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REVUE

DES

ETUDES JUIVES

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ÉTUDES JUIVES

PUBLICATION TIUMESTKIKLLK

DE I,A SOCIKTK DES KTUDKS .lUlVKS

TOME GlNUUANTE-iNEUVlEiME

PAKIS

A LA LIBFUIP.IK DURLACHKH

83 '''*, RUK r.AFAYUTTK

1910

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101

t. 59

LE LAIT [»E LA MÊUE «!v LE COFFRE FLOTTANT

C'est le titre d'une étude

très attachante ({ue M. Emmanuel

Cosquin a consacrée à un groupe de légendes, contes et mythes,

où la vertu merveilleuse du lait de la mère et

flottant occupent une place de premier plan '.

l'épisode du coffre

Il n'est pas néces-

saù'e d'ajouter que le savant folk-loriste français a traité le sujet avec sa compétence bien connue, sa vaste érudition et sa sagacité

pénétrante. On sera plus étonné d'avoir à le prendre en faute pour avoir négligé ou ignoré des éléments qui devaient entrer

dans son enquête et qui auraient peut-être modifié ses vues sur certains points importants. Ces éléments sont fournis par la litté- rature juive qui, partant de Josèphe, s'étend sur tout le 3Iidrasch

et pousse ses

arabe.

ramifications dans le folk-lore littéraire judéo-

La légende-type, ses éléments essentiels, ses diverses formes.

La légende-type que M. Cosquin prend comme thème de son étude est une légende musulmane se rapportant à l'établissement

de l'islamisme dans la partie orientale de l'île de Java.

Un prédicateur musulman, venu au pays de Balambangan, y

guérit la fille

du

roi,

que les

astrologues ont abandonnée. Il

l'épouse ensuite, mais la quitte bientôt pour retourner dans son pays. La princesse met au monde un fils d'une grande beauté, et

au même moment une violente épidémie fond sur le royaume. Les

astrologues ne manquent pas d'attribuer la cause du fléau à la

naissance de l'enfant. Il convient donc, disent-ils, de le faire jeter à

1. Le lait de la mère el le coffre (lollant, légendes, contos et mythes comparés, a, propos dune légende historique musulmane de Java. Paris, 1908. Tirage à part de la

Revue des Questions historiques, avril 190S.

2

REVUE DES ÉTUDES JUIVES

la mer. Le roi y consoiil ; on enferme son petil-lils lUins une caisse,

que Ton abandonne aux flols.

La nuit, léquipage d'une barque aperçoit

une lueur flottante

descendant le courant, puis, le jour venu, les matelots voient le

coffre.

Ils le saisissent et l'offrent à la propriétaire de la barque,

la dame Nai Gedé Penatib. La caisse est ouverte et Ton y trouve un enfant d'une éclatante beauté. La dame le prend et l'adopte.

Quelque temps après, Nai Gedé s'éprend du jeune bomme, qui a

reçu le nom de Raden Pakou ; mais celui-ci,

pour la détourner de

ce coupable dessein, lui commande de découvrir ses seins; il en

suce le lait, et par ce fait Nai Gedé devient la mère de Raden

Pakou.

Dans une autre version de la légende, ce trait est différent :

quand lenfant est montré à Nai Gedé, celle-ci l'adopte et l'allaite elle-même, elle qui n'avait jamais eu d'enfants. D'après un manus- crit malais qui transporte l'bistoire sur un autre Ibéàtre, la dame

lait venir une nourrice, mais l'enfant ne veut pas téter ; c'est alors

qu'elle-même lui donne le sein. Enfin, une autre variété

de la

légende fait éclater l'épidémie, non après, mais avant la naissance

de Raden Pakou. M. Cosquin réduit les éléments essentiels du récit aux quatre

traits suivants :

Le héros est accusé, à sa naissance, de publics ;

causer des malheurs

â" Comme conséquence, il est mis aussitôt dans une caisse, que

l'on jette à l'eau

;

Une lueur mystérieuse enveloppe le coffre flottant et le fait remarque!' de ceux qui le retirent de l'eau; Un prodige fait que, pour le prince, du lait se produit soudai-

nement dans le sein d'une femme.

La légende se rencontre, avec des variantes peu importantes,

dans des

récits

indiens. Dans

l'un

apparaît une particularité

nouvelle : l'enfant ou les enfants dans le coffre suce ses

doigts et en tire du lait.

Avec ou sans ce trait, la légende a débordé le cadre indien et

a circulé un peu partout. Elle offre, entre autres, des analogies

avec les aventures de Sargon, telles que celui-ci les a racontées sur

un cylindre :

'< Je suis Sargon ...

; ma mère est une

prêtresse de haut rang ; je

ne connais pas mon père

...

; ma mère me conçut, en secret elle me

mit au monde ; elle me plaça dans un coffre de roseaux ; avec du

bitume elle boucha ma porte; elle m'abandonna au fleuve

...

,

qui

 

.

LK LAIT DE LA MÉHE ET LE CUFKUK FLOTTANT

3

nie porta à Âkki, lé verseur d'eau. Celui-ci m'éleva comme sou

enfant; il (il de moi un

jardinier;. .

. la déesse Ishtar m'aima

;.

.

j'exerçai la royauté, etc. »

Lhistoire de Moïse enfant dans VExode.

Ce récit, apparenté à celui de lladen l'akou, évoque immédia- tement le souvenir de l'histoire de Moïse enfant, plus encore que celles de Romulus et de Rémus, de Danaé, de Sémiramis et de

Cyrus, autres variétés du même tlième.

Voici ce que M. Cosquin pense de la ressemblance :

« Dans la légende indienne, l'enfant est mis dans une caisse par

des ennetuis et jeté dans un fleuve ou dans la mer, parce qu'on

veut se débarrasse)' de lui, le faire périr. Et c'est />«? Veff'et d'Urt prodige ou du moins par un hasard extraordinaire que la caisse est

recueillie, parfois par un grand personnage, et qu'on y trouve

encore vivant l'enfant.

Dans l'Exode, si Moïse enfant est mis dans un petit coffre de papyrus goudronné, ce n'est nullement par des ennemis, mais par

sa mère, qui veut à la fois

le soustraire à la mort dont le menace

un édit barbare et assurer son avenir. Aussi la mère ne j«tte-t-elle

pas le petit collVe dans le Nil : elle l'expose au milieu des roseaux,

des papyrus, qui bordent la rive et qui empêcheront le coffre d'être

emporté par le courant. De plus, elle dit à sa fille de se tenir à

quelque distance pour surveiller les événements. Et la mère a eu

soin de choisir, pour y exposer son enfant, un endroit près duquel

elle sait que la fille de Pharaon a coutume de venir se baigner.

Bien informée des habitudes de la princesse, elle ne connaît pas

seulement lendroit, mais certainement aussi l'heure à laquelle elle

peut utilement mettre son dessein à exécution.

Ce

n'est donc

nullement par l'effet du hasard que la fille du Pharaon aperçoit le

petit coffre au

milieu des papyrus et qu'elle a l'idée de se le faire

apporter par une des jeunes filles, ses suivantes, qui sont avec elle « sur la lèvre du fleuve » (expression tout égyptienne) ', pas plus

que ce n'est fortuitement que la sœur du petit enfant hébreu se

trouve là, à point nommé,

pour offrir à la princesse

comme

nourrice du petit protégé, sa propre mère que personne ne connaît

et qui est acceptée, avec promesse de bons gages.

La grande sœur, assurément, est digne de la mère, et sa

prompte intervention, au moment voulu, fait honneur à l'intel-

1. Ou peut dire, avec non moins de raison : expreésioii tout hébraïque.

  • 4 KEVUE DES ÉTUDES JUIVES

ligence, à Ihabileté hébraïques

...

Mais parce quil y a, comme de

juste, une nourrice en cette affaire d'enfant recueilli et que, par

suite dadroites manœuvres, c'est la mère elle-même qui devient la

nourrice, ira-t-on rattacher cette histoire vécue aux prodiges

bizarres du thème du Lait de là Mère ? Nous aimons à croire que

personne ne l'osera. »

Le contraste est plus grand encore, ajoute M. Cosquin dont nous résumons les paroles, entre la légende de Sargon et le chapitre n de l'Exode.

Nous n'avons pas l'intention

de discuter ici cette fin

de non-

recevoir, encore que certains arguments de M. Cosquin appellent

la critique.

Ainsi, prétendre que la mère a choisi à dessein l'en-

droit et l'heure elle sait que la fille de Pharaon a coutume de

venir se baigner, c'est, sans s'en douter, faire du midrasch, de

l'interprétation tendancieuse et apologétique ; c'est même aller à

rencontre de l'intention du narrateur, et les Juifs, qui ont brodé sur cet incident en imaginant la cause fortuite de la présence de la

princesse, étaient bien mieux dans l'esprit de la tradition '.

L'histoire de Moïse enfant dans le Midrasch.

Mais, si M. Cosquin peut repousser toute assimilation entre la

contexture du récit biblique et celle de la légende indienne, force

lui sera de constater une ressemblance frappante entre celle-ci et

celle de l'histoire de Moïse revue et augmentée par la tradition

juive. Que si les traits essentiels du thème, et qui ne dérirent pas

du texte de l'Exode, se retrouvent chez les Juifs vivant dans un

milieu juif, il faudra bien en conclure

était dans le folk-lore juif.

que ce thème était entré ou

Nous allons montrer que la parenté est indéniable et, pour cela,

nous mettrons en regard des traits signalés par M. Cosquin comme

étant essentiels les données juives correspondantes.

Un personnage, appelé à jouer un grand rôle d'ailleurs, est

destiné à causer la ruiJie du pays ; aussi convient-il de le faire disparaître, tel est l'avis des devins consultés.

Dans l'Exode rien de semblable à propos de Moïse, mais Josèphe, comme s'il reproduisait simplement le texte biblique, raconte

l. Dieu frappe à dessein ce jour-là la fille du roi d'une maladie purulente, qui l'oblige k se baigner dans le Nil pour se rafraîchir. Voir Exode Rabba, 1 ; Pseudo-Jonathan,

ad loc.y etc.

LE LAIT DE LA MÈRE ET LE COFFRE FLOTTANT

5

[Antiquités, H, 205-216; : « Un des hiérogramniates annonce au roi

quil

naîtra quelqu'un en ce temps

chez les

Israélites, lequel

abaissera la suprématie des Égyptiens, relèvera les Israélites, une

l'ois parvenu à l'âge d'homme, surpassera tout le monde en vertu

et s'acquerra une renommée éternelle. Le roi. eflrayé, sur l'avis de

ce personnage, ordonne de détruire Ions les enfants mâles qui

naîtraient chez les Israélites, eu les précipitant dans le fleuve. »

Cette terreur provoquée par la naissance de Moïse est relevée encore dans un autre passage de l'historien juif, passage sans

racine dans l'Exode : « Dieu dit à Amram

père de Moïse) : Cet

enfant dont la venue a inspiré tant de crainte aux Égyptiens qu'ils

ont décrété de faire mourir tous ceux qui naîtraient des Israélites »

iib., 215).

L'intervention des astrologues n'est pas inconnue du Talmud ni

du Midrasch, et même quand il en est parlé, c'est par voie d'allu-

sion comme si cet épisode était de notoriété pubhque. C'est ainsi que

R. Hama bar Hanina et R. Eléazar montrent la confusion de ces

devins qui s'étaient trompés sur la punilion future de Moïse Sota,

12 b ; Sati/iédrin, 101 h ; E-iodr Itabha, i; Tanhoiinia, sur Exode,

XXXV, 30; Tanhoiima, éd. Buber, II, p.

122.

.Le Targoum du

Pseudo-Jonathan (viii" siècle) raconte même à ce propos : « Pharaon

dit : J'ai vu en songe tout le pays d'Egypte tenant dans le plateau

d'une balance, et un agneau dans l'autre plateau ; or celui-ci était

plus

lourd que l'autre.

Aussitôt

il

manda tous

les devins de

l'Egypte et leur révéla son rêve. Aussitôt Janès et Jambrès, chefs

des devins, répondirent à Pharaon : Il doit naître un enfant parmi

les Juifs qui sera la cause de

la destruction

de tout le pays

d'Egypte. •> Même récit dans le Sefer Haijaschar et la Chronique

de Moïse [Bibré Hayamim de Mosché), citée déjà dans le Yalkout.

Le héros est, mis dans loi coffre flottant, que le fleuve

emporte.

Dans la Bible il n'est pas dit que le coffre suive le cours de l'eau,

mais Josèphe en sait plus : « Le fleuve reçoit l'objet et l'emporte.

Thermouthis, fille du roi, aperçoit la corbeille que le courant

emportait » {An t., ib., 222, 224).

3" La lurur enveloppant le coffret flottant attire Tattention.

Ce trait man(|ue dans le texte que nous étudions en ce moment, mais est-ce un hasard que cette lueur joue un rôle dans l'histoire

de Moïse enfant? « Quand il vint au monde, disent les rabbins

(il' siècle), la maison fut remplie de lumière » iSota, 12 a), et c'est

  • 6 REVUE DES ÉTUDES JUIVES

ce si^ne qui révéla à ses parents la destinée extraordinaire qui l'attendait ; voilà poiinjuoi sa mère essaya de le cacher. Sans doute

ce signe était de

ceux qui dans la poétique populaire lévélaient la

vocation divine des héros. C'est ainsi que d'après l'Évangile de

l'Enfance (ch. in) Joseph vit la caverne Marie était accouchée

resplendissante d'une clarté qui surpassait celle d'une infinité de flamlieaux et qui hrillait plus que le soleil en plein midi. C'est ce que

disent également les légendes arahes sur la naissance d'Ahraham.

Mais l'objection ne porte pas, tout au moins en ce qui concerne ces

deux exemples : pour Abraham, nous verrons que ces légendes

sont l'imitation de celle de Moïse; quant au trait de l'Évangile

de l'Enfance, il rentre dans la série de ceux qui établissent juste-

ment une parenté entre l'histoire de l'enfant Jésus et

celle du

libérateur des Hébreux'. Il est permis de voir dans la variante

qu'offrirait la légende juive, au sujet de la lueur, avec les autres

récits analogues, une simple transposition motivée par la teneur de l'Exode. L'enfant étant près du bord, la princesse égyptienne

n'a pas besoin de ce signe pour ai)ercevoir le coffre flottant. Le

trait étant devenu sans emploi, on l'a transporté ailleurs.

Un pareil déplacement est indéniable dans une autre partie de la légende juive. D'après l'Exode, la princesse est saisie de compas-

sion à la vue de l'enfant qui pleure. Ces sanglots se comprennent

sans efforts : il est inutile et impossible de les attribuer à la faim,

car

le dépôt du coffret

sur les

flots

et

l'arrivée de l'Égy tienne

paraissent n'avoir pas été séparés par un long intervalle.

Le

sucement des doU/ls dont il coule du lait n'était plus de circons- tance d'après cette donnée. Mais si Mo'ise n'a pas eu à y avoir recours, ses contemporains, condamnés au même supplice que

lui, doivent leur salut à un miracle analogue.

« Lorsque parut

redit enjoignant de jeter dans le Nil les enfants mâles, les femmes

hébreues, sur le point d'accoucher, s'en allaient dans la campagne et, après leur délivrance, Dieu plaçait près du nouveau-né deux

rayons de miel et d'huile qu'il suçait [Sota, il h ; E.rode Rahba,

23). D'après le Pirkr H. Eliézer, A% c'étaient deux caillous, qui

Tallaitaient

à

la

façon

d'un animal qui

allaite

son

petit.

On

s'étonnera peut-être des singuliers aliments affectés à ces pauvres

enfants : le lait leur eût certainement mieux convenu. C'est que le

trait primitif a été altéré par le souvenir d'un verset disant que

Dieu dans le désert allaita les Israélites de miel extrait d'un rocher et d'huile sortie de cailloux. Dans les Midraschim postérieurs

1.

Voir plus loin, p. 8 Pt note 1.

.

,

,

Ll'] I.AIT LA MÈRE RT LE COFFRE FLOTTANT Ion nélait plus sous robsession de ceversel, le lait reparaît, par

7

exemple dans \e Midrdsch Vai/oscha (Jellinek, Bct Ilaniidrasc/i,

I, 41 . On verra par la suite que dans la légende d'Abraham

enfant,

qui n'est qu'un décalque de celle de Moïse, c'est du lait que fournit

le caillou sucé par le nouvoaii-né, ou que l'enfant tire de son doigt.

La heaulr do l'en faut rrcilh la sympatliip du personnage

qui le trouve.

Dans le récit de l'Exode, la beauté de l'enfant sert à expliquer la

peine de la mère à se séparer de son nourisson, mais déjà dans

Josèphe elle remplit son

rôle ordinaire : « Elle voit l'enfant et se

prend pour lui d'une grande tendresse à cause de sa taille et de sa

beauté » {Ant., ib., 224). Josèphe insiste sur cette beauté : « Quant

à la beauté, personne n'y était assez indifférent pour n'êlre pas

frappé, en apercevant Moïse, du charme de ses traits, et il arrivait

à bien des gens, quand ils rencontraient Moïse sur leur chemin, de

se retourner pour regarder l'enfant et d'abandonner leurs affaires

pressantes

pour le considérer à loisir » [ib.,

231).

Le Midrasch

s'exprime à peu près dans les mêmes termes : « Telle était la beauté de Moïse que la tille de Pharaon ne voulait pas le faire

sortir du palais, car tout le monde désirait le voir et quiconque

le voyait avait peine à détacher ses regards de son visage »

[Tanhouma, sur Exode, ii, 7).

o'' Par l'effet d'un prodige, du lait se produit soudainement

dans le sein d'une femme.

A ce trait s'en joint un autre qui le met plus en relief : Venfant refuse d'abord le sein des nourrices qu'on lui présente.

Ce refus est un des éléments du récit de Josèphe : « Mais

comme, loin de prendre le sein, il se détournait et qu'il témoignait

de même sa répugnance pour plusieurs autres femmes, Mariamme

dit : « C'est peine perdue que d'appeler pour nourrir cet enfant des

femmes qui

n'ont aucun lien d'origine avec lui. Si tu faisais venir

une femme de chez les Hébreux, peut-être

prendrait-il le sein

dune femme de sa race » [ib., 226). Même épisode dans le Talmud,

Sota, \^b, et le Midrasch, Exode Rabba, 1 ; Tanhouma, ad loc.

Comme on le sait, il a passé aussi dans le Coran, xxviii, 11. A ce

propos il n'est pas mauvais de rapporter les commentaires de

Samahschari et de Baidawi sur ce verset :

« La tille de Pharaon,

disent-ils, ayant ouvert le coffre, y vit un enfant entre les yeux

duquel brillait une lumière et qui tirait du lait de ses doigts'. »

s

REVUE DES ÉTUDES JUIVES

Il 11 est pas besoin d'ajouter que le récit de TExode a empêché

tout retour du prodige de la légende de Raden Pakou ; comme

Jocabed était la nourrice de son enfant, un miracle n'était pas

nécessaire

pour faire

jaillir

du

lait

de

son sein. Mais dans la

légende enregistrée déjà par Josèphe, le prodige se manifeste malgré tout ou plutôt une conception physiologique analogue

apparaît : il y a une voix du lait, comme il y a une voix du sang '.

Lliistoire de Moïsr Piifant dans In littérature niusalmane.

Tous les éléments de la légende midraschique ont passé dans la littérature musulmane. On les trouvera, par exemple, dans le récit

deTabari-. Avec les modifications subies dans ce voyage, ils sont

revenus dans

la littérature juive

par l'intermédiaire du Sefer

Hayaschar, farcie, comme on le sait, de midraschim arabes. Le

songe de Pharaon, différent de celui de Tabari, est le même que

celui du Pseudo-Jonathan. Il y faut noter spécialement ce détail

que la maison de Jocabed se remplit, à la naissance de Moïse, d'une lumière aussi éclatante que celle du soleil et de la lune^,

trait que nous avons rencontré dans l'Évangile de l'Enfance, à

propos de Jésus.

La légende ne sort pas da texte de l'Exode.

A la vérité, chacun des traits de la légende juive peut se rattacher

au texte biblique par voie d'interprétation, ou bien rentre dans le

cadre des imaginations auxquelles s'abandonne le Midrasch soit

pour combler des lacunes, soit pour résoudre des difficultés, soit

pour appuyer ce qui n'est qu'indiqué dans le

texte sacré. Ainsi,

d'après

les rabbins, la maison se remplit de lumière, parce que

l'Exode dit : « La mère vit que lenfant était beau »;

or l'adjectif

1. Le trait du refus de trter iniafïiiié par la légende a ameiir uuc variante inattendue d'après le .Midrascli Peliral Mosché (cité dans le Yalkout, I, 940), Moïse ne telle pas

ilu loul, quoi qu'en dise l'Exode. C'est que le libérateur d'Israël a été assimilé aux héros

mythiques tel Jésus ben Sira (dans YAlfahelu de Ben Sira) : voilà pourquoi

aussi il parle dés sa naissan«e. rommi; le même Jésus et comme Jésus, lils do Marie,

d'après les Évangiles de rEufancp.

2. ('/ironique de Tabari, traduite sur la version persane d'Abou-Ali Mohammed

Belami, par H. Zotenberjr. t. I, p. i94 et s. Vdir encore Weil, Biftlisc/te Leqenden der

Muselmanner. p. 126 et s. : Griinbaum, op. cit.,

p. 134 et s., 1o9.

•i. Dans la légende musulmane, la lumière étincelante se produit ipiand on snulève le couvercle du coffret. Weil, p. 137.

LE LAIT HE LA MERE ET LE COFFRE FLOTTANT

9

« beau » est employé à propos de

la lumière, dans le récit de la

Genèse. Mais, outre que ces interprétations ou additions ne s'im-

posent pas, ce qui est tout à lait invraisemblable, c'est qu'on ait

justement groupé autour de l'histoire de Moïse les parties essen- tielles de la légende dont celle de Raden Pakou est un des spéci-

mens les plus complets. La rencontre ne saurait être fortuite : elle

prouve que la légende appartenait au folk-lore juif, qu'elle y fût

autochtone ou importée, et les rabbins du Talmud et du Midrasch,

dans leurs commentaires du texte biblique, ont puisé à cette source.

C'est la nouvelle preuve que les prétendues inventions de lagada

plongent souvent dans l'antiquité populaire des Juifs.

L'histoire d'Abra/iani enfant, doublet de celle de Moïse dans les traditions 7nus(flmanes, corrobore la parenté du thème juif aeec le thème cononiin.

S'il restait quelque doute sur la parenté de la légende post-

biblique de Moïse avec celle de Raden Pakou, il serait levé par

celle d'Abraham enfant, doublet de celle de Moïse.

Le Pirké R. Eliézer (ch. 26), le Midrasch Hagadol (col. 188),

deux textes rapportés l'un parRehaï (xiii« siècle] ', l'autre dans les

Guemairiot, œuvre des disciples de Juda Hasid (même siècle -,

une Histoire du patriarche Abraham^, racontent la prédiction des

mages et les

conseils qu'ils donnent à Nemrod de faire périr l'en-

fant destiné à détruire son empire, la ruse de Térah, qui va cacher

sa femme dans une caverne où elle accouche et où l'enfant reste

trois ans. La version anonyme citée par Rehaï mentionne, en

outre, les deux objets placés par Dieu aux côtés d'Abraham pour

lui fournir de l'huile et de la farine.

Écourtée dans ces textes, la légende est plus complète dans la

tradition littéraire musulmane.

Dans les Histoires des prophètes, voici ce qu'on raconte : Les

astrologues, les sages et les grands avaient annoncé à Nemrod que dans l'année naîtrait un enfant qui briserait toutes les idoles de

son royaume, s emparerait de son trône et même le ferait périr.

Là-dessus, Nemrod nomma des inspecteurs chargés de tuer les

enfants mâles qui viendraient au monde. La mère

d'Abraham,

\. liel Hamidrasch, IL p.

US.

schan de Narboiine (xi* s.).

.lellinek suppose que c'est un extrait de Moise Hadar-

2. Ih., V, p. 40-41.

3. Maassé Abraham, Cunstantiiiople,

1319, reproduit par Horowitz dans V31p

^0

RKVUE DES ÉTUDES JUIVES

étant accouchée, dit que son enfant était mort, mais clandestine-

ment elle le transporta dans une caverne, elle lui donna à

téter; puis elle ferma la caverne et s'en alla. Doux jours après, elle

sy rendit pour voir si Abraham était encoie vivant, pensant qu'il

serait mort. Elle le retrouva vivant : il avait mis son doigt dans sa

bouche et il le suçait, car Dieu avait fait sortir de ce doigt la nour- riture dont l'enfant avait besoin iTabari, I, p. 11^7) '.

Une histoire analogue se lit dans le