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Aspirine

Amélie Nothomb

Quand j'étais petite, prononcer le mot "aspirine" équivalait à un blasphème. En


matière de médecine, ma mère avait des théories, ou plutôt une religion : nous étions tous
élevés dans le culte de l'homéopathie ou plus précisément d'un homéopathe, que
l'ésotérisme de la secte m'interdit de nommer ici -- nous l'appellerons Monsieur X. Il habitait
Bruxelles et nous Pékin, ce qui rendait ses enseignements d'autant plus lointains et sacrés.
D'autant moins pratiques, aussi : le fax n'existait pas pendant es années soixante-dix et
quand nous avions la crève, maman devait écrire une lettre à Monsieur X et nous interdisait
de prendre le moindre remède avant que, par retour de courrier, nous arrivât la réponse du
guru, accompagnée des pilules salvatrices -- le plus souvent, la poste avait tant traîné que
la nature nous avait déjà guéris entre-temps.

Mon frère, ma sœur et moi avions compris que souffrir sans rémission n'avait aucune
importance. Le seul crime eût été d'avaler un médicament qualifié d'allopathique, c'est-à-
dire étranger à l'homéopathie. L'aspirine était allopathique, donc satanique. J'étais à l'âge
où je croyais tout ce que maman disait : quand j'avais la fièvre, je serais morte plutôt que
de prendre un comprimé démoniaque. J'avais un mal de tête épouvantable ? La belle
affaire. La douleur finirait bien par s'évanouir, tandis que si je reniais la religion en
absorbant de l'acide acétylsalicylique, l'horreur du péché ne s'effacerait jamais de ma
conscience.

Et c'est ainsi que j'atteignis l'âge adulte sans avoir essayé la moindre aspirine ni
d'ailleurs la moindre substance allopathique. Ensuite, je quittai mes parents et m'installai à
Bruxelles.

L'une des premières instructions de maman consistait à rencontrer enfin Monsieur X


en chair et en os, ce que pieusement je fis, comme le musulman va à la Mecque. Le guru
belge daigna recevoir la jeune fille de 17 ans qu'il avait soignée à distance depuis sa
naissance. Et je découvris, non sans terreur, que Monsieur X avait le faciès d'un zombi
sadique. Il s'enquit de mes habitudes et appris que je buvais force thé : il s'en offusqua et
me l'interdit. Je ne dis rien mais pensai qu'entre le thé chinois et Monsieur X, mon choix
était fait. Je ne vis plus Monsieur X, sans pourtant sombrer dans l'hérésie qui eût consisté à
voir un autre docteur. J'avais simplement décidé que je me passerais de toute forme de
médecine, ce à quoi la lenteur de la poste internationale m'avait déjà accoutumée.

Bien plus tard encore, tandis que je logeais chez une amie, j'attrapai l'une de mes
innombrables crèves. L'amie chère m'apporta une aspirine. Je la regardais comme on
regarde l'Antéchrist et clamai que je n'avalerais pas la substance de Belzébuth. Elle mit mes
abjurations sur le compte de la fièvre et jeta le comprimé dans un verre d'eau qu'elle me fit
boire de force. J'eus la fascinante impression d'absorber le mal en personne : je découvris la
première de ses séductions, son goût âpre et amer qui me combla de délices. Je connus peu
de saveurs qui me ravirent autant. Peu après, une douce torpeur s'empara de moi et je
sombrai dans un sommeil bénéfique. Quand je m'éveillai, dix heures plus tard, je me
sentais mieux que jamais.

Depuis, on peut dire que je suis la néophyte de l'aspirine. Je l'aime d'une passion
éperdue et revancharde, car encore aujourd'hui je ne puis ne prendre une sans avoir
l'impression d'être malade pour m'en administrer. Et comme j'ai appris depuis lors
l'étymologie de "salicylique", je ne puis regarder un saule sans voir en lui un allié maléfique,
l'arbre même de la transgression, et je me demande si le pommier du jardin d'Eden n'était
pas un saule, pleurant de toutes ses branches le remède secret aux douleurs imposées par
l'éternel.