ce que durent les actua-
bien : les caricaturistes, par exem-
ple, pour lesquels on dirait sou·
il serait mondialement connu.
Soljenitsyne et Picasso le com·

MON PEUPLE lités. On perçoit déjà, vis-à-vis vent que Godeau écrit des légen- prendraient.
d'un structuralisme littéraire es· des - de quelques lignes - et Malgré les apparences, ce re-
soufflé, les distances que commen- qui sont de très beaux dessins gard d'homme du métier ne choi·
Une vaste fresque de l'histoire cent à prendre les bons journalis- elles aussi. Mais les gens qui sont sit pas, n'invente jamais, nous
du peuple juif depuis l'ère des pa-
triarches (LE MONDE). Outre l'in- tes, les réserves que commencent férus de caricatures (je pense sou- tend la vie à saisir sans farder
térêt évident pour des chrétiens à formuler les critiques qui na· vent à celles de l'expressionnisme, quoi que ce soit. Sa seule partia-
de lire un commentaire de l'Ancien
Testament sous la plume d'un guère n'y voyaient que du feu. de Grosz à Mittelberg, féroces et lité peut-être c'est que, pour re·
Israélien de cette dimension. il est Mais surtout, daus les facultés, les discrètes) ne les voient pas, parce prendre à Char un grand mot, ce
clair que les propos de cet avocat qui l'Qclaire toujours c'est c la
d'Israël à l'O.N.U. ne peuvent que étudiants qui ont pris Barthes, ou qu'on ne le leur a pas dit, et que
retenir l'attention de ceux qui Todorov, ou Kristeva, ou Derrida notre culture actuelle est moins bougie qui se penche au nord du
cherchent à comprendre (Pasteur au mot, qui les ont démontés et plurivalente que dispersée. On II navigue à l'aise dans
G. Richard-Molard. LE FIGARO).
Ce n'est pas le personnage officiel. remontés pour voir ce que cela pense aussi aux vrais journalistes, c la contrée énorme où tout se
ministre des Affaires étrangères produirait, qui les ont éprouvés car Georges Godeau fait tenir en tait (même lui, dont l'émotion
d'Israël qui parle, cette fols. Son
livre est l'œuvre d'un savant (R. au feu de leun premières recher- huit ou dix lignes ineflaçablesce reste si rapide qu'elle est à peine
Chateauneu, MATCH). Par le mi- ches, font déjà spontanément des que des analystes chevronnés de indiquée). La société de consom·
nistre des Affaires Etrano;ères d'Is-
raël, un ouvrage à la fols histori- bilans sévères. La génération qui fExpreu, ou de fObsenJateur, ou mation dans Maroc-Voyages (ou
que et philosophique, qui refiète va prendre la parole ne sera Bans du Monde, et pas Camping-Plage), le monde du tra·
les visions, les faits, les mythes vail (presque partout), celui des
dont sont constituées la vie et doute pas tendre, et peut-être toujours, qu'en trois ou quatre co-
la censée du Dellule .luif (LA même pas juste, à l'égard du pre- lonnes ; sauf les meilleurs, qu'on cadres (dans fHomme moderne)
QUINZAINE LITTERAIRE). mier structuralisme littéraire, le ne distingue pas forcément du aussi bien que le tombeau de
Editions BUCHET/OtASTEL structuralisme pressé. reste, un Jean-Marc Théolleyre Lénine (six lignes : un des quatre

La Q!!buaine du le' :lU 15 septembn 1910 11
Godeau
Poésie du Q!!ébec
grands· poèmes que je connais sur René Lacôte Il ne s'agit certes pas de reje- le premier poète à proclamer la

1
ce thème), la vie du couple, toute Anne Hébert ter toute tradition et renier ses nécessité de se libérer des con-
la vie quotidienne, le -stade, un Coll. c Poètes d'aujourd'hui» origines: traintes sociales et culturelles
saut de ski aux J eux Olympiques, Seghers, 190 p. était Saint-Denys Garneau (1912-
Est-ce vous que l appelle 1943) :
tout est vu. Certains amis chica-
Ou vous qui m'appelez Allez-vous enfin briser crun
nent quelquefois Godeau parce
Langage de mon père coup de poing le silence et
qu'il montre le travailleur tel Lucien Rioux
Et patois dix-septième,

1
qu'il le voit, l'ingénieur, le comp- Gilles Vigneault parler
tahle et même le patron. Je les Coll. cChansons d'aujourd'hui» Lâcher tous ces cris enfermés
sens qui craignent qu'il n'y ait Seghers, 192 p. demande Gilles Vigneault, car en vous et qui vous brûlent
là de la mollesse vis-à·vis du «ca- même le chansonnier sait aussi Lâcher toute cette haine et tout
pitalisme monopoliste », une fu- que son pays n'est pas seulement ce désir et toute cette con-
mée de collaboration de classe, Poèmes inédits de un pays de cargos, de barrages trainte

1
qui sait? Georges Godeau pour- Saint-Denys Garneau qu'on construit et de ségrégations Allez-vous tout à coup toutes
rait leur répondre que c'est ce Montréal, La Barre du jour, (pas seulement contre les Indiens, surgir sur la teTTe hurlantes
qu'il voit, qu'il arrive que les 80 p. il y a aussi, dit Paul Chamber- Et brandir vos cris et vos
hommes aiment le travail qu'ils land, c l'infamie d'être Canadien révoltes
font, même dans l'exploitation. français »). Le Canada n'est pas Ah! les moins!
Méchamment même, il pourrait une lointaine province française
ajouter qu'on ne fait pas changer Lorsqu'on aborde aujourd'hui pour autant; c'est un lieu spéci- Saint-Denys Garneau était bien
le travail de signe, comme une la littérature du Québec, plus fique, un lieu américain. Mais il le précurseur des poètes québé-
valeur algébrique, en faisant une que la situation d'une. minorité faut l'autorité d'un écrivain com- cois d'aujourd'hui. c Il nous a
révolution; voire, que le socia- linguistique dans un pays neuf, il me Anne Hébert pour nous le rendus conscients de notre diffi-
lisme sera peut-être construit plus faut garder à l'esprit le singulier rappeler: c la teTTe que nous ha- culté crêtre et de vivre en ce
par ceux qui aiment le travail - isolement culturel des Canadiens bitons depuis trois cents ans est coin de pays qui est le nôtre »,
ouvriers, ingénieurs, cadres, mê- français (le terme lui-même est teTTe du Nord et teTTe crAméri- déclare Anne Hébert dont on a
me supérieurs - que par ceux discuté). René Lacôte rappelle à que... Le climot et le paysage dit qu'elle prolongeait l'œuvre de
qui en parlent. Chez lui, juste- ce propos une phrase d'Arcane 17 nous ont façonnés aussi bien que Saint-Denys Garneau. Et cepen-
ment, ce monde est toujours vu qu'André Breton écrivait à la fin toutes les contingences histori- dant, cela n'exclut pas une cer-
et connu de l'intérieur, ce n'est de la Dernière Guerre mondiale : ques, culturelles, religieuses et lin- taine ambiguïté dans l'hommage
pas de la littérature sur la produc- c L'église catholique, fidèle à guistiques ». Lorsque l'on consi- des collaborateurs de La BaTTe du
tion, c'est les producteurs. L'hom- ses méthodes crobscurcissement, dère effectivement une œuvre du jour (ce titre, je l'apprends de
me qui a pu écrire Spécialiste, use ici de sa toute-puissante in- Québec aussi originale que le Tor- Lucien Rioux, est l'expression
les Forges de lAdour, et Pour fluence pour prévenir la diffu- rent, viennent à l'esprit des œu- québécoise pour l aube). Ils re-
UJ'.l. jeune savant en sait probable- sion de ce qui n'est pas littéra- vres comme la Lettre écarlate connaissent: «ce qui sauve Saint-
.ment plus long, pour être capa- ture édifiante: le théâtre classi- d'Hawthorne, peut-être lEtalon Denys à nos yeux, c'est d'avoir
ble de vivre correctement l'uni- que est pratiquement réduit à rouan de Robinson J effers, mais été conscient »., mais tout en vou-
vers socialiste, que bien des gens Esther et à Polyeucte qui s'of- rien de chez nous, rien d'euro- lant qu'il soit reconnu, ils ne veu-
qui en rêvent. frent en hautes piles dans les li- péen. lent pas s'en faire une idole:
brairies de Québec, le dix-hui- Anne Hébert fut l'un des pre- c aujourd'hui nous avons quitté
Un style capable tième· siècle semble ne pas avoir miers écrivains du Québec à reje- Saint-Denys et sa place, nous la
eu lieu, Hugo est introuvable.» ter l'héritage d'idées reçues des lui taillons dans l'histoire d'une
de tout dire
La situation ne semble pas avoir Louis Fréchette et Louis Hémon. littérature qui se faisait ». Voici
Pour dire tout cela, Georges vraiment évolué depuis ces li- Au début des années cinquante, donc Saint-Denys Garneau, et
Godeau s'est inventé (ou décou- gnes ; une censure bien pensante son Tombeau des rois jeta une bientôt, Anne Hébert poussés
vert) un style capable de tout di- y veille. note inattendue et pessimiste au dans le rayon des classique$ de
re, à l'aise aussi bien dans l'allu- Quant à nous, notre vision du milieu des productions allègre- la littérature du Québec. De nou-
sion presque imperceptible que Canada n'a pas beaucoup changé ment rimées de la plupart des velles vagues de poètes ont
dans la marque au fer rouge. Tout non plus depuis Maria Chapde- poètes du Canada : té: Jean-Guy Pilon, Gaston Mi-
est fait de rien, ou presque, jus- laine - on ne dira jamais assez ron, Fernand Ouellette, P.M. La-
qu'aux limites supportables de les ravages de ce roman, en lui- Retourne sur tes pas ô mo vie pointe, Jacques Godbout, Paul
l'ellipse: c'est vraiment une poé- même très honorable d'ailleurs, Tu vois bien que la rue est Chamherland... et d'autres sui-
sie au milligramme. Mais presque car il imposa un cliché durable vront dont on peut attendre beau-
fermée.
dans chacun ·de ses textes, il y a jusqu'à l'intérieur de son propre Vois la barricade face aux coup.
au moins une ligne-. qui n'est pays. C'est encore par un effet du quatre saisons "Serge Fauchereau
pas forcément la dernière :- pres- roman de Louis Hémon qu' c on Touche du doigt la fine moçon-
que invisible, la meilleure : celle nous laisse encore incroyablement nerie de rwit dressée sur Le Torrent, les Chambres de bols
qui ouvre le poème à son lecteur, vivre ici sur des imoges ancien- lhorizon et les Poèmes d'Anne Hébert sont
nes, folkloriques, souvent dérisoi- édités au Beuil; dans la collection
celle qu'il vous reste à découvrir Rentre vite chez toi c Poètes d'aujourd'hui. existent éga-
pour savoir que vous êtes un lec- res, quoiqu'il en soit presque tou- Découvre la plus étanche moi- lement un Saint-Denys Garneau et
teur spitzérien. TI n'yen a pres- jours fausses et toujours péri- son un Rina Lasnier d'Eva Kuschner, un
que chaque fois qu'une: comme mées, du grand pays moderne La plus creuse la plus pro-
Alain Grandbois de Jacques Brault;
qu'est aujourcrhui le pays d'Anne slgna10ns en1l.n trois anthologies:
les bons athlètes, Georges Godeau fonde... Ecrivains du Canada, numéro spécial
reste toujours en dedans. C'est un Hébert », dit encore René Lacôte des Lettres Nouvelles (Janv., 1967),
boxeur exact, ce n'est pas un co- dont le livre est à lire comme Poètes du Québec d'Alain
une introduction à toute poésie Avant Anne Hébert, il y avait (8eghers, 1968), Ecrivains du Québee
gneur,
canadienne française. eu Alain Grandbois, mais en fait, (Europe, 11169).
Georges Mounin

12
SEGHERS
Douveautés 70
L'origine et Israël AnA
ADMATOVA
le poème
1
Claude Vigée non-linéaire, le temps intérieur et aujourd'hui par une écriture ré-
La lune tE hiver historique qui va de la guerre de gressive est donc à la fois trans- sans héros
Flammarion, 417 p. 1939 en Normandie et de l'orga- formation et révélation d'un su- Edition bilingue
nisation de. la résistance juive à jet, en même temps qu'insertion de Jeanne Rude

De Claude Vigée, nous connais-


sions déjà quelques recueils de
Toulouse jusqu'à l'émigration en
Israël, après le long exil améri-
cain de 42 à 62. Après ce livre
dans l'histoire et combat contre
l'histoire (celle de l'Amérique),
Parlons d'abord du «sujet:t,

COLLECTION" L'ART DE.....
poèmes (Aurore souterraine, Se-
ghers 1952, le Poème du Retour,
est annoncé un autre ouvrage re-
montant plus loin encore vers
porteur évident de l'acte poétique
qui nous est offert ici. Pour Clau- L'ABT
Mercure de France 1962, ou Ca-
naan tE Exil, Seghers 1962) et
l'origine, c'est-à-dire l'ènfance en
Alsace :.ce sera un Panier de hou-
de Vigée, la signification de l'ex-
pression poétique des expériences
D'ICBIBI
Textes de tous temps et de
aussi deux ouvrages de forme ori- blon. du «moi:t n'est pas lyrique au tous pays réunis et présentés
ginale, à la fois récit biographi- En première analyse, nous som· sens traditionnel du terme (mê- par
que, méditation sur les choses de mes en présence d'un itinéraire, me si, volontairement, l'écriture Btiemble et Je&DDiDe Btlemble
la vie, expression poétique des mais au sens le plus entier du est à la fois classique et passion- Relié pleine toile
formes du cosmos: c'était l'inou-
bliable Eté Indien, chant secret
de la splendeur, et les Moissons
terme. Le mouvement objectif,
qui est voyage et déplacement et
fuite devant la poursuite homi-
née) mais métaphysique. Par
l'imagination poétique (nombreu-
ses images 801aires et lumineuses,

COLLECTION
de Canaan. cide des Juifs, est en même temps mais aussi images d'eaux et my- "DIGrIONNAmES
Aujourd'hui, voici un ouvrage un mouvement progressif inté- thes bibliques), par l'écriture SEGHERS"
hors catégories, dans la lignée des rieur, métamorphose de la cons- poétique explicitement posée
précédents, mais sur un chemin cience d'un jeune étudiant juif, comme telle, avec se8 problèmes DICTIOnAIBI
régressif. A partir des Moissons de
Canaan, qui disait l'Israël d'au-
assuré de la vie, du bonheur de
la France, en une autre conscien-
de création, de commencement et
d'expression, l'auteur cherche à
DIS
jourd'hui jusqu'à la Guerre des ce plus nocturne et plus amère, dévoiler, à mettre au jour ce UCBlTlCTlS
Six Jours, la Lune d'hiver est le mêlant désormais d'une indissolu- qu'il appelle l'être, et qui est 80n par Bernard Ondin
premier livre qui commence la ble façon le goût de la splendeur expérience la plus profonde du 480 pages, 800 notices
remontée régressive du cours du et la saveur de la mort. moi en tant qu'il retrouve, par- Relié pleine toile
temps: il dit, dans un journal Cet itinéraire, ce cheminement delà même la 8exualité exaltée,
méditatif et poétique, à structure progressif que le poète nous livre sa substantialité véritable et, sur-
tout, sa propre origine.
Cette origine en soi-même est

C OLLECTION
" PHILOSOPHES
aussi bien l'origine en tous. A pro- DE TOUS LES TEMPS"
pos des «ateliers de poésie de

action pOétique certaines Universités américaines,


dont Claude Vigée fait la critique
la plus impitoyable (p. 273), lui
qui est à la fois poète enseignant
MUCUSI
rOURllB
MIBLIAU·PO_TI
claude adelen (jadis en Amérique et aujourd'hui
Je numéro: 3,90 P.
gabriel rebourcet
à l'Université de Jérusalem) et
véritable poète créateur, il peut LIVI-STBAUSS
mitsou ronat : trois essais de
écrire: «C'est ce je ne sais quoi
de mystérieux caché au cœur de
LlPIID
formalisation en linguistique:
harris, saumjan, chomsky.
toute poésie comme f eau vive
dans le rocher, que le poète ensei-
gnant pourra faire entrevoir li

C OLLEGrION
"POETES D'AUJOURD'HUI"
paul-louis rossi : minutes de certains de ses étudiants. Suivant
sable. f exemple donné par Baudelaire
notre maître, le poète enseignant
maurice regnaut : notes sur s'efforcera de retrouver et de ren-
43 "homme et l'enfant" d'arthur
adamOY.
dre sensible dans la trame du
texte étudié, la pulsion nue, la vi- •
C OLLECTION" CLEFS"
bration des rayons primitifs.
Mai 68 : Poèmes SUIVIS d'un (p. 272). Dans sa propre expérien-
ce· et dans l'expression poétique CLlrsPOUR
débat - Andreï Jdanov :
et de second degré de cette expé-
rience, Claude Vigée voit bien
LA
Discours au premier Congrès des
par exemple que, à l'instar de
l'acte poétique, l'acte chamel
PSYCRA_ALYSI
tient lieu de patrie, il est «sem-
Écrivàins soviétiques (17 août 1934) blable li f accomplissement du
monde mystique, tous deux émet- Catalogue
HENRI DELUT : NOTE A PROPOS DU JDANOVISME tent la lueur de forigine ... se (mê- et informations régulières
sur simple demande.
lent) li f origine par le jeu des
P.J. OSWALD, 14· Hoa8eur IUdlM:teur en chef : sens eux-mêmes, en toute jouis- US, rue de Vaugirard
c.c.P. a - 1211 ev. Heari DELUY sance de cause. Connaître celle-ci Paris 8e
signifie aussi se fondre sciemment

La Q!!huabae IJttéraire, du le' au 15 septembn 1970 13
INFORMATIONS

Claude Vigée

la critique de la société de rende- Lénine philosophe


ment, dans une sorte de prémoni-
tion perspicace: « S'adapter, Aux éditions Spartacus parait ces
s'ajuster, veut dire en vérité: jours-ci, sous le titre de Lénine philo-
sophe, une des œuvres les plus signi-
s'aplatir dans le dénuement ficatives du socialiste hollandais An-
d'être.» Il faudrait rappeler les ton Pannekoek. Redécouvert aujour-
rencontres de Claude Vigée et de d'hui par les gauchistes, Anton Panne-
Marcuse, à l'Université Brandeis, koek (1873-1960) fut avant tout le
théoricien des conseils ouvriers. A ce
lorsque le poète écrit: «Ma défi. sujet; signalons que les éditions Gras-
nition actuelle de r homme heu- set présentent pour octobre la réédI-
reux : il peut déterminer remploi tion d'un autre ouvrage de l'auteur:
de sa journée» (p. 175) ou lors- les Conseils ouvriers.
qu'il dénonce l'hypocrisie sinistre
et le dénuement intérieur de la Au Livre de Poche
«Great Affluent Society», cette
devise des restaurants à self·ser- Philippe Sollers entre au Livre de
vice automatique où «les pau- Poche, qui publie son premier roman:
Une Curieuse solitude.
vresses à l'œil vide restent assises
jusqu'à minuit» (p. 209). C'est Au Livre de Poche parait également
un roman d'Alexandre Soljenitsyne:
dàns ces pages· qu'on saisit le le Pavillon des cancéreux (voir le
mieux les qualités de portraitiste n° 58 de la Quinzaine), tandis que la
et de critique social. Bibliothèque 10/18 reprend le premier
livre du romancier russe Une Journée
Finalement, l'Amérique d'exil d'Ivan Denissovitch.
chasse encore, par l'intérieur, le
poète vers la seconde et ultime
médiation de son destin: Israël. Osaka
C'est qu'en Israël se trouve le Hermann publie ce mois-ci un album
peuple-poète, le peuple conscient consacré à l'exposition universelle qui
d'être ancré sur la plus ancienne se tient jusqu'au 13 septembre 1970
origine, soucieux, comme le poète, au Japon. Sous le titre d'Osaka. l'ou-
vrage groupe 500 photographies dues
de la synthèse entre l'être substan- à Bruno Suter et Peter Knapp. accom-
tiel et l'originaire. pagnées de légendes trilingues (japo-
Certes, un regard plus réflexif nais, anglais, français), et nous pré-
sente les aspects les plus significatifs
préférerait que la littérature israé- de cette gigantesque féria du monde
lienne de langue française (dont d'aujourd'hui.
Claude Vigée est proprement le
créateur) continue de forger son
langage original sans qu'elle ait Chez Laffont
Claude Vigée besoin de puiser son matériel ver- On attend beaucoup, aux éditions
bal dans les mythes bibliques. Robert Laffont, de deux premiers ro-
en soi, comme être humain par- gée fait la connaissance de Jean Israël a atteint son indépendance mans, l'un intitulé Voronej et dont l'au-
fait et défini, couvrant pleinement Cassou), le récit de la formation et sa maturité, et il doit pouvoir teur, Nella Bielski (Mme Michel Cour-
not), est un jeune femme russe habi-
ses responsabilités limitées ». de l'Armée Juive aux côtés de être capable de déployer une tant la France mais très profondément
L'itinéraire de Claude Vigée, l'écrivain juif russe David Knout, culture nationale qui intègre marquée par sa formation soviétique
qui cite souvent Baudelaire, Rilke sont des témoignages irremplaça- l'histoire et l'origine mais dans et par son appartenance à un pays où
et; plus souvent encore, Mozart, bles. un langage non forcément bibli- vivent ses parents et où elle retourne
souvent, l'autre, Au Pays des Aspho-
est donc celui d'un poète méta· Paradoxalement, le 1 e c t e u r que. C'est en réalité à l'invention dèles, est l'œuvre d'un jeune Algé-
physicien. Mais comment ce che· français contemporain sera peut- de ce nouveau langage israélien rien, Ali Boumahdi, qui nous fait dé-
minement conduit-il vers Israël? être plus sensible à la critique de que travaille Claude Vigée, lors- couvrir, par les yeux d'un petit gar-
C'est à travers deux médiations l'Amérique morne, capitaliste et qu'il ne se réfère pas aux conte- çon, les symptômes du futur drame
qu'on peut comprendre ce mou- technocrate. Voici comment le algérien, puis l'épreuve de la guerre
nus traditionnels de la culture et enfin la naissance d'une nouvelle
vement: d'abord la persécution poète exprime ce que les sociolo- juive. nation.
antisémite en France et la néga- gues diront plus tard avec des C'est que le poète, s'il est res- Chez le même éditeur, on prépare
tivité de l'exil américain, et en- chiffres et des diagrammes: ponsable d'une culture et d'un pour la rentrée une nouvelle collection
suite la coïncidence du poète avec «Monde où rien n'arrive, où rien peuple, ne peut pas éviter, tout en de jeunes littératures qui accueillera
Israël, conçu comme peuple poè. ne s'engendre ni ne s'enchaîne restant poète, de faire la criti· aussi bien le roman, la poésie ou
l'essai littéraire. Sous la direction de
te, réétabli en son vrai lieu. La pour devenir davantage soi-même, que de l'imagination de l'origine Michel-Claude Jalard, cette collection
première médiation qui est sur· a:
où tout avance survit et où cela et du commencement. La cons- qui aura pour titre • L'Ecart -, se pro-
tout l'Amérique comme négatif et même qui n'est pas encore enfan- cience totale et vraie de l'origi- pose, • à travers les appels conjugués
comme hiver lunaire et ontologi- té s'enlise dans son marasme à ne ne consiste pas seulement dans de la réflexion et de l'inconscient-,
de déterminer le champ d'un nouveau
que, permet à Claude Vigée venir. (p. 145, dans le chapitre un retour imagé sur le passé; lyrisme.
d'écrire ses plus belles pages de qui a donné son titre à l'ouvrage.) elle implique en outre l'adhésion Quatre premiers titres, quatre ro-
chrqnique et de critique histori· La vision du désert métaphysique à soi dans la présence du bel mans sont annoncés pour septembre:
que. Certes, la description de et historique de l'Amérique des aujourd'hui, sans nostalgie ni la Deuxième personne, par Jean Bou-
l'exode de 40 est assez extraordi- années 50 symbolisé par les paysa- amertume. Il y a là une conver- vier-Cavoret; Assise devant un décor
naire, et l'histoire de la résistance ges lunaires et hivernaux n'empê- sion à réaliser. de tempête. par Didier Pemerle; la
Femme éparpillée, par Laudryc: l'I\e
à Toulouse (où Claude Vi- che pas mais renforce au contraire Robert Misrahi mouvante, par Alain Gauzelin,

14
ARTS

A Lyon •• Jawlensky

1
Alexej Jawlensky
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Jusqu'au 15 septembre.

On passe à Lyon, on ne s'y


arrête pas et on a tort: le Mu-
sée des Beaux-Arts vaut bien
une visite, de même que les
expositions qu'on y présente de-
puis quelques années à l'occa-
sion du Festival Expositions sé-
rieuses qui veulent informer
avant tout et qui permettent en
l'occurrence aux Lyonnais de
connaître, voire d'étudier l'ex-
pressionnisme à travers ses
plus fortes personnalités: Nolde
l'an dernier, cette année Jaw-
lensky et, parmi les projets, KIr-
chner et le sculpteur Barlach.
Quatre-vingt toiles d'Alexej
Jawlensky se trouvent donc réu-
nies pour la première fois en
France, qui retracent l'itinéraire
très personnel de cet aristocra-
te russe, lointain cousin de la
comtesse de Ségur, venu tardi-
vement à la peinture. Ce n'est
qu'à vingt-cinq ans, en effet,
que, jeune lieutenant dans la
Garde Impériale, il fréquente les
cours de l'Académie des Beaux-
Arts à Saint Pétersbourg. Sept
ans plus tard, il quitte armée, Solitude. 1912
famille, pays, pour rejoindre
Munich où il rencontre Kandins-
ky qui devient l'ami, le frère. Ils
y animent ensemble une turbu-
lente avant-garde, mais leur œu- en exergue au catalogue de Ouai des brumes, il « peint les des fards et qui, peu à peu, de-
vre respective. n'en suivra pas l ' exp 0 s i t ion lyonnaise: choses qui sont derrière les viendront le visage, pour se ré-
moins des chemins différents et « ... Rendre des idées qui sont choses -. Images d'un vision- soudre enfin en l'image mysti-
s'il y a parfois rencontre com- présentes sans exister, les révé- naire, en dehors de tout fantas- que de l 'homme créé à la res-
me dans les paysages qu'ils pei- ler aux autres en leur faisant tique dont la couleur est le mé- semblance de Dieu.
gnent à Murnau en 1909, c'est traverser ma compréhension dium et la démarche profonde
qu'alors ils mènent de pair leur sympathique, en leur donnant du une quête de l'invisible qui Jawlensky s'est expliqué de
recherche. De même faut-il se relief par ma passion, voilà le aboutit au mysticisme. Expres- cette évolution: « Ouelque cho-
garder de voir dans l'œuvre de but de ma vie d'artiste. Les sionnisme du dedans qui mobi- se en moi ne me permettait
Jawlensky une trop grande in- pommes, les arbres, les visages lise plus la sensibilité que plus de peindre des tableaux co-
fluence de Matisse rencontré humains ne sont pour moi l'agressivité, qui tempère la lorés, sensuels et imposants. Je
lors d'un premier séjour en qu'une invitation à voir autre stridence des couleurs pour dé- compris que mon âme avait
France en 1905. C'est assuré- chose en eux: la vie de la éou· voiler le lyrisme d'un paysage à changé, je compris que toutes
ment une rencontre importante leur, conçue par un homme pas- travers l'orange, le vert et le les souffrances endurées avaient
qui lui fait découvrir la puis- sionné, par un amoureux ..... violet (Paysage de Murnau, fait de moi un autre homme et
sance esthétique de la couleur, n° 8) ou, dans une gamme sour- qu'il fallait trouver d'autres for·
mais en cette même année, les de de bleu et aubergine, le re- mes, d'autres couleurs pour
peintres de la Brücke en procla· On reconnaît là le souci de trait d'un visage endormi dans exprimer ce que je ressentais. »
ment de leur côté la puissance Matisse de transmettre l'émo- le désordre de la chevelure (la C'est en Suisse où il se réfugie
expressive. Aussi ne peut-on tion, mais il s'y ajoute une note Dormeuse, n° 12). Admirables en 1914, lorsque la guerre écla\-
s'étonner de ces .lignes écrites individualiste qui conduit Jaw- paysages dont on sent la paix, te, que le changement s'amor-
à cette époque, qui sont une lensky à trouver en lui-même les la sérénité non pas acquises ce: la couleur ne précise plus
sorte de manifeste personnel et images d'une autre réalité. Com- mais à conquérir; admirables les formes mais les sugg"ère
à ce titre judicieusemènt placé me le peintre de Prévert dans portraits qu'exalte l'outrance dans cette série de paysages

L. Q!!inz.ine Uttir.ire, du l or au 15 septembre 1970 15
Jawlensky
De Reims à Ancy-Je-Franc
te .. variations" qui s'étale sur .. L'art descend dans la rue! JI, tion de l'architecture, des jar- sculpture de notre temps.
six années et dont les titres se écrit, dans l'introduction du ca- dins et de la sculpture, ait trou- Ce qui apparaît clairement à
veulent seulement ail u s ifs talogue, Monique Faux, commis- vé, même temporairement, une Reims comme une réussite,
(Froide nuit lunaire « avec lu- saire général de l'exposition la réalisation qui permette, sinon c'est la parfaite appropriation
ne., n° 26; Ardeur automnale, Sculpture dans la cité. C'est de la considérer comme exem- des sculptures à leur situation
n° 31 ; Quand l'alouette chante, vrai. Mais il descend sur la poin- plaire, du moins d'y voir, mieux en plein air, en plein vent, c'est
n° 33). On est alors au bord de te des pieds, prêt à regagner que sur des maquettes, toutes la diversité de leurs conceptions
l'abstraction, mais le thème du son domicile habituel - l'ate- les données d'un problème com- dans la diversité des espaces,
visage en préserve Jawlensky lier de l'artiste, le musée ou la plexe. Le fait même qu'il existe allées, terrasses, perspectives
qui, parallèlement aux paysages, galerie - , si aucun miracle ne ici un certain décalage entre les largement ouvertes ou se refer-
en commence une nouvelle et se produit pour permettre aux conceptions de l'architecte, en- mant sur le promeneur. L'œil,
définitive approche la sé- palettes mobiles de Calder, en core très éloignées de ce que partout, se plaît à se poser
rie des .. Têtes mystiques JI. La équilibre sur une pyramide de'Vrait être une habitation d'au- comme pour un instant de ré-
couleur pâlit, s'efface presque d'acier, de continuer à tourner jourd'hui, même .. à loyer mo- flexion sur ces œuvres à l'esthé-
au profit du jeu coloré des lignes sous la brise champenoise, ou déré JI, et celle des organisa- tique ramassée, fruits d'un es-
architecturales (Lumière Séré- prit de synthèse, de Cardenas,
nissime des Saints, n° 37) mais Gilioli, Ipousteguy, ou à interro-
elle revient d'une lumineuse lé- ger ces figures et ces signes,
gèreté animer en plans d'une ri- parfois ces .. gestes" qui se si-
gueur géométrique les prodi- tuent entre signes et figures, de
gieuses .. Têtes abstraites" à Couturier, Dubuffet, Penalba,
partir de 1925 (Tintement autom- Stahly, ou encore à se laisser
nal, n° 51 ; Lumière Il, n° 52). A prendre aux jeux et aux rythmes
la charnière de ces deux séries, si bien étudiés par Van Thienen
il y a l'étonnant portrait que pour un mobile tout linéaire, et
conserve le Musée de Lyon par Hiquily pour une fontaine où
(Méduse, n° 45), visage vert l'eau est à la fois manœuvrée et
aux paupières somptueusement manœuvrante.
fardées de rouge, de jaune, de A Ancy-le-Franc - pour une
violet, d'une classique sérénité. même durée, de juillet à sep-
En 1919, Jawlensky est re- tembre, et avec un choix d'artis-
tourné en Allemagne; dix ans tes où nous trouvons quelques-
après, il ressent les premières uns des mêmes sculpteurs et,
attaques de la paralysie qui l'im- en plus, des peintres - l'expé-
mobilisera complètement en rience est différente. A l'inverse
1938. Entre-temps, son œuvre de celle de la nouvelle cité ré-
sera condamné par le national- moise, c'est dans les vieilles
socialisme. En cette ultime pé- pierres des dépendances du
riode, son évolution religieuse château d'Ancy, c'est-à-dire dans
se fait de plus en plus profonde un décor du XVII" siècle, au mi-
et le visage devient source de lieu d'un de ces harmonieux
méditation. Les traits ne sont paysages de l'Yonne, que le
plus indiqués que par la ligne jeune organisateur de l'exposi-
verticale du nez et les transver- tion Chemins de la création,
sales des yeux et de la bou- Louis Deledicq, a réussi, avec
che; dans cette croix ainsi des- une obstination intelligente et
sinée d'un lourd trait noir, c'est
1 désintéressée, à rassembler des
le visage du Christ qui apparaît A Reims: sculptures d'Etienne Martin œuvres de Matta, Arp, Seuphor,
sur un fond d'une sourde colo- Tapiès, Yves Leveque, Hultberg,
ration de vitrail, image d'une à la sculpture flottante de Martateurs de l'exposition (parmi les- Cremonini, Penalba, Dodeigne,
réalité autre qui ne s'aborde Pan de poursuivre ses lents dé- quels Maurice Allemand et René César, Hiquily, Lardera, Mar-
que par la contemplation. placements balancés, sur l'eau Drouin), dont le choix s'est por- faing, Luc Peire, Stassart-Sprin-
Jawlensky est mort en 1941 ; d'un bassin. Car, à Reims, ce té sur une trentaine des meil- ger, etc. Groupe aux recherches
il avait soixante-dix-sept ans. beau jaillissement d'œuvres leurs sculpteurs et des plus au- divergentes mais qu'un même
Marcel Billot plus ou moins monumentales ne dacieux de notre époque, ce fait courant inventif semble traver-
durera qu'un seul été - jusqu'à met en lumière la nécessité fon- ser.
N. B.: S'il y a lieu de se réjouir la fin septembre - et les dix damentale de tenir compte, en Vues dans un cadre inhabi-
que la Ville de Lyon présente une tuel, rustique plutôt que majes-
exposition d'une aussi belle qualité, mille habitants de ce quartier France, du retard de plusieurs
on ne peut que déplorer qu'elle auto- entièrement nouveau, construit décennies que l'architecture a tueux, les œuvres prennent sou-
rise la destruction d'une des deux à l'est de la ville, sur cinquante toujours eu par rapport aux arts dain une résonance nouvelle,
maisons des frères Lumière, celle dont hectares, retrouveront les espa- plastiques. Aussi le vrai pro- une importance nouvelle et une
le jardin fut le lieu de tournage de signification qui, pour se mani-
"Arroseur arrosé. Il y avait là la pos-
ces vides, olantés d'arbres en- blème actuel n'est pas d'adapter
sibilité d'abriter par exemple un cen- core chétifs, ou destinés à un l'œuvre des sculpteurs .. aux fester, avait sans doute besoin
tre international de documentation ci- futur .. engazonnement ", entre préoccupations de l'urbanisme d'un autre air que celui de Paris.
nématographique qui eût constitué un
hommage plus digne des Lumière que
les îlots de leurs demeures. du e
xx
siècle ", mais de faire C'est en tout cas une excel-
Mais, il est déjà important en sorte que ces préoccupations lente exposition.
l'impardonnable monument élevé à
leur mémoire. que l'idée d'une étroite associa- soient accordées à celles de la Jean Selz

16
ENTRETIEN

Iris Clert sur les routes


Elle a régné sur la plus petite 1. C. Ce. poids lourd cultu-
galerie de Paris, exposé du vide rel D, selon l'expression de Gé-
et des poubelles, accroché un rard Sire, offre une galerie de
tableau géant sur la tour Eiffel, 6 mètres de long sur 2,50 mè-
inventé une Biennale flottante. tres de large. Je l'ai équipé de
Elle porte ses longs cheveux spots (en bivoltage), de stores
sombres comme un étendard, filtrasol, j'ai fait vitrifier le plan-
ses ongles aux couleurs d'arc- cher en chêne.
en-ciel comme une palette, sa
vêture provoquante comme un
environnement. F. C. Votre camion inaugure
Mais le goût de la publicité et une forme nouvelle d'architec-
les fantaisies daliniennes de la ture, mobile, légère, suscepti-
• personnalité bien parisienne», ble de s'intégrer dans des confi-
chérie des échotiers et des pho- gurations sans cesse changean-
tographes, dissimule l'énergie, tes par le nombre et la dispo-
la générosité et la voyance de sition de leurs éléments. Sa-
la découvreuse qui, depuis quin- viez-vous que vous étiez aussi à
ze ans, joue un rôle de premier l'avant-garde de l'architecture et
plan dans la vie artistique con- de l'urbanisme?
temporaine.
Iris Clert vient d'être nommée
chevalier de l'ordre des arts
et lettres et d'acquérir un ca·
1 1. C. Non, Je ne l'ai pas fait
exprès : des idées comme celle-
là me viennent parce que Je suis
mion géant. Ce double événe-
ment méritait bien une visite.

F. C. Ce fameux camion, que F. C. Que pensez-vous du pu-


représente-t-il pour vous aujour- blic de province en matière
d'hui? d'avant-garde? Y comptez-vous
des collectionneurs?
1. C. L'aventure. La poursuite
d'une aventure toujours ouverte
et imprévisible depuis qu'en 1. C. Les provinciaux sont
1956 J'ai exposé pour la premiè- beaucoup moins superficiels
re fois Yves Klein, rue des que les Parisiens. Ils ont le
Beaux-Arts. Personne alors ne temps de réfléchir, d'apprécier.
croyait aux monochromes. Mais Ils ont plus de loisirs. Mais ils
les foules venaient, par curio- sont mal informés. Rien ne
sité. Rappelez-vous les queues remplace le contact direct:
qui attendaient dans la rue pour F. C. Que pensez-vous des F. C. Revenons - en au ca- même si mon unique client de
l'exposition du vide. Mais l'a- derniers avatars de l'art actuel, mion. Comment avez-vous eu province m'achète des œuvres
venture ce furent aussi les « ma- le minimal, l'art conceptuel, les l'idée de cette acquisition? par correspondance, sur photo-
chines à peindre» de Tinguely environnements? graphies. C'est un médecin du
en 1958, les cc poubelles» d'Ar- Tarn, je ne l'ai jamais vu, j'irai
1. C. Chacune de mes expo- 1. C. Je mourais d'envie lui rendre visite avec Stradart.
man en 1960. L'aventure s'est d'avoir des vitrines mobiles,
appelée pour moi Takis, Baj, sitions a été un environnement.
Simplement, je n'avais pas roulantes, et de faire vraiment
Fontana, Kriche, Pol Bury et descendre l'art dans la rue. Et F. C. Ne craignez-vous pas
même Soto que j'ai exposé en trouvé le mot. A-t-on jamais vé-
cu plus bel environnement que tout d'un coup, l'idée m'est ve- d'effaroucher ce public nou-
1957. nue, un matin, au réveil. veau?
le vide de Klein? Si radical, si
pur. L'art conceptuel vient aussi diatement j'ai téléphoné chez
F. C. Aujourd'hui Klein, Tin- Berliet et j'ai dit: « Je veux un
guely et Arman, pour ne citer de lui qui vendait « une part de 1. C. Aucunement, car il est
sensibilité picturale immaté- camion transparent pour trans-
que les trois premiers, comp- porter mes expositions. Pouvez- plus pur et moins blasé que
tent parmi les artistes les plus rielle D. La différence c'est qu'au- l'autre. D'ailleurs, avant de
jourd'hui la plupart de ces re- vous le construire et à quel
appréciés sur le marché inter- prix?» On m'a répondu: « Le prendre une détermination, Je
national. Est-ce que cette néces- cherches sont inspirées par le
camion existe. C'est un prototy- suis allée consulter le directeur
sité financière a exercé une ré- snobisme de la spéculation. d'une des plus célèbres galeries
pe unique qui nous a servi à
percussion sur votre activité? F. C. Quels sont vos artistes' montrer des groupes électrogè- de Paris, un homme qui a cin-
actuels? nes à travers la France. Nous quante ans d'expérience. Il m'a
1. C. Tout ce que je touche dit: « Renoncez à cette folie.
se transforme en or. Mais ces 1. C. Toujours Stevenson, bien vous le soldons! D C'était un
strader que j'ai aussitôt baptisé L'art n'est destiné qu'à une éli·
peintres ont quitté ma galerie. sûr. Et puis je crois que Misrahi te. D J'ai immédiatement décidé
Moi, je ne suis ni une capita- dont j'ai montré cette année la Stradart.
de tenter l'aventure.
liste, ni une spéculatrice. La Chambre pour l'espace ira très
seule chose qui m'importe, c'est loin dans la voie des environne- F. C. Comment cet engin se Propos recueillis
de continuer de deviner l'avenir. ments. présente-toi! ? par Françoise Choay

La Q!!inzaiDe Littéraire. du 1" au' 15 septembre 1970 17


ETHNOLOGIE

La poursuite du Sacré
1
Roger Bastide servie par sa familiarité interdisci- sation portugaise et espagnole et à contre cet autre racisme sournois,
Le Prochain et le Lointain plinaire avec plusieurs «logies» moindre degré française tendent celui de la croyance en la supé-
Editions Cujas, 302 p. (anthropologie, psychologie, socio- à la miscégénation.» (p. 43). En- riorité de la civilisation rationa-
logie) . core faut-il stipuler que cette liste (et non plus organique), tech·
Trois parties: dans la premiè- dernière n'est pas sans pouvoir nicienne (et non plus cosmique)
Le titre de l'ouvrage est évi- re: la rencontre des hommes drainer subrepticement et cruelle- sur les autres cultures. Alors, et
demment une réminiscence du (p. 15-134), le lointain serait dé- ment des affrontements. alors seulement, nous pourrons as-
Zarathoustra: «Est-ce que je fini comme ce dont sépare une Qu'elles opèrent dans le cadre sister à un nouveau miracle de la
vous conseille l'amour du pro- barrière de préjugés: de race, de paternaliste ou dans le cadre con- multiplication des pains, pour
chain ? Plutôt encore, je vous con- couleur, de close, de sexe, de currentiel (p. 101), les relations nourrir f humanité, affamée de
seillerais la fuite du prochain et culture et, brochant sur le tout : raciales semblent présenter un nouveLles nourritures et de nour·
l'amour du lointain... » Il pourrait de reÜgion. Leurs contenus peu- défi, mystifié dans le premier ca- ritures spirituelles» (p. 71).
en effet porter en sous-titre: Es- vent varier: aux Etats.Unis, dre, explosif dans le second. Et
C'est pourquoi la deuxième par-
sais sur les rencontres intercultu- «tous ceux qui ont une goutte ce défi, les religions de la frater-
tie (Rencontre des civilisations
relles. Essais : car la vingtaine de de· sang noir dans les veines sont nité n'ont guère été en mesure
(p. 137-241) propose sur études
fragments rassemblés ici représen- considérés comme des Noirs; au de le relever: «Malgré les diffé-
de cas un approfondissement des
tent plutôt une maïeutique qu'une Brésil, une goutte de sang blanc rences de situations, certains élé-
mécanismes de «l'interféconda-
systématique. Rencontres: car il suffit à classer findividu dans le ments communs nous permettent
tion culturelle» .sous le signe
s'agit d'une typologie de celles-ci. groupe des Blancs» (p. 17-18). Il de parler :.- s'il n'y a pas de ra-
d'une anthropologie culturelle ré-
lnterculturelles: car l'intercultu- peut y avoir conjugaison, compen- cisme chrétien - d'un racisme
férée à Tarde (<< je considère Tar-
ration est l'accolade qui couvre sation: «Un Noir riche est un calviniste comme d'un racisme an-
de comme le véritable fondateur
les modes très divers envisagés ici Blanc et un Blanc pauvre est un glican ou d'un racisme catholi-
de fanthropologie culturelle...
et qui vont de la déculturation à nègre... » Les rencontres sont affec- que... » (p. 122). «Le milieu a été
f anthropologie culturelle n'a fait
la transculturation en passant par tées ou hypothéquées par des di- plus fort que la doctrine» (p.
que repenser Tarde à travers fim-
les variables de l'acculturation et mensions ethniques, économiques, 108) ... «La situation est plus
mense documentation fournie par
de la contre - acculturation. La sexuelles, religieuses... et entre forte que la religion.» (p. 107).
fethnographie ») (p. 201.202). Six
somptueuse érudition de Bastide ces dimensions les combinaisons La thèse de Roger Bastide est
types d'acculturation y sont trai-
a été collectée lors de ses longs sont multiples selon par exemple que ces piteux résultats 80nt à
tés : formelle, juridique, folklori-
séjours en Amérique latine ou en les rites de confession dominante : porter au passif d'un ethnocen-
que, culinaire, littéraire, religieu-
Afrique noire et elle a été dé- «Il faut bien constater que les trisme occidental... Et «la lutte
se, et dessinent ainsi les chassés·
montrée par ses études antérieu- pays à majorité protestante com' contre le racisme doit forcément
croisés des cultures et des 80cié-
res sur les religions africaines du me f Afrique du Sud ou comme passer par la lutte contre f ethno-
tés: tantôt une culture passant
Brésil, le Candomblé de Bahia, les Etats-Unis tendent à la ségré- centrisme qui en est le dernier
d'une société à une autre, et tantôt
les Amériques noires, etc. Ici gation, tandis que les pays catho- succédané» (p. 10) ... Et cette lutte
une société passant d'une culture
comme précédemment, elle est liques comme les pays de coloni- «. doit donc s'achever par la lutte
à une autre; les exportations de
dieux par des missionnaires ayant
pour réciproque dans la balance
culturelle les importations et les
nomadismes des dieux dans les
coulisses des exodes forcés et des
transferts de populations. Décul-
turation et accuJturations pren-
alors l'allure d'ablations ou
de greffes pratiquées à l'aveugle
par une chirurgie socio-culturelle
qui oscille ou vacille entre une
chirurgie de barbier et une chirur-
gie esthétique, une chirurgie 80US
anesthésie, une chirurgie sans
anesthésie, y compris les opéra-
tions qui se soldent par le prin-
cipe de coupure entre une culture
célébrée dans une mémoire collec-
tive et une société encore sous le
joug des contraintes...
Les syncrétismes au contraire
relèveraient plutôt d'un principe
de soudure. Et c'est sous 80n signe
que le troisième chapitre (III.
L'orage mystique, p. 245-295) pro-
pose les phénomènes de messia-
nismes millénllires, dans une
problématique comparée avec
celle des Mythes et de l'Utopie.
En ces phénomènes en effet, fonc-
une figure du Candomblé tiennent à un niveau incandes-

18
HISTOIRE

Révolutions

l
cent les mécanismes de réinterpré- E. J. Robsbawm Trente ans plus tard, le grand
tation réciproque, une double L'ère des révolutions. homme s'appelle Napoléon. Il n'a
rupture s'y conjuguant avec une 1789-1848 pas commencé son ascension en
double soùdure. Double rupture : Fayard, 433 p. qualité de roi ou de praticien,
«rupture avec la société euro- comme Alexandre et César: c'est
péenne... rupture aussi et plus en· son talent personnel qui a fait du
core avec la société tradition- L'intérêt du livre d'Eric Robs- « petit caporal» l'égal puis le maî-
nelle» (p. 275-279). Double sou· bawm est d'avoir su associer deux tre des Rois. Sa leçon était qu'un
dure: d'une part par réinterpréta· ordres de phénomènes que la tra- homme du peuple pouvait deve·
tion de la rétrospective, c'est la dition historique étudiait isolé- nir plus grand qu'un homme qui
société, telle qu'elle était dans le ment: les caractères et les effets naissait avec une couronne sur la
passé sous sa forme tribale, qui de la Révolution française, les tête. Napoléon légitimait l'ambi·
est projetée dans l'avenir, un réel données et les conséquences de la tion, lui donnait un nom propre,
mort devenant mythe; d'autre rév.olution industrielle. et tout homme d'affaires pouvait
part, réinterprétation de la pros- De fait, lorsqu'on fait l'inven· espérer devenir un Napoléon de
pective: de messianisme peut être taire des mots que l'anglais et le la finance ou bien de l'industrie.
considéré comme une tentative de français ont inventé pendant le Même s'il avait gouverné en tyran,
filtrer les valeurs apportées par demi-siècle considéré, ou encore Napoléon symbolisait désormais
les Européens à travers les mytho- l'inventaire des vocables qui n'ont ce changement essentiel dans l'his·
logies locales (p. 286) ... Au total, plus changé de signification, on toire de la société. Il était devenu
ce que les acculturations opéraient s'aperçoit que le demi·siècle con- le personnage «avec lequel tout
en cycle lent et en périodes urga- sidéré, de 1780 à 1848, est bien à 1848. Drapeau du corps des ci·
homme qui brise avec la tradition
niques, les messianismes lopére- la racine de tous les grands traits toyennes. pouvait s'identifier en rêve ». Cer·
raient en cycles brusques et en de notre civilisation actuelle. Ce tes, à cette date, il ne pouvait
périodes critiques, «une crise sont des termes tels que indus- sée de l'âge de Rousseau à celui s'agir que de bourgeois, et il est
peut-être, mais une crise de crois- trie et usine, bourgeoisie, classe de Balzac. significatü que chaque fois que
sance» (p. Il). ouvrière et capitalisme, socialisme, Nul doute, à lire Eric Robs- Napoléon eut à mener une lutte
La grâce d'un tel ouvrage est aristocratie, chemin de fer, libé- bawm, que la volonté de briser en forme de guérilla, identifiée
à peine ridée par l'optimisme im- ral et conservateur au sens poli- le vieux carcan des ordres et des aujourd'hui à la guerre révolu·
pénitent de sa générosité œcumé- tique de ces termes, nationalisé, classes ait été la motivation essen- tionnaire, ce fut contre des popu·
nique, «toutes les civilisations savant et ingénieur, prolétariat, tielle du mouvement des Lumiè- lations, en Bretagne, au Tyrol ou
ont un message à apporter au utilitaire, crise et statistique, jour- res. Il est caractéristique, à cet encore en Sicile, qui s'opposaient
monde» (p. 22). Cette grâce, en nalisme et idéologie, paupérisme, égard, que les deux héros de cette aux conquêtes de la bourgeoisie
particulier, est sans doute de po- grève et sociologie. Imaginer le longue période qui s'étend jus- et étaient ainsi qualifiées de réac·
ser à la science des problèmes de monde sans ces mots, c'est mesu- qu'en 1848 aienl été Franklin et tionnaires.
nescience à travers des problèmes rer la profondeur de la double Bonaparte. Le premier, typogra- En transportant la Révolution
de conscience. «Le savant doit révolution qui éclata en France, phe et journaliste, inventeur et d'un bout à l'autre du continent,
rechercher la vérité ; pour ce fai- en Grande-Bretagne et dans les entrepreneur, homme d'Etat et Napoléon démontrait que celle-ci.
re, il doit se dégager de son ethno- pays voisins, puis qui se propagea homme d'affaires, symbole du ci- n'était pas un événement c uni,
centrisme, sortir du monde de ses dans le reste du mondè. Elle mar- toyen de l'avenir, homme d'ac- que », comme le voulaient de Bo-.
valeurs. » (p. Il). Et la glose ajou- qua le triomphe d'un certain type tion, intellectuel et surtout seH- nald et la tradition conservatrice,
tée par la préface au dossier des de liberté, la liberté bourgeoise ; made man. En Angleterre puis en mais un événement «universel:t.
messianismes vaut comme invita- d'une certaine forme de l'indus- France, les hommes de ce type Le brigand-patriote grec Koloko-
tion rituelle à une lecture cathar- trie, sa version capitaliste. Elle existent bientôt en abondance et tronès a exprimé ce sentiment:
tique de l'ouvrage: aboutit bientôt à la conquête de forment ces sociétés provinciales «La Révolution fraru;aise et lés
« J'aimerais que ceux qui me li- la planète par deux ou trois puis- d'où jaillit le progrès, qu'il soit exploits de Napoléon ont ouver'
sent se posent, une fois le livre sances qui, à l'aide de canons, de scientifique, industriel ou politi. les yeux au monde. Jusque-là les
refermé, la question de savoir si machines à vapeur et de quelques que. Tous se pressent dans les nations ne savaient rien, pas mê-
ce messianisme ne doit pas être idées, allait se perpétuer jusqu'au Loges de la Franc-Maçonnerie où me qu'elles existaient, et les
repensé par eux, intériorisé en milieu du XX" siècle. les distinctions de classe ne comp- ples pensaient que les Rois étaient
quelque sorte, revécu - dans tout Il est vrai que déjà l'Empire tent pas et où l'idéologie des Lu- des Dieux sur terre et que, quoi
son pathétique - à la fois comme turc secrétait les idées et les tech- mières est propagée avec désinté- qu'ils fissent, il fallait dire que
une condamnation, et comme un niques qui allaient permettre d'af- ressement. Les Princes finissent tout était bien fait. A vec ces
message de vie, comme une con- fronter triomphalement la société eux-mêmes par l'adopter «comme gements d'aujourd'hui, il sera pllts
damnation, dans la mesure où des bourgeois conquérants, tandis de nos jours les gouvernements difficile de gouverner les peu-
c'est notre méconnaissance des qu'en Europe même le spectre du adoptent ceux de la planification. ples. »
réalités cult;urelles, qui nous a communisme apparaissait en mê- Et tout comme aujourd'hui, cer- Que, cent cinquante ans plus
poussé, dans notre orgueil, à prê- me temps que l'idéologie révolu- tains de ceux qui les adoptent en tard, on pense à la leçon des révo-
cher aux autres limitation pure tionnaire des socialistes en réac- théorie ne firent guère pour les lutions réussies du ne siècle,
et simple de notre civilisation - tion contre les «libertés» bour- mettre en pratique, ou, s'ils firent qu'aux rois se substituent les diri-
un message de vie dans la mesure geoises et le profit capitaliste. quelque chose, ce fut moins par geants et à la naissance le pou-
où nous aurons le courage de Ainsi est-ce bien l'histoire des intérêt pour la société que pour voir, la. propriété ou le savoir, et
nous rendre compte que la pour- origines de notre temps qu'Eric les avantages pratiques que pou- on imagine aisément que la pres-·
suite du Sacré est une aventure Hobsbawm a n a 1 y s e, sachant vaient réserver des méthodes phu se, la radio, la télévision aidant,
qui nous concerne nous aussi. s'abstenir de céder à la tentation modernes, en termes de multipli- le jugement de Kolokotronès a
du récit continu mais montrant cation des rel1enus, de richesse et aussi le sens d'une prophétie.
H. Desroche comment une. civilisation est pas· de pouvoir:t. Marc Ferro

La Q!!iJUaine du 1er au 15 seplembn 1970 19


Cuba et }'avenir
René Dumont vre, année par année, étape par mois, transcrivant fidèlement con- vifs contrastes. Ainsi ce person-

1
Cuba est-il socialiste? étape, la lente et douloureuse ac- versations, propos et confidences nage (une femme) qui parle à
Coll. «Politique» cession de Cuba au socialisme. Le des habitants (partisans ou adver- y glesias des restrictions: «Mais
Le Seuil, éd., 250 p. livre de José Y glesias, Dans le saires du régime). Fidel ne nous a jamais menti là-
poing de la Révolution, reflète dessus. llllQUS a dit quOà certaines

I
K'S' Karol également les certitudes et les En dents de scie époques nous n'aurions pas assez
Les Guérilleros au pouvoir préoccupations de la révolution de choses et qu'à d'autres mo-
Coll. «L'Histoire que cubaine, mais telles qu'elles se A travers ces trois livres, si di- ments nous en aurions autant que
nous vivons» répercutent à la base, en un point versement motivés, sinon orientés, nous voudrions. Non, Fidel ne
Robert Laffont éd., 606 p.• précis et localisé de l'Ile. se dégagent trois visages diffé· nous a jamais
L'ouvrage de Karol, qui aborde rents de Cuba. Néanmoins, rien Ce qui frappe dans cet itiné·
José Yglesias l'étude de Cuba au moment où ne peut empêcher que jouent de raire de onze années, c'est 80n
Dans le poing de la Révolution Castro est déjà au pouvoir, intè- l'un à l'autre, ou entre les trois, profil «en dents de scie»: de

1 Coll. «Dossiers des Lettres


Nouvelles »
Denoël éd., 322 p.

Le 26 juillet 1970, Cuba a


gre hahilement les données éco-
nomiques dans un vaste panorama
dont l'horizon est d'abord politi-
que. Une excellente chronologie
de l'histoire de Cuba, entreprise
certains recoupements précieux.
C'est donc à de tels carrefours ou
à de tels points de convergence
qu'il convient de saisir la réalité,
pour la fixer un instant. Il y a
l'idéologie nationaliste en hon-
neur à l'époque de la prise du
pouvoir au récent revirement en
faveur de Moscou, en passant par
un premier ralliement au marxis-
fêté, dans l'allégresse, l'achè· à partir de l'année de son indé- unanimité, notamment, pour re· me, puis par la recherche d'une
vement de la plus vaste cam- pendance (1868), complète oppor· connaître l'immense acquis (et le voie plus «originale », presque
pagne qui ait mobilisé l'Ile: tunément cet «itinéraire politi- caractère positif de cet acquis) de « h é r é t i que» (aux yeux de
celle de la zafra des dix mil- que de la révolution cubaine », en la révolution cubaine. Il n'est, l'U.R.S.S.), s'accompagnant de la
lions de tonnes de sucre. Le éclairant notamment la différence d'ailleurs, pour s'en convaincre, condamnation des appareils com-
déclenchement de cette gi- fondamentale qui sépare l'indé- que de prendre en considération munistes traditionnels et de
gantesque «croisade -, quali- pendance de la décolonisation. Le quelques chiffres irréfutahles et, l'exaltation des différentes guéril-
fiée de «vitale - pour l'éco- propos de Karol (dont la profonde entre autres, les taux de croissan- las latino-américaines. C'est le der-
nomie cubaine (en fait, huit sympathie à l'égard de «l'expé- ce du développement, dans le do- nier avatar de la politique cas-
millions de tonnes ont été rience cubaine» est constamment maine de «l'éducation nationa- triste (le ralliement à Moscou)
produits, alors que l'Ile ne sensible au fil des pages) est da- le» ou de la «santé publique ». qui semble évidemment troubler
produit normalement que qua- vantage de faire parler l'événe· Ces progrès, observés dans pres- le plus K.S. Karol et René Du-
tre à cinq millions), a coïn- ment que de le discuter, et (pre- que toutes les aires d'activité, et mont, le premier le regrettant non
cidé avec un revirement, non nant le lecteur à témoin ou le même dans les secteurs-clés de sans amertume, le second le mini-
moins spectaculaire, de la laissant libre de con c 1 ure), l'économie, sont d'autant plus re- misant, néanmoins, dans une cer-
politique étrangère castriste. d'expliquer l'enchaînement des marquables qu'ils ont été obtenus taine mesure. J osé Y glesias, de
faits et non de le critiquer, même à travers un bouleversement com- son côté, ne manque pas de lais-
Déjà, depuis quelques années, lorsque le résultat ne lui plaît plet de la politique, de l'écono- ser apparaître, à travers les réac-
certains symptômes n'avaient pas visiblement pas. mie, de la mentalité tradition- tions qu'il rapporte, l'incertitude
manqué d'inquiéter: le discours La démarche de René Dumont nelle et des habitudes, dans un et le désarroi saisissant un grand
de Fidel approuvant l'occupation qui, rappelons-le, a déjà consacré pays soumis au blocus et à l'en- nombre de gens simples devant
de la Tchécoslovaquie par les une étude pénétrante à la révo- cerclement. Mais, de tels «bonds les brusques changements de par-
troupes du «Pacte de Varsovie », lution cuhaine (1), est différente. en avant» ne s'effectuent pas cours de la politique cubaine.
son absence de réaction et son C'est celle d'un spécialiste de dans de telles conditions sans en· Il est certain que l'abandon de
silence prolongé après les mani- l'économie rurale, déçu de voir traîner de profonds remous. Peut- tout ce qui a fait l'originalité du
festations contestataires de mai ignorés ou délaissés ses conseils on demander à un pays qui a socialisme cubain serait désespé-
1968 en France, ainsi que la dis- les plus pertinents et les plus dé· toujours vécu dans une totale dé- rant s'il s'avérait définitif, comme
parition progressive, dans la sintéressés. D'où le ton plus réso- pendance économique, de vivre est désespérante la «normalisa-
presse cubaine, de toute référence lument critique de son œuvre qui du jour au lendemain en autar- tion» en Tchécoslovaquie. Si, en
à la guérilla latino-américaine. De s'arrête presque constamment à cie? C'est ainsi qu'ont surgi un revanche, on fait sienne l'analyse
là à supposer que les Cubains l'aspect économique de la décolo- nombre grandissant de difficultés, de Castro, la décision prise appa-
pouvaient préparer un «retour» nisation cubaine. Les quatre pé- incontestablement multipliées par l'aît sous un nouveau jour, et de·
à ·Canossa, et à faire les «pre- riodes qu'il va analyser et qu'il beaucoup de maladresses et d'er- vient, sinon acceptable, du moins
miers pas» dans la voie d'un ral- nomme: la rebellion romantique, reurs, entraînant l'instauration non dénuée de sens. Après le gra-
liement inconditionnel à Moscou la socialisation bureaucratisée, d'un régime de restrictions pro- ve différend avec la Chine, à pro-
aurait de quoi surprendre. Quel- r annonce du communisme égali- gressives, dont les effets désas- pos des exportations de sucre
les seraient les raisons d'une aus- taire..., en attendant: les dures treux, en se répercutant sur le (rendant désormais, affectivement,
si grave décision? Seraient-elles réalités d'une société militaire, moral de la population, y ont fait toute référence au «modèle chi·
commandées par l'évolution de la prendront, sous sa plume inflexi· naître la lassitude, cause première nois» impossible), l'échec de la
situation intérieure, sont-elles d'or- ble, une couleur légèrement péjo- d'un certain relâchement de l'ef- guérilla en Bolivie (s'étant soldé
dre idéologique? Trois livres ré- rative. Et son analyse sera d'ail- fort collectif. Ce sombre versant par la mort de «Che» Guevara),
cents tentent, aujourd'hui, de leurs ponctuée, en permanence, de la réalité cubaine, nul de nos et compte tenu de l'encerclement
«faire le point» et de répondre de jugements, souvent justes, par- trois auteurs ne songe à le nier persistant de Cuba, Fidel Castro
à ces questions. fois péremptoires. ou à l'éluder, mais, suivant son n'a pas manqué d'opérer un rap-
Les Guérilleros au pouvoir, de J osé Y glesias a plus modeste- tempérament, tente de l'éclairer, prochement entre la situation cu-
K.S. Karol, et Cuba est-il socia- ment pris le parti de raconter la le déplore ou le condamne. Les baine et celle de l'Union soviéti-
liste? de René Dumont dressent quotidienneté de Mayari, petite acteurs du combat viennent par- que des années 30. Karol s'inscrit
le bilan des onze années de la ville de la province d'Oriente, fois eux-mêmes au secours de en faux contre cette analyse, esti-
gestion castriste, nous faisant revi· telle qu'il l'a vécue durant trois l'auteur pour atténuer de trop mant que les situations ne 80nt

20
du socialisme
pas les mêmes. Certes, mais pour ficultés, souvent indépendantes de
le moins analogues. Et Castro la volonté de ceux qu'elles accu-
peut fort bien, en ayant constaté lent à la défaillance ou à l'erreur.
l'insuccès de la révolution sur le Elles sont proférées, en outre, sur
sub-continent latino - américain, un ton trop catégorique qui fait
l'existence de graves problèmes irrésistiblement songer à «1'om-
intérieurs que n'ont pu entière- niscience occidentale :.. Le danger
ment résoudre les méthodes «ori- qui guette tout observateur euro-
ginales », taxées d'aventuristes par péen ou nourri de l'esprit euro-
Moscou, l'absence de toute aide péen, le spécialiste en particulier,
extérieure, h 0 r mis celle de est de juger tout phénomène
l'U.R.S.S., avoir été acculé à pen- tiers-mondial en fonction de ses
ser, comme jadis Staline, que le catégories mentales, sans assez te·
socialisme ne pouvait désormais nir compte de l'écrasant pouvoir
(et provisoirement) «être édifié de réfraction de la réalité locale.
que dans un seul pays» et suivant Il y a un autre danger, celui
des modes d'application plus sa- qui risque de corrompre le pou-
ges, tels ceux qui ont déjà fait voir: le refus d'entendre les vé-
leurs preuves dans la «patrie du rités désagréables, le refus de dis-
socialisme ». K.S. Karol persiste cuter. Si le livre de K.S. Karol
à croire que le «ralliement à - dont la générosité et la fon- En route vers la zafra
Moscou» est une manœuvre mo- cière admiration pour le pari
mentanée et de caractère tactique. cubain sont flagrantes - a réelle-
René Dumont laisse entendre ment été, comme on le dit, mal
que sa dernière entrevue avec accueilli dans les milieux diri-
Castro fut orageuse. Et une lettre, geants castristes, c'est que l'ap-
en annexe, l'atteste. On imagine probation sans ambiguïté y est dé-
ce qu'a été ce «dialogue de sormais devenue de rigueur, et
sourds» : Dumont, irrité que ses que la moindre réticence à l'en-
recommandations, justes en leur droit des résultats obtenus y fait·
principe, et qui se sont même avé-
rées, dans beaucoup de cas pra·
l'effet d'une trahison. Ce qui est
grave. Car, en marge de l'acquis _ _ PITITI BIBLIOTHIQUI
tiques, rentables sur « le terrain »,
ne soient pas observées, face à
Castro, prodigieusement agacé de
fondamental, subsistent ou réap-
paraissent un certain nombre de
«points noirs;a. que tout homme
iiPIYOT
se voir administrer des «leçons» probe et courageux, au nom mê· Titres récents:
par un homme «de passage»
dans son pays, peu familiarisé
me des objectifs élevés que s'est
fixés la révolution, doit pouvoir
B. MALINOWSKI La vie semelle des sauvages
avec la réalité quotidienne, et qui signaler sans risquer immédiate- du Nord-ouest de la Mélan6sle
n'a pas, comme lui, charge de ré- ment de se faire taxer d'impéria. DO 158 •••
duire, jour après jour, ces obsta- liste. P.L. MUBLLBB L'irrationalisme contemporain
cles et ces difficultés qui précisé- Au nombre de ces « points DO 159
ment font dévier, dans l'applica- noirs:., citons les U.M.A.P. qui,
tion, l'objectif idéal que s'assi- sous le nom plus sophistiqué
ALDOUSII1JXLEY L'art de voir
gne tout schéma bien pensé et d'Unités Militaires pour rAide à
DO 150 •
bien couçu. la Production, cachent une réalité B1CBABD BVANS Entretiens avec C.-O. Jung
Quand Dumont pose sa ques· moins brillante : celle des Camps DO 155
tion: Cuba est-il socialiste?, je de Travail. J osé Yglesias leur GBOBGBS LBPBANC Essais sur les problèmes
le soupçonne fort de jauger la te- consacre tout un chapitre, et sou·
neur en socialisme du :rél;;ime à tient que leur création avait été socialistes et syndicaax
la faveur de critères très person· désapprouvée par un certain nom- ••
nels. Les valeurs qu'il attribue au bre de dirigeants et, notamment, B. et M. CODEVIN Histoire de l'Afrique
concept ne sont pas nécessaire- par Fidel lui·même. Il est d'ail- DO 158 •••
ment celles que Castro lui recon-
naît: l'expérience cubaine en se·
leurs question de les supprimer.
Mais quand? C'est que les. moin·
NOAM CBOMSKY Le langage et la pensée
148 DO
ra-t-eHe pour autant moins s'Ocia· dres activités de la société cubaine
liste? Cela dit, je ne doute pas sont aujourd'hui militarisées. P.B. CBOMBABT Des hommes et des vUles
que la plupart des critiques for· Dans son dernier discours, Fidel DBLAUWB DO 154 ••
mulées par Dumont, et qui se li- Castro annonce l'urgence d'une CATIIBBINB VALABBBGUB La condition étudiante
mitent généralement au domaine réorgaJiisation politique du pays DO 149
du développement rural, où son qui laisserait plus d'initiative à la
expérience et ses connaissances base. Pour savoir quel sera l'ave· vol. simple 4,35 F •• "I,mF
sont universellements reconnues, nir «socialiste:. de Cuba, il faut
soient fondées. EHes semblent ne donc encore attendre. • 5,80 F ••• 8,85 F

pas suffisamment tenir compte Guy de Bosschère Catalogue sur demande aux Editions Payot
des «circonstances atténuantes:. René Dumont: Cuba, socialisme et Service Q.L, 106, boulevard Saint-Germain, Paris 6"
que constituent la somme des dif· développement (Ed. du Seuil).

La Q!!inzaine Littéraire. du l· r au 15 septtl1Jbn 1910 21


COLLECTIONS SCIENCES

La collection • Sup (Presses Uni· tisme et politique, tabous, etc. Le pre- GotÙob Frege le c retrait de Frege lui permit
versltalres de France) s'enrichit d'une mier titre concernera l'Allemagne; Les Fondements de
nouvelle section: • littératures an- viendront ensuite la Suède, la Suisse, de développer des idées (dans le
ciennes -. Elle sera dirigée par Robert l'Italie, l'Espagne, etc. rArithmétique domaine de la sémantique préci-
Flacellère et le premier volume, à pa- trad. de l'allemand sément) en vogue aujourd'hui -
raître à l'automne, s'Intitulera: la Tra- Armand Colin lance une nouvelle par Claude Imbert
collection: • Plan et prospectlves-, et, de son temps, tout à fait négli-
gédie grecque, par Jacqueline de Ro- Ed. du Seuil, 238 p.
milly. qui regroupe, sur des sujets d'actua- gées. Citer Hilbert en exergue,
lité, des études de prospective prépa- c'est rappeler la signification his-
Robert Laffont lance en septembre rées dans des commissions spéciali- torique de Frege, la portée de
une nouvelle collection au format de sées du Commissariat Général du
« Gottlob Frege se proposé l'œuvre pour et selon ses, contem-
poche: • Connaissance de la sexua- Plan en we des choix qui s'offrent
lité -, pübllée sous la direction de Ma- à long terme à notre pays. la tâche de fonder les lois de porains. Vers les années 1900, ce
rio Muchnlk. Elle se composera d'ou- Les livres se présentent dans le for- l' A rit h m é t i que par des qui importait avant tout, en effet,
vrages qui couvrent tous les aspects mat • U 2 -, mals sous couverture spé- moyens logiques (u.) Il eut c'était d'assurer à la théorie des
de la sexualité, de l'Information scien- ciale et comptent chacun 200 pages.
Ils s'adressent à tous ceux qui sont le mérite d'avoir reconnu ensembles un fondement propre à
tifique au conseil personnel, des clas-
siques de [a sexologie aux enquêtes soucieux de s'Informer des problèmes exactement les propriétés es- l'immuniser contre les paradoxes;
Inédites, et s'efforcera avant tout de posés par l'avenir de la société et sentielles du concept du nom- de l'axiomatiser. Ce travail consi-
représenter un très large éventail de l'économie françaises et tout spé- bre entier aussi bien que la déré achevé depuis un peu plus
d'opinions. Premiers titres: le C0m- cialement aux cadres d'entreprise, aux
bureaux d'études et aux responsables signification du principe d'in- de dix ans, ne laissait guère de
portement sexuel chez l'homme et
l'animai, par F. C. Ford et F. A. Beach; des collectivités locales. Les ouvrages duction complète.• D. Hilbert, place, surtout à son début, aux
11nceste, par H. Malsch; les Dévia- mettent en évidence les conséquences 1904. méditations fregéennes. Lorsque
tions sexuelles. par A. Storr; les des décisions éventuelles, soit sur Wittgenstein et Carnap remettent
Ollianes génitaux, par R. S. Morton; l'horizon 75, soit sur le développement
économique et social à plus long ter- Depuis quelques années, on en chantier certaines orientations
les Hormones sexuelles, par K. D.
Voigt et H. Schmidt. me. Ils ne portent pas de nom d'au- voit se multiplier les travaux sur de l'œuvre de Frege, ils ne par-
teurs, sinon celui, collectif, de Com- Frege. Son œuvre, extrêmement viennent pas à susciter assez de
Les éditions Pierre Belfond prépa- missariat Général du Plan. curiosité pour son étude directe.
Premiers titres: le Logement, les diverse, est soumise à des ana-
rent pour septembre une nouvelle col- lyses de toutes sortes, de points Une exception de taille cepen-
lection Intitulée • Les cahiers du re- VOIes (tome 1: l'Urbanisation; tome
gard - et qui aura pour particularité Il : la Société urbaine). de vue fort différents. Sa riche88e dant: l'école de Münster, formée
d'être publiée simultanément en édi- et la finesse de certaines notions autour de Scholz, s'est intéressée
En co-éditlon avec Hachette, les édi-
tion de grand luxe, à tirage limité, et tions Tchou Inaugureront à la rentrée c sémantiques expliquent l'inté- au système logique, en lui-même.
en édition courante. Elle sera Inau- une nouvelle collection de dictionnai- rêt, non dénué d'engouement, Quant au véritable c retour à
gurée par le Procès en diffamation res dirigée par Henri Mltterand.
plaidé devant la conférence du stage, qu'on lui porte. Totalement igno- Frege, il coïncida à peu près avec
Sous le titre de • Les Usuels -, ces la fin de la seconde phase de
par Salvador Dall, Illustré d'une gra- dictionnaires s'adressent aux lycéens rée avant les années 1900, la voici
vure originale en couleurs de l'auteur et aux étudiants, mais aussi à tous vouée aux controverses des inter- l'histoire de la logique et eut pour
et de cinq gravures originales en noir ceux qui, soucieux de respecter la prètes. résultat la publication en Allema-
de Tim. Comme tous les ouvrages de langue française, d'en connaître mieux
l'édition de luxe, le livre, dont le tirage Son destin singulier est d'avoir gne des œuvres complètes de l'au-
les nuances, en font un usage quotl· teur méconnu, y compris les pos-
est limité à 200 exemplaires, sera dlen. été révélée au monde philosophi-
vendu à un prix très élevé: entre Premiers titres prévus pour septem- que indirectement, et, qui plus thumes dont un premier volume
1350 et 3000 F, tandis que l'édition bre et pour octobre: Nouveau diction- est, à un moment où le program- a paru voici quelques mois.
courante coQtera environ 40 F. naire de citations françaises, par me de recherches établi par Frege Les Fondements de r Arithmé-
Pierre Oster, qui comprendra 16000 ci-
• Théâtre ouvert - est le titre d'une tations du XI' au XX' siècles, et recevait un second souffle, rien tique (1884) se situent, au milieu
nouvelle collection que dirige Lucien veau dictionnaire des difficultés du moins qu'une réorientation. Il y a de la carrière scientifique de Fre-
Atoun chez Stock. Elle comportera français, par Jean-Paul Colin, qui pré- soixante-dix ans en effet, B. Rus- ge. C'est un ouvrage de lecture
trois séries: des pièces Inédites de sente tous les secrets du bon usage.
Jeunes auteurs Inconnus, des • textes- sell célébrait le génie de Frege, a88ez aisée, dont le plus difficile
programmes - de pièces non Inédites, Deux nouvelles collections chez mais en même temps posait à est c traduit par, Bourbaki en
accompagnés de notes de mise en Fayard: • Documents spirituels -, qui, celui-ci un problème embarras- quelques phrases, et claires. Mais
scène et des • essais et documents -. sous la direction de Jacques Maaul, sant, qui précipita son éclipse: leur place dans l'œuvre frégéenne
• Théâtre ouvert - a débuté cet été, sera inaugurée par une suite d'essais
parallèlement à l'ouverture du Festival de Thomas Merton consacrés au rôle
c'était la fameuse antinomie. Si leur attribue un office particulier.
d'Avignon, par la publication d'une piè- de la contemplation dans la vie hu- Frege ne prit pas sa retraite aus- L'ignorance organisée à laquellt
ce Inédite de Gérard Gélas, en colla- maine et à ses sommets en Extrême- sitôt, il fut néanmoins découragé s'était heu r t é e l'Idéographie
boration avec la jeune troupe du Orient: Zen, Tao et Nlrvâna; • Mana- et se consacra désormais à des (1879) , malgré les explications
Chêne noir: Opération. Cette pièce a gement -, d'autre part, publiée en co-
été jouée au moment de la sortie du édition avec Mame et qui sera dirigée travaux d'une nature un peu dif· supplémentaires qu'en fournit
texte, vendu à titre de programme à par Roland Claude. Six ouvrages sont férente. Il n'était plus c dans la l'auteur (1882-1883), le décida à
un prix très modique, avec des photos, prévus pour septembre dans la série ne parvenait pas à tra- intervenir dans le champ c idéo-
une Introduction, une transcription des • Management - : De l'organl.. vailler dans le sens des préoccu-
discussions ayant eu lieu au cours des
logique et à développer systé-
scientifique du travan au management
répétitions. des entreprises, par Roland Claude; pations c post-antinomiques exi- matiquement une critique des
En préparation pour la rentrée: le le Contrôle de gestion, par Henri MI· gées par la nouvelle étape du sa- c obstacles dressés contre son
Remora, de Rezvanl, l'auteur des An- geon; les Méthodes de créativité et voir mathématico-logique. Peu ouvrage. Pour cette raison, la par-
n6es-lumlère (voir le n' 59 de la Quin- d'Innovation, par Abraham Moles et avant sa mort il notait, d'un ton tie polémique, importante eu
zalne); Amorthe d'Ottemburg, pièce Roland Caude; la Suède socialiste,
Inédite de Jean-Claude Grumberg; par Rolf Nordling; Management ou sceptique et résigné, que tous ses égard aux dimensions et à l'éco-
Babel 75, de Serge Behar, également commandement? Participation et c0n- efforts en vue de mettre en lu· nomie des Fondements, n'est pas
inédite. testation, par Jacques Ardolno; Stra- mière les questions soulevées par seulement une critique tradition-
tégie et politique d'approvisionnement, Je mot c les termes et nelle des idées dominantes, mais
Les éditions André Balland annon- par Jean Danty Lafrance.
cent pour septembre une nouvelle col- les expre88ions numériques, se sape jusqu'à leur assise, en mon·
lection Intitulée • Eros Internatlonal-. , Venise est le premier titre d'une sont soldés par un échec total. trant que le diable n'habite pas
Chaque volume apportera la somme nouvelle collection de guides, d'une Sans renier son œuvre, il recon- la volonté, puissance de juger, ni
des connaissances que l'on peut avoir conception originale, qui sera Inau-
sur les formes actuelles de l'érotisme gurée chez Denoël en septembre: • A
naissait à la tâche une plus grande le jugement lui-même comme
dans un pays donné: fêtes, coutumes, lire sur place-. düficulté que prévue. source du vrai et du faux, mais
prostitution, liberté des mœurs, éro- A.B. Il est piquant de constater que le langage, lieu ultime et milieu

22
Un grand précurseur
de toute manifestation. C'est assez ni odeur ni saveur ; DI Jaune, ni où dominent les travaux fameux la non-contradiction du système
dire que «l'idée. n'a pas besoin acide ; ni même concept abstrait : de Bolzano, Cauchy et Weier- des entiers. Ce qui ne se fait au-
de support subjectif, et que le ni somme; ni· agrégat, ni collec- strass, fut une tentative d'arithmé- trement qu'en exhibant, dans une
vrai ne transparaît pas immédia- tion. Le nombre convient à cer- tisation, c'est-à-dire de définir les logique édifiée à cette fin, un m0-
tement dans le langage naturel. tains concepts. Mais qu'est-ce notions de limite, continuité, etc., dèle de l'arithmétique.
Néanmoins, il n'y a point d'objet qu'attribuer un nombre à un indépendamment de toute intui-
que celui-ci ne révèle. L'opacité concept? C'est, dit Frege, énon- tion physique ou géométrique. Ce Une dernière question
du langage est un fait dernier, cer une propriété : Vénus a zéro qu'entreprend Frege, l'épuration
mais c'est un fait qui montre que lune signifie qu'au concept «lune de cette même notion de nombre Peut-être se poserait-on une
toute élaboration intellectuelle de Vénus. est attribuée la pro- de l'imagerie psychologique et dernière question: comment se
est un travail sur un matériau li- priété de ne rien subsumer. Pour philosophique, heurte de front fait-il que Frege, qui connaissait
vré sous forme de discours. (Ceci retrouver, à partir de là, le nom- une idée de la rigueur justifiée bien la première série des tra·
vaut surtout pour le dernier bre «naturel., il faudra un petit par la pratique mathématique et vaux ,.qe Cantor, ne parle pas un
Frege.) détour. Par analogie avec ce qui philosophiquement prestigieuse. langage ensembliste, pour nous
se passe quand on définit la notion L'arithmétique représentait en aujourd'hui plus intelligible?
Qu'est-ce qu'un nombre? géométrique de direction, Frege effet le paradigme de toute ri- Mais il faut dire que l'histoire a
définit d'abord « l'équinuméri- . gueur. Plus que la logique elle- retenu le langage de Cantor alors
cité» de deux concepts, grâce à même dont on avait rarement une qu'on eût pu bien en adopter un
En fait, sa polémique invite les
la notion de correspondance binui- idée claire. Que l'on songe au fa- autre, par exemple, celui de De-
philosophes à rompre leur con-
voque, qu'on peut bien illustrer meux «Calculemus. de Leibniz. dekind, différent quoique traduc·
trat avec les psychologues, et les
par le procédé élémentaire de Mais plus loin encore, c comp- tible dans le cantorien. De plus,
mathématiciens, de connivence à
choisir pour chaque bûchette d'un ter. est retenu par Platon com- Frege était avant tout logicien:
l'époque avec les philosophes, à
premier tas de bûchettes une bû- me paradigme de décision. Dans pour lui c système., «chose.,
être plus attentifs à la forme de
chette déterminée d'un second un dialogue célèbre, Socrate « ensemble. sont des termes
« leur. propre discours. Celui-ci
tas; et réciproquement. Suppo- observe qu'on pourrait étrangers à la logique. Dans «les
livre des noyaux de rationalité
sons donné, maintenant, un con- tous les dissentiments si l'on dis- lois fondamentales de r Arithmé-
étrangers, opaques aux spécula-
cept F: on peut toujours cons- posait de l'équivalent dans la dis- tique ., il reproche précisément à
tions rationalistes connues en phi-
truire un concept dérivé G qui cussion de c c 0 m pte r., car Dedekind d'employer un vocabu-
losophie. Il fournit rindex à sui-
est: «équinumérique à F •. Or à c compter. met un terme à toute laire ni logique, ni réductible à
vre pour révéler les «ohjets. sur
G correspond univoquement un différence d'avis au sujet du nom- celui de la logique. Mais si Frege
lesquels porte l'activité mathéma-
certain objet: son extension. bre. élabore une logique nouvelle à
ticienne (ce qui n'a rien à voir
C'est le nombre cardinal en per- l'aide d'un vocabulaire ancien,
avec «l'objet. des mathémati-
sonne. Mais puisque notre défini- cela ne veut pas dire qu'on doive
ques, point de vue auquel jamais Arithmétiser
tion a été conçue de manière as- référer celui-ci à la logique an-
Frege ne se place). La question
sez générale pour permettre de cienne, même lorsqu'elle en éclai-
«qu'est-ce qu'un nombre?» ne
composer des ensembles infinis, il On sait que œtte c idéologie • re parfois certains usages, pour
peut être ni posée ni résolue si
suffira de remarquer, pour retrou- arithmétique trouve une ébauche en saisir la signification.
l'on n'abandonne l'idée que le
ver le nombre qui répond à la chez Leibniz - qui montre par Les Fondements de r Arithméti-
nombre résulte d'une promotion
question «combien? de tous exemple que certaines propriétés que sont donc une œuvre à visée
naturelle de l'arithmétique. Idée
les jours, c'est-à-dire l'entier ena- des séries élémentaires de nom- essentiellement technique, et, à ce
bizarre après tout, puisqu'on rap-
turel., qu'il est un cas particu- bres peuvent être tirées de la titre, riche d'inventions. Pourtant
porte qu'Agamemnon ignorait
lier : un cardinal fini. seule considération de l'identité. ils entrainent des conséquences
combien il avait de pieds! Et
Tout sera gagné lorsqu'en plus Mais c'est au XIX" qu'arithmétiser philosophiques importantes. Con·
comment répondre, en effet, au
du zéro, nombre du concept c non reçoit un sens plus précis : car on tre les spéculations traditionnelles,
« combien » ? sans savoir ce
identique à soi., on aura défini sait que tous les systèmes de nom- le grand Nietzsche lui-même ne
qu'est un «nombre. !
la fonction «successeur. : un en- bres ne sont que des c exten- sut trouver que des contestations
tier naturel quelconque sera un sions • des entiers naturels et peu- véhémentes ou des sarcasmes.
Un concept successeur de zéro (§§ 74 à 83). vent donc s'y réduire: les entiers Frege détruit le kantisme, déjoue
Ainsi, d'une part on aura enfin relatifs sont des classes des cou- les symétries de la fameuse table
Le paradoxe n'est donc pas du proposé une définition vraiment ples d'entiers ordinaires définies des jugements et, du même coup,
côté de Frege, mais de celui du générale du nombre : ni individu, par une certaine relation d'équi- celle des catégories. Il y a à peine
bon sens usuel. C'est vrai au ni collection d'unités, mais classe valence, les rationnels des classes de quoi surprendre si l'on se
moins du bon sens contemporain de familles d'ensembles - con- de couples d'entiers relatifs défi- souvient que Frege invente la lo-
des Fondements. Il faut rappeler cept abstrait au troisième degré. nies par une autre relation d'équi- gique moderne qui tourne résolù-
ici qu'on se trouve à la fin d'un D'autre part, on pourra effective- valence, etc. L'Arithmétique pou- ment le dos au «transcendantal ••
siècle dominé par les normes du ment, et sans autres ressources que vait bien ainsi apparaître comme S'il y a dans l'histoire des scien-
sensualisme, pour qui rien n'est «la logique et la rigueur des le socle dernier des mathémati- ces quelques points de rupture,
élucidé qu'on ne peut voir ni tou- pre u v es., reconstruire toute ques. Dernier peut être, mais nora c'est-à-dire des points d'accumula-
cher. L'ensemble des préjugés l'arithmétique à partir de cette « fondamental., dira Frege. tion d'éléments si nouveaux que
s'organisait dans des réseaux de définition. Frege ne pouvait ni admettre l'ancien système de ,pensée s'effon·
logomachie où tout se côtoyait Pourquoi cette aventure logi- sans plus l'Arithmétique ni croi- dre, alors Frege accomplit et
pêle-mêle : psychologie, physiolo- que au bout de laquelle l'antino- re comme Kronecker qu'elle était conscient de son but, une véri.
gie et logique. Il y en avait au- mie guettait? C'est que la notion un présent des Dieux. Surtout table rupture: il s'invente une
tant que d'interprétations: logi- du nombre est l'âme de l'Ana- après les découvertes cantorien- tradition et au-delà de la psycho-
que kantienne, hegelienne, etc. lyse. L'idée de limite la suppose ; nes : la notion de suite infinie- ac- logie se donne pour I!euls ancê-
Ceci explique l'insistance de Frege et le premier mouvement à exiger tuellement donnée entraine la tres Herbart et Leibniz.
à rappeler que le nombre n'est la rigueur en ce domaine, celui nécessité d'établir rigoureusemen.t Allal SinacerR'

La . .aJ.e du 1" au 15 septembrr 19TD 23


TELEYlIION

Le nouveau
Jacques Thibau l'une l'autre avec leurs Bourdin qui écrit ainsi la seule Jean Cazeneuve

1
Une télévüion pour tous
les Françaü
« Esprit :t
Le Seuil, 286 p.
propres.
Derrière cette double histoire
se dissimule le vrai problème:
faut·il violenter le public ou sui-
vre ses goûts les plus simples?
introduction valable à un domai-
ne d'analyse tout à fait étranger
à nos directions de pensée mais
indiscutablement novateur (1).
On apprend donc ici que la TV
1 Les pouvoirs de la télévision
Coll. Idées
Gallimard éd., 382 p.

On s'accorde pour reconnaître


S'agit.il de contribuer à l'illusion n'est pas seulement un instrument l'action exercée par les mass me-

1
Alain Bourdin publique ou de construire ce de domination, pas seulement un dia; du philosophe contestataire
Mc Luhan qu'Edgar Morin appelle 1'« esprit moyen d'information ou de loisir, au sociologue, en passant par le
Editions Universitaires, 142 p. du temps:t ? une distraction pour concierges, journaliste, l'accord se fait sur le
Le contraire de la culture, ce qu'elle compose avant tout un thème de la mise en condition.
n'est pas le «populaire:t. Nous univers, un système d'images et Marcuse y voit une ruse de la
revenons ici à quelques «idées de formes qui est en passe de société de consommation pour
reçues:t. Le dile_mme de la TV détrôner l'écriture dans son privi- intégrer ses sujets; Magnus En-
Un homme affable, souriant. n'est pas entre une représentation lège exclusif. et impérialiste. La zensberger (Culture ou - mise en
Ancien élève de l'E.N.A., diplo- de Phèdre plus ou moins moder· TV, 'c'est bien plus qu'un petit condition) (1) leur prête pour
mate de carrière, chef de cabinet nisée et une émission de variétés. écran... mission de perpétuer les rapports
du ministre de l'Information de La TV n'est pas un 80us-théâtre de force existants et d'inculquer
Car le problème est là - celui une certaine façon de penser;
1962 à 1965, Jacques Thibau ap· ni un théâtre en marge. Elle ne
que posait Edgar Morin dans pour Lazarsfeld et Merton, les
partient à l'appareil et l'appareil saurait être non plus un succé-
dané du music·hall. Le cinéma
l'Esprit du temps (2), Alain Bour- mass-media maintiennent le statu
l'a rejeté. Sa faute est évidem·
din dans Mc Luhan, Cazeneuve quo économique et social en le
ment grave: il avait «lancé:t à ne s'est pas fait avec les idées que
dans ses essais - la télévision faisant paraître naturel, en renfor-
la télévision Zoom, Caméra' III, les producteurs se faisaient de ce
n'est pas le reflet d'un monde, çant les normes et les croyances
Face à Face et donné son impul. qui plairait au public, mais 8ur·
elle -est un moyen d'intervention de la société globale.
sion à la seconde chaîne. Après tout avec ce que les grands réali·
dans cet univers, soit qu'elle en Au contraire, on pourrait, à
sa chute, J. Thibau se question. sateurs ont voulu tirer de la réa·
représente le double, soit qu'elle première vue, soupçonner dans le
ne: sur l'instrument d'abord, sur lité qu'ils pénétraient par la ca·
en découvre des aspects neufs. livre de Jean Cazeneuve le parti-
les formes qu'il a prises dans d'au· méra.
Faute de prendre la· TV pour Son royaume est celui de cette pris de minimiser les pouvoirs de
tres pays, sur son efficacité enfin...
ce qu'elle est, les _émissio.ns fran· vie quotidienne dont Hegel disait la télévision. Arrachant ce pro-
Jacques Thibau examine les TV qu'elle était la chose la plus pro-
étrangères. La TV américaine dis· çaises glissent peu à peu vers blème à sa zone d'attraction poli-
che de nous et, partant, la plus tique, l'auteur le situc sur le plan
pose de moyens fantastiques, bras· l'ennui, même pas la futilité. Et obscure, celle qu'il convient
se la publicité, la vulgarité et cela mis à part, les quelques scientifique de la recherche socio-
d'expérimenter par cet instru·
des réussites d'exceptionnelle qua· expériences réellement fécondes ment d'analyse qu'est la caméra
logique pour dégager un certain
lité. Mais son histoire déjà lon- dont les auteurs ont été, trop dan· nombre de facteurs qui limitent
gereux sans doute, vite rejetés. de TV. La force de ce que devrait l'action des mass-media.
gue - celle d'une TV privée - être la TV est justement inscrite
correspond à un irrésistible glis- On a beaucoup parlé de cet C'est tout d'abord une certaine
instrument. Mais là encore, on dans notre existence collective conception de la masse: celle-ci
sement dans la futilité et l'inuti- que nous connaissons en somme
lité. confond trop souvent l'attente et n'est pas un ensemble indistinct
les préjugés culturels ou «intelli- plus mal que nous ne connaissons et inorganisé dont l'absence de
Longtemps regardée en France gents:t. La méfiance des intellec· la vie des Bororos ou des Dogons ! structuration donnerait 8es chan-
comme un modèle, la TV britan· tuels français vis·à·vis de la télé· Qui oserait tirer de la caméra ces à toutes les manipulations;
nique a une histoire sans doute vision est chose frappante - et de TV ce qu'elle peut donner? des études concrètes ont révélé
plus complexe : son statut d'indé- pour les étrangers quelque peu Qui -oserait restituer la «vérité, les cheminements des effets des
pendance, la qualité des hommes risible. On sent bien qu'un vieux l'âpre vérité:t, non construite mass-media; c'est le grand mé-
qui en prirent la responsabilité, pays de culture livresque éprouve comme le croient les «réalistes », rite des enquêtes de Lazarsfeld et
sa variété lui ont assuré longtemps de grandes dUficultés à s'empa- mais souterraine et masquée par de ses collaborateurs d'avoir fait
une efficacité réelle. Là aussi, de· rer de cet instrument nouveau. Il leI! apparencCll et nos préjugés? découvrir que l'action des media
puis quelques années, la facilité n'est que de juger de la manière sur leur public se fait sentir par
Utopie? Certes. La télévision
l'emporte. Dès 1954, la TV publio dont ont été accueillis en France l'intermédiaire de certaines per-
appartient au domaine du lende·
citaire oblige la TV «protégée:t les livres de Mc Luhan pour s'en sonnes jouant dans ce processus
main. Aucune chaîne privée, au·
à rivaliser dans la vulgarité. convaincre. un rôle d'incitateurs et de relais.
cune chaîne étatisée n'admettrait
Une lente remontée pourtant L'avantage d'Alain Bourdin est que la vie, la vie brute et com- Ces «guides d'opinion» sont des
se dessine. Les responsables de la évidemment d'avoir lu complète. plèxe, 1'« infiniment complexe ri· gens qui écoutent la radio, regar-
TV britannique se font une assez ment l'œuvre anglaise et française chesse dialectique de l'homme» dent la télévision, en retiennent
haute idée du public et ne se de Mc Luhan et de parler d'un serve à la fois d'objet et de sujet des argumentations qu'ils diffu-
tiennent pas tenus de supprimer auteur qu'il connaît. Il- définit (l'un et l'autre indissolublement sent à leur tour dans le circuit
une émission parce qu'elle n'aura donc avec une grande précision mêlés dans une puissance systéma· complexe mais efficace de la ru-
que trois millions de spectateuri! . les étapes internes d'une réflexion tique de la communication) pour meur et du bouche-à-oreille, intro-
au lieu de huit. Cela pourrait si· nouvelle et complexe. -Tout le les créations multiples et répétécs duisant ainsi dans la «masse» un
gnifier que si deux chaînes rivales monde a répété des formules sim· de la télévision. jeu subtil d'influences interperson.
aboutissent à l'uniformité et à la pIes comme celles-ci: «le mé·- Jean Duvignaud nelles.
médiocrité pour attirer le même dium est le message et le message Le deuxième facteur limitatif
public aux mêmes heures, la meil· constitue un nouvel univers ». En· (1) Mises à part les analyses que l'on est constitué par les lois géné-
leure formule serait celle de la core faut·il donner à ces mots une trouve dans les livres de Jean Caze- rales qui régissent le domaine de
neuve et dans la revue Communlca·
télévision indépendante et de la assise sociologique et esthétique tions. l'opinion; celles-ci, aussi simples
télévision étatisée s'affrontant précise. C'est ce que tente Alain (2) Grasset, éditeur. que banales, révèlent qu'on nc

24

pOUVOIr
peut pas hien convaincre en atta- propagande et la puhlicité ne se Ainsi, Cazeneuve se place à tion humaine et llociale, un pou-
quant de front une opinion enra- confondent pas. deux niveaux pour étudier l'in- voir infiniment plus grand est
cinée, mais qu'inversement, on a fluence de la télévision : en utili- accordé aux communications de
plus de facilité à emporter l'adhé- Puissance des mass- sant les ressources de la socio- masse, celui de créer à la longue
sion des gens qui n'ont aucune media logie empirique, il montre que dans l'opinion publique des atti-
conviction arrêtée sur le sujet en l'influence immédiate du petit tudes, des habitudes, des manières
question; de toute manière, la Cette conception sociologique écran est en définitive modeste et d'être nouvelles. C'est une raison
persuasion s'exerce plus aisément et limitative des pouvoirs de la trop complexe pour agir dans un suffisante pour poser le problème,
dans le sens du renforcement des télévision met en lumière, para- sens unilatéral, dans la mesure politique celui-là, du statut de la
opinions préalahles ou de la créa· doxalement, la puissance des où elle ne se situe pas dans un télévision.
tion de convictions nouvelles que mass-media et leur signification. contexte ahsolument totalitaire. Louis Ârenüla
dans celui d'un renversement des Toute la première partie du livre Mais dans le nouvel éclairage que (1) Dossiers des lettres Nouvelles.
croyances, d'une conversion pure est consacrée à légitimer une re- projettent les théories de révolu- Julliard.
et simple. cherche qui se situerait entre le
Le troisième élément de protec- domaine de la positivité scienti-
tion naturelle est la capacité de fique et la spéculation philoso-
réagir des individus soumis aux phique suscitée par les sciences
mass-media. Cazeneuve ne croit sociales. Entre la connaissance des
pas à la passivité des auditeurs processus sociaux et la métasocio-
ou téléspectateurs. Les études logie existe une zone moyenne où
comparatiyes entre groupes d'en- ]a synthèse des acquisitions scien-
fants soumis et soustraits à la télé- tifiques, sans déhorder encore
vision permettent de conclure que dans la pure spéculation, permet
les premiers sont plus entrepre- d'atteindre certaines généralisa-
nants et plus portés à participer tions et de faire des extrapola-
à des compétitions. Cazeneuve tions judicieuses. Ce n'est pas une
peut donc soutenir que la diffu- simple vision utopique de la so-
sion collective n'est pas, par es· ciété idéale, mais un ensemhle de
sence ou par vocation, génératrice théories générales, fondées sur
de passivité. Enfin, nous entrom une synthèse des données propre-
dans un deuxième âge de la télé- ment sociologiques concernant di-
vision où celle-ci rencontre un pu- vers types de société du passé ou
blic qui a déjà surmonté la pre- du présent et dégageant l'image
mière confrontation avec ce mode prospective de la société future.
de diffusion; après une période
d'acceptation se Une nouvelle vie
dessine un infléchissement des sociale
attitudes vers le refus de toute
soumission aveugle ; les sondages Sans faire un relevé exhaustif
américains révèlent l'existence de toutes les théories évolutives,
d'une catégorie de spectateurs Cazeneuve fait apparaître à tra-
cultivés faisant preuve à l'égard vers les tentatives de Tonnies, de
de la télévision d'une sorte de Riesman et surtout de Mac Luhan,
parti-pris hypercritique. «Ainsi un découpage tripartite de l'his-
toutes les spéculations sur le pré- toire humaine. La première étape
.tendu conditionnement automati- serait celle de la civilisation ar-
que de fopinion par les moyens chaïque, celle de la vie trihale et
modernes de communication de la communication orale; la
n'étaient que des extrapolations à seconde serait marquée par la
partir d'un passé déjà révolu, ou civilisation de l'écriture et se tra-
plus exactement une abusive sys- duirait par le développement de
tématisation de mécanismes em- l'individualisme, de la vie socié-
pruntés à une phase technique taire fondée sur le calcul des inté-
dans laquelle ces moyens ne pro- rêts ; enfin l'avènement des maS6-
duisaient par leurs effets pro- media coïnciderait avec l'éclosion
pres. » Pour toutes ces raisons, le d'une nouvelle vie sociale qui re-
«viol des foules », selon les ana- plongerait l'individu dans le grou-
lyses de Tchakotine, n'est donc, pe et le rendrait omniprésent au
selon Cazeneuve, plus possihle monde. Les media électroniques,
aujourd'hui, du moins dans une et tout particulièrement la télé-
démocratie lihérale. Les opi- vision, permettent à la fois l'élar-
nions ne se vendent pas comme gissement des relations aux dimen-
des produits de marque ; les mé- sions planétaires et le retour à
canismes psychiques sont fort dif- une immédiateté artificielle, cer-
férents lorsqu'il s'agit de réclame tes, mais qui se suhstitue aux com-
commerciale ou de persuasion munications médiatisées du mon-
portant sur des convictions; la de de l'écriture.

La Cb!fDzafDe du 10 ' au 15 septembn 1910 25


Un inédit de
Le metteur en scèn"e polo- phant qui s'appelle Ganesha. Ils notion du sexe, qui fonctionne qui agissent. Il suffit d'aller
nais Jerzy Grotowski, que les ont cru que le diable avait pré- sans doute pour moi comme un voir par exemple Oh ! Calcutta!
Parisiens ont eu l'occasion paré ces images et ces mythes aspect sacré de la vie. Il n'y a et d'observer la salle de specta-
de découvrir avec le Prince pour créer une sorte de piège pas d'arguments rationnels pour teurs.
Constant au Théâtre des Na- dans lequel le christianisme de- dire pourquoi. Je peux trouver
J'ai vu deux fois le spectacle
tions en 1966 et avec Akropo- vait tomber. Maintenant je les ces arguments, mais cela serait
qui s'appelle Stomp. La premiè-
lis, au Théâtre de l'Epée de comprends. car mon attitude uniquement une rationalisation.
re fois, tout de suite après la
Bois en octobre 1968, a donné émotive est très semblable. Je Je crois enfin que ce qui est
intime, pour l'être humain, est première, à New York. j'étais
à New York en décembre der- me sens comme celui qui a pris. J'ai trouvé cela pur, inno-
nier une série de conférences lutté pour quelque chose. Et vraiment l'ultime bastion de ce
qu'on doit respecter, qu'on ne cent, un phénomène humain au-
sur ses conceptions théâtra- puis il observe que cette chose
doit ni dévaluer, ni dégrader. thentique, j'ai ressenti de l'es-
les. Nous publions la dernière a été dégradée jusqu'au bout.
Car si nous allons dégrader time pour ces jeunes gens, j'ai
de ces conférences,pronon- Je ne crois pas que le pro-
aussi cet aspect de la vie, au- senti que ce qU'ils font, ils le
cée en français à la Brooklin blème que nous allons analyser
cune relation authentique entre font en accord profond avec
Academy. Jerzy Grotowski a aujourd'hui puisse être analysé
les êtres humains ne sera plus eUx-mêmes. J'ai pensé que,
tenu à ce que le texte soit ri- dans le sens scientifique, très
possible. Mais si la création est peut-être, c'est un phénomène
goureusement conforme aux exact, très précis. car au fond
l'acte de sincérité humain, cela de ce jour, car chaque jour ils
paroles dites, en dépit, par- si vous allez me demander:
englobe par soi-même le dévoi- improvisent un peu. Peut-être
fois, d'un maniement malaisé comment, définir la pornogra-
lement d'intimité. que ce jour-là, ça a été une
de notre langue. Nous défé- phie, l'obscénité, je ne trouve-
improvisation en état de grâce.
rons à son désir. Nous nous rai pas de définition exacte. Je
Alors, la première fois que j'ai
sommes seulement permis peux seulement sentir qu'il y a
Une énorme différence vu Stomp, j'y ai observé une
d'ajouter des intertitres. un phénomène qui fonctionne
utilisation de la nudité qui ne
en tant qu'obscénité. Cela fonc- peut absolument pas agir dans
tionne ainsi car le spectateur
Pas acteur, Je crois que dans votre so- le sens commercial. Qui était
est invité pour une chose dite humaine, modeste, dans ces
fils de l'homme drastique qui agit par soi-même ciété on peut observer certains
conditions, naturelle, au fond in-
et donne des avantages du phénomènes qui sont comme
un message, comme une lettre nocente. Cela a été comme une
Le thème de la conférence point de vue commercial. On réaction d'abandonner toutes les
d'aujourd'hui a été imposé par peut répondre que dans le cas qu'on doit déchiffrer et com-
prendre. D'un côté, c'est un cer- choses artificielles, une manière
les participants. Les questions d'une œuvre qui est sans aucun
tain refus de la civilisation trop d'exprimer sa propre confiance,
qu'ils m'ont posées se formu- doute une œuvre, le même phé- d'aller vers son propre désarme-
lent dans la phrase: « la valeur nomène' peut fonctionner. Et évoluée du point de vue des
ment.
ou l'obscénité de la nudité dans exactement, quand j'étais très artifices, c'est-à-dire le phéno-
le théâtre -. Mais le titre de jeune, un de mes collègues m'a mène des enfants fleuris ou, Puis j'y suis retourné à peu
ma réponse est différent. dit qu'il' voulait me montrer un plus précisément, les jeunes de près dix spectacles plus tard. Et
Un de mes amis a remarqué album d'images pornographi- Woodstock. D'un autre côté, il j'ai vu un autre spectacle, en-
que dans le livre Vers le Théâtre ques. C'était des reproductions y a tout. le phénomène de dégra- core avec certain germe d'au-
pauvre, le mot dépouillement se de sculptures et de peintures dation de l'intimité humaine thenticité, mais beaucoup plus
répète souvent dans la termino- de différentes périodes qu'il qui est maintenant des plus vi- contracté, pressé, beaucoup
logie. Ce mot, on peut le com- avait collectionnées. Sans dou- sibles dans les théâtres. C'est plus pour le public dans le sens
prendre différemment: abandon- te de grandes créations artisti- bien connu que pour certains des effets pour garder "atten-
ner tout ce qui nous défend, re- ques. Pour lui, ça fonctionnait parmi ces jeunes, leur nudité tion du public. Alors j'ai de-
noncer à tout ce qui nous voile: en tant que pornographie. Alors ne signifie pas seulement la nu- mandé pourquoi ils avaient
c'est-à-dire le contraire de se peut-être il y a une certaine atti- dité de peau, mais quelque cho- changé. On m'a dit que la cri-
cacher. Ça se comprend d'être tude dans le spectateur qui dé- se de plus. Ils veUlent aussi tique y avait trouvé trop peu
nu et plus que nu, et cela dans cide. Mais dans le théâtre, il traiter le sexe sans le faux héri- de nudité et de politique dans
le 'sens littéral, alors aussi cor- existe plus qu'ailleurs une pha- tage de notre tradition, sans la la production. Ce que je trouve
porel. Sans doute quand j'ai uti- se publique de travail. Si la nu- notion que le sexe soit en rela- lamentable n'est pas l'attitude
lisé ce mot j'ai voulu garder la dité et le sexe ne fonctionnent tion avec le mal. Ils trouvent des critiques, mais le fait que
possibilité de toutes les inter- pas comme une porte vers la qu'on doit traiter le sexe com- ces jeunes gens sont déjà dé-
prétations, car la chose dont totalité de l'être humain, dans me une partie de la vie qui est pendants de certaines opinions,
j'ai parlé est totale. Après, cer- ce cas nous sommes en face naturelle, un côté de la vie qui Ils sont déjà entre les maim;
tains parmi les metteurs en du phénomène de pornogra- est fascinant et même sacré. de ceux qui vont les manipuler.
scène se sont référés à moi phie. Cela dépend du specta- L'approche ouverte du sexuel Au lieu de refuser et de reste
quand ils ont fait des specta- teur, mais qu'a fait le théâtre existe aussi dans les specta- d'accord avec leur propre vie, ils
cles «nus -. Quelle est mon pour éviter cette attitude du cles que j'ai vus à New York. veulent quand même être accep-
impression? On dit que, quand spectateur? Par exemple, vous Quand même, la- différence est tés et ils commencent à fonc-
les premiers missionnaires sont m'avez demandé pourquoi le énorme. C'est la différence en- tionner comme des objets. Ils
venus aux Indes, ils ont été Prince Constant n'a pas renoncé tre vérité et dégradation de vé- ne font pas encore du théâtre
choqués par les sculptures qui à son pagne. Pour éviter une au- rité. Les jeunes dans le théâtre commercial, mais ils ont déjà
montrent Maïa, et la naissance tre signification des choses « nu • sont exploités par les aî- fait le premier pas, et je trouve
de Bouddha, qui faisait penser dans le spectateur. nés. Celui qui est d'accord pour cela très significatif. Cette dif-
à la Madone. D'autre part, ils Si je dis que je peux seule- être manipulé est responsable férence entre la nudité dans le
ont été choqués par la Sainte ment exprimer certaines impres- lui-même, mais du point de vue premier et le deuxième specta-
Famille, c'est-à-dire Shiva, Par- sions et une attitude psychique, social ce sont, on peut dire, les cles que j'ai vus, c'est la diffé·
vathi et l'enfant à tête d'elé- cela reste en relation avec la mœurs d'une autre mentalité rence entre la nudité qui a gardé

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JerzyGrotowski
la valeur d'intimité personnelle vous .. n'est pas justifié, car les même fonctionne comme une chandise. Arrivé à ce point, ce
de racteur, et la nudité fabri- spectateurs sont enchantés. valeur, il y a en cela quelque que j'ai traité comme une méta-·
quée pour être acceptée par le Alors c'est toute la situation chose qui est profondément phore: l'acteur-putain, commen·
public. Ici commence la mar- qui est fausse. suspect. Et ça va produire du ce à fonctionner dans le sens
chandise. l'acte de l'acteur peut être côté ombre certains phénomè- littéral. le metteur en scène que
public s'il évoque plutôt - nes qui sont proches des phéno- j'ai nommé le metteur en scène-
quand les spectateurs sont là - mènes psychiques du fascisme. souteneur commence à fonction-
Quelque chose son dépouillement, sa confes- Et ce n'est pas par hasard qu'il ner littéralement. la dégrada-
d'artificiel sion nue. C'est plutôt l'appel, la existe dans la même génération tion commence souvent avec un
preuve de son désarmement. Il des groupes tels que les blou- manque de persévérance dans
J'ai l'impression que certaines appelle, et il prouve ce qui n'est sons noirs et les anges noirs. le théâtre et dans la vie. On
productions théâtrales ici et le pas possible dans les condi· Mais c'est l'ombre d'une valeur, veut avoir tout de suite ce
phénomène des jeunes de Wood- tions de la place publique, et je le répète. Tout cela porte qu'on peut trouver seulement
stock sont comme les deux qui demande alors dans le tra- aussi le besoin de vie sincère, par une longue route et en
côtés du même message; ce vail d'autres conditions et un donc vraie, dans le monde qui payant avec toute sa vie. On
qu'on peut étudier, lire dans le autre vis-à-vis. est étrange et sale, le besoin veut avoir le résultat déjà, le
phénomène de Woodstock est Quand j'ai fait mes notes, j'ai de se retrouver, d'éviter ce qui succès déjà, la gloire déjà, tout
inversé et montré dans le phé- voulu comprendre dans le phé- est faux ou artificiel, de retour- de suite. Alors on n'a pas le
nomène théâtral. C'est la même nomène de Woodstock quel est ner vers l'existence qui ne se temps de chercher ce qui est
chose, mais ça fonctionne à re- l'aspect de la nudité dans ce cache pas, vers ce qui est so- j'essentiel, car on cherche plu-
bours. Pendant les derniers mouvement. là il Y a, je crois, lide, vrai, authentique, qui n'est tôt les conséquences publiques
mois, j'ai noté mes impressions une signification humaine: la pas synthétique, donc fabriqué, de cela, comment être accepté
à propos du phénomène que recherche d'être dés a r m é, qui nous rend la possibilité d'un et connu. Pas comment être sin-
nous allons discuter, à cause d'abandonner tous les artifices, contact humain qui est vrai. cère, mais comment être ac-
de différentes circonstances, d'être confiant, c'est - à - dire Seulement il y a en cela aussi cepté et connu en tant que sin-
mais surtout parce que j'ai en- d'être pur. On peut dire que une certaine confusion, c'est-à- cère. Au lieu d'être sincère jus-
tendu dire beaucoup de fois c'est une pureté ou un besoin dire les valeurs du contact ou qu'à la nudité, le désarmement,
que les manipulations publiques de pureté, de confiance, d'être de la communication qui sont on invite des spectateurs et on
avec la nudité s'orientent vers tel que nous sommes, qui se imposées, qui sont conscientes. se déshabille. Ici, depuis plus
une libération. laissons de côté dévoile, qui se fait possible, qui le contact authentique existe là ou moins deux ans, mon nom
le problème de Stomp. Dans au- se justifie, qui demande même où il n'y a pas nécessité de a servi pour ce type de recher-
cun autre spectacle ici, je n'ai à s'extérioriser. Rien à cacher. penser ou de chercher le con- ches comme une sorte d'alibi.
observé le phénomène d'authen- Je crois que ce mot désarme- tact· (soit il est comme l'air, Sans doute une nudité est pos-
ticité là où il y a les scènes ment que j'ai utilisé pendant comme la respiration, soit il sible qui est plus que la nudité
principales «nues... J'ai eu beaucoup d'années à propos de n'existe pas du tout). Cela et qui est une révélation de
plutôt l'impression de quelque l'art de l'acteur et dans le sens émerge de nous si nous ne nous l'être humain. Dans certains
chose d'artificiel qui ne révèle analogue, on peut ici peut-être cachons pas. moments d'amour par exemple.
pas l'acteur mais qui fonctionne l'appl iquer. En principe, dans les specta- Est-ce possible dans notre tra-
au contraire comme une autre cles où j'ai vu les recherches vail ? Si notre travail n'est pas
sorte de masque. Il est nu au de dévoilement corporel, cela seulement ce qui est esthétique,
lieu d'être sincère. Et non pas: Les valeurs et n'a pas fonctionné comme un public, etc., mais si c'est le ter-
il est sincère, alors nu. Cette leurs ombres acte intime, mais comme un ritoire où nous allons nous con·
peau nue fonctionnait comme acte public, c'est-à-dire pour le fronter avec notre propre vé-
une sorte de costume et blo- C'est le germe du processus, public, pour gagner le public. rité, notre propre dévoilement,
quait les impulsions authenti- mais pas le processus. Et celui- Parmi les acteurs que j'ai obser- avec je suis tel que je suis.
ques, ce que déjà je peux ana- ci peut et doit nous conduire vés, j'ai remarqué une sorte de alors c'est possible plus que
lyser avec sang-froid comme beaucoup plus loin, jusqu'à la confusion entre le dévoilement dans la vie quotidienne. Mais
metteur en scène. Sans aucun transcendance ou à un acte de pour ne pas cacher soi-même dans ce cas, ce n'est pas seu-
doute, le processus était blo- dépassement je veux dire. Et et entre le simple fait de se lement la nudité de peau qui est
qué. Seules les réactions au ni- les ombres existent toujours là déshabiller, justifié parfois par le but, mais la nudité de tout
veau mécanique et gymnastique où il existe des valeurs. Chez des arguments pris soit à la l'homme, de l'être humain.
étaient vivantes. Mais il n'y les enfants fleuris surtout psycho·analyse, soit à différen- Refus de tout uniforme, de
avait aucune réaction vraiment j'observe deux ombres: d'abord, tes écoles de thérapie de grou- tout étui, se dévoiler de tout,
intime. Au lieu d'une révélation les valeurs d'existence pour le pe. Mais chez d'autres, j'ai presque de sa propre peau. là
de vie sexuelle, j'ai observé les groupe, pas dans le groupe mais observé plutôt cette revanche il existe quelque chose qui de-
stéréotypes grossiers et insin- pour le groupe, au fond être de jeunesse qui a fonctionné mande un don total de soi-
cères de mouvements sexuels, semblable aux autres membres comme justification. Vous êtes même. Si nous sommes,armés,
quelque chose de puéril, une du groupe, c'est-à-dire refuser vieux, je suis jeune, vous êtes nous ne pouvons pas être sin-
sorte de cliché qui voudrait être le conformisme vis-à-vis du sale, Je suis propre parce que cères, car celui qui est armé
plus sexuel que le sexe. Beau- monde de la consommation et je suis jeune. Vous êtes habillé, se cache derrière les armes. Si
coup de gens qui participent à le remplacer par le conformisme je suis nu. Il y a une sorte de nous voulons être désarmés,· il
ces entreprises. réagissent com- vis-à-vis de son propre milieu. nécessité en cela d'être fâché est inévitable d'abandonner tout
me ceux qui prennent plaisir le deuxième aspect est une et furieux pour justifier la mar- ce qui n'est pas essentiellement
dans le narcissisme, mais les sorte de revanche de la jeu- chandise de son corps. Et ce lié à notre propre nature. C'est
autres agissent comme des Ma- nesse et de la forme contre la qui est gênant, c'est exacte- dans ce sens que j'ai prononcé
donnas de la révolution. « Voilà. vieillesse et la faiblesse corpo- ment le fait que c'est dépendant ce mot dépouillement. Sans dé-
Contre vous." Et ce «contre relle. Si la jeunesse par elle- des spectateurs: alors, mar- sarmement, sans dépouillement,

La Qphuabae du ]e' :lU 15 septembre 19'0 27
Jerzy Grotowski

la sincérité n'est pas absolue. Tout ce qui est le plus pro- dégradant. Tout ce qui est pos- définir dans les détails la route
Et si je dis dépouillement, c'est che du germe créateur ne doit sible maintenant ou sera possi- qui conduit vers cela. Dans
dans tous les sens de ce mot. jamais être trop manipulé; tout ble dans l'avenir en ce domaine une certaine mesure, on peut
Aussi corporel, c'est à prendre court, ne doit pas être mani· dépend seulement de normes définir, mais pas dans les mots,
en totalité. Sur cette route de pulé. Ça doit être approché, juridiques. On peut faire mar- seulement en pratique. La sin-
désarmement, 'd'abandon de oui, mais avec tremendum et chandise avec le charme, c'est- cérité dans son moment le plus
tous les paravents et de tous fascinosum. La notion des sour- à-dire le charme sexuel, au ni- dévoilé, dans le sens total, alors
les voiles et de tous les mas- ces de la vie dans notre civili- ,', veau du théâtre de boulevard corporel aussi, alors psychique
ques, l'acteur ira très loin dans sation a été longtemps défor- du XIX· siècle, et on peut le aussi, alors sexuel aussi, est
le sens total et dans tous les mée. C'est à cause du christia- faire au niveau de la nudité pu- possible. Ça dépend toujours de
aspects. C'est la base, et c'tst nisme. Pas seulement, mais blique; et ça sera possible en- la nature des gens qui vont
pur. Dans ce cas, il peut re- aussi à cause du christianisme. core dans l'avenir au niveau de créer, de leur approche pure et
trouver ce qui est son processus Il a toujours existé une notion coïtus physiologiquement ac- bénévole qui, individuellement,
de sincérité, ce qui est ce flux souterraine des sources de la compli et applaudi par les spec- définit les rencontres dans le
incontrôlable au fond des im- vie, c'est-à·dire du sexe, et en tateurs. Mais ce sont seule- travail. Je ne crois pas qu'un
pulsions si petites que presque conséquence aussi du corps et ment des normes juridiques dif- metteur en scène, qui a été
invisibles, qui se dévoile dans de la nudité, une notion néga- férentes, car le phénomène res- metteur en scène· souteneur,
le monient où il n'y a déjà mê- tive où cette zone fonctionne te le même. Il porte en soi les puisse être pour l'acteur son
me plus le problème de ne pas comme suspecte, impure, sale. mêmes symptômes qui domi- vis-à-vis et son appel, dans ce
mentir parce qu'on est tel qu'on Un puritain a une notion néga- nent l'homme dans sa vie quoti- genre de route.
est. tive des sources de la vie. Il dienne, c'est-à-dire être divisé, Toutes les choses détaillées
Ces impulsions révèlent les peut alors vouloir les bloquer être un homme qui dirige la ma· que j'ai exprimées peuvent fonc-
côtés les plus inconnus et les ou les cacher comme ce qui rionnette corporelle. Un homme tionner seulement comme des
plus étonnants de la nature de doit être souterrain. Ce sont qui man i p u 1e sa présence exemples parmi d'autres. Tou-
l'acteur en tant que lui-même seulement les interdits qu'on sexuelle (ou s'on corps) est dé- tes les formules, du point de
comme personnalité, ou indi- doit y apPliquer, et aussi les jà divisé en lui-même en objet vue intellectuel, ne sont pas très
vidu comme je préfère dire, et plaisanteries basses. Et le mê- et sujet. La nudité et le sexe précises, et répéter ces formu-
en tant que fils de son genre. me manque de respect existe dans ce genre de théâtre ne les ou les trouver importantes
Fils du genre humain. Je ne si - comme dans certains grou- sont pas véritables. Ils sont serait une erreur. Tout ce qu'on
trouve pas d'autre expression pes à New York - dans l'entraÎ- coupés, décollés de l'être hu- peut mettre en système de ce
pour définir cela au niveau de nement des acteurs - on opère main, et ils imitent seulement que j'ai dit n'est pas valable,
notre expérience humaine - ou manipule « de manière tech- nudité et sexe, ce qui est le plus Le système paralysera dans le
pas religieux en son aspect nique» dans la nudité et le sexe. étonnant. Il n'y a pas en cela ré- même sens que tous les autres
chrétien ou autre - mais exac- On peut analyser aussi le ponse au défi (un défi qui de- systèmes. Si, dans ce que j'ai
tement fils du genre humain, fils phénomène du «théâtre nu· manderait l'abandon complet du dit, il Y a eu quelque chose
d.e l'homme. Le fils du genre comme le prolongement du théâ- théâtre comme marchandise des qu'un participant a pu compren-
humain va prouver cette condi- tre de boulevard et, dans une corps), c'est seulement une ma- dre comme le message pure-
tion d'être le fils du genre hu- perspective plus large, comme nière de fournir plus de mar- ment personnel. seulement pour
main. Le fils de l'homme va la conséquence du théâtre en chandise. Il y a aussi, du point lui et pas pour tous les autres,
prouver la nudité, la sexualité, tànt que marchand de charmes, de vue théorique, la confusion ça a été la chose que j'ai voulu
le désarmement, la sincérité ce qui est très ancien. Dans entre la nudité et le sexe com- exprimer. Tout ce qui a été une
alors, l'intégrité de l'être hu- cette perspective, on a long- me masques (ce qui existe dans sorte de formule générale pour
main. Nu jusqu'au bout, même temps fait marchandise des ce type de spectacle), et nudité chacun est déjà manqué, c'est
si dans l'exercice public de son charmes et de l'intimité humai- et sexe comme abandon des une machine à créer de nou-
acte il est voilé par le costume. ne dans le théâtre, ce qui est masques. C'est une sorte d'es- veaux slogans, et à faire croire
quive. Au lieu de désarmement, que ce sont les nouvelles vé-
il y a armement. rités, Il reste ce qui existe seu-
M. Un des participants aujour- lement au niveau d'appel pour
M..- d'hui a parlé de Jean qui court un participant concret dans le
'vw. pendant la scène amoureuse en- contexte de sa vie et de son
tre Marie-Madeleine et l'inno- expérience. Pour un autre parti-
Da"
cent dans Apocalypsis cum Fi· cipant, c'est déjà différent. Cela
lOU!!Crit un abon_t guris. Pour lui, cela fonctionne seulement n'est pas falsifié.
o d'un an 58 F 1 Etranger 70 F comme un phénomène érotique Alors je vais terminer, en vous
priant de me pardonner toutes
o de six mois 34 F 1 Etranger 40 F et sexuel, ce que je nommerai
phénomène de sources de la vie. les confusions que j'ai créées
règlement joint par dans le passé et toutes les con-
Il a 'dit que là, comme chez le
o mandat postal 0 chèque postal Prince Constant, il a ressenti fusions que je suis en train de
o chèque bancaire une nudité intense, à un niveau créer de nouveau. Peut-être
Renvoyez carte il intense, et sans aucun aspect qu'on doit créer plus de confu-
de nudisme. Je peux seulement sions pour créer aussi une com-
La Quinzaine u,........
dire qu'on cherche ce que j'ap- préhension individuelle qui dé-
pelle fils du genre humain, et passe le niveau des mots.
43 rue du 'rempl'_'. Paria •. c'est un témoignage, l'acte de Jerzy Grotowski
C.c.P. 15.:>51.53 Paris prouver le processus du fils de Copyright Jerzy GrotowskI. (Toute
l'homme, c'est-à·dire le proces- reproduction, même partielle, est in-
sus de nudité. On ne peut pas terdite.)

,28
Livres publiés du 20 juillet au 20 ao6t
III. de Jacques Hérold philosophies basée. Grecs jusqu'à • Charles de Gaulle soixantaine d'édifices
aOMAIIS Soleil Noir, 96 p., 12 F. sur l'empirisme nos jours. DiScours et messages berrichons par l'érudit
.RARÇAIS Publié en 1953, un logique et de leurs Tome IV: Pour l'effort conservateur des
ouvrage devenu rapports avec lei André Ducasse Plon, 488 p., 35,70 F. musées de Bourges.
introuvable. autres écoles La guerre des Du référendum du
• Guillaume Apollinaire philosophique•. Camlaerds 28 octobre 1962 • Icônes sur verre
Les exploita d'un Hachette, 256 p., 20 F. à l'élection
présidentielle de 1965. de Roumanie
jeune don Juan La résistance 149 reprod. en couleurs
Préface de Louis Lelan REEDITIONS huguenote sous Hazan, 200 p., 60 F.
L'Or du Temps, CLASSIQUES Louis XIV. Jean Parent
140 p., 24,50 F. .S8A18 Le modèle au6dols
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Gallimard, 184 p., Le blé en herbe Le cercle du charme A. Colin, 384 p., 35 F. par rapport aux 18 p. d'illustrations
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Bourgois, 349 p., Coll. • Le sociologue. érotiques d'une Le miracle économique Flammarion, 232 p., 18 F.
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La Umraire, du 1- IIU 15 septelllbn 19'0 29


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