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Plantes génétiquement modifiées : controverses, communication et idéologies.

Doctorant : Jean Paul Oury


Directeur de thèse : Claude Debru

Doctorat d'Epistémologie, Histoire des Sciences et des Techniques


Année 2003-2004

1
Préambule

Tout, ou presque, a déjà été dit sur la controverse des Plantes Génétiquement Modifiées. Ce
sujet d’actualité a réussi à captiver l’attention des historiens, des sociologues, des
journalistes, des juristes et, bien évidemment, des biologistes eux-mêmes. Aussi, ce travail
est une synthèse interdisciplinaire des problématiques soulevées par le sujet.
Il y a quelques années de cela, nous avons eu recours à une méthode similaire pour
traiter des chimères embryologiques au cours d’un mémoire de DEA effectué à Strasbourg
sous la direction de Claude Debru1. Nous avions procédé alors à un essai de classification des
différents types de chimérismes réalisés en embryologie expérimentale dans le cadre de
travaux de recherche fondamentale sur le développement de l’embryon et la formation du
système immunitaire. A l’époque, étudiant en philosophie, ce mémoire nous avait donné
l’occasion de mener une réflexion sur les modifications du vivant.
Aussi, au travers du sujet des PGM, nous souhaitons poursuivre ce questionnement
philosophique en y ajoutant une étude sur les controverses scientifiques et la polémique
médiatique qui lui sont liées. Ces deux sujets sont pour nous du plus grand intérêt, puisque
aujourd’hui, professionnel de la communication, nous avons été sensibilisé par les nombreux
problèmes soulevés par le débat sur les PGM et le dialogue impossible entre les industriels et
les consommateurs. De même, l’attitude des médias et l’influence des groupes
environnementalistes sont deux sujets qui ont attiré notre attention.
Quel rapport peut-on trouver alors entre une réflexion philosophique sur les
modifications du vivant, une controverse scientifique et une polémique médiatique ? Et quel
est l’intérêt d’un tel travail ?
D’un point de vue théorique, les nombreuses implications idéologiques du débat ont
été pour nous un vecteur de recherche. D’un point de vue professionnel, l’objectif que nous
nous sommes fixé est de mettre en place une méthode d’analyse des valeurs en présence
dans le cadre particulier d’une situation de remise en question d’une technologie. Aussi, il
nous a semblé intéressant de voir de quelle manière un conflit de valeurs peut bloquer la
progression de la technologie au point d’être capable de remettre celle-ci en cause.
Nous avons donc unifié plusieurs problématiques au sein d’une seule et même
démarche de réflexion afin d’avoir une vision globale. Aussi, notre objectif était moins

1
« Conditions de possibilités, réalisations et significations des chimères embryologiques. », ULP
Strasbourg, 95

2
d’établir un corpus exhaustif de connaissances sur les PGM que de relier le développement
des différents arguments à tous les niveaux.
C’est ainsi que le volet historique dessine le tableau des biotechnologies dans lequel
ont émergé les PGM et recadre le sujet en amorçant une réflexion qui situe les PGM par
rapport aux biotechnologies et aux autres crises alimentaires. L’étude des controverses
scientifiques sur les PGM, quant à elle, est une sélection de certains cas significatifs en vue
d’un travail épistémologique d’explication et de classifications. De même, concernant la 3ème
partie, notre objectif est d’étudier la polémique publique des PGM en rattachant cette étude
à une problématique communicationnelle. Quant à la partie philosophique, elle tente de
mettre au jour les idéologies en présence et propose une réflexion directement appliquée à
la problématique des PGM.
On est conscient des limites de cette méthode en ce sens que chacun des sujets
abordés ici pourrait donner lieu à des recherches plus approfondies. Cependant, par un
emboîtement des différentes problématiques, nous pensons être arrivé à un travail cohérent
qui donne une origine axiologique au débat. Ce travail devrait pouvoir servir de base à la
mise en place d’une nouvelle stratégie des valeurs en vue de rétablir le dialogue devenu
impossible.

3
« Sur les transgéniques, nous ne voulons pas un débat idéologique mais un débat
scientifique. »
Luiz Inacio Lula da Silva, président du Brésil.

« Etre contre les biotechnologies, c'est comme être contre les mathématiques. »
Paulo Pimento, député PT du Rio Grande do Sul.

Citations extraites de « Libres OGM au Brésil », par Daniel Vernet. Article paru dans le Monde
du 25.11.03..

4
Table des matières 5
1.Introduction 7
2. Des origines de la technologie à la polémique 20
2.1. De la découverte de l’ADN à ses applications 20
2.1.1. Définition et origine du terme « biotechnologie » 24
2.1.2. Le génie génétique appliqué aux micro-organismes 25
2.1.3. La thérapie génique 28
2.1.4. Les biotechnologies animales et végétales: le principe de la transgenèse 29
2.2. Application du génie génétique aux biotechnologies végétales 31
2.2.1. De la sélection dite « classique » aux « PGM » 32
2.2.2. Les techniques de la transgenèse végétale 36
2.2.3. Panorama de l’industrie des PGM 40
2.3. Origine de la controverse et comparaison avec les crises agro-alimentaires 46
2.3.1. Asilomar,1975 : une controverse scientifique sur l’aspect éthique des « OGM » 47
2.3.2. Anvers, 1996 : naissance d’une polémique médiatique sur les PGM 49
2.3.3. Spécificité du cas des PGM par rapport aux autres crises alimentaires 51

3. Développement des controverses au niveau des experts 56


3.1. PGM et risques alimentaires : le principe d’équivalence en question 61
3.1.1. Définition du principe d’équivalence en substance 62
3.1.2. PGM et risque d’allergie 74
3.1.3. Le risque d’un transfert du transgène à l’organisme 108
3.1.3.1. Les principes du transfert horizontal 110
3.1.3.2. Le cas des gènes de résistance aux antibiotiques 118
3.1.3.3. L’affaire Pusztai 136
3.1.4. Conclusion sur l’équivalence en substance et les risques alimentaires 151
3.2. PGM et risques environnementaux : le principe de précaution en question 152
3.2.1. De la précaution en général 153
3.2.1.1. De la précaution comprise comme une forme de ‘prudence’ 153
3.2.1.2. Du ‘principe de précaution’ au ‘principe de responsabilité’ 156
3.2.1.3. Des applications concrètes du principe de précaution 163
3.2.1.4 Discussion 168
3.2.2. Le maïs Bt et la gestion du risque de résistance 169

5
3.2.2.1. A l’origine du maïs Bt 170
3.2.2.2. De l’usage du maïs Bt : avantages et précautions 173
3.2.2.3. Vers une gestion de la résistance 176
3.2.2.4. Le rapport BRAD de l’EPA 181
3.2.2.5. Critiques de la re-registration de l’HDR par l’EPA 188
3.2.3. Des effets non-intentionnels du maïs Bt 192
3.2.3.1. La re-registration du maïs Bt à partir des données existantes 195
3.2.3.2. « L’affaire du papillon monarque » 199
3.2.3.3. L’appel à contribution de l’EPA 205
3.3.4 Conclusion sur le principe de précaution et les risques environnementaux 221

3.3. Développement de la controverse au niveau de l’expertise socio-économique 224


3.3.1. Un développement géographique contrasté, une progression constante 225
3.3.2. Estimer les avantages des biotechnologies 230
3.3.3. La Faim dans le monde : prétexte ou argument ? 262
3.4. Synthèse des controverses au niveau des experts 284

4. Aspects publics, médiatiques et communicationnels 289


4.1. P.G.M. et « opinion publique » 289
4.1.1. Les résultats de l’Eurobaromètre et ses interprétations 290
4.1.2. La « démystification » du P.A.B.E et la méthode des « focus group » 294
4.2. Les P.G.M. dans les médias : parti pris ou désinformation ? 301
4.2.1. Le rôle des médias dans la perception des PGM 303
4.2.2. Lectures quantitatives de la presse écrite 311
4.2.3. Etudes qualitatives du suivi médiatique 327
4.2.3.1. « L’affaire du papillon monarque » : généralisation du risque 328
4.2.3.2 Le « Golden Rice » : déconsidération des avantages 341
4.2.4. Bilan des études quantitatives et qualitatives des médias 354
4.3. P.G.M. et stratégies de communication 355
4.3.1. La stratégie des grands groupes : Monsanto 356
4.3.2. La stratégie des ONG environnementalistes : Greenpeace 385
4.3.3. Nouvelle révolution verte ou cataclysme écologique ? 399
4.3.4 L’opinion publique et la « Nature » des PGM 403
4.4 Synthèse sur les aspects publics, médiatiques et communicationnels 408

6
5. Le nouveau rapport « technologie-nature » à l’origine du problème 410
5.1. La thèse naturaliste 412
5.2. La thèse techniciste 427
5.3. De la nature de la transgenèse végétale et des plantes génétiquement modifiées 441

6. Conclusion 468

Bibliographie 477

Index des noms 498


Index des choses 500

7
1. Introduction

Alors que le nombre d’hectares de cultures génétiquement modifiées augmente partout dans
le monde de manière significative2, que la seconde génération de plantes à avantages directs
pour le consommateur s’apprête à entrer sur le marché3 et que l’Union Européenne lève
progressivement le moratoire4 – moratoire qui date de juin 1999 et qui interdisait
l’introduction de nouveaux événements – sur les PGM (Plantes Génétiquement Modifiées5),
tous les problèmes sont loin d’être levés en ce qui concerne le développement de cette
technologie agronomique en Europe en général et en France en particulier. Il a fallu peu
d’années aux promoteurs des plantes génétiquement modifiées pour s’apercevoir que le plus
grand obstacle au progrès de cette technologie se situait essentiellement au niveau de
l’opinion générale6, et ce, surtout sur le vieux continent. Aussi, les études sur l’origine du
rejet des PGM par l’opinion publique ne manquent pas. Celles-ci ont permis de produire un
certain nombre d’explications qui rendent compte de l’origine du blocage. Toujours est-il que
les PGM continuent de susciter la défiance et même, ont permis, dans un certain sens, à
d’autres pratiques agricoles de prendre appui sur cette critique pour se développer.
Qu’observe-t-on aujourd’hui ? La technologie s’impose et ses principaux opposants
continuent de protester fortement7. On a trouvé un compromis à ce statu quo dans

2
Un rapport sur la production mondiale annonce qu’une superficie de 67,7 millions d’hectares, a été
cultivée en 2003. Clive James, ISAAA (International Service for the Acquisition of Agribiotech
Applications), Global Status of Commercialized Transgenic Crops. http://www.isaaa.org/, 2004.
3
Matthieu Quiret, « Une nouvelle vague d’OGM d’ici à 5 ans », Les Echos, mardi 4 mai 2004.
4
Marc Mennessier, « L'Europe s'entrouvre aux OGM, Après avoir mis en place un nouveau système
d'étiquetage et de traçabilité, Bruxelles lève le moratoire », Le Figaro, 25 octobre 2003 ; Pierre Avril,
« La Commission européenne va décider officiellement d'autoriser la mise sur le marché européen du
BT 11. Bruxelles va autoriser un maïs transgénique », Le Figaro, 14 mai 2004. Yves Miserey,
« Bruxelles brise le tabou des OGM. La Commission de Bruxelles devrait donner son feu vert pour la
commercialisation d'un maïs génétiquement modifié. » Le Figaro, 19 mai 2004.
5
Nous choisissons d’employer le terme « PGM » pour plante génétiquement modifiée dans notre
exposé, au lieu « d’OGM » et ce, par un souci de précision. En effet, le terme « OGM »(organisme
génétiquement modifié) qui est plus généralement utilisé renvoie à l’ensemble des applications de la
transgenèse. Notre travail ne porte que sur la transgenèse végétale dont les applications servent dans
le domaine agro-alimentaire. Lorsque nous employons le terme « OGM », c’est dans le cadre d’une
citation ou entre guillemets pour signifier l’emploi du terme quand celui-ci est utilisé avec une
connotation négative.
6
Lorsque nous employons des notions comme « consommateurs », « opinion publique » ou « grand
public », c’est toujours en conservant à l’esprit les résultats des études sociologiques qui ont été faites
à ce sujet. Cependant, nous avons parfaitement conscience du caractère systématique de ces
expressions. En effet, certaines études ont montré que les opinions sur les PGM variaient en fonction
des individus, surtout lorsqu’on les interroge en particulier. Aussi, notre objectif n’est pas de
déterminer ce que pense l’opinion publique (ce travail a déjà été fait), mais de comprendre ce qui
dans la technologie a fait problème. Autrement dit, notre question est « qu’est-ce qui fait que la
transgenèse végétale est devenue une source de problème, aussi bien pour les experts que pour les
non-experts ? » Il s’agit donc plus d’étudier la technologie en soi que les réactions de l’opinion
publique par rapport à la technologie.
7
Répondant à la question « Les Français ont-ils peur des OGM ? », Pierre-Benoît Joly affirme : « Non,

8
l’établissement de procédures de traçabilité et d’étiquetage. Si on ne peut que se féliciter
dans les deux camps d’un tel progrès - en effet, ceux qui croient fermement en la vertu des
PGM considèrent ces directives comme un label qui permettra à terme, c’est-à-dire, lorsque
les PGM présenteront des avantages directs pour le public de distinguer un avantage lorsque
celui-ci sera clairement perçu - et pour les consommateurs prudents ou les farouches
opposants, cette décision devrait permettre de clarifier une situation et être source d’un
regain de confiance. Il ne s’agit pourtant là que de demi-mesures et on peut penser
qu’aucune des deux parties ne sera satisfaite sans que l’on ait une véritable compréhension
de ce que sont les PGM et la transgenèse végétale.

En disant cela, nous ne tentons pas de remettre au goût du jour la thèse selon
laquelle un individu doit comprendre la technologie pour l’accepter ; s’il y a sans doute là une
part de vérité, il nous paraît plus important de dévoiler les présupposés idéologiques qui ont
joué le rôle d’un frein au dialogue aussi bien au sein de la communauté scientifique qu’entre
les industriels et les consommateurs. Or comment expliquer le fait que les PGM aient
cristallisé à elles seules autant de problèmes et soient devenues une source de conflits aux
frontières de la politique agricole, des mouvements environnementalistes, de la dynamique
industrielle et du marché de la grande distribution ? Pour cela, il est nécessaire de retourner
à l’analyse de la technologie en elle-même et à la définition du statut d’une plante
génétiquement modifiée. Car trop souvent on a réduit le débat à une querelle politique et on
a utilisé les PGM comme le prétexte à un autre débat. Si les scientifiques, les institutions et
les industriels, à la suite de quelques mésaventures, ont bien compris qu’une technologie ne
pouvait s’imposer indépendamment de la volonté du plus grand nombre et qu’il fallait en
passer par un débat, il est également nécessaire de clarifier la position des opposants à la
technologie. En effet, d’un point de vue naïf, on peut s’étonner du fait qu’une technologie qui
est présentée par certains spécialistes comme une véritable révolution ne réussisse pas à
s’imposer8, alors que, comparativement aux autres technologies, elle ne semble pas

aucune enquête ne le montre. Ce qui est très particulier, c'est le fait que les OGM ont cristallisé toute
une série de nouvelles questions sur la gestion des pratiques agricoles. En fait, le débat déborde la
stricte problématique des OGM : Quel projet pour l'agriculture et l'alimentation françaises ? Quelles
sont les implications des brevets ? En même temps, le débat porte sur l'organisation de l'expertise et
sur les politiques de recherche. L'importance de ces thèmes est liée à la place des organisations
altermondialistes, notamment la Confédération paysanne et Attac. Depuis 2001, ces organisations
mènent des campagnes de destruction des essais au champ, ce qui provoque de fortes réactions
d'une partie des scientifiques. De nombreux maires de communes rurales ont pris des arrêtés
d'interdiction des essais, eux-mêmes relayés par certains conseils régionaux. » Pierre-Benoît Joly,
chercheur à l'Inra, « La méfiance française décryptée par un sociologue », propos recueillis par Yves
Miserey, le Figaro, 19 mai 2004.
8
« L'éventuelle autorisation du "Bt-11" par la Commission après l'échec des Etats à s'entendre
provoque une polémique » le Monde du 13.05.04.

9
présenter ni plus ni moins de danger. Ne pratique-t-on pas à son propos trop souvent
l’amalgame ?

En effet, dans un numéro daté du mois de juillet 1999, le Monde Diplomatique offre
sa première de couverture ainsi qu’une pleine page intérieure à François Dufour, agriculteur
et porte-parole de la Confédération Paysanne. A la lecture du titre : « Dioxine, ‘vache folle’,
OGM, Les savants fous de l’agro-alimentaire », les PGM subissent une lourde charge: « La fin
du millénaire voit monter une ‘grande peur’ inattendue : celle de la nourriture quotidienne.
De la ‘vache folle’ au poulet à la dioxine, en passant par le bœuf aux hormones, le soja
transgénique, les farines au jus de cadavre données aux animaux de boucherie ou aux
poissons d’élevage, l’eau minérale et le coca-cola contaminés, la liste s’allonge des produits
de consommation frelatés. Un fil rouge relie ces dérives : la poursuite maximale du profit par
les firmes géantes de l’agro-alimentaire qui sont en train de transformer l’agriculture en une
industrie où le paysan n’a plus sa place. »9 Ces quelques lignes propagent la confusion : les
PGM sont présentées au même niveau que toutes les autres crises de l’agro-alimentaire,
elles ont été inventées par des scientifiques irresponsables et leur application a été
développée par des industriels cupides et sans foi, ni loi. L’auteur les met au même niveau
que les autres crises alimentaires qui ont secoué la société. Il faut donc que l’a priori général
de la nocivité de la technologie soit largement répandu pour qu’un tel éditorial paraisse à la
une d’un journal aussi représentatif. Mais on l’aura compris, il s’agit ici d’une tribune
politique.

Aujourd’hui, l’opinion selon laquelle « la présence de PGM sur le marché est une
source de problèmes et d’inconvénients» semble bien ancrée dans les mœurs et la chasse
aux « OGM » est ouverte. On est passé de la question « les PGM sont-ils une source de
risques ?» (question à laquelle on n’a toujours pas donné de véritable réponse) à la question
« comment faire pour les ostraciser?» Ainsi, en France, le magazine Que choisir ? du mois de
juin 2002 révèle au consommateur prudent qu’on lui « cache les OGM » et que sur « 80
produits analysés, 16 sont positifs »10.
Sur quels arguments l’opinion défavorable aux applications de la transgenèse
végétale11 se fonde-t-elle ? Comment expliquer que les PGM qui, depuis 20 années

9
François Dufour, « Dioxine, « Vache Folle », OGM, les savants fous de l’agroalimentaire », Le Monde
Diplomatique, Juillet 1999, p.1.
10
« Les OGM cachés », magazine Que Choisir ?, n°394, juin 2002.
11
Dans le livre les Biotechnologies en débat , on trouve les résultats d’un sondage effectué au cours de
l’hiver 2000/2001 ; à la question encourageriez-vous la modification génétique d’un fruit ou d’un
légume pour qu’il ait meilleur goût, seul 2% de la population interrogée est tout à fait favorable alors
que 57% est défavorable. Les Biotechnologies en débat, pour une démocratie scientifique, Editions
Balland, Paris 2002, p.126

10
maintenant, sont présentées à grand renfort de moyens par les scientifiques et les
industriels, comme la solution à moyen terme pour résoudre le problème de « la faim dans le
monde », n’aient pas réussi à séduire et voient naître chaque jour un plus grand nombre de
détracteurs ? Comment expliquer le fait que cette technologie qui a révolutionné l’histoire de
l’agronomie et a fêté ses 20 ans en 200312 reste toujours présentée comme une régression ?

Même si de nombreuses explications ont déjà été proposées, cette situation nous a paru
surprenante pour les raisons suivantes13 :
- En France, on ne peut pas dire que le public ait été exposé directement aux PGM. Par
exemple, le consommateur n’est quasiment jamais en contact avec des légumes
génétiquement modifiés14. On ne trouve pas de tomates transgéniques sur les
étalages de la grande distribution. En ce qui concerne les agriculteurs maintenant, un
moratoire15 a suspendu la dissémination à grande échelle des plantes génétiquement
modifiées et ils continuent d’avoir principalement recours aux semences issues de la
sélection classique.
- Les seuls PGM qui sont cultivés sur le sol français le sont à titre expérimental et les
industriels doivent en référer à la Commission du Génie Biomoléculaire16. En outre, La
procédure veut que tous les essais réalisés en plein champ soient décidés après un
examen minutieux du dossier présenté par le pétitionnaire, que celui-ci soit une
entreprise privée ou appartienne au secteur public.
- Si quelques citoyens peuvent connaître un proche ou l’ami d’un proche qui a été
atteint par la version de la maladie de Creutzfeldt-Jakob dont il a été constaté qu'elle
était similaire à l'ESB, ou encore avoir contracté le VIH à la suite d’une transfusion
sanguine… personne ne peut affirmer qu’il connaît un proche qui présenterait des

12
Si une longue aventure a précédé la naissance de la toute première plante transgénique, on peut
dater celle-ci à l’année 1983, suite aux travaux de l’équipe belge de Marc Van Montagu et de l’équipe
américaine de Marie Del Chilton.
13
Ces remarques préliminaires ont pour but de retracer l’étonnement qui a été à l’origine de notre
travail.
14
En Angleterre, la société Zeneca a introduit sur le marché une purée à base de tomates
génétiquement modifiées qui a connu un succès non négligeable pendant un certain temps ; cette
tomate n’est plus commercialisée actuellement.
15
C’est en juin 1999, que l’Union Européenne a décidé de l’application d’un moratoire concernant la
production de PGM sur le sol européen.
16
En 2000, 62 dossiers de plantes ont donné lieu à des mises en culture dans environ 125 communes.
Rapport 2000 de la CGB, La documentation française.

11
symptômes à la suite de l’ingestion de maïs transgénique. En d’autres mots, on n’a
pas encore détecté de « maladie des OGM »17.
- On peut supposer que cette « réaction négative» a pour origine une attitude
prudente fondée sur le manque de recul (absence d’expérience spatio-temporelle en
plein champ ou sur les étalages) ; pourtant il est toujours possible de s’instruire des
résultats qui ont été obtenus outre-Atlantique où l’on cultive désormais les plantes
génétiquement modifiées à grande échelle et ce, depuis maintenant presque 10
ans18.
- Si l’on considère le cas particulier des Etats-Unis, où consommateurs et agriculteurs
sont exposés de manière directe aux plantes génétiquement modifiées, alors, on
constate que l’attitude réfractaire a mis beaucoup plus de temps à émerger et ne
s’exprime pas de la même façon19. En outre, s’il est vrai que pour comparer on doit
tenir compte des différences socioculturelles, il ne faut pas cependant oublier qu’un
pays s’est trouvé directement aux contacts des PGM alors que l’autre n’en a fait
qu’une expérience indirecte. Dans les deux cas, une fois de plus, le point commun est
l’absence de détection d’accident notoire qui aurait pu entraîner des dommages pour
la santé, voire l’existence des individus.

Il est vrai que le consommateur français peut avoir le sentiment d’être soumis aux PGM
indépendamment de sa volonté par l’intermédiaire des animaux nourris aux céréales ou des
20
produits transformés importés des Etats-Unis ou des autres pays producteurs de PGM . On

17
Nous ne cherchons pas ici des arguments pour démontrer l’absence de risque des PGM. En effet,
comme chacun, nous nous rangeons derrière l’argument selon lequel « l’absence de preuve n’est pas
une preuve d’absence ». On ne peut pas présumer de l’existence de risques potentiels et le principe
de précaution doit être appliqué. Cependant, ce que nous observons aujourd’hui, c’est que, alors qu’il
y a effectivement « absence de preuve » (ici, absence d’accident), le sujet des PGM est présenté dans
les médias sur un ton catastrophiste similaire à celui des crises alimentaires où il y a eu effectivement
« accident », donc preuve.
18
Concernant, par exemple, les seules plantes résistantes aux herbicides, un rapport édité par les
services de recherche économique de l’USDA, nous apprend que la surface cultivée de soja
génétiquement modifié est passée de 17 % en 1997 à 68 % en 2001. Adoption of Bioengineered
Crops / AER-810 Economic Research, Service/USDA. 2001
19
Pierre-Benoit Joly, Gérald Assouline, Dominique Kréziak, Juliette Lemarié, Claire Marris, Alexis Roy,
INRA Grenoble, Collectif sur les risques, la décision et L’expertise (CRIDE), chapitre « le face à face
Etats-Unis Europe », in L’innovation Controversée : « Le Débat Public Sur Les OGM en France »
Rapport Janvier 2000, p.161 ; et aussi, « Analyse économique du développement des cultures à base
d'organismes génétiquement modifiés aux Etats-Unis », Avril 2001.
20
Ainsi comme le résume Claude Fischler dans une intervention : « Si en plus de subir un risque qu’on
vous impose, vous prenez conscience ou vous pensez qu’il profite à quelqu’un et pas à vous, vous
êtes évidemment dans une situation beaucoup plus mobilisatrice que si le risque est « gratuit » pour
tout le monde. Arrivé à ce point, les gens pensent toujours aux Ogm… Avec un risque dont on ne
connaît pas l’importance, qui vous est imposé parce que vous n’avez aucun contrôle sur ce que vous
allez absorber et qui, en plus, profite à d’autres plutôt qu’à vous. Il n’y a même aucune promesse pour

12
comprendra aussi que, à la suite des nombreuses affaires qui ont été mises en exergue, l’on
considère comme un véritable problème l’absence d’étiquetage d’un produit supposé
dangereux. L’absence de choix et le manque d’information sur la transgenèse végétale
peuvent être perçus comme un double obstacle à la consommation. Si on ajoute à cela le
manque de confiance et l’absence des citoyens dans les instances décisionnelles, alors on
comprendra la frustration et la méfiance des consommateurs21.
A la suite de ces remarques qui, rappelons-le, ont pour objectif d’exposer l’étonnement
qui se trouve à l’origine de notre travail, une question reste en suspens :

« Comment, expliquer que les campagnes de communication d’envergure qui ont été mises
en œuvre par les promoteurs de la transgenèse végétale, ainsi que les prises de positions
officielles des institutions gouvernementales ou internationales qui sont venues appuyer
cette innovation, soient restées sans effet sur l’opinion publique ? Comment expliquer que le
message entièrement positif que véhiculait la mise sur le marché des PGM soit passé
inaperçu, voire, ait été spontanément dénoncé comme une opération de marketing22 ?
Comment expliquer cette réaction négative par rapport à une nouvelle technologie dont on
imagine de manière un peu trop exclusive, les risques et ignore entièrement les infinies
potentialités ? Comment expliquer, l’absence d’unanimité au sein même de la communauté
scientifique ? Pourquoi, enfin, la transgenèse végétale est-elle devenue un catalyseur de
problèmes ?»

De nombreux travaux ont fourni des explications pertinentes sur le problème de la


réaction du public face aux PGM. Aussi, les études financées par les institutions ou les
industriels ne manquent pas23. Or on constate généralement deux types d’explication.

le consommateur. On ne vous dit même pas que ça va être moins cher ou meilleur. Mais :« Bouffez,
nous ferons le reste. » in « Quand les crises alimentaires réveillent les utopies », 6e Université d’été
de l’innovation rurale Jazz In Marciac, Actes des journées du 9 et 10 août 2000 , sur
http://www.agrobiosciences.org/
21
Ces thèses sont celles qui sont défendues par la plupart des études sociologiques qui ont eu lieu sur
le sujet (PABE, INRA-Stepe, Gaskell & al., Cheveigne…). Le public s’est senti exclu du débat ; il a
perdu confiance dans les institutions.
22
C’est le cas par exemple pour le riz doré ; en effet dès l’annonce de la mise à disposition prochaine
pour les agriculteurs des PVD de cette céréale génétiquement enrichie en vitamine A, les promoteurs
de la technologie et les firmes qui les soutenaient se sont vues immédiatement accusés de vouloir
utiliser cette invention pour, c’est le cas de le dire, « redorer » leur image de marque auprès des
consommateurs occidentaux.
23
Au niveau européen les 3 principaux projets sont « Science et Gouvernance », « le PABE »
(Perceptions Publiques des Biotechnologies Agricoles en Europe) et « l’Eurobaromètre ». Le premier
est essentiellement financé par l’INRA et fait intervenir tout un réseau de partenaires internationaux ;
le second, est financé par la Commission Européenne dans le cadre des programmes de recherche
FAIR (agriculture et pêche) et ELSA (dimensions éthiques, juridiques et sociales des sciences de la

13
Une première thèse affirme que l’opinion négative sur les PGM a pour origine le
manque d’information, voire la désinformation ; ces lacunes auraient pour conséquence la
crainte et le refus des consommateurs qui ne comprennent pas le principe de la transgenèse
végétale. Ceux qui défendent cette position sont, le plus généralement, des scientifiques ou
des promoteurs du génie génétique. Ils se fondent, le plus souvent, sur les résultats de
sondages tels que ceux de l’eurobaromètre. Cette thèse est soutenue, par exemple, par
Robert Marchant dans un rapport de l’EMBO (European Molecular Biology Organization)24. Le
manque d’information, ou l’information tronquée et déformée serait principalement à
l’origine des craintes. Aussi, pour les scientifiques impliqués dans le débat, il est important
d’accroître la communication vers le public pour que celui-ci ait une meilleure compréhension
des faits25. Cette idée a été largement développée (d’un point de vue non-sociologique) par
le biologiste moléculaire, Philippe Kourilsky. Dans son livre La science en partage, il
commente les prétendus risques que font courir les plantes génétiquement modifiées : « Au
total, on voit difficilement, dit-il, où se trouvent les risques planétaires et les dangers
inquiétants auxquels nous exposeraient les plantes transgéniques. Qu’en raison de leur
caractère innovant elles aient été soumises à une attention critique accrue est parfaitement
normal. Mais on aperçoit mal, et de moins en moins à mesure que les expérimentations
s’accumulent, où résiderait leur nocivité spécifique.»26 Un peu plus loin dans le livre, il
s’interroge sur les notions de risque potentiel et risques avérés, (notions sur lesquelles nous
aurons l’occasion de revenir) : « Que s’est-il produit dans le débat public en Europe qui
explique la dérive que nous constatons sur les biotechnologies ? Tout simplement la
distinction entre les risques potentiels et les risques avérés a été perdue. […] Restent alors le
risque et la dangerosité qui y est associée. »27 La réponse à cette question, d’après l’auteur,
se trouve dans une analyse de la diffusion de l’information scientifique et c’est, en grande
partie, ce travail que nous entreprendrons de faire dans cette thèse. Pour Kourilsky, la
désinformation médiatique joue un rôle fondamental dans la formation d’une opinion anti-
OGM majoritaire. Beaucoup de scientifiques sont persuadés qu’un manque d’information du
grand public a joué en la défaveur de la transgenèse végétale. C’est parce qu’ils ne

vie) ; le projet a débuté en juin 1998 pour une durée de deux ans. L’Eurobaromètre enfin, est un
sondage d’opinion géré par l’INRA Europe et l’ECOSA.
24
Robert Marchant, « From the test tube to the table », EMBO reports vol.21 no.51 , 2001,
http://embojournal.npgjournals.com/
25
« As the debate over GM crops and products has intensified, many scientists have become involved
in increasing the public understanding of genetic manipulation. These initiatives are based on a ‘deficit
model’, which assumes that if public knew more about GM science, it would be more supportive of the
technology. » Ibid.
26
Philippe Kourilsky, La science en partage, éditions Odile Jacob, 1998, p.57
27
Kourilsky, Ibid., p.64

14
comprendraient pas le mécanisme de ce qui se passe et se trouveraient dans l’incapacité de
se représenter ce que peut être une plante génétiquement modifiée, que les consommateurs
auraient peur de cette nouvelle technologie.

Pourtant cette thèse, avec tous ses présupposés (suprématie et infaillibilité du modèle
scientifique, ignorance du public, absence de prise en compte des revendications, absence
d’esprit critique par rapport aux médias…) semble insuffisante pour expliquer les réactions
du public. Les résultats d’une étude de science sociale financée par l’Union Européenne sur
le comportement des individus prétend démontrer son incohérence28. D’après les sociologues
qui se trouvent à l’origine de ces enquêtes qui ont été menées en Angleterre, en France, en
Allemagne, en Espagne et en Italie, non pas sous forme de sondage d’opinion, à la manière
de l’eurobaromètre, mais à l’aide de groupes de discussion sur plusieurs thèmes déterminés
(focus group), l’idée selon laquelle le public manque d’informations scientifiques est un
mythe soutenu par les acteurs de la technologie (stakeholders). Les enquêtes auraient bien
décelé une ignorance du public, mais celle-ci serait accompagnée d’une conscience de cette
ignorance ; aussi, dans ce cas, on ne pourrait pas parler de fausse croyance sur cette
technologie. Au contraire, une étude réalisée par Gaskell et al. aurait démontré qu’une
meilleure connaissance de cette technologie rendrait les gens plus sceptiques29. Après avoir
déconstruit ainsi plusieurs mythes (11 en tout), le groupe affirme que l’abandon de ces
fausses interprétations et leur substitution par une meilleure compréhension des véritables
raisons qui font que le public reste généralement insatisfait par rapport à la manière dont les
PGM ont été introduites sur le marché (à quoi ça sert, à qui ça profite, pourquoi n’avons-
nous pas été mieux informés, est-ce que les risques ont suffisamment été estimés… ?)
permettraient aux promoteurs de ces nouvelles technologies de mieux gérer la situation,

28
Final Report of the PABE research project, Public Perceptions of Agricultural Biotechnologies in
Europe, funded by the Commission of European Communities, Contract number: FAIR CT98-3844
(DG12 - SSMI), December 2001
29
« Indeed, understanding the nature of genetic modification, although varied between individuals
and countries, was often rather limited. In particular, participants tended to be unsure about the
technical distinction between conventional breeding methods and recombinant DNA techniques. But
this would be better described as a lack of knowledge, rather than firmly held false beliefs about this
technology. Participants were conscious of this technical ignorance, and admitted it readily. More
importantly, the principal concerns expressed about GMOs were not based on erroneous information
and would, therefore, not be addressed by more science education. Thus, even if we could wave a
magic wand and create a world tomorrow where all citizens knew that all tomatoes contain genes, the
basic questions (in sidebar) would remain unanswered, and the controversy would be unlikely to
abate. Indeed, there is evidence that more knowledge about GMOs makes people more sceptical or
polarised, not less (Martin and Tait, 1992; Gaskell et al., 1998). » Marris Claire, « Public views on
GMOs: deconstructing the myths - Stakeholders in the GMO debate often describe public opinion as
irrational. But do they really understand the public? », 08/13/2001, source www.bioscope.org

15
aussi, il serait plus judicieux que ceux-ci entreprennent de changer la façon dont ils agissent
que de vouloir « rationaliser l’opinion publique »30.

On le voit, cette explication, contrairement à la précédente, a le mérite de prendre en


compte des considérations autres que l’ignorance du public. En donnant des raisons
extérieures au contenu du sujet, à savoir, ‘la possibilité d’exprimer son avis sur une
innovation sans en connaître le détail’, elle permet d’élargir le débat et dévoile un
dysfonctionnement du processus de validation de l’innovation scientifique et technique. Le
fait que l’on n’ait pas demandé l’avis des individus pour introduire les PGM dans la chaîne
alimentaire pourrait déjà apparaître comme une faute en soi. Cette explication remet en
cause les présupposés de l’expertise. Mais alors que la première se recentre uniquement sur
la problématique de la compréhension de la transgenèse végétale sans voir les éventuelles
revendications du public, l’explication du PABE ne tient nullement compte de la spécificité de
la transgenèse végétale. Cela paraît évident, puisqu’elle légitime des opinions fondées sur
une connaissance incomplète du sujet. Aussi, s’il est légitime de reprocher aux promoteurs
des PGM de ne pas avoir pris en compte l’intérêt des consommateurs, cela n’implique pas, a
contrario, que l’on donne une valeur absolue à des perceptions subjectives (en ce sens
qu’elles s’appuient sur des présupposés et n’ont pas une pleine connaissance de l’objet
qu’elles jugent), quel que soit l’argument sur lequel elles se fondent.
Si chacune des deux thèses précédemment évoquées rend compte des réactions
suscitées par les PGM, elles n’expliquent pas les raisons profondes du problème. Il paraît
donc nécessaire d’aller encore plus avant en recherchant ce qui, dans la technologie en elle-
même, a fait qu’elle est devenue une source de problème.
Tout d’abord, il est important de remarquer que la controverse ne trouve pas son
origine au sein du « public inculte », mais au cœur de la sphère de l’expertise scientifique.
En effet, il faut remonter à 1974 et à la conférence d’Asilomar pour retrouver l’origine de la
première controverse scientifique sur le génie génétique. La dispute est donc née en même
temps que la technologie. Concernant ces querelles, il est important de noter au passage
qu’elles n’opposent pas seulement des représentants de disciplines distinctes : si l’on trouve

30
« It is obvious that public opinion has had a significant impact on the development and marketing
of GMOs in Europe. At the same time, the current situation does not fully satisfy any of the
stakeholders. Our research suggests that one reason for this situation is not a lack of public
understanding of the science but rather policies that continue to be based largely on erroneous beliefs
about 'the public'. Clearly, there is a mismatch between the way in which institutions comprehend
public perceptions, and the attitudes expressed by the participants in our focus groups. Exploring this
apparent discrepancy is important, because new policies and strategies to introduce GMOs-even if
they are innovative and honestly seek to integrate public views-are prone to failure if they continue to
be based upon these 'myths'. » Ibid.

16
de nombreux opposants dans les matières qui n’incluent pas forcément la biologie
moléculaire (le cas du botaniste Jean-Marie Pelt est, de ce point de vue, édifiant31), ce n’est
pas toujours la règle, et de nombreux biologistes moléculaires sont de virulents opposants
aux plantes génétiquement modifiées. L’étude de la controverse scientifique doit précéder
celle de la polémique au sein de la sphère publique. Or, on constate d’emblée qu’il ne s’agit
pas d’une discorde « purement scientifique », en ce sens qu’ici, le débat n’a pas pour objectif
de remettre en cause une théorie, ou des résultats32, mais, le plus souvent, l’interprétation
qui est donnée de ces résultats. Il ne s’agit pas non plus d’une querelle politique : en effet,
on ne conteste pas l’usage qui est fait d’une technologie - selon l’adage que toute
technologie est bonne en elle-même, seule l’application que l’on en fait peut être bonne ou
mauvaise – mais c’est bien la technologie en elle-même qui est directement considérée par
certains experts contestataires, comme mauvaise, et non son application33. C’est donc
seulement après avoir analysé les raisons qui font que certains scientifiques contestent ce
que d’autres affirment que nous pourrons mieux comprendre les opinions qui courent au sein
des non-initiés.
Ensuite, contre la thèse des sciences sociales qui affirme que l’esprit critique des
consommateurs à l’égard des PGM est autonome et possède une valeur indépendamment du
fait qu’il ne se fonde pas sur une connaissance « objective » et scientifique, nous soutenons
que cette théorie n’est vraie, que dans la mesure où l’on admet que les consommateurs ont
été beaucoup plus réceptifs aux arguments anti-PGM relayés par les médias, que par les
campagnes de communication orchestrées par les industriels et les institutions qui cherchent
à promouvoir les PGM sur le marché. Autrement dit, lorsque le public s’oppose aux PGM, il
adhère à un système de pensée que les médias ont largement relayé. Ce qui signifie qu’il se
reconnaît moins facilement dans les valeurs que mettent en avant les promoteurs des PGM,
que dans celles que promeuvent leurs détracteurs.
Du point de vue d’une stratégie de communication, il sera intéressant de voir
comment un message positif (la promesse d’une nouvelle révolution verte) s’est laissé
terrasser par l’esprit critique (la menace d’une catastrophe écologique). Pour cela, il faudra
prendre en compte le rôle que la perception du risque a pu jouer. D’une étude sur l’aspect

31
Lors de ses prises de positions contre les PGM, le botaniste ne cache jamais le fait que, depuis
l’arrivée du génie génétique sur le devant de la scène, la matière qu’il enseigne est totalement passée
d’intérêt aussi bien pour les étudiants que pour l’administration qui distribue les crédits de recherche.
Information recueillie oralement lors d’une conférence donnée à l’occasion d’un forum organisé par
l’Institut Européen d’Ecologie en Décembre 2001.
32
Cela peut cependant arriver comme on le verra dans le cas de l’affaire Pusztaï.
33
Ainsi, dans la sphère des scientifiques français, il y a actuellement deux pétitions qui circulent, une
pro et une anti-PGM.

17
communicationnel du sujet, on passera donc, tout naturellement, à une analyse des valeurs
en présence dans le débat.
Après avoir tenté de démontrer le caractère idéologique du débat sur les PGM, qu’il
s’agisse des experts ou des non-initiés, en ce sens que, très souvent, pour les premiers, ce
sont des a priori et des prises de positions systématiques qui déterminent l’évaluation des
risques, alors que pour les seconds, ce sont des arguments externes à la technologie qui
motivent une certaine méfiance et les critiques exacerbés, on tentera d’analyser les
idéologies en présence. Ce travail nous permettra donc de découvrir ce qui dans la
technologie fait qu’elle est devenue une source de problèmes : l’objectif étant de dévoiler la
véritable nature de la technologie pour dissiper les problèmes.
A la source des disputes, on trouvera donc une véritable querelle philosophique sur
les notions de « technologie » et de « nature ». Aussi on essayera de démontrer comment
en inaugurant un rapport « technologie-nature » inédit dans le domaine agro-alimentaire, la
transgenèse végétale s’est retrouvée sur le devant de la scène. En ouvrant un monde de
possibles encore inexplorés la transgenèse végétale pose un double problème à ses
promoteurs et à ses détracteurs : «Les pratiques agricoles issues des biotechnologies sont-
elles un mode de production qui s’éloigne de l’idée de nature et par conséquent ne peuvent
répondre à certains critère de qualité ? » et « les plantes génétiquement modifiées doivent-
elles être considérées comme des êtres ‘contre-nature’ et si oui, qu’est-ce que cela
signifie ? » Il s’agit donc de juger les biotechnologies d’une part, et de définir les êtres dont
elles se trouvent à l’origine d’autre-part.

C’est en suivant le fil de ces interrogations que nous avons mené une enquête
interdisciplinaire dont le premier aspect propose un enracinement du débat au niveau
historique et actuel : Quelle place la transgenèse végétale occupe-t-elle dans le courant des
biotechnologies et en quoi la controverse scientifique sur les PGM se rattache-t-elle au
processus qui est né à Asilomar ? Ensuite en quoi la polémique sur les PGM se distingue de
la crise de la vache-folle ?
Le deuxième aspect, quant à lui, présente une étude détaillée de la controverse au
sein de la communauté des experts (scientifiques et techniques, socio-économiques34). Nous
avons sélectionné certaines controverses qui nous ont paru fondamentales en les classant en
fonction du principe d’équivalence en substance, du principe de précaution et du calcul de la

34
Nous avons laissé de côté l’expertise juridique et politique pour nous concentrer sur l’aspect
technologique du sujet ; en effet nous considérons que, contrairement aux deux premiers domaines
qui ont fait l’objet de suffisamment d’études, le second a fait l’objet de beaucoup moins d’études.

18
balance risque-bénéfice. Pour cela, on a eu recours à des articles issus de la recherche
fondamentale, des articles de synthèses, des rapports, mais aussi, des textes de
vulgarisation scientifiques, en Europe, aux Etats-Unis et dans les PVD.
Le troisième aspect porte sur la polémique publique des PGM sur le territoire français
essentiellement. On a étudié cette polémique sur 3 niveaux : celui des enquêtes d’opinions,
celui des médias et celui des acteurs directement impliqués dans la controverse (industriels
et ONG).
Le quatrième aspect, enfin, est une étude philosophique des courants de pensée
impliqués dans le débat et propose une réflexion sur le rapport «technologie-nature » tel que
l’implique la transgenèse végétale.
La méthode interdisciplinaire employée nous permet d’avoir une vision synthétique
d’un problème qui est très souvent traité de manière compartimentée. Ainsi, certaines
réflexions menées par les scientifiques se contentent d’opposer l’aspect rationnel de la
science dite « orthodoxe » et l’aspect « subjectif de l’opinion ». Certaines études
sociologiques, quant à elles, ne voient que les prises de positions des acteurs sans regarder
l’objet sur lequel elles portent. En abordant les aspects historiques, épistémologiques,
médiatiques et axiologiques de la querelle des plantes génétiquement modifiées, nous
souhaitons démontrer comment un problème épistémologique donne lieu à un problème de
société puis à un problème de communication et finalement à un problème de philosophie
des valeurs. Aussi, nous pensons qu’aujourd’hui le dialogue est devenu impossible parce que
les mots utilisés par les uns et les autres ne recouvrent pas les mêmes choses et que le
nouveau rapport technologie-nature instauré par les PGM n’a ni été présenté, ni été compris
à sa juste mesure. Une tentative de caractérisation de celui-ci devrait permettre de rétablir le
dialogue entre les différents protagonistes qui pourraient s’opposer sur la représentation
même d’une technologie et de ses applications possibles, plutôt que de l’utiliser, à la manière
de certains, comme un prétexte pour un autre débat.

19
2. Des origine de la technologie à la polémique

Lorsque aujourd’hui les médias parlent « d’OGM », ils emploient fréquemment le


terme de « bricolage » ; les scientifiques se « prennent pour Dieu » ou encore, ils jouent les
« apprentis sorciers ». Ces qualificatifs souvent employés de manière péjorative35, reflètent
un certain oubli : celui des hommes de sciences et des progrès qu’ils ont accompli en un peu
moins d’un demi-siècle. Cette année, la transgenèse végétale célèbre son 20ème anniversaire
et ses applications ne cessent de se multiplier et de se diversifier. Pourtant, ce
développement semble aujourd’hui menacé. En rencontrant comme principal obstacle le
faible enthousiasme, pour ne pas dire, la réponse négative des consommateurs et les fortes
protestations des ONG environnementalistes, les industriels se retrouvent dans une situation
délicate, au point que les PGM sont devenues un véritable « problème » qui touche aussi
bien les experts que la société toute entière. Comment situer la transgenèse végétale par
rapport aux autres biotechnologies ? En quoi la controverse qu’elle a soulevée poursuit-elle
le processus entamé à Asilomar et comment distinguer la polémique suscitée par les PGM de
la crise de la vache-folle ? C’est ce que nous souhaitons voir maintenant au cours d’un bref
historique36 qui nous permettra de brosser le tableau dans lequel nous situerons nos études
sur les controverses scientifiques, la polémique médiatique et idéologique.

2.1. De la découverte de l’ADN à ses applications


Depuis la découverte de Crick en 1953 selon lequel « les molécules d’ADN (acide
désoxyribonucléique) et d’ARN (acide ribonucléique) ont une importance fondamentale et
sont, soit le support de l’information génétique, soit les agents permettant l’expression de
cette information»37, les applications technologiques relatives aux découvertes de la
Biochimie structurale des acides nucléiques sont allées bon train. A la base de tous les
développements, on trouve donc l’idée du code génétique et, ce qui sera découvert au milieu
du 20ème siècle, son caractère universel : « Une des découvertes les plus fascinantes de la

35
La connotation du terme « bricolage » dans la presse est souvent dépréciatrice et exprime l’absence
de maîtrise, contrairement à l’emploi qu’en a fait François Jacob pour caractériser le fait que « les
mécanismes évolutifs évolueraient avec l’évolution. L’évolution du bricolage consisterait dans un
passage de la simple duplication des gènes à l’acquisition par les gènes de fonctions nouvelles
séquentiellement activées. » (voir sur ce point, l’Ouvrage de Claude Debru, Le possible et les
biotechnologies, p.p.144-145)
36
Ce chapitre a un but introductif et se propose de resituer la technologie, la controverse et les
polémiques dans leurs contextes. Notre objectif est double : montrer que la transgenèse végétale, en
tant que biotechnologie, s’enracine dans les travaux de recherche fondamentale des sciences du
vivant et comme agro-technologie, elle se distingue des crises alimentaires qui ont frappé les
consommateurs.
37
Gérard Fernand Cuvellier, Biotechnologies, 5ème édition, éditions Tec & Doc, 1999.

20
biologie est le caractère universel du code génétique. C’est la grille de correspondance entre
les triplets (appelés « codons ») et les acides aminés, qui est universellement conservée. Des
bactéries à l’homme, des champignons aux végétaux toute la vie sur Terre est organisée
autour de ce code, toujours le même (à quelques rares exceptions près). Les conséquences
pratiques de cette incroyable conservation sont immenses : une séquence codante
provenant de n’importe quelle espèce, peut être introduite dans n’importe quelle autre
espèce, tout en continuant de coder une protéine déterminée. (…) C’est cette universalité qui
a permis de créer des organismes génétiquement modifiés : faire synthétiser l’hormone de
croissance humaine à une bactérie, fabriquer des vaccins exempts de tout risque de
contamination par des virus ou introduire dans une plante un gène conférant une résistance
à une maladie, rien de tout cela ne serait possible sans ce caractère universel du code
génétique. »38 Or, ce passage de la science fondamentale - qui trouve ses origines
théoriques en 1865 dans le mémoire de Mendel, intitulé « Recherches sur les hybrides
végétaux » – aux applications technologiques, ne s’est pas fait immédiatement. Ainsi,
comme le remarque François Gros dans son ouvrage La Civilisation du gène, « dans la
période qui s’est écoulée entre 1950 et 1970, les objectifs que les sciences de la vie se sont
assignées ont fort rarement embrassé les domaines d’application. A l’exception d’études
tendant à établir un lien entre l’activité thérapeutique de certaines molécules (antibiotiques
ou « analogues » synthétiques de métabolites naturels) et les perturbations qu’elles sont
susceptibles d’entraîner par exemple au niveau de la traduction génétique, on peut dire que
les biologistes moléculaires se sont bien davantage préoccupés des aspects fondamentaux
propres aux vivants que de pharmacologie, de médecine ou d’agriculture.»39 Selon
l’Académicien des Sciences, cette période va être interrompue par 2 événements : la
découverte, à la fin des années 60, de la transcription réverse par Howard Temin à
l’Université du Wisconsin. Le chercheur qui travaillait sur les rétrovirus responsables du
cancer chez certains animaux va remettre en question la thèse selon laquelle « l’information
des gènes ne passe que dans un sens ». La seconde découverte est, cette fois-ci, technique
et non pas théorique : « c’est la découverte des techniques de recombinaison artificielle, plus
connue depuis, sous le nom de génie génétique. Non seulement elle va, à partir de 1973,
redonner une certaine ardeur aux biologistes moléculaires, mais elle va s’avérer d’une
importance socio-historique considérable, ayant en ceci une portée sans doute aussi grande,
dans le public, que l’annonce des premiers succès de Louis Pasteur en 1885 dans le domaine

38
Jean-Gabriel Valey, « La transgenèse végétale : de l’ADN aux protéines », in Les Plantes
génétiquement modifiées, Académie des sciences, rst n°13, éditions Tec & Doc, décembre 2002.
39
François Gros, La civilisation du gène, Hachette, 1989, p.169

21
de la vaccination. (…) Elles seront désormais impliquées dans l’interrogation que pose le
monde présent aux technologies nouvelles et à leur impact sur la société. » Et Gros de
continuer : « A partir du moment où l’on commence à entrevoir les nouvelles possibilités
socio-économiques qu’offrent la génétique, qu’il s’agisse de reproduction humaine, de
diagnostic prénatal mais également du génie génétique et des applications, la société, par
fantasme, par éthique , par intérêt ou par crainte, commence à réaliser que cette poignée de
savants pourrait bien changer demain notre mode de vie, et qu’elle pourrait bien changer de
vie tout court. »40 Ainsi, du point de vue de la science, à la fin des années 1970, les
découvertes fondamentales pour rendre possible la transgenèse avaient été faites. Il ne
restait plus qu’à compléter celles-ci par la mise en place de nouveaux outils pour pouvoir
généraliser les techniques de modifications à l’ensemble des applications.
On citera à titre d’exemples, les enzymes de restriction qui peuvent découper l’ADN ;
les plasmides et les bactériophages qui jouent un rôle de vecteur et acheminent les
fragments ainsi obtenus par les enzymes de restriction jusqu’à l’intérieur des bactéries
hôtes ; les gènes de résistance aux antibiotiques que contiennent ces petits fragments d’ADN
circulaire que sont les plasmides transmis aux bactéries. Cette propriété permet de
sélectionner les bactéries transformées en les étalant sur un milieu de culture gélifié
contenant des antibiotiques, sur lequel elles résistent et prolifèrent. Une autre solution
consiste à fabriquer un phage recombiné en ligaturant un fragment d’ADN d’un phage et le
fragment du gène étranger à insérer, puis il infecte et fait éclater la bactérie où il se
reproduit, et va ensuite infecter les bactéries voisines. On sélectionne ensuite les phages
recombinés capables de coder pour une protéine en les repérant par leur couleur blanche.
Les bactéries sont aussi des outils essentiels, on citera l’exemple d’E.Coli, de même que
l’ADN et l’ARN de synthèse, petites molécules que l’on est capable de synthétiser.
Une fois posés les outils essentiels, il faut inventer les techniques pour les utiliser : on
citera le Southern Blot, technique inventée par Southern en 1975, qui a pour but de trouver
dans un mélange d’enzymes de restriction, les fragments correspondants à un gène donné.
Le clonage, imaginé par David Hogness en 1974, consiste à isoler un fragment d’ADN, à
l’insérer dans un vecteur, et à faire répliquer le tout par une bactérie. Cette technique a pour
but de multiplier les fragments d’origine, on peut ainsi créer des génothèques. On peut aussi
créer des banques d’ADN complémentaire (ADNc) à partir de l’ARN pour éviter de cloner
l’ADN inutile. Enfin, il est possible de copier un ADN particulier sans l’intervention des
bactéries grâce à l’amplification de l’ADN par la réaction en chaîne de la polymérisation
(PCR). Une autre technique consiste à caractériser les gènes en réalisant par exemple une

40
François Gros, Ibid.p.173.

22
carte de restriction en découpant deux à deux l’ADN grâce à des enzymes de restriction, ce
qui permet de comparer les endroits où ont lieu les coupures et de reconnaître l’ADN. Il est
aussi possible de déterminer l’ordre des nucléotides, c’est ce que l’on appelle le séquençage,
cette méthode inventée par Sanger, est aujourd’hui complètement informatisée et réalise
l’opération fastidieuse de séquençage du génome humain. Enfin, la modification des gènes,
ou mutagenèse dirigée a recours le plus souvent à la technique de PCR41.
Ainsi, tous les historiens s’accordent généralement pour faire remonter à 1971 la
première « chimère » issue de la biologie moléculaire avec les travaux du professeur Berg
sur le virus SV40, virus à partir duquel on avait étudié le phénomène de transformation :
« Pour mieux étudier les relations entre les gènes de ce virus et les phénomènes de
transformation, le laboratoire de Berg eut l’idée de couper l’ADN génétique de ce virus et de
le recoller à l’ADN d’un autre virus, bactérien celui-ci (le bactériophage λ) imaginant que la
molécule fabriquée artificiellement, véritable « chimère », pourrait servir à infecter une
bactérie42. On citera également les travaux du biochimiste Stanley Cohen qui a réalisé une
chimère moléculaire à la suite de la fusion artificielle d’un chromosome de la bactérie d’E.Coli
avec celui de l’espèce Salmonella.
A la suite de ces expériences isolées, c’est en 1973 que Berg et Cole, d’une part et
Chang, Helling et Boyer d’autre part, exposeront les principes généraux d’une ingénierie
génétique : « Le principe du génie génétique repose sur le transfert d’un gène étranger dans
une cellule en culture ou dans le tissu (somatique ou germinal) d’un animal ou d’une plante,
de façon à obtenir la manifestation d’une nouvelle propriété liée au gène ainsi transféré. Cela
implique trois opérations : « recombiner », « cloner » et « exprimer ». La recombinaison est
l’opération de soudure artificielle d’un gène à un autre fragment génétique, appelé vecteur,
qui sert à la fois à transporter le gène étranger en question dans la cellule et à permettre sa
reproduction en plusieurs copies. Le clonage est l’opération qui permet, une fois le gène
transféré dans une population de bactéries, d’en assurer la réplication sur une grande échelle
et de l’isoler à partir des bactéries ainsi transformées émanant d’une seule cellule, de façon à
amplifier et à purifier le gène en question. Quant à l’expression, c’est l’opération au cours de
laquelle le gène ‘cloné’ est transféré dans une cellule hôte et fabrique dans cette cellule une
protéine étrangère.»43 Ce sont donc ces 3 manipulations qui se trouvent à la base de toutes
les applications du génie génétique. Aussi, sans elles, il n’aurait jamais été possible de

41
Claudine Guerrin-Marchand, Les Manipulations Génétiques, col. Que sais-je ?, Presses Universitaires
de France. 1997, p.p.39-59.
42
François Gros, Ibid. p.174.
43
Ibid.

23
développer cette technologie dans des domaines aussi diversifiés que l’industrie, la médecine
et l’agroalimentaire. C’est ce que nous allons voir maintenant.

2.1.1. Définition et origine du terme « biotechnologie »


Un vocabulaire important fait aujourd’hui référence au même domaine d’activité
scientifique et technique touchant aux biotechnologies : ‘génie’ ou ‘manipulation génétique’,
‘transgenèse’, ‘transgénose’ ou ‘individu transgénique’, ‘thérapie génique’, ‘ingénierie
moléculaire’, ‘organismes génétiquement modifiés’, pour ne citer que les plus répandus.
L’article « Biotechnology » de l’Encyclopédia Britannica définit la biotechnologie comme
« l’application de l’industrie aux avancées faites dans les techniques et les instruments de
recherches des sciences biologiques. Le développement du champ de la biotechnologie est
intimement lié au développement dans les années 1970 du génie génétique (la modification
dirigée du matériel génétique (…) Les biotechnologies trouvent leurs origines à la suite d’une
prise de décision dans les années 1980 de décréter comme brevetable un micro-organisme
vivant génétiquement modifié.»44 Cette définition concerne essentiellement les
biotechnologies issues du génie génétique et est imprécise sur l’origine du terme ; en effet,
c’est au début du siècle qu’il faut faire remonter l’origine de celui-ci. Ainsi, comme l’a
démontré Robert Bud dans son ouvrage The Uses of Life, c’est en 1917 que le mot
« biotechnologie » a été employé pour la première fois; les biotechnologies, définies comme
une application de l’ingénierie à la biologie, prendraient leurs racines dans la chimie et la
microbiologie du XIXème siècle. A l’origine de ce développement qui mènera jusqu’au génie
génétique, on trouve la « zymotechnologie ». Cette dernière, qui qualifie les procédés
industriels à base de fermentation, trouvera différentes applications dans la chimie
organique, dans l’agriculture, et également dans les activités de brasserie. La
zymotechnologie serait l’ancêtre de la biotechnologie, en ce sens qu’elle est déjà l’application
de principes et de découvertes à la production industrielles de différents produits
alimentaires45. C’est à Chicago en 1917, à la suite du vote de la prohibition, que le « Bureau
de bio-technologie » fut créé par Emil Siebel. Celui-ci avait pour objectif de faire oublier le

44
« The application to industry of advances made in the techniques and instruments of research in
the biological sciences. The growth of the field of biotechnology is closely linked to the development in
the 1970s of genetic engineering (the directed alteration of genetic material) [...] Biotechnology had
its origins in a 1980 decision by the U.S. Supreme Court that "a live human-made microorganism is
patentable matter. » Article « Biotechnology », Encyclopedia Britannica Multimedia/CD-ROM.
45
Robert Bud, The Uses of life, a history of biotechnology, Cambridge University Press pp.6-50.

24
lien qui liait la production d’alcool avec la zymotechnologie46 et s’est développé dans un
premier temps comme le garant d’une marque de fabrique.
Le terme « biotechnologie », quant à lui, est employé pour la première fois par
l’ingénieur agricole hongrois Karl Ereky qui chercha à accroître la production de son pays au
point qu’elle atteigne le niveau du Danemark47. Il s’est illustré par la volonté de créer une
véritable industrie du porc ; ses motivations avaient pour origine le constat de l’aspect
primitif de l’agriculture de son pays. Selon Bud l’emploi du terme biotechnologie était sous-
tendu par une véritable approche scientifique de l’élevage et une industrialisation du vivant48.
Avant l’apparition du génie génétique dans les années 1970, les « biotechnologies », définies
comme une application de l’ingénierie à la biologie avaient déjà eu l’occasion de s’illustrer.
Ainsi, avant l’introduction de la génomique, les biotechnologies peuvent être vues comme
une accumulation d’applications ayant pour objectif d’apporter de nouvelles qualités à la
« matière brute », ce dans un souci de production49.
Il est important de remarquer que le terme « biotechnologie » recouvre toutes les
technologies qui appliquent des procédés industriels au vivant. C’est dans ce mouvement
que s’inscrira le génie génétique au début des années 80. Comment cette « ambition » des
biotechnologies a-t-elle été reprise par le génie génétique ? C’est ce que nous allons voir
maintenant en définissant 3 catégories générales d’applications.

2.1.2. Le génie génétique appliqué aux micro-organismes


D’après l’article « Génie génétique » de l’ouvrage de R.Scriban, les auteurs constatent que
« L’amélioration génétique des micro-organismes avec des objectifs industriels a été négligée
pendant longtemps. La naissance des méthodes d’ingénierie génétique a provoqué un élan
indéniable dans ce domaine. La sélection d’un micro-organisme peut se faire dans le but

46
« At first Emil Siebel (1884-1939) established a consultancy under his own name. Then apparently
fairly quickly, his school acquired a title slightly different from that of his father’s – rather than
Zymotechnic Institute, he called his the Bureau of Bio-Technology. The dilution of the brewing
reference, implicit in the term ‘zymotechnology’ was doubtless wise in the era of Prohibition, and
Siebel boasted of his good relations with Federal inspectors. » Ibid., p.31.
47
« Nonetheless, the key source of the word ‘biotechnology’ was not in the United States or even in
Britain, but in Hungary. Its progenitor was a hungarian agricultural engineer, Karl Erecky, seeking to
transform its country in the equivalent of southern Danemark. », Ibid., p.32
48
« The difference between an industrial and a peasant approach to pig rearing, he reflected, lay not
in his use of electrical pumps and automated feeding. It lays instead in the underlying scientific
approach which Ereky labelled ‘Biotechnologie’. To him the pig was a machine, converting carrefully
calculated amounts of input into meat output. Indeed, he described the pig as a ‘Biotechnologische
Arbeitsmachine. »Ibid., p.34.
49
« The history of biotechnology, conceived as a descendent of zymotechnology, can be seen to have
evolved triumphantly in the 1970s. In principle, biological processing was seen as the means for
converting low-value locally produced raw materials into high value products, superseding older,
cruder, more wasteful methods of manufacture. »Ibid, p.162.

25
d’une étude théorique ou d’une application industrielle. Dans ce dernier cas, l’objectif est
l’obtention d’une souche présentant un intérêt pratique et une rentabilité maximale ; ceci
n’est pas forcément obligatoire dans le premier cas. »50 Ainsi comme le rappelle Philippe
Kourilsky dans son ouvrage Les artisans de l’hérédité51, les toutes premières possibilités
entrevues de transposer les résultats obtenus en laboratoire de manière industrielle se sont
concrétisées avec la mise en place « d’usines du vivant », capables de produire d’une
manière rentable ce qui ne l’était pas en laboratoire: « Le premier succès marquant fut la
construction, en 1977, d’une souche d’E.Coli produisant de la somatostatine, petite hormone
animale de 14 acides aminés dont Guillemin et son équipe avaient réussi à isoler quelques
milligrammes à partir de milliers de cerveaux de moutons. La séquence des 14 acides aminés
avait été déterminée et Guillemin reçu le prix Nobel en partie pour ce travail. A l’aide du code
génétique, il était facile de déduire une séquence de 42 (=3x14) bases d’ADN codant pour
cette hormone. Il était moins facile à l’époque, d’en faire la synthèse chimique, petit exploit
réalisé, en Californie, par Itakura et ses collaborateurs, ce qui permit à l’équipe de H. Boyer
de fusionner ce petit segment d’ADN synthétique à l’extrémité d’un gène d’E.Coli. Ainsi fut
construite une souche qui synthétisait une protéine bactérienne portant à une extrémité les
14 acides aminés de la somatostatine. Habilement, un acide aminé « fragile » avait été
introduit à la jonction, de sorte qu’un traitement chimique permettait de libérer les 14 acides
aminés terminaux et de restituer l’hormone fonctionnelle. Ces travaux ne reçurent pas de
suite industrielle directe. Le détour génétique était éblouissant de virtuosité, mais il était
moins onéreux de réaliser la synthèse chimique de l’hormone à partir des acides aminés que
de fermenter de grands volumes de bactéries, dont la somatostatine n’était extraite in fine
qu’avec quelques difficultés.»52 La possibilité de synthétiser l’hormone à partir d’acides
aminés s’est donc avérée être une solution plus rentable que la fermentation de grande
quantité de bactéries.
C’est en 1978 que serait apparue la première véritable application du génie génétique
lorsque H.Boyer et son équipe produisirent de l’insuline humaine par E.Coli. Le procédé mis
au point par la société Genentech fut développé par la société Eli Lilly qui mit en vente de
l’insuline humaine en 1983. La voie était donc ouverte pour la production industrielle de
produits issus des techniques génétiques.

50
Alain Arnaud, Pierre Galzy et Joseph-Pierre Guiraud, « Le génie génétique », in R.Scriban,
Biotechnologies, 5ème édition, éditions Tec & Doc, 1999, p.412.
51
Philippe Kourilsky, Les artisans de l’hérédité , chapitre « Les Nouvelles parques, Naissance de
l’industrie du gène, § La manipulation des organismes à des fins productives », Odile Jacob, 1987.
52
Ibid. p.159

26
- Ainsi, l’amélioration génétique par mutagenèse, sélection et utilisation des
mutants a permis la production d’acides aminés tel que la L-lysine, par exemple
(un des 4 acides aminés indispensables pour l’alimentation humaine et animale),
la production d’antibiotiques, tels que la pénicilline par exemple, et d’autres53.
- L’amélioration génétique par fusion de protoplasmes a permis la fusion cellulaire
chez les végétaux (recombinaison de l’ADN mitochondrial chez les végétaux
supérieurs, création d’hybrides interspécifiques chez les végétaux), la fusion
cellulaire chez les micro-organismes (levures et moisissures, bactéries), la fusion
de cellules animales (production d’anticorps monoclonaux)
- Enfin l’amélioration par manipulation génétique est sans doute la technique qui a
permis le plus de réalisations : « Il s’avère aujourd’hui possible de faire produire
par une bactérie ou une levure, ayant reçu l’information nécessaire, une protéine
particulière. Le génie génétique peut aussi jouer un grand rôle, par exemple en
modifiant le nombre de copies d’un gène, en augmentant l’efficacité d’un
promoteur… ». Par le biais de cette technique, on a produit des métabolites
classiques, des acides aminés, des antibiotiques, des enzymes, des protéines
animales à intérêt médical (biosynthèse de l’insuline, biosynthèse de la
somatostatine, biosynthèse de la somatotrophine, biosynthèse de l’interféron,
production de protéines virales) production de peptides et de protéines54.

Le nombre des applications industrielles issues du génie génétique est donc considérable et
ce, dans des domaines aussi variés que la santé, l’agro-alimentaire ou encore l’industrie. On
voit au travers de ces applications, dans quelle mesure les biotechnologies poursuivent
l’entreprise qu’elles ont commencé un siècle plus tôt en utilisant le vivant à des fins
productives en mettant en pratique des outils toujours plus complexes et puissants. Aussi,
cette pratique se distingue de la recherche fondamentale par le fait qu’elle est soumise à des
critères de rentabilité: « En recherche fondamentale, un chercheur peut maîtriser sa
discipline suffisamment pour choisir ses objectifs. Dans les applications industrielles, une
bonne décision ne peut être prise qu’après concertation entre scientifiques, industriels et
économistes. Il n’est pas toujours possible de réaliser les sélections souhaitées par les
industriels. Par contre, les manipulations génétiques ou les sélections imaginées par des
scientifiques n’aboutissent pas nécessairement à des procédés rentables. Compte tenu de

53
Alain Arnaud, Pierre Galzy et Joseph-Pierre Guiraud, « Le Génie génétique », R.Scriban,
Biotechnologies, 5ème édition 1999, éditions Tec & Doc, p.524.
54
Ibid., de 529 à 536.

27
l’importance des efforts nécessaires, il n’est pas possible de faire des erreurs
d’orientations.»55 Aussi, comme on va le voir, la biotechnologie issue du génie génétique va
essentiellement se développer dans ces 2 domaines que sont la médecine et l’agriculture.

2.1.3. La thérapie génique


Dans le domaine médical, une autre application du génie génétique est la thérapie génique.
Comme l’affirme François Gros : « Avec la thérapeutique fondée sur le transfert de gènes et
destinée à corriger certaines déficiences héréditaires, nous entrons dans un domaine qui
relève pour certains de la futurologie et qui, pour d’autres, représente au contraire l’une des
tentatives les plus hardie et les plus prometteuses de la médecine de demain.»56
L’académicien des sciences évoquant la « thérapie » qui consiste à transférer un gène dit
« correcteur » cloné dans un ovocyte fécondé affirme que des expériences ont été menées
chez les animaux et que certaines ont réussi : les animaux des générations suivantes
véhiculent également le nouveau trait de manière héréditaire. « Toutefois, les communautés
scientifique et médicale condamnent unanimement, comme incompatible avec les règles
d’éthique, la transposition de telles pratiques à l’espèce humaine, du fait des énormes aléas
qui s’attachent à sa réalisation et des risques qu’elle fait encourir non seulement à l’individu
‘génétiquement corrigé’, mais aussi à sa descendance. Sans compter que l’œuf fécondé est
ici un être humain potentiel et ne doit en aucune circonstance être considéré comme objet
d’expérience.»57 Qu’entend-on alors par thérapie génique ? D’après l’ouvrage Biotechnologies
de R.Scriban: « On regroupe sous le terme de thérapie génique l’ensemble des procédés
thérapeutiques reposant sur l’utilisation de l’ADN comme molécule thérapeutique (Kay et al
1997). Des approches vaccinales basées sur le transfert de gènes dans l’organisme en sont
aussi rapprochées. (…) Dans les deux cas, qu’il s’agisse de traitement curatif ou de
vaccination, cette nouvelle approche repose sur le transfert de matériel génétique dans les
cellules somatiques du patient. Les cellules germinales n’étant pas modifiées, la correction
génique n’est pas transmise à la descendance. »58 En 1999, 370 protocoles de thérapie
génique auraient été entrepris de par le monde. Le principal obstacle rencontré par le
développement de ces technologies est le vecteur : « Sans vecteur efficace et sûr, les

55
François Gros, Ibid., p.200.
56
Ibid. p.202.
57
Ibid., p.203.
58
Pascale Briand, « Avenir et limites de la thérapie génique », in R.Scriban, Biotechnologies , 5 ème
édition, éditions Tec & Doc, 1999, p.795.

28
stratégies de thérapie génique ne pourront prétendre à un large développement.»59 Ce
même article distingue généralement deux stratégies de thérapie génique :
- La thérapie génique ex vivo : il s’agit de prélever la cellule cible du patient et de
réaliser ex vivo le transfert du gène thérapeutique, puis de réintroduire la cellule
traitée. On parle également « d’autogreffe des cellules génétiquement modifiées ».
- La thérapie génique in vivo : celle-ci repose sur le transfert direct du gène
thérapeutique chez le patient. On peut effectuer soit un transfert in situ, soit un
transfert par intraveineuse. On envisage également le transfert par voie orale et par
voie amniotique.

Les principales maladies qui peuvent aujourd’hui faire l’objet de soin par thérapie génique
sont les maladies héréditaires, les cancers, les maladies infectieuses, les maladies cardio-
vasculaires, inflammatoires, neurodégénératives… On parle également d’une « industrie de
la thérapie génique » puisque de nombreuses start-up se sont créées dans les années 90
afin de mettre en place des stratégies. Aussi, cette application du génie génétique est
appelée à de futurs développements ; tout dépendra de la capacité d’investissement des
entreprises, des choix de société, de la réception du public et de la capacité de la science à
découvrir les possibles du vivant.

2.1.4. Les biotechnologies animales et végétales: le principe de la transgenèse.


Jusqu’à présent, nous avons vu que le génie génétique se trouvait à l’origine d’un
grand nombre d’applications industrielles. Cependant ces applications se trouvaient limitées
essentiellement à la « manipulation » de micro-organismes ; dans le cas des thérapies
géniques il s’agissait de guérir une pathologie. Avec la transgenèse, on passe, comme qui
dirait, à une étape supérieure. Ainsi, comme le rappelle Louis-Marie Houdebine, « Lorsque la
transformation génétique touche un organisme quel qu’il soit, on dit que celui-ci est
génétiquement modifié. Les termes de transgenèse et transgénique ne sont utilisés que pour
les organismes pluricellulaires (plantes et animaux). On ne parle donc généralement pas de
cellules transgéniques, mais de plantes et d’animaux transgéniques.»60
Un animal transgénique peut donc être défini comme « un individu qui a reçu une
information génétique nouvelle à la suite de l’introduction expérimentale d’ADN étranger
dans son propre patrimoine génétique. Ce transfert d’ADN dans les cellules sexuelles

59
Pascale Briand, Ibid.
60
Louis-Marie Houdebine, OGM : le Vrai et le faux, édition le Pommier, p.28.

29
correspond à la transgenèse germinale.»61 C’est en 1982 que l’équipe américaine de
Palmiter, Brinster et Hammer réussirent une manipulation génétique spectaculaire en
produisant des souris transgéniques géantes. En réussissant à modifier le phénotype des
souris, les auteurs avaient ouvert la voie d’une nouvelle application : l’utilisation de souris
transgéniques comme modèles de laboratoire : « 10 ans après les souris géantes de Palmiter
et al., on ne pouvait déjà plus compter la quantité de modèles murins de pathologies
humaines. 62» A noter qu’on les utilise également comme modèle pour étudier la régulation
de nombreux gènes. Concernant les autres animaux, de nombreux projets sont en cours
surtout pour les animaux d’élevage. Aussi, on distingue actuellement 3 grandes directions de
la recherche : amélioration des productions animales classiques (lait, viande, laine, œufs…),
augmentation de la résistance des animaux à certaines maladies, production de protéines
recombinantes, à hautes valeurs ajoutées.
On se retrouve donc ici, une fois de plus, dans la droite lignée des objectifs de la
biotechnologie. Il s’agit d’utiliser le vivant pour produire plus, mieux et de manière plus
rentable. On ajoutera enfin, que toutes ces applications, malgré les incroyables progrès
qu’elles ont connus, sont encore dans l’attente de nouveaux succès pour confirmer leurs
avancées : « Depuis la création des célèbres souris transgéniques géantes qui avaient, elles
aussi, déclenché des débats de société des plus passionnés à cause d’une nouvelle étape
biologique franchie dans la maîtrise du génome et des craintes les plus grandes de voir
développer des pratiques eugéniques, on s’est vite aperçu que la maîtrise du vivant était
autrement plus compliquée. » En effet, pour chaque expérience de nombreuses
complications apparaissaient (tumeurs, non-viabilité…) « Près de 20 ans plus tard, on est
encore à la recherche de bons gènes candidats pour le progrès et la sélection génétique en
élevage sans perturber de façon malencontreuse d’autres fonctions physiologiques. Et
pourtant, la transgenèse animale a ouvert la voie à une moisson extraordinaire de
connaissances du génome des Etres Vivants…»63
C’est également dans la perspective « d’industrialisation du vivant » propres aux
biotechnologies que s’inscrivent les plantes génétiquement modifiées (PGM) ; cependant, les
chercheurs qui ont travaillé sur les PGM n’ont pas rencontré les mêmes difficultés que ceux
qui ont cherché à développer des animaux transgéniques et leurs réalisations ont pu très vite
voir le jour sur le marché. C’est ce que nous souhaitons maintenant étudier en détail.

61
Jacques Martal, « Les biotechnologies de la reproduction animale », in, R.Scriban, Biotechnologies ,
5ème édition, éditions Tec & Doc, 1999, p.732.
62
Ibid.
63
Ibid., p758.

30
2.2. Application du génie génétique aux biotechnologies végétales

Un point crucial dans le débat sur les PGM est celui de l’ancrage historique de cette
technologie issue des nouvelles possibilités du génie génétique appliquées à la sélection
classique. En effet, la mise sur le marché des plantes transgéniques a été subordonnée à la
possibilité de justifier la nouvelle technologie en la situant dans la continuité du
développement des techniques de sélection agronomiques. C’est là un problème
fondamental sur lequel nous aurons de nombreuses occasions de revenir. Ainsi, pour les
promoteurs des PGM, il semble essentiel de pouvoir démontrer cette continuité, et ce d’un
double point de vue : celui des technologies précédentes d’une part et celui de la nature,
elle-même, d’autre part. C’est ainsi que Norman E. Borlaug, prix Nobel de la paix en 1970,
situe l’origine des biotechnologies dans la nature elle-même : « Les OGM et les aliments
génétiquement modifiés sont des termes imprécis qui réfèrent à l’usage de plantes
transgéniques (c’est-à-dire, celles qui sont produites à partir de semences qui contiennent un
gène d’une espèce différente). Le fait est que la modification génétique a commencé bien
avant que l’humanité ne commence à altérer les semences par le biais de la sélection
artificielle. Mère Nature a eu recours à ces pratiques et ce, d’une manière importante. Par
exemple, la famille des blés sur laquelle nous comptons pour notre alimentation est issue de
croisements inhabituels (mais naturels) entre différentes espèces d’herbes. »64 On retrouve
cette idée dans l’ouvrage de R.Scriban : « l’introduction de gènes étrangers dans le
patrimoine héréditaire des plantes n’est pas une invention humaine. En effet, l’agriculture
humaine, de manière empirique d’abord, puis grâce à la sélection végétale au cours de ce
siècle, a largement bénéficié des hybridations naturelles, puis provoquées, entre espèces.
Par ailleurs, l’une des découvertes majeures de ces vingt dernières années, en biologie
végétale, est la faculté qu’ont certaines bactéries (les Agrobactéries) de transférer des
molécules d’ADN dans les chromosomes de certaines cellules des plantes. La maîtrise de ce
dernier processus, ainsi que l’utilisation de procédés plus artificiels dérivés de ceux mis au
point pour transformer des micro-organismes ou des cellules animales, permettent une

64
« Genetically modified organisms and genetically modified foods are imprecise terms that refer to
the use of transgenic crops (i.e. those grown from seeds that contain the genes of different species).
The fact is that genetic modification started long before humankind started altering crops by artificial
selection. Mother Nature did it, and often in a big way. For example, the wheat groups we rely on for
much of our food supply are the result of unusual (but natural) crosses between different species of
grasses. » Norman E. Borlaug, « Ending World Hunger : The Promise of Biotechnology and the Threat
of Antiscience Zealotry », article paru dans Plant Physiology October 2000, Vol. 124, pp. 487-490,
www.plantphysiol.org, et dans www.agbioworld.com

31
modification dirigée (ou transgenèse) des génomes des plantes en tirant parti des
possibilités offertes par le génie génétique dans la construction de gènes in vitro. »65
Les promoteurs de la transgenèse végétale, donnent un intérêt considérable à la
possibilité de rattacher cette invention aux technologies passées. Comme on peut s’en
douter, il en va de la crédibilité de la transgenèse végétale, science naissante, ainsi que de la
possibilité d’introduire les nouveaux aliments sur le marché (voir principe d’équivalence en
substance, 3.1). En effet, il faut dire que la transgenèse végétale apparaît comme une
véritable « révolution ». Aussi, ceux qui affirment la continuité avec les technologies
précédentes reconnaissent également qu’il y a rupture, en ce sens, que la nouvelle
technologie permet des prouesses que la sélection classique ne permettait pas66. Nous allons
voir en quoi consistent ces évolutions.

2.2.1. De la sélection dite « classique » aux « PGM »


Si aujourd’hui les plantes génétiquement modifiées se trouvent au cœur d’une
controverse, il ne faut pas oublier que cette nouvelle « biotechnologie » reprend et complète
les travaux d’une autre technologie plus ancienne : la sélection classique des variétés. On
précisera que cette dernière a été en constante évolution depuis les débuts de l’agriculture.
Ainsi rappelant que l’amélioration constante des plantes depuis les premiers pas de
l’agriculture n’est qu’une « hyperbole », Bernard le Buanec, Georges Pelletier et Jean-Noël
Plagès, affirment que « le véritable progrès génétique ne fut possible que par l’application de
méthodes rigoureuses adaptées aux particularités biologiques (parmi lesquelles les régimes
de reproduction) de chaque espèce »67. En effet, les espèces qui auraient été sélectionnées
lors de la domestication des plantes sauvages ne présentent pas une grande diversité
génétique et « étaient de qualité technologique médiocre » (1 grain de blé en rendait 3 du
temps des Romains, 6 à la Révolution, aujourd’hui environ 50). La méconnaissance de la
reproduction sexuée n’a pas favorisé le développement des techniques d’amélioration.

65
Georges Pelletier et Evelyne Téoulé, « La transgenèse dans le règne végétal : le point sur les
plantes d’intérêt agronomique », in R. Scriban, Biotechnologies, 5ème édition, éditions Tec & Doc,
1999, p.567.
66
Il n’y a pas ici contradiction comme on a pu le lire sous la plume de certains détracteurs. Arnaud
Apothequer, de Greenpeance France, dénonce l’attitude des promoteurs des PGM qui soutiennent
qu’il y a continuité pour rassurer le public et « innovation » pour pouvoir faire breveter leur invention.
En effet, l’innovation peut être ici considérée comme la « découverte » d’une technologie que l’on voit
déjà à l’œuvre dans la nature ; c’est un problème fondamental sur lequel nous aurons l’occasion de
revenir et qui est largement abordé par Claude Debru dans son ouvrage Le possible et les
biotechnologies.
67
Bernard Le Buanec, Georges Pelletier et Jean-Noël Plagès, « La transgenèse végétale en
agriculture », in Les plantes génétiquement modifiées , Académie des sciences, rst n°13, décembre
2002, éditions Tec & Doc., p.40.

32
Celles-ci n’ont pu faire de véritable progrès qu’à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle.
Ainsi, on a vu apparaître les premières lignées pures de certaines variétés de blés68. En
l’espace d’un siècle, l’amélioration des variétés de plantes cultivables a fait un bond
considérable et de nouvelles méthodes se sont mises en place.

Apports de la biotechnologie à la sélection classique


En 1991, le GEN (un groupe d’experts nationaux mentionnés sur la sécurité en
biotechnologie) chargé au sein de l’OCDE de l’évaluation des risques et de la sécurité des
biotechnologies modernes, a décidé de publier une étude de référence des méthodes de
sélection traditionnelle des plantes69. Ce rapport présente au cas par cas, les principales
caractéristiques, la toxicologie, la physiologie et le comportement dans l’environnement de
17 plantes. Dans la préface du rapport, J.E Veldhuyzen van Zanten, alors président du GEN,
remarque : « l’étude sur les plantes cultivées révèle que l’ère de la biotechnologie végétale a
déjà commencé. Les sélectionneurs se servent de polymorphisme de la longueur des
fragments de restriction (RFLP), que l’on appelle aussi technique des ‘empreintes digitales’,
comme outil diagnostique pour localiser avec plus de précision les gènes qu’ils manipulent,
notamment dans la tomate, le maïs, et la betterave à sucre. La régénération des haploïdes et
des hybrides somatiques a été mentionnées (…) On recourt aujourd’hui à la transgénose en
de nombreux endroits et pour diverses cultures, comme le maïs et le riz. Les sélectionneurs
la considèrent généralement comme un outil supplémentaire, venant en complément de
leurs programmes de sélection classiques. »70
C’est ainsi que l’on est passé d’un procédé de « domestication graduelle », à un
procédé de « sélection végétale systématique » ; d’après Wally D. Beversdorf71, ce dernier
« a affiné les ressources génétiques de base (variabilité génétique) des espèces cultivées, les
transformant en variétés supérieures capables de satisfaire les demandes de la société
moderne, et a joué un rôle important dans l’amélioration remarquable du bien-être de cette
société. Les variétés supérieures, combinées avec les systèmes supérieurs de transformation
et de distribution de la production dans la plupart des pays de l’OCDE, ont entraîné une nette
diminution de la part de l’activité humaine consacrée à des travaux agricoles.»
En quoi a donc consisté cette sélection végétale systématique ? L’expert de l’OCDE
dresse la liste d’une série d’activités : « acquisition ou création de populations végétales

68
Bernard Le Buanec, Ibid.
69
GEN, « Méthode traditionnelles de sélection des plantes : un aperçu historique destiné à servir de
référence pour l’évaluation du rôle de la biotechnologie moderne », OCDE, 1991
70
J.E Veldhuyzen van Zanten, Ibid., p10.
71
Ibid.,p.11.

33
génétiquement variables ; sélection des caractéristiques désirables afin d’accroître leur
fréquence dans les populations soumises à la sélection ; utilisation de techniques propres à
stabiliser la composition génétique améliorée de génération en génération ou d’année en
année ; évaluation soigneuse des populations génétiquement modifiées du point de vue de
l’adaptation, de la productivité, et des autres exigences de l’industrie transformatrice ou du
consommateur final, afin de garantir que les populations génétiquement modifiées
répondront aux attentes du producteur… ; maintien, purification et multiplication de la
population génétiquement modifiée afin de fournir des propagules de départ stables aux
systèmes commerciaux de production végétale. »72 De nombreux objectifs d’améliorations
spécifiques ont été entrepris : « tolérance ou résistance à des organismes qui consomment
ou contaminent des plantes cultivées, de la résistance aux stress abiotiques, atmosphériques
et autres stress physiques, productivité, les caractéristiques concernant la transformation et
la valeur nutritive, de l’adaptation… »73
La méthode classique se définit par la réalisation de croisements des plantes qui
présentent les caractères requis, puis la sélection de ces caractères dans la descendance,
leur stabilisation et leur multiplication. Toutes les méthodes utilisées dans le domaine de la
sélection variétale sont cependant confrontées à certaines difficultés. L’inter-compatibilité
entre les espèces est un facteur qui limite fortement les possibilités de mélange entre les
espèces, la délicatesse des hybridations à mettre en œuvre, l’instabilité génétiques des
hybrides interspécifiques, la longueur et la lourdeur (nécessité d’une grande quantité de
matériau végétal) de la mise en œuvre technique des manipulations, la difficulté à stabiliser
le matériel…74 Le développement des biotechnologies cellulaires et moléculaires aurait donc
permis dans les années 60 de contourner certaines de ces difficultés.

Quelles ont été ces méthodes ?


Il y a tout d’abord les solutions qui consistent à exploiter les aptitudes naturelles chez les
végétaux, tels les « micro bouturages » par exemple, l’utilisation de tissus différenciés ; il y a
ensuite les méthodes de clonage qui consistent dans la reproduction d’un matériel à
l’identique. On citera également en vrac la multiplication non conforme, l’haploïdisation, les
protoplastes et l’hybridation somatique, cette dernière permettant de contourner en partie la
barrière des espèces. On notera bien que les plantes issues de ces technologies ne sont pas

72
GEN, Ibid., p.12.
73
Ibid.
74
Evelyne Téoulé, « Biotechnologie et amélioration des plantes », in, R.Scriban, Biotechnologies , 5 ème
édition, éditions Tec & Doc, 1999, p.597-598.

34
considérées comme des plantes génétiquement modifiées et quant à ces technologies, dans
leur ensemble, elles sont considérées comme « classiques et éprouvées ».
L’application des biotechnologies à la sélection n’est donc pas nouvelle. Cependant,
les méthodes auxquelles a recours la sélection systématique depuis le début du siècle
semblent limitées. Le Buanec, Pelletier et Plagès, soulignent que : « dès les années 1970, les
biologistes des végétaux ont pressenti les limites des méthodes d’amélioration des plantes,
qualifiées de classiques, qui reposent sur l’hybridation sexuée intra ou interspécifique et sur
l’introduction de mutations : lenteur de processus d’innovation, impossibilité de modifier
suivant les besoins les caractéristiques agronomiques ou d’utilisation. A l’époque, seules des
techniques, alors récentes, de fusion cellulaire permettaient dans certains cas favorables
d’élargir les échanges d’information génétique entre espèces sexuellement incompatibles
mais appartenant le plus souvent à la même famille botanique»75 Avec l’arrivée dans les
années 1980 de la transgenèse végétale et la possibilité d’appliquer certaines méthodes du
génie génétique, on va assister à la naissance de nombreuses nouvelles possibilités et
notamment, celle de contourner la barrière des espèces pour le matériel génétique introduit.
Ainsi comme le remarquent Evelyne Téoulé et Georges Pelletier :« La disponibilité de telles
méthodes représente une rupture dans l’évolution de l’amélioration des espèces. Tout
d’abord elles permettent des transferts d’information génétique entre n’importe quelles
espèces, moyennant parfois des modifications de séquences (régions régulatrices, usage de
codons) pour assurer son expression dans une plante. Ensuite la précision de l’échange
génétique dans ces conditions est sans commune mesure avec le résultat des transferts de
gènes d’une espèce à l’autre traditionnellement obtenus par croisement et rétro croisements,
où ‘l’introgression’ reste particulièrement aléatoire et indéterminée dans ses limites et ses
structures et correspond souvent à plusieurs dizaines voire centaines de gènes. Enfin, la
transgenèse permet aussi de procéder à l’extinction de certaines fonctions et non seulement,
à l’ajout d’une fonction nouvelle (…) Dans ce domaine, la transgenèse ouvre des possibilités
nouvelles par rapport aux méthodes traditionnelles de mutagenèse qui pourraient être
envisagées dans la même perspective.»76 Il est important de noter ici que, la « rupture »
dont fait état l’auteur concerne les moyens employés et non la fin ; la transgenèse végétale
s’inscrit dans le mouvement général des biotechnologies utilisées dans le cadre de
l’amélioration des variétés végétales ; elles viennent résoudre une problématique rencontrée

75
Bernard Le Buanec, Georges Pelletier et Jean-Noël Plagès, « La transgenèse végétale en
agriculture », in Les Plantes génétiquement modifiées, Académie des sciences, rst n°13, décembre
2002, éditions Tec & Doc., p.40.
76
Georges Pelletier et Evelyne Téoulé, « La transgenèse dans le règne végétal : le point sur les
plantes d’intérêt agronomique », in, Biotechnologies, 5ème édition, éditions Tec & Doc, p.568.

35
par les technologies précédentes en ouvrant un nouveau champ de possibles. Il ne s’agit
donc pas d’une ‘invention gratuite’ ou uniquement motivée par le profit, des promoteurs de
la technologie qui voient dans les PGM la possibilité de nouveaux revenus grâce aux
brevets77. Il semble bien, en effet, que la première motivation fut la possibilité de contourner
les obstacles de la sélection dite classique, grâce aux nouvelles opportunités des outils du
génie génétique. Bien évidemment cette innovation a pour conséquence un accroissement
des profits réalisés dans le domaine des biotechnologies agricoles par le biais de la création
d’un nouveau marché; aussi remettre cette justification en question, comme certains le font,
ne revient-il pas à remettre en question toute l’histoire des biotechnologies ?

2.2.2. Les techniques de la transgenèse végétale


La transgenèse s’inscrit donc au sein de l’histoire des biotechnologies agricoles dans la
continuité de la sélection systématique même si les nouvelles possibilités qu’elle autorise en
font une technologie radicalement différente. Comment est-elle apparue et quels sont les
principes qu’elle met en œuvre, c’est ce que nous souhaitons examiner.
Rappelons tout d’abord qu’il existe deux types de transgenèse pour les plantes: « la
transgenèse stable consiste à introduire l’ADN exogène dans le génome de la cellule de façon
stable et définitive, le transgène étant mis en descendance. A l’inverse, la transgenèse
transitoire va consister à introduire l’ADN exogène dans quelques cellules d’un organisme,
dans un tissu donné, puis à observer les conséquences de l’expression du transgène dans ce
tissu, de façon transitoire.»78 Pour la première technique, les gamètes sont transformés,
pour la seconde, la descendance n’est pas transgénique.

Les premiers travaux


Comme le remarque Marc Van Montagu, « les premiers essais de transgenèse en laboratoire
datent du début des années 1980 mais ils résultent d’une aventure entamée de longues
années auparavant»79. En effet, le scientifique avoue s’être intéressé avec Jeff Schell, de
l’Université de Gand en Belgique, aux propriétés naturelles d’Agrobacterium tumefaciens
depuis 1969 ; cette propriété consistait à coloniser les plantes, y induire la prolifération des

77
L’utilité des PGM est l’une des valeurs les moins bien comprise du public. En effet, comme l’ont
montré de nombreuses études ( PABE, Gaskel, Hoban…) les « Questions à quoi ça sert ?», « A qui ça
profite ? » reviennent le plus souvent. L’Eurobaromètre de 2000, quant-à-lui a montré que la
perception de la production d’aliments modifiés à partir de la transgenèse végétale obtenait le plus
petit de tous les scores des applications de la biotechnologie, avec 2,46 points sur 4.(p.37).
78
Jean-Gabriel Valay, « La transgenèse végétale : de l’ADN aux protéines », in Les Plantes
génétiquement modifiées, Académie des sciences, rst n°13, décembre 2002, éditions Tec & Doc. p.11.
79
Marc van Montagu, « Il était une fois l’épopée belge de la transgenèse », in Les graines de la
discorde, éditions Eselvier, Paris 1999, p.15.

36
cellules végétales et obtenir que ces cellules synthétisent, en grandes quantités, quelques
métabolites qu’A. tumefaciens est seule à pouvoir utiliser comme source nutritive.
L’hypothèse avancée à l’époque du transfert de matériel génétique était apparue comme
improbable, étant donnée que l’on n’avait pas pu observer jusqu’alors ce genre de
phénomène de la bactérie vers les plantes.
Pendant longtemps, le manque de moyen et de technologie ne permettra pas de
démontrer cette hypothèse. Un troisième membre de l’équipe, Walter Fiers, entre temps, est
allé poursuivre ses recherches aux Etats-Unis. A Caltech, il démontrera que le génome d’un
virus d’Escherichia coli est une molécule d’ADN circulaire. Autre première, il obtient la
séquence complète du génome du SV 40, un virus oncogène.
Jeff Schell et Marc Von Montaigu continuent leurs recherches pour connaître l’origine
de l’induction d’une tumeur au collet des plantes par A. tumefaciens : « nous avons assez
vite observé une corrélation entre la présence d’une grande molécule d’ADN circulaire et la
capacité de la bactérie à déclencher des tumeurs. Nous l’avons appelée plasmide TI. Par la
suite nous avons pu démontrer que le responsable de l’action tumorigène était un segment
du plasmide, porteur de gènes de virulence et appelé ADN-T (…) Très vite, grâce au
développement des techniques d’hybridation de génome sur filtre, mises au point par Ed
Southern, nous montrons avec Mary Dell Chilton que l’action tumorigène de la bactérie
résulte d’un phénomène de ‘génie génétique naturel’ : un segment d’ADN du plasmide Ti est
bel et bien transféré vers la plante et intégré à son génome.»80 Nous sommes à la fin des
années 1970. Au début des années 80, Jeff Schell, Howard Goodman et Marc van Montagu,
parviennent à retirer du plasmide Ti les gènes responsables des tumeurs et à les remplacer
par des gènes choisis qui peuvent ainsi être insérés dans le génome des cellules végétales :
« la transgenèse végétale est née » et la technologie peut commencer à se développer.
Les travaux de l’équipe belge de Marc van Montagu sont généralement considérés
comme la première réalisation dans le domaine de la transgenèse végétale avec ceux de
l’équipe américaine de Mary Del Chilton81. Aussi, comme on l’a vu, il s’agit surtout d’un
mécanisme naturel de transfert d’ADN bactérien. Ainsi, la bactérie du sol Agrobacterium
tumefaciens s’arrime à la paroi des plantes blessées et transfère ensuite une partie de son
génome (Chilton et al., 1977) sous la forme d’un fragment d’ADN-t qui comporte des gènes
codant des protéines qui permettent la synthèse de substance de croissance végétale dans
les cellules cibles ; l’activité des cellules transformées étant ainsi décuplée, la cicatrisation est

80
Marc van Montagu, Ibid., p.16.
81
Chilton, M.D., M.H. Drummond, D.J. Merlo, D. Sciaky, A.L. Montoya, M.P. Gordon and E.W. Nester,
Cell 11, 263-271 (1977).

37
favorisée. La découverte de ces propriétés a permis au scientifique de concevoir un modèle
de réalisation de PGM. Aussi, la transgenèse par l’intermédiaire d’Agrobacterium t. est
réalisable parce « qu’il est possible de séparer d’une part la machinerie du transfert, et
d’autre part la séquence d’ADN qui est transférée. En effet, cette dernière n’est définie que
par deux séquences de 25 nucléotides, autrement dit des séquences très courtes. Ces deux
séquences appelées bordures gauche (Left Border, LB) et bordure droite (Right Border, RB)
sont situées de part et d’autre de la séquence d’ADN-t. N’importe quelle séquence peut être
placée entre les bordures LB et RB et elle sera transférée dans la plante. »82 On peut donc
insérer le transgène entre les 2 séquences bordures, puis introduire cette construction dans
une bactérie appartenant à la famille des agro-bactéries. « Une fois arrivé dans le noyau de
la cellule hôte, l’ADN-t peut s’intégrer dans le génome. » On ajoute à la construction un
marqueur de sélection (gène conférant la résistance à un antibiotique ou à un herbicide) afin
que seules les cellules transformées avec ces gènes puissent se multiplier en la présence du
gène d’intérêt. On procède à une culture in vitro des cellules transformées en immergeant
une partie de la plante cible dans une suspension des bactéries porteuses de l’ADN-t modifié
dans le plasmide Ti ; les sections sont ensuite mises en cultures en milieu de boîte de Petri,
additionnées d’une substance qui favorise la croissance. On procède ensuite à une sélection
de cellules transformées (ajout de l’antibiotique ou de l’herbicide). Les tiges sélectionnées
seront placées sur un milieu de bouturage. Si cette technique fonctionne très bien pour le
tabac, par exemple, elle connaît de nombreux facteurs limitants chez les autres plantes83.
A noter que la solution de « transformation in planta » par Agrobactérie permet
d’éviter les difficultés soulevées par la régénération. Cette méthode a été réalisée pour la
première fois chez Arabidopsis thaliana grâce aux travaux de Feldmann et Marks (1987) :
« La méthode qu’ils préconisaient consistait à mettre en présence les bactéries avec des
graines en germination et à élever ultérieurement les plantes dans des conditions normales
pour sélectionner à l’aide d’un gène marqueur les individus transformés dans la descendance
obtenue par autofécondation.»84
Si la technologie utilisant Agrobacterium tumefaciens peut s’appliquer quasiment sans
restriction aux plantes dicotylédones (les cibles naturelles d’Agrobacterium tumefaciens), elle
est cependant difficilement applicable aux plantes monocotylédones (la plupart des
céréales) ; aussi à la suite de récentes recherches « Le développement de souches
d’agrobactéries modifiées, ainsi que la mise au point de techniques de cultures cellulaires,

82
Jean-Gabriel Valay, « La transgenèse végétale : de l’ADN aux protéines », in Les Plantes
génétiquement modifiées, Académie des sciences, rst n°13, décembre 2002, éditions Tec & Doc. p.13.
83
Ibid., 573-574.
84
Ibid..

38
ont considérablement élargi le spectre d’hôte des agrobactéries : la très grande majorité des
espèces végétales peut dorénavant être transformée par les agrobactéries.»85 Cependant,
dès 1985, des stratégies alternatives dites de « transfert direct » ont été développées. Ces
méthodes sont celles de la transformation de protoplastes et la biolistique.

Les méthodes de transformation directes


La méthode de transformation des protoplastes repose sur un principe de
« déstabilisation de la membrane de la cellule par des agents chimiques ou physiques qui
permet l’entrée de l’ADN. Cette perturbation doit être suffisamment brève pour que la
membrane puisse reprendre son état initial et que le protoplaste reste viable et apte à
emmener.»86 Cette opération peut être réalisée, soit avec du polyéthylène de glycol (PEG),
molécule non toxique de haut poids moléculaire qui induit les perturbations de la paroi
autorisant l’entrée de l’ADN dans la cellule ; une autre technique consiste dans
l’électroporation de protoplastes (Shillito et al. 1985 ; Guerche et al., 1987) : il s’agit de
mélanger les protoplastes à l’ADN et de les soumettre à une série de chocs électriques de
courte durée afin de provoquer des pores dans lesquels peuvent transiter les molécules
d’ADN87.
Une dernière technologie, enfin, est la biolistique. Cette méthode physique consiste à
bombarder les cellules de particules afin de forcer la pénétration de l’ADN. Cette technique a
été développée par J.Sanford et ses collaborateurs à l’Université de Cornell (Sanford et al.
1987). L’efficacité de cette technologie a été démontrée pour la première fois dans des
cellules d’oignon (Klein et al., 1987) :« Le principe de la technique est d’enrober des billes de
métal avec l’ADN puis de projeter ces billes sur l’explant avec suffisamment d’énergie, en fait
de quantité de mouvement, pour qu’elles traversent la paroi et la membrane des cellules. La
faible taille des billes (0,4 à 1,6 mm) assure l’absence de dommages irréversibles à la cellule.
»88 On a pour cela recours à un canon. Cette méthode a rencontré un grand succès, étant
donné les nombreuses possibilités de tissus-cibles qu’elle autorise. « Ces méthodes de
bombardement permettent de contourner les principales difficultés rencontrées dans les
expériences de transformation à savoir : la sensibilité aux agrobactéries et la maîtrise des
protocoles de régénération.»89 Ainsi, dans le cas des céréales (monocotylédones) les

85
Valay, Ibid., p.15.
86
Ibid., p.576.
87
Ibid., pp576-577.
88
Ibid.
89
Ibid.

39
techniques de biolistique sont utilisées dans la première étape (en effet, un facteur limitant
est l’insensibilité à l’infection par agrobactérie).
Avec les techniques de transgenèse végétale, les possibilités des biotechnologies
agro-alimentaires sont multipliées. Ainsi, on a pu procéder à l’amélioration de la qualité des
produits (modification des caractéristiques essentielles des acides gras, modification des
protéines de réserves, qualité de maturation des fruits, caractéristiques des lignines), des
résistances aux stress biotiques (résistance aux insectes, résistance aux virus, résistance aux
herbicides). On a pu également modifier les systèmes de reproduction et réaliser de la
culture moléculaire (molecular farming). Cette dernière consiste à « transformer une plante
en bioréacteur afin de lui faire produire des molécules à usage thérapeutique ou
industriel.»90
Alors que la sélection systématique rencontre de nombreuses limites dans ses
capacités à améliorer les plantes, il semble bien que la transgenèse soit un nouvel outil qui
permette de lever bon nombre de ces obstacles. En ce sens, elle apparaît véritablement
comme un progrès dans la continuité de l’entreprise des biotechnologies. Il serait prématuré
cependant d’affirmer que ces possibilités sont infinies ; cet argument pourrait également être
interprété comme la possibilité de faire tout et n’importe quoi. Aussi, comme on va le voir,
les applications industrielles de la transgenèse, même si elles sont nombreuses, restent
encore essentiellement limitées à certaines transformations bien précises.

2.2.3. Panorama de l’industrie des PGM


Pour marquer le 20ème anniversaire de la transgenèse végétale, une plaquette
publicitaire réalisée par le Conseil pour l’Information sur les Biotechnologies91 affirme que :
« En l’espace de 20 ans, depuis que les chercheurs ont annoncé qu’ils avaient réussi à
développer la première plante améliorée par les biotechnologies, de nombreuses PGM ont
été adoptées par les fermiers aux Etats-Unis et dans le monde entier (…) L’USDA estime que
les agriculteurs américains planteront environ 90 millions d’acres de soja, de maïs et de
coton, soit 10% de plus qu’en 2001»92 Les rapporteurs ajoutent qu’un rapport publié par le

90
Ibid., p.587.
91
Le CBI est une association fondée par les industriels américains producteurs de PGM.
http://www.whybiotech.com/main.html.
92
Council for Biotechnology Information, « Celebrating 20 years of plant biotechnology », « In the
two decades since researchers announced they successfully developed the first plants enhanced by
biotechnology, numerous biotech crops have been adopted by farmers across the United States and
the world resulting in an abundant food supply that can be grown on fewer acres with reduced
environmental impact. The U.S. Department of Agriculture (…) (USDA) estimates the nation’s farmers
in 2002 will plant nearly 90 million acres of biotech soybeans, corn and cotton, up more than 10
percent from 2001. (…) », p.2.

40
Centre National pour l’Alimentation et la Politique Agricole américain (National Center for
Food and Agricultural Policy) a démontré au travers de 40 études de cas portant sur 27
plantes, que celles-ci pouvaient apporter une croissance de 7 milliards de tonnes d’aliments,
améliorer leur revenu de 2,5 milliards de $, et faire baisser l’usage de pesticide de 6,5
millions de tonnes. Ainsi, la plaquette vante les avantages obtenus par cette technologie en
l’espace de 20 ans, sans oublier de mentionner les avantages à venir.
Le caractère publicitaire de ce document démontre la profonde implication de
l’industrie dans ce domaine qui était, il y a peu de temps encore, au stade de la recherche.
Cette rapide adoption par les industriels et par le monde agricole a eu lieu à partir de la mise
sur le marché de la tomate à mûrissement retardé, la flavr savr d’Astra-Zeneca, en 1994 et
d’un soja résistant aux herbicides en 1995. On a donc observé une convergence rapide des
pratiques industrielles et de l’agriculture. C’est ainsi que comme le remarquent Bernard Le
Buanec, Georges Pelletier et Jean-Noël Plagès, « Dès le début des années 80, les premiers
résultats de la transgenèse végétale sont publiés (Zambrisky et al., 1983) et de grands
groupes industriels (Monsanto, Sandoz, Shell, ICI, Ciba-Geigy, Dupont de Nemours)
comprennent que le développement des semences améliorées par génie génétique, en
proposant des solutions biologiques aux problèmes phytosanitaires, peut remettre en cause,
à terme, le marché de l’agrochimie. Parallèlement des groupes semenciers comme Limagrain
et KWS lancent des programmes de biotechnologies dès 1983-1984. De plus, entrevoyant la
possibilité d’utiliser le végétal pour la production de substances pour la pharmacie ou
l’industrie, des entreprises se créent (…) Il se créé ainsi un fort potentiel de recherche qui,
en liaison avec les acteurs publics, a conduit à une accélération des découvertes.»93 Quels
sont les domaines dans lesquels les industriels ont développé les applications de la
transgenèse ? C’est ce que nous allons maintenant étudier en nous appuyant sur la plaquette
éditée en 200294 par les PEW initiative on food and biotechnology (une association
américaine chargée de l’information et de la communication sur les biotechnologies) ; cette
dernière présente en effet un tableau complet des réalisations passées et à venir.
Les principaux progrès dans le domaine de la transgenèse concernent l’agronomie
(applications scientifiques sur les sols et sur la production de plantes pour rendre ces
dernières plus productives et plus faciles à récolter tout en réduisant les coûts et les effets
négatifs sur l’environnement). C’est en respectant ces critères que les scientifiques ont

93
Bernard Le Buanec, Georges Pelletier et Jean-Noël Plagès, « La transgenèse végétale en
agriculture », in Les Plantes génétiquement modifiées, Académie des sciences, rst n°13, décembre
2002, éditions Tec & Doc.,p.42.
94
PEW initiative on food and biotechnology, Harvest on the horizon : future use of agricultural
biotechnology, septembre 2002, http://pewagbiotech.org/

41
cherché à promouvoir des plantes ayant des traits de caractère pouvant les protéger95 :

- La résistance aux ravageurs et aux maladies


On a introduit des caractères conférant la résistance aux virus dans certaines plantes telles
que les pastèques (squash), les pommes de terre, la patate douce, le blé, la papaye et les
framboises. Pour cela on utilise généralement la technologie de la protéine de la coque
virale. Par exemple, l’équipe de scientifiques mexicains qui a travaillé avec Monsanto pour
réaliser une pomme de terre résistante au virus de la mosaïque a eu recours à cette
technologie.
- La résistance aux champignons
Dans les fruits et les légumes, les champignons causent des dommages signifiants. Aussi, les
recherches en génie génétique dans ce domaine ont été motivées par la volonté de trouver
un substitut aux traitements fongicides. De ce point de vue, la defensine s’est avérée être
une substance naturelle efficace contre les champignons. Ainsi, en 2000, on a incorporé la
défensine anti-fungale de l’alfalfa dans la pomme de terre (Gao et al. 2000) ce qui a permis
à cette dernière d’être résistante au pathogène Verticillium dahliae. Au niveau tropical, des
travaux ont lieu également sur la banane et le cassave. On a réalisé des travaux pour
développer une solution contre Botrytis cinerea, le champignon qui touche le blé et l’orge.
On a également travaillé sur la résistance de la pomme de terre à la maladie causée par
Phytophthora infestans. Le riz aussi a fait l’objet de recherche dans ce domaine.
- La résistance aux bactéries
La plupart des bactéries sont bénéfiques aux organismes qu’elles habitent, cependant,
certaines sont néfastes. Par exemple, les pommes de terre peuvent subir les dommages de
la bactérie pathogène Erwinia carotovora. Pour combattre cette bactérie, on a eu recours à
des enzymes de la famille du lysozyme.
- La résistance aux insectes et aux mites
Les recherches sur la maîtrise des insectes ravageurs sont nombreuses. On a pu, par
exemple, introduire des gènes qui produisent une toxine nocive à certains insectes en
particulier, ou encore qui provoquent la stérilité, affecte la digestion ou le métabolisme du
ravageur en question, voire, produire une cire qui rend la plante plus difficile à consommer.
Les plus connues de toutes les plantes insecticides sont les plantes Bt ; Bacilllus
Thurengiensis est une bactérie du sol. Les delta-endotoxines formées par cette bactérie sont
nocives aux insectes. Il y a plusieurs souches de bactéries Bt. De nombreuses constructions
ont été introduites dans le maïs, le maïs doux, le soja, la pomme de terre, le coton et se

95
Cet extrait de la liste fournie est non-exhaustif ; aussi, nous la donnons purement à titre illustratif.

42
trouvent actuellement commercialisés aux Etats-Unis et dans 11 autres pays. Le Bt est
particulièrement efficace contre la pyrale, ainsi que de nombreux autres insectes. On
développe également des colzas Bt. On notera également la capacité des plantes Bt à
diminuer le fumonisine, une toxine qui peut être dangereuse pour les animaux et les
fermiers. On a pu observer la diminution de 90 % de fumonisine dans les champs de Bt.
Contre les insectes qui ne s’en prennent pas aux feuilles, mais directement aux plantes, une
autre stratégie s’avère nécessaire. On a eu recours à une glycoprotéine : l’Avidine. Enfin
certaines plantes produisent une cire qui les rend plus résistantes.
- La résistance aux nématodes
On trouve plus de 15000 espèces de nématodes ; on estime qu’ils sont à l’origine de 10 %
des pertes. Les scientifiques sont sur le point de créer de nouvelles stratégies. Les
nématodes font énormément de dégâts dans les bananes, le soja, le riz, les pommes de
terre. De nombreuses recherches ont lieu dans le domaine de la génomique afin de cibler les
gènes qui présentent un caractère de résistance aux nématodes.
Un autre objectif agronomique réside dans l’amélioration des plantes. Cette dernière a
consisté dans le développement de :
- La résistance et la tolérance aux herbicides
Les mauvaises herbes sont à l’origine de nombreuses pertes de rendement (compétition avec
les plantes). C’est pour ces raisons que l’on a le plus fréquemment recours aux herbicides ;
grâce au génie génétique, on a créé des plantes résistantes et tolérantes aux herbicides. 6
catégories de résistance ont été enregistrées : au glyphosate, au glufosinate d’ammonium, à
l’imidazolinone, au sulfonylurea, au sethoxydim et au bromoxymil. Ces caractères ont été
introduits dans le soja, le maïs, le coton, le colza, la betterave à sucre et plus récemment le
blé. La résistance au glyphosate est la plus utilisée ; on la trouve essentiellement sur des
plantes telles que le soja et le coton.
- Amélioration de l’usage des nitrogènes
Rechercher les enzymes qui augmentent l’efficacité de l’incorporation de l’ammonium dans
les protéines. Ainsi, on pourra utiliser moins d’engrais pour ces plantes.
- La tolérance au stress
Pour les plantes, on appelle stress les conditions environnementales non biologiques telles
que la sécheresse, les inondations, les changements de température, la salinité, le pH
(acidité ou alcalinité) et les métaux lourds. On a pu remarquer que la tolérance au stress
dépendait généralement de plusieurs gènes. Aussi, de nombreuses études sont en cours
pour déterminer tous les gènes permettant de contrôler l’ensemble de ces facteurs.
- Régulation des hormones

43
En travaillant sur les hormones, on peut influencer la croissance des plantes, le
développement et le mûrissement des fruits, la longueur des tiges et le développement des
feuilles, la germination, la dormance (dormancy), et la tolérance des conditions adverses. On
a découvert par exemple que dans le blé, l’hormone de l’acide abscissique (hormon abscisic
acid), ralentit la germination de la graine et améliore la tolérance au froid et à la sécheresse.
La possibilité de contrôler la quantité et le timing de la production d’éthylène dans les fruits
et les légumes peut entraîner un report du mûrissement.
- L’augmentation du rendement
Les applications génétiques pour modifier les caractéristiques de qualité des produits ont
pour objectifs d’améliorer la nutrition, de modifier les allergènes et d’améliorer divers
attributs fonctionnels pour le consommateur. Des travaux ont été effectués sur la pomme de
terre et le riz.
- La production de nutriments
On a pu utiliser le génie génétique pour améliorer la production de nutriments de certaines
plantes. Par exemple certaines huiles ont été enrichies au béta-carotène ou à la vitamine E.
On a aussi amélioré la capacité de stockage de certaines plantes ainsi que leur capacité à
produire de la vitamine E et des acides gras… Une quantité impressionnante de recherches
sur les phyto-nutriments a été entreprise.
- Diminution des facteurs anti-nutritionnels
Certains aliments contiennent des substances qui interfèrent avec la digestion. Des études
ont pour objectif de diminuer la présence de ces substances. Par exemple les glycoalkaloïdes
dans les pommes de terre ; la tomatine, la solanine et les lectines dans les tomates…
- Suppression des allergènes
Etant donné que les allergènes sont des protéines, il semble possible de modifier la structure
des plantes, voire d’éliminer certaines de ces protéines de la plante. C’est ainsi qu’une équipe
japonaise a pu réduire l’allergénicité du riz (Nakamura et Matsuda 1996).
- Les attributs fonctionnels
On cherche à améliorer les qualités de certaines plantes pour des objectifs spécifiques. Ce
fut le cas de la tomate Flavr Savr ; d’autres études sont en cours actuellement sur la
possibilité d’obtenir des tomates à mûrissement retardé. De la même manière, on a modifié
le soja pour réduire la présence d’acide linoléique, ce afin qu’il soit plus stable pour les
applications industrielles. De nombreuses autres applications similaires sont à l’étude sur le
soja et les pommes de terres.

On notera encore également l’existence de nombreux travaux sur les arbres

44
génétiquement modifiés, le gazon, les fleurs et la possibilité de produire des plantes
pharmaceutiques ou d’autres qui peuvent servir de remède pour l’environnement. Nous ne
nous étendrons cependant pas sur ces dernières réalisations étant donné que nous
souhaitons concentrer notre réflexion sur les PGM alimentaires.
Comme on peut le constater chaque plante est étudiée pour répondre à un besoin en
fonction d’une attente potentielle de deux marchés : celui des agriculteurs et celui des
consommateurs. On précisera que la première génération de plantes qui a été mise sur le
marché avait, avant tout, pour objectif de satisfaire les besoins du premier marché. Les
plantes les plus cultivées sont celles qui ont un gène de résistance à un herbicide et
produisent elles-mêmes leur insecticide. En effet, sur les 52,6 millions d’hectares cultivés par
les 5,5 millions d’agriculteurs dans le monde en 2001 (soit 30 fois la superficie cultivée la
première année en 1996), on trouve principalement 4 types de plantes : le soja (63%), le
maïs (19%), le coton (13%), le colza (5%). Sur l’ensemble de ces plantes, ‘la tolérance à un
herbicide’ est le premier trait introduit (77% de l’ensemble des plantes cultivées), celui de
résistance aux insectes représente 15% ; 8% des plantes cultivées réunissent les 2 traits.
Enfin, les traits de résistance à un virus représentent moins de 1%96. Ces traits ont donc
surtout pour objectif de résoudre certains problèmes agronomiques.

La plupart des technologies qui sont évoquées dans le rapport des « PEW initiative » se
trouvent donc, soit au stade de la R&D, soit en phase d’introduction sur le marché. Or
comme on peut le constater, les capacités d’innovation de la technologie sont très fortes. On
peut d’ores et déjà affirmer que cette évolution potentielle dépendra de 3 facteurs :

96
Clive James, ISAAA (International Service for the Acquisition of Agribiotech Applications), Global
Review of Commercialized Transgenic Crops, 2001.

45
- La capacité de croissance des industriels (quelques grandes firmes se partagent le
marché des PGM alimentaire, parmi lesquelles on trouve Basf, Bayer CropScience,
Dow AgroSciences, DuPont-Pioneer Semences, Monsanto et Syngenta),
- La capacité d’instituer un système régulateur efficace (cela vaut surtout au niveau
européen bien évidemment, mais aussi au niveau du commerce international)
- Enfin, celle de surmonter le doute qui s’est emparé de l’opinion publique. Ce dernier
facteur étant sans doute le plus complexe et le plus incertain étant donné la situation
de « crise » qui s’est installée à l’égard des applications de la transgenèse végétale.
C’est donc sur ce point que nous voulons maintenant revenir

2.3. Origine de la controverse et comparaison avec les crises agro-alimentaires

Comme nous l’avons déjà remarqué dans l’introduction, alors que jusqu’à présent, la
transgenèse végétale n’a été à l’origine d’aucun accident connu, et que sur le sol européen,
elle est, sauf exception, restée au stade de culture expérimentale, elle est devenue la source
d’une controverse scientifique et d’une polémique au niveau de la sphère publique ; ce, à
cause de la nature « hautement politisée » du débat. Certaines études qui ont été menées
au niveau des consommateurs démontrent une relation problématique entre l’opinion
générale et cette nouvelle technologie , même si les perceptions varient. Aussi, on peut se
demander parfois si, l’introduction de la transgenèse végétale sur le marché n’est pas perçue
97
d’une manière similaire aux autres « crises alimentaires » qui ont secoué la société, en ce
sens qu’elles provoquent une suspicion à l’égard des industriels et de l’institution. A la suite
d’une série d’épisodes médiatiques, les PGM ont pu apparaître comme une source de danger
au sein de la chaîne alimentaire. La question qui se pose alors, est : « doit-on parler d’une
crise des PGM de même que l’on parle d’une crise de la vache folle ? » Cette question, bien
évidemment ne fait sens que par rapport à la perception des individus au sein de la société
et de la presse, car pour ce qui est des faits en eux-mêmes, nous tenterons de démontrer
qu’ils n’ont absolument rien à voir. Cependant, la démonstration est importante, car
l’amalgame a été plus que propagé. Aussi, quand on voit l’association de consommateurs
Que Choisir publier dans son magazine une liste d’« OGM cachés, 80 produits analysés, 16
98
contrôlés positifs », on est en droit de se poser certaines questions. Nous voudrions tenter
ici de retracer l’historique de cette situation qui paralyse le développement de la transgenèse

97
On emploie l’expression « crise alimentaire » en référence aux situations de blocage qui opposent
l’industrie agro-alimentaire et l’opinion publique suite à un accident survenu dans la chaîne qui va du
producteur au consommateur.
98
« Les OGM cachés », magazine Que Choisir ?, n°394, juin 2002

46
végétale, en montrant son double aspect : d’une part son enracinement comme controverse
au sein de la communauté scientifique et d’autre part, sa spécificité en tant que polémique,
distincte des autres « crises alimentaires ».

2.3.1. Asilomar, 1975 : une controverse scientifique sur l’aspect éthique des
« OGM »
On pense généralement aujourd’hui, que la transgenèse végétale suscite un plus grand
nombre d’inquiétudes que d’autres applications issues du génie génétique. Mis à part, peut-
être, le clonage, les applications de la transgenèse végétale sont celles qui provoquent le
plus l’hostilité du public99 ; or, il faut préciser que cette controverse s’est d’abord développée
au niveau de la communauté scientifique ; en effet, comme on l’étudiera, les PGM sont loin
de susciter l’unanimité parmi les experts, qu’il s’agisse de biologistes, de médecins,
d’environnementalistes, d’économistes ou encore de juristes. Or du point de vue historique,
on constate que cette controverse se rattache à un mouvement qui a commencé dès les
premières expériences de manipulation du vivant ; le génie génétique s’est donc trouvé à
l’origine d’une controverse dans l’ensemble de ses applications et les interrogations qu’il a
suscitées ont touché la communauté scientifique avant de toucher les consommateurs.
Autrement dit, les experts ont été concernés par les problèmes éthiques soulevés par les
applications du génie génétique avant les « profanes ». Théoriquement, il semble donc
possible de faire remonter les origines de la controverse des PGM aux premières
interrogations sur le génie génétique. On date généralement celles-ci au mois de juillet 1974,
lorsqu’un groupe d’éminents biologistes moléculaires à la tête duquel on trouve Paul Berg, a
écrit au magazine Science pour notifier qu’étant donné le potentiel destructif des
conséquences des travaux entrepris sur le génie génétique, il serait nécessaire
d’entreprendre une pause, jusqu’à ce qu’on réfléchisse vraiment à l’ensemble des
implications100. Cette suggestion a été analysée lors d’une réunion qui a eu lieu en février
1975 à Asilomar en Californie. Selon Bud, « les contributions historiques d’Asilomar étaient
un appel sans précédent pour une pause dans le domaine de la recherche jusqu’à ce que
celle-ci soit régulée de telle manière que le public n’ait pas besoin d’être anxieux, et cela a,
en effet, conduit à un moratoire de 16 mois jusqu’à ce que les directives du NIH soient

99
Les enquêtes de l’Eurobaromètre, par exemple, ont démontré que 42% des européens citent en
premier le clonage lorsqu’on leur demande ce qu’évoquent pour eux les biotechnologies modernes et
le génie génétique (p.18) ; la transgenèse et la production d’aliments sont, quant à eux, les 2
applications les moins acceptables des biotechnologies, (p.41)
100
Robert Bud, The Uses of life, a history of biotechnology, Cambridge University Press, p.175

47
valables au milieu de 1976.»101 Concernant « la signification au niveau industriel, la plupart
des débats qui ont eu lieu à Asilomar reflétaient le problème de l’impact de la science sur la
société ; rétrospectivement, la communauté scientifique semblait préoccupée par l’auto-
imposition de règles à l’intérieur desquelles elles pourraient travailler sans rencontrer
d’avantages de problèmes avec la société.»102 Bud remarque qu’il fut donc peu question des
applications commerciales du génie génétique, quoique celles-ci aient été abordées par
Lederberg qui a évoqué les potentialités au niveau de la médecine et de la production de
protéines, allant ainsi à contre-courant du « pessimisme ambiant »103. L’argument des
bénéfices potentiels sera également repris par Berg ; ce qui fait dire à Bud que la balance
risque bénéfice était déjà établie dès 1974 dans les esprits104. Au bout d’un moratoire de 16
mois, en Juin 1976, le NIH publia ses directives sur les bonnes pratiques ; celles-ci définirent
les risques de certaines expérimentations et les conditions physiques appropriées pour
pouvoir les poursuivre avec une liste pour définir les expériences à interdire totalement. En
plus de cela, les organismes modifiés ne pouvaient pas être testés en dehors des
laboratoires confinés ou d’environnement autorisés. C’est ainsi, par exemple, que l’on a
établi un débat public dans la ville de Cambridge au Massachusetts pour discuter de
l’autorisation de construire un laboratoire à l’Université de Harvard. C’est au même moment,
en mars 1976, lors d’un débat à l’Académie Nationale des Sciences que l’aspect public a
atteint un crescendo. En effet, des étudiants ont chanté « nous ne voulons pas être clonés »
et Jeremy Rifkin, le leader populiste de l’opposition, s’est élevé contre le génie génétique. Il
a argumenté en affirmant que ce qui se trouvait en jeu, c’était la nature de la vie elle-même
et a lancé un appel pour que « la science inhumaine » reste à sa place105.
Aux Etats-Unis, le débat était donc bien entamé parmi les intellectuels et déjà on
voyait apparaître les racines de certains des courants actuels : d’un côté les considérations
pour des principes éthiques sur le bien fondé de la science, mais également les germes de la
problématique risques-bénéfices. La décision d’établir un moratoire donne un avant-goût de
la version actuelle du « principe de précaution » et montre qu’il est déjà présent dans les
esprits des scientifiques. C’est également à cette époque que se mettent en place les

101
« Its historic outcome was an un precedented call for a pause in research until it could be
regulated in such a way that the public need not be anxious, and indeed it led to sixteen-month
moratorium until NIH guidelines were available in mid-1976. »Ibid., p.175
102
« As for industrial signifiance, much as the Asilomar discussion did reflect a concern for the impact
of science on society, in retrospect it seemed to be concerned with the self-imposition of constraints
within which scientists could work without further social concerns. »Bud, Ibid., p.176.
103
Ibid., p.177.
104
« So, as early as 1974, a list of speculative gains was being set against the speculative risks. »,
p.178.
105
Ibid., p.178.

48
« idéologies contestataires ». On peut donc supposer que la controverse qui oppose les
experts sur les PGM s’inscrit dans la continuité historique de cette première interruption du
déroulement de la recherche qui a eu lieu à Asilomar et en reproduit en partie le schème. A
l’époque, celle-ci concernait le génie génétique dans son ensemble. De ce point de vue, la
controverse scientifique sur les PGM semble être un cas particulier d’une controverse plus
générale sur le génie génétique, à laquelle les biologistes se sont pliés dès le départ. Ainsi,
commentant sur les suites du processus initiées à Asilomar, Claude Debru remarque : « Or
comment préciser un risque inconnu, et comment en évaluer la probabilité ? Cette question
revient sans cesse sous la même forme, avec une publicité sans cesse accrue, qu’il s’agisse
de plasmides ou de virus comme alors, ou d’organismes génétiquement modifiés comme
aujourd’hui – qui ne sont qu’une extension de la même technique. Demander de prouver un
risque plutôt que son absence n’a pas pour effet de retarder ou d’empêcher la recherche,
mais au contraire de la laisser libre de se poursuivre et de s’approfondir, car l’absence de
risque est ici supposée plus probable que le risque, et c’est le moins probable, le plus
contraire au cours habituel des choses qui doit être prouvé. Telle est, peut-être, l’une des
justifications implicites de l’idée que les mesures les plus strictes concernent les risques
connus plutôt que les risques inconnus. L’idée que les risques hypothétiques doivent être
moins contrôlés repose sur l’idée qu’ils sont moins probables et donc que la charge de la
preuve revient à ceux qui l’affirment. La recherche ne peut que gagner à l’affirmation d’une
faible probabilité. L’absence de risque lui laisse le champ libre. La suspicion d’un risque
nécessite une investigation. Dans les deux cas, la connaissance s’accroît. La position prise
par la commission Berg n’a pourtant pas été suivie par la conférence d’Asilomar, qui a émis
l’avis que les mesures de sécurité devaient être plus rigoureuses tant que les risques
restaient mal connus.106»
On aura cependant l’occasion de voir que cette nouvelle controverse prend une
tournure bien particulière au sein du milieu scientifique en ce sens qu’elle fait intervenir des
réflexions sur la nature des modifications, sur celle du pouvoir de la technologie, et enfin sur
les risques et les avantages de celle-ci. Qu’en est-il maintenant de l’aspect « polémique»?

2.3.2. Anvers, 1996 : naissance d’une polémique médiatique sur les PGM
La conférence d’Asilomar est donc le premier débat interne sur le génie génétique au
sein de la communauté des experts, et a permis de formuler les grandes questions qui
scanderont la réflexion sur une science en construction. Au sein de la sphère publique, la
polémique sur les PGM, elle, est beaucoup plus récente. En effet, en Europe l’ensemble des

106
Claude Debru, Le possible et les biotechnologies, p.p. 208,209.

49
spécialistes s’accordent pour dater l’irruption des PGM à la une des médias au mois de
Novembre 1996. En France, le 1er Novembre, à la suite d’une couverture de Libération titrant
« Alerte au soja fou », les plantes génétiquement modifiées vont commencer à faire les titres
des médias107. Auparavant les aspects scientifiques de transgenèse végétale et les débats
qu’elle suscitait déjà au sein des experts étaient restés confidentiels. En fait, cet article relate
les premières importations de soja génétiquement modifié en provenance des Etats-Unis ; et
si cet événement a suscité un tel engouement auprès des médias, le fait que l’association
écologiste Greenpeace ait mené une action de protestation en s’enchaînant devant les cargos
amarrés dans le port d’Anvers, n’y est sans doute pas pour rien. On sera également attentif
au titre du journal qui fait référence à la crise de la vache folle. Depuis l’entrée sur la scène
publique de la thématique des PGM, cette dernière n’a cessé de susciter la polémique et le
débat s’est constamment envenimé au point de devenir purement politique. Ainsi
récemment, avec l’incarcération de José Bové à la suite des saccages de deux champs
expérimentaux de maïs GM, on s’aperçoit que le débat a été récupéré politiquement. En
effet, pouvoir juger si l’application de la condamnation du porte-parole du syndicat agricole
Confédération Paysanne est justifiée, semble plus important pour l’auteur de l’article que la
discussion sur la cause de cette condamnation : « Bref, la justice l'a condamné à dix mois de
prison ferme ; rien de plus logique que cette peine soit appliquée. Il n'en est pas moins
évident que José Bové n'est pas un délinquant comme les autres. Il n'a commis aucune
violence à l'égard des personnes. Militant syndical, il a commis un délit collectif, revendiqué
comme tel, mais un délit symbolique. Fût-ce de manière condamnable, il a agi au service
d'une cause qui peut être discutée mais en aucun cas récusée : la défense d'un
environnement sain, la liberté des paysans à utiliser leurs propres semences, la protection du
vivant contre son exploitation marchande.»108 On voit que la cause de Bové est acquise : il
ne s’agit plus de savoir si la transgenèse végétale déstabilise ou non l’environnement et si la
brevetabilité et l’instrumentalisation du vivant sont des pratiques ou non compatibles avec le
développement du monde agricole. Toutes ces idées sont admises et la cause du leader
médiatique de la Confédération Paysanne est juste et entendue : le saccage du bien de la
propriété privée d’autrui, devient un « délit symbolique ». Le fond du problème est oublié et
le seul point à discuter reste le formalisme juridique : « Dès lors, incarcérer José Bové, qui
plus est dans ces conditions apparaît comme une injustice et une bêtise. Une injustice, car

107
Suzanne de Cheveigné, Daniel Boy et Jean-Christophe Galloux, Les Biotechnologies en débat , pour
une démocratie scientifique, p.79 et aussi Pierre-Benoit Joly, Gérald Assouline, Dominique Kréziak,
Juliette Lemarié, Claire Marris, Alexis Roy, INRA Grenoble, Collectif sur les risques, la décision et
l’expertise (CRIDE) ; L’innovation controversée : le débat public sur les OGM en France, Rapport,
Janvier 2000, p.71.
108
« Bové pour l’exemple », Editorial du Monde du 23/06/03

50
ce gouvernement, comme ses prédécesseurs, ferme pudiquement les yeux devant des
violences beaucoup plus dommageables commises par d'autres militants paysans, il est vrai
proches de la droite ; emprisonner Bové, c'est démontrer qu'il y a, en la matière, deux poids
et deux mesures. » On voit au travers de cet article à quel point le sujet est devenu
polémique, ce qui montre la tournure idéologique du débat publique109 sur les PGM. Quels
sont les aspects idéologiques de cette « crise alimentaire » ? C’est l’un des principaux points
que l’on étudiera dans ce travail.

2.3.3. Spécificité du cas des PGM par rapport aux autres crises alimentaires

Comme l’ont montré de nombreuses études, les consommateurs semblent hostiles à


un type d’alimentation qu’ils considèrent comme néfaste et dans lequel ils voient un risque
non défini, ou simplement, l’expression de la mauvaise qualité. Cette attitude réfractaire a eu
pour conséquence de freiner le développement de la technologie et a instauré une situation
d’incertitude, matérialisée au sein de l’Union Européenne par la mise en place d’un moratoire
qui porte sur l’introduction de nouvelles variétés de plantes. Il semble donc intéressant de
comparer cette situation avec d’autres crises alimentaires afin de dégager sa spécificité. Pour
cela, on effectuera dans un premier temps, une comparaison historique, avec la crise
alimentaire qui secoua l’Amérique au début du 20ème siècle et une comparaison d’actualité,
dans un second temps, avec la crise de la vache folle.
Dans un numéro spécial du magazine la Recherche sur les risques alimentaires, on
trouve un article de l’historien des sciences Jean-Paul Gaudillière qui relate la crise qui
secoua l’industrie agro-alimentaire et toute la société américaine110. On y apprend qu’en
1905, un journaliste américain, Samuel Adams dénonçait les « proprietary medecines »,
« ces médicaments vendus à grand renfort de publicité et dont la composition était protégée
par des brevets » (l’ensemble de ses articles fut rassemblé par la New York Academy of
Medecine). A la suite de ces publications en 1906, The Jungle, un roman de Upton Sinclair,
dénonçait l’organisation des chaînes d’abattage et l’absence totale d’hygiène : « dans les

109
Lorsque nous employons « idéologique », c’est au sens où une vision politique du monde peut
influencer une prise de position sur la technologie, mais également un a priori théorique sur la nature
de la transgenèse (ce sera le cas des experts comme on aura l’occasion de la voir). La manière la plus
globale dont nous pouvons parler d’idéologie par rapport aux PGM implique une vision systématique à
leur propos.
110
Jean-Paul Gaudillière, « Echos d’une crise centenaire », la Recherche, février 2001, 339, p.14.

51
saucisse, on mettait de la viande traînée dans la poussière et la sciure, là où les ouvriers
avaient sué et craché des milliards de bacilles tuberculeux. On y incluait aussi la viande
stockée dans les chambres froides où l’eau tombait du toit et où courraient des centaines de
rats. Ces rats étaient une calamité. Les fabricants mettaient du pain empoisonné à leur
disposition. Les rats mourraient. Le tout – rats, pain et viande – était expédié dans les
broyeurs. » D’après Jean-Paul Gaudillière, ces 2 événements éditoriaux sont caractéristiques
de l’ère progressiste aux Etats-Unis : « La presse et les journalistes jouèrent un rôle essentiel
dans la révélation d’une série de scandales touchant aux questions de santé, d’urbanisme ou
de finances municipales. Ce faisant, ils dénonçaient la corruption des responsables politiques
ou les menaces que les industriels véreux faisaient peser sur la santé du peuple américain
(…) Les campagnes des ‘fouilles-merdes’ des muckcrackers, jouèrent un rôle clé dans le
développement des institutions de santé publique. »111 La naissance de la FDA aurait donc
pour origine la multiplication des controverses publiques sur le comportement de l’industrie
agro-alimentaire. Pour l’auteur, il semble donc intéressant d’établir un parallèle entre cette
époque et la crise de la vache folle : « l’Amérique du début du siècle semble partager
beaucoup de choses avec nos propres crises alimentaires : l’omniprésence des médias,
l’opposition entre liberté du marché et l’intervention étatique, l’invocation d’une agriculture
plus naturelle contre les pratiques de l’agro-industrie.»112
Ces scandales révélés par Upton Sinclair poussa le Président Roosevelt a s’occuper
personnellement du problème et à faire passer une loi sur la « pureté des aliments ». Des
enquêtes sur les abattoirs de Chicago eurent lieu et une nouvelle administration dotée de
nouveaux pouvoirs vu le jour : « Le résultat fut une loi centrée non pas sur la définition de
normes de qualité mais sur l’étiquetage et la conformité entre la composition annoncée et le
produit effectif »113 la proposition de loi ayant été justifiée ainsi : « Quand les
consommateurs savent où un produit a été fabriqué, quand il a été fabriqué, quand ils sont
informés sur la véritable nature et la substance de la marchandise offerte à la
consommation… alors il est presque impossible d’en imposer même au plus négligeant et au
plus ignorant des acheteurs ? » (R. McD Allen. « Pure Food Legislation » Popular Science
Monthly, 34 juillet 1906). Le Food and Drug Act fut voté le 21 juin 1906.
En conclusion, Jean-Paul Gaudillière remarque que : « Après un siècle de croissance
et de diversification des industries alimentaires, les débats sur l’addition de glucose ou la
consommation de margarine peuvent paraître terriblement naïfs ou, pire, purement

111
Ibid., p.14.
112
Ibid., p.14.
113
Ibid., p.17.

52
idéologiques. Pourtant les controverses de l’Amérique progressiste ne sont pas si éloignées
de nos discussions sur l’ESB ou les OGM. Visibilité médiatique, mobilisation des
consommateurs, intervention de l’Etat et des experts scientifiques en sont l’horizon commun,
témoignant ainsi des continuités du siècle des biotechnologies. Une différence marquante
tient toutefois au statut de l’expertise. Si la fin du XIXème siècle a vu l’affirmation d’un
régime de jugement public centré sur la systématisation du recours au laboratoire et la
confiance accordée aux expérimentateurs, en particulier aux chimistes, la fin du XXème
siècle témoigne à l’inverse de la mise en crise de ce régime et de la difficulté croissante de
techniciser la gestion des risques industriels.114»

Qu’en est-il maintenant de la comparaison entre PGM et vache folle ? Tout d’abord,
force est de constater que les médias rapprochent souvent les 2 thématiques115. Aussi, les
journalistes ne sont pas les seuls à faire l’amalgame. En effet, Corine Lepage, ancienne
ministre de l’environnement sous le Gouvernement Juppé, s’interroge sur les leçons de la
crise116. Selon cette dernière, le gouvernement n’aurait tiré aucun enseignement de la crise
passée et reproduirait exactement les mêmes erreurs : « Depuis lors, les mesures prises sont
toujours le plus limitées possible, et les moyens mis à disposition des services vétérinaires,
notamment, ne sont pas à la hauteur. Il faudrait attendre plus d'un an pour que la
recommandation de l'AFSSA sur les intestins de bovins soit saisie : et le gouvernement n'a
pas encore étudié la possibilité d'interdire de manière générale toutes les farines animales,
alors que l'Angleterre a pris cette décision depuis deux ans. Sans doute les intérêts
économiques sont-ils plus puissants que la santé des consommateurs ! On peut déplorer un
total manque de discernement et de projection sur le futur. L'absence de développement de
filière de soja non-OGM en France, en Europe ou même ailleurs, menace de nous faire
tomber de Charybde en Scylla, du risque des farines à celui des OGM. Enfin et surtout,
l'omerta qui lie dans une forme de pacte implicite l'industrie agroalimentaire et les pouvoirs
publics est à dénoncer… » L’actuelle membre du Crii-gen, le Comité de recherche et
d'Information Indépendante sur le Génie Génétique, fondé par Jean-Marie Pelt et Gilles-Eric
Séralini, s’en prend alors au « manque de transparence du débat » et réclame une
« nécessité impérieuse d’inclure le citoyen dans le débat. »

114
Ibid., p.18.
115
Voir notre étude quantitative sur les quotidiens le Monde, le Figaro, Libération et les DNA ; depuis
1996, on trouve 461 articles qui citent en même temps les mots « vache-folle » et « OGM ».
116
Corine Lepage, « Vache folle et OGM », www.crii-gen.org, 6/11/2000.

53
Comme on le constate, la comparaison entre la crise de la vache folle et la polémique
des PGM est commune et ce, même dans l’esprit des plus hauts responsables. Sur quels
arguments cette association d’idées repose-t-elle? N’y a-t-il pas plusieurs différences entre
ces deux situations et n’a-t-on pas propagé à tort l’amalgame ? En effet, si on peut
comprendre qu’à la suite de nombreux accidents, tous les problèmes touchant à
l’alimentation finissent par se ressembler et s’accumulent pour renforcer l’a priori négatif
selon lequel l’industrie agro-alimentaire privilégie la rentabilité au détriment de la qualité, il
est cependant important de remarquer qu’entre la polémique sur les PGM et la « crise de la
vache folle », il existe plusieurs différences essentielles.
- La première de ces différences concerne la technologie. En effet, on peut comparer
les PGM et les farines animales d’un point de vue formel, en ce sens qu’il s’agit de deux
pratiques issues des biotechnologies, auxquelles les agriculteurs ont recours dans le but
d’alimenter leur bétail en faisant des économies d’échelle (une nourriture plus abondante au
meilleur coût), et qu’il s’agit, par conséquent de maximiser la rentabilité des cultures, en leur
appliquant les principes de l’industrie. Pourtant du point de vue de la technologie, il faut bien
reconnaître que dans le cas de la vache folle, l’alimentation à base de farines animales n’est
pas un procédé issu de la recherche fondamentale. Dans le cas des techniques qui
consistaient à récupérer des déchets animaux pour les transformer, il semble légitime de
parler de procédés approximatifs, en ce sens que la méthode de production est issue de
méthode empirique et ne découlait pas d’un savoir théorique préalable. A contrario, la
transgenèse végétale s’inscrit, comme on l’a vu, dans l’histoire du génie génétique ; c’est
une application qui repose sur un véritable corpus scientifique et qui est une solution pour
des problèmes que se posait la sélection classique.

- La seconde différence concerne la nature du risque. Dans le cas de la vache folle, la


crise a éclaté après que l’on ait crû constater l’accident ou, tout du moins, que l’annonce
faite par le Ministre Britannique de la Santé ait laissé supposer l’existence de celui-ci. Dans
ce cas, le danger était avéré. Dans le cas des PGM, on parle, encore à ce jour, de risques
potentiels. Ceux-ci ont été envisagés dès le départ et un système de surveillance a été mis
en place en prévention. Aussi, l’évaluation des risques est rendue complexe par l’impossibilité
d’effectuer une estimation à long terme. Dans le cas des PGM, le principe qui est admis par
tous est donc que « l’absence de preuve n’est pas la preuve d’absence ». Dans le cas de la
vache folle, on se trouve dans une stratégie de réparation et de prévention (prise de
mesures pour éviter la propagation de la maladie, abattage de troupeaux, nouvelles
législation, embargo…) ; il s’agit de tout faire pour supprimer le danger en contenant

54
l’épidémie ; dans le cas des PGM, on se trouve dans une stratégie d’évaluation (constitution
et validations des dossiers par les instances compétentes, essais en plein champs, phase de
validation, tests sur les animaux….)

- La troisième distinction, enfin, porte sur la cause du risque : à l’origine de la


« crise de la vache folle», on trouve une responsabilité : celle de la firme britannique qui n’a
pas respecté le traitement rigoureux qui permet de garantir l’innocuité des farines en
conservant les extraits d’animaux à 133°C pendant plus de 20 minutes sous une pression de
3 bars, ce afin qu’il ne reste aucun agent infectieux. De ce point de vue, il y a eu un non-
respect des règles de sécurité qui peut être imputable, soit à de l’inconscience, soit à une
recherche de profit au mépris des règles de sécurité. Il s’agit donc bien d’une faute
punissable par la loi. Le danger est imputable à un non-respect des règles sanitaires. Dans le
cas des PGM, le risque que l’on cherche à démontrer aujourd’hui est potentiellement
imputable à la technologie. Pour que le cas des PGM se rapproche de celui de la vache folle,
il faudrait donc qu’un laboratoire ne respecte pas les règles qui définissent le protocole de
sécurité. Or jusqu’à présent, ce n’est pas l’application de la technologie que l’on juge, mais la
technologie en elle-même. Il est donc clair que la controverse porte sur la transgenèse
végétale en elle-même et non pas sur ses réalisations. Le problème est alors de savoir à qui
revient la charge de la preuve : est-ce à ceux qui veulent développer la technologie ou est-ce
à ceux qui la critiquent a priori ? Aussi lorsque certains accusent ceux qui la pratiquent, c’est
plus pour dénoncer le génie génétique en lui-même, que pour dénoncer la malhonnêteté
d’une absence de respect des règles de sécurité. On voit bien que la controverse porte sur la
transgenèse végétale et non sur les modalités propres à son application.

Nous pensons qu’il était nécessaire de faire ces rappels pour bien situer le débat. On
peut trouver dans la controverse scientifique sur les PGM et la polémique qui l’a suivie, de
nombreux points communs avec une situation de crise, en ce sens qu’elles ont contribué à
freiner le progrès d’une technologie. A la différence de la « crise de la vache folle »,
cependant, la transgenèse végétale se distingue par le fait qu’elle est une application de la
biotechnologie qui est issue de la recherche fondamentale. Ensuite, dans le cas des PGM, le
danger n’est pas avéré et on se trouve toujours dans le cadre d’une recherche de risque
potentiel. Enfin, concernant la transgenèse végétale, il est important de préciser que, s’il y a
polémique par rapport à l’introduction de PGM sur le marché européen, celle-ci a bien pour
origine la technologie en elle-même et non le respect des normes garantissant la sécurité
alimentaire.

55
Tous ces éléments nous montrent à quel point la transgenèse végétale qui a fait
l’objet de nombreux amalgames avec des crises alimentaires, se distingue de celles-ci. Et
lorsque l’on parle de crise, c’est en ce sens que la remise en cause de la technologie pose
autant de problèmes pour le consommateur qui doute que pour l’industriel qui s’impatiente.
Il est donc essentiel de lever le doute et de réguler les impatiences en cherchant les raisons
qui se trouvent à la racine de ce blocage.

3. Développement des controverses au niveau des experts


Trop souvent, on a parlé du refus des consommateurs en oubliant que les premiers
qui ont douté de la technologie, ce sont les scientifiques eux-mêmes. A l’origine de la
polémique se trouve donc une controverse scientifique. Si l’on peut comprendre certaines
divergences qui ont pour cause un choix politique il est, par contre, plus difficile de saisir la
nature des oppositions qui divisent le milieu scientifique. Or on constate, parmi les experts
encore plus que dans l’opinion publique117, le caractère manichéen du débat et l’existence
bien réelle de deux attitudes radicales118 : une tendance pro et une tendance anti-PGM. Il est
donc nécessaire de creuser cette analyse afin de mettre au jour les sujets sur lesquels il y a
divergences. Au regard de cette situation, il est parfois tentant de faire une interprétation
simpliste, en jugeant que les experts sont tous à la solde d’intérêts politiques ou financiers.
C’est ainsi, que dans un autre cas qui est celui du bœuf aux hormones, Olivier Postel-Vinay
s’interroge sur le conflit qui oppose le JECFA (Joint FAO/WHO Expert Committee on Food
Additives) et le SCVMPH (Scientific Committee on Veterinary Measures relating to Public
Health). Il démontre alors que l’opposition n’a pas pour origine, contrairement à ce que l’on
pourrait croire trop facilement, un conflit d’influence119. En effet, alors que le premier comité
d’experts considère que, ; concernant la présence éventuelle dans la viande de résidus
d’hormones administrées, il existe une « large marge de sécurité, à condition que les bonnes
pratiques vétérinaires soient respectées. Marge de sécurité si grande que le comité jugeait

117
Les travaux menés au sein de Focus Group par le PABE, ont démontré que les individus non versés
dans le sujet n’avaient pas - contrairement à l’opinion généralement défendue par les acteurs des
biotechnologies - une opinion tranchée par rapport au sujet et qu’ils avaient plutôt une attitude
ambivalente et dans certains cas semblaient accepter l’innovation (mythe n°1). Claire Marris, « Public
View on GMO, Deconstructing the myths », EMBO reports, vol.2, n°7, 2001, p.545
118
Dans son petit livre, OGM, le vrai débat , Gilles-Eric Séralini parle de « l’affrontement de deux
conceptions scientifiques ». Il distingue ce qu’il appelle une vision « réductionniste » et une vision « à
complexité intégrée », appellation qui recouvre en fait 2 positions extrêmes sur le sujet.
119
Olivier Postel-Vinay, « Bœuf aux hormones : surprenant conflit », La Recherche , février 2001,
p.339

56
inutile d’imposer une limite maximale à la teneur en résidus, signifiant par là que ceux-ci ne
constituent pas un problème de santé publique. » Contre cet avis, le SCVMPH, un comité
scientifique de la commission européenne, concluait au contraire que « des effets
endocriniens, développementaux, immunologiques, neurobiologiques, immunotoxicologiques,
génotoxiques et cancérogènes pourraient être envisagés. » Au cœur de cette controverse,
on trouve l’hormone 17β-œstradiol qui pour le comité européen doit être considérée comme
un « carcinogène complet ». Le journaliste s’interroge alors sur les raisons de cette version
contradictoire du même problème : « Comment expliquer que des comités d’experts du plus
haut niveau international, consultés sur une question de santé publique, puissent dire
apparemment blanc et noir, et camper sur leur position ? Des deux côtés, les accusations
fusent : les experts de la Commission disent ‘ce que leur dictent les politiques’, tandis que
ceux du JECFA ‘sont aux ordres des américains’ (…) Que valent ces accusations ? On trouve
dans les deux camps des experts de haut niveau, dont l’honnêteté paraît difficile à mettre en
doute. » Olivier Postel-Vinay démontre alors que ce n’est pas l’intégrité des acteurs qui est
en jeu. Même si l’enjeu du débat est l’introduction du bœuf américain sur le sol européen,
cette controverse a d’autres raisons que purement politiques. En fait, celle-ci s’explique par
le fait que « Les experts des deux comités sont d’accords entre eux pour dire que le 17β-
œstradiol est un cancérogène complet. C’est un fait établi et ce n’est pas une nouveauté.
Mais le JECFA est allé au de delà de ce constat. Dans la mesure où le 17β-œstradiol est une
hormone naturelle, produite en grande quantité par les humains comme par les bovins, il
s’est posé la question de savoir si les résidus de 17β-œstradiol supplémentaires présents
dans la viande de bœuf présentaient un risque. C’est à cette question qu’il a répondu par la
négative. » (en effet, le supplément de 17β-œstradiol éventuellement ingérable est, selon le
JECFA, toujours inférieur à un millième du 17β-œstradiol naturellement produit chaque jour
par l’organisme)120.
Cette digression nous donne un excellent sujet de réflexion sur le rôle des experts et
leurs motivations et nous invite à une certaine prudence en démontrant que l’on peut
toujours trouver une explication dans la plus incongrue de toutes les controverses. Enfin,
cette analyse démontre que l’interprétation d’un risque connu (ici, l’effet carcinogène du 17β-
œstradiol) peut varier en fonction du principe sur lequel elle repose. Autrement, dit, un
même phénomène peut être interprété de deux manières différentes en fonction du critère
sur lequel on se base pour le juger. Dans le cas des PGM, nous verrons que l’expertise est
confrontée sans cesse à cette situation.

120
Olivier Postel-Vinay, Ibid., p.37

57
En effet, qu’il s’agisse d’estimation des risques sanitaires, environnementaux, ou du
calcul des bénéfices potentiels, nous allons voir que les opinions des « experts » divergent et
s’opposent sur l’interprétation de résultats souvent identiques. Dans le cadre de la
controverse scientifique sur les PGM, nous avons donc relevé 3 débats fondamentaux121 dont
les thématiques portent sur :

- PGM et alimentation
- PGM et environnement
- PGM, agronomie et société

Nous avons fait des recherches sur les controverses qui opposaient les experts et acteurs de
chacune de ces 3 thématiques. Nous avons pris en compte les positions d’intervenants
spécialisés dans le domaine, qu’ils appartiennent au secteur privé ou public, qu’ils fassent de
la recherche fondamentale ou appliquée à la technologie. Ce terme « d’experts » relève plus
ici de l’implication dans un secteur scientifique et technologique donné, que de l’expertise au
sens d’un « ensemble d’activités ayant pour objet de fournir à un décideur, en réponse à sa
question, un avis ou une recommandation aussi objectivement fondés que possible, élaborés
à partir d’inventaires et d’évaluations des connaissances avérées disponibles, d’observations,
d’inspections, d’essais, d’analyses ou d’investigations diverses, accompagnées d’un jugement
professionnel.»122 Aussi, notre travail n’a pas pour objectif de fournir une réflexion sur le rôle
de l’expert par rapport à la prise de décision, mais plutôt d’expliquer les raisons des
controverses qui opposent les experts sur le sujet des PGM. Notre hypothèse étant que :
face au caractère incertain de l’évaluation des risques des PGM, les prises de positions des
experts sont sujettes à un plus grand nombre de causes de variations. En effet, plusieurs
voies restent ouvertes pour l’interprétation des résultats. Aussi, on veut montrer que chaque
expert détermine sa position par rapport à la lecture qu’il fait de 3 principes fondamentaux:

- Le principe d’équivalence en substance,


- Le principe de précaution,
- Le calcul risques-bénéfices.

En associant chacun de ces 3 principes à une problématique respective (le principe

121
On pourrait ajouter à ces thématiques PGM et brevetabilité et PGM et étiquetage ; cependant, nous
avons voulu nous concentrer ici sur les thématiques propres à l’expertise biotechnologique.
122
« Proposition de définition mise en place par l’Afnor sous l’impulsion de l’Afssa », La Recherche
339, Février 2001, p.47.

58
d’équivalence en substance pour les risques alimentaires, le principe de précaution pour les
risques environnementaux et la balance risques-bénéfices pour l’utilité des PGM), on a pu
classifier et expliquer les opinions divergentes. On s’apercevra alors que les évaluations des
experts reposent en partie sur des conceptions « théoriques » (pour ne pas dire
idéologiques) de la transgenèse végétale, et ce, de manière implicite ou explicite. En quelque
sorte, on tentera de démontrer que le caractère indéterminé du calcul du risque (par
exemple la découverte d’un allergène) fait que l’avis donné par l’expert dépend
généralement de l’hypothèse que celui-ci a posée de manière implicite au départ (par
exemple, équivalence en substance ou « différence absolue ») ; autrement dit, l’avis rendu
comporte une part de science mais est toujours complété par un jugement, qui lui, peut être
considéré comme « non scientifique », en ce sens qu’il est un principe indémontrable. Le
problème de la non-scientificité des jugements de certains experts en situation de risque a
déjà été abordé par Les Levidow dans un exposé qu’il a fait lors d’une conférence organisée
par le Laboratoire d’économétrie de l’Ecole Polytechnique sur « l’Organisation du recours à
l’expertise scientifique en situation d’incertitude.»123 D’après ce sociologue de l’Open
University, lors de la mise en place de la régulation sur les PGM au niveau européen,
certaines décisions ont été prises sur la base de jugements « extrascientifiques » qui
auraient minimisé l’existence de certains risques. C’est cette attitude qui se serait trouvée à
l’origine d’une crise publique. Le débat scientifique et les protestations du public auraient
renforcé d’une manière plus ouverte les considérations apportées à l’incertitude124. Illustrant
ces propos, Levidow affirme que le comité d’experts de l’Union Européenne a affirmé qu’il n’y
avait pas d’évidence pour affirmer que l’usage commercial des PGM pourrait causer un effet
néfaste sur l’environnement. Cette affirmation serait fondée sur des jugements
extrascientifiques (normes agro-environnementales, connaissances disponibles, mesures de
gestion…)125 Ce conflit aurait mis en évidence les différents cadres de vision pour
l’agriculture et l’alimentation à venir (« At least implicitly, conflicts over evidence expressed

123
Les Levidow, « Expert Framings of Uncertainty : Regulating GM Crops in Europe. », Janvier 2002.
124
« In the European regulation of genetically modified (GM) crops, decision-making has undergone a
crisis of legitimacy. Although called ‘science-based regulation’, its decisions have been dependent
upon extra-scientific judgements which were downplayed or denied – and became publicly
contentious.(…) Early safety claims accepted or downplayed some uncertainties which later became
controversial. Public protest and scientific debate strengthened more openened accounts for
uncertainty, in at least three respects : more stringent agro-environmental norms, greater scrutiny of
safety evidence, more complex causal pathways of potential harm, and doubts about risk-
management measures. » Ibid., p.22.
125
« According to the official EU-level expert committee, there was no evidence to indicate that
commercial usage of specific GM crops would cause adverse effects to the environment. Such claims
rested on extra-scientific judgements-- e.g., about agro-environmental norms, about the adequacy of
available knowledge, and about management measures. »Ibid., p.23.

59
different framing visions for future agriculture. ») Aussi, l’auteur en conclut qu’une
estimation du risque totalement apolitique est impossible, étant donné que l’incertitude
concernée est cadrée par des normes agro-environnementales, des modèles de cause à effet
et des estimations de gestion du risque. Les avis portant sur l’estimation du risque ne
peuvent être séparés du débat public. Aussi, les procédures régulatoires ne peuvent séparer
le jugement des experts, des visions politiques. Par conséquent les avis des experts officiels
ne peuvent faire légitimer leurs décisions qu’en délibérant publiquement différents points qui
portent sur certaines incertitudes126.
On se propose donc de compléter cette analyse. En effet, comme on va tenter de le
démontrer, les jugements des experts se fondent bien sur des principes extrascientifiques,
en ce sens que ces principes donnent une réponse à une question qui semble a priori sans
réponse (l’estimation des risques), à moins d’une expérience à long terme. Mais on est obligé
de constater que cette remarque vaut pour tous types d’estimations du risque sur les PGM,
et dans une certaine mesure, pour tous types d’estimations du risque sur les plantes et les
aliments en général. Il nous est donc apparu essentiel de mettre au jour ces principes
théoriques sur lesquels reposent le caractère scientifique ou non du débat127.
Pour cette étude, nous avons étudié les textes issus des acteurs scientifiques dans
leur globalité : ainsi, on trouvera côtes à côtes, articles de recherche fondamentale et
appliquée, textes de vulgarisation, ouvrages généralistes rédigés par des biologistes,
contributions de scientifiques engagés aux côtés d’ONG, d’association de consommateurs ou
encore de groupes industriels et rapports issus d’administrations. Concernant l’origine des
controverses étudiées, nous nous sommes intéressés principalement à celles qui ont eu lieu
en Europe (Angleterre et France), aux Etats-Unis, et au niveau International (controverse sur
les PVD et la faim dans le monde). Enfin, nous préciserons que nous avons trouvé une

126
« An apolitical risk assessment is impossible to achieve, since the relevant uncertainty is framed by
agro-environmental norms, cause-effect models, and risk management assumptions. Regardless of its
formal independence, risk-assessment advice cannot remain independent of public debate; regulatory
procedures cannot credibly separate expert judgements from policy views. Therefore official expertise
advice can help legitimize decisions only by publicly deliberating different accounts of the relevant
uncertainties. » Ibid., p.23.
127
Notre démarche ici se veut avant tout théorique: il s’agit d’expliquer les controverses en
démontrant le rôle de certains principes dans l’évaluation d’un risque probable ; nous n’avons pas
effectué un travail de recensement exhaustif et méthodique de toutes les controverses (ainsi, nous ne
parlons pas de la controverse qui porte sur le gene flow) car tel n’était pas notre but. Notre objectif
est de mettre au jour, au travers de documents rédigés par les acteurs scientifiques du débat, les
raisons fondamentales qui font qu’il existe des avis opposés sur le même sujet. Aussi, afin de pouvoir
mener une réflexion générale, nous sommes allés chercher nos exemples de controverses partout où
ils se trouvaient (aussi bien aux Etats-Unis qu’au sein de la CEE, ou dans les PVD). Nous ne nous
sommes pas interrogés sur les différences culturelles, mais nous avons traité de chaque controverse
comme d’un témoignage qui permet de démontrer l’engagement théorique des scientifiques au cœur
du sujet.

60
grande quantité de ces documents sur Internet.

3.1. PGM et risques alimentaires : le principe d’équivalence en question


Le risque alimentaire se trouve au cœur de la controverse scientifique. La possibilité
de garantir la sûreté des aliments contenant des fragments de plantes issus de la
transgenèse végétale est un point crucial pour les experts qui se trouvent dans le devoir de
pouvoir conseiller les décideurs pour l’établissement de règles définissant le nouveau
marché. Or si aux Etats-Unis et dans d’autres pays tels que l’Argentine, le Canada, la Chine
et l’Afrique du Sud, on constate que la production et la consommation de plantes
génétiquement modifiées a donné lieu à une nouvelle chaîne agro-alimentaire, tel n’est pas
le cas sur le continent européen et plus particulièrement pour les pays membres de la CEE.
Depuis 1999, afin de procéder à la mise en place d’une juridiction sur la traçabilité et
l’étiquetage des PGM, un moratoire a été mis en place ; il a été récemment levé en Mai
2004. Une des raisons majeures invoquée est la sécurité alimentaire et de ce point de vue,
on observe certaines divergences. Ainsi, comme le rappelle Hervé Kempf dans un article du
Monde daté du 17 Avril 2003128, l'AFSSA (Agence française de sécurité sanitaire des
aliments), a émis une critique discrète sur les demandes d’autorisation de PGM : « En
l'absence de certaines données, indique l'Agence, -elle- ne peut rendre un avis
scientifiquement fondé concernant la sécurité sanitaire ». Cet avis concerne des dossiers de
maïs transgénique déposés par la firme Monsanto. Par contre, ces dossiers ont obtenu
l’approbation au niveau Espagnol et Néerlandais. Malgré le moratoire, en effet, les firmes
continuent à déposer des demandes d’autorisation auprès des différents pays, en attendant
la levée de celui-ci. Or, on observe des divergences également au sein même de certains
pays. En 2002, l’organisme précédemment cité qui a été fondé à la suite de la « crise de la
vache folle » a organisé un séminaire qui a réuni des experts au niveau international sur le
thème de « OGM et Alimentation, peut-on évaluer des bénéfices pour la santé ? : Le débat
sur les OGM porte sur deux questions principales : les OGM sont-ils dangereux ? Les OGM
sont-ils utiles ? Deux approches classiques lorsqu'on entreprend une démarche d’évaluation
d’un rapport « bénéfices/risques ». Deux questions délicates dans le domaine alimentaire »
Ici, ce sont les bénéfices potentiels des PGM qui sont en jeux. Mais, le plus souvent, ce sont

128
Hervé Kempf, « Les OGM avancent discrètement malgré les doutes des experts français », Le
Monde, le 17 Avril 2003.

61
les risques potentiels qui font l’objet d’une discussion entre les scientifiques d’origine
diverses, qu’ils soient bio-ingénieurs, environnementalistes, toxicologistes, allergologues…
Avant de rentrer dans le détail de cette controverse, nous commencerons par revenir sur le
« principe d’équivalence en substance ». C’est, à notre avis, un principe fondamental qui,
comme on essayera de le démontrer, se trouve de manière implicite à la base de toutes les
controverses, en ce sens qu’en fonction de son acceptation ou de son refus par les experts,
le risque n’est pas perçu de la même manière. Dans le cas de la recherche des risques
alimentaires, le principe d’équivalence en substance nous servira donc de critère pour classer
les différents avis d’experts sur les PGM129. On étudiera 3 controverses essentielles au niveau
de la sécurité alimentaire : l’allergénicité des PGM, l’usage des gènes de résistance aux
antibiotiques et enfin la transmission possible du transgène à l’organisme.

3.1.1. Définition du principe d’équivalence en substance


Le principe d’équivalence en substance nous apparaît comme un critère essentiel
pour bien comprendre les prises de position des experts dans la controverse qui les opposent
sur le risque alimentaire. En effet, c’est le garant de l’introduction des PGM sur le marché. Il
définit l’ensemble des critères qui font que les aliments issus de la transgenèse sont
considérés comme disposant des mêmes propriétés que ceux issus de la sélection classique.
Par conséquent, on tentera de démontrer que les scientifiques qui y adhèrent en déduisent
que les risques alimentaires que l’on veut évaluer chez les PGM sont des risques comme les
autres, alors que ceux qui le refusent (de manière implicite ou explicite) font des risques
alimentaires des PGM des cas particulier.

Histoire et définition d’un principe issu du droit international


Avant d’être un concept scientifique, le principe d’équivalence en substance est d’abord un
principe juridique de droit international. « Issu de travaux de la FAO, de l'OCDE et de l'OMS,
il repose sur la comparaison des nouvelles denrées alimentaires avec des aliments ou
ingrédients existants et consiste à considérer de la même manière sur le plan de la sécurité
la nouvelle denrée et l'aliment ou l'ingrédient traditionnel lorsqu’aucune différence
significative n'a été mise en évidence »130. Né d’une collaboration entre experts

129
Le fait que l’on ait rapproché le principe d’équivalence en substance de la recherche des risques
alimentaire n’exclut pas le fait que l’on puisse utiliser le principe de précaution pour prendre position
par rapport à un risque donné. Mais notre travail consiste ici à organiser un classement systématique.
130
Gérard Pascal, « Comment évaluer la sécurité des aliments issus de plantes transgéniques ? » OGM
et Alimentation, dossiers de l’INRA, Mai 1998, www.inra.fr/

62
internationaux et institutions non gouvernementales, ce principe préside à la mise sur le
marché de tous les organismes génétiquement modifiés. Il est l’aboutissement du processus
d'élaboration d'une méthodologie d'évaluation de la sécurité des nouveaux aliments qui a
pris naissance en 1990, à l'initiative du Groupe d'experts nationaux sur la sécurité en
biotechnologie (GEN) de l'OCDE. L'initiative de ce Groupe a conduit, en 1993, à la publication
d’un rapport intitulé « Evaluation de la sécurité des denrées alimentaires issues de la
biotechnologie moderne - Concepts et principes .» Au cours de cette même année 1990, une
consultation FAO/OMS était organisée à Genève sur le même sujet, qui devait donner lieu à
la publication, en 1991, d'un rapport intitulé Strategies for Assessing the Safety of Foods
Produced by Biotechnology (Stratégie pour l’estimation des aliments issus des
biotechnologies). Ces deux réunions marquaient le point de départ d'une réflexion qui a
conduit à définir le concept d'équivalence en substance. Ensuite, la définition du concept et
son application seront rediscutées au cours de plusieurs rencontres internationales. En 1994
à Copenhague, l’OMS organisait un nouvel atelier, sur l’application des principes de
l’équivalence en substance à l’évaluation de l’innocuité des aliments ou constituants
alimentaires issus de plantes obtenues par la biotechnologie moderne ; puis en 1994 et
1996, l’OCDE mettait sur pied à Oxford, puis à Rome des consultations sur le thème de
« biotechnologie et sécurité alimentaire ». C’est lors du séminaire d’Oxford qu’ont été
définies 3 nouvelles catégories d’une grande importance :

- Les aliments équivalents en substance,


- Les aliments équivalents en substance à l’exception du caractère inséré,
- Et enfin, les aliments non équivalents en substance.

En 1996, lors du séminaire de Rome, les 3 institutions internationales (FAO, OMS et OCDE)
tiraient les conclusions suivantes : « les problèmes que soulève la sécurité alimentaire des
organismes produits par les techniques du génie génétique sont fondamentalement de
même nature que ceux que pourraient engendrer d'autres moyens, comme la sélection
classique, de modifier le génome d'un organisme. Les techniques de la biotechnologie
moderne ne créant aucun problème spécifique en termes de sécurité, il s'ensuit que les
approches existantes de l'évaluation de la sécurité des nouvelles variétés de plantes
pourraient servir de base pour l'évaluation des aliments issus de plantes génétiquement

63
modifiées. »131 Quels sont alors les critères qui pourront déterminer s’il y a, ou non,
équivalence en substance ? Les 4 caractères essentiels à déterminer sont :

- La caractérisation moléculaire de la plante génétiquement modifiée


- Ses caractéristiques phénotypiques
- Ses nutriments
- Les substances toxiques essentielles

En 1997, à Aussois, en France a lieu un séminaire sur les essais toxicologiques des
nouveaux aliments qui réexaminera et complétera ces critères par l’ajout d’autres analyses
toxicologiques plus approfondies, entre autres, celles qui pourraient démontrer la présence
ou l’absence d’effets indésirables, la production de protéines toxiques et la nécessité de faire
des essais in vivo. Et comme le remarque le rapport de l’OCDE : « En pratique, les
évaluations effectuées par le sélectionneur pour ses propres besoins ou pour les procédures
d'inscription des obtentions végétales ont de tous temps permis de produire de nouvelles
variétés de plantes qui n’ont pas eu d’effets indésirables sur la santé humaine. Toutefois,
comme ces évaluations portent rarement sur des aspects directement liés à l'innocuité des
plantes cultivées, elles ne peuvent être considérées comme suffisantes pour établir
l'équivalence en substance ou garantir l'innocuité d'une nouvelle variété de plante cultivée. »
C’est pourquoi : « Démontrer qu'un aliment nouveau est équivalent à un produit alimentaire
existant ayant prouvé de longue date son innocuité pour le consommateur permet de
garantir que ce nouvel aliment est aussi sûr que l'aliment connu auquel il est comparé. »132
Ce principe, d’après Gérard Pascal, vaut aussi bien pour les aliments génétiquement
modifiés, lorsque l’on constate une similitude des caractères observés (phénotypes et
composition) avec les aliments de références. L’équivalence en substance suffit pour prouver
l’innocuité de l’aliment visé. Au cas où l’équivalence en substance n’est pas démontrée pour
certains aliments, une évaluation plus complète de l’innocuité de l’aliment sera peut-être
nécessaire pour définir certaines informations supplémentaires. Concernant le choix des
plantes ou des aliments de référence, ceux-ci doivent être le plus proche possible de
l’aliment génétiquement modifié. On cherche à démontrer, par exemple, le caractère
isogénique des deux éléments de la comparaison. On constate alors l’existence de certaines
complications : « Pour bien des plantes alimentaires commerciales, on ne disposera peut-

131
Gérard Pascal, « Avant-Propos du Compte rendu du séminaire de l’OCDE sur les essais
toxicologiques et nutritionnels des nouveaux aliments », SG/IGCB, 98.1, p.8
132
Gérard Pascal, Ibid., p10.

64
être pas de lignées qui soient isogéniques par rapport à la lignée parentale, et l'on optera
alors généralement pour une lignée se rapprochant le plus possible de l'isogénie.
L'interprétation des résultats s'en trouvera peut-être alors compliquée, dans la mesure où les
différences observées pourront soit provenir d'un effet secondaire de la modification
génétique, soit être dues à des variations génétiques naturelles dans la lignée servant de
référence. »133 Les différences significatives peuvent impliquer des recherches
supplémentaires, et ces différences ne justifient pas forcément l’innocuité. En effet, il peut
s’agir d’une différence causée par l’environnement ; on peut alors faire varier les
environnements. « Par contre, s’il existe des différences significatives entre la lignée
modifiée et la/les lignée(s) de référence et que les valeurs correspondantes s’écartent des
fourchettes obtenues pour les variétés commerciales de la plante cultivée en question, et à
condition qu'il ne s'agisse pas de l'effet souhaité, il peut y avoir un problème d'innocuité. »134
La cause de l’effet indésirable peut avoir pour origine soit, une mutation par insertion, soit,
un effet métabolique secondaire. Il est par conséquent nécessaire d’opérer des tests
toxicologiques et nutritionnels pour comprendre la nature et le mécanisme sous-jacent de
cette différence. Les constituants comparés comprennent les nutriments et les substances
toxiques. Il faut tenir compte du gène inséré et des modifications que le constituant est
susceptible de recevoir. Pour un même organisme susceptible d’être transformé, les
nutriments à analyser varieront selon les pays. L’expert de l’INRA ex-président du Conseil
Scientifique de l’AFSSA remarque cependant qu’ « il subsiste toutefois certaines divergences
au niveau du choix des constituants actuellement évalués par les obtenteurs ou imposés par
les autorités de réglementation. En harmonisant à l’échelle internationale la liste des
constituants à retenir pour chaque plante cultivée, on accroîtrait donc la cohérence de la
méthode d'établissement de l'équivalence en substance. » Concernant les techniques
d’analyse, les empreintes métaboliques obtenues par des analyses physico-chimiques ou
encore sur la détection de l'expression du gène modifié par amplification de sous-ensembles
spécifiques de l'ARNm, sont en voie de remplacer l’analyse classique ; quant aux banques de
données, elles ne cessent d’être complétées et apportent leur contribution à l’établissement
du principe d’équivalence en substance.
On ajoutera que le pouvoir allergisant des aliments est, du point de vue de
l’établissement de l’équivalence en substance, un facteur essentiel. Il est important de ne
pas introduire des gènes issus d’organismes allergéniques. « Toutefois, lorsque le gène
introduit en raison de ses propriétés particulièrement intéressantes est pris chez un

133
Ibid., p11.
134
Ibid., p12.

65
organisme notoirement associé au phénomène d'allergie alimentaire (arachide, par
exemple), il est indispensable de démontrer qu'il ne code pas un allergène. »135
L’OCDE, s’accorde donc à définir l’équivalence en substance de la manière qui suit :
« Pour qu’il y ait équivalence en substance, il faut démontrer que les caractéristiques
évaluées pour l'organisme génétiquement modifié ou un produit alimentaire donné qui en est
issu sont équivalentes aux caractéristiques correspondantes chez l'organisme ou le produit
traditionnel de référence. Le concept d'équivalence en substance ne représente pas en soi
une évaluation de la sécurité, mais la garantie qu’il apporte au niveau de l'innocuité des
aliments issus de plantes génétiquement modifiées est égale ou supérieure à celle obtenue
pour les aliments produits par des méthodes classiques. Une fois l'équivalence en substance
établie, aucune autre preuve d’innocuité ne s’impose. Le concept d'équivalence en substance
permet en outre de prédire dans quelle mesure la modification génétique apportée n'induira
aucun effet imprévu. »136
Comme on peut le comprendre à la lecture de cette dernière citation, l’équivalence en
substance est la recherche d’une garantie en comparant l’aliment connu à l’aliment nouveau.
En effet, si l’aliment génétiquement modifié présente certains caractères identiques à ceux
d’un « aliment parent » de référence, alors, on tient là une forme de garantie de ce que l’on
peut appeler une « innocuité relative », en ce sens qu’il se peut que l’aliment soit nocif, mais
alors, cette nocivité n’aura rien à voir avec la modification génétique. Elle pourrait tout aussi
bien être le fait de l’aliment issu de la sélection classique. On voit bien qu’il s’agit là d’un
« principe » auquel il faut se tenir. Et ce principe doit être posé sans autre démonstration : il
« exclut toute autre démonstration en la matière ». Il est clair que si le principe
d’équivalence en substance a pour objectif de légitimer la commercialisation des PGM alors,
la recherche d’un nombre croissant de paramètres risquerait de repousser à l’infini les délais
de mise sur le marché. Il faut bien alors que la recherche des critères de similitudes soit
préalablement définie. Sinon, il apparaît clairement qu’une équivalence « en substance »,
elle, est indémontrable, puisqu’il y aura toujours une différence qui subsistera entre l’aliment
modifié et l’aliment de référence. Il s’agit de montrer qu’il n’y a aucune raison de penser que
le transgène occasionne un plus grand risque. L’équivalence « en substance » est donc une
équivalence « en quelque sorte ». Elle a été instaurée pour rassurer le consommateur et
fournir un cadre légal aux aliments issus de la transgenèse végétale. On trouve derrière ce
principe, des institutions internationales qui lui donnent toute sa légitimité. C’est par un acte
« volontaire et réfléchi » que l’OCDE pose l’équivalence en substance des PGM. Aussi,

135
Ibid. p.14.
136
Gérard Pascal, Ibid., p10.

66
comme on va le voir, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer « l’absence de
scientificité » du principe. Restera à déterminer cependant, si c’est bien d’absence de
scientificité qu’il faudra parler dans ce cas, ou de l’impossibilité de démontrer « l’absence
totale de risque alimentaire en général», mais c’est là un problème que nous aborderons
plus tard. Ce que l’on retiendra pour l’instant, c’est que la mise sur le marché des plantes
génétiquement modifiées obéit à un processus scientifico-institutionnel de recherche de
critères de similitudes entre les aliments nouveaux et les aliments traditionnels d’après une
définition arbitraire, quoique justifiée de ces critères. Aussi, le simple fait d’admettre le
principe d’équivalence en substance équivaut à reconnaître non pas la démonstrabilité à
100% de l’identité des PGM et des organismes classiques, mais que les PGM sont des
organismes comme les autres ; autrement dit, ni plus dangereux, ni moins dangereux que
les organismes issus de la sélection classique. Ce principe semble donc moins porter sur la
recherche de preuves d’innocuité que sur la volonté de banaliser une avancée technologique.

Un principe critiqué : Millestone & al.


C’est exactement sur ce dernier point que le principe d’équivalence en substance va faire
l’objet de critiques. Dans un article célèbre paru dans Nature, Erik Millstone, Eric Brunner et
Sue Meyer dénoncent l’utilisation abusive qui est faite du principe d’équivalence en
substance137. Ce texte a pour objectif de prouver que la démonstration de l’homologie entre
la structure chimique des aliments génétiquement modifiés et leurs équivalents naturels,
n’est pas une preuve suffisante pour démontrer qu’il sont sains pour la consommation138. Les
auteurs soutiennent la thèse selon laquelle, la toxicité des aliments génétiquement modifiés
ne peut pas être démontrée à partir de leur structure chimique. En effet, d’après les 3
chercheurs anglais, pour pouvoir continuer à soutenir le principe d’équivalence en substance,
il ne faudrait pas se contenter de tests chimiques, mais leur ajouter des tests biologiques,
toxicologiques et immunologiques139. Le concept d’équivalence en substance n’aurait jamais
été clairement défini en ce sens que, on ne trouve nulle part précisé le degré de différence
nécessaire entre un aliment génétiquement modifié et son équivalent naturel pour que cesse

137
Erik Millstone, Eric Brunner & Sue Mayer, « Beyond Substantial Equivalence », Nature 401, 525 -
526 (1999), 7 October 1999.
138
« Showing that a genetically modified food is chemically similar to its natural counterpart is not
adequate evidence that it is safe for human consumption. », Ibid. (Pagination Internet)
139
« At first sight, the approach might seem plausible and attractively simple, but we believe that it is
misguided, and should be abandoned in favour of one that includes biological, toxicological and
immunological tests rather than merely chemical ones. », Ibid.

67
cette « équivalence acceptable » et cette imprécision vaut également pour le législateur140.
Toutes ces imprécisions servent, d’après les auteurs, les intérêts des industriels et
desservent le consommateur. Bien au contraire, le principe d’équivalence en substance, est
un obstacle à une enquête plus approfondie.
Concrétisant leur critique, les auteurs introduisent le concept de « ADI » (acceptable
daily intake). La « dose journalière tolérable ou acceptable » aurait été, d’après Millstone et
al., une manière beaucoup plus assurée de vérifier les risques éventuels. En effet, il s’agit du
critère auquel on a recours avant de mettre sur le marché des composés chimiques,
pharmaceutiques, les pesticides et les additifs alimentaires. Mais les états n’ont pas voulu
avoir recours à ce principe. Ils ont préféré laisser plus de liberté aux firmes agro-alimentaires
en ayant recours au concept d’équivalence en substance. On n’a pas voulu introduire de
régulation pour s’assurer que l’ADI n’est jamais atteint141. Cela pour 2 raisons : d’une part,
les tests à effectuer auraient repoussé davantage la mise sur le marché (d’au moins 5
années) et auraient coûté une fortune aux entreprises (les auteurs estiment la somme à 25
millions de dollars par produit) et d’autre part, cela aurait cantonné les aliments
génétiquement modifiés à un rôle marginal dans l’alimentation. Or un ADI est généralement
défini comme équivalent à 1/100ème de la plus forte dose qui a pu être prouvée néfaste pour
les animaux. Par conséquent, même si un animal ne montre aucun symptôme à la suite
d’une diète uniquement composée de matériel test, alors la dose d’aliment génétiquement
modifié qui sera admise dans l’alimentation humaine sera toujours limitée à 1%142.
Partant de ce raisonnement, les auteurs en concluent que l’adoption du principe
d’équivalence en substance était simplement un « signe » pour autoriser les firmes
agroalimentaires à mettre sur le marché des aliments dont la composition chimique ne
diffère pas de ceux existants, et aussi une manière de rassurer les consommateurs.
Repartant à l’origine des discussions qui ont présidé à la naissance du concept d’équivalence
en substance les scientifiques anglo-saxons font références aux rencontres tenues par

140
« The concept of substantial equivalence has never been properly defined; the degree of difference
between a natural food and its GM alternative before its 'substance' ceases to be acceptably
'equivalent' is not defined anywhere, nor has an exact definition been agreed by legislators. » Ibid.
141
« One obvious solution at that time would have been for legislators to have treated GM foods in
the same way as novel chemical compounds, such as pharmaceuticals, pesticides and food additives,
and to have required companies to conduct a range of toxicological tests, the evidence from which
could be used to set 'acceptable daily intakes' (ADIs). Regulations could then have been introduced to
ensure that ADIs are never, or rarely, exceeded. », Ibid.
142
« Thus, even if the animals show no adverse effects on a diet consisting exclusively of a test
material, human intake would still be restricted to 1% of the human diet. The biotechnology
companies want to market GM staples, such as grains, beans and potatoes, which individually might
account for as much as 10% of the human diet, and collectively might provide more than half of a
person's food intake. » Ibid.

68
l’organisation agricole et alimentaire des nations unies (FAO) et à l’organisation mondiale de
la santé (WHO). En effet, les 2 organisations internationales lors de rencontres préliminaires
qui ont eu lieu dans les années 1990 auraient fondé le débat sur des bases contradictoires
en affirmant d’une part qu’en un certain sens, les aliments génétiquement modifiés sont une
innovation et qu’en tant qu’innovation, ils doivent pouvoir être brevetés et d’autre part, ils ne
sont qu’une innovation relative puisqu’on affirme qu’ils se trouvent dans la continuité des
aliments traditionnels143. Ce genre d’argumentation ne peut s’expliquer que comme une
interprétation de la volonté des industriels qui veulent pouvoir commercialiser ces produits.
Le débat des organisations internationales a donc abouti à la conclusion qu’il était
nécessaire de comparer les aliments génétiquement modifiés avec les aliments traditionnels.
Or d’après les auteurs, aucun scientifique ne peut prédire les effets biochimiques et
toxicologiques d’un OGM en partant des connaissances de sa constitution chimique144. Ils
citent l’exemple d’études récentes sur le raisin qui ont démontré que malgré les
connaissances détaillées que l’on possédait sur le raisin et sa composition chimique et ce,
depuis des années, il était encore impossible d’établir un lien entre la génétique du raisin et
sa saveur (flavour). Comment peut-on alors se fier au principe d’équivalence en substance,
alors qu’il est difficile d’établir des relations entre la génétique, la chimie et la toxicologie. Les
auteurs citent alors les travaux d’Arpad Pusztai, le scientifique du Rowett Institute dont les
publications ont causé un véritable scandale parmi le milieu scientifique britannique (ce sujet
fait l’objet d’une étude dans notre travail). Pusztai aurait démontré la toxicité des pommes
de terre génétiquement modifiées sur le rat, or de tels travaux n’auraient pas pu être
possibles avec une simple analyse chimique des aliments. Ce genre d’expérience n’est pas
exigé avant qu’un PGM soit introduit sur le marché.
Tous ces arguments démontrent, toujours d’après Millstone, Brunner et Mayer,
l’incohérence de la définition de l’équivalence en substance. En effet, si on prend le cas du
soja tolérant au glyphosate alors, on peut constater une contradiction propre au « dit
principe ». En effet, on est obligé de reconnaître que ce soja n’est pas équivalent en
substance au soja traditionnel, puisque sinon, d’une part, il ne pourrait pas être breveté et

143
« The FAO/WHO panel report makes intriguing reading, because what it fails to mention is as
important as what is discussed. It does not use the term 'substantial equivalence' or mention ADIs. It
implies that GM foods are in some important respects novel, but it then argues that they are not really
novel at all – just marginal extensions of traditional techniques. », Ibid.
144
« The FAO/WHO panel report makes intriguing reading, because what it fails to mention is as
important as what is discussed. It does not use the term 'substantial equivalence' or mention ADIs. It
implies that GM foods are in some important respects novel, but it then argues that they are not really
novel at all – just marginal extensions of traditional techniques. » Ibid.

69
d’autre part, il ne serait pas résistant au glyphosate145. Ce soja a pourtant été estimé
équivalent en substance par le fait que les différences génétiques et chimiques connues sont
estimées insignifiantes du point de vue toxicologique. Au lieu de cela, on s’est arrêté à
démontrer la similitude des acides, des acides gras, des fibres, des isoflavones et des
lécithines.
Comment, s’interrogent alors les auteurs, une telle affirmation est-elle possible alors
que l’on sait depuis des années que l’application du glyphosate au soja transforme sa
composition ? Par exemple il influence le niveau de composés phénoliques tels que les
isoflavones. Malgré cela, les tests auraient été conduits sur le soja génétiquement modifié
qui n’aurait pas été traité au glyphosate. Les grains génétiquement modifiés qui ont été
testés appartiennent à un type qui ne sera jamais consommé, puisque le soja que l’on trouve
dans le commerce a toujours subi un traitement au glyphosate. Si le soja avait été traité,
sans doute eût-il été beaucoup plus difficile de démontrer l’équivalence en substance.
Ils en déduisent que ce manque de rigueur prouve une fois de plus l’incohérence des
institutions par rapport à l’adoption et à l’application de ce principe. Aussi, les 3 scientifiques
tiennent à signaler que seul le gouvernement hollandais a reconnu la limitation du concept
d’équivalence en substance. Ce dernier recommande davantage de tests tels que : l’analyse
de l’ADN, le relevé d’empreinte des protéines, le profilage (profiling) des métabolites
secondaires et la réalisation de tests in vitro. Il sera donc intéressant de suivre de près ces
études pour voir si elles mènent à la découverte de différences.
En conclusion, Millestone et al. affirment que le concept d’équivalence en substance
est un « pseudo concept scientifique » ; en fait il s’agit d’un jugement commercial et
politique qui se présente comme un concept scientifique146. Les auteurs vont même plus loin
en soutenant qu’il est anti-scientifique en ce sens qu’il empêche toutes autres recherches et
fait obstacle aux chercheurs qui voudraient développer d’autres pistes (les auteurs font sans

145
« GM glyphosate-tolerant soya beans (GTSBs) illustrate how the concept has been used in practice.
The chemical composition of GTSBs is, of course, different from all antecedent varieties, otherwise
they would not be patentable, and would not withstand the application of the herbicide
glyphosate(…)GTSBs have been deemed to be substantially equivalent because sufficient similarities
appear for those selected variables. But this judgement is unreliable. Although we have known for
about ten years that the application of glyphosate to soya beans significantly changes their chemical
composition (for example, the level of phenolic compounds such as isoflavones6), the GTSBs on which
the compositional tests were conducted were grown without the application of glyphosate. This is
despite the fact that commercial GTSB crops would always be treated with glyphosate to destroy
surrounding weeds. The beans that were tested were, therefore, of a type that would never be
consumed, while those that are being consumed were not evaluated. If the GTSBs had been treated
with glyphosate before their composition was analysed, it would have been harder to sustain their
claim to substantial equivalence. » , Ibid.
146
« Substantial equivalence is a pseudo-scientific concept because it is a commercial and political
judgement masquerading as if it were scientific. It is, moreover, inherently anti-scientific because it
was created primarily to provide an excuse for not requiring biochemical or toxicological tests. » Ibid.

70
doute ici référence à l’affaire Pusztai). Par conséquent, les instances officielles, si elles
veulent rassurer le public, feraient mieux d’abandonner ce concept pour s’orienter vers des
recherches toxicologiques et sanitaires sur les organismes génétiquement modifiés, c’est
sans doute là encore la meilleure façon de rassurer le grand public147.
Cet article qui a été publié dans le journal Nature a fait date. Mais il n’est pas le seul.
Le professeur de biologie moléculaire à l’université de Maharishi, John Fagan, renchérit dans
un article nommé « L’échec du principe d’équivalence en substance dans la régulation des
aliments transgéniques. »148 Selon cet auteur, aujourd’hui pour démontrer cette équivalence
en substance, on compare de manière sélective certains critères. Or pour que l’on puisse
véritablement parler d’équivalence en substance, il faudrait que celle-ci puisse valoir pour
tous les arguments qui concernent le consommateur, ce qui est totalement erroné149.
D’après l’auteur, le plus grave est que les tests qui sont actuellement préconisés
laissent entièrement de côté les risques imprévisibles. En effet, ces tests laissent de côté les
effets dus au hasard du processus génétique lui-même150. Il cite pour appuyer son
affirmation le cas du tryptophane, introduit sur le marché par la société Showa Denko en
1999, un supplément alimentaire produit à base d’une bactérie génétiquement modifiée aux
Etats-Unis et qui a rendu des milliers de consommateurs malades ; parmi eux, 1500 individus
sont restés déstabilisés et 37 sont morts. Selon les mesures effectuées, le tryptophane issu
d’une bactérie génétiquement modifiée était équivalent à celui qui était préparé à partir
d’une bactérie naturelle. Pourtant, il n’était pas équivalent en substance au niveau de la
sécurité alimentaire. Si d’autres tests avaient été exigés, on se serait sans doute aperçu de
cette non équivalence. Il paraît, par conséquent, essentiel de faire subir les tests adéquats et
plus particulièrement les tests cliniques qui permettront de détecter les toxines et les
allergènes dus aux hasards du processus biologique et qui ne peuvent être détectés par de

147
« If policymakers are to provide consumers with adequate protection, and genuinely to reassure
them, then the concept of substantial equivalence will need to be abandoned, rather than merely
supplemented. It should be replaced with a practical approach that would actively investigate the
safety and toxicity of GM foods rather than merely taking them for granted, and which could give due
consideration to public-health principles as well as to industrial interests. », Ibid.
148
Article publié sur Internet par Richard Wolfson, daté du 15 Novembre 1999 (lien quaduque)
149
« The argument supporting this practice is that since most of the characteristics of a particular
genetically engineered food are similar to those of its non-genetically engineered counterpart, it must
be the case that the genetically engineered food is substantially equivalent to its non-genetically
engineered counterpart with respect to all characteristics relevant to the consumer. This is obviously a
fallacious argument, and should not be used as the basis for avoiding more extensive testing and for
avoiding the labeling of genetically engineered foods » Ibid.
150
« Important as these studies are, however, they fail to even begin to assess one very substantial
class of risks that are inherent in genetically engineered foods. That class of risks consists of health
hazards resulting from the unanticipated side-effects of genetic engineering. Such testing schemes are
completely incapable of detecting unsuspected or unanticipated health risks that are generated by the
process of genetic engineering, itself. » Ibid.

71
simples analyses des compositions chimiques151. Cependant, étant donné le fait qu’aucun
test ne peut fournir une garantie absolue et que cela prend parfois plusieurs années, il sera
nécessaire d’étiqueter les aliments génétiquement modifiés. Sans ces nouveaux tests
auxquels l’industrie agroalimentaire est souvent opposée, l’auteur prédit l’introduction sur le
marché d’aliments qui risquent de sérieusement endommager la santé des
consommateurs152.

Discussion
Issu d’une concertation au niveau des instances internationales, le principe d’équivalence en
substance est un accord sur l’établissement de conditions préalables à la mise sur le marché
des plantes génétiquement modifiées. Cette réflexion est née dans les années 1990 et a
abouti en 1994, une année avant la mise sur le marché des premières plantes
génétiquement modifiées. Peut-on dire alors qu’il s’agit d’un principe de nature « politique
et économique » sans valeur scientifique comme l’affirme, par exemple, Millestone & al. ?
Cette critique n’est pas si évidente qu’elle le paraît.
Lorsque les auteurs affirment que l’équivalence en substance est un concept pseudo-
scientifique, il est nécessaire de distinguer les raisons qui les autorisent à dénoncer cette
scientificité déguisée : un premier argument est que le principe a été mis en place par des
institutions pour soutenir l’accès au marché et l’innovation de firmes de l’industrie agro-
alimentaire. Pour soutenir une telle idée, il est important de s’interroger sur le pourquoi de
cette décision ; surtout si elle fait preuve d’une telle irresponsabilité et d’une si grande
contradiction de la part d’institutions internationales. Ensuite, rien ne prouve que les raisons
politico-économiques soient contradictoires avec la « raison scientifique » d’un principe. En
effet, qu’entend-on par scientificité ? S’il s’agit d’une vérité démontrée, débarrassée de tout
doute possible, alors, il semble que la scientificité du principe soit difficilement démontrable,
étant donné que cela impliquerait un nombre infini de vérifications et la mise en place d’un
protocole de tests qui pourraient durer plusieurs années. Qu’en est-il alors du 2ème argument

151
« Only clinical tests have the broad specificity and relevance to human physiology needed to detect
the wide range of allergens and toxins that might result from unexpected side-effects of the genetic
engineering process. Without such tests, the full range of allergens and toxins that can be introduced
via the process of genetic engineering cannot be detected, and without such tests, it is impossible to
assure that a given genetically engineered food is in fact free from health-damaging characteristics. »
Richard Wolfson, Ibid.
152
« Without such testing some genetically engineered foods that seriously damage the health of
consumers will enter the market. Thus, this short-sighted approach to safety assessment clearly
favors commercial interests while placing the health of the entire population at risk. Not only does this
abrogate scientific responsibility and basic humanitarian values, but it is also bad business, because it
will inevitably lead to loss of consumer confidence in genetically engineered foods. », Ibid.

72
qui soutient lui que cette « pseudo-scientificité » institutionnelle est une « anti-
scientificité », parce qu’en plus de laisser rentrer sur le marché des aliments pour lesquels le
nombre de tests effectués est largement insuffisant, elle empêcherait la réalisation de tests
supplémentaires. Autrement dit, après avoir laissé entendre que le principe n’avait qu’une
légitimité politique, on soutient, cette fois-ci, qu’il pourrait être scientifique si on avait
recours aux bons tests pour démontrer l’équivalence en substance entre les aliments
génétiquement modifiés et les aliments traditionnels. N’y-a-t’il pas là une contradiction ?
D’une part on affirme que l’équivalence en substance n’est pas un principe scientifique en ce
sens que ce qu’elle cherche à démontrer n’est pas démontrable, ensuite, on affirme que pour
qu’elle en devienne un, cela dépend de la nature et du nombre de tests effectués.
Au final, la véritable question qui est débattue est la suivante : le principe
d’équivalence en substance est-il mal appliqué ou est-il inapplicable ? Autrement dit, doit-on
abandonner ce principe comme suggèrent les 3 scientifiques anglais, ou est-il possible de
l’appliquer tout en conservant une certaine vigilance sur les expériences qui président à la
démonstration de cette équivalence ? Or seule une décision arbitraire permet de choisir entre
ces 2 alternatives. Comme on le sait, c’est le propre de tout principe d’être posé a priori
avant démonstration. Et c’est peut-être là, à notre avis, que se trouve ce que certains
appellent la « non-scientificité » du principe : l’équivalence en substance est posée sans être
véritablement démontrée. Cela n’empêche pas cependant que tout doit être mis en œuvre
pour qu’elle le soit. Autrement dit, rien, a priori, ne permet d’affirmer que l’équivalence en
substance est indémontrable. Cela reviendrait d’ailleurs à soutenir le contraire, c’est-à-dire, la
« différence absolue » des organismes génétiquement modifiés. En effet, puisque
l’équivalence, comme on l’a vue, est relative non pas à l’ensemble des qualités de la plante
génétiquement modifiée, mais seulement à certains paramètres qui ont pu faire l’objet de
tests. Admettre la possibilité de l’équivalence en substance, c’est poser qu’il n’existe pas une
différence fondamentale et incompressible entre les aliments génétiquement modifiés et
leurs équivalents issus de la sélection classique. Ou tout du moins, que cette différence n’est
pas une différence de nature qui, de ce fait, pourrait engendrer des conséquences
imprévisibles, parce qu’elle est différente de nature, ce qui n’est pas la même chose que de
défendre l’innocuité totale et sans condition des PGM. Il est donc nécessaire de mettre en
application tous les tests nécessaires pour démontrer que l’introduction du transgène n’a pas
plus de conséquences néfastes sur la santé des individus que n’importe quel autre aliment
connu.
Par contre, on verra que certains détracteurs refusent de manière catégorique ce
principe et supposent que le transgène introduit entraîne une « différence de nature ». Il n’y

73
aurait pas de continuité entre les plantes obtenues par le biais de la transgenèse végétale et
leurs équivalents classiques. Ce qui revient, d’après nous, à affirmer la « différence
absolue » des PGM. Refuser l’équivalence en substance, c’est affirmer qu’il existe une
différence radicale entre les PGM et leur parent non génétiquement modifiés et que cette
différence peut se trouver à l’origine de risques alimentaires insoupçonnés. Dans un cas, on
fait de la recherche du risque un objectif, dans l’autre, on le pose même avant d’avoir
démontré son existence. Toutes ces spéculations nous démontrent la complexité du
problème et son imbrication dans un débat d’idées. En effet, comme on va le démontrer, la
recherche du risque alimentaire va donner lieu à une série de querelles dans lesquelles le
principe d’équivalence en substance va jouer un rôle fondamental en arbitrant le débat. Alors
que les partisans du principe d’équivalence en substance admettent la nécessité de faire des
tests pour vérifier celle-ci, ses détracteurs dénoncent la partialité, l’insuffisance, voire
refusent tout bonnement la possibilité de démontrer ce principe et accusent de
“ réductionnistes ” ceux qui s’y réfèrent pour légiférer sur la possibilité de commercialiser les
PGM ; ce que nous appelons le “ principe de différence absolue” étant implicitement153 le
seul qui vaille à leurs yeux. Comment toutes ces controverses se présentent-elles au cas par
cas ? C’est ce que nous allons voir désormais.

2.1.2 PGM et risque d’allergie


Comme on vient de le voir, le principe de l’équivalence en substance est un concept
introduit par les institutions internationales (OCDE, FAO et OMS) afin de fournir un cadre
légal à la mise sur le marché des PGM. Il affirme la thèse selon laquelle l’aliment traditionnel
et l’aliment génétiquement modifié sont identiques, si aucune différence significative
entraînant des dangers pour la santé n’a pu être mise en évidence. Partant de cela, il
apparaît légitime de s’interroger sur le caractère allergénique des nouveaux gènes introduits
dans l’organisme. En effet, si on admet la possibilité de démontrer « l’équivalence en
substance » entre les PGM et les plantes issues de la sélection traditionnelle alors, comme
l’affirment Georges Pelletier et Evelyne Téoulé dans le manuel de R.Scriban, après avoir
rappelé le côté imprédictible de toute allergie : « Cependant, il n’y a pas non plus de raisons
objectives pour considérer a priori les plantes transgéniques comme plus ou moins

153
S’il n’a jamais été affirmé en tant que tel par les acteurs, on suppose l’existence de ce principe. Il
est une sorte de non-dit qui se trouve impliqué dans la controverse. Il est un jugement de valeur qui
qualifie a priori la valeur des PGM.

74
154
allergéniques que les variétés traditionnelles. » Pourtant, comme on va le voir, la
controverse sur l’allergénicité prend pour point de départ un problème irréductible : les PGM
peuvent-elles se trouver à l’origine de nouveaux risques d’allergie et si oui, possède-t-on les
moyens de détecter ces risques ? En d’autres termes, la transgénèse introduit-elle un risque
supplémentaire dans la chaîne alimentaire et a-t-on les moyens d’éviter ce risque ? Aussi,
alors que pour certains experts, les PGM sont sources d’allergie au même titre que tous les
aliments et les tests effectués sont une preuve irréfutable de sûreté et une garantie fiable,
pour d’autres, elles sont un risque supplémentaire, imparable, qu’aucune analyse ne
permettra d’éviter. Comme on le verra la critique est parfois très virulente : en effet, un
esprit inattentif croisant les lignes d’un journaliste pressé pourrait penser par mégarde que
les PGM peuvent causer plus d’allergies que les aliments traditionnels. Cette opinion, loin
d’être le fait d’une campagne de désinformation menée par les médias, est soutenue par de
nombreux experts qui pensent que l’introduction d’un ou plusieurs gènes dans le génome
d’un organisme peut se trouver à l’origine d’un risque allergénique supplémentaire et
imprévisible ; il se pourrait également que la modification du métabolisme de l’organisme
dans lequel on a introduit le transgène soit à l’origine du risque.

Etat des lieux sur les risques d’allergie potentiels des PGM
Ainsi, on peut lire dans l’imposant ouvrage d’Anne Briand-Bouthaux, chargée d’étude
à l’INRA à Grignon et championne de Biathlon à Albertville : « Les incertitudes portant sur
les activités des gènes insérés perturbent singulièrement l’aptitude à prédire toutes les
modifications qui pourraient survenir dans le métabolisme de la plante transgénique. De
nombreux effets consécutifs à l’introduction de gènes étrangers dans un génome sont
parfaitement imprévisibles de même que les répercussions éventuelles sur la composition de
la denrée alimentaire concernée. Le devenir du transgène au sein du génome, receveur peut
provoquer une perturbation non désirée de son métabolisme. »155 D’après cet auteur dont le
livre - véritable somme sur les biotechnologies destinée à un public à la curiosité avancée - a
été préfacé par Jean-Marie Pelt (botaniste célèbre, président de l’Institut Européen
d’Ecologie et membre du Crii-gen) et Corinne Lepage (ancienne Ministre de
l’environnement), cette incertitude concernant l’introduction du transgène pourrait être à
l’origine d’un risque allergénique : « Un autre risque spécifique aux OGM est celui qui
surviendrait si le transgène rehaussait le niveau d’expression de certaines protéines

154
Georges Pelletier et Evelyne Téoulé, « La transgénèse dans le règne végétal : le point sur les
plantes d’intérêt agronomique », in Biotechnologies, R. Scriban, 2001, p. 588
155
Anne Brian-Bouthiaux, OGM, Brevets pour l’inconnu, éditions Faton, 2002, p.123

75
allergéniques présentes dans les lignées naturelles, ou encore si, par ses interférences sur le
génome hôte il créait des variations de transcription donnant à la protéine traduite une
conformation inédite. Il est utile de noter que la modification d’une protéine, de quelque
façon que ce soit (par exemple protéine tronquée car codée par un gène raccourci au niveau
de sa séquence), est à même de changer son potentiel allergénique. » Idée que l’on trouve
résumée en rouge dans la marge de la manière suivante : « La simple remodification de la
structure des protéines résultant d’une perturbation du génome représente aussi un risque
allergique. »156 Ces affirmations, comme on le voit, soulèvent un nombre considérable de
problèmes en faisant des PGM une source de risque particulière et beaucoup plus
dangereuse que tout aliment classique (cette spécificité est d’ailleurs utilisée bon nombre de
fois comme un argument contre le principe d’équivalence en substance). Pourtant, cette
position n’est pas toujours soutenue de manière unanime. En effet, si le risque est bien
reconnu par l’ensemble de la communauté scientifique, les instances officielles et d’autres
experts, oeuvrent pour mettre en place de nombreux tests et conserver une maîtrise totale
de la technologie. A contrario, les promoteurs de la transgenèse végétale défendent la thèse
selon laquelle les PGM offrent une plus grande sécurité alimentaire que les plantes
classiques, étant donné que l’on sait parfaitement le matériel génétique que l’on y introduit.
Il s’agit, comme on le voit, de retourner la critique initiale à l’avantage de la biotechnologie.
Jean-Marie Wal, expert de l’INRA, propose une excellente synthèse du problème en affirmant
que « Le risque d’allergie est l’un des plus souvent évoqués à propos des aliments issus
d’OGM. En fait, il n’y a pas de caractéristiques propres au génie génétique qui rendrait une
protéine transgénique intrinsèquement plus allergénique que son homologue ‘naturelle’. Le
risque alimentaire d’une nouvelle protéine doit donc être évalué de la même manière qu’avec
toute protéine naturellement présente dans un aliment. »157 Certains font d’ailleurs
remarquer que, très souvent, on exige des PGM des critères spécifiques de non-allerginicité
que l’on n’a jamais exigé des autres organismes. C’est le cas par exemple pour le Kiwi,
aliment fortement allergénique qui n’a fait l’objet d’aucun test particulier lors de sa mise en
vente sur le marché. Les PGM sont susceptibles de causer des risques d’allergie, au cas où le
transgène serait un allergène. Or, on peut distinguer deux niveaux de risque : soit l’allergène
codé est connu, soit il est inconnu.
En ce qui concerne le premier risque, un cas célèbre est celui du gène codant
l’albumine 2S de la noix du Brésil. Celui-ci a été utilisé par la firme Pioneer HI-Breed pour
rééquilibrer la composition protéique d’une graine de soja, graine naturellement pauvre en

156
Ibid., p.125
157
Jean-Marie Wal, « OGM, quel risque pour la santé ? » Biofutur 192, septembre 1999, p.22.

76
acides aminés soufrés. Grâce à la connaissance que l’on avait de ce risque, on a pu
interrompre suffisamment tôt la commercialisation de ces nouvelles plantes. Par contre pour
un grand nombre de protéines transgéniques exprimées, on connaît peu d’élément de
référence. Jean-Marie Wal évoque le cas des protéines bactériennes « telles que les enzymes
dégradant les herbicides, produites en faibles quantités dans les plantes actuellement en voie
de commercialisation. »158 Pour ces gènes, il est nécessaire, soit de faire des expériences
supplémentaires, soit de chercher des références dans des bases de données de séquences
homologues. Cependant, la détection de l’allergénicité semble être d’une très grande
difficulté. Les tests qui sont effectués de manière indirecte sur la population animale ne
peuvent servir de référence pour décider si un risque peut être encouru par la population
humaine, et ce, en raison de la variabilité de la réponse humaine. Le deuxième obstacle à la
détection des risques d’allergénicité, concerne la recherche des séquences homologues : en
effet, « il n’existe pas de lien étroit entre la fonction ou la structure d’une protéine et son
allergène. »159 Si la présence de séquences homologues permet de repérer les risques
encourus, leur recherche pose cependant de nombreux problèmes. L’expert de l’INRA
remarque aussi que l’allergénie n’est pas forcément dû à la nature du gène inséré :
« l’insertion d’un transgène dans le génome de la plante peut aussi entraîner des
remaniements de ce génome, ou altérer la régulation du fonctionnement d’autres gènes »,
risque que l’on a déjà évoqué précédemment. Après toutes ces remarques, l’auteur finit
cependant par reconnaître que les risques ne sont pas plus élevés qu’avec les plantes
classiques, mis à part le fait qu’il se pourrait bien que l’on vienne à manquer de vigilance par
suite de banalisation de nouvelles technologies dans le cas, par exemple, d’une nouvelle
génération d’OGM.
Comparativement, le style adopté par Gilles-Eric Séralini pour le même problème, est
beaucoup plus alarmiste. C’est d’un ton accusateur qu’il traite le sujet. Pour l’auteur, les
effets allergisants « ne sont étudiés que très sommairement, sauf si le transgène provient
d’un allergène connu, comme la noix du Brésil. »160 De quelle manière doit-on interpréter
cette affirmation ? L’expert ne dénonce-t-il pas ici une certaine paresse scientifique qui
consiste à n’étudier que ce qui est déjà connu ? Alors que pour J.M. Wahl le fait que
« L’absence de séquences communes (d’au moins 8 résidus d’acides aminés), ne constitue
pas véritablement une garantie formelle d’innocuité, car les bases de données sont très
incomplètes »161 était présenté comme un véritable problème, pour J.E. Séralini, c’est un

158
Ibid., p23.
159
Ibid.
160
Gilles-Eric Séralini, OGM, le vrai débat, coll. Dominos, Flamarion, p.92.
161
Jean-Marie Wahl, « OGM, quel risque pour la santé ? » Biofutur 192, septembre 1999, p.24.

77
facteur qui n’est pas pris sérieusement en considération. Celui-ci affirme « Sinon, on se
contente de comparer la séquence de la protéine introduite avec une banque de données
informatisée, forcément incomplète, contenant des séquences des allergènes recensés. »162
Le test qui consiste à mettre en présence la protéine en question avec des enzymes de suc
digestif est, toujours selon le même auteur, un « test très primaire ». La solution consisterait
à « tester l’OGM pour sa réactivité avec les anticorps de patients connus pour être sujets à
des allergies. » Il serait aussi souhaitable de réaliser des tests cutanés. Et contre ceux qui
font remarquer qu’on demande pour les PGM ce que l’on n’a pas pris la peine d’adopter pour
les importations de kiwis, de produits lointains, et que l’on ne prend aucune précaution avec
les fraises ou le poisson : « C’est oublier que ces denrées sont facilement identifiables, ce qui
n’est pas le cas des OGM de première génération, qui entrent dans la composition de
nombreux produits alimentaires. »163
Face à toutes ces inquiétudes, pour l’expert membre du CRII-gène, il est nécessaire
d’organiser un réseau d’allergo-vigilance, principe qui est finalement en accord avec
l’ensemble de la communauté scientifique. Andrew Chesson, chercheur du Rowett Research
Institute d’Aberdeen, même s’il affirme que la plupart des craintes du public trouvent leurs
origines dans un climat de méfiance entretenu par les médias, affirme que « si l’on veut
calmer l’inquiétude de la population, les normes de sécurité s’appliquant aux PGM devront à
court terme, être beaucoup plus sévères que pour les autres produits alimentaires.»164 S’il
est difficile de décider si les PGM posent un risque supplémentaire, ou sont, au contraire,
plus sûres que les autres aliments obtenus par sélection classique165, reste que le problème
de la maîtrise de ces risques ne semble pas être résolu. Or, qui dit risque dit, bien
évidemment, application du principe de précaution (on reviendra plus loin sur la définition de
ce principe) et la mise en place d’une série de tests afin d’anticiper la survenue des risques
et prévenir du danger au cas où. Quels sont ces tests ? C’est maintenant ce que nous allons
voir en détail.

La mise en place de tests au niveau international


Ainsi dans un rapport commun du 2 juin 2000 sur la salubrité des aliments génétiquement
modifiés d’origine végétale, l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et
l’Agriculture et l’Organisation Mondiale de la Santé consacrent un chapitre entier à

162
Gilles-Eric Séralini, Ibid.
163
Ibid.
164
Andrew Chesson, Philip James, « Les aliments avec OGM sont-ils sans danger », La Recherche ,
Janvier 2000, p.27.
165
On verra qu’au contraire, des recherches ont été etreprises pour suprimer le caractère alergène de
certaines plantes. Les travaux d’une équipe japonnaise sur le riz ont été courronés de succès en 2002.

78
l’allergénicité166. Le texte commence par un rappel des connaissances sur les causes de
l’allergie en général : « Les allergies alimentaires sont des réactions indésirables à un aliment
ou à un constituant d’une denrée alimentaire inoffensif par ailleurs, qui mettent en jeu une
réponse anormale du système immunitaire à une ou plusieurs protéines alimentaires
particulières. »167 On y apprendra, par exemple, que les allergies affectent 10 à 25% de la
population dans les pays développés (Mekori1996), mais que sur ce pourcentage, le type le
plus courant d’allergies alimentaires (c’est-à-dire celles qui sont médiées par des anticorps
constitués d’une immunogloglobuline E (IgE) spécifique de l’antigène) ne représentent que
2,5% de la population (Anderson 1996). Aussi, dans le Codex Alimentarius, on trouve une
liste des aliments allergéniques « les plus couramment associés à des réactions médiées par
les IgE à l’échelle mondiale. » En tout, 8 aliments, ou groupes d’aliments sont reconnus
comme étant à l’origine de 90% des réactions allergiques graves (FAO, 1995 ; Hefle et al.,
1996) ; il s’agit du lait de vache, des œufs, du poisson, des crustacées (crevettes, crabe,
homard), des cacahouètes, du soja, des noix et du blé. Les fruits frais et les légumes
peuvent aussi se trouver à l’origine de réactions allergiques, cependant, les allergènes qui
sont impliqués dans ces réactions sont instables à la chaleur (cuisson et transformation) et à
la digestion (acide et enzymes) et les symptômes n’ont généralement pas de conséquences
graves ; en plus des 8 aliments qui sont reconnus comme étant de véritables allergènes, 160
autres aliments ou produits dérivés ont pu êtres répertoriés comme se trouvant à l’origine
de réactions allergiques : on y retrouve la plupart des céréales, le tournesol, certaines
plantes ainsi que des produits transformés tels que la bière et le chocolat168. Cependant un
grand nombre d’aliments allergéniques restent inconnus, ce qui laisse entrevoir un certain
nombre de risques. Tous ces aliments sont estimés être à l’origine de plus de 90% de
l’ensemble de toutes les allergies (parfois, certaines réactions peuvent avoir un caractère
mortel). « Presque tous les allergènes alimentaires sont des protéines », aussi, malgré le fait
que l’ensemble des aliments qui sont issus de nos cultures renferment des milliers de
protéines différentes, peu, sont allergisantes. Le rapport présente une remarque du plus
grand intérêt qui pourrait bien être un embryon de réponse à la question que l’on se posait
précédemment sur l’importance à accorder au risque allergénique des PGM : « Avec les

166
Organisation des Nations-Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture Organisation mondiale de la
Santé, « Aspects de la salubrité des aliments génétiquement modifiés d’origine végétale », Rapport
d’une consultation conjointe d’experts FAO/OMS sur les aliments produits par biotechnologie, Genève,
Suisse, 29 mai – 2 juin 2000, p.14.
167
Ibid.
168
Steven Taylor, University « Topic 13 Allergenicity », Joint FAO/WHO Expert Consultation on Foods
Derived from Biotechnology, Headquarters of the World Health Organization, Salle G Avenue Appia 20,
1211 Geneva 27, Switzerland 29 May – 2 June 2000, p.4.

79
méthodes de sélection classiques, on introduit une diversité protéique supplémentaire dans
les disponibilités alimentaires. Mais les variations de la composition en protéines de nos
régimes dues aux pratiques d’amélioration culturales classiques ont eu peu d’effet, si tant est
qu’elles en aient eu, sur le potentiel allergisant de nos principaux aliments. Par exemple,
l’allergie à la cacahouète (arachide) s’observe à une fréquence significative en Amérique du
Nord et en Europe de l’Ouest, mais pas dans les pays où sa consommation est moindre.
L’introduction récente d’aliments tels que le kiwi s’est avérée être une source supplémentaire
d’allergènes alimentaires. Ces observations montrent qu’il n’existe pas un grand nombre
d’allergènes potentiels dans les disponibilités alimentaires, mais qu’on introduit parfois de
nouveaux aliments allergisants sur le marché. Pour ces différentes raisons, il est
indispensable d’accorder une attention particulière à l’allergénicité quand on évalue la
salubrité des aliments produits par modification génétique. »169 En fait, s’il semble essentiel
de vérifier plus précautionneusement les plantes génétiquement modifiées mises sur le
marché que les plantes issues de la sélection classique, cela non pas à cause de leur nature
« transgénique », mais parce qu’elles sont nouvelles, et par conséquent, tout ce qui est
nouveau doit faire l’objet d’une surveillance rapprochée. En quoi consiste donc ce « système
de surveillance » ? Quelles en sont les étapes et l’efficacité ? C’est ce que nous allons
désormais étudier.

L’arbre décisionnel de l’IFBC/ILSI : première version


Prenant les devants du problème, en 1996, les industriels décident de mettre en place un
système pour parer à toute apparition éventuelle d’allergies. C’est ainsi que le Conseil
International pour les Biotechnologies Alimentaires (IFBC), l’Institut d’Allergie et
d’Immunologie et l’Institut International des Sciences de la Vie (ILSI) se réunissent pour
mettre au point un arbre décisionnel (Metcalfe et al.1996170) ; véritable synthèse de tous les
tests existant pour détecter les allergènes, celui-ci propose une stratégie d’évaluation qui,
d’après les rapporteurs, a été largement adoptée par l’industrie de la biotechnologie
alimentaire. Cette analyse des causes de l’allergie « s’attache principalement à la source du
gène, ainsi qu’à l’homologie de séquence de la protéine nouvellement introduite avec les
allergènes connus, à sa liaison immunochimique avec les IgE sériques des individus
présentant des allergies connues à la source de matériel génétique transféré, et à ses

169
Ibid.
170
figure n°1.

80
propriétés physico-chimiques (Metcalfe et al., 1997). »171 Ce protocole qui, à l’origine, se
trouvait conçu pour les cas traditionnels d’allergies a été adapté pour réaliser les tests sur les
aliments issus des biotechnologies.

Les critères étudiés par la 1ère version de l’arbre de Metcalfe sont donc les suivants :
- Source du matériel génétique transféré : le transgène est-il un allergène connu ?
- Homologie de séquence des acides aminés : comparer la séquence du transgène
avec la séquence d’un allergène connu.
- Immunoréactivité de la protéine nouvellement introduite : il s’agit de déterminer la
réactivité de cette protéine avec les IgE sériques des individus allergiques connus.
- Effet du pH et/ou de la digestion : il s’agit de vérifier si, comme la plupart des
allergènes, la protéine est résistante à l’acidité gastrique ou aux protéases
digestives.
- Stabilité à la chaleur ou au traitement.

Si on sait que le transgène appartient à une famille d’allergènes connus, alors il est
nécessaire de procéder à des tests immunologiques (immunodosage en phase solide172). Si
le test est positif, alors il devra être signalé comme tel sur le marché. Si par contre, on ne
trouve pas qu’il soit fréquemment allergisant, alors il sera nécessaire de réaliser des tests
cutanés (prick test)173 et si on ne trouve toujours rien alors on passera à un test de
DBPCFC174. L’absence de preuve d’allergénicité, alors seulement, permettra d’introduire
l’aliment sur le marché. Si, par contre, un seul de ces 3 tests se révèle positif, on devra
obligatoirement le signaler.
Pour un transgène qui ne serait pas apparenté à un allergène connu, il est nécessaire de
procéder à une analyse de la séquence des aminoacides afin de les comparer avec ceux des
allergènes connus175. On procédera aussi à des tests de stabilité à la digestion. Si le premier
de ces 2 tests révèle une similitude entre la séquence d’aminoacides du transgène et un

171
Organisation des Nations-Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture Organisation mondiale de la
Santé, Aspects de la salubrité des aliments génétiquement modifiés d’origine végétale, p.15.
172
En commentaire l’auteur précise que ce test, pour être réalisé de manière idéale doit utiliser 14 IgE
sériques (sera), in Metcalfe et al., Crit.Rev. Food Sci&Nutr. 36(S) :S165-S186 (1996)
173
On procédera à ces tests dans le cas de résultats équivoques ou de résultats positifs suspicieux.,
Ibid.
174
Le DBPCFC ( double-blind placebo-controlled food challenges) est appliqué sur des aliments pour
lesquels on ne possède aucune évidence d’allergénicité fondé sur une phase solide d’immuno-essais
et de test cutanés.
175
Pour tous les produits issus des biotechologies, il est recommandé de procéder à une comparaison
de la similitude de la séquence avec les amino-acides de tous les allergènes connus, ainsi qu’1
vérification de la stabilité à la digestion. Ibid.

81
allergène connu, alors l’aliment devra être soumis à la batterie de tests qui est appliquée à
tous les allergènes apparentés ou supposés tels. Si le test qui consiste à vérifier la stabilité à
la digestion se révèle être positif, il sera nécessaire de consulter l’agence régulatrice, s’il est
négatif, alors, on pourra procéder à une mise sur le marché.
La lecture de cet arbre décisionnel offre une vision synthétique de l’ensemble des
précautions qui doivent présider à la mise sur le marché de tous types d’aliments
génétiquement modifiés. Le protocole de l’arbre décisionnel a pu déjà être appliqué dans le
cas connu de la vérification de l’allergénicité d’un soja génétiquement modifié qui contenait
une protéine à grande production de méthionine, l’albumine 2S, issue d’une noix du Brésil (la
qualité nutritive du soja Glycine max étant relativement pauvre en méthionine)176. Cette
vérification a été effectuée parce que la noix du Brésil est considérée comme un allergène
commun ; on a vérifié la capacité des protéines à se lier avec les IgE spécifiques, dans le
soja transgénique et non transgénique, dans la noix du Brésil et dans l’albumine 2S purifiée.
Pour cela, des tests ont été réalisés en utilisant du sérum issu du sang d’individus allergiques
à la noix du Brésil ; ces expériences ont démontré que la protéine issue du transgène était
l’allergène de la noix du Brésil. En réalisant des tests d’électrophorèse et 1 immuno-blot
(immunoblotting) avec le sérum d’individus allergiques, il a été démontré que la protéine
était vraiment cet allergène de la noix du Brésil qui est désormais identifié177. Cette protéine
a pu également être identifiée dans le soja transgénique à la suite d’un test cutané positif
(skin-prick) sur 3 individus allergiques à la noix du Brésil (Nordlee et al. 1996). Monsanto a
également eu recours au protocole de l’arbre décisionnel pour tester l’allergénicité de son
soja tolérant au glyphosate (Harrison et al. 1996), aussi ces tests n’ont pas révélé de
mauvaise surprise178.Tous ces résultats encourageants permettent donc aux auteurs du
rapport de garantir l’efficacité de cette stratégie179.

176
Julie A. Nordlee, M.S., Steve L. Taylor, Ph.D., Jeffrey A. Townsend, B.S., Laurie A. Thomas, B.S.,
and Robert K. Bush, M.D., « Identification of a Brazil-Nut Allergen in Transgenic Soybeans »,The New
England Journal of Medicine, Volume 334:688-69, March 14, 1996 Number 11.
177
« Immunoassays using blood serum from individuals with documented Brazil nut allergy revealed
that the transferred storage protein from Brazil nuts was likely an allergen (Nordlee et al.,1996). Using
SDS-polyacrylamide gel electrophoresis and immunoblotting with the sera of Brazil nut-allergic
individuals, it was demonstrated that the high-methionine protein from Brazil nuts was indeed the
major allergen from Brazil nuts (previously unidentified; now identified as Ber e 1), » Steven Taylor,
« Allergenicity », Joint FAO/WHO Expert Consultation on Foods Derived from Biotechnology
Headquarters of the World Health Organization, Geneva 27, Switzerland 29 May – 2 June 2000, p.4.
178
Ibid. p.7.
179
« A logical decision-tree strategy exists for the assessment of the potential allergenicity of
genetically modified organisms. Thus far, this approach has been tested on only a small number of
transgenic foods. However, this strategy was quite successful in preventing the introduction of a
transgenic soybean into the marketplace that contained the major allergen from Brazil nuts. »,
Ibid.p.8.

82
À la lecture de ces quelques éléments, on pourrait penser qu’il suffit de suivre ce
procecus étapes par étapes pour éviter les risques, pourtant il semble bien que ces mesures
de précaution restent insuffisantes. En effet, concernant les gènes provenant de sources
exemptes d’antécédents d’allergénicité, la situation est beaucoup plus complexe : «
L’approche actuelle repose principalement sur la comparaison d’homologie de séquence avec
les allergènes connus et sur la stabilité de la nouvelle protéine à la digestion et aux
traitements. Il a été largement reconnu que ces 2 critères seuls ne sont sans doute pas
suffisants pour évaluer l’allergénicité potentielle d’aliment génétiquement modifié contenant
des gènes qui proviennent de sources exemptes d’antécédents d’allergénicité. »180 En effet,
la méthode qui consiste à comparer des séquences de 8 aminoacides afin de vérifier si l’on
trouve des similitudes a été critiquée : « Il semblerait que la correspondance d’un plus petit
nombre d’acides aminés, peut-être seulement 4, suffirait pour affirmer la similitude. »181
Un autre inconvénient, par rapport au premier arbre de Metcalfe, est qu’il « ne
permet pas d’identifier les épitopes conformationnels ou discontinus qui dépendent de la
structure tertiaire de la protéine (Metcalfe et al., 1996) »; cette critique pouvant être tout de
même nuancée par le fait que les tests de stabilité au traitement thermique semblent révéler
que les épitopes continus linéaires jouent un plus grand rôle chez les allergènes alimentaires.
À la suite de ces remarques, les rapporteurs reconnaissent qu’il est nécessaire
d’aboutir à un « consensus scientifique international » qui permette de valider ce critère. On
va voir, en fait, que le critère d’homologie des séquences va être fortement remis en
question, car pour ce qui concerne la “ stabilité digestive ”, l’organisation internationale
réaffirme la confiance qu’elle met en ce principe, même si on a pu découvrir certaines
protéines allergéniques qui étaient stables à la digestion, ce qui obligera tout de même à
compléter les tests qui sont effectués.
Il semble donc nécessaire de mettre au point d’autres tests pour évaluer l’allergénicité
des transgènes qui n’ont pas d’antécédents allergéniques connus. Aussi le rapport commun
des institutions évoque la possibilité de deux nouveaux “ tests prometteurs ” qui consisteront
dans l’étude de ces 2 paramètres : Le niveau et le site d’expression de la nouvelle protéine (il
faut étudier surtout les protéines qui s’expriment d’une manière majeure dans l’aliment) et la
fonction de la nouvelle protéine : la recommandation ici porte sur la nécessité d’établir un
répertoire de certaines classes de protéines connues comme des allergènes majeurs, par
exemple la classe des albumines 2S, afin d’observer leurs fonctions dans les aliments où

180
« Aspects de la salubrité des aliments génétiquement modifiés d’origine végétale », Rapport d’une
consultation conjointe d’experts FAO/OMS, p.16.
181
Ibid.,p.16.

83
elles se trouvent. En ce qui concerne les tests sur les animaux, même si cette possibilité a
été envisagée, il n’existe actuellement aucun modèle fiable. Enfin, des critères, tels que le
poids moléculaire ou le degré de glycosylation ont paru ne pas être suffisamment
discriminatoires pour être retenus.
En conclusion, on constate donc que l’ensemble des critères de l’arbre décisionnel sont
largement insuffisants et nécessitent davantage d’études ; les critiques que certains
scientifiques ont formulées concernant par exemple l’homologie de séquence et la structure
de l’allergène ont été un obstacle au consensus ; pour cette raison, la FAO et l’OMS ont lancé
une nouvelle consultation d’experts afin de régler le point le plus critique de la 1ère version de
l’arbre décisionnel de Metcalfe. Celle-ci a fait l’objet d’une parution le 22 et 25 juin 2001182 ;
en voici quelques éléments.

L’EAAM contestée : vers une 2ème version de l’arbre décisionnel


Le critère de la recherche de l’homologie de 8 séquences d’acides aminés (EAAM) - test
sensé garantir la détection d’éventuels allergènes - ayant soulevé de nombreuses objections
parmi les experts, celui-ci a fait l’objet d’une remise en question radicale lors d’une nouvelle
consultation lancée par l’OMS ; cette consultation revient sur le critère appelé de l’EAAM
(eight amino acid match approach) ; il s’agit ici, d’une synthèse de plusieurs autres
expériences qui démontre l’insuffisance des critères retenus jusqu’à présent. D’après le
professeur M. Becker, cette technique relève d’un rêve irréalisable (« unrealizable dream »)
qui sous-estime le fait que les allergènes sont définis par un système immunitaire
désorienté : « il est vrai que la spécificité de la réaction allergique est fortement liée à la
structure chimique des allergènes, mais le développement de ces spécificités dépend en
premier lieu du conditionnement des systèmes immunitaires des patients. Le système
immunitaire n’est pas capable de reconnaître la structure complète de macromolécules telles
que les protéines ou les glycoprotéines, mes des sections plus petites appelées déterminants
ou épitopes. »183. Aussi, le système immunitaire réagit à deux types d’épitopes : les
conformationnels (« conformational ») et les linéaires (« linear »).

182
Wolf-Mienhard Becker, « Sequence homology and allergen structure », Joint FAO/WHO Expert
Consultation on foods derived from biotechnology, FAO/WHO, Headquarters of the food and
agriculture organization of the United Nation, 22-25 juin 2001
183
« It is true that the specificity of the allergic reaction is strongly correlated with the chemical
structure of the allergens but the development of these specificities depends primarily on the
individually conditioned immune system of patients. The immune system is not able to recognize the
whole structure of a macromolecule such as proteins or glycoproteins but smaller sections of the
molecule called determinants or epitopes. » Wolf-Mienhard Becker, Ibid., p.2

84
Trois compartiments du système immunitaire réagissent avec ces épitopes : les
lymphocites-B (B-cells) qui réagissent avec les 2 types (conformationnels et linéaires), les
lymphocytes-T (T-cells) qui réagissent exclusivement aux épitopes linéaires. Enfin on notera
la présence de cellules composées de molécules MHC de classe I ou II qui « réagissent avec
les peptides selon certains points d’ancrage ».
On a pu trouver des allergènes linéaires parmi les allergènes alimentaires. Par
exemple, en ce qui concerne un allergène essentiel tel que le Ara h 1 de la cacahouète,
Burks & al ont découvert 23 épitopes linéaires réactifs aux IgE184. La détection des épitopes
linéaires est réalisée par chevauchement (« overlapping » ) des peptides qui fournissent la
configuration peptidique minimale essentielle en longueur (« essential minimal peptide
configuration in length ») ; celle-ci atteint 6 aminoacides chez certaines cacahouètes. La
caractéristique principale d’un épitope linéaire est sa stabilité à la chaleur ou à certains
détergents. De ce point de vue, on peut déterminer un troisième type d’épitope : le CCD
(heat-stable cross reacting déterminants) qui possède un très petit nombre d’aminoacides.
Actuellement, il n’existe aucun algorithme valable pour identifier les épitopes
conformationnels étant donné qu’ils appartiennent au genre le moins réactifs aux IgE et sont
par conséquent moins connus. Il est très difficile de les identifier expérimentalement, on
utilise encore la cristallographie aux rayons X.
Ces résultats permettent donc de remettre en cause la pertinence du critère de
l’EAAM. En effet, si la découverte de 8 aminoacides contigus identiques semble un critère
suffisant pour les épitopes des lymphocytes T, ce critère est en revanche insuffisant pour les
épitopes des lymphocytes B185.
Cette thèse est appuyée par les nombreux exemples de protéines allergéniques dont
les épitopes peuvent causer une réaction de par leur disposition. L’auteur cite ici le cas de
Ara h 1, le principal allergène de la cacahouète, qui posséde un peptide hexadeca réactif aux
IgE dont l’épitope contenait des séquences (“ stretches ”) de seulement 4 résidus et dont la
taille minimale était déterminée par 6 résidus consécutifs et de Ara h 2 où on a identifié un
peptide de 6mer RDPYSP comme principal épitope. Or ce dernier exemple est significatif,
parce que si l’on effectue une recherche d’homologie avec l’algorithme FASTA3 dans la base
de données SWALL, on ne trouve pas Ara h 2, mais la RNAse T et la laminine avec une
correspondance de 100% entre les peptides et ces protéines. La correspondance d’au moins

184
Burks AW, Shin D, Cockrell G, Stanley JS, Helm RM, Bannon GA (1997). « Mapping and mutational
analysis of the IgE-binding epitopes on Ara h 1, a legume vicilin protein and a major allergen in
peanut hypersensitivity. » Eur J Biochem 245:334-339.
185
« Although this corresponds to the minimal size of T-cell epitopes it is not sufficient to define
immunological significance for B-cell epitopes (reviewed by S. Vieths in (7)). The following examples
may disprove the above statement of B-cell level. » Wolf-Mienhard Becker, Ibid., p.3

85
8 aminoacides, entre les protéines RNAse T, la laminine et Arah 2, n’est pas démontrée186.
Cet exemple, d’après Becker, remet en cause l’EAAM et l’arbre décisionnel de Metcalfe .
L’auteur en déduit que lorsqu’on affirme que « l’absence de preuve d’une
correspondance de 8 résidus contigus parmi les séquences aminoacides d’allergènes connus
suggère qu’il existe une faible probabilité que la protéine introduite puisse posséder un
épitope linéaire en commun avec un allergène connu »187, on doit être conscient qu’au
niveau des lymphocites-B, des séquences plus petites peuvent suffirent pour provoquer une
réactivité. Il paraît donc judicieux de descendre le nombre des résidus identiques successifs
à 6. Il serait aussi nécessaire d’identifier les protéines avec des structures homologues et
d’étudier la « fonction biologique générale » ainsi que la « fonction générale des domaines ».
La conclusion est donc sans appel : « il est désormais évident que le criblage (screening)
d’homologie entre au moins 8 aminoacides identiques peut permettre de découvrir des
composants allergéniques d’une manière restrictive, mais ne suffit pas pour garantir la non-
allergénicité de la protéine en question si le test n’a pas révélé d’homologie. Les problèmes
immunologiques doivent être résolus par des méthodes immunologiques. »188

C’est parce que l’EAAM ne permet d’identifier ni les épitopes conformationnels ni leurs
parties contiguës après dénaturation, ni les épitopes issus de résidus de sucres et, qu’en plus
de cela, on a pu identifier des épitopes linéaires de cacahouètes qui étaient composés de
résidus de 6 ou 4 aminoacides contigus - ce qui est suffisant pour se lier avec les IgE -
qu’elle est caduque ; si elle permet d’identifier les composants susceptibles de se trouver à
l’origine de l’allergie, elle ne peut les contrôler189. En effet, prédire ou éliminer l’allergénicité
est du domaine de l’immunologie de l’épitope, l’interface entre le système immunitaire et la

186
« Matching the proteins RNAse T and Laminin with Ara h 2 a match of at least eight contiguous
identical amino acids is not given. From the theoretical point of view this approach of the strategy
paper clearly fails in this example. Testing these proteins on cross-reactivity with IgE of peanut
allergic patients would deliver strong arguments to judge the validity of this approach. », Ibid., p.4
187
« First, when stating that ‘failure to find a match of eight contiguous residues anywhere among
known allergen amino acid sequences suggests that there is little probability that the introduced
protein could possess a shared linear epitope with known allergens' one has to be aware that at the B-
cell level, smaller sequential structures can be essential for reactivity. Thus, for a more reliable safety
assessment it is suggested that the level of suspicion be reduced to six identical consecutive
residues. », Ibid., p. 4
188
« And now it becomes clear that homology screening with at least eight contiguous identical amino
acids may help to find potential allergenic compounds in a restricted way but cannot exclude
allergenicity of the protein in question if the identification of such homology failed. Immunological
problems must be solved by applying immunological methods. », Ibid.
189
« The conclusion from that is is that the EAAM-approach even including only six contiguous amino
acids can only identify potential allergenic components but not rule them out. »Ibid., p.2

86
structure chimique, c’est donc sur l’épitope qu’il est nécessaire de centrer toute l’attention190.
Aussi, étant donné que la maturation du système immunitaire ne peut être prédite, il semble
utile d’entreprendre des études sur les réponses des systèmes immunitaires des
consommateurs, une fois que l’aliment génétiquement modifié a atteint le marché. Il serait
judicieux d’établir également des banques de données d’allergènes spécifiques pour
comparer les séquences. On devrait utiliser à la fois des outils de séquençage pour la totalité
et au niveau local (both global and local alignments tool) aussi bien qu’un criblage des
stuctures ou des domaines homologues. Il serait, par conséquent, nécessaire d’établir une
carte de tous les épitopes des allergènes connus et de développer les anticorps monoclonaux
contre eux. On pourrait également réaliser des tests sur des animaux. Ces remarques
donneront lieu à un remaniement de l’arbre décisionnel de Metcalfe.

On constate que la recherche d’homologie de séquence y devient un passage obligatoire:


- Recherche de 6, voire, de 4 aminoacides contiguës, plutôt que 8 pour déterminer
l’homologie de séquence,
- Utiliser des séquences (stretch) locales plutôt que les protéines entières pour
comparer les protéines non liées,
- Considérer une homologie de 35% sur les acides aminés comme un critère
supplémentaire,
- Développer les bases de données et ces méthodes pour tester les épitopes
conformationnels et discontinus, inclure ceux qui sont causés par des schémas de
glycolisation modifiés.

La poursuite du débat en dehors des institutions


On pourrait penser qu’à la suite de cette 2ème version de l’arbre décisionnel, une réponse
pertinente a été donnée aux objections concernant la difficulté qu’il y a de chercher de
nouveaux gènes introduits dans les plantes génétiquement modifiées. Or tel n’a pas été le
cas. De nombreux articles ont été écrits à ce sujet. Et de nouveaux amendements ont été
réclamés. Aussi, comme on va tenter de le démontrer maintenant, les avis diffèrent sur la
valeur qu’il faut accorder à cet arbre selon la nature et l’implication des acteurs. En effet, les
exigences par rapport aux critères de dépistage de l’allergénicité ne sont pas les mêmes pour
un chercheur à la tête d’une association de consommateurs et pour des scientifiques chargés

190
« From that it become clear that the chemical structure is suitable but themost convincing tools are
epitope receptors such as patients’IGE or monoclonal antibodies to test the allergenicity of the protein
in question in the genetically engineered food. » Ibid., p.2

87
de travailler pour une firme agro-alimentaire. Quelles sont ces divergences ? C’est ce que
nous voulons étudier maintenant.

Commentaire n°1
Dans un article à destination de la Food and Drug Administration sur le thème de la
détection de l’allergénicité des aliments génétiquement modifiés le Dr. Michael Hansen,
Ph.D., chercheur associé ici à l’Union des Consommateurs Organiques (Organic Consumers
Association) reproche aux instances officielles le manque de considération qu’elles portent
aux nouveaux critères de détection de l’allergénicité191. Après avoir rappelé dans un premier
temps les résultats et les conclusions du rapport FAO/OMS, ainsi que l’histoire des 4
protocoles qui ont précédé celui-ci (Metcalfe et al.,1996 ; NRC, 2000 ; SAP, 2000a ;
FAO/WHO, 2001), l’auteur souligne que le tout premier protocole, était une forme de
commodité qui permettait de laisser de côté un autre problème beaucoup moins connu qui
est la tridimensionnalité des épitopes allergéniques192.
Ici, l’auteur insiste sur les travaux du Dr. Steven Gendel, chef du département
« biotechnologies » de la FDA. Ce dernier aurait approfondi la réflexion sur l’usage des
bases de données pour déterminer les similarités de séquences entre les protéines exprimées
et les allergènes connus. Il rappelle la nécessité qu’il y a de s’appuyer sur des « algorithmes
locaux » pour optimiser les séquençages seulement pour les régions de grandes
similarités193. Cette méthodologie, qui utilise les programmes FASTA et BLAST et qui est
recommandée par la FAO et l’OMS, aurait permis à Gendel de découvrir une homologie de
séquence signifiante entre la b-lactoglobuline, un allergène majeur du lait, et la protéine
Cry3A que l’on trouve dans la pomme de terre Bt, ainsi qu’entre Cry1Ab et Cry1Ac et la
vittelogenine, un allergène majeur de l’œuf. Les citations concernant les travaux de Gendel

191
Dr. Michael Hansen on « Detecting likely Allergeicity of GE Foods, Science-based approaches to
assessing allergenicity of new proteins in genetically engineered foods, presentation to FDA food
biotechology subcommittee », Food Advisory Committee, College Park, MD, 14 août 2002 (Texte
trouvé sur Internet, lien caduc)
192
« Given that the 3-dimensional structure of most allergenic is not known, the IFBC/ILSI decision
tree focused on the amino acid sequence homology of the newly introduced protein and a data base
of known allergens and recommanded that any sequence of eight contiguous amino-acids in the test
protein that exactly matches a corresponding sequence in a known allergen, using a global algorithm
that optimizes alignemen/matches accros the entire full length of a protein, should be a cause for
concern and should trigger further investigations. »Dr. Michael Hansen, Ibid.
193
« Sequence algorythms can be divided into global algorythms that optimize alignements across
the entire length of the sequences involved and local algoritms that attempt to optimize alignements
only with region of high similarity. Global alignment algoritms are of greatest utility when the
sequences involved are related. Allergenicity assesment involves sequence alignements between
proteins that are not evolutionary relate. ”, Ibid.

88
sur ce sujet s’arrêtent cependant à ce point et l’auteur n’en dit pas plus sur ce nouveau
problème.
Selon le Docteur Hansen, la FDA devrait se conformer au protocole de la FAO et de
l’OMS en tenant compte de cette légère modification apportée par Gendel, et ne pas se
contenter du protocole initial issu des découvertes originales de l’arbre décisionnel
IFBC/ILSI194. Ce premier commentaire, tout en reconnaissant généralement la pertinence de
la deuxième version de l’arbre, affirme cependant la nécessité qu’il y a de s’instruire des
recherches menées par le professeur Gendel afin de garantir le résultat des recherches
d’homologie, lorsqu’il s’agit d’un gène qui n’a pas dans sa famille d’allergène connu. On sera
attentif au fait qu’à plusieurs endroits de l’article, il n’hésite pas à rappeler subrepticement,
que le tout premier arbre décisionnel était financé par l’industrie ; aussi, il s’évertue en
permanence à montrer en quoi cet arbre était beaucoup moins en mesure de découvrir de
nouveaux allergènes que celui qui a été récemment validé par la FAO et l’OMS en 2001.
L’objectif de cet article était d’imposer à la FDA, une attitude cohérente par rapport à ce
nouveau protocole et qu’il assume toutes les conséquences :

- Faire de ce protocole une règle et non une recommandation,


- Inclure dans la recherche des nouveaux allergènes, les allergènes dermiques et
inhalants,
- Prendre en compte tous les critères de vérification utilisés par l’EPA-SAP et/ou
FAO/WHO,
- Intégrer tous ces critères dans un arbre décisionnel, modifié quand cela est
nécessaire,
- Effectuer des tests pour toutes les protéines nouvellement exprimées, et pas
uniquement les nouvelles protéines exprimées par les transgènes, mais aussi toutes
les protéines qui sont exprimées de manière non intentionnelles195,
- Exiger des tests pour les protéines pures et dans les aliments,

194
« In sum, we urge FDA to follow the protocol laid out by FAO/WHO as slightly modified by Dr.
Gendel (e.g. allow chemically similar amino acid residues to be used when determining short
sequence similarity/identity for the contiguous amino acid sequences). We also agree with the EPA
SAP,FAO/WHO and Dr. Becker that developing databases and methods (such as monoclonal
antibodies using animal and/or human materials) to test for conformational or discontinuous epitopes
including those caused by changed glycolysation patterns is of key importance and urge FDA to try
and encourage studies in these areas. », Ibid.
195
« The process of GE may turn on genes in a plant/animal that had been previously turned off,or
the transgene protein could interact with the complex metabolic pathway in the organisms to create a
new protein »Dr. Michael Hansen, Ibid.

89
- Exiger que la protéine pure soit extraite de la plante ou de l’animal dont elle sera
dérivée (la FDA ne devrait pas autoriser que la protéine soit testée dans une source
bactériale ou une source microbiale, si elle ne va pas être consommée ainsi).

Toutes ces exigences font preuve d’une grande fermeté à l’égard de l’administration. Le
caractère “ revendicateur ” de cette liste questionne l’administration américaine. Il s’agit ici
d’un véritable rappel à l’ordre qui vise autant la FDA que les industriels et qui a pour seule fin
de protéger le consommateur. Doit-on supposer que le nouveau protocole de la FAO et de
l’OMS, est resté lettre morte chez les industriels et n’a nullement été pris en considération
dans la manière de traiter de l’introduction des nouveaux aliments génétiquement modifiés
sur le marché ? Ce n’est pas ce que semble affirmer les experts de la société Dupont.

Commentaire n°2
Sur le site Internet de la firme agroalimentaire Dupont on trouve un rapport complet et
technique sur le sujet des risques d’allergénicité présentés par les nouveaux gènes introduits
dans les aliments issus des biotechnologies. Répondant ainsi à l’accusation selon laquelle les
promoteurs des semences issues de la transgénèse ne prendraient pas l’application des tests
au sérieux, l’entreprise agro-alimentaire, expose de manière synthétique et scientifique le
problème. On comprendra que la firme qui est à l’origine de l’épisode de « l’allergène de la
noix du Brésil » par l’intermédiaire de la marque « Pioneer High Breed », rachetée peu de
temps après, s’est trouvée dans l’obligation de se justifier auprès des consommateurs et
d’éventuels détracteurs. Ici, la synthèse s’adresse à la fois au grand public (résumé et FAQ)
et aux chercheurs curieux d’en savoir plus sur un problème longuement débattu (résumé
discussion de l’arbre de décision de l’IFBC/ILSI et les différentes modifications que lui ont fait
subir la FAO et l’OMS). La société Dupont répond à 3 inquiétudes soulevées par l’introduction
des PGM sur le marché :
- La possibilité qu’un allergène connu soit introduit dans une plante qui ne se trouve
pas d’habitude à l’origine de risques allergéniques.
- La possibilité de créer un nouvel allergène inconnu après avoir inséré de nouveaux
gènes dans la plante ou en changeant le niveau d’expression de certaines protéines
endogènes.
- La conformité des tests effectués en vue de détecter de nouveaux allergènes dans les
plantes transgéniques.

90
L’entreprise met en avant le fait que si le problème des allergies alimentaires se trouve en
rapport avec les PGM, cela est dû au fait que « les améliorations génétiques ajoutent ou
changent des gènes qui sont à l’origine des protéines ; aussi étant donné que quelques
protéines sont des allergènes, alors il semble évident de tester les PGM pour rechercher
d’éventuelles sources d’allergie.» Une manière simple et discrète de rappeler que les PGM
sont équivalentes en substance aux plantes issues de la sélection classique196. Parfaitement
au courant des changements qui ont eu lieu au niveau de l’arbre décisionnel, le géant de
l’agro-alimentaire ne cherche nullement à cacher ceux-ci aux consommateurs ; en effet à la
page F.A.Q., à la question « Est-ce que les PGM sont testées pour leur allergénicité »,
Dupont affirme qu’elle se conforme aux exigences des procédures formalisées par l’IFBC et
l’ILSI, tests qui ont été adoptés par la FAO et l’OMS197 ; à la question sur l’efficacité de ces
tests, Dupont répond qu’en ce qui concerne les allergènes connus ou de famille connue, ces
tests sont très fiables, par contre pour ce qui concerne les moins connus, « l’IFBC/ILSI
propose les meilleurs des tests qui existent, cependant il est encore nécessaire de les
améliorer et qu’à cet égard, ils travaillent avec des chercheurs issus du secteur public aussi
bien que du secteur privé »198. L’entreprise passe ensuite en revue tous les changements
apportés à l’arbre de Metcalfe. La première de ces modifications citée concerne la quantité
(nombre qui passe 14 à 24, pour réaliser les tests) et la qualité des sérum utilisés199.
Concernant désormais les tests de l’homologie des séquences, on constate que Dupont,
comme Hansen (voir article précédemment cité), fait référence aux expériences de Gendel.

196
« Food allergies are relevant to products developed through biotechnology because the
improvements often involve adding or changing genes. Genes make proteins, and though very few
proteins are allergens, biotechnology products are tested for potential allergenicity before they are
marketed as a key component of the regulatory consultation and review process. » in Scientific
summary and the Dupont perspective, source : www.dupont.com
197
« Before marketing a product, DuPont follows the testing procedures developed and formalized by
scientists and medical experts at theInternational Food Biotechnology Council (IFBC) and the Allergy
and Immunology Institute of the International Life Sciences Institute (ILSI). These testing procedures
have been adopted by the United Nations Food and Agriculture Organization (FAO) and World
HealthOrganization (WHO). »Dupont, Ibid.
198
« When working with a gene from a known allergen, or a crop with a history of allergenicity, the
recommended tests are very effective because of access to serum from people who are allergic.In the
case of minor allergens, or of proteins with no allergy history, access to serum from allergic people
does not exist. In those cases, the IFBC-ILSI recommended tests that provide the best available
mechanism for identifying potential allergens. However, improved tests are needed and some
recommendations have been made. For example, DuPont scientists are working with private and
public researchers to develop improved methods such as ways to identify potential allergens in maize,
and to improve models that help determine the potential allergenicity of new proteins. », Ibid.
199
« The difference is that the 2001 FAO/WHO decision tree recommends the use of 24 sera for
testing compared to 14 sera outlined in the 1996 decision tree. However, the FAO/WHO document
also recognizes that the use of a smaller number of very well documented, high quality sera may be
preferable to the use of larger numbers of lesser-quality sera. In addition, it adds the concept of
"Targeted Serum Screen" when a protein is not positive in the Specific Serum. » Ibid.

91
Ce dernier aurait démontré qu’il est plus judicieux d’effectuer une comparaison des
séquences des allergènes potentiels en faisant une collection compréhensive de toutes les
séquences d’allergènes plutôt que de toutes les séquences. C’est ainsi que l’on a pu établir 2
bases de données, contenant environ 300 allergènes connus et consultables en ligne sur
http://www.iit.edu/s.gendel ; concernant maintenant les critères retenus par la FAO/WHO,
Dupont affirme que “ des analyses suggèrent que les correspondances exactes de 8, ou plus
aminoacides arrivent de manière très peu fréquente par hasard et un résultat négatif peut
habituellement éliminer un allergène potentiel. Les correspondances de 6 aminoacides
contigus, comme suggérés par la FAO et l’OMS, sont susceptibles d’arriver beaucoup plus
fréquemment, par hasard. En vérité, il y a sans doute trop de correspondances dues au
hasard pour que cette recherche soit efficace. ”200. Les auteurs décrivent ensuite les
algorithmes à adopter (FASTA et BLASTA) ; un peu plus loin, ils ajoutent qu’il n’existe pas
suffisamment de données pour établir des corrélations plus générales. Les chercheurs et les
organisations tentent de résoudre ce problème en produisant de nouvelles données à partir
des relations qui existent entre les séquences d’aminoacides, les structures des protéines et
l’allergénicité. Un atelier a été sponsorisé par le centre de recherche communautaire de la
commission européenne (ECVAM,2001) afin d’établir une base de donnée plus globale...
En lisant de prêt le rapport de l’association de consommateur et le document de
synthèse de Dupont, on s’aperçoit que les auteurs font référence à des expériences
scientifiques identiques. Pourtant, ils en font un usage différent. Alors que le docteur Mikaël
Hansen, tout en se conformant aux nouveaux critères établis sans pourtant les trouver
suffisants, fait une croix définitive sur le premier arbre décisionnel (il nous a semblé en fait
que lorsque l’expert cite les institutions internationales, c’est d’avantage pour rappeler à la
FDA qu’elle ne se conforme pas à la règle internationale), l’entreprise Dupont, elle - tout en
mettant au jour les nombreux problèmes soulevés par l’amélioration des techniques de
comparaison des acides aminés et la nécessité de faire un effort pour compléter les bases de
données existantes - cherche à démontrer que ce qui est fait à l’heure actuelle, est un
protocole largement suffisant pour éviter l’introduction d’un allergène dans un organisme
génétiquement modifié ; ainsi, l’entreprise agro-alimentaire, se réfère à la légitimité des
institutions qui ont validé ces protocoles201. Le but étant de rassurer les consommateurs, en

200
« Analyses suggest those exact matches of eight or more amino acids occur infrequently by chance
and a negative result can usually eliminate a potential allergen. Matches of six contiguous amino
acids, as proposed by FAO/WHO, are likely to occur more frequently, by chance. Indeed, there may
be too many random matches for this to be a useful screen. »Dupont, Ibid.
201
“ As outlined in both the 1996 IFBC/ILSI and the 2001 FAO/WHO decision trees, transfer of a gene
known to be an allergen is unlikely to occur when the testing procedures outlined on the left side of
the tree are followed. For proteins from less commonly allergenic foods or sources without any history

92
conclusion, Dupont rappelle que tous les aliments, et pas seulement les plantes
transgéniques, sont des sources potentielles d’allergie ; le rapport insiste sur le fait que ce
risque a été pris en considération très tôt par les experts scientifiques et médicaux et que
l’arbre décisionnel est une conséquence de cette prise de conscience du milieu industriel, en
personne de l’IFBC et de l’ILSI (on se rappellera que d’après Hansen, cet arbre, dans sa
toute première version, était une manière commode de résoudre un problème beaucoup plus
grave), aussi ces derniers mettent, avec le gouvernement, tout ce qui est en oeuvre pour
évaluer l’allergénicité des plantes avant que celles-ci ne soient introduites sur le marché ;
ces problèmes doivent être résolus par un effort commun du secteur privé et du secteur
202
public .
Il apparaît donc clairement qu’entre les deux documents, le sujet des « tests
d’allergénicité » est présenté d’une manière différente en fonction des intérêts que les
auteurs représentent, alors que ce sont les mêmes expériences et les mêmes résultats qui
sont cités. Preuve que la controverse scientifique qui porte ici sur « l’identification et la mise
en place d’une technique adéquate pour déterminer l’allergénicité d’une protéine en
recherchant l’homologie de sa séquence avec un allergène connu » ne se développe et ne
s’amplifie véritablement que lorsqu’il s’agit d’interpréter les résultats et de leur donner un
sens par rapport à l’application finale de la technologie (ici, garantir le «risque zéro»). Mais
on constate que cette controverse naît juste dans l’interstice laissé par le protocole
scientifique de recherche des risques. Autrement dit, le simple fait que les chercheurs ne
puissent garantir à 100 % l’efficacité des méthodes qu’ils développent laisse la place à
l’interprétation, et par conséquent au désaccord, la quête de la méthode de détection
infaillible du risque pouvant conduire, comme on va le voir, à une querelle beaucoup plus
forte.

of allergy or consumption, the results from sequence homology, gastric digestibility, processing
stability and quantity of protein expressed in the plant are interpreted in context with each other to
evaluate the risk of transferring an allergen. This weight-of-evidence approach has proved reliable for
the rapidly digestible proteins and was endorsed by both the National Academy of Sciences (NAS,
2000) and two Joint Food and Agriculture Organization/World Health Expert Consultations (FAO/WHO
2000, 2001). ”, Ibid.
202
« Developers of biotechnology-derived crops and government regulators evaluate these crops for
food safety in many ways before they are marketed, especially focusing on the potential for
allergenicity. There are numerous methods used to determine whether or not a new protein from a
transgenic crop is likely to be an allergen. These testing methods for allergenicity are described in this
document. Public and private scientists continue to work cooperatively on developing additional tests
and models to improve the accuracy of the methods used to determine the potential allergenicity of
foods, including those derived from transgenic crops. », Ibid.

93
L’affaire StarlinkTM : de la controverse au consensus
Dans un article du New York Times, daté du 24 Avril 2001203, le journaliste Andrew
Pollack annonce que le maïs StarlinkTM a reçu une approbation pour l’alimentation animale,
mais non pour l’alimentation humaine, pour la simple et bonne raison qu’il peut se trouver à
l’origine d’allergies. Le problème étant que ce maïs a déjà été répandu dans la chaîne
alimentaire, on a procédé au rappel des fameuses « Taco shells » (les chips mexicaines de la
marque Kraft Food), d’autres produits transformés, et on a réduit l’exportation de maïs et
imposant de coûteuses et contraignantes exigences pour l’industrie alimentaire. Aussi, afin
de résoudre le problème, la firme Aventis Crop Science - le promoteur du maïs
génétiquement modifié - aurait demandé l’autorisation d’introduire le StarlinkTM dans la
chaîne alimentaire humaine pour les 4 années à venir en argumentant que le public ne
risquait pas d’être exposé à une si faible dose. Pourtant, à la suite d’un refus de l’E.P.A., la
firme a dû revoir sa position et renoncer à ses exigences ; elle a demandé une “ limite
maximum ” (upper limit), ce qui peut paraître une exigence plus acceptable qu’aucune limite
du tout204. La protéine Cry9C a été introduite dans la variété Starlink TM
afin de servir de
pesticide à la pyrale. La compagnie affirme que selon des tests qu’elle aurait effectués, la
protéine est substantiellement détruite par la transformation des aliments ; partant de cela,
on peut en déduire que si la quantité de maïs StarlinkTM qui arrive au moulin est limitée, la
protéine Cry9C sera quasi-inexistante dans le maïs. Cette exposition à la protéine sera 80 à
95 % plus faible que celle qu’Adventis a estimé dernièrement. Pourtant, cette mesure a paru
encore insuffisante.
Comment a t’on pu en arriver à une situation si critique ? Comment en est-on arrivé à
obliger une multinationale à racheter une grande partie de production du maïs Starlink de
l’année passée et à installer des mini laboratoires dans tous les moulins qui produisent des
aliments destinés à la chaîne alimentaire humaine205? Cette affaire, depuis qu’elle a éclaté, a
eu de nombreux échos, au point de réunir pour une cession extraordinaire, un comité
d’experts scientifiques, des industriels et des organisations non gouvernementales.
Prouvant l’existence d’un véritable débat mettant aux prises des acteurs de diverses
origines, la rencontre qui a eu lieu le 28 novembre 2000 à l’hôtel Holiday Inn de Rosslyn
dans le cadre d’une consultation scientifique menée par la FIFRA (Federal Insecticide,

203
Andrew Pollack, « Top Limit Sought for StarLink Corn », The New York Times, April 24, 2001
204
« The company hopes that having an upper limit will be more acceptable than allowing any level at
all » Andrew Pollack, Ibid.
205
« Aventis has bought and diverted most of last year's StarLink corn, and now has small labs in all
dry milling plants where corn is broken down for use in foods such as corn chips and corn bread. »
Marc Kaufman, « Biotech Corn Found In Variety of Foods FDA Testing for Possible Allergic
Reactions », Washington Post, Tuesday, April 24, 2001; Page A03

94
Fungicide and Rodenticide Act)206, a réuni experts scientifiques et divers représentants de la
société civile, afin de déterminer s’il était possible de certifier, d’après les données qui
existent actuellement, la probabilité que la protéine Cry9C soit un aliment allergénique207. On
retrouve, par exemple, Friend of the Earth et Aventis Crop Science dans la liste des
participants présents au meeting, ou encore Greenpeace et Monsanto dans la liste des
membres consultés qui ont fait parvenir un commentaire écrit. Tous les acteurs (qu’ils soient
pro ou anti-OGM) ont donc pris part au débat et sont, comme on le verra, généralement
parvenus à un consensus.
Le premier point abordé par les experts, concerne la probabilité de l’allergénicité de la
protéine Cry9C. Le comité est tombé d’accord sur le principe d’une probabilité moyenne que
« la protéine Cry9C soit allegénique » se fondant pour cela, sur les propriétés biochimiques
de la protéine elle-même et non sur son niveau de présence dans l’alimentation en
général208. On n’a pas réussi a démontrer d’homologie entre les acides aminés de Cry9C et
d’aliments allergéniques connus ; cependant, il faut tenir compte du fait que tous les
allergènes n’ont pas été séquencés. Pour justifier l’allergénicité moyenne, on admet que
Cry9C peut posséder de 1 à 3 des 5 critères suivants :
- La protéine est relativement résistante à un traitement à l’acide
- Relativement résistante aux protéases lors de la digestion
- Son poids moléculaire est comparable à celui d’un allergène
- La protéine d’origine est sans doute une glycoprotéine
- La protéine (isolée ou à l’intérieur du maïs) provoque une réponse allergénique chez
les rats de Norvège
- La protéine peut être trouvée intacte dans la circulation sanguine (bloodstream) du
rat après ingestion.

De ces 5 critères qui ont été définis au préalable lors d’une réunion par le Scientific Advisory
Panel en février 2000, aucun ne pouvait correspondre de manière exacte à la description de
Cry9C (condition nécessaire pour affirmer que la protéine peut être moyennement

206
Assessment of Scientific Information Concerning StarLink™Corn , SAP Report No. 2000-06
December 1, 2000, Report FIFRA, Scientific Advisory Panel Meeting, November 28, 2000, held at the
Holiday Inn Rosslyn Hotel.
207
Based on your review of the currently available data, how would you assess the likelihood (high,
medium, or low) that the Cry9C protein is a food allergen? Please explain the basis for that
conclusion., Ibid., p.8
208
« The Panel agreed that there is a medium likelihood that the Cry9C protein is a potential allergen
based on the biochemical properties of Cry9C protein itself – not its levels in the food supply. Relative
to the characteristics of known food allergens, there is no evidence disproving the potential
allergenicity of Cry9C. » Report FIFRA ,Ibid.

95
allergénique), mais tous convenaient jusqu’à un certain degré209. C’est donc en jugeant la
correspondance plus ou moins probable de chacun de ces 5 facteurs dans leur ensemble,
que le SAP a pris la décision de considérer le risque d’allergénicité de Cry9C comme un
risque moyen.
Afin de justifier cette thèse, les experts se sont aussi fondés sur l’ignorance que l’on a
des fréquences d’allergénicité. En effet, bien que le maïs soit un allergène fréquent, on n’a
pu rarement vérifier qu’il se trouvait à l’origine de l’allergie. Etant donné le fait que la
protéine Cry9C est un néo-antigène, il serait judicieux de surveiller le rôle qu’elle joue dans
les situations cliniques en déterminant les niveaux d’expressions des IgE et IgG de Cry9C
spécifiques ainsi que les réponses cliniques aux aliments qui contiennent des protéines
Cry9C210.
Cependant, les experts remarquent que tous ces critères ne suffisent pas à
déterminer convenablement l’allergénicité de Cry9C. En effet, si tous les allergènes sont des
protéines ou des glycoprotéines, l’opposé n’est pas forcément vrai. De même, tous les
enzymes résistants ou stables à la chaleur, ne sont pas forcément des protéines allergènes
et, à l’opposé, tous les enzymes qui sont sensibles (labiles) à la chaleur, ne sont pas
forcément non allergénique. Ce qui doit donc être pris en considération, c’est la capacité de
l’allergène à induire une réponse des IgE211. Partant de cela, il paraît essentiel d’effectuer
une comparaison de séquence d’acides aminés afin de déterminer une éventuelle homologie
de celles-ci avec un allergène connu. Or la base de donnée RAST n’a pu fournir aucune
information déterminante, étant donnée l’absence d’informations cliniques. Aussi, on ne
possède actuellement aucun IgE spécifique à Cry9C, ce qui est un obstacle pour définir la

209
« Although there is no definitive evidence of the validity of the above criteria, these factors are
currently considered to be risk factors for allergenicity (as discussed at the February, 2000 SAP
meeting). No single, or two or three criteria, was considered to be adequate to declare the protein a
potential allergen, but Cry9C met, to some degree, all of the above. Based on the data submitted
since the last SAP meetings, no new data were presented which provided any convincing evidence
that Cry9C potential allergenicity was reduced. Taken together, the Panel concluded that Cry9C
protein has a medium probability of being a potential allergen. » Ibid., p.10
210
« Other factors that were considered by the Panel in reaching their decision include the following.
Prevalence and frequency data for allergens are generally unknown; however, documented corn
allergy is rare, although corn is a major food source. In corn, Cry9C is considered a neoantigen, and
should be addressed in clinical situations where it is suspected of inducing a reaction by determining
Cry9C-specific IgE and IgG levels and possibly clinical responses to challenges with Cry9C containing
food sources. » Ibid., p.11
211
« It was noted that all allergens are proteins/glycoproteins (questions remain on the prelevance of
carbohydrate IgE-binding epitopes); however, not all proteins are allergens. Nor are all enzyme
resistant and/or heat stable proteins allergens. The opposite is also true; not all heat labile or enzyme-
degraded proteins can be considered as non-allergenic. Of the multiplicity of proteins in ingested
foods, relatively few have been identified as food allergens. Non-allergens have not been
characterized to the same extent as known allergens. What must be taken into consideration is that a
food allergen is defined as a molecule that will induce an IgE response. » Ibid., p.11

96
réaction croisée (cross-reactivity). Il faudrait, pour cela, disposer du sérum des individus
susceptibles à la protéine. On utiliserait alors la technique d’analyse SDS-PAGE/immunoblot
(i.e. Western Blot) qui est une méthode très sensible pour détecter la réponse des anticorps
IgG et IgE212.
Pour ce qui concerne maintenant la détermination de la sensibilisation potentielle
(sensitization) à l’allergène Cry9C contenu dans le maïs StarlinkTM, il faut prendre en compte
la durée limitée de l’exposition à cette protéine (4 ans) et la quantité d’exposition (pas de
production de Star-LinkTM après 2000) de la population à ce maïs. Il a été aussi demandé de
déterminer quelle différence cela entraînerait, si le degré d’exposition était 1 ou 2 niveaux
plus élevé ou plus bas. Le comité a répondu en affirmant que le maïs StarlinkTM contenant la
protéine pesticide Cry9C, devrait être classé parmi les produits qui ont une faible chance de
sensibiliser les individus à la protéine Cry9C. Ils justifient cette affirmation par le fait qu’il
n’existe actuellement, ni preuve formelle de l’allergénicité de la protéine, ni signalement d’un
cas de sensibilisation à la protéine Cry9C. Si on tient compte de la présence de la protéine
Cry9C dans l’alimentation, alors on peut supposer qu’une plus grande quantité augmenterait
l’allergénicité, alors qu’une quantité plus faible la rendrait quasiment impossible213.
Quant à l’affirmation d’Aventis, comme quoi, « il est impossible que la protéine qui se
trouve présente dans l’alimentation à un niveau de 0.0129%, puisse devenir un allergène »,
elle a été retenue par le comité de scientifiques qui admet que la plupart des allergènes sont
présents à un niveau > à 1% des protéines ; ce critère reste cependant à vérifier de même
que la valeur de la protéine Cry9C dans le maïs214. En effet, le SAP ajoute que les critères qui
font qu’une protéine est un allergène ne sont pas tous connus, même si 90 % des protéines
allergéniques sont contenues à plus de 1 % dans l’aliment, il reste cependant encore
beaucoup d’inconnues. La plupart des aliments allergéniques n’ont pas encore été

212
« The IgE-binding proteins were not identified. However, it was pointed out that individual serum
from these potentially Cry proteins exposed populations are sources for examination of Cry-specific
IgE. These serum sources could be used to assess IgE binding to Cry9C proteins or protein fragments
by SDS-PAGE/immunoblot analysis (i.e., Western Blot), a highly sensitive method for detection of
native and denatured IgE-binding proteins. »Ibid., p.12
213
« The Panel concluded that the StarLink™ corn Cry9C Bt-pesticidal protein should be classified as
having low probability to sensitize some individuals to Cry9C protein. Because no single factor is
completely predictive of allergenicity and no records of Cry9C human sensitization exist as yet, there
can be no final proof that Cry9C is or is not a food allergen. However, the apparent low level of Cry9C
protein entering the human diet make it a low likelihood that StarLink™ corn has resulted in
sensitization of some individuals to the Cry9C protein. The Panel believes that there would be an
enhanced risk if the amount of Cry9C in the food supply would increase by orders of magnitude,
whereas lowering the levels makes sensitization less probable. » Ibid., p.13
214
« The Panel concluded that although most allergens account for >1% of the protein content in an
allergenic food, there was a limited predictive value of knowing that Cry9C only accounts for 0.0129%
of corn protein. Furthermore, significant issues were raised concerning the validity of the Cry9C
protein determination methods when assessing potential allergenicity. » Ibid., p.15

97
caractérisés. Aussi, il est possible que ce niveau soit < à 1 %, seule l’expérimentation en
laboratoire à partir de sérum humain ou de modèles animaux pourront permettre de
répondre à cette question.
D’autre part, il subsiste certaines incertitudes pour ce qui concerne la méthodologie
utilisée pour définir la concentration de protéine Cry9C (l’extraction de celle-ci n’a pas été
optimisée, ni standardisée et la solubilité n’a pas été vérifiée) ; les méthodes employées
(essais western blot et ELISA) ne permettent pas de détecter un grand nombre d’epitopes
potentiellement allergéniques ; en outre la méthode ELISA ne reconnaît que les épitopes
conformationels (non-linéaire) qui peuvent ne pas être présents dans Cry9C transformée,
dénaturée ou dégradée. Partant de ces incertitudes, on a établi un consensus selon lequel la
protéine Cry9C, dont la présence dans le maïs est estimée à 0.0129 %, sous-estime peut-
être la concentration de protéine qui est capable de suggérer une réponse allergénique215.
Le 4ème point de discussion, porte sur les travaux de Bernstein et al.216 qui affirment
pouvoir démontrer une sensibilisation aux produits pesticides à base de Bacillus
Thuringiensis et une allergénicité à la protéine Cry9C dans l’alimentation. Cet article rend
compte des examens faits sur des fermiers qui ont été exposés à des niveaux faibles,
moyen et élevés d’applications foliaires de pesticides bactériens contenant Bacillus
Thurengiensis et des échantillons végétatifs, contenant un extrait enrichi en Bt pro-δ-
entodoxine217. Les expositions étaient soient respiratoires, soient cutanées. L’ingestion de
petites doses de Bt a été prise en compte. Aucune maladie clinique n’a pu être répertoriée ;
aussi, ce papier ne concerne pas véritablement la protéine Cry9C. On considérera donc cette

215
« The Panel was concerned that the methodology used to determine the concentration of Cry9C
protein may be an inadequate approach for estimating biologically active Cry9C protein in exposed
humans. The extraction of Cry9C has not been optimized nor standardized, and the solubility of the
protein has not been fully assessed. The extraction times reported in studies were of short duration,
and may not reflect the total Cry9C protein content. Concerns were also addressed about employment
of anti-serum raised against the native full-length protein in ELISA and Western blot assays since
these methods may not detect a considerable number of potentially allergenic epitopes. This is
compounded by the use of a monoclonal detection antibody in the ELISA; by definition this reagent
will only recognize one Cry9C epitope. This is particularly important since the allergic response may be
triggered by Cry9C protein degradation products. Consideration should be given to other techniques
used to quantitate proteins. Additionally, it was pointed out that the ELISA may only recognize
conformational (non-linear) epitopes which may not be present in processed, denatured, or degraded
Cry9C. Given these uncertainties, there was consensus that the determination that Cry9C accounts for
<0.0129% of corn protein may possibly be underestimating the concentration of Cry9C that is capable
of eliciting an allergic response.», Ibid., p16
216
Bernstein IL, Bernstein JA, Miller M, Tierzieva S, Bernstein DI, Lummus Z, Selgrade MJK, Doerfler
DL, Seligy VL. 1999. « Immune responses in farm workers after exposure to Bacillus thuringiensis
pesticides. » Environ Health Persp, 107:575-582
217
« The article by Bernstein et al., examines immune responses in farm workers with low, medium,
and high exposures to foliar application of bacterial pesticides containing Bacillus thuringiensis to a
variety of Bt spore and vegetative extracts, including an extract enriched for Bt pro-δ-endotoxin. »
Ibid.

98
étude simplement comme un modèle pour observer une éventuelle sensibilisation à la
protéine Cry9C.
Dans le 5ème point, la commission se penche sur l’explication du rapport publié par le
CDC de la FDA dans lequel, 34 individus affirment avoir souffert de symptômes (adverse
effects) après avoir ingéré des ingrédients qui auraient pu contenir du maïs StarlinkTM 218
.
D’après la commission, ces résultats n’ont, d’une part, pas pu être vérifiés à la suite de la
réalisation d’un DBPCFC (double blind placebo controlled food challenges), qui est la
technique adéquate pour dépister les réactions allergiques ; d’autre part, plusieurs
intervenants publics ont remarqué que les plaignants avaient très bien pu être influencés par
la publicité qui a été faite autour du maïs StarlinkTM 219
. La commission scientifique, après
avoir revu le rapport de la CDC et de la FDA, a conclu que 7 cas sur les 34 qui ont été
rapportés, pouvaient être considérés comme des réactions allergéniques ; mais elle se trouve
dans l’incapacité de dire si l’aliment à base de maïs qui a été ingéré contenait la protéine
Cry9C. Ce groupe de 7 individus représente, selon la commission, une véritable opportunité
pour vérifier si la protéine Cry9C est allergénique ou non et l’identification des IgE réactifs à
Cry9C suffirait à déterminer son allergénicité.
Concernant maintenant le 6ème sujet de discussion, la commission devra rendre
compte de la méthodologie de l’EPA (l’agence américaine pour la protection de
l’environnement) pour estimer le niveau d’exposition à la protéine Cry9C et tout
particulièrement celui le plus élevé, prenant en compte ces 3 facteurs que sont les filières de
transformation (processing pathways), les filières de distribution des aliments transformés
(processed food pathways) et les habitudes alimentaires des individus (individual
consomption patterns). On sait que la réponse à cette question est cruciale du point de vue
de l’affaire qui a secoué l’opinion publique. Ici, la commission tout en rappelant la complexité
des études qui permettent de rendre compte de la quantité de protéine Cry9C présente dans
la chaîne alimentaire, compare les résultats (souvent similaires) obtenus par Aventis et par
l’organisme américain et rappelle la nécessité qu’il y a d’améliorer encore ces résultats220.

218
« Please comment on the CDC and FDA analysis of reports from individuals who claim to have
experienced adverse effects after consuming food that might have been made from StarLink™ corn? »
Ibid., p.17.
219
« In addition, in many instances, adverse reactions to foods are more frequent following publicity
about a specific product. Several public commentors at the meeting noted that reports of possible
adverse reactions to StarLink™ did not surface until there was publicity about the potential presence
of Cry9C in certain corn products. », Ibid., p.17.
220
« There is need for a better evaluation of the amount of StarLink™ corn that could be in the food
chain. Several different values, differing by about an order of magnitude, for the amount of corn that
left the farm before the end of September 2000 were presented during the SAP meeting. These values
represents corn that did not go to feed operations and is presumed to be blended with non-StarLink™

99
Des études qui ont été menées par l’université texane de A&M à la suite d’une demande
d’Aventis221 ont démontré, pour la première expérience, une faible contenance de la protéine
Cry9C dans les Tacos, alors que la seconde expérience a démontré cette présence. Enfin la
commission, après avoir rejeté l’assertion d’Aventis selon laquelle, le risque maximal
d’exposition à la protéine Cry9C dans l’alimentation ne peut excéder celui du cacahouète
(sous peine qu’il est pour l’instant impossible de spéculer étant donnée l’ignorance dans
laquelle on se trouve par rapport à la sensibilisation), conclut l’exposé en affirmant que le
risque d’allergénicité, bien que non vérifié, doit être faible222. Elle s’appuie pour cela sur 6
facteurs :

- La prédiction modérée d’allergénicité de la protéine


- Le faible niveau de protéine contenu dans la nourriture
- Le faible niveau d’exposition dans l’alimentation
- L’approche conservatrice de l’EPA pour valider cette allergénicité
- Les données épidémiologiques non-concluantes obtenues chez les agriculteurs et des
consommateurs
- Les données cliniques qui n’ont pas réussi à prouver que Cry9C se trouvait à l’origine
des allergies

Enfin, la commission donne 5 directives de recherche: cumuler des données sur les impacts
des différentes méthodes de transformation pour connaître le niveau de Cry9C dans les
aliments transformés, des données sur l’étendue du mélange de Starlink génétiquement
modifié et Starlink non génétiquement modifié ; des données sur les anticorps spécifiques
des individus qui affirment avoir subi les effets néfastes d’aliments qui auraient pu contenir la
protéine Cry9C ou qui sont susceptibles d’être exposés au maïs Starlink de manière
fréquente ou à des produits à base de maïs ; et enfin, une surveillance de rapports médicaux
d’individus qui affirment avoir subi les effets néfastes, à la suite de la consommation

corn in the food chain. Better knowledge of the actual amount of StarLink™ corn would enable a more
valid estimate of the contamination to be established. »Ibid., p.21
221
« ELISA analysis of Cry9C Protein in CBH351 StarLink™ Corn subject to Pilot Scale Alkaline Process
(completed on November 22, 2000) and ELISA and Western Blot Analysis of Cry9C Protein Present in
CBH351 StarLink™ Corn Samples Obtained via Pilot Scale Alkaline Processing (completed on
November 22, 2000) », Ibid., p.23.
222
« The Panel assessed the currently submitted data and concurred, while not conclusive, that the
likely levels of the Cry9C protein in the US diet of provide sufficient evidence of a low probability of
allergenicity in the exposed population. » Ibid., p.24.

100
d’aliments à base de StarlinkTM ou avoir été exposés à ce maïs pour des raisons
professionnelles223.
L’objectif est donc ici d’obtenir un consensus qui puisse mettre d’accord aussi bien les
firmes agro-alimentaires que les représentants des consommateurs ou les associations
environnementalistes. On a soulevé autant de problèmes que l’on en a résolus. Le consensus
n’est pourtant pas ce que l’on rencontre le plus souvent et, comme on va le voir, les
accusations sont fréquentes : plus qu’un débat constructif, il s’agit d’une polémique à
entretenir.

Du reproche de l’inefficacité des tests de dépistage de l’allergénicité à celui de leur non


application.
Les plus virulentes critiques à l’égard du dépistage de l’allergénicité des plantes
génétiquement modifiées portent dans un premier temps essentiellement sur l’inefficacité
des différents protocoles qui ont été mis en place. Or, comme on va le voir pour certains, il
ne s’agit pas seulement de critiquer l’efficacité d’un test pour en mettre un autre à la place,
mais de démontrer l’impuissance radicale de ces tests en général par rapport à un
phénomène, où la connaissance a encore d’immenses progrès à faire. Chacun de ces
argumentaires est agencé de telle manière que les incertitudes sur certains points mettent
l’accent sur l’absence de maîtrise totale de l’homme par rapport à une application
technologique. Aussi, la suspicion que certains ont a priori, à l’égard des PGM les pousse à
émettre des hypothèses sans aucune preuve : en effet, partant des études menées par le
New York Nutritional Laboratory de mars 1999, selon laquelle sur « 463 patients, il y aurait
50 % d’augmentation des allergies au soja (Sciences Frontières n°42, juin 1999) » Anne
Briand Bouthiaux – dont nous avons déjà cité l’ouvrage – remarque que « le seul facteur qui
semble avoir changé dans la période concernée est l’arrivée du soja transgénique. Doit-on y
voir une coïncidence ou une relation de cause à effet ? »224 Elle affirme également que le
risque allergénique est plus important pour les plantes où le gène d’intérêt a une visée
nutritionnelle (par exemple l’enrichissement d’un aliment), de même pour les futures plantes
transgéniques qui synthétiseront plusieurs gènes. Elle ajoute également que « seuls 200 à
300 allergènes sont classés et entièrement connus alors qu’il en existe probablement des
dizaines de milliers. » Aussi après avoir évoqué en l’espace de 10 lignes le problème de la
détection des séquences de moins de 8 acides aminées et donc l’impossibilité de se fier à ces
tests, la scientifique affirme que les modèles de digestion gastrique n’offrent pas plus de

223
Ibid., p.25.
224
Anne Brian-Bouthiaux, OGM, Brevets pour l’inconnu, editions Faton, p.123

101
certitude : « Avec eux, certains allergènes alimentaires majeurs sont détruits alors que des
fragments de ces allergènes persistent in vivo au moment où ils sont ingérés avec les
aliments qui les contiennent. »
Toutes ces objections mènent donc l’auteur à soutenir qu’ « actuellement, on n’a pas
d’autres choix que de se baser sur des faisceaux de présomptions qui sont autant de critères
dépourvus de valeur absolue. » Citant à son tour l’affaire du soja transgénique de Pionneer,
cet épisode essentiel de l’histoire des PGM, elle se réfère entièrement aux dires d’Arnaud
Apoteker, le « Monsieur OGM » de Greenpeace France. Aussi après avoir résumé de manière
lapidaire les tests qui ont permis la découverte de l’allergénicité, elle affirme, tout comme lui
que “ dans cette histoire, ce qu’il importe de retenir c’est que les tests classiques de
détermination de l’allergénicité du soja transgénique s’étaient révélés négatifs. ”225 De quels
tests classiques parle-t-on ici ? L’auteur ne nous en dit pas plus. Comme on le voit, l’exposé
consiste à prendre des éléments de problèmes différents et de les coller bout à bout. On
jette ainsi le doute sur une matière qui, présentée ainsi à des non experts, semble ne
comporter que des inconnues. Il ne s’agit plus de traiter de manière positive de la résolution
des problèmes, mais de faire étalage de ceux-ci pour peindre un tableau effrayant226.
Dans un style similaire et toujours plus elliptique, du fait sans doute que l’auteur
s’adresse à un public encore plus large et plus en attente d’un message, Arnaud Apotequer -
également biologiste de formation227 - s’évertue à brosser un portrait calamiteux des PGM.
Dans son livre Du poisson dans les fraises228, il consacre 3 pages au thème de l’allergie ; ce
paragraphe - le premier d’un chapitre qui porte sur les risques pour la santé - s’intitule « des
allergies provoquées par l’alimentation transgénique » ; pris hors contexte ce titre signifie ni
plus ni moins que l’alimentation transgénique est systématiquement la cause d’allergies ; en
effet, ici, un lecteur pressé comprendra que ce sont les organismes génétiquement modifiés
qui se trouvent à l’origine d’allergies et non certains transgènes qui peuvent être en même
temps des allergènes. L’auteur commence sa présentation en remettant le lecteur en
situation de crise: « l’allergie est déjà aujourd’hui un véritable risque alimentaire, il lui arrive
de tuer et elle est en constante augmentation » et si « l’allergie alimentaire est connue
depuis l’Antiquité », « elle prend une nouvelle dimension avec l’évolution des habitudes et

225
Ibid., p.127.
226
Ceci vaudra d’ailleurs à son auteur un titre d’article éloquent dans le journal Le Monde : « La
championne de biathlon tire à vue sur les OGM », le Monde, 09/02/02.
227
Même s’il s’agit ici d’un ouvrage de vulgarisation, il nous semble important de le classer dans la
partie dédiée à l’expertise, en ce sens que cet ouvrage, d’une part est écrit par un scientifique, d’autre
part rapporte ici une opinion qui est partagée par de nombreux experts
228
Arnaud Apoteker, Du poisson dans les fraises, Notre alimentation manipulée , édition la Découverte,
Paris 1999, p.p.151-154

102
des modes de production alimentaires. La création ou l’aggravation d’allergies est un des
risques les plus évidents de l’alimentation transgénique. » Aussi, selon Apoteker qui ne cite
pas ses sources : « les allergies sont en effet causées par des protéines, et souvent celles
qui sont impliquées dans la défense des plantes contre les ravageurs et les maladies. Or, la
résistance des plantes aux insectes ou aux maladies est un des caractères les plus souvent
introduits dans les plantes génétiquement manipulées. » L’auteur ajoute que « les nouvelles
protéines d’origine virale, bactérienne, végétale et animale que le génie génétique se
prépare à introduire dans notre alimentation n’ont souvent jamais fait partie de l’alimentation
humaine et leur potentiel allergène est totalement inconnu. » A ce stade de la description,
la situation est plus que catastrophique surtout du fait qu’il est, toujours d’après le
responsable de la campagne anti-OGM de Greenpeace, impossible de déceler la source qui
se trouvera à l’origine des allergies. Donnant alors l’exemple du soja transgénique de
Pioneer, il affirme que les « tests classiques de détermination du potentiel allergène de ce
soja se sont révélés négatifs » et cela, toujours sans citer une seule source. C’est seulement
parce qu’on dispose de sérum d’individus allergéniques à ce gène que l’on a pu déceler le
risque que faisait courir l’introduction de ce nouveau gène. Enfin, l’auteur aborde le cas des
gènes qui ne font pas généralement partie de l’alimentation humaine, il cite le cas de la BST
synthétique qui contient un acide aminé supplémentaire, la « méthionine », qui d’après le
Physician Desk Reference aurait provoqué des réactions allergiques chez 30 % de la
population qui a subi des injections d’hormones synthétiques : « Par analogie, on peut
craindre que certains consommateurs ne développent des réactions allergiques au lait
contenant de la BST synthétique, même s’ils ne sont pas allergiques à l’hormone
naturellement présente dans le lait. » En l’espace de 3 pages, l’auteur, qui est pourtant
scientifique, a donc enchaîné une série de problèmes les uns aux autres sans donner ses
sources. De toute évidence, l’information est sélectionnée pour noircir le tableau.

La possibilité de vérifier l’allergénicité des plantes génétiquement modifiées avant


qu’elles ne soient introduites sur le marché est donc un véritable problème et un point crucial
de la controverse. Or comme on a pu le constater, la validité et la pertinence des tests est
remise en question, et laisse subsister quelques doutes ; mais en plus de cela, la pratique de
ces tests est un sujet fort discuté. C’est à ce stade ultime du débat qu’apparaît alors un
nouvel élément de discorde : non seulement les tests seraient inefficaces, mais en plus, ils
ne feraient pas l’objet d’une application rigoureuse. En effet, certains experts reprochent aux
instances compétentes de ne pas obliger les industriels à effectuer les tests préalables à
l’introduction d’une semence sur le marché comme il se doit, ou de ne pas les exiger, tout

103
simplement. Ce genre de critique ne s’en prend donc pas directement à la technologie en
tant que telle, mais plutôt aux instances qui en contrôlent le développement.
Ce problème est soulevé de manière encore plus radicale et, preuves à l’appui, par
Ann Clark dans un article sur la sécurité des plantes génétiquement modifiées au Canada229 ;
la scientifique affirme que sur 42 plantes génétiquement modifiées qui sont approuvées au
Canada, 40 « décisions » ont été mises en place (“ currently mounted ”) pour l’approbation
du public230. En effet, d’après l’auteur qui fonde ses dires sur les résultats publiés par le
Novel Food Information Decisions, 70% des plantes qui ont été introduites sur le marché
après avoir obtenu une validation des instances officielles n’ont pas fait l’objet de tests de
vérification de la toxicité et de l’allergénicité en laboratoire ou dans la chaîne alimentaire;
concernant l’allergénicité, aucune mesure n’aurait été effectuée. Qu’il s’agisse de toxicité ou
d’allergénicité, les instances officielles qui sont l’Agence canadienne d’inspection alimentaire
(CFIA) et l’Agri-Food Canada se fondent toujours sur les mêmes arguments : pour ce qui
concerne les plantes qui n’ont pas été testées, on suppose que tous les risques potentiels
sont éliminés par le procédé d’extraction231, et on se fie sur l’heuristique et le
raisonnement232 ; pour ce qui concerne les plantes qui ont été testées (30 %), on a
seulement réalisé un examen oral de la toxicité de la protéine cible purifiée et on a simulé la
digestion de cette protéine, en plus des raisonnements heuristiques.

Discussion
Si l’allergénicité des plantes génétiquement modifiées est un sujet de controverse
scientifique par excellence, c’est parce que, comme on a pu le constater, il s’agit d’un
problème de sécurité alimentaire dont les risques sont avérés. Aussi, nous n’avons trouvé
personne, même parmi les industriels, pour contester l’existence de ces risques. L’épisode du
transgène 2S a suffi comme preuve pour convaincre l’ensemble du monde scientifique de la
possibilité qu’un transgène devienne un allergène. Ainsi commentant à propos de ces
travaux, Francine Casse rappelle qu’ « Un malheureux hasard fait que cette protéine riche en
acides aminés essentiels est… l’une des protéines allergènes de la noix du Brésil. Au lieu
d’être à l’origine d’une demande de mise sur le marché du soja génétiquement modifié
obtenu, ces travaux auront ainsi eu pour seul mérite de prouver qu’une protéine allergène

229
E.Ann Clark, « Food Safety Of GM Crops in Canada : toxicity and allergenicity », source,
http://www.plant.uoguelph.ca
230
« Of the 42 GM crops approved for Canda, 40 Decisions are currently mounted for public
appraisal »Ibid.
231
E.Ann Clark « Assume that all potential risk is removed in the oil extraction process », Ibid.
232
« Rely on heuristic (assumptions-based) reasoning (only) », Ibid.

104
dans une espèce végétale conserve ses propriétés lorsqu’elle est produite par une autre.233»
Le potentiel d’allergénicité des PGM est donc une certitude reconnue aussi bien par les
défenseurs de la transgénèse que par ses adversaires. En bref, les plantes génétiquement
modifiées peuvent être, de la même manière que leurs équivalents issus de la sélection
classique, à l’origine de risques alimentaires, sous forme d’allergies. Tout comme eux, ils
doivent faire l’objet d’une surveillance. Aussi, la controverse porte, comme on l’a vu, bien
moins sur l’existence du risque, que sur la probabilité de sa survenue et sur la prédictibilité
de celle-ci.
Ce dernier point suscite de nombreuses discussions entre les experts. La principale
thèse de ceux qui critiquent les PGM étant en substance que :« les aliments issus de la
transgénèse peuvent être une plus grande source de risques d’allergie que les aliments
conventionnels ». A l’appui de cette affirmation, on trouve deux arguments : le manque de
connaissances sur la nature du transgène nouvellement introduit, et le manque de
connaissance sur l’impact que l’introduction de ce transgène peut avoir sur l’ensemble de
l’organisme. Or, parfaitement conscients de ces problématiques, les promoteurs de la
nouvelle technologie (scientifiques, industriels et instances officielles internationales) ont mis
en place des protocoles qui comportent toute une batterie de tests pour vérifier ces risques.
C’est alors que l’on observe un déplacement de la critique : ce qui est contesté par
certains scientifiques, c’est moins le risque que la capacité de prédiction des tests utilisés
dans les différents protocoles. En effet, selon certaines opinions critiques, les tests qui ont
été validés de manière officielle ne seraient pas efficaces à 100%, et en plus de cela, ils ne
seraient (tout du moins c’est ce qu’affirme certains experts) que très rarement appliqués.
Ces affirmations peuvent sembler étranges lorsque l’on constate comment les industriels et
les institutions américaines ont pris au sérieux l’affaire du maïs StarlinkTM ; de même on a pu
constater dans l’ensemble que les promoteurs des PGM prennent très au sérieux le problème
de l’allergie234.
Or il ne semble pas que l’on ait démontré que le risque d’allergénicité soit plus élevé
pour les PGM que pour les plantes classiques ; il est juste plus surveillé et a permis de
mettre au jour un certain nombre de problématiques. Aussi, que les controverses portent sur
la mise en place de tests efficaces et sur l’application de ces protocoles ne prouve en rien le

233
Francine Casse, « Les plantes transgéniques : les risques et la réglementation », in Les Plantes
génétiquement modifiées, Académie des sciences, rst n°13, décembre 2002, éditions Tec & Doc.,p.75
234
Ainsi, un rapport émis par l’association PEW initiative dénonce le manque de moyen pour les
recherches sur les risques d’allergies des aliments en général et la nécessité pour l’Etat de s’impliquer
d’avantage dans la recette. Luca Bucchini, Ph.D. and Lynn R. Goldman, M.D., MPH Food Allergy ;
Implications for genetically modified food. http://pewagbiotech.org/

105
« plus grand risque des PGM ». On conclura ce chapitre en se référant à une excellente
synthèse: dans le cadre du colloque organisé par l’AFSSA en 2002 sur les bénéfices
éventuels des aliments génétiquement modifiés, le Professeur A. Monneret-Vautrin passe en
revue l’ensemble des problèmes et les avantages des PGM liés à l’allergénicité. L’allergologue
de l’Université H.Poincaré de Nancy commence par rappeler que « Les techniques
agronomiques appliquées à la sélection d’espèces et variétés, à leur hybridation, la
commercialisation d’aliments nouveaux, n’ont pas jusqu’ici, attiré de craintes du public. Par
contre, la commercialisation d’aliments obtenus à partir d’organismes génétiquement
modifiés a provoqué de sensibles mouvements d’opinion, attribuant des risques particuliers à
ces OGM. Parmi ces risques, le risque allergique a été allégué. Le passage intempestif dans
l’alimentation américaine d’un maïs transgénique destiné à l’alimentation du bétail a été suivi
de la déclaration de dizaines de cas « d’allergie » à un maïs génétiquement modifié,
contenant la protéine cry9 (provenant de Bacillus thuriengensis, insecticide), et a motivé le
retrait de commercialisation aux Etats-Unis de ce maïs… Si cet épisode caractérise très
probablement un fantasme, il n’en reste pas moins vrai que le risque allergique d’un aliment
transgénique a été démontré et que d’autre part, les allergies alimentaires sont fréquentes
dans tous les pays (…) Dans la mesure où les OGM seront une part nécessaire de
l’alimentation du futur proche, il est légitime d’examiner les précautions nécessaires pour
réduire le risque allergénique, avant de s’intéresser aux bénéfices attendus d’OGM dans la
prévention ou le traitement d’affections allergiques. »235 Le Professeur rappelle alors les
questions qu’il est nécessaire de se poser pour un aliment issu de la transgenèse végétale :
« la provenance du transgène (est-il un allergène mineur ?) » ; « la modification du
métabolisme de cette protéine dans le végétal-hôte ne peut-elle conduire à l’expression
d’une quantité importante d’un allergène mineur (observé dans le cas de l’expression de
l’albumine 2S de la noix du Brésil dans le soja ? ) » ; « sa présence peut-elle modifier
l’allergénicité des protéines de la plante-hôte ? » ; « si l’origine du gène est une plante sans
potentialité allergénique connue, présente-t-elle une réactivité croisée avec les allergènes
connus (peut-elle se lier à des IgE spécifiques d’un allergène) ? » ; « dans les deux
éventualités, est-elle douée d’immunogénicité (risque de sensibilisation de novo) ? »
Afin de parfaire les protocoles de recherche mis en place par la FAO et l’OMS, elle
rappelle la nécessité de compléter les 3 étapes par l’utilisation de modèles animaux.
Concernant maintenant la mise de PGM sur le marché, il est nécessaire de recommander aux
industriels la « transparence quant à la quantité présente de protéine transgénique, afin de

235
D. A Monneret –Vautrin, « Risques et bénéfices de la transgenèse vis-à-vis de l’allergie », Colloque
Afssa : OGM et alimentation : peut-on évaluer les bénéfices pour la santé ?, 2002.

106
calculer la quantité consommable usuellement. » Quant aux études d’immunogénicité sur les
modèles animaux, elles « devront s’adresser non seulement à la protéine transgénique
isolée, mais encore à l’organisme génétiquement modifié dans sa totalité. » ; « Il faudra
également veiller à ce que des protéines transgéniques dévolues à des aliments pour bétail,
ne soient pas frauduleusement utilisées pour l’alimentation humaine ». Enfin, « le dépistage
d’IgE spécifiques aux protéines transgéniques devrait utiliser non seulement la protéine
recombinante (isolée de l’espèce vectrice), mais également la protéine isolée de l’aliment
transgénique ». Pour toutes ces raisons, la mise en place d’un réseau d’immuno-vigilance
semble justifié.
Comme on le voit, les PGM font l’objet d’un plus grand nombre de précautions que
les plantes issues de la sélection classique et on ne pourra que s’en féliciter ; en effet, les
allergies alimentaires ont existé avant les PGM et il ne semble pas que l’on ait mis en place
de tels protocoles de surveillance. Quand on sait en plus, que la transgenèse végétale peut
se trouver à l’origine de plantes hypoallergéniques236 ou encore d’alicaments dont l’objectif
serait de servir de vaccin contre tout risque d’allergie237, il apparaît alors clairement que la
proposition « transgenèse végétale = risque d’allergie garanti» est une vue de l’esprit, ce qui
ne veut nullement dire que la technologie ne doit pas faire l’objet d’une surveillance
particulière.
Si l’on considère maintenant cette controverse à la lumière du « principe
d’équivalence en substance », il apparaît clairement que deux tendances s’opposent : ceux
qui font du risque d’allergénicité des PGM, un risque techniquement maîtrisable et qui
n’entraîne pas la mise sur le marché d’un facteur de danger incontrôlable. De ce point de
vue, on constate que les industriels et les institutions travaillent ensemble pour mettre en
place des processus de validation. Il est clair que pour ces derniers, les risques d’allergie
propres aux PGM ne remettent pas en cause le principe d’équivalence en substance. Malgré
la mise en place d’un réseau de surveillance particulier, ce risque n’est pas considéré comme
incontrôlable ni comme un défaut per se des PGM, qui vaudrait comme une marque de
différence les distingant des plantes classiques. En bref, une PGM n’est pas une source

236
« Une direction explorée est la création, par mutagénèse dirigée, de variétés d’arachide
hypoallergéniques, exprimant une forme modifiée de deux allergènes majeurs Ara h 2 et Ara h 3, à
faible pouvoir de liaison aux IgE spécifiques. » Ibid., p.5.
237
« L’insertion d’épitopes T vaccinants d’allergènes majeurs, l’insertion de peptides cytokiniques ou
de molécules adjuvantes orientant la réponse immunitaire vers une activité Th1 préférentielle ou
immunorégulateurs comme TGF-beta, sont encore une vue de l’esprit, mais de telles recherches
contribueraient grandement à une acceptabilité des OGM par les populations. » Ibid., p.6.

107
d’allergénicité plus importante qu’une plante classique nouvellement introduite sur le
marché.
A contrario, certains experts affirment que le risque d’allergénicité des PGM est plus
élevé ; ce faisant, ils considèrent qu’il y a une différence entre le risque soulevé par une
plante issue de la sélection classique et une PGM. On peut donc considérer qu’ils posent de
manière implicite une « différence absolue » (opposée à relative) entre les PGM et les
plantes issues de la sélection classique ; le risque d’allergénicité est mis en avant comme une
spécificité propre aux PGM ; il est un caractère propre qui définit l’existence des « PGM » et
sert de preuve pour une réfutation implicite du principe d’équivalence en substance.
Or comme on l’a vu, la critique du manque de certitude apportée par certains tests et
l’accusation de non application de ces protocoles de surveillance servent plus facilement
d’argument à la controverse que les accidents réels à la suite d’une mise inconsidérée des
PGM sur le marché. Il semble bien que dans cette réflexion sur l’allergénicité potentielle des
PGM, certains scientifiques se soient laissés emporter en utilisant les risques d’allergie pour
faire des PGM une exception. Autrement dit, on serait passé de l’affirmation « Les PGM
peuvent être des allergènes et comme tous nouveaux types d’aliments, ils nécessitent une
surveillance particulière qui prenne en compte la spécificité des risques qui leur sont
propres» à l’affirmation, « les PGM sont des sources d’allergènes plus virulentes que les
autres, dont on ne peut prévenir les risques d’une manière certaine du fait de la spécificité
de la plante». Comment passe-t-on de la première assertion à la seconde ? D’après nous,
seul le présupposé d’une « différence absolue » de la nature des PGM permet un tel écart.
Or cet argument est-il le résultat d’une observation ou est-il un présupposé ? Là réside le
problème de la controverse entre les experts. Car rien ne permet de prétendre que les PGM
sont plus allergéniques que les autres plantes (même si on prend en compte un facteur tel
que l’expression du transgène dans la plante qui peut, lui, être envisagé comme une
spécificité) : comme on a pu le constater, elles sont plus surveillées et lorsque l’on émet un
tel raisonnement, on confond l’objet de la démonstration (le danger) et les outils de la
démonstration (les protocoles de détection du risque potentiel).
Une chose enfin est certaine : c’est que la possibilité de créer des aliments
hypoallergéniques vaut comme preuve que l’allergénicité ne peut définitivement être
considérée comme un attribut nécessairement attaché à la définition du terme « plante
génétiquement modifiée ». Or là réside le problème, car au beau milieu du bruit qu’a suscité
cette controverse entre les scientifiques, c’est sans doute une des principales contrevérités
que certains scientifiques et certaines ONG anti-PGM ont mis en avant dans les médias, ce
qui n’est sans doute pas resté sans effet.

108
3.1.3 Le risque de transfert d’un transgène à l’organisme

Comme on vient de le voir dans le cas de l’étude précédente, on constate l’existence


de 2 camps bien distincts d’experts : ceux qui considèrent que le risque potentiel des PGM
est détectable et maîtrisable et ceux qui considèrent qu’il s’agit d’une source de danger
spécifique aux PGM impossible à maîtriser. Dans les 2 cas, l’existence du risque est admise,
cependant l’interprétation de celui-ci diffère. Pour les promoteurs de la transgenèse végétale,
l’allergénicité des PGM confirme leur équivalence en substance (les PGM ne sont ni plus, ni
moins des sources d’allergie à surveiller que les autres plantes) pour les experts anti-PGM, le
risque d’allergénicité est une spécificité des PGM qui en fait des plantes absolument
différentes. Que démontrent les faits ? Il semble que jusqu’à présent les PGM mises sur le
marché ne se soient pas révélées des sources d’allergies plus importantes que les aliments
issus de la sélection classique. On peut donc en déduire que la controverse qui oppose les
experts sur l’allergénicité des PGM a pour origine une interprétation différente du principe
d’équivalence en substance en ce sens que l’estimation des risques diffère en fonction de la
valeur que l’on prête à celui-ci. Qu’en est-il maintenant du risque de transfert horizontal des
transgènes à l’organisme ? Comme on va le voir ce risque a également donné lieu à une
controverse. Le transfert horizontal des gènes vers les bactéries de l’organisme receveur est,
tout comme le risque d’allergie, un risque potentiel qui a été soulevé à la suite de
l’introduction de PGM sur le marché. Dans ce cas également ce qui est en jeu, c’est
l’estimation des risques liés à la nature spécifique des PGM. On rejoint alors l’hypothèse de la
transmission de nouveaux gènes et ce, du fait de la structure particulière et inhabituelle des
PGM.
Ainsi dans le rapport conjoint de la FAO et de l’OMS sur la salubrité des aliments
génétiquement modifiés d’origine végétale, les auteurs rappellent que tous les aliments
contiennent de l’ADN et que l’apport en ADN et ARN dans l’alimentation quotidienne varie
entre 0,1 et 1,0 g par jour (Doerfler et Schubbert 1997), aussi : « Toutes les inquiétudes
touchant la présence d’un nouvel ADN dans un aliment génétiquement modifié consommé
par l’homme doivent tenir compte du fait que cet ADN représenterait moins de 1/250000 de
la quantité totale d’ADN ingéré. Au vu de ce pourcentage de la digestibilité de l’ADN
alimentaire, la probabilité d’un transfert de gènes entre des plantes génétiquement modifiées
et des cellules de mammifères est extrêmement faible. Il est néanmoins nécessaire

109
d’examiner cette éventualité, ainsi que les conséquences d’un transfert au cas où il se
produirait.»238
De même que l’allergénicité, le risque de transfert est reconnu par l’ensemble de la
communauté scientifique. Aussi le problème qui consiste à déterminer la probabilité du
transfert horizontal d’un gène d’une espèce vers une autre a donné lieu à de nombreuses
études ainsi qu’à quelques controverses célèbres telles que, comme on va le voir, celles du
transfert potentiel d’un gène de résistance aux antibiotique. Mais avant de passer à l’étude
de cet épisode de l’histoire de la transgenèse végétale, revenons en détail sur la
problématique du risque de transfert horizontal, ce problème qui existait déjà auparavant
semble avoir pris un tout nouvel éclairage avec la mise sur le marché des PGM.

3.1.3.1 Les principes du transfert horizontal


Comme le rappellent les auteurs du rapport précédemment cité, pour qu’il y ait un transfert
d’ADN végétal dans des cellules microbiennes ou des cellules de mammifères dans des
conditions normales d’exposition alimentaire, les événements suivants seraient nécessaires :
« Libération de l’ADN concerné probablement sous forme de fragments linéaires ; résistance
aux nucléases se trouvant dans la plante et dans le tractus gastro-intestinal; compétition
avec l’ADN alimentaire en vue de l’assimilation; résistance aux enzymes de restriction des
bactéries ou des cellules de mammifères receveuses compétentes pour la transformation;
insertion dans l’ADN hôte par des événements de réparation ou de recombinaison rares. »239
Les auteurs ajoutent que de nombreuses expériences ont été menées pour tenter d’estimer
la probabilité de ce genre de transfert : « Actuellement, aucune ne fait état d’un transfert de
gènes marqueurs. »
Cependant les expériences de Schubbert et al. sur des souris qui auraient reçue de
fortes doses d’ADN d’origine « semblent indiquer que des fragments de l’ADN testé seraient
incorporés à des cellules bactériennes et murines ». Les études de Beever et Kemp (2000)
auraient remis en question les précédents travaux en n’observant « qu’une fréquence de
transfert nulle ou faible. » Ce qui permet aux auteurs d’affirmer que « les données existantes
montrent que l’ADN végétal ne peut pas être transféré et maintenu stable dans les cellules
de mammifères et aucun élément n’indique que des gènes végétaux intacts peuvent y être

238
ONU pour l’Alimentation et l’Agriculture Organisation mondiale de la Santé, « Aspects de la
salubrité des aliments génétiquement modifiés d’origine végétale », Rapport d’une consultation
conjointe d’experts FAO/OMS sur les aliments produits par biotechnologie, Genève, Suisse, 29 mai – 2
juin 2000, p.12.
239
Ibid.

110
transférés et exprimés. » On notera encore que « la grande majorité des bactéries connues
240
ne sont pas transformables naturellement »
Quel serait le risque encouru au cas d’un transfert horizontal ? Les auteurs affirment
que le « gène peut modifier l’adaptation de la cellule receveuse à son environnement. Une
diminution de cette adaptation risque de ne pas assurer une pression de sélection suffisante
pour éliminer le gène ou fragment de gène du fonds génétique. L’ADN présent dans la
population cellulaire pourrait alors servir de réserve génétique pour l’évolution de l’espèce
receveuse. »
Davantage d’études sont nécessaires afin de mieux évaluer « l’éventualité, la probabilité
ou les conséquences de leur acquisition de gènes ou fragments de gènes » sur certaines
bactéries. Des études doivent être menées afin de mieux connaître la phagocytose des
cellules contenant de l’ADN exogène, ainsi que son niveau éventuel de stabilité et de
réplication dans les cellules somatiques. Les experts missionnés par la FAO et l’OMS en
concluent donc que : « Le principal problème à examiner avec le transfert horizontal de
gènes est la conséquence du transfert d’un gène à partir d’une plante génétiquement
modifiée et de son expression dans les cellules receveuses. Il est donc nécessaire d’obtenir
des données sur l’ampleur possible d’un tel transfert, données que l’on pourra employer pour
évaluer la salubrité dans le cas où la nature du ou des gènes en question ferait naître des
inquiétudes quant à la santé si le transfert devait se produire.
Qu’en est-il réellement de ce risque ? Dans un article issu du dossier édité par l’INRA,
Yvonne Duval-Iflah s’interroge sur les risques causés par la consommation de produits frais
contenant des bactéries transgéniques, elle distingue alors trois possibilités.
Tout d’abord, la transformation : « procédé par lequel des segments d’ADN libres
passent dans des cellules bactériennes compétentes. Cet ADN s’insère dans le chromosome
de la cellule réceptrice pour être exprimé. Ce mode de transfert concerne essentiellement les
bactéries du sol. »241 Le Deuxième processus consiste en la conjugaison entre une bactérie
mâle et une bactérie femelle. Le transfert de plasmide est lui aussi appelé conjugaison, les
plasmides, même s’ils ne sont pas considérés comme des bactéries essentielles, peuvent
jouer un rôle important en conférant un avantage aux bactéries qui les hébergent
particulièrement dans certains milieux hostiles (exemple des gènes des résistance aux
antibiotiques). La transposition consiste dans le déplacement des transposons, éléments
mobiles capables de passer du chromosome vers le plasmide et du plasmide vers le

240
Ibid., p.13.
241
Yvonne Duval-Iflah, « Y a-t-il des risques liés à la consommation de produits frais contenant des
bactéries transgéniques ? » in Dossier INRA sur les OGM, OGM et alimentation ,
http://www.inra.fr/index.html, Mai 1998, p.72

111
chromosome au sein de la même bactérie : « Ils sont responsables de multiples
réarrangements du matériel génétique chez la bactérie qui les héberge et chez les bactéries
qui les reçoivent lors de transpositions conjugatives. »242 Enfin, la transduction est « le
transfert de matériel génétique d’une bactérie à une autre par l’intermédiaire des
bactériophages. » Les bactériophages sont capables de modifier le matériel génétique, qu’ils
infectent.
Pour ce qui concerne le transfert possible de matériel génétique au sein de la flore
microbienne, l’auteur évoque deux possibilités : « les échanges génétiques spontanés dans
la flore d’un individu », ou « les transferts par les bactéries vivantes ingérées. » Etant donné
le nombre important de bactéries qui colonisent l’intestin et le fait que « la plupart des
bactéries qui colonisent le tube digestif sont porteuses de plasmides, de bactériophages et
de transposons », on peut s’attendre à ce que les échanges bactériens soient nombreux :
« le tube digestif semble être un des microcosmes les plus favorables pour le transfert des
gènes par conjugaison et transposition.»
Afin de vérifier si une transposition peut avoir lieu, on a expérimenté sur un modèle de
souris à flore humaine maintenue dans des conditions de confinement absolues. On a pu
démontrer que la flore était restée stable et qu’aucune bactérie n’avait acquis la résistance
aux antibiotiques. Après trois années d’observation à l’UEPSD (unité d’écologie et de
physiologie des systèmes digestifs) « la flore est restée très stable puisque aucune bactérie
ayant acquis la résistance aux antibiotiques portée par les transposons conjugatifs n’est
apparue. » On évoque alors deux possibilités : Les transferts ont lieu en dehors du tube
digestif, ou ils ont lieu, mais à basse fréquence. On a procédé à une autre expérience avec
des animaux à flore simplifiée : « des souris sans germe ont été associées avec une souche
donatrice contenant un plasmide conjugatif et avec une souche réceptrice. » Dans ces
conditions seulement, « on démontre que les transferts génétiques ont bien lieu dans le tube
digestif et que les souches qui résultent de ces transferts, et qu'on appelle des
transconjugants, sont capables de se multiplier et de coloniser le tube digestif.»243
Il paraît donc légitime de s’interroger sur la possibilité éventuelle qu’une bactérie vivante
ingérée soit capable de laisser un message génétique dans la flore autochtone. Pour
répondre à cette question, on a de nouveau eu recours à un modèle de souris à flore
humaine. Aussi, on a pu montrer que « les plasmides contenus dans la souche en transit se
sont transférés vers des souches réceptrices présentes dans la flore autochtone. Les
transconjugants qui sont isolés sont à très faible niveau, et sont incapables de s'implanter

242
Ibid.
243
Yvonne Duval-Iflah, Ibid.,

112
sauf quand la souris reçoit un antibiotique correspondant à la résistance conférée par le
plasmide. Après antibiothérapie, les transconjugants deviennent un constituant permanent
de la flore autochtone. » On en déduit donc que les transconjugants peuvent être transférés
lors d’une antibiothérapie : « leur émergence en flore dominante n’est rendue possible que
sous la pression sélective des antibiotiques qui leur confèrent un avantage écologique. Ces
transconjugants deviennent à leur tour des souches donatrices plus adaptées à l'écosystème
digestif et sont responsables de la dissémination de gènes de résistance. C'est ce processus
qui est à l'origine des réservoirs de souches dispensatrices de gènes de résistances multiples
aux antibiotiques au sein des flores digestives de l'homme et de l'animal. »
Qu’en est-il maintenant des PGM ? Yvonne Duval-Iflah rappelle que les plasmides ou les
bactériophages auxquels on a recours dans le cadre de réalisation de constructions
transgéniques sont des « plasmides non autotransférables et non mobilisables et des
bactériophages qui ont perdu tout pouvoir infectieux. » Il est cependant nécessaire d’étudier
si les bactéries de la flore digestive ne sont pas capables de « mettre en oeuvre toute une
extraordinaire «machinerie» pour promouvoir la mobilité de gènes recombinés portés sur des
éléments non autotransférables ou insérés sur le chromosome.»
Des expériences in vitro ont pu mettre en évidence l’existence de bactéries capables de
promouvoir le transfert de plasmides utilisés pour les constructions génétiques, cependant,
cette démonstration n’a pu être réalisée in vivo ; la biologiste de l’INRA soutient que « Nos
travaux permettent d'affirmer que la dissémination de gènes recombinés dans la flore
digestive est un phénomène rare sinon inexistant. » Elle ajoute cependant que « le risque
zéro est difficile à énoncer car on ne peut pas exclure la probabilité de voir surgir les
conditions favorables à l’émergence de souches ayant acquis un gène recombiné.»

Comme on le constate, le risque d’un transfert du matériel génétique est à prendre au


sérieux, même si il semble que la probabilité soit extrêmement faible et surtout très difficile à
démontrer. Ces remarques sont confirmées par un avis de la société américaine de
toxicologie datant de 2002 qui affirme que, malgré le manque de connaissances au sujet du
devenir de l’ADN dans le système digestif des mammifères, on peut dire que les risques issus
d’une quantité croissante de matériel transgénique dans l’alimentation ou d’une toxicité
directe, restent relativement faible244.

244
« Although much remains to be learned about the fate of dietary DNA in mammalian systems
(Doerfler, 2000), the possibility of adverse effects arising from the presence of transgenic DNA in
foods either by direct toxicity or gene transfer is minimal (FAO/WHO, 2000; Royal Society, 2002). »
Society of technology, Position paper, 25 septembre 2002, p.5

113
De même, les vérifications menées sur les animaux qui ont été nourris avec des
aliments à base de PGM semblent ne pas avoir pu démontrer l’existence de transfert de
matériel génétique. Ainsi, dans un article issu du journal Feed Mix, les experts en nutrition
animale Donald Mac Kenzie et Morven Mc Lean passent en revue les études comparatives
qui ont été menées sur les populations animales nourries à base de PGM et d’aliments
classiques245. Or d’après ces auteurs, parmi les nombreuses études qui ont été réalisées on
n’a pas pu découvrir de différences significatives dans les compositions nutritionnelles ou
dans les performances animales246. La question qui se pose alors est celle des possibles
effets indirects tels que « Est-ce que l’ADN des gènes insérés ou modifiés ou les produits des
protéines, pourraient être transférés et accumulés dans les aliments tels que le lait, la viande
ou les œufs des animaux nourris à base de PGM ; et est-ce que la consommation de produits
animaux issu de bétail nourris avec des PGM peut se trouver à l’origine d’effets néfastes pour
la santé humaine ? »247 Il a été estimé que la quantité moyenne d’ADN ingérée dans la
plupart des plantes est moins de 0,02% avec des valeurs de 0,005% pour certaines
plantes248. Pour une vache laitière de 600 kg, on estime que la quantité quotidienne d’ADN
ingérée est de 608mg par jour ; on a calculé que pour une alimentation à base de maïs Bt,
l’ADN génétiquement modifié représenterait 0,00042 % de la dose quotidienne d’ADN
(Beever & Kemp 2000). Partant de ce principe, les auteurs estiment qu’il existe un risque
négligeable d’exposition de l’ADN génétiquement modifié introduit dans les plantes, comparé
à l’ADN non-modifié249. Aussi, l’ADN génétiquement modifié suit le même processus
d’assimilation que l’ADN classique et est dégradé sous forme de nucléotides comme l’ont
montré de nombreuses études sur les vaches (Klotz & Einspanier, 1998) les poulets
(Einspanier & al., 2001) et les cochons (Weber & Richert, 2001) nourris à base de maïs Bt et
de soja RR. Des études in vitro ainsi que des recherches sur les aliments issus d’animaux

245
Donald MacKenzie and Morven McLean, « Who’s afraid of GM feed », Feed Mix , Volume 10 Number
3 , 2002 in www.AgriWorld.nl
246
« Comparisons of nutritional composition and wholesomeness between animal feeds containing
transgenic and non-transgenic components have been the subject of numerous studies using insect-
resistant maize and cottonseed, or herbicide tolerant soybean. These studies, which have been carried
out with beef and dairy cattle; broiler and layer chickens; swine; sheep; and catfish have consistently
demonstrated no significant differences in nutritional composition or animal performance due to
consumption of the novel feed compared to conventional counterparts. »Ibid., p.18.
247
« Could the DNA of inserted or modified genes, or their protein products, be transferred to and
accumulate in the food products (milk, meat, eggs) of animals fed feeds derived from GM crops; and
will the consumption of animal products derived from livestock fed GM feeds lead to adverse health
effects in humans » Ibid.
248
« Although it is difficult to provide realistic estimates of DNA intake for typical livestock diets, it has
been estimated that the DNA content of most food crops is less than 0.02% (wt/wt dry matter), with
values of 0.005% reported for some crops (Watson & Thompson, 1988).»Ibid., p.19.
249
« On this basis, there is a negligible exposure to introduced DNA of GM crop material compared to
the normal exposure to non-GM DNA. »Ibid.

114
nourris à base de PGM n’ont pas permis de détecter la présence de protéines issues des
PGM. Ces éléments permettent aux auteurs de conclure que concernant les PGM qui servent
de base pour l’alimentation animale, on n’a aucune preuve de composition nutritionnelle
altérée, d’effets néfastes, ou d’occurrence d’ADN ou de protéines transgénique dans les
aliments d’origine animale250.
A la suite des informations que nous avons pu réunir jusqu’à présent, il semble bien
que le risque du transfert horizontal des gènes, quoique reconnu, soit estimé comme
négligeable, étant donné la très faible proportionnalité de sa survenue ; pourtant certains
auteurs contestent ces résultats et font du transfert horizontal l’un des principaux risques
potentiels des PGM. C’est le cas par exemple du professeur Mae Wan Ho, célèbre pour ses
prises de positions anti-PGM251. D’après la biologiste de l’Open University, le transfert
horizontal est un moyen encore plus insidieux et incontrôlable pour le transgène de se
disséminer. Ce procédé, qui serait en fait ni plus ni moins qu’une infection, ne reconnaît
aucune barrière des espèces et est inhérent aux technologies de transgenèse actuelle. C’est
l’une des raisons pour laquelle les PGM sont différentes des plantes classiques252. D’après la
biologiste, les plasmides transgéniques sont utilisés pour contourner les systèmes de
restriction de même que pour traverser la barrière des espèces. Aussi, ils sont
potentiellement plus efficaces dans le transfert horizontal des gènes, en dépit du fait qu’ils
soient mutilés253. Il y aurait un nombre croissant d’études pour démontrer que le transfert
horizontal du matériel génétique a lieu entre différentes bactéries, champignons, entre les
champignons et les protozoaires, entre les bactéries et des plantes ou des animaux, entre les
fungi et les plantes et entre les insectes. L’auteur cite une remarque de Stephenson et
Warnes (1996) selon lesquels : « La menace du transfert horizontal des gènes des
organismes recombinés vers les organismes hôtes est très réelle et les mécanismes existent

250
« Protein and DNA contained in foods and feeds, whether obtained from non-GM or GM crops, are
typically degraded upon consumption by the normal digestive processes. For those commercially
available GM crops that are components of livestock feeds, there is no evidence of significantly altered
nutritional composition, deleterious effects, or the occurrence of transgenic DNA or proteins in
subsequent foods of animal origin. » Ibid.
251
Mae-Wan Ho, « Transgenic Transgression of Species integrity and Species Boundaries », texte
trouvé sur le site de l’Ifgene (ces arguments sont développés dans le livre du même auteur :
« Genetic Engineering: Dream or Nightmare - The Brave New World of Bad Science and Big
Business » Gateway Books, 1998
252
« A much more insidious, uncontrollable way for the transgenes (and associated marker genes) to
spread, which is peculiar to GMOs, is by horizontal gene transfer, i.e., by infection. This process
recognizes no species barriers, and is inherent to many current transgenic technologies. It is, to a
large extent, why transgenic organisms are different from those obtained by conventional breeding
methods. » Ibid.
253
« Transgenic plasmids, as mentioned earlier, are designed to overcome these restriction systems
as well as to cross species barriers. So they are potentially much more effective in horizontal gene
transfer, despite the 'crippling'. »Ibid.

115
ici et là (whereby) au moins théoriquement, chaque trait génétiquement modifié peut être
transféré à n’importe quel organisme procaryote et pour beaucoup d’eucaryotes. » Elle
présente un tableau qui montre comment « un gène transféré par un vecteur à n’importe
254
quelle espèce peut atteindre n’importe quelle autre espèce sur terre » et cite le cas d’un
élément génétique mobile nommé « mariner » qui aurait été découvert dans la drosophile et
qui a été retrouvé dans les génomes des primates, y compris humain, où il aurait causé une
maladie de dégénérescence neurologique255. D’après Mae Wan Ho, les transferts horizontaux
de gène ont existé dans l’évolution, ils étaient cependant des événements très rares parmi
les plantes et les animaux cellulaires, aussi, le nombre de ces transferts a dû ou devra
forcément augmenter parce que les vecteurs construits pour le génie génétique sont des
chimères de plusieurs vecteurs désinés pour transgresser l’intégrité des espèces et les
barrières des espèces et par conséquent capables d’infecter plusieurs espèces256. Dans ce
processus, les vecteurs se recombineront avec un large spectre de pathogènes naturels.
D’après Wan Ho, qui affirme avoir passé en revue les 75 expériences portant sur le sujet
parues entre 1993 et 96, ce risque va se concrétiser par une grande prolifération des gènes
de résistance aux antibiotiques, phénomène qui a déjà été observé mais qui va être accru
par l’usage de marqueurs résistants aux antibiotiques dans les vecteurs. A ce risque s’ajoute
celui de l’échange et la recombinaison de gènes de virulence, ce qui se trouve à l’origine de
nouvelles souches virulentes de bactéries et de mycoplasmes257; l’auteur cite alors une série
d’infections et de maladies (choléra, streptococcies, pneumonie, sida…) ; les dangers de
générer des pathogènes par la mobilisation et la recombinaison de vecteurs seraient réels.
Une autre source de risque est que les populations microbiales naturelles forment
une voie naturelle et un réservoir pour le transfert horizontal des gènes. En effet, la
biologiste affirme que la population microbienne des sols où les PGM poussent et des
environnements aquatiques où les poissons transgéniques sont élevés dans des milieux

254
« you will realize how a gene transferred to any species in a vector can reach every other species
on earth… », Ibid.
255
« The threat of horizontal gene transfer from recombinant organisms to indigenous ones is ... very
real and mechanisms exist whereby, at least theoretically, any genetically engineered trait can be
transferred to any prokaryotic organism and many eukaryotic ones (...)Earlier this year, a mobile
genetic element, called mariner, first discovered in Drosophila, was found to have jumped into the
genomes of primates including humans, where it causes a neurological wasting disease (P. Cohen,
1996). Earlier this year, a mobile genetic element, called mariner, first discovered in Drosophila, was
found to have jumped into the genomes of primates including humans, where it causes a neurological
wasting disease (P. Cohen, 1996). »Ibid.
256
However, the scope of horizontal gene transfer may have, or will be, increased because the vectors
constructed for genetic engineering are chimaeras of many different vectors designed to transgress
species integrity and species barriers, and therefore capable of infect many species. »Ibid.
257
« As pathogens become antibiotic resistant they also exchange and recombine virulence genes by
horizontal gene transfer, thereby generating new virulent strains of bacteria and mycoplasm. »Ibid.

116
idéaux pour favoriser la dissémination des vecteurs contenant les transgènes258. Ainsi, cette
route ne peut être ignorée étant donné que les transferts de transgènes et de marqueurs
auraient été démontrés entre une pomme de terre transgénique et une bactérie pathogène
par exemple (Schluter et al., 1995) et entre une plante transgénique et des champignons du
sol (Hoffman et al., 1994). L’auteur précise cependant que l’on possède très peu de données
sur la fréquence de ce genre de transfert et sur la stabilité du matériel transféré, étant
donné le peu de recherches qui auraient été entreprises sur le sujet. Un autre risque serait
que les transgènes de résistance virale pourraient générer les virus vivants par
recombinaison. Ainsi, les plantes qui sont génétiquement modifiées afin de résister aux
maladies virales avec les gènes d’enveloppes de protéines virales peuvent générer de
nouvelles maladies par le biais de plusieurs processus259 qui sont: la transcapsidation, la
recombinaison et la complémentation.
Un dernier risque enfin est que les vecteurs résistent à la dissolution dans le système
digestif et infectent les cellules des mammifères. Cette question d’après la biologiste de
l’Open University n’aurait pas encore été étudiée. On a longtemps admis que notre système
digestif était rempli d’enzymes capables de digérer l’ADN, cependant les gènes transportés
par les vecteurs peuvent être spécialement résistants à l’action des enzymes et beaucoup
plus infectieux que les morceaux classiques d’ADN. L’auteur fait référence aux travaux de
Schubbert et al. ; en plus de cela il est nécessaire de signaler que les gènes transportés par
les vecteurs peuvent subsister très longtemps dans l’environnement.
Comme on peut le constater, cette compilation de risques concernant le transfert de
matériel génétique issu de PGM est bien différente des articles que nous avions eu l’occasion
d’étudier. Pour Mae Wan Ho, il est clair que l’on a dépassé le cadre du risque potentiel pour
passer dans celui du danger avéré. D’après l’auteur, les PGM ne peuvent qu’accroître
l’existence d’un phénomène qui existe déjà dans la nature. Alors que la plupart des experts
favorables aux PGM admettent le risque de transfert mais le considèrent comme quasiment
nul, elle en fait un véritable danger. De même que les PGM étaient à l’origine d’un risque
d’allergie plus important, elles deviennent une plus grande source de transfert horizontal du
matériel génétique.

258
« An obvious route for the vectors containing transgenes in transgenic higher plants and animals
as well as microorganisms to spread is via the teeming microbial populations in the soil, where
transgenic plants are grown, and in aquatic environments, where transgenic fish and shellfish are
currently being developed for marketing. » Mae-Wan Ho, Ibid.
259
« Molecular geneticists have expressed concerns that transgenic crops engineered to be resistant
to viral diseases with genes for viral coat proteins might generate new diseases by several known
processes. » Ibid.

117
Une fois encore, on observe combien la probabilité avec laquelle s’exprime le risque
autorise les interprétations scientifiques différentes. Pour Wan Ho, il semble évident que le
transfert horizontal du matériel génétique est une spécificité des PGM ; de par leur nature
ces dernières ne peuvent que contribuer à accroître ce risque. Dans ce cas, le principe
d’équivalence en substance est rejeté, et c’est le principe de « différence absolue » qui prend
sa place. En effet ne doit-on pas supposer que la biologiste pose ce principe pour faire
pencher l’interprétation des résultats des études réalisées sur le sujet du côté de l’existence
d’un danger réel ? Or ce faisant, elle franchit un pas que ne franchissent pas ceux qui
admettent l’existence du risque et tentent d’en évaluer les probabilités. On constate donc
que face à cette situation qui ne permet ni d’affirmer le danger, ni de clamer son absence,
les prises de positions diverses sont motivées par une conception a priori de la nature des
PGM et des qualités qui lui sont attachées. Mais passons à l’étude d’une controverse qui
découle directement de cette problématique : le risque de transfert de gènes de résistances
aux antibiotiques.

3.1.3.2 Le cas des gènes de résistance aux antibiotiques


Dans le cadre du risque de transfert potentiel d’un transgène, la problématique
soulevée par l’usage des antibiotiques comme marqueurs est sans doute l’une des
controverses scientifiques qui a fait couler le plus d’encre et ce, des deux côtés de
l’Atlantique. En effet, si la controverse semble avoir été lancée en Europe à la suite d’un
article signé de Patrice Courvalin260, aux Etats-Unis, comme le rappelle Richard Caplan,
avocat des associations de consommateur américaines vouées à la cause des PGM, le débat
a également lieu, même s’il n’a pas servi comme en Europe à l’établissement d’un
moratoire261. Aussi, rares sont les articles des protagonistes anti-PGM qui n’abordent pas le
thème des gènes marqueurs résistants aux antibiotiques.
Il faut dire que le thème regroupe deux sujets d’inquiétudes : d’une part l’émergence
de bactéries pathogènes résistantes aux antibiotiques et d’autre part, le transfert potentiel
de transgènes. C’est ainsi, par exemple, que l’Agence Française de Sécurité Sanitaire des
Aliments formule le problème dans un rapport paru en janvier 2002 : « Les gènes de
résistance aux antibiotiques introduits dans le génome d'une plante transgénique sont-ils
susceptibles, dans différentes situations écologiques, de retourner vers des bactéries et

260
Patrice Courvalin, « Plantes transgéniques et résistance aux antibiotiques », La Recherche , n°309 -
05/1998
261
Richard Caplan, « Antibiotic Resistance and Genetically Engineered » Plants,June 2002

118
conduire à une extension des résistances aux antibiotiques susceptibles d'avoir des effets
préjudiciables sur la santé humaine ? »262 Comment ce problème est-il devenu l’une des
sources principales d’inquiétude concernant le sujet des PGM et ce, pas seulement au niveau
des experts, mais également au niveau du grand public, c’est ce que nous souhaitons
désormais étudier.

De l’usage des gènes marqueurs résistants aux antibiotiques pour la production de PGM.
Que l’on transfert le gène via l’utilisation d’agrobactéries, des méthodes de transformation
des protoplastes ou de la biolistique, une fois le transgène introduit dans la cellule cible, il
est nécessaire de pouvoir le sélectionner ; d’où le recours aux gènes marqueurs résistants
aux antibiotiques : « l’obtention de plantes transformées par Agrobacterium nécessite deux
étapes. Il faut pouvoir d’abord sélectionner les cellules où le transfert de l’ADN-t s’est
produit, puis régénérer des plantes complètes à partir de ces cellules. La sélection est
réalisée en adjoignant au gène d’intérêt soit un gène de résistance à un antibiotique soit un
gène de résistance à un herbicide. Les plus classiquement utilisés sont des gènes conférant
la résistance à la kanamycine ou à l’hygromycine d’une part, au glufosinate d’autre part. Ces
substances agissent sur les cellules végétales cultivées in vitro, et seules les cellules
transformées avec ces gènes seront susceptibles de se multiplier en leur présence. Ce gène
de sélection peut être placé sur le même ADN-t que le ou les gènes d’intérêt et sera de ce
fait indissociable, dans la plante transformée, du gène responsable du caractère conféré. »263
On notera qu’en jouant sur les endroits de l’insertion, on peut faire que « La plante obtenue
donnera en descendance des individus porteurs du seul gène d’intérêt après ségrégation des
caractères à la méiose.» Comment réalise-t-on cette opération ? Dans le cadre d’une
transformation in vitro par Agrobacterium Tumefaciens, un protocole a été mis au point par
Horsch et al. (1985) désigné depuis comme méthode « leaf disk » : On prépare en
conditions aseptiques des disques de feuilles avec un emporte-pièce et on les immerge
pendant quelques minutes dans la suspension des bactéries porteuses de l’ADN-t modifié
dans le plasmide Ti ou dans un plasmide binaire. On met ensuite les sections de feuilles en
culture dans une boîte de Petri et un milieu culture contenant des substances de croissances.
« Après cette phase, les tissus sont repiqués sur un milieu inducteur de bourgeons (rapport
cytokine/auxine élevé dans ce cas) auquel sont ajoutés un antibiotique pour tuer les
bactéries qui se sont multipliées, et l’agent de sélection, antibiotique ou herbicide, qui

262
AFSSA, « Evaluation des risques relatifs à la consommation de produits alimentaires composés ou
issus d'organismes génétiquement modifiés » Janvier 2002
263
Georges Pelletier et Evelyne Téoulé, « La transgenèse dans le règne végétal : le point sur les
plantes d’intérêt agronomique », in, Biotechnologies, 5ème édition, éditions Tec & Doc, p.572.

119
permet de sélectionner les cellules transformées qui en principe seront les seules à pouvoir
régénérer des tiges.»264 Ainsi les cellules transformées qui contiennent le transgène et le
gène de résistance aux antibiotiques auront un avantage sur un milieu contenant des
antibiotiques. Tous les experts s’accordent généralement à reconnaître l’efficacité de cette
méthode, même si celle-ci va être remplacée par de nouvelles technologies et ce, à la suite
d’une controverse qui a opposé les scientifiques entre eux.

Naissance de la controverse
C’est avec un article paru en 1998 dans la rubrique bactériologie de la Recherche que Patrice
Courvalin a mis le feu aux poudres en signalant les risques du recours aux antibiotiques dans
la transgenèse végétale. Le responsable du Centre national de référence sur les mécanismes
de résistance aux antibiotiques et de l'Unité des agents antibactériens de l'Institut Pasteur
qui étudie depuis un certain temps l’émergence des nouveaux mécanismes de résistances
aux antibiotiques265 trouve ici un nouveau terrain de développement d’un problème de santé
publique : « Alors même que les bactéries développent une résistance de plus en plus
efficace à tous les antibiotiques, l'introduction à grande échelle de plantes transgéniques
risque-t-elle de leur faciliter la tâche(…) Ce risque a été bien légèrement évacué par les
experts. Il est d'autant plus sérieux que, parallèlement, on favorise la résistance des
bactéries pathogènes en utilisant largement les antibiotiques dans l'alimentation des animaux
d'élevage. Avant de répandre des OGM dans l'environnement, il serait opportun d'effectuer
266
des « constructions génétiques » qui n'utilisent pas ces gènes de résistance. » On le voit,
cette entrée en matière invite à prendre le problème au sérieux ; aussi, en incriminant
certains experts qui n’auraient pas adopté cette attitude responsable, l’auteur s’inscrit
directement sur le terrain de la controverse. D’après P. Courvalin, les gènes de résistance
aux antibiotiques sont un problème car « on ne peut exclure que ces gènes de résistance
aux antibiotiques puissent migrer de la plante transgénique aux bactéries. » L’auteur affirme
que ces gènes subsistent dans la plante sans que l’on en ait besoin et qu’ils sont « des
résidus d'une des étapes de la construction génétique. » qui s’expriment ou non selon le
modèle de construction génétique. Le bactériologue rappelle que les bactéries ont développé
divers mécanismes de résistances dont l’un consiste à synthétiser des enzymes qui inactivent

264
Ibid., p. 573.
265
P. Courvalin et A. Philippon, « Mécanismes biochimiques de la résistance bactérienne aux agents
antibactériens », in L. Le Minor et M. Véron (éds.), Flammarion, 1989. et P. Courvalin et P. Trieu-Cuot,
«Plasmides et transposons de résistance aux antibiotiques », L. Le Minor et M. Véron (éds.),
Flammarion, 1989. in Bactériologie médicale in Bactériologie médicale
266
Patrice Courvalin, « Plantes transgéniques et résistance aux antibiotiques », La Recherche , n°309 -
05/1998

120
les antibiotiques ; aussi, ils ont acquis ces nouvelles « défenses » par le biais du transfert
horizontal de gènes en provenance d’autres bactéries ; ce phénomène a pu se développer
très facilement parce « qu’elles ont développé des systèmes de transfert d'ADN extrêmement
efficaces et à très large spectre d'hôte. »
Concernant les PGM, P. Courvalin affirme que l’on a sélectionné certains de ces gènes
de résistance sans tenir compte des facteurs de risque : « Comme nous allons le montrer,
ces choix, particulièrement malheureux, dénotent une ignorance de l'écologie de la
résistance aux antibiotiques et attestent de connaissances superficielles sur les mécanismes
de résistance et de leur évolution. » Il revient alors sur l’histoire de l’émergence des souches
pathogènes résistantes et cite la pénicillinase, une enzyme produite par certaines souches
apparues dans les années 1940 pour résister à la pénicilline. Or, le gène blatem-1 utilisé par
Novartis dans la production de PGM commande la production de pénicillinase : « Il confère
donc la résistance à l'une des classes d'antibiotiques les plus utilisées en thérapeutique
humaine. On sait que des altérations de ce gène peuvent élargir considérablement le spectre
de résistance que confère l'enzyme dont il dirige la synthèse, et allonger ainsi la liste des
antibiotiques rendus inefficaces. » étant donné que ce gène peut également subir certaines
mutations ponctuelles, « le plus simple événement génétique que l'on puisse concevoir dans
ce gène, et dont la survenue est inéluctable à une fréquence relativement élevée, est
capable de ruiner des dizaines d'années d'effort de l'industrie pharmaceutique et de conférer
une résistance efficace à des antibiotiques particulièrement utilisés en clinique, notamment
lors d'infections graves, et de loin les plus prescrits dans le monde. » A l’hôpital les infections
nosocomiales ont pour principale origine ce gène ; il est présent « chez environ la moitié des
Escherichia coli , bactéries commensales du tube digestif qui, dans certaines conditions,
peuvent provoquer des infections.»
L’auteur signale l’utilisation d’autres gènes de résistance : les gènes aph3’-2 résistant
à la kanamycine, le gène aph3’-3 résistant à l’amikacine, le gène aad3’’9 résistant à la
streptomycine et à la spectinomycine. Certains de ces antibiotiques qui n’étaient plus utilisés
étant donnée leur nocivité pour la santé humaine reviennent parfois à l’usage étant donné la
virulence des maladies qu’ils combattent et les résistances de certaines bactéries.
Tous ces gènes de résistance présents dans les plantes pourraient donc, par transfert
horizontal, « contribuer à la dissémination de la résistance aux antibiotiques chez les
bactéries pathogènes. » Un autre risque étant le transfert aux espèces voisines dans les
champs du transgène et du caractère de résistance par voie sexuée. P.Courvalin ajoute que
« les connaissances sur le transfert d'information génétique entre organismes très éloignés
sur le plan phylogénétique sont récentes et parcellaires ; notre savoir est en pleine

121
évolution. » et ajoute que « les opportunités d'échange de matériel génétique entre
organismes vivants dans la nature sont immenses et que la reconstitution de ces conditions
au laboratoire, et même sur le terrain, peut être plus difficile, voire impossible actuellement.
Ceci souligne la faible prédictibilité des expériences conduites au laboratoire. »267 Selon le
bactériologue, la culture intensive de PGM contenant des gènes de résistance favorise son
évolution et sa dissémination étant donné l’augmentation du « nombre de copies de ce gène
dans la nature. ». Il évoque donc les cas où le transfert pourrait avoir lieu :
- Le premier cas est un transfert aux bactéries commensales présentes dans le tube
digestif des animaux ou de l’homme. Ces bactéries sont en grand nombre et peuvent
être en « état de compétence » pour incorporer, par exemple, un fragment du gène
porteur de résistance blatem-1 ; aussi le tube digestif est un milieu favorable à ce
genre de transfert : « L'étude de l'évolution de la résistance bactérienne aux
antibiotiques au cours des vingt dernières années nous a enseigné qu'étant donné la
taille gigantesque des populations concernées un événement, même extrêmement
rare, peut survenir pour peu que les conditions de sélection adéquates soient
présentes. » Aussi, un facteur tel que l’utilisation d’antibiotique dans l’alimentation
animale ne peut que favoriser ce transfert.
- Le deuxième cas est « le passage aux bactéries du sol d'ADN de plantes
transgéniques en décomposition, et notamment de leurs racines. » La stabilité de
l’ADN dans le sol fait que certaines espèces bactériennes telluriques peuvent
facilement l’incorporer : « Or, ces micro-organismes, tels les Acinetobacter, font
partie des bactéries responsables d'infections chez les malades immunodéprimés qui
représentent une fraction croissante de la société (patients atteints du sida,
présentant une leucémie ou un cancer sous chimiothérapie, ayant subi une
transplantation ou hospitalisés en service de réanimation, personnes âgées). »
- P. Courvalin estime que ces transferts ont de forte chance de se stabiliser étant
donné que les PGM sont des constructions qui comportent de larges régions
flanquantes d’ADN bactérien, ce qui ne peut que favoriser la « recombinaison
homologue entre les séquences flanquant le gène de résistance et l'ADN de la
bactérie réceptrice ; le procédé est d'autant plus efficace que les zones d'homologie
interagissant sont étendues. » ; et l’auteur de commenter « Il s'agit donc de
constructions non seulement ‘inesthétiques’, mais ‘génétiquement incorrectes’ car
résultant d'approches très grossières. »

267
P. Courvalin, Ibid.

122
- Pour ce qui concerne maintenant l’expression du gène de résistance dans la bactérie
hôte, celle-ci dépend en fait du type de résistance : totale et immédiate pour les
gènes de résistance à l’ampicilline, à la streptomycine et à la spectinomycine,
l’expression est plus complexe lorsqu’il s’agit d’un gène de résistance à la
kanamycine, par exemple, celle-ci étant liée à l’existence d’un promoteur bactérien
eucaryote non fonctionnel chez les bactéries.

A la suite de ces 4 facteurs déterminant les risques potentiels, le bactériologue s’interroge :


« Est-il opportun de laisser subsister dans les plantes transgéniques des gènes qui leur sont
inutiles et qui confèrent la résistance à des familles majeures d'antibiotiques ou à des
antibiotiques qui connaissent un regain d'indications ? De laisser des gènes qui font partie de
constructions génétiques bâclées qui accumulent les structures favorables à un retour
éventuel vers les bactéries ? Et ce, alors même que l'on dispose de techniques autorisant des
constructions « génétiquement correctes», parfaitement définies et faisant l'économie de ces
gènes de résistance. » Il s’étonne du fait que l’on n’ait pas eu recours au principe de
précaution ; l’application de ce dernier ayant eu pour conséquence la non autorisation de ces
plantes de premières générations qu’il nomme des constructions incorrectes sur le marché.
Son inquiétude est d’autant plus marquée qu’il n’existe aucun moyen de vérifier la traçabilité.
Enfin, il conclut en rappelant que « depuis plus de vingt ans aucune nouvelle famille
d'antibiotiques n'a été introduite en clinique. »
Cet article du magazine la Recherche sera largement relayé par la presse écrite268 et
fera, avec la polémique qui a suivi, l’objet d’un examen dans un rapport de l’assemblée
nationale269. La problématique n’a pourtant rien de nouveau et avait déjà été soulevée au
sein des institutions américaines avant la mise sur le marché des PGM ; ainsi, comme le
rappelle Richard Caplan, en 1992, la FDA avait discuté le gène de résistance à la kanamycine
en particulier et celui des gènes marqueurs de sélection en général dans une sous-section
d’un rapport sur les « Problèmes scientifiques concernant le domaine de la santé
publique » ; aussi l’agence américaine avait reconnu que le gène de résistance à la
kanamycine ne devait pas servir à d’autres fins utiles en dehors du laboratoire, du fait que le

268
« Les risques sanitaires des aliments transgéniques inquiètent le Parlement », Le Monde , 30 Mai
1998 ; « Des doutes sur la résistance aux antibiotiques », Le Monde, 27 Septembre 1998 ; « Débats
sur l'introduction des plantes transgéniques. Citoyens sans gène face aux specialistes. 14 "candides"
jugent les aliments génétiquement modifiés », Libération, 22 juin 1998 ; « Organismes
génétiquement modifiés : la controverse », Dernière Nouvelles d’Alsace, n° 141 - Mercredi 17 Juin
1998.)
269
Le Déaut (Jean-Yves), Député, Président de l'Office ; Revol (Henry), Vice-Président, L'utilisation
des organismes génétiquement modifiés dans l'agriculture et dans l'alimentation Rapport 545 (97-98),
Tome 1 – Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques.

123
gène de résistance aux antibiotiques pouvait réduire l’effet thérapeutique des antibiotiques
pris oralement, si les enzymes dans les aliments inactivent l’antibiotique ; par conséquent, il
semblait nécessaire d’étudier davantage le problème270. Ceci dit, la FDA a accepté l’utilisation
des gènes de résistance à la kanamycine en 1994 en fondant sa décision, d’après Kaplan, sur
des résultats datant de 1978 démontrant la digestion rapide de l’ADN.

Reprise et poursuite de la controverse


L’article de P. Courvalin initie en France une nouvelle controverse sur les PGM en prenant
position contre des contributions de Axel Kahn271 et de Patrick Berche 272
. Ce dernier,
professeur au service de bactériologie, virologie, parasitologie, hygiène de l’hôpital Necker à
Paris a fait paraître un article dans le Quotidien du médecin un mois plus tôt où tout en
reconnaissant l’existence du risque d’un transfert des plantes vers l’organisme ou vers le sol
il estime que celui-ci est négligeable, étant donné la très faible probabilité de sa survenue.
Selon Berche l’apparition de bactéries multirésistantes est un phénomène inquiétant qui a
essentiellement lieu en milieu hospitalier et dans les élevages d’animaux. Il se réfère aux
publications des experts indépendants de l’O.C.D.E, de l’O.M.S et de l’Union européenne
pour déclarer que les gènes de résistances utilisés dans les PGM sont déjà très largement
répandus dans la nature ; par exemple, le gène bla est porté par une souche de colibacilles
sur deux. On estime l’excrétion quotidienne de 5 à 50 milliards de colibacilles porteurs de
gène bla dans la nature par un individu sur 2. Aussi, aucun travail n’aurait permis de détecter
l’existence d’un transfert horizontal de gènes depuis les végétaux vers les bactéries du sol
parmi les PGM. On a pu cependant estimer en laboratoire la fréquence de ce transfert à
« une bactérie receveuse sur 1015 à 1018 », soit une probabilité quasi-nulle. Si on ajoute à
cela le fait que les gènes de résistances présents par exemple dans le maïs Bt, ne représente
qu’1/40 000ème d'A.D.N., cette donnée diminue encore la probabilité. Enfin, la très faible
pression de la sélection dans les bactéries du sol ou chez l’homme en bonne santé diminue la
chance que cette bactérie résistante a d’être sélectionnée. Ce qui permet à l’auteur de

270
« The agency acknowledged that the kanamycin resistance gene “serves no further useful
purpose” outside of the laboratory and that antibiotic resistance marker genes “may reduce the
therapeutic efficacy of the antibiotic when taken orally if the enzyme in the food inactivates the
antibiotic. » FDA, “Statement of Policy: Foods Derived From New Plant Varieties.” Federal Register.
Vol. 57, No. 104. 29 May 1992 cité par Richard Caplan.
271
A. Kahn, « Pourquoi tant de haine contre ce pauvre maïs ? », Le Monde , 9 décembre 1997 ; A.
Kahn, « Les OGM permettront de nourrir la planète en respectant l'environnement », Les Echos , 18
décembre 1997.
272
P. Berche, « Résistance aux antibiotiques : l'impact des plantes transgéniques paraît anecdotique
», Le Quotidien du Médecin , 18 février 1998.

124
conclure que les marqueurs de résistance aux antibiotiques ne présentent aucun risque
majeur pour la santé.
Deux ans plus tard, la Recherche revient sur la controverse en publiant dans un
dossier spécial intitulé « Qui a peur des PGM »273, la version condensée d’un article de
Francine Casse paru en 1998 dans la revue spécialisée OCL, oléagineux, corps gras, lipides,
(septembre-octobre 1998). La biologiste, membre de la commission du génie biomoléculaire
et professeur à l’Université de Montpellier II, réagit sur la controverse en s’indignant de la
manière dont médias et scientifiques ont traité le problème du risque de transfert de gènes
de résistance aux antibiotiques : « On a tout lu, tout entendu, et son contraire, sur le maïs
transgénique et la résistance aux antibiotiques et, plus généralement, sur les organismes
génétiquement modifiés (OGM), jusque dans les plus hautes instances »; elle tente de
démontrer que le risque n’est pas si grand que l’on a voulu le faire croire, et que ce sujet a
donné lieu dans son traitement journalistique à quelques raccourcis de pensée. Le comble
étant que certains journalistes ont affirmé qu’en « l'ingérant, animaux et humains ne
274
deviennent résistants à leur tour » alors qu’il est plus juste de parler de résistance
transmise à des bactéries.
Revenant sur le cas du maïs développé par le groupe Novartis qui s’est trouvé au
cœur de la controverse, elle rappelle alors que l’introduction du gène de résistance à
l’ampicilline dans du maïs génétiquement modifié, est un procédé technique particulier qui
permet de sélectionner les bactéries (généralement des « colibacilles inoffensif ») qui
possèdent la construction génétique faite du gène d’intérêt, du plasmide et du gène de
résistance à un antibiotique ; c’est grâce à ce dernier que l’on pourra obtenir la grande
quantité de gène d’intérêt nécessaire à la création de PGM. En effet, «un plasmide
représente une charge pour la bactérie. S'il ne lui est pas indispensable, elle aura tendance à
se multiplier sans lui. D'où l'idée d'insérer dans le plasmide vecteur un gène de résistance à
un antibiotique. En faisant croître les bactéries dans un milieu qui contient l'antibiotique, les
bactéries sans plasmide, incapables de survivre dans ce milieu, sont éliminées au profit des
bactéries désirées.» Aussi, F. Casse rappelle qu’ « A l'heure actuelle, il est techniquement
possible de séparer l'ADN correspondant au gène d'intérêt de celui correspondant au vecteur
de clonage (origine de réplication et gène bactérien de résistance à l'ampicilline). On peut
donc ne pas intégrer au génome des plantes ces séquences dont elles n'ont pas besoin pour
manifester les nouveaux caractères agronomiques souhaités. Mais il y a quelques années,
lorsqu’ont été obtenues les plantes transgéniques dont la lointaine descendance est

273
Francine Casse, « Le maïs et la résistance aux antibiotiques », La Recherche 327, 2000, p.35.
274
F. Sergent, C. Coroller, Libération, 22/06/1998.

125
maintenant sur le marché (après des années de sélection classique pour introduire le
transgène dans les variétés d'élite choisies), on ne savait pas, ou l'on ne cherchait pas, à
limiter l'ADN à transférer aux séquences strictement nécessaires. »
Après avoir fait ces quelques rappels, la biologiste revient sur la controverse ;
considérant alors le possible transfert du gène de résistance à une bactérie et sa
multiplication, elle affirme qu’il s’agit d’un « Scénario catastrophe dont la vraisemblance fait
l'objet d'impossibles estimations et d'interminables controverses dont il constitue à mon sens
un prétexte plus qu'un argument. » Elle démontre alors l’invraisemblance de ce scénario
catastrophe en mettant l’accent sur les différents obstacles auxquels se trouvent confrontés
à chaque étape le transfert potentiel du gène de résistance à une bactérie du ventre d’un
animal ou du sol. Ces étapes comme on l’a déjà vu, consistent dans l’intégration de la
bactérie résistante, de son maintien, de son transfert aux bactéries (dans le cas du maïs
Novartis, F. Casse précise qu’il doit absolument s’agir d’une entérobactérie) et enfin de sa
sélection par un antibiotique de la famille b-lactame (dans ce cas, elle rendrait le traitement
inefficace).
La biologiste en déduit que l’ensemble du débat revient à l’établissement d’un calcul
« risques, bénéfices » ; or si on prend en compte tous ces arguments pour démontrer
l’existence d’un risque potentiel, ceux-ci restent insuffisants pour refuser « l’utilisation d’une
variété de maïs améliorée qui nécessite moins de traitement pesticide au cours de sa
culture. » Aussi, F. Casse s’étonne que le risque ait « fait couler beaucoup plus d'encre que
l'estimation du bénéfice. » malgré le fait que jusqu’à présent, il n’a pas été possible de
quantifier le transfert d’ADN d’une plante vers une bactérie (que celle-ci soit du sol ou du
tube digestif). Elle reconnaît cependant que « pour extrêmement peu probable qu'il soit,
affirmer que l'accident est impossible serait faux. »
Aussi pour tenter de démontrer qu’au cœur même de la controverse des scientifiques
qui s’étaient opposés détiennent tous une part de vérité, F. Casse rappelle avec Axel Kahn
(un partisan des PGM) qu’une « vaste proportion des bactéries de notre tube digestif sont
déjà résistantes aux b-lactames, et à bien d'autres familles d'antibiotiques »275 et avec
Patrice Courvalin (comme on l’a vu, l’un des partisans de l’application du principe de
précaution pour les PGM) que « L 'utilisation massive des antibiotiques comme promoteurs
de croissance dans l'alimentation animale crée les conditions les plus favorables à la
sélection du transfert puis à la dissémination de la résistance. »276

275
« Courrier des lecteurs », A. Kahn, p. 7, La Recherche, juillet-août 1998.
276
Patrice Courvalin, « Plantes transgéniques et résistance aux antibiotiques », La Recherche , n°309,
mai1998.

126
Ces citations permettent alors à F. Casse de reformuler le problème : « Le problème
existe donc déjà, le tout est de savoir si les plantes transgéniques peuvent l'aggraver. »
Aussi, cette fois-ci pour résoudre ce problème, elle s’oppose à P.Courvalin et rejoint P.
Berche de l’Hôpital Necker pour qui, « Le risque hypothétique est largement compensé par
les bénéfices que l'on peut escompter du fait du recours moindre aux pesticides et aux
insecticides : baisse de la pollution des sols et des nappes phréatiques, moindre risque
d'intoxication pour l'agriculteur, etc. L'impact des plantes transgéniques est anecdotique
comparé aux problèmes rencontrés en milieux hospitaliers et dans les élevages intensifs
d'animaux, en particulier de la volaille. »
Qu’en est-il maintenant des autres gènes de résistance aux antibiotiques que sont
« les origines de réplication à large spectre d’hôte » et celui du « gène de résistance à
expression eucaryotique ». Concernant le premier cas, où il s’agit des constructions
introduites par la bactérie Agrobacterium tumefaciens, « le risque serait légèrement
supérieur à celui engendré par le maïs de Novartis (gène « bactérien » avec origine de
réplication à spectre d'hôte étroit). » Pour les seconds, il s’agit des gènes qui codent les
protéines comme la Kanamycine, aussi, l’éventualité de leur recombinaison est « encore plus
faible que pour le gène bactérien de résistance à l’ampicilline, tout en demeurant
théoriquement possible. » Ajoutant à cela la nécessité d’une pression de sélection, F. Casse
en conclut qu’ « Une fois encore, le risque n'existe qu'en présence d'une pression de
sélection, et les conséquences d'une telle pression de sélection exercée par l'usage excessif
d'antibiotiques sont déjà largement supérieures à celles que pourrait induire l'arrivée d'un
gène via une plante cultivée ou ingérée. » Aussi ces problèmes auraient déjà fait l’objet
d’études dans le journal Transgenic Research dès sa création en 1992 par une équipe du
centre de recherche sur l'amélioration et la reproduction des plantes de Wageningen, aux
Pays-Bas, qui conclut à l'acceptabilité pour la santé comme pour l'environnement des plantes
transgéniques résistantes à la kanamycine277.
En ce qui concerne maintenant le problème évoqué par P.Courvalin de « mutations
ponctuelles survenant dans le génome de la plante et pouvant modifier la spécificité d'action
des enzymes inactivant les antibiotiques.» F. Casse affirme que « les mutations survenant au
hasard, les possibilités pour les enzymes de perdre toute activité sont bien plus élevées que
celles de changer de spécificité. »
En conclusion la biologiste rappelle que tous ces problèmes sont connus des experts
et largement débattus au niveau des instances nationale et européenne. Aussi, elle s’étonne
que les PGM n’aient pas réussi à convaincre l’opinion publique alors que « les Américains,

277
J.-P. Nap et al., Transgenic Research , 1 , 239, 1992.

127
pourtant réputés particulièrement craintifs vis-à-vis de tout danger microbien, utilisent ces
plantes sans problèmes depuis quelques années. » Aussi, « La bataille de fond est déplacée
sur un terrain socio-économique, même si les arguments de forme invoqués sont encore
parfois d'ordre scientifique. » Enfin, la biologiste rappelle que les scientifiques qui ont conclu
à l’absence d’augmentation de risque, ont également réclamé la mise en place d’un
dispositif de biovigilance, ce qui implique l’attribution d’autorisations provisoires en attendant
des nouvelles générations plus propres de PGM. D’après elle, il serait ridicule d’attendre que
les PGM soient parfaites pour qu’on se mette à les cultiver : « Se pose-t-on, et s'est-on
jamais posé, ce type de question pour une quelconque création humaine (habitation,
véhicule, médicament...) ? Il ne s'agit pas de jouer les apprentis sorciers ; il s'agit d'être
raisonnable, sans être ni exagérément enthousiaste, ni ridiculement craintif. »
La manière dont Gilles-Eric Séralini, également membre de la CGB, traite le problème
se trouve aux antipodes du texte précédemment évoqué. A l’opposé du ton rassurant du
« plaidoyer » de Francine Casse, il choisit de marquer son lecteur en employant une image
choc :« les gènes de résistance à des antibiotiques risquent d’induire de nouvelles
résistances, alors que dans les hôpitaux européens, des personnes meurent par milliers à
cause des bactéries pathogènes qu’aucun antibiotique n’arrive à combattre ! »278 Et sur un
ton faisant peu de cas de l’initiative de ses collègues : « Quelle idée d’avoir laissé ce type de
gène dans toutes les cellules de plantes alimentaires transgéniques, sous prétexte que l’on
peut déjà les trouver dans la nature, ou qu’on utilise moins les antibiotiques en question. ”
Pour ce professeur de biologie moléculaire de l’université de Caen et membre du comité de
biovigilance, cette négligence dénote un signe de « précipitation et de facilité ». En effet, il
existe un grand risque de transfert horizontal de l’ADN par les bactéries du sol. Tout le
monde dénonce ce procédé : « Les gènes de résistance aux antibiotiques désignent la
signature d’une science mal appliquée. » Or, rien n’a empêché les industriels, même si, le 5
septembre 1997, le comité de la prévention et de la précaution du ministère de
l’environnement a préconisé de ne pas utiliser ce type de gènes. Mélangeant alors le
problème propre aux PGM avec celui plus général de l’insensibilisation des réactions aux
traitements par antibiotiques, G. Séralini ajoute : « Les estimations de risque de transferts
horizontaux sont très théoriques par rapport à l’infinité des conditions dans la nature. Les
morts ou les amputés à cause d’infection insensible aux antibiotiques, le sont à cause de
disséminations de ce type de gènes, et de la surconsommation d’antibiotiques. » On sera
alors surpris qu’en conclusion d’un exposé scientifique, l’auteur prenne son lecteur par les
sentiments : « Et lorsque ce malheur frappe un proche, on n’a cure de savoir si ces gènes

278
Gilles-Eric Séralini, OGM, le vrai débat, coll. Dominos, Flamarion, p.93.

128
existaient déjà dans le sol, la salade, des bactéries non pathogènes ou s’ils proviennent du
maïs BT. » Cela est d’autant plus frappant que jusqu’à présent personne n’a pu prouver le
transfert des gènes de résistance aux PGM et encore moins que ce phénomène estimé
possible pouvait se trouver à l’origine d’un décès.
L’expert, membre de deux comités, est loin de se vouloir rassurant et le ton qu’il
emploie contraste fortement avec celui de Francine Casse. On se trouve presque ici dans le
style de la diatribe journalistique. Style familier à l’expert qui, en 1999, s’est associé au
botaniste Jean-Marie Pelt pour rédiger un plaidoyer anti-PGM dans le journal Libération. On
retrouve dans cet article, de manière encore plus directe, les accusations contre les erreurs
des scientifiques. Se plaignant de l’absence de contrôle des innovations scientifiques, les 2
auteurs illustrent leur propos en prenant le cas du maïs transgénique, qui sont d’après eux,
le premier exemple de ratage : « Ils ne sont pas le fleuron de la science moderne mais ceux
d’une mauvaise technologie. Mal faits, avec des résidus technologiques de gènes marqueurs
et autres, ils représentent des méthodes dépassées, signes d’une précipitation inacceptable à
des fins uniquement commerciales. Ainsi, deux transgènes sont inutiles sur 3 dans le maïs
BT, l’un d’entre eux est un gène de résistance à un antibiotique. Quelle erreur d’avoir laissé
ce gène de résistance à une famille puissante d’antibiotiques, alors que l’on meurt déjà en
France de résistances aux antibiotiques par milliers dans les hôpitaux. »279 Comme on peut
constater, lorsqu’ils s’adressent au grand public, les deux experts ne prennent pas de gants
et n’ont pas peur des raccourcis de pensée (on pensera à la remarque de Francine Casse un
peu plus haut.

Sans vouloir juger les deux positions évoquées sur l’utilisation de gènes marqueurs
susceptibles de transférer une résistance aux antibiotiques, cette situation laisse supposer
qu’il n’y a pas d’interprétation uniforme d’un risque qui s’exprime sous forme de probabilité.
Il est évident qu’aucun expert ne nie le risque de transfert, mais chacun interprète son
éventualité en fonction de paramètres qui lui sont propres. Et même si chacun reconnaît que
ce risque peut être, par exemple, influencé par le milieu : « Sans une forte pression de
sélection par les antibiotiques, seule susceptible d’avantager les bactéries mutées à spectre
de résistance élargi qui apparaîtraient éventuellement, la probabilité d’une mutation
génétique provoquant une nouvelle résistance dans les populations bactériennes serait
négligeable. »280 Il n’en reste pas moins que les opinions divergent, comme l’a montré F.

279
Jean-Marie Pelt et Gilles-Eric Séralini, « Les OGM, oui mais pas à tout prix (ceux qui se positionnent
pour ou contre les organismes génétiquement modifiés se trompent de débat) », Libération, Mercredi
23 Juin 1999, p.6.
280
Jean-Jacques Perrier, « Vers de nouveaux gènes sélecteurs », Biofutur 192, Sept 99, p.25.

129
Casse sur la possibilité d’aggraver un problème qui existe déjà. C’est au fond, sur ce point de
vue, que s’affrontent les experts et alors que certains chercheurs affirment que le risque de
transfert d’un gène de résistance de plante transgénique est plus faible que le risque de
transfert à partir de la microflore naturelle ingérée quotidiennement, d’autres soutiennent
que la mise sur le marché des PGM contribuera sérieusement à accroître ce risque.

Considération du problème et réactions des institutions


On retrouve le même flottement parmi les institutions responsables de la sécurité
alimentaire. John Heritage, membre de l’ACNFP (comité consultatif sur les nouveaux aliments
et leur procédé) remarque que l’organisme anglais a critiqué dès 1996 la position adoptée
par la FDA (Food and Drug Administration) qui s’est contentée de simples recommandations
quant à l’utilisation des gènes marqueurs281. L’organisme anglais constate que, de par la
diversité des facteurs qui entrent en ligne de compte, il est nécessaire de procéder au cas
par cas. Par exemple, dans le cas du gène de résistance à la kanamycine, un antibiotique qui
n’est quasiment plus utilisé aujourd’hui, le transfert semble moins important que dans le cas
du gène bla TEM ; l’ampicilline est encore fortement utilisée et est d’autant plus dangereux
qu’il met sa capacité à muter en action dans les plantes. Selon les experts de l’ACNFP, la
pression de sélection avantage les gènes mutés : « l’introduction d’un gène de résistance
bactérien dans la plante tendrait donc à sélectionner les mutations qui se conformeraient à
l’usage du code en cours dans cette dernière, mutations qui seraient susceptibles d’induire
de nouvelles résistances. »282 En utilisant le gène bla TEM dans les plantes transgéniques, on
risque d’accentuer l’apparition de bactéries contenant le gène muté. Si un facteur tel que la
pression de la sélection détermine la probabilité du risque Jean-Jacques Perrier, journaliste
pour le magazine Biofutur, conclut que « L’ensemble du débat, complexe et passionnel, a
peu de chances, dans l’immédiat, de déboucher sur un consensus scientifique. Compte tenu
des incertitudes, le principe de précaution ne doit-il pas s’appliquer ? »283
Du côté des institutions françaises, le problème du transfert des gènes de résistance
aux antibiotiques a fait l’objet d’un examen lors d’un séminaire des commissions du génie
génétique et du génie biomoléculaire en janvier 1999 et a conduit à la signature en janvier
2000 d'un avis conjoint de ces deux instances scientifiques284. L’AFSSA, quant à elle a publié

281
John Heritage , « OGM alimentaires : une légitime résistance ? », article dans Biofutur n°192,
Septembre 1999, p.24.
282
Ibid.
283
Ibid., p.25.
284
« Avis conjoint des commissions du génie génétique et du génie biomoléculaire », 4 janvier 2000

130
un rapport en 2002285 où elle fait le point des connaissances acquises. Or en 2002, c’est-à-
dire, 4 années après que le problème ait fait la une de tous les médias et remué le milieu
scientifique, l’institution rappelle que le transfert est toujours considéré comme un risque
potentiel qui peut seulement s’exprimer en terme de probabilité et aucun transfert n’a pu
jusqu’alors être démontré. Aussi, les experts de l’AFSSA rappellent que « les constructions
récentes autorisées ont été débarrassées des gènes marqueur utilisés pour la construction
du plasmide transformant. » Et qu’ « En ce qui concerne les marqueurs de sélection des
cellules végétales transformées, l’utilisation en médecine humaine comme en médecine
vétérinaire de la kanamycine est devenue très limitée. » Aussi, réexaminant le scénario du
transfert les experts de l’association qui n’est pas réputée pour être laxiste affirment que «La
réunion de ces conditions rend la réalisation d'un tel transfert très peu probable. Les calculs
pour estimer les fréquences de transfert de séquences géniques d'origine procaryotique à
partir de plantes GM vers des bactéries sont peu convaincants. Ces transferts sont
théoriquement envisageables, mais aucune étude publiée à ce jour n'a démontré un tel
transfert. De plus, aucune donnée ne conduit à supposer que des séquences géniques
d'origine non végétale introduites dans le génome de la plante se comporteraient
différemment des autres séquences géniques végétales quant à la pénétration et à l’effet des
enzymes de restriction. »
Se posant alors la question de l’éventualité d’un risque supplémentaire apporté par la
transgenèse végétale dans une situation déjà considérée comme inquiétante, l’AFSSA affirme
qu’en plus de n’avoir jamais été démontrée, « la probabilité de transfert d'un gène de
résistance à un antibiotique de la plante vers les bactéries est très faible compte tenu de la
réunion de l'ensemble des conditions qui permettrait qu'un tel transfert ait lieu »286 ; aussi,
les experts considèrent que « l'utilisation d'antibiotiques comme facteur de croissance en
nutrition animale et leur emploi en médecine humaine et vétérinaire sont reconnus comme
une source majeure d'émergence et de diffusion des résistances aux antibiotiques, sans
commune mesure avec le risque hypothétique lié à la présence d'un gène de résistance à un
antibiotique dans une plante génétiquement modifiée. » Ils en concluent qu’ « En l'état
actuel des connaissances, la consommation par l'homme ou les animaux de produits
alimentaires composés ou issus de plantes génétiquement modifiées contenant des gènes de
résistance à la kanamycine et/ou à l'ampicilline ne présente en conséquence qu'un risque

publié dans le Rapport d'activité 1999 de la Commission du Génie Biomoléculaire.


285
Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments, « Evaluation des risques relatifs à la
consommation de produits alimentaires composés ou issus d'organismes génétiquement modifiés »,
Janvier 2002.
286
AFSSA, Ibid, p.26

131
théorique et en tout état de cause négligeable pour la santé humaine et animale au regard
de la présence de ces gènes de résistance aux antibiotiques dans les bactéries de
l’environnement.»287 Ceci dit, il est fortement recommandé de ne plus avoir recours aux
gènes de résistance aux antibiotiques pour produire les PGM à venir.
Cet avis du comité consultatif d’experts rejoint celui émis par le politique Jean-Yves le
Déaut dans un rapport pour l’Assemblée Nationale288. Commentant l’opposition Courvalin-
Berche, le député affirme qu’ « Il ressort de cette controverse qu'aucune certitude ne peut
être affirmée de façon certaine et irréfutable. Mais je pense que le risque, si risque il y a, est
extrêmement faible. » Les solutions proposées pour « calmer l’opinion publique » sont alors
les suivantes : « La seule manière pragmatique de trancher ces débats est de mettre en
place un système de décision collectif, transparent, pluridisciplinaire, de décider au cas par
cas, de rendre public les avis, y compris ceux qui demeurent minoritaires. » Ceci dit, le
député recommande un examen au cas par cas de « l'utilisation de gènes de résistance à un
antibiotique sous contrôle d'un promoteur eucaryote. » et l’interdiction à l’avenir de la
« culture de plante comportant dans son génome tout gène de résistance à un antibiotique
sous promoteur bactérien.»289

Tous les avis semblent donc se rejoindre sur la faible probabilité du risque et, comme
on le constate, les mesures prises ou à prendre appliquent strictement le principe de
précaution. En effet, au niveau de la législation européenne, la nouvelle directive 2001/18/CE
(article 4-2) a pris sérieusement en compte ce risque puisqu’elle prévoit « d'éliminer
progressivement des OGM les marqueurs de résistance aux antibiotiques qui sont
susceptibles d'avoir des effets préjudiciables sur la santé humaine et l'environnement. » Le
texte précise que cette élimination progressive aura lieu d'ici le 31 décembre 2004 dans le
cas des OGM mis sur le marché conformément à la partie C (autorisation de mise sur le
marché d'OGM) et d'ici le 31 décembre 2008 dans le cas des OGM autorisés en vertu de la
290
partie B (dissémination volontaire à tout autre fin que la mise sur le marché). »
Quant à la réponse des industriels au problème, le moins que l’on puisse dire, c’est
qu’elle ne s’est pas faite attendre, puisque dans la Recherche du mois de Mai 1998, c’est-à-

287
Ibid.
288
Le Déaut (Jean-Yves), Député, Président de l'Office ; Revol (Henry), Vice-Président, L'utilisation
des organismes génétiquement modifiés dans l'agriculture et dans l'alimentation, Rapport 545 (97-
98), Tome 1 – Office Parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques.
289
Ibid.
290
Directive 2001/18/CE du Parlement européen et du Conseil du 12 mars 2001 relative à la
dissémination volontaire d'organismes génétiquement modifiés dans l'environnement et abrogeant la
directive 90/220/CEE du Conseil. JOCE L106, 17-04-2001,p; 1-39.

132
dire, le numéro dans lequel a paru l’article de Courvalin, Hendrik Verfaillie donnait une
interview à Hervé Kempf où il affirmait que « Monsanto n'a jamais utilisé de gènes de
résistance à des antibiotiques utilisés en thérapie humaine. Quoi qu'il en soit, nous pouvons
utiliser d'autres marqueurs, des gènes de résistance aux herbicides. Pour apaiser les
inquiétudes des consommateurs, nous allons les substituer aux gènes de résistance aux
antibiotiques, qui ne seront plus dans les nouvelles variétés de plantes transgéniques. Ainsi,
ce problème d'antibiotiques sera résolu très prochainement.»291

La littérature sur le problème du risque de transfert aux organismes des gènes de


résistances aux antibiotiques utilisés dans les constructions transgéniques, ne manque pas.
Aussi, on peut se rapprocher de Francine Casse pour constater que dans cette controverse,
« l’estimation du risque a fait couler beaucoup plus d’encre que celle des bénéfices. »292 A la
lecture de l’ensemble de ces articles, si on ne peut que se féliciter de la sage prise de
décision de l’ensemble des instances officielles et des industriels de tout faire pour éliminer
ce procédé, on peut tout de même s’interroger sur les raisons qui ont poussé certains
experts à employer un ton catastrophiste pour un risque qui n’a jamais pu être démontré et
qui, comme on a pu le lire plusieurs fois, est insignifiant par rapport à celui du risque que
font courir les usages alimentaires, vétérinaires ou encore médicaux des antibiotiques. Il ne
semble même pas possible de pouvoir affirmer que l’usage des antibiotiques contribue à
accroître les risques existants. Bien évidemment, la précaution nous invite à nous en tenir au
principe selon lequel, « l’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence » ; il semble
bien pourtant que les résultats les plus récents confirment la très faible probabilité du risque.
Aussi, les accents pathétiques, pour ne pas dire apocalyptiques, avec lesquels certains
experts ont présenté le problème ont sans doute contribué à inscrire les PGM sur la liste des
principaux facteurs responsables de l’inefficacité croissante des antibiotiques.

Discussion
Que doit-on alors penser ? Une interprétation simpliste doublée d’un jugement ad hominem
supposerait que Monsieur P. Courvalin a utilisé les PGM pour sensibiliser le public sur un
problème qui lui est cher, ou encore que MM. G.E. Séralini et JM Pelt ont trouvé là un moyen
pour vendre quelques ouvrages de « vulgarisation environnementaliste » en plus, thème
pour lequel ils font office de référence. Ce genre de jugement serait mal venu dans une

291
Hervé Kempf, « Interview de Hendrik Verfaillie : Monsanto n’utilisera plus les gènes de résistance
aux antibiotiques », 01 Mai 1998, La Recherche, n°309.
292
Francine Casse, « Le maïs et la résistance aux antibiotiques », La Recherche 327, 2000, p.37.

133
controverse où l’évaluation du risque est en jeu ; il serait, qui plus est, aussi maladroit que
celui qui affirme que tous les experts qui émettent des avis positifs sur les PGM sont à la
solde de Monsanto. Comme on a eu largement l’occasion de le voir, de même que le risque
d’allergie, le risque de transfert s’exprime en termes de probabilités. Aussi, la probabilité
s’exerce à chacune des étapes qui conditionne le risque. Pour certains scientifiques, celle-ci
est improbable, pour d’autre, elle est plus qu’envisageable. S’ajoute à ces incertitudes le fait
que l’on n’ait jamais pu démontrer l’existence d’un seul transfert. Ce qui est le plus frappant
concernant les experts qui dénoncent le risque, c’est qu’ils en font un argument pour
remettre en cause la mise sur le marché des PGM, au même titre, par exemple, que le risque
probable d’allergie. Une fois de plus, un risque indémontrable prend des proportions
exagérées. Quelles raisons permettent d’expliquer cette situation ?
Comme on le constate, une des spécificités de la transgenèse végétale est mise en
avant et présentée de telle manière que l’on a l’impression que les PGM vont forcément
contribuer à l’augmentation des gènes de résistance aux antibiotiques. Aussi, d’après nous,
ce qui permet de comprendre que certains experts minimisent le risque, alors que d’autres le
maximisent - ce alors même que chacun dispose de résultats identiques – ce sont les
principes que posent les scientifiques de manière implicite au départ de leur démonstration.
Comme nous l’avons déjà vu, alors que certains admettent l’équivalence en substance,
d’autres font des PGM des êtres hors-normes, sources d’un risque immaîtrisable et
imprévisible. Cette opposition dans les termes du débat semble donc confirmer notr
hypothèse. La preuve en est que, alors que les promoteurs de la transgenèse végétale
dédramatisent la situation en rappelant qu’il est tout à fait possible de se passer de cette
technologie, au contraire les détracteurs les plus critiques, mettent l’accent sur l’absence de
considération du problème et la caducité de la technologie. Il apparaît alors clairement que
celle-ci manifeste pour eux un principe que nous considérons comme l’exact opposé de
l’équivalence en substance, celui de la « différence absolue ». Aussi, on peut se demander si
leur critique porte sur le risque de transfert en lui-même, ou si ce sont les PGM en tant que
tels qui sont visés. Ce faisant, les experts font des PGM des sources de risque
exceptionnelles. Les défenseurs de la transgenèse végétale, au contraire, cherchent à
résoudre le problème par le biais de solutions technologiques ; c’est ainsi, par exemple que
les bio-ingénieurs de Novartis ont trouvé une solution qui consiste à découper le gène bla
TEM1 avant la transformation du tissu végétal à l’aide d’un enzyme de restriction. De
nombreuses solutions existent et vont être progressivement développées pour sélectionner
les gènes d’intérêt et cette technique permettra de remplacer les procédés utilisés dans la
première génération de PGM. Aussi, contrairement à ce que l’on peut parfois entendre, la

134
technologie précède la législation, puisque les industriels ont affiché leur décision de prendre
en main le problème sans attendre que s’installe la controverse.
L’absence de consensus a donc pour origine une opposition théorique sur la nature
des plantes issues de la transgénèse végétale, qui donne lieu à des interprétations
divergentes de résultat identiques, puisque celles-ci se fondent sur des facteurs probables
(l’action de la pression de sélection) et non sur des faits avérés (la transmission automatique
du gène de résistance à la flore intestinale). Un principe comme celui de « l’équivalence en
substance » autorise la commercialisation des aliments génétiquement modifiés. Il sert à la
fois de référence à la production et à la recherche. Qui reconnaît ce principe a priori se
trouve en accord avec le système et tout en admettant la nécessité de réaliser les tests pour
démontrer l’innocuité, suppose implicitement que le recours à la transgenèse végétale peut
produire des organismes similaires aux organismes classiques, et se plie à un calcul risques
bénéfices. Qui réalise des expériences en vue de démontrer « l’équivalence en substance »,
pense qu’il est possible de gérer le facteur risque des PGM (risque de transfert, risque
allergénique...) comme il est possible de le gérer pour n’importe quelle autre espèce
d’organisme. L’expert n’exprimera son point de vue qu’au regard de ces variables, et
n’inférera nullement sur la nocivité des PGM en général. Dans le cas du transfert des gènes
de résistance aux antibiotiques, rien ne démontre la nécessité de ce transfert. En tout cas,
celui-ci n’est pas plus probable que pour les autres aliments qui ont pu contribuer au
développement de cette résistance, dans le cas de l’alimentation animale, par exemple.
Pourtant la présence du gène de résistance aux antibiotiques est devenue un argument
largement utilisé par les partisans anti-PGM pour démontrer la nocivité des biotechnologies
en général. Ce qui prouve clairement que ces experts posent de manière implicite une
hypothèse différente, celle de la « différence absolue ». Ce principe (qui n’est jamais posé
en clair) affirme que « quel que soit la PGM donnée, il est impossible d’établir une
comparaison avec un organisme classique ou de retrouver des critères qualitatifs
identiques. » Tout ceci ayant pour effet d’amplifier un débat dont chaque problème devient
l’occasion d’une tribune où l’enjeu principal est toujours, de manière plus ou moins avouée,
une prise de position politique.
On terminera sur ce thème en citant l’extrait d’une interview qu’a donnée Clauss
Hamann, Directeur du Jardin botanique de l'université de Berne et spécialiste des flux de
gènes, au journal la Recherche. S’exprimant sur le sujet, il affirme : « Alors là, c'est
proprement ridicule ! Comme l'a calculé récemment un chercheur français, le risque que la
résistance issue d'un gène marqueur introduit dans un maïs transgénique se propage est de
l'ordre de 10-18 : c'est moins probable que de gagner trois fois de suite le gros lot au Loto !

135
Or nous mangeons en moyenne par jour 1 à 5 millions de bactéries ayant développé une
résistance aux antibiotiques. A ce compte il faudrait interdire d'urgence l'emploi d'engrais
naturels. Il est littéralement infesté de bactéries résistantes ! On ne peut malgré tout exclure
qu'un gène présentant un risque quelconque s'insère dans la chaîne écologique. Rifkin dit
qu'une fois le gène lâché dans la nature, le mal est fait, il est trop tard pour agir. Mais ce
n'est pas vrai ! D'une part, tous les étudiants en génétique des populations savent qu'en
raison du processus d'introgression un gène qui s'échappe va finir par disparaître au bout
d'un certain nombre de générations. Sauf si le gène entraîne un avantage sélectif. Mais c'est
rare. D'autre part, on sait suivre le devenir d'un gène lâché par accident dans la
293
nature…. » Ces propos illustrent parfaitement la part de théorie qui se trouve impliquée
dans l’estimation des risques.
Tant que l’on reste dans le domaine de l’incertitude, le débat entre scientifiques finit
toujours par être arbitré par des arguments socio-économiques (calcul risques-bénéfices).
Certains scientifiques pensent cependant pouvoir dépasser le stade de l’éventualité pour
démontrer un danger avéré ; c’est le cas par exemple de Mae Wan Ho qui a affirmé que
l’existence dans la plupart des plantes transgéniques d’une séquence d’ADN, le promoteur
35S, provenant du virus de la mosaïque du choux fleur (‘CaMV, cauliflower mosaic virus’),
favoriserait la jonction (ou recombinaison) entre segments d’ADN d’origines différentes294 et
ce, à cause de l’existence d’un ‘point chaud’ (‘Hot spot’) qui le rendrait instable ce qui
favoriserait les risques de cancers. Ces résultats ont été sévèrement critiqués et ont
également provoqué la critique de John Hodgson qui a accusé la scientifique de
malhonnêteté intellectuelle dans un article du journal Nature (John Hodgson, Nature
Biotechnologie, 18, 13, 2000). On entre ici dans un autre type de controverse scientifique où
la réputation et la bonne foi des scientifiques se trouve en jeu. C’est ce que nous allons voir
avec l’affaire Pusztai.

3.1.3.3 L’affaire Pusztai


D’autres scientifiques n’ont pas hésité à publier des articles dans lesquels ils
dénoncent les risques dus à l’ingestion d’aliments contenant des PGM. On connaît, à cet
égard, les remous qu’a pu susciter l’affaire Pusztai, ce scientifique britannique dont les
expériences avaient pour but de remettre en cause l’impossibilité de transférer

293
Olivier Postel-Vinay, « Entretien avec Clauss Ammann : Les OGM entre Mensonges et Hystérie »,
La Recherche, 01/11/1999.
294
M.W. Ho et al. (1999) Microb. Ecol. Health Dis. 11, 194-197.

136
spontanément du matériel génétique. Dans un article issu du magazine la Recherche, A.
Chesson, et Philip James remarquent que « en Grande Bretagne, à la suite de l’étrange
affaire Pusztaï, le débat est désormais tellement biaisé que toute discussion cohérente
devient pratiquement impossible. Pour l’establishment, toute mise en cause de la sécurité
des aliments contenant des PGM est considérée comme une manipulation non scientifique
des faits relevant d’une ferveur quasi-religieuse visant à interdire toute manipulation
génétique. A l’inverse, tout discours sensé sur les possibilités et l’intérêt potentiel des
biotechnologies fait soupçonner son auteur d’être à la solde de Monsanto ou de quelques
autres firmes ou agences gouvernementales. »295 On remarquera que les journalistes de la
Recherche ont pris la décision de joindre à cette déclaration une photo du scientifique banni,
sous laquelle on trouve la légende suivante : « Arpad Pusztai est le scientifique britannique
qui a cru démontrer que les pommes de terre transgéniques étaient toxiques. » En mettant
cette légende en parallèle avec le commentaire de Chesson, on peut se demander si la
Recherche se situe du côté de « l’establishment », ou en tous cas, du côté des défenseurs
des PGM. Dans la partie adverse, on classera Gilles Eric Séralini pour qui l’affaire Pusztai
devient « l’effet Pusztai »296. Pour le membre de la CGB, également fondateur du Crii-GEN,
c’est parce qu’il a cherché à étudier de manière indirecte les risques de mutagenèse de
pomme de terre par insertion d’un transgène issu d’un « banal perce-neige aux propriétés
insecticides », qu’Arpad Pusztai est devenu la victime d’une vindicte menée par l’ensemble
de ses collègues. En fait, l’expérience de Pusztai consistait à expérimenter les effets des
pommes de terre génétiquement modifiées sur le système digestif de rats de laboratoire.
Toujours selon M. Séralini, à la suite d’une expérience qui aurait duré 110 jours, les
rongeurs auraient vu leur croissance, leur immunité et même leur cerveau perturbé, quant à
son auteur : « son travail n’est pas encore terminé que déjà les médias sortent l’information
du laboratoire » et « diabolisé, vilipendé pour ses propos alarmiste, jugés hâtifs puis
malhonnêtes, l’homme perd sont contrat de recherche et sa réputation scientifique. » On
peut imaginer l’effet que peut faire cette présentation sur le lecteur ingénu. Aussi, il semble
utile de revenir sur des faits qui ont joué un rôle important aussi bien dans le milieu des
experts qu’auprès du grand public.

295
Andrew Chesson, Philip James, « Les aliments avec OGM sont-ils en danger », dans La Recherche
327, Janvier 2000, p.27
296
Gilles-Eric Séralini, OGM, le vrai débat, coll. Dominos, Flamarion, p.95

137
A l’origine de l’affaire
Commissionné en 1995 par le bureau écossais de l’agriculture, de la pêche et de
l’environnement, le programme d’étude mené par les professeurs Ewan et Pusztai portait sur
3 années et avait pour but de mettre en place des méthodes crédibles et utilisables par les
autorités légales et compétentes pour l’estimation et l’identification des incidences possibles
dues à l’ingestion d’aliments génétiquement modifiés sur la santé des animaux ou des
hommes. Dévoilés au grand public par le scientifique en personne en août 1998 lors d’un
passage à l’émission World in Action de la chaîne ITV et publiés sur le Web par le Rowett
Institute en février 1999, les résultats « catastrophistes » des expériences font la une de
l’actualité avant même d’avoir été publiés dans une revue scientifique de grand standing et
avant même que les expériences n’aient pu être définitivement achevée ; l’officialisation de
l’expérience de Pusztai n’a pu avoir lieu que quelques mois plus tard, à la suite d’une
publication dans The Lancet, le 16 Octobre 1999. Entre temps, ces résultats ont déjà subi de
nombreuses péripéties et ont été largement contestés par le milieu scientifique.
Rentrer dans la complexité de l’affaire Pusztai mène dans les méandres d’un débat
sans fin, où se mêlent scandales et arguments scientifiques, sachant qu’il n’est pas toujours
évident de séparer les deux. Aussi, à ce stade du travail, nous aimerions, autant que
possible, concentrer notre étude sur la problématique scientifique. Or comme on le
constatera, il s’agit ici, non pas comme dans le cas du transfert des gènes de résistance aux
antibiotiques ou des risques d’allergie, d’une divergence d’opinion par rapport à l’estimation
du risque, mais de la contestation radicale d’un protocole d’expérimentation et de ses
résultats ainsi qu’une remise en cause radicale de l’autorité d’un expert. La démonstration
d’un scientifique de renom est remise en cause dans son intégralité : et ce, aussi bien dans
son principe (absence de véritable hypothèse de départ), dans son déroulement (recours à
des procédés inadaptés, ou mauvaise utilisation de ces procédés), que dans ses résultats
(interprétation incomplète, voire fallacieuse des données recueillies). On s’appuiera ici sur 3
documents : la publication des travaux de Ewen et Pusztai297 par la revue The Lancet,
quelques-uns des textes publiés par le même magazine, la réponse de Pusztai298 et le
rapport émis par la commission de relecture anonyme nommée par l’Académie des sciences

297
Stanley W. B. Ewen & Arpad Pusztaï, « Effects of diets containing genetically modified potages
expressing Galanthus nivalis lectin on rat small intestine », The Lancet, Volume 354, N° 9187, 16 Oct
1999, p.1353.
298
Brian Fenton, Kiri Stanley, Steven Fenton, Caroline Bolton-Smith, « GM food debate », The Lancet ,
Volume 354, N° 9191, p.1725.

138
britannique299, rapport qui s’appuie, non pas, sur le texte publié par The Lancet , mais sur la
publication initiale sur Internet.

L’expérience
Sans la reprendre dans son intégralité, nous aimerions mettre au jour ici les articulations
principales de l’expérience de courte durée telle qu’elle a pu être publiée par The Lancet.
Une première étude a porté sur les fragments du système digestif de 3 groupes de rats
nourris pendant 10 jours avec 3 alimentations respectives :

- Pommes de terre génétiquement modifiées avec le gène exprimant la lectine


“ Galanthus nivalis agglutinin ” (GNA) selon le promoteur CaMV35s issu d’une variété
de perce-neige, cette modification génétique ayant pour but d’accroître la résistance
des plantes aux pestes des pucerons (aphids) et aux nématodes.
- Des pommes de terre, non génétiquement modifiées additionnées d’une solution
chimique de GNA.
- Et, enfin des pommes de terre non génétiquement modifiées

Les chercheurs ont retiré des échantillons histologiques de l’estomac, du jéjunum, de l’ileum,
du caecum et du colon, 10 jours après le début de l’alimentation ; ils ont mesuré l’épaisseur
des muqueuses de l’estomac et la longueur de la crypte par analyse vidéo ; ils ont compté
les lymphocytes intra épithéliaux dans 8 villosités du jéjunum de 6 rats nourris avec des
pommes de terre génétiquement modifiées et des pommes de terre non modifiées300. Les
auteurs affirment avoir observé que la présence de la protéine ‘GNA’ dans l’alimentation (que
celle-ci soit issue de PGM ou de pommes de terre additionnée) se remarque par une plus
grande épaisseur des muqueuses de l’estomac, épaisseur significative comparativement à la
taille de celles dont les animaux ont reçu une alimentation classique. De même, ils ont pu
constater une augmentation de la longueur de la crypte des animaux qui avaient été nourris
avec des pommes de terre génétiquement modifiées crues. Les muqueuses caecales étaient
plus fines pour les pommes de terre génétiquement modifiées cuites. Enfin, on aurait

299
Mél de Rebecca Bowden , senior manager from the Royal Society to Arpad Pusztai, sur
www.freenetpages.co.uk/hp/A.Pusztai/
300
« To assess potential damage, intraepithelial lymphocytes were counted in eight jejunal villi from
each of the six rats fed diets containing GNA-GM potatoes or parent potatoes, both raw and boiled. »
Stanley W. B. Ewen & Arpad Pusztaï, « Effects of diets containing genetically modified potages
expressing Galanthus nivalis lectin on rat small intestine », The Lancet, Ibid.

139
constaté une différence significative des lymphocytes intra épithéliaux des animaux nourris
avec des aliments génétiquement modifiés qu’ils soient crus ou cuits.
D’après Pusztai et Ewen, le développement de la grandeur du jéjunum est une
conséquence de la transformation subie par les pommes de terre génétiquement modifiées
avec le gène de GNA, puisque le jéjunum s’est transformé chez les rats qui les avaient
reçues en alimentation alors qu’aucun changement n’a pu être observé avec les pommes de
terre simplement additionnées de la solution de GNA dont la quantité était 1000 fois plus
élevée. Ils émettent alors l’hypothèse que cette prolifération inattendue est causée soit par
l’expression d’autres gènes de la construction, soit par une sorte ‘d’effet de positionnement’
causé par l’insertion du GNA dans le génome de la pomme de terre301. Ils suggèrent aussi
que la décroissance de l’épaisseur des muqueuses du cæcum est due à l’absorption de
pommes de terre génétiquement modifiées, puisque l’alimentation à base de pommes de
terre parentes n’a pas eu d’effet particulier. Par contre on a pu repérer que les pommes de
terre additionnées de GNA ont eu pour effet de raccourcir la longueur de la crypte ce qui n’a
pas pu être observé dans le cas des plantes génétiquement modifiées.
La conclusion de Pusztai est donc que l’effet stimulateur des pommes de terre
génétiquement modifiées sur l’estomac est principalement dû à l’expression du transgène
dans la plante : “ In conclusion, the stimulatory effect of GNA-GM potages on the stomach
was mainly due to the expression of the GNA transgen in the potato ” Par contre les effets
de prolifération des pommes de terre génétiquement modifiées crues sur le jéjunum et
d’anti-prolifération des pommes de terre génétiquement modifiées cuites sur le caecum ne
seront que partiellement attribués à l’expression du gène302.
Ewen et Pusztai formulent alors 3 hypothèses : une fois lié (‘ bound ‘), le GNA est
assimilé par ‘endocytose’ (“ Once bound GNA is internalized by endocytosis ”). D’autres
composants de la construction génétique ou les expressions de ces produits peuvent aussi
avoir pénétré et affecté les cellules mucosales des rats d’une manière similaire ; l’effet
promoteur de croissance induit par les pommes de terre génétiquement modifiées crues sur
le jéjunum, que l’on peut reconnaître comme une hyperplasie de la crypte est probablement
dû à un effet stimulateur direct ; aussi l’augmentation des lymphocytes T joue sans doute un

301
« We suggest that the promotion of jejunal growth was the result of transformation of potato with
the GNA gene, since the jejunum of rats was shown to be stimulated only by GM potages but not by
dietary GNA (table 1), in agreement with a previous study in which the dietary GNA concentration was
1000-fold higher than the one used in the study. Thus, we propose that the unexpected proliférative
effect was caused by either the expression of other genes of the construct, or by some form of
positionningeffect in the potato genome caused by GNA insertion. » Ibid.
302
« By contrast, the potent proliferative effect of raw GNA-GM potatoes on the jejunum, and the
antiproliferative effect of boiled transgenic potatoes on the caecum can be only partly attributed to
GNA gene expression. » Ibid.

140
rôle important dans l’élimination des anthérocytes endommagés. Ils affirment alors qu’ un
vecteur de plante utilisé de la même manière peut affecter la muqueuse du tractus gastro-
intestinal et exercer de puissants effets biologiques, pour d’autres plantes génétiquement
modifiées qui contiennent une construction similaire, particulièrement, celles qui contiennent
des lectines telles que, le soja ou les plantes exprimant des gènes ou des transgènes de
lectine. Cette dernière hypothèse, comme on peut le constater est une généralisation des
résultats de l’expérience. Les scientifiques sont donc persuadés d’avoir réussi à démontrer la
possibilité d’une forte nocivité des plantes génétiquement modifiées sur le transit intestinal et
ce, non du fait de la protéine qu’elles synthétisent, mais bien de la modification elle-même.
Ces affirmations ont donc suscité une levée de boucliers au sein du monde scientifique.

Les critiques des travaux de Pusztai et Ewen


Vu le nombre important des critiques qui ont été formulées sur les travaux de Pusztai et
Ewen, on ne citera ici que les plus représentatives en les regroupant par objet. On
distinguera celles formulées par les experts anonymes de la Royal Society qui se fondent sur
les résultats mis en ligne par Pusztai sur le Web avant qu’ils n’aient été publiés303 et les
critiques qui font suite au débat lancé par le journal scientifique The Lancet.

Méthodologie inadéquate
Tout d’abord Pusztai et Ewen auraient commis des erreurs dans leur méthode d’analyse (en
utilisant, par exemple du formol (‘formalin fixed’), substance connue pour ses effets
rétrécissants son effet de ‘distorsion et de fixation’), il se peut selon Alan Mowat304, que ces
erreurs aient été à l’origine de nombreuses imprécisions.
Un autre critique suppose que les deux scientifiques n’ont pas employé la bonne
méthode pour compter les lymphocytes intra épithéliaux et n’ont, par conséquent, pas

303
Les reproches du groupe d’experts nommés par l’Académie des sciences britanniques, ont été
formulées respectivement par 6 spécialistes anonymes qui fondent leurs propos sur une copie du
travail effectué : “ in fact as we made clear in our report, we had access to a range of sources
informations which included a copy of our proposal ” Bateson qui se fait ici porte parole des
académiciens, accusés par Pusztai de ne pas avoir eu une version intégrale des expériences lorsqu’ils
ont procédés à leur rapport, affirme que des informations supplémentaires ont été demandées, qui
n’ont jamais été communiquées. Le rapport a donc été constitué sur les éléments rendus disponibles
par Pusztai, aussi ils resteront anonymes selon la coutume du « peer reviewing », de cet anonymat
dépend la liberté de commentaire et une volonté de ne parler que de science : « Following standard
practice of peer review, these referees will remain anonymous. The working group was careful to
choose referees with relevant expertise and with no vested interest. The referees had no previous
involvement that might be regarded as potentially distorting their judgment, and had not commented
publicly on the research. The anonymity of such referees is preserved so that they may remain free to
make a frank and honest judgment based solely on the quality of the research. » P G. Bateson, in,The
Lancet, Volume 354, Number 9187, 16 October 1999
304
Alan Mowat, The Lancet, Volume 354, N° 9191, p.1353

141
démontré le lien causal entre leur nombre croissant et la présence renforcée de lectine dans
l’alimentation. Le changement de LIE tel qu’il a été répertorié n’est donc pas significatif ici ;
l’expert suppose que la faible dose de protéines présentes dans l’alimentation pourrait avoir
été à l’origine de la déviation constatée par rapport à la norme, mais non pas d’un si gros
changement. Il est donc possible qu’une telle alimentation ait pu rendre les rats plus
susceptibles à une infection intestinale connue pour causer le genre de changement dans les
lymphocytes, tel qu’il a été remarqué ici. L’hypothèse de Pusztai ne peut donc pas être
appuyée par les données, “ l’hyperplasie ” est une activité mitotique qui n’a pas été mesurée
(“ The speculation that the lectin caused jejunal crypt hyperplasia via a direct stimulatory
effect on crypt cells cannot be substantiated by the data. Hyperplasia implies increased
mitotic activity, which was not measured. ”)
Anthony J.Fitzgerald, R.A. Goodlad et Nicolas A. Wright sont encore plus catégoriques
et suggèrent que Ewen et Pusztai parlent d’un effet prolifération des cellules sur des
lymphocytes alors qu’ils n’ont pas mesuré celui-ci, mais bien plutôt, la profondeur de la
crypte. Il serait donc nécessaire de changer de méthode pour établir un pourcentage de
cellules épithéliales représentatives (‘for definitive conclusions, we need measurement
related to the rate of crypt or gland cell product.’305 )
Dans le rapport de l’académie des sciences britanniques, le 6èmeexpert306, un
spécialiste en immunologie, rappelle que le phénomène de division des lymphocytes est une
réaction qui peut être stimulée in vitro. Aussi des expériences menées, il y a 30 ans déjà, ont
montré que la division des lymphocytes peut être mesurée par 1 technique standard in vitro.
Après avoir passé 3 expériences en revue (D214, D242, D237), il affirme que Pusztai et
Ewen n’ont pu mesurer d’autres effets que celui des pommes de terre cuites seules ( « In
other words, no additional effect of transgenic potatoes was detected over and above that of
the cooked potatoes alone. ») Pourtant l’interprétation de ces résultats reste problématique
pour plusieurs rasions. Aucune expérience n’a été dupliquée, des variations considérables
apparaissent entre les animaux au point que des doutes surgissent concernant le contrôle
technique des données : au pire l’interprétation de ces préliminaires a été alarmiste. Cet
académicien n’aurait donc pas recommandé la publication des résultats. Il faudrait
reconstituer une expérience pour clarifier les données avec des contrôles plus strictes.

305
Anthony J Fitzgerald, Robert A Goodlad, Nicolas A Wright, The Lancet.,p.1354.
306
Mél de Rebecca Bowden , senior manager from the Royal Society to Arpad Pusztai, sur
www.freenetpages.co.uk/hp/A.Pusztai/ , p.13.

142
Choix d’une alimentation inadaptée
Ce reproche est essentiellement formulé par les experts anonymes de la Royal Society. Le
premier des 6 relecteurs (reviewer) est un physiologiste spécialiste de nutrition. Sa principale
critique porte sur le choix de l’alimentation à base de pommes de terre : « Potatoes are very
inadequate diet for rats »307. Selon lui, le supplément de protéine ingéré est largement
insuffisant. Aussi, Pusztai n’ayant fait aucune comparaison avec des rats qui auraient reçu
une alimentation classique, il est impossible de dire ce qui est normal, ou ne l’est pas. Il ne
semble, en outre, pas nécessaire de poursuivre les expériences menées au Rowet Institute ;
il suggère par contre qu’étant donné le fait que la plupart des PGM sont des plantes, on
pourrait tenter le même type d’expérience sur un rongeur (par exemple un lapin). D’autre
part, il serait judicieux de se renseigner si des expériences similaires ont eu lieu sur l’homme
en Europe, ce qui lui semble ne pas avoir été fait par Pusztai308.
L’expert n°3, un physiologiste spécialiste de nutrition, trouve qu’il est étrange d’avoir
utilisé des pommes de terre crues qui sont connues pour être difficilement digérées par les
rats : « another confounding factor is the use of raw potato, well known to be poorly
tolerated by rats. I discount all attemted comparisons based on raw potato diets. » Une fois
de plus, le choix de l’alimentation se trouve au coeur du problème : celle-ci contenait
beaucoup moins de protéines qu’une alimentation traditionnelle. Par conséquent, les
données ne sont pas interprétables.
Le 4ème relecteur est un expert en essais (trials) statistiques et cliniques. Il constate
l’existence d’un point de désaccord portant sur l’équivalence protéinique de l’alimentation
entre le comité du Rowett Institute et le professeur Pusztai.

Confusion, absence de renseignements, absence d’hypothèse de départ, généralisation


incorrecte.
On comprend que experts de la Royal Society dénoncent l’aspect incomplet de l’expérience
de Pusztai et Ewen du fait du document sur lequel ils se basent, ils ne sont pourtant pas les
seuls à formuler ce reproche. Dans le débat engagé par The Lancet, Alan Mowat affirme que
Pusztai n’a fourni ni courbe temporelle des changements, ni paramètre de la pathologie du
“ villus ”. En l’absence de ces données, on ne peut savoir si les changements dans la
crypte sont dus à des effets de la lectine ou à des effets secondaires des dommage causés

307
Ibid, p. 1.
308
« One further issue is that nowhere in the paper I have received can I find any references to
research in other european countries on GM foods for human consumption. If such research exists I
suggest that reference be made to it, and if not, this might be mentioned. » Rebecca Bowden, Ibid.,
p.2.

143
au villus. Les interactions entre tous ces éléments étant mal connues, il semblerait essentiel
309
de développer les études dans ce sens.
Peter Lachman, lui, refuse d’une manière radicale les expériences de Pusztai et Ewen
pour 5 raisons : Il n’a pas compté les lymphocytes du groupe de rats qui avaient été nourris
avec des pommes de terre additionnées de GNA et ne justifie nullement cette omission.
Aucune donnée n’est fournie concernant des rats de laboratoire qui auraient reçu une
alimentation normale. Aucun essai n’a été fourni sur échantillon aveugle. Pusztai et Ewen
n’ont pas démontré l’existence d’une pathologie liée à une légère modification de l’épaisseur
des muqueuses. Les données statistiques ont besoin d’être comparées en faisant une
expérience sur un autre groupe de rats.
Dans la revue de la Royal Society, le deuxième expert, un généticien des populations
précise d’emblée que les résultats obtenus dans cette expérience ne peuvent être
généralisés ni pour l’alimentation humaine, ni pour les PGM310. D’autant plus que selon lui,
cette expérience ne met au jour aucune évidence d’effet du GNA-GM sur les organes ou
l’immunologie, au plus des différences significatives qui nécessitent une plus ample
considération. L’expert affirme que les facteurs qui sont à l’origine des différences observées
n’ont pas pu être clairement dissociées : « It is not possible to tell wether the effects, if any ,
of the modification on growth and other traits of the rats are due to the presence of GNA or
other factor, and wether the transgenic process was itself in any way involved.
Fundamentally the experiment is rather simplistic in that major effects are confounded. »311.
Afin de bien distinguer les causes il serait nécessaire de recommencer l’expérience avec des
pommes de terre transformées seulement par l’utilisation d’un promoteur (ici, le CaMV35s)
connecté à un gène non fonctionnel pour être vraiment assuré du fait que l’insertion se
trouve à l’origine du changement et non la production de nouvelles protéines. On ajoutera à
cela qu’aucune information n’a été formulée concernant la race des rats utilisés et qu’il n’y a
pas non plus d’hypothèse de départ, ce qui rend plus difficile d’établir une corrélation entre
les tests : « under the null hypothesis, the probability of a significant result (assuming the
correct analysis was used) is 5%, and the expected number significant in n tests is
0,05n. »312
Le troisième expert enfonce le clou d’une formule lapidaire en affirmant que cette
expérience est impossible à vérifier étant donné le manque d’informations et donne

309
Alan Mowat, The Lancet, Volume 354, N° 9191, p.1353.
310
« General inferences can not be drawn about genetically modified foods, neither that they are
harmful, nor that they are not. », Mél de Rebecca Bowden, senior manager from the Royal Society to
Arpad Pusztai, sur www.freenetpages.co.uk/hp/A.Pusztai/
311
Ibid., p.3.
312
Ibid., p.4.

144
l’impression d’avoir été mal conçue (“ a poor experimental design ”), tellement elle donne
lieu à une grande confusion dans les résultats.
Le 5ème enfin, affirme que ces résultats inhabituels ne correspondent à aucun schéma
interprétable : « It is not possible to say wether the unusual results in these experiments
were simply the result of chance, due to limitations in the experimental design, a
consequence of an effect of the material under test, or a combination of all tree. »”313
L’auteur admet comme une évidence que ce type de matériel produit des effets, aussi, les
études devraient être approfondies pour que l’on tente de reproduire ce phénomène.

En résumé
A ce stade de la révision, les académiciens formulent alors un résumé de l’ensemble des
critiques. La sentence est irrévocable : 1) Absence totale d’hypothèse particulière (opposée à
général), 2) Un trop petit nombre d’animaux testés, 3) Un but expérimental confus, 4) Une
totale incertitude concernant le concept d’équivalence en substance, 5) Une confusion due à
des différences alimentaires, 6) Des mesures probablement faussées, 7) Des techniques
statistiques apparemment impropres, 8) Un manque de consistance à l’intérieur et au sein
des expériences. La conclusion étant que “ with hindsight, Professor Pusztai attempted to do
314
too much with the ressources at his disposal. ”
La conclusion générale de l’Académie des Sciences britannique est que « Pusztai’s
work provides no evidence of harmful effects of added lectins or of genetically modified
potatoes. At the same time, it would be of the greatest importance to avoid the error made
by others over BSE – that no evidence of effect is the same as evidence of no effects. »315
Les travaux du professeur Pusztai, par conséquent, ne permettent ni de démontrer, ni de
supposer un effet néfaste de la part des PGM. Il serait tout à fait inutile de vouloir
généraliser une démonstration qui ne se fonde sur aucune donnée crédible. Il est de bon ton
cependant de conserver une certaine prudence et de ne pas recommencer les mêmes
erreurs que pour la vache folle. On a pu constater qu’il était de la toute première importance
pour les académiciens, non seulement de faire comprendre l’aspect erroné des
raisonnements de Ewen et Pusztai, mais surtout l’impossibilité d’en généraliser les résultats.

313
« Il est impossible de dire si les résultats dans ces expériences étaient simplement dus à la chance,
une limite du but expérimental, une conséquence du matériel testé, ou une combinaison de ces trois
facteurs. » Mél de Rebecca Bowden, Ibid., p.9.
314
« Rétrospectivement, le professeur Pusztai a tenté de faire trop avec les ressources qui étaient à sa
disposition », Ibid, p.11.
315
Ibid., p.11 « Le travail de Pusztai ne démontre aucune évidence d’effets néfastes de lectine
ajoutée ou de pomme de terre génétiquement modifiée. Aussi, il est de la plus grande importance
d’éviter l’erreur qui a été accomplie par d’autres pour la maladie de la vache folle, à savoir qu’aucune
preuve d’effet est la même chose qu’une preuve de pas d’effet. »

145
On notera au passage une remarque intéressante du 5ème commentateur, un nutritionniste,
qui, sans démonter les procédés expérimentaux de l’expérience en question, insiste surtout
sur le fait qu’il n’est en aucun cas possible de généraliser ces résultats pour la bonne et
simple raison que même s’il est nécessaire d’élaborer un processus de vérification des
produits alimentaires et de leurs dérivés, on ne pourra cependant jamais obtenir un examen
aussi fiable que pour les médicaments. Dans ce cas en effet, il est impératif de prendre en
compte la possibilité d’une réponse variable parmi les individus (« depending upon their
physiological state, lifestyle, and the rest of the diet. »)

La réponse de Pusztai
Comment, après toutes ces salves, encore accorder du crédit à l’expérience de Pusztai et
Ewen. On sait que le scientifique a été démis de ces fonctions. Pourtant, loin d’être revenu
sur la consistance de ses propos, il s’est permis de répondre une première fois à l’institution
britannique316 en commençant tout d’abord par se justifier. En effet, selon lui, le but de
l’expérience a déjà été présenté en 1995 au SOAEFD (Scottish Office Agriculture,
Environment, Fisheries Department), le bureau écossais de l’agriculture et a pu être revu
dans les moindres détails par des experts référés du BBSRC (Biotechnology and Biological
Sciences Research Council) avant que le contrat ne soit attribué à son équipe. Il n’admet
pas, par conséquent, que les experts nommés par l’Académie des sciences affirment que le
travail du Rowett est imparfait dans les buts qui ont été fixés et dans la manière dont cela a
pu être réalisé. Surtout que les experts nommés n’ont pas reçu de copie de l’expérience
originale. Pusztai se plaint alors de la manière de procéder de l’Académie ; il affirme avoir
proposé des informations supplémentaires ainsi que son aide pour collaborer avec les
relecteurs, mais à son plus grand regret, dit avoir été débouté (“ Unfortunately, the RS’s
decision was that my role only was to provide my data for the working group and they will
then with the help of six unnamed referees draw up the RS Final Report. ”)
A la suite de ces remarques préliminaires, Pusztai se demande comment il a été
possible aux 6 experts de produire un rapport puisqu’ils n’avaient aucune données
convenables (« It is not clear to me how they arrived to their damning conclusions to be able
to state with such conviction that any differences between rats fed GM and non-GM potatoes
“ were uninterpretable because of the technical limitations of the experiments and the
incorrect use of the statistical tests. ») A contrario, Pusztai soutient que 24 experts
internationaux ont affirmé que les résultats étaient d’une qualité suffisante pour
entreprendre des recherches complémentaires et eux, n’ont pas hésité à signer leurs

316
Reply to the Royal Society’s report, of 18 May 1999.

146
commentaires. Ces travaux qui participent à une entreprise de découverte (“ pionneering
study ”) et qui ont même été reconnus par certains membres de la Royal Society avaient
simplement pour objectif d’être une étude initiatrice d’un programme de recherche pour
tester les PGM. Aussi le scientifique insiste sur le fait qu’il n’a nullement cherché à
généraliser les données qu’il a obtenues à l’espèce humaine (« We have never inferred from
the results of the work with GM-potatoes that GM-foods were harmful to human beings.
Indeed, we never said that GM-potatoes were harmfull to anything but rats. ») ; ceci dit, il
précise que les pommes de terre qu’il a employées contiennent une modification génétique
identique à celle de nombreux aliments que l’on trouve actuellement sur le marché. Enfin,
concernant la publication sur Internet par le Rowett Institute des données, elle s’est faite
sans le consentement du scientifique et pour cette raison, il n’était plus possible de publier
l’expérience dans une revue de grand standing. A l’encontre des conclusions formulées par
les experts de la commission nommée par la Royal Society, Pusztai réitère ses affirmations :
“ In contrast to the conclusions in the RS Report which is based in most instances on poor
refeering and using inappropriate internal reports for their peer-reviewing, our data reliably
and convincingly demonstrate that the inclusion of GM-potatoes in the rat diet has a number
of harmful effects on growth, organ devlopment and immune response. ”317
Peu après la publication de ses expériences dans le journal The Lancet, l’auteur aura
l’occasion de répondre une fois de plus aux accusations dont il a fait l’objet, mais cette fois-ci
en détail : Pusztai affirme que les pommes de terre étaient isoprotéiques et isocaloriques,
information qui a été confirmée par le Rowett Institute (“ diets were isoproteic and
isocaloric ”). On ne peut affirmer que les animaux mourraient de faim puisqu’ils ont tous reçu
un complément protéique. La faim, d’autre part, réduit la taille de l’intestin et la longueur de
la crypte, or, c’est tout le contraire qui a pu être observé. La lectine de pomme de terre est
anti-mitogénique et donc son effet devrait être une diminution et non pas une prolifération
des cellules dans la crypte. Les effets de la lectine sont connus comme étant minimes donc
une différence dans les contenus, comme ce qui a pu être supposé, ne devrait pas donner
de tels écarts dans les résultats.
Contre « l’absence de consistance » des différences qui ont pu être observées,
Pusztai affirme que cette différence est bien au contraire primordiale. Il remarque en outre
que son étude ne portait pas sur la toxicologie des pommes de terre génétiquement
modifiées, mais sur les effets de la modification. Le nombre de rats (6 par essais) est
largement suffisant et correspond tout à fait aux critères expérimentaux les plus courants.
Pusztai acquiesce cependant sur le fait qu’il est nécessaire de distinguer entre une protéine

317
Ibid.

147
recombinante et la toxine produite par une plante génétiquement modifiée. Contrairement
aux compagnies de biotechnologie qui font confiance aux expériences comparatives qui se
font à partir des recombinants d’E.Coli, Pusztai, lui, a comparé le produit d’une PGM avec son
original non transformé. De nombreux traits n’ayant rien à avoir avec le transgène introduit
ont déjà pu être trouvés dans des plantes qui ont été mises en vente sur le marché. Le
scientifique cite les exemples du soja génétiquement modifié pour résister au glyphosate,
dans lequel on a découvert une production d’un inhibiteur (la trypsine), qui plus est
allergène, 28% supérieure à la moyenne. Ou encore du soja génétiquement modifié qui
produisait moins d’œstrogènes. On ne peut pas non plus reprocher au fixatif qui a été
employé d’être à l’origine des “ longueurs ” de la crypte qui ont pu être mesurées.
Répondant à P. Lachman qui l’accusait de ne pas avoir énoncé clairement son hypothèse de
départ, Pusztai réitère plus clairement celle-ci : « On a pensé que la comparaison des
paramètres histologiques de l’intestin des rats nourris avec des pommes de terre
génétiquement modifiées ou non génétiquement modifiées est suffisante pour donner une
indication de l’impact nutritionnelle et physiologique que peut avoir l’insertion d’un gène sur
l’intestin des mammifères. » Enfin concernant les remarques qui insistent sur l’incomplétude
de l’expérience, Pusztai ironise sur le fait qu’il n’attend qu’un financement pour continuer.

Discussion
Comme on peut le constater, cette controverse se distingue de celles que l’on a vues
précédemment (risque d’allergie, risque de transfert d’un gène de résistance aux
antibiotiques). En effet, ici, le désaccord ne porte pas seulement sur l’interprétation de la
probabilité des risques ; ce que les critiques remettent en cause ici, c’est l’expérience même
de Pusztai ainsi que ses résultats. Qu’il s’agisse des experts qui se sont exprimés dans The
Lancet, ou de ceux qui ont travaillé sur le rapport anonyme de la Royal Society, ce qui est
reproché à l’expérience de Pusztai et Ewen, c’est l’emploi de méthodologies inadéquates, le
choix d’une alimentation inadaptée pour les rats, l’absence d’une hypothèse de départ, une
certaine confusion dans ses interprétations et enfin, une généralisation incorrecte. Autrement
dit, on ôte toute scientificité aux travaux de Pusztai. Une prise de position très ferme donc
de la part des représentants de la science officielle qui s’est concrétisée quelques temps
après, par la destitution de Pusztai de ses fonctions. Le scientifique, quant à lui, s’est
défendu en dénonçant la position d’autorité de la Royal Society ; il lui a opposé celle des
scientifiques qui ont cautionné l’expérience, au niveau mondial et a rappelé que celle-ci
s’inscrivait dans un programme de recherche conventionné. Concernant les critiques de
l’expérience en elle-même, on voit que Pusztai les réfute les unes après les autres, après

148
avoir tenté d’en minimiser l’impact en rappelant qu’elles se fondaient sur un document
incomplet.
D’une part comme de l’autre, les protagonistes de la controverse s’accusent d’être de
mauvaise foi. Il semble difficile de voir, dans ce cas, où se trouve la « vérité ». Un
scientifique affirme avoir démontré le risque avéré des PGM ; aussi, il a annoncé ces
résultats sans respecter les coutumes d’usage de la relecture par les pairs. Pour cela, il s’est
fait sermonner par l’institution scientifique d’une manière que l’on peut trouver brûtale et
maladroite, certes, mais on ne doit pas oublier, cependant, qu’il est lui-même à l’origine de
cette situation après avoir provoqué un scandale en communicant aux médias des résultats
approximatifs et suivis d’une généralisation infondée. Il y a donc une différence avec les
controverses précédemment étudiée. Il s’agit bien moins d’une controverse que d’une
polémique. En effet, ce qui semble en jeu, c’est l’honnêteté et l’intégrité des acteurs en
présence. C’est ainsi que à la suite de la revue effectuée par l’Académie des sciences
britannique, un débat a eu lieu dans les médias, faisant la une des journaux les plus
populaires et obligeant la “ Royal society ” à se justifier pour avoir rejeté la publication par
The Lancet des travaux de Pusztai. En effet, l’Académie Royale a fondé son rapport daté de
mai 1999 sur des résultats parus sur le Web en février 1999 et dont Pusztai avait évoqué
l’existence lors d’un passage en août 1998 à l’émission World in Action de la chaîne ITV -
émission au cours de laquelle il avait réussi à provoquer un scandale en affirmant « nous
sommes tous des cobayes ». L’officialisation de l’expérience de Pusztai a eu lieu à la suite
d’une publication dans The Lancet, le 16 Octobre 1999, ce qui a fait dire au président de
l’institution britannique, qu’il n’aurait, personnellement jamais publié ces pages318 ; car, tout
comme les documents sur lesquels l’Académie a pu fonder ses critiques, l’article publié dans
le Lancet est trompeur. Réduite à pousser encore plus loin la nécessité des critiques
formulées à l’égard de Pusztai, la Royal Society devra se justifier en rappelant le rôle qu’elle
joue depuis sa fondation afin de répondre à une couverture du Gardian qui a dénoncé son
attitude à l’égard du directeur de The Lancet (« Pro-GM food scientist threatened editor ») :
« The Royal society does not have a ‘rebuttal unit’, and its aim is in no way to mould
scientific and public opinion with a pro-biotech line. »319 Les prises de positions contre la

318
« The president of the Royal Society would not have published this paper by Professor Stanley
Ewen and Dr Arpad Pusztai since it confirms the Society’s original judgement that the experiments on
which this paper is based were flawed. », in « Royal Society rejects latest claims in The Lancet on GM
potatoes », 14 oct. 1999, http://www.royalsoc.ac.uk
319
« La Royal Society n’a pas de comité de censure et son but n’est en aucun cas de mouler l’opinion
scientifique et publique selon un modèle pro-biotech », « The Royal Society and GMOs », 01
November 1999, http://www.royalsoc.ac.uk

149
publication de l’article du niveau du Lancet avaient bien plus pour objectif la volonté de
critiquer l’officialisation de résultats trompeurs320.
Dans ce qu’il convient d’appeler l’affaire Pusztai, on constate qu’un scientifique
affirme avoir à ses dispositions les preuves de ce que nous appelons la différence absolue
des PGM (elles seraient nocives pour les rats alors que leur équivalent classique serait sans
effet) ; aussi, cette assertion a été à l’origine d’une véritable levée de boucliers des
représentants de la science orthodoxe. On constate alors que ce qui se trouvait en jeu,
c’était bien évidemment la procédure d’officialisation de la vérité scientifique, mais aussi, son
contenu même. Bien évidemment, s’il ne s’agit pas ici uniquement de « vérité scientifique »,
on s’aperçoit que la même ligne de séparation continue d’exister entre les défenseurs du
principe d’équivalence en substance et ceux de la « différence absolue ». Or plus cette
dernière tend à passer pour une vérité, plus elle démontre l’aspect politique du débat qu’elle
suscite. Doit-on, par conséquent, faire de Pusztai une victime du système qui aurait été
injustement déboutée, à la suite d’un complot institutionnel ? A bien regarder, il semble que
Pusztai soit le premier responsable de la situation ; il a enfreint le protocole de divulgation de
l’information scientifique. Avait-il des raisons de procéder ainsi et d’aller provoquer un
scandale à la télévision britannique avant toute relecture de ses expériences par un comité
d’experts ? Une institution britannique aussi importante que la Royal Society, quant à elle, se
serait-elle amusée à cacher sans fondement la vérité au public, après un épisode tourmenté
tel que celui de la crise de la BSE ? Pourquoi, enfin, le cas d’Arpad Pusztai est-il resté isolé et
pourquoi sa « découverte » n’a-t-elle jamais fait l’objet d’une vérification ? Lorsqu’on connaît
le nombre important des études comparatives menées sur l’alimentation animale321, on peut
s’étonner qu’aucune autre révélation de ce genre n’ait fait la une de l’actualité. Toute ces
remarques démontrent, selon nous, l’enjeu considérable que représente la démonstration du
principe d’équivalence en substance des PGM, aussi bien pour les experts que pour les non-
experts. Ici, c’est parce que ce principe se trouvait directement en question (il s’agissait de
l’existence d’un risque avéré et non pas potentiel), que les résultats d’une expérience non
vérifiée et, qui plus est, inachevée, ont fait la une des médias. Sinon, pourquoi un risque qui
n’a pas fait l’objet d’une démonstration, devrait-il recevoir un tel crédit ? Nous pensons que

320
« The society’s objection to the publication of the Ewen & Pusztai paper in The Lancet on 16
October was that the paper stilll contained speculative conclusions that were not substantiated by the
experimental data presented. » Ibid.
321
Un recensement effectué en 2002 par l’association européenne Bio-Scope compte plus de 97
expériences comparatives effectuées sur plusieurs espèces animales (volailles, porcs, bovins, vaches
laitières et mouton) nourries avec des aliments transgéniques actuellement mis sur le marché, ces
études ayant pour objectif de vérifier l’absence de toxicité, et l’équivalence en substance ne semblent
pas s’être distinguées par la démonstration d’un risque quelconque. http://www.bio-scope.org/

150
l’interprétation qui fait de Pusztai une victime est simpliste. Il est vrai cependant, qu’on peut
préférer une attitude comme celle des institutions américaines dans le cadre de l’expérience
sur le papillon monarque. Comme on le verra plus loin, celles-ci, au lieu d’exclure le
chercheur qui s’est trouvé à l’origine de résultats controversés, l’ont inclu dans les recherches
qu’ils ont entreprises pour vérifier ses découvertes ; cette mesure prend une certaine valeur
par rapport à un public, a priori, déjà en perte de confiance à l’égard de l’autorité
scientifique. Toujours est-il que dans le cadre de l’affaire Pusztai, la politisation du débat a
été si forte qu’elle l’a emporté sur une tentative d’élucidation constructive d’une quelconque
vérité scientifique.

3.1.4 Conclusion sur l’équivalence en substance et les risques alimentaires


Que nous enseigne l’étude des controverses scientifiques sur les risques alimentaires
des PGM ? Qu’il s’agisse du risque d’allergie ou du risque de transfert d’un transgène
provoquant la résistance aux antibiotiques, on s’aperçoit que le désaccord entre les experts
porte essentiellement sur l’estimation des risques potentiels. Seule exception à la règle,
l’affaire Pusztai ; ici, le scientifique affirme avoir démontré l’existence d’un risque avéré. Or,
dans ce cas, comme on a pu le constater, l’expérience n’a pas reçu la validation des pairs, le
scientifique a été destitué de ses fonctions et, à notre connaissance, aucune étude
complémentaire n’a élucidé le problème soulevé par Pusztai. Tous ces exemples nous
permettent donc d’affirmer que les risques alimentaires suscités par les PGM, conservent un
caractère probable. En effet, dans le cas du risque d’allergie, la controverse s’articule autour
de la problématique qui consiste à disposer des moyens mis en oeuvre ou à disposition pour
pouvoir vérifier si le transgène est un allergène. Dans le cadre d’un transfert éventuel de
gènes de résistance aux antibiotiques à l’organisme ou au sol, le risque est conditionné à la
réalisation de plusieurs facteurs (transfert, stabilisation, sélection…). Le risque, en tant que
tel, est admis par tous. La controverse porte donc moins sur les risques que sur l’évaluation
et la gestion des risques.
En effet, alors que certains reconnaissent le risque, tout en l’acceptant et en
proposant une gestion que l’on peut dire constructive de celui-ci, d’autres l’exacerbent au
point de le traiter comme une particularité des PGM322. Ainsi on pourrait croire que, le risque
d’allergie qui est propre à tous les aliments devient une spécificité des PGM, de même pour

322
On constatera qu’associés au thème des PGM, des problèmes comme celui des aliments allergènes
ou l’apparition de bactéries résistantes aux antibiotiques prennent une nouvelle tournure et sont mis
en valeur et vice-versa.

151
le risque d’apparition de bactéries résistantes aux antibiotiques qui n’est pas un nouveau
problème.
Pour expliquer cette différence d’interprétation de la probabilité d’un risque, nous
supposons que les scientifiques n’appuient pas leurs analyses sur le même paradigme. Aussi,
en regardant les controverses au travers du principe d’équivalence en substance, il nous est
apparu que les experts faisaient une lecture différente de celui-ci. Ce principe qui a été établi
afin de donner un cadre juridico-scientifique à l’introduction des Plantes Génétiquement
Modifiées sur le marché admet, après vérification des dossiers déposés et si aucune
différence majeure n’a été constatée, que les nouveaux produits sont comparables aux
espèces parentes. Il est important d’insister sur le fait qu’il n’est pas une garantie
d’innocuité. Ce principe peut donc être interprété de différentes manières.
Alors que les experts pro-PGM considèrent chaque nouvelle plante comme étant
potentiellement équivalente en substance, et ne traîtent pas les risques potentiels des PGM
comme des particularités qui les distingueraient des autres plantes, mais cherchent plutôt
des solutions pour les détecter et les supprimer (détection et suppression des transgènes
allergènes, invention d’une technologie de substitution aux antibiotiques…), les experts anti-
PGM adoptent l’attitude opposée. On peut supposer alors que ces derniers posent a priori et
de manière implicite la différence absolue des PGM en ce sens que chaque risque potentiel
devient une particularité qui différencie les PGM de leur équivalent classique. Chaque risque
rencontré (par exemple le risque d’allergie, ou le risque de transfert) est considéré comme
un risque spécifique et par conséquent, différenciant, de la transgenèse végétale. A cela
s’ajoute que ce risque, du fait de sa spécificité, est considéré comme technologiquement
incontrôlable. Autrement dit, du fait de leur supposée «différence absolue », les PGM sont
une source de risque beaucoup plus importante que tout autre équivalent non-modifié. Pour
les experts pro-PGM, ces risques, au contraire, ne constituent pas des différences qui
démarquent les PGM au point que celles-ci soit sources de dangers inédits et incontrôlables.
Elles sont parfaitement gérables. En bref, la controverse a pour origine une différence entre
deux « conceptions ontologiques opposées» des PGM. C’est parce qu’ils se fondent sur un
paradigme différent, que les experts ne réussissent pas à tomber d’accord sur l’interprétation
d’informations identiques. D’où cette conséquence : l’estimation des risques alimentaires est
du fait de son aspect systématique, en partie idéologique. Faut-il en déduire pour autant
qu’elle est illusoire, car subordonnée à des intérêts divers et particuliers ? Nous ne le
pensons pas. Lorsque nous employons le terme d’idéologique, c’est plutôt dans le sens que
l’idée de modification du vivant renvoie, comme nous aurons l’occasion de le voir, à deux
philosophies du rapport technologie-nature. Aussi, dans le cadre des controverses

152
scientifiques c’est bien plus un débat sur cette nature qui est en jeu qu’une détermination de
la sécurité alimentaire ; ou plutôt c’est le premier qui influence la seconde. Aussi, si la
perception de la nature de l’être des PGM est source de controverse, nous allons voir
comment l’application de la technologie l’est également.

3.2. PGM et risques environnementaux : le principe de précaution en question


Comme on vient de le constater les plantes génétiquement modifiées suscitent bon
nombre d’interrogations en ce qui concerne les risques alimentaires et sanitaires, les craintes
ne sont pas moins fortes pour ce qui concerne l’environnement. Ce qui est sujet, une fois de
plus, à un grand nombre de discordes scientifiques et à une riche glose médiatique. En effet,
pour la majeure partie des environnementalistes, l’introduction de plantes génétiquement
modifiées parmi les autres cultures apparaît comme une catastrophe écologique, aussi, ils
n’hésitent pas à employer le terme de « pollution transgénique ». Ces derniers tentent de
démontrer la forte probabilité de transfert des transgènes entre cultures proches, voire
éloignées. On risquerait ainsi une hybridation avec les espèces proches. En outre, si l’on
continue à développer les plantations issues des biotechnologies, on risque d’appauvrir la
diversité des cultures. Un autre risque évoqué est celui de voir se développer des êtres
résistants parmi les populations cibles et la destruction de populations non-cibles. Enfin, une
dernière critique affirme l’effet nocif des plantes sur les sols. Les griefs anti-PGM rattachés à
des préoccupations écologiques s’attachent principalement à ces idées.
Alors que nous avons étudié les risques sanitaires des PGM au travers du principe
d’équivalence en substance, nous nous proposons désormais d’étudier les risques
environnementaux au travers du « principe de précaution » ; ainsi nous tenterons de
démontrer qu’au sein de la controverse, les experts font une lecture différente de ce
principe, de même qu’ils font une lecture différente du principe d’équivalence en substance.
C’est donc à partir des conceptions opposées et de l’emploi divergent de ce principe que l’on
tentera d’expliquer la possibilité d’avis scientifiques contraires sur un même sujet donné.

3.2.1 De la précaution en général.


Dans le débat qui oppose les experts, l’étude du principe de précaution est également
une clé qui nous permet de comprendre l’origine de la controverse. Alors que le principe
d’équivalence en substance s’applique aux plantes génétiquement modifiées une fois mises
sur le marché, le principe de précaution, lui, est un principe plus général qui s’applique à la

153
technique de la transgenèse végétale qui se trouve à l’origine de ces plantes. Or comme on
va le voir, à son tour, ce principe est sujet à deux lectures différentes, celle des pro et celle
des anti-PGM.

3.2.1.1 De la précaution comprise comme une forme de ‘prudence’


On pourrait penser que la ‘précaution’ est un principe qui a toujours fait partie du sens
commun. On peut lui trouver des racines grecques dans la ‘prudence aristotélicienne’323, cet
attribut dont devait forcément être muni l’homme politique de la cité afin d’être capable de
prendre des bonnes décisions et pouvoir connaître la vérité. On remarquera que la prudence
était considérée comme une vertu, dont pouvait être muni (ou démuni) tout un chacun. De
ce point de vue, on peut affirmer aussi que la prudence ne nécessite pas nécessairement de
contenu de connaissances préalables, mais est plutôt une attitude innée par rapport à un
objet extérieur et pas forcément connu dans son intégralité324. On trouvera un très bon
exemple de mise en application de cette attitude dans le rapport publié par le député Jean-
Yves le Déaut325 en juillet 1998 à la suite de la « Conférence citoyenne » qui a eu lieu en juin
1998 à l’Assemblée. Ce débat, on le rappellera, consistait à réunir pendant deux jours
consécutifs un échantillon représentatif d’une quinzaine de citoyens pour les faire dialoguer
avec les experts. Or les différentes remarques des acteurs sélectionnés pourraient servir à
illustrer le caractère quasi « inné » de ce que l’on nomme principe de précaution. Par
exemple, une des exigences soulevées réclamait que l’on tire mieux partie de l’évaluation en
milieu confiné avant de passer à l’expérimentation au champ. Ignorant tout à la base des
biotechnologies, ce “ panel ” de citoyens a, comme on a pu le constater, très vite assimilé les
problèmes que posaient l’introduction en plein champ des PGM. En effet, très vite, 2 camps
se sont formés entre ceux qui pensent qu’il est nécessaire de réaliser des expérimentations
pour juger de l’utilité des PGM, tout en ayant conscience qu’un milieu confiné ne suffit pas

323
Voir le débat de Salomon/Lecourt ; Jean-Jacques Salomon, Survivre à la science. Une certaine idée
du futur (Albin Michel, 1999)/ Dominique Lecourt, « L’étrange fortune du principe de précaution »
Futura-Sciences - Biologie et Génétique - 16/03/2003. Alors que J.J. Salomon défend l’idée selon
laquelle le principe de précaution serait une réactualisation de la prudence aristotélicienne, Dominique
Lecourt rejoint la critique que Bruno Latour fait de cette interprétation et démontre que l’on ne peut
pas réduire le principe de précaution à une nouvelle forme de prudence. http://www.futura-
sciences.com/decouvrir/d/dossier223-1.php
324
« Tout comme la prévention, la précaution est fille de la prudence, qui s’impose aux acteurs publics
et privés , dès lors que leur décision présente des risques potentiels ou avérés. La prudence implique
de réfléchir à la portée et aux conséquences de ses actes et de prendre des dispositions pour éviter
de causer des dommages à autrui. », Philippe Kourilsky, Geneviève Viney, Le principe de précaution,
rapport au Premier Ministre, La documentation française, Paris, 1999, p.12.
325
Rapport de l’OPECST à la suite du débat sur les ogm et les essais au champ, Christian Babusiaux,
Jean-Yves le Deaut, Didier Sicard, Jacques Testart, la documentation française.

154
pour se rendre réellement compte, et ceux qui pensent que « le champ n’est pas un
laboratoire mais un espace social et qu’une intrusion des expérimentations dans ce milieu
326
pose problème.» La conséquence qui sera tirée de ce dilemme étant que « les
expérimentateurs devraient donc limiter autant que faire se peut les incertitudes persistant
au moment du passage au champ » ; d’où la nécessité de réaliser des expériences en milieu
clos pour analyser les constructions génétiques préalablement à leur introduction dans le
milieu naturel : « Ce n’est que lorsque l’incertitude a été réduite à des conséquences
considérées comme mineures que le risque d’une dissémination et donc d’une dispersion des
gènes pourra être courue. »327 L’ensemble des citoyens se seraient donc mis d’accord pour
que les mesures de contrôle soient renforcées et pour que la CGB (commission du génie
biomoléculaire) renforce ses exigences auprès des pétitionnaires. Aussi, « dès lors que
l’expérimentation en champ induit nécessairement une dissémination vers les cultures
traditionnelles, des tests, qui ne sont aujourd’hui exigés qu’avant la mise-en culture à grande
328
échelle, devraient l’être dès avant de décider l’expérimentation au champ. »
Nous nous appuyons sur ces quelques remarques pour constater qu’une « attitude
prudente » semble couler de source chez le citoyen. On pourrait d’ailleurs se demander si cet
instinct n’est pas dû au fait qu’il est beaucoup moins familiarisé avec les plantes que ne le
sont les scientifiques et donc, a beaucoup plus de suspicion à l’égard d’une science dont il
ignore tout. Toujours est-il, qu’on trouve ici un très bon exemple d’un exercice de
« prudence spontanée » qui ressemble, a priori, au « principe de précaution ». Cependant,
réduire le principe de précaution au bon sens des citoyens serait peut-être aller un peu vite
en besogne. Or il est important de donner une définition précise. Une mode récente veut en
effet que l’on emploie ce principe à tous bouts de champ sans bien savoir ce qu’il recouvre.
L’un des premiers à avoir dénoncé cette tendance est Olivier Godard : dans une interview
trouvée en ligne sur le site de Solagral, une organisation écologiste française, l’économiste
spécialiste de la gestion des risques et directeur de recherche au CNRS, tout en réaffirmant
l’importance du principe de précaution, souligne que « ce principe est en passe de devenir
un slogan et le substitut d’un débat qui n’a pas eu lieu.»329 Il cite alors l’exemple de
l’embargo sur le bœuf britannique qui a été lancé par l’Etat avant d’avoir cherché à établir un
débat : « sans débat, il n’y a pas de maturation de l’opinion publique dans son
comportement vis-à-vis des risques collectifs. Ce qui donne prise à des phénomènes de
panique plus ou moins exploités politiquement. » Il développe alors la thèse – thèse que l’on

326
Ibid., p.27.
327
Ibid., p. 27.
328
Ibid., p.28.
329
www.solagral.fr

155
retrouve dans un ouvrage qu’il a écrit330 - selon laquelle il existe une « manière extrémiste »
d’utiliser le principe de précaution. Selon Godard, cette interprétation « absolutiste » du
principe de précaution (celle de Greenpeace, par exemple) se dévoile encore plus dans
« l’inversion de la charge de la preuve » qui oblige celui qui introduit une invention sur le
marché d’en prouver l’innocuité au lieu qu’avant, c’était au consommateur de prouver le
danger qu’il dénonçait. Avec cette interprétation du principe de précaution, ce serait donc à
ceux qui sont susceptibles d’introduire le risque de montrer qu’il n’existe pas. Pour Olivier
Godard, cette exigence du risque zéro révèle une attitude irrationnelle : les raisons qui font
qu’il est impossible de prouver la nocivité d’une innovation quelconque, font qu’il l’est tout
autant d’établir scientifiquement son innocuité. Commentant cette thèse, Catherine et
Raphaël Larrère dans un article du Courrier de l’environnement de l’INRA affirment que:
« l’inversion de la charge de la preuve dans l’interprétation que Godard impute à Greepeace
conduirait à une règle de l’abstention. Alignant le principe de précaution sur une éthique
jonassienne, elle reviendrait à bloquer toutes discussions sur les risques et favoriserait les
manipulations de l’opinion par les ‘prophètes de malheur’ » 331.
Après avoir supposé qu’il existe une forme spontanée du principe de précaution qui
est la ‘prudence’ et que ce principe est utilisé aujourd’hui de manière confuse dans un
nombre considérable de domaines, et parfois d’une manière abusive332, il est nécessaire de
revenir en détail sur la définition de ce principe en général et de la manière dont il peut être
appliqué dans ce cas particulier qui est la culture des PGM en plein champ.

3.2.1.2 Du principe de précaution au principe de responsabilité


Face au nombre croissant d’occurrences du “ principe de précaution ”, le gouvernement
Jospin a fait la demande au biologiste Philippe Kourilsky - professeur au Collège de France et
membre de l’Institut de France - et à la juriste Geneviève Viney - professeur à l’Université
Paris I - d’un rapport afin de clarifier la notion de ce principe. Paru le 15 Octobre 1999, celui-
ci comporte une centaine de pages ; il se compose d’une introduction conceptuelle et de
deux parties thématiques : la première partie présente le principe de précaution en situation,
on y trouve « 10 commandements de la précaution » et, en ce qui concerne notre sujet,
une mise en application du principe sur les PGM ; la seconde partie, elle, est consacrée à

330
Olivier Godard, Le Principe de précaution dans la conduite des affaires humaines , édition de la
Maison de la science de l’homme et INRA, 1997.
331
« Les OGM entre hostilité de principe et principe de précaution », Catherine Larrère et Raphaël
Larrère, Courrier de l’environnement n°43, mai 2001, sur www.inra.fr
332
A titre d’information, on notera qu’en saisissant les mots « OGM et précaution » dans les archives
du Monde pour la période de janvier 1987 à août 2002, on obtient 115 occurrences d’articles, et en
saisissant « principe de précaution », on arrive à 1200 articles, pour la même période.

156
l’étude du principe de précaution comme norme juridique et ses conséquences sur la
responsabilité des acteurs. Nous étudierons dans cet important travail, les passages qui
montrent en quoi ce principe reste une notion à interpréter et peut difficilement être fixé
dans une seule définition.
Né dans les années 80, le principe de précaution a émergé au milieu des débats
relatifs aux problèmes internationaux sur l’environnement et se verra publiquement consacré
lors de la conférence de Rio en 1992. En France, la loi Barnier, insérée à l’article L.200-1 du
code rural lui donne la définition suivante : « l’absence de certitudes, compte tenu des
connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l’adoption de
mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et
irréversibles à l’environnement à un coût économiquement acceptable. » Comme le
remarque P.Kourilsky et G. Viney dans l’avant-propos, ce principe s’applique aujourd’hui
aussi bien à la santé et à l’alimentation qu’à l’environnement. Aussi, en plus d’être une loi,
c’est devenu « un phénomène social majeur qui met en cause de nombreux aspects du
fonctionnement des démocraties.»333 Aussi les incohérences qu’il suscite parfois du fait de
son succès dans l’opinion font que : « il est considéré par certain comme une avancée
majeure du droit qui, non seulement est susceptible d’améliorer la sécurité, mais peut encore
constituer un pilier du développement économique durable et servir de rempart contre les
débordements de la technique et du productivisme. A l’inverse, il est également dénoncé
comme étant de nature à pervertir l’imputation de certaines responsabilités, à pénaliser les
entreprises dont la compétitivité se trouverait compromise par des excès de réglementation,
à faire obstacle à l’innovation et, dans les échanges internationaux, à masquer des intérêts
protectionnistes. »334 Ce rapport se fixe donc pour objectif de lever l’ambiguïté que suscite
cette notion, et la première étape consistera à démontrer que ce principe « ne doit pas être
interprété comme une recommandation systématique d’abstention ». Bien au contraire, il
doit inciter à l’action et « cette attitude positive, d’action plutôt que d’inaction, de gestion
active du risque plutôt que de démission devant le risque, correspond à l’objectif
unanimement partagé de réduction des risques pour l’homme et l’environnement sans que
celle-ci passe obligatoirement par une accumulation de moratoires et un gel des
innovations. » Aussi, il faut être bien conscient que cette tentative d’estimation des risques
ne signifie pas qu’il est possible de garantir le risque zéro. Toutes ces remarques

333
Philippe Kourilsky, Geneviève Viney, Le principe de précaution , rapport au Premier Ministre, La
documentation française, Paris, 1999, p.8.
334
Ibid., p.8.

157
préliminaires montrent la nécessité qu’il y a de formaliser le principe et d’en réglementer
l’usage.
Du point de vue du débat sur les PGM, on voit à quel point toutes ces remarques
prennent sens. En effet, si on se reporte aux querelles évoquées dans le chapitre précédent,
les risques alimentaires impliquent que l’on adopte ce principe afin de prévenir d’éventuels
accidents. Il serait intéressant de voir si ceux qui admettent l’équivalence en substance sont
aussi ceux qui considèrent le principe de précaution comme un obstacle à l’avancée des
technologies, alors que ceux qui défendent implicitement la « différences absolue » ont
tendance à faire un usage abusif de ce principe. Mais revenons avec P. Kourilsky sur le sens
du mot précaution et tout d’abord des notions qui lui sont attenantes : le ‘risque’, le ‘danger’
et ‘l’aléa’. Le premier désigne « ce qui menace ou compromet la sûreté, l’existence, d’une
personne ou d’une chose » ; le risque est un « danger plus ou moins prévisible » (Robert)
alors qu’un aléa est un événement imprévisible non connoté par un jugement de valeur335.
Un risque peut être potentiel ou avéré. Un risque potentiel, par son aspect hypothétique
implique que l’on établisse des scénarios et que l’on analyse leur plausibilité. Rien ne permet
de dire qu’un risque potentiel finira par se réaliser et seule une interprétation grandement
pessimiste comprend le risque potentiel comme « un risque avéré immature, en attente de
réalisation.»336
On ne peut s’empêcher de rapprocher cette analyse des commentaires de ceux qui
souhaiteraient bannir les PGM du fait des risques probables qu’ils laissent entrevoir ; comme
on peut le constater, leurs exigences se fondent sur une confusion entre risques avérés et
risques potentiels. Alors que la précaution concerne les risques potentiels, la prévention
s’adresse aux risques avérés, aussi, d’après Kourilsky, on doit utiliser la prévention pour les
risques nucléaires (les risques des installations nucléaires sont avérés) et la précaution pour
les OGM (pour l’heure les risques des OGM, ne le sont pas). Aussi, il est important d’avoir à
l’esprit que les risques potentiels ne sont pas des risques avérés peu probables (dans ce
dernier cas, la probabilité porte sur le risque d’accident, alors que, dans le premier cas, elle
porte sur l’hypothèse du risque)337. Tout ceci faisant du principe de précaution un mode
d’action d’une extrême souplesse (il peut être révisable suite, par exemple à une avancée
des connaissances) dans un contexte incertain. La précaution portant sur des hypothèses, il
est possible de commettre des erreurs. Enfin, P. Kourilsky affirme que la précaution et la

335
Philippe Kourilsky, Ibid. , p.10.
336
Ibid., p.11.
337
Ibid.

158
prévention se rejoignent au sein d’un principe tiers que l’on pourrait appeler le ‘principe de
prudence’338.
On reviendra plus tard sur cette distinction entre précaution et prévention, mais à lire
les commentaires de Philippe Kourilsky, il semble bien que certains utilisent la prévention
pour la précaution et brouillent les pistes avec emphase. En effet, si on s’en tient aux dires
de l’auteur du Rapport sur le Principe de Précaution, en toute logique, il semble impossible
de confondre risque nucléaire et risque issu des biotechnologies ; or à en écouter certaines
voix (celles que O. Godard caractériserait comme « prophétes du malheur »), il ne semble
pas y avoir de distinction entre les plantes génétiquement modifiées et le nucléaire. C’est
ainsi que s’interrogeant sur les capacités du « tout transgénique » à se substituer au « tout
chimique », Jean-Marie Pelt affirme que pour l’instant, le tout transgénique générera plus de
problèmes qu’il n’en résoudra339. Selon ce botaniste, « des risques existent, même s’il est
difficile de les évaluer avec précision dès lors, que faute de recul, on les connaît encore à
peine. » Après avoir évoqué ceux-ci (perturbation de l’équilibre écologique, résistance aux
antibiotiques, effets toxiques imprévus, nouveaux agents pathogènes…), il enchaîne sur un
des couplets favoris de la pensée anti-OGM : l’idée selon laquelle les biotechnologies sont
aussi dangereuses que le nucléaire et participent de la même inconscience dans la gestion
de ce danger : « Il y a vingt ans, à l’époque de la montée en puissance du nucléaire, il était
somme toute assez facile d’évaluer les risques correspondants. Toutes les craintes naguère
évoquées se sont d’ailleurs confirmées. Un réacteur nucléaire ne risquait-il pas d’exploser ?
Certes non ! Prétendait-on. Et pourtant, nous avons eu Tchernobyl, le plus grave accident
technologique de l’histoire, dont les morts différés par cancer se compteront sans doute par
dizaine de millier. »340 Et Monsieur Pelt d’enchaîner sur les autres risques qui ont été posés
comme des éventualités et qui ont fini par se réaliser : dissémination du Plutonium et de la
matière fissile (en partie aussi grâce à la mafia russe), fuites ponctuelles des réacteurs,
abandon de l’armement nucléaire russe, devenir des déchets radioactifs, démantèlement des
centrales nucléaires… Aussi à en croire le raisonnement du président de l’Institut Européen
d’Ecologie, les biotechnologies suivront le même chemin que le nucléaire et tous les risques
évoqués aujourd’hui finiront par se réaliser demain. La réponse est décevante pour ce qui

338
« Les convergences entre précaution, prévention et prudence pourraient justifier que l’on remplace
le principe de précaution par un principe de prudence qui engloberait précaution et prévention. Cette
option n’était pas conforme au mandat qui nous était assigné. Il pourrait être utile de la garder en
mémoire, en cas de malentendu persistant sur le sens donné au principe de précaution, par exemple
si une fraction trop importante de l’opinion continuait à comprendre le principe de précaution comme
une règle systématique d’abstention, ou encore si cette substitution permettait d’éviter des blocages
et de promouvoir une meilleure entente dans le sens des discussions internationales. », Ibid.p.12.
339
Jean-Marie Pelt, Plantes et aliments transgéniques, Fayard, 1998, p.149.
340
Ibid., p.150.

159
concerne une véritable démonstration du danger, au de-là de toutes les espérances pour ce
qui concerne la réalisation certaine d’un danger invisible : « Impossible avec les plantes
transgéniques, d’évaluer les risques avec autant de précision (entendez autant de précision
que pour le nucléaire). Car le monde biologique est infiniment plus complexe que le monde
physique, et la dissémination dans la nature des organismes génétiquement modifiés est un
phénomène sans précédant et surtout irréversible. Comment évaluer au plus juste les
risques générés par leur prolifération et leur dissémination ? »341 Autrement dit, les PGM
seraient à l’origine d’un danger qui n’a pas fait, jusqu’à présent, l’objet d’une démonstration ;
cela, parce que ce danger est indémontrable et que de ce fait, il est bien pire que le risque
du nucléaire, qui lui, a fini par se révéler au grand jour. Doit-on penser alors que les risques
que nous font courir les plantes génétiquement modifiées resteront à jamais cachés ? Et si
oui, est-ce parce que c’est dans leur nature même ou parce qu’on ne fait pas les bonnes
expériences pour réussir à les démontrer ?
Toujours est-il que, tant qu’un risque ne s’est pas réalisé, on est obligé de reconnaître
son caractère hypothétique. Par conséquent, les risques que soulèvent l’usage des plantes
génétiquement modifiées restent bien des risques potentiels et non des risques avérés et
l’assimilation des biotechnologies et du nucléaire, sous peine que, par manque de
précaution, l’histoire de l’un, pourrait bien devenir l’histoire de l’autre fait l’objet d’une
extrapolation qui peut, non seulement s’avérer fausse (il se peut très bien que les risques ici
soulevés ne se réalisent jamais), mais aussi trompeuse : en effet, d’après Philippe Kourilsky
un risque potentiel n’est pas un « risque avéré immature, en attente de réalisation […]
certes, les risques ont une histoire, et beaucoup de risques avérés ont commencé par être
potentiels, mais de nombreux risques potentiels n’ont jamais été avérés. »
Comme on aura l’occasion de le voir plus loin, très souvent, les désaccords entre
scientifiques proviennent d’une confusion (volontaire ou involontaire) entre précaution
(réaliser des scénarios afin d’anticiper les risques) et la prévention (respecter toutes les
normes de sécurité afin de se protéger d’un risque qui est avéré, mais imprévisible). Aussi,
« l’invocation du principe de précaution s’explique aujourd’hui autant par les défaillances de
la prévention que par l’émergence de nouveaux risques potentiels. Plusieurs crises récentes
ont révélé a posteriori les lacunes des politiques préventives et le principe de précaution a
été plusieurs fois invoqué à tort, pour des questions qui relevaient de la prévention. »342
Dans certains cas, ce serait surtout un manque de confiance dans la gestion institutionnelle
de la prévention qui a poussé le public à invoquer le principe de précaution. Ce qui fait dire

341
Jean-Marie Pelt, Ibid., p.151.
342
Philippe Kourilsky, Le principe de précaution, p.13

160
à l’auteur du rapport que la précaution est « l’expression d’un désir accru de participation. »
Pour cette même raison, il sera nécessaire de se méfier de toute introduction de principe
idéologique dans l’usage qui sera fait du principe de précaution : « Il n’existe aucune
opposition a priori entre précaution et progrès technologique. Le principe de précaution
invite à une réflexion sur les conditions dans lesquelles s’effectue ce progrès plutôt qu’à une
inhibition de toute innovation. Il est vrai que les tenants d’une écologie radicale soutiennent
que la technologie transgresse nécessairement les lois de la nature. […] L’invocation de la
précaution peut alors conduire à mettre la nature à la place de l’homme et à reléguer au
deuxième plan les valeurs humanistes. Il ne semble toutefois pas nécessaire d’opposer le
contrat social au contrat naturel. »343
Cette idée selon laquelle une idéologie peut s’emparer du principe de précaution est
développée d’un autre point de vue dans un article de Catherine et Raphaël Larrère publié
dans le Courrier de l’environnement344. Les deux chercheurs de l’INRA d’Ivry commencent
par rappeler les théories de Hans Jonas, le philosophe allemand qui se trouve à l’origine du
principe de responsabilité. Ce dernier appelle en effet à une nouvelle définition de ce principe
qui, d’après lui, n’a fait l’objet d’aucune considération par rapport à un avenir lointain ; or, la
puissance inédite de la technè qui, d’après Jonas, était restée neutre jusqu’à présent, change
le rapport que l’homme entretient avec la nature du tout au tout. Selon l’auteur allemand :
« l’action a lieu dans un contexte où tout emploi à grande échelle d’une capacité engendre,
en dépit de l’intention droite des agents, une série d’effets liée étroitement aux effets
‘bénéfiques’ immédiats et intentionnés, série qui aboutit, au terme d’un processus cumulatif,
à des conséquences néfastes dépassant parfois de loin le but recherché. »345 Chez Jonas, la
question qui se pose est donc celle de la ‘maîtrise de la maîtrise’. Autrement dit, du pouvoir
que nous avons de corriger le nouveau pouvoir que nous donne la technologie. La
responsabilité n’est plus « une imputation d’un sinistre à l’égard d’un acte passé, mais un
engagement à l’égard de l’avenir. Préoccupée du sort des générations futures, cette
responsabilité implique le devoir impératif d’agir de façon que les effets de l’action soient
compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre. »346 Après
avoir fait ces quelques rappels, les chercheurs évoquent le type de critiques que l’on peut y

343
Ibid., p.1.
344
Catherine Larrère et Raphaël Larrère, « Les OGM entre hostilité de principe et principe de
précaution », Le courrier de l’environnement n°43, mai 2001, sur www.inra.fr
345
« Hans Jonas, La technique moderne comme sujet de réflexion éthique », in Marc Neuberg : la
Responsabilité. Questions philosophiques. PUF, 1997, p.232.
346
« Les OGM entre hostilité de principe et principe de précaution », ibid.

161
apporter (critiques que l’on retrouve principalement dans leur ouvrage347) : Jonas en
conserve et dénonce à la fois les illusions de toute puissance de la société technicienne et
« fait valoir que l’euristique de la peur conduit nécessairement à privilégier le scénario du
pire. »
Commentant cette thèse fondamentale de Jonas, Catherine et Raphaël Larrère
affirment que « La responsabilité hyperbolique qui s’en dégage retire à l’éthique de Jonas
toute capacité d’informer sur les actions précises à entreprendre. » De ce point de vue, il est
important de distinguer entre univers incertain et monde qui court nécessairement à sa
perte. Enfin, la « prophétie de malheur » dont Jonas vante les vertus pour une décision
responsable, n’est en fait propice à aucune décision politique : « sous la menace de la
catastrophe imminente, on ne saurait délibérer : il faut impérativement adopter les moyens
de la conjurer. Avec Jonas, l’autoritarisme du vrai (qui est aussi celui de l’efficace dans les
technocraties modernes) cède la place à celui des prophètes de malheur. »348 Cette critique
du principe de responsabilité permet aux auteurs de présenter le principe de précaution
comme une « tentative de dégager une solution au problème de la maîtrise de notre
maîtrise, plus réaliste que celle de Jonas et qui soit compatible avec les libertés individuelles
comme avec la démocratie politique. »

Cette dernière analyse nous permet donc d’éclairer le principe de précaution d’un
nouvel angle et met au jour une confusion supplémentaire : celle qui est généralement faite
entre « une norme morale » et une « règle d’action publique ». Pour illustrer ce propos, on
citera un passage du célèbre auteur Jeremy Rifkin. Dans son livre le Siècle des
Biotechnologies, il brosse un portrait contrasté de cette science, la biotechnologie, qui
émerveille autant qu’elle fait peur. Or chez Rifkin, les critiques à l’égard des biotechnologies
ont bien plus souvent l’air d’une diatribe morale sur un état de fait présenté comme une
nécessité, que d’une analyse pragmatique d’une situation donnée. De ce point de vue, la
conclusion du chapitre trois intitulé ‘Une nouvelle genèse’, est instructive : « La fécondation
artificielle de la planète sous la forme d’une nouvelle Genèse conçue en laboratoire a toutes
les chances de connaître à court terme un succès commercial remarquable ; mais la nature
ne se laissera pas faire, et c’est elle qui aura le dernier mot, quel qu’il soit. Les technologies
génétiques que nous avons inventées pour recoloniser la biosphère sont impressionnantes,
mais notre ignorance totale des mécanismes complexes qui l’animent ne l’est pas moins […]

347
Catherine Larrère et Raphaël Larrère, Du bon usage de la nature. Philosophie de l’environnement ,
Aubier, 1997 (Critique du principe de responsabilité, ch.VII).
348
Cit. tirées de l’article “ Les OGM entre hostilité de principe et principe de précaution ”, ibid.

162
cette seconde colonisation se fait sans boussole. Il nous manque une écologie prédictive
pour nous guider dans ce voyage, et il est fort peu probable que nous en disposions jamais,
car la nature est bien trop mobile, complexe et variée pour que la science puisse la réduire à
un modèle autorisant à des prévisions fiables. Il se pourrait en fait que nous nous perdions
dans le nouveau monde artificiel, produit de notre création, et que nous partions à la dérive
au fil du siècle des biotechnologies. »349 On retrouve dans cette citation toutes les
caractéristiques précédemment évoquées du principe de responsabilité : Rifkin affirme et
dénonce la toute puissance des biotechnologies ; sa description conduit, comme on le voit
ici, au scénario du pire. Le tableau dressé du monde des biotechnologies est celui d’un
monde qui court à sa perte et non d’un monde incertain dans lequel il essentiel de prendre
les bonnes décisions. En véritable « prophète de malheur », Jeremy Rifkin annonce donc un
monde qui s’en va à la dérive. Or, sans vouloir juger de cette pensée, on comprend en quoi,
le principe de précaution joue un rôle fondamental dans l’établissement des biotechnologies
à condition d’être défini de manière précise. C’est en tout cas l’opinion partagée par les
auteurs auxquels nous avons fait référence (Philippe Kourilsky et Geneviève Viney, O.
Godard, Catherine Larrère et Raphaël Larrère) ; le principe de précaution doit possèder une
véritable efficacité et ne pas être synonyme d’obstacle à l’action ; il ne concerne le
« danger » ni dans la prévention de sa réalisation immédiate, ni dans la prévention de son
caractère fataliste ; il a justement pour but de combattre cet « espèce de fatalisme » qui
veut que le progrès technologique nous conduise vers ce qu’il y a de pire. Il y a donc une
grande nécessité à ce qu’il soit formalisé.

3.2.1.3 Des applications du principe de précaution


Ces réflexions préliminaires sur les mauvais usages du principe de précaution ont mis en
évidence une vérité : tous les usages abusifs ont tendance à en faire un principe paralysant ;
autrement dit, il s’agit plus d’empêcher l’action que de la contrôler, d’arrêter le progrès que
de le ralentir, de supprimer la technologie que de l’améliorer... En bref le principe de
précaution mal défini devient un principe d’inaction. Or comme ne cesse de le répéter
Philippe Kourilsky, le principe de précaution est, bien au contraire, un principe d’action qui
possède un contenu pratique et un champ d’application. Selon l’auteur, une définition précise
de ce contenu doit permettre, quel que soit le cas qui relève de son application, d’éviter un
certain nombre d’erreurs qui ont eu lieu dans des crises récentes : « l’énonciation d’un
certain nombre de règles, tirées du bon sens, de la logique et de l’expérience, permet de
repérer des constantes et de dégager des groupes de procédures assez généralement

349
Jeremy Rifkin, Le siècle biotech, édition la Découverte, p 203

163
applicables par delà la diversité des situations. »350 Le principal objectif du principe de
précaution est alors le suivant : « diminuer les risques » (et non pas, mieux gérer la
perception des risques, comme on pourrait le supposer d’après l’observation de certaines
mesures politiques prises par les décideurs en vue du « bien-être social »). Il est cependant
important de ne pas prêter au principe plus qu’il ne peut : en effet, une application, même
optimale de celui-ci ne saurait empêcher la survenue du risque et cela pour 2 raisons :
- L’hypothèse du risque peut naître après l’apparition du danger ;
- Un risque résiduel peut toujours subsister, même après l’analyse bénéfices/risques.
Cette efficacité partielle ne doit pourtant pas nous conduire à une abstention systématique :
« Si l’abstention peut constituer une solution positive, il arrive aussi qu’elle présente des
risques ou des inconvénients graves. Au total, c’est bien au cas par cas qu’il faut évaluer les
risques et dégager les solutions les plus appropriées. » Après avoir analysé le contenu du
principe de précaution, P.Kourilsky en propose une excellente synthèse dans un paragraphe
qu’il nomme les « dix commandements de la précaution »; ces dix commandements ont pour
but « d’encadrer la réflexion et l’action »351 et nous nous proposons de les exposer :

1) « Tous risques doit être défini, évalué et gradué ». Cette toute première étape doit
permettre de distinguer les risques potentiels des simples fantasmes. Il s’agit donc
« d’imaginer les risques possibles », de sélectionner ceux qui sont plausibles et d’éliminer
ceux qui paraissent illusoires. Ensuite, il est essentiel d’établir des « seuils d’alertes » pour
chacun des risques que l’on estime plausible. On distinguera alors 2 catégories de risques
potentiels : « les risques potentiels plausibles » (non appuyés par un retour d’expérience) et
« les risques potentiels étayés » (appuyés par un retour d’expérience qui affirme que le seuil
d’alerte est atteint). Ces distinctions permettent d’établir efficacement dans le temps,
l’utilisation du principe. En effet, la mise en place d’un processus de surveillance d’un
phénomène ne peut s’effectuer sur de simples suspicions. Il faut donc veiller à ce que la
mise en place du principe de précaution ne se fasse ni trop tôt, ni trop tard352. D’après
Kourilsky, la situation confuse dans laquelle se trouvent les PGM, « reflète, en partie, le fait
que, pour moitié, les dix commandements de la précaution ont été mal appliqués, ou
totalement ignorés. »353 Or en ce qui concerne ce premier commandement, si on le rapporte

350
Ph. Kourilsky, Ibid., p.20.
351
Ibid., p.27.
352
Ibid., p.p.21-22.
353
Ibid., p.48.

164
au cas des PGM (ce que l’auteur fait pour chacun des dix commandements354), « une
première faille vient de l’absence de l’évaluation des risques ». En ce qui concerne le
Parlement européen, il a adopté des directives sans analyses ; quant aux Etats-Unis et au
Canada, on ne peut pas dire que l’on bénéficie véritablement de retour d’expérience355. Nous
aurons l’occasion plus tard d’approfondir ces remarques en étudiant l’exemple du maïs Bt et
des expériences qui ont pu être menées pour détecter l’existence de risques éventuels.
Passons au 2ème commandement.

2) « L’analyse des risques doit comparer les différents scénarios d’action et d’inaction. » Ce
que l’auteur formule autrement en disant « le risque d’agir doit être comparé au risque de
ne pas agir. » Cela implique que l’on compare les avantages et les risques que font courir
l’application de la technologie, ainsi que la réalisation de scénarios à long terme. Ce
commandement n’a pas été suivi dans le domaine des PGM en ce sens que, d’après l’auteur,
on manque toujours d’études comparatives : « il est impossible d’évaluer les effets
respectifs sur l’environnement et les pollutions de l’emploi respectif des OGM et des cultures
conventionnelles. »356

3) « Toute analyse de risque doit comporter une analyse économique qui doit déboucher
sur une étude coût/bénéfice (au sens large) préalable à la prise de décision. »357 Cette règle
est, d’après l’auteur, souvent mal acceptée, surtout dans le domaine médical où la mort peut
se trouver en jeu. Pourtant ce commandement peut être l’occasion d’un dialogue constructif.
Il a cet autre avantage « qu’il permet de vérifier la sincérité des acteurs et le degré de
réalisme de leurs propositions alors que l’incertitude ouvre un espace stratégique où ils
peuvent évoluer sans contrainte. »358 En ce qui concerne les PGM dans les années 1990, le
Parlement Européen n’aurait pris aucune mesure pour mener une analyse économique,
lacune que l’on peut encore constater aujourd’hui à propos, par exemple, de l’ignorance
dans laquelle on se trouve à propos d’un coût éventuel de l’étiquetage.

354
« Les OGM constituent un des exemples les plus purs d’application du principe de précaution
puisqu’ont été mis en place, en France et en Europe, des mesures de protection et des
réglementations en l’absence de toute preuve de risque effectif. Ils méritent un traitement particulier
parce qu’ils font, aujourd’hui encore, l’objet de vives discussions et cristallisent, parfois jusqu’à la
caricature, nombre des interrogations évoquées plus haut. » Le principe de précaution, Ibid., p.46.
355
Ibid.
356
Ibid., p.48.
357
Ibid., p.27.
358
Ibid., p.22.

165
4) « Les structures d’évaluation doivent être indépendantes, mais coordonnées. » Ceci est
vrai pour ce qui concerne l’expertise, l’acquisition des données et les divers contrôles qui
peuvent être exercés359. Cette règle peut être appliquée « pour ceux qui créent les risques
(potentiels dans le cas de la précaution) et, tout particulièrement, les producteurs et les
industriels. Le même principe peut être appliqué au pouvoir politique qui a le devoir
d’intégrer des intérêts multiples, ainsi qu’aux administrations qui en dépendent, surtout
lorsque de grands programmes étatiques sont en cause (par exemple, le nucléaire). »360
Pour les PGM, ce sont les comités d’experts qui se portent garants de toutes les règles en
France ; cependant, au fur et à mesure que la tension montait avec le public, on a pu
remarquer certaines prises d’intérêt et la collusion de certains experts avec des groupes
industriels. Mais cette partialité peut aller dans les deux sens, en effet, comme le fait
remarquer Philippe Kourilsky, le débat sur les PGM aurait été l’occasion pour certains
agronomes de sortir de l’obscurité361.

5) « Les décisions doivent, autant qu’il est possible, être révisables et les solutions adoptées
réversibles et proportionnées. » Avec ce cinquième commandement, on entre à proprement
parler dans le contenu de la décision. Cette règle prend pour fondement l’évolution
constante du savoir et cherche à y répondre. Les PGM posent un véritable problème à
l’application de ce commandement : « l’une des craintes exprimées vis-à-vis des OGM est
que leur culture en masse ait des conséquences irréversibles telles que la dissémination de
certains gènes ou l’émergence de résistances. »362 L’auteur remarque que, par contre, en ce
qui concerne les directives européennes sur les PGM, celles-ci ont déjà pu être modifiées.
Ainsi, on est passé de la directive 90-220 à la directive 90-221 en 1998.

6) « Sortir de l’incertitude impose une obligation de recherche. » Il s’agit ici de mettre en


place les meilleures solutions à moindre coût ; cela implique un calcul « coût/avantage ». On
en déduit deux règles de bon sens : « A risque comparable, privilégier la prévention sur la
précaution » et « A risque comparable, privilégier l’analyse des risques étayés sur les risques
potentiels plausibles ». Pour ce qui concerne les PGM, l’auteur dénonce ici le manque
d’études comparatives qui pourraient instruire certains problèmes et permettre de les
résoudre : « De façon remarquable, les programmes de recherche sur les OGM visent à

359
Ibid., p.23.
360
Ibid., p. 23.
361
Ibid., p.43.
362
Ibid., p.23.

166
évaluer leur impact sur l’environnement, sans grand souci de comparaison avec des
traitements par les herbicides et les insecticides habituels. »363

7/8) « Les circuits de décision des dispositifs sécuritaires doivent être non seulement
appropriés mais cohérents et efficaces. » et « Les circuits de décision et les dispositifs
sécuritaires doivent être fiables. » On pénètre avec cette règle dans le domaine de
l’assurance qualité. Il s’agit non seulement d’établir les bonnes procédures, mais aussi de les
respecter, ce qui repose sur la déontologie des acteurs. Au niveau des PGM, on a pu
constater la lenteur de la procédure et la fiabilité du système de contrôle a été mise en
doute364.

9) « Les évaluations, les décisions et leur suivi, ainsi que les dispositifs qui y contribuent,
doivent être transparents, ce qui impose l’étiquetage et la traçabilité. » Il s’agit ici en fait
d’élever la transparence en principe. Il est tout à fait légitime d’informer le public. Kourilsky
définit la transparence comme « la qualité d’un système qui rend son fonctionnement
déchiffrable et compréhensible pour des individus qui lui sont extérieurs. »365 De ce point de
vue, on s’approche une fois de plus de l’assurance-qualité et de la lisibilité du système. Au
niveau des PGM, « des fautes de transparence ont été commises, mais nul ne prétend
aujourd’hui que les dispositifs sont opaques. »366

10) Enfin, « Le public doit être informé au mieux et son degré de participation ajusté par le
pouvoir politique. » Il s’agit ici d’établir un droit à l’information, à partir duquel le public sera
mieux à même de juger la volonté de transparence. De même il est impératif de mieux
associer le public aux débats. Il existe un véritable désir de participation qui se manifeste
sous deux formes : « contribuer au débat ou intervenir dans le processus de décision. » En
ce qui concerne les PGM, l’information est encore insuffisante. L’opinion publique adhère
difficilement à cette nouvelle technologie ; on peut douter que plus d’explication puisse
résoudre le problème et le rôle des industriels a souvent été critiqué.

363
P.Kourilsky,Ibid., p.49.
364
Ibid., p.50.
365
Ibid., p.26.
366
Ibid., p.50.

167
3.2.1.4 Discussion
Nous sommes partis de l’idée selon laquelle le principe de précaution est comparable à une
attitude communément répandue : la prudence. A cet égard, on a pu constater qu’après
avoir été brièvement informé par les experts avant l’ouverture du débat, les participants de
la Conférence des Citoyens organisée par le député Jean-Yves le Déaut, avaient
spontanément adopté une attitude prudente à l’égard de la dissémination de plantes
génétiquement modifiées dans l’environnement. Il nous est donc apparu qu’il existe une
forme spontanée et non définie du principe de précaution qui se présente comme une
certaine conduite à adopter en vue de l’établissement de règles pour l’action. Pourtant, il
semble beaucoup trop tôt encore pour affirmer qu’il s’agit du principe de précaution. Aussi,
trop souvent ce dernier est employé à tort et à travers, pouvant ainsi faire obstacle au
développement serein d’une technologie et agissant dans le sens contraire de ce pour quoi il
a été établi. Entre un usage spontané et donc irréfléchi du principe de précaution, qui a plus
les apparences de la prudence, et un usage qui a été défini par Olivier Godard comme
“ absolutiste ”, obstacle à toute action, on a vu qu’il était nécessaire de redéfinir ce principe
en distinguant, d’une part, les notions qui lui étaient connexes et, d’autre part, en lui
donnant un contenu positif ; pour cela, nous nous sommes appuyé sur le rapport de Philippe
Kourilsky. Nous avons vu qu’il était essentiel de distinguer « précaution » et « prévention ».
En effet, alors que la seconde ne porte que sur les risques avérés et cherche à éviter le
danger, la première, a pour but d’imaginer des scénarios afin de définir les risques
potentiels. Cette distinction nous a permis à la fois de définir l’objectif principal du principe
de précaution, mais aussi, d’en dévoiler un usage erroné. En effet, il est fréquent que l’on
confonde précaution et prévention, ainsi, en comparant les risques des PGM aux dangers du
nucléaire, on suppose que les premières vont connaître un destin similaire aux seconds et se
révéler tôt ou tard comme de véritable danger. On injecte donc ici une vision fataliste dans le
principe et on lui prête plus que ce qu’il n’autorise.
Ce genre de confusion peut, comme l’a remarqué Philippe Kourilsky, être dû à une
demande accrue de participation (c’est souvent le cas pour le public), mais aussi, à l’injection
d’une notion philosophique forte : celle du principe de responsabilité de Hans Jonas avec les
inconvénients que cela présente pour établir une stratégie d’action face à un avenir incertain.
Le principe de précaution, au contraire, permet par le respect d’une série de règles, de gérer
le développement d’une technologie. Il s’agit, en effet, d’appliquer les solutions qui feront
que les incertitudes concernant un domaine donné pourront, sinon être levées, du moins
faire l’objet d’une prise de conscience et de la mise en place d’un dispositif adapté. Or
comme nous avons pu le voir, d’après l’auteur, ces règles se trouvent au nombre de 10 que

168
nous avons énumérées. Le faible respect, voire, le non-respect de ces règles peuvent être
l’une des sources de l’imbroglio dans lequel se trouve actuellement les PGM : « non définition
des risques éventuels, manque de tests comparatifs entre les PGM et les cultures à base de
plantes classiques, absence d’études économiques à l’origine de l’introduction de la culture,
manque d’indépendance des experts qui officient à l’intérieur des commissions, risque
d’irréversibilité d’une situation à la suite de l’adoption de certaines lois, manque crucial de
recherches, faible efficacité du système régulateur et manque de fiabilité de celui-ci, opacité
du débat et enfin, impuissance du public face à un phénomène imposé », constituent la liste
des dix non-respects du principe de précaution que Philippe Kourilsky relève dans le cas de
l’introduction des PGM dans le ‘champ’ de l’agro-industrie. Ces exemples, comme on le voit,
ont l’avantage de concrétiser une notion vague et en font autre chose qu’un étendard de la
lutte contre l’apocalypse. C’est ainsi qu’en conclusion de son analyse, le biologiste affirme,
« l’actuel imbroglio a le mérite de créer des conditions d’une remise à plat des problèmes.
Les contradictions auxquelles se trouvent aujourd’hui confrontées la France et l’Union
Européenne à propos des OGM peuvent avoir plusieurs issues […] La meilleure résolution de
la crise serait de l’exploiter pour bâtir un modèle de démocratie environnementale - de la
même manière que les crises récentes de la vache folle et du poulet à la dioxine ont eu le
mérite de faire progresser la démocratie sanitaire dans le champ de l’alimentation. Encore
faut-il que les différents acteurs sociaux, politiques notamment, tombent d’accord pour
avancer dans ce sens, et que les bonnes approches techniques soient choisies. »367 Cette
remarque n’est pas anodine. En effet, il semble bien qu’en ce qui concerne les plantes
génétiquement modifiées, on peut avancer vers une gestion plus efficace des risques, en se
conformant simplement aux exigences du rapport. Pourtant, cela ne va pas de soi et les
acteurs ne tombent pas toujours d’accord pour avancer dans le même sens, fait que l’on a
pu constater pour le principe d’équivalence en substance. C’est ce que nous allons
maintenant tenter de démontrer en analysant comment l’application positive ou négative du
principe de précaution peut influencer la perception du risque chez les experts. Pour cela,
nous prendrons en considération le cas du maïs Bt.

3.2.2 Le maïs Bt et la gestion du risque de résistance


Comme on vient de le voir, l’usage du principe de précaution dans son acceptation la plus
objective est une exigence nécessaire à une introduction raisonnée des plantes
génétiquement modifiées dans l’environnement ; or pour éviter l’usage abusif qui est fait de

367
Principe de précaution, Ibid., p.53.

169
ce principe, il est de la toute première importance de se conformer à ses règles. Nous
souhaitons donc désormais analyser avec le cas du maïs Bt, les prises de position des
experts en mettant côte à côte les opinions contraires ainsi que les arguments auxquelles
elles se réfèrent. Dans le livre « Tais-toi et mange ! », Guy Paillotin et Dominique Rousset,
consacrent un paragraphe au principe de précaution ; d’après eux, en ce qui concerne la
maîtrise des effets potentiels des PGM sur l’environnement, « deux positions s’affrontent,
radicalement différentes et laissent donc peu de place à ce qui semble être la vraie solution,
l’application du principe de précaution. La première consiste à faire confiance au progrès
scientifique et technique pour résoudre à terme les problèmes posés par l’environnement et
qui pourraient se présenter dans l’avenir. […] La seconde, diamétralement opposée, ne
tolère que le ‘ risque nul’, refusant même la notion de prise de ‘risque inconnus’. De manière
exclusive, elle conduit à rejeter en bloc toute espèce de progrès et ne se traduit pas
d’avantage par une prise en charge responsable de l’environnement. »368 D’après les
auteurs, le principe de précaution se fonde sur une position intermédiaire entre ces deux
opinions : « en d’autres termes, il ne s’agit pas d’ignorer l’environnement, ni de le déifier,
mais d’en assurer la maîtrise. » Si en théorie, l’opposition entre les 2 opinions a l’air limpide,
en pratique, tout cela n’a, rien d’évident.

3.2.2.1 A l’origine du maïs Bt


Le maïs Bt est, sans conteste, la plante transgénique qui a fait le plus parler d’elle ; en effet,
elle a connu depuis son introduction sur le marché américain un grand succès auprès des
agriculteurs (en 2001, le maïs Bt est la 2ème plante transgénique cultivée dans le monde
après le soja et représente, 5,9 millions d’hectares369). Pourtant, malgré ce succès, cette
plante a suscité à elle seule pas moins de deux controverses environnementales d’envergure.
La première, portant sur la possible apparition d’insectes résistants à la suite d’une
production en continu de l’insecticide Bt par la plante, n’a pas dépassé le milieu des acteurs
directement concernés par ces céréales (scientifiques, industriels et agriculteurs) ; la
seconde qui concerne l’impact de la même plante sur le papillon monarque, un insecte non
cible, a mobilisé l’ensemble des associations non gouvernementales écologistes et le grand
public. Nous allons donc passer en revue ces controverses pour vérifier leur fondement. Mais
avant cela, revenons sur l’origine de cette ‘invention’.

368
Guy Paillotin, Dominique Rousset, Tais-toi et mange ! L’agriculteur, le scientifique et le
consommateur, Fayard Editions, collection Sciences et Société, p.p.104-105.
369
Clive James, ISAAA, Global review of commercialized transgenic crops, 2001, n°24, p.24.

170
Un article anonyme traduit de l’anglais trouvé dans les Cahiers de l’environnement de
l’INRA370 propose la définition suivante : « ‘Bt’ est le diminutif universel et usuel de Bacillus
thuringiensis, bactérie entomopathogène disponible sous forme de spécialités phytosanitaires
à épandre pour lutter contre des insectes phytophages, chenilles et larves de moustiques
surtout, et depuis peu, associée à des « plantes Bt » par l'intermédiaire d'un de ses gènes
codant pour une toxine, incorporée à ladite plante par manipulation génétique. » Dans
l’ouvrage de R. Scriban, on trouve plusieurs explications pour cette bactérie ; issue d’une
fermentation industrielle de biomasse, elle serait utilisée pour lutter contre les insectes371 ;
on apprend que c’est dans le « processus de sporulation de Bacillus thuringiensis
qu’intervient une protéine très toxique pour les insectes. Cette protéine est fabriquée
industriellement par la culture de ce bacille.»372 C’est au Japon dans les élevages de vers à
soie, insecte qu’elle détruisait, que cette bactérie naturellement entomopathogène a été
découverte pour la première fois. Depuis les années 70, elle est utilisée dans le cadre de la
lutte biologique contre les insectes (essentiellement les lépidoptères) ; on s’en sert pour
protéger les forêts contre les chenilles, les récoltes et les produits agricoles stockés. Sa
nocivité est due à la propriété qu’elle a de produire des δ-endotoxines, « qui sont stockées
pendant la sporulation pour former un cristal protéique. Les fractions actives de ces δ-
endotoxines se fixent avec une grande spécificité sur des récepteurs des cellules épithéliales
de l’intestin des insectes, ce qui conduit à la lyse de ces cellules, à la paralysie du système
373
digestif et à la mort. »
En ce qui concerne l’insecticide naturel, des mélanges à base de spores et de cristaux
sont produits par plusieurs firmes afin d’être utilisés en pulvérisation pour la protection des
cultures. Pour ce qui concerne maintenant l’application de cette bactérie naturelle dans la
transgenèse végétale, le premier gène de δ-endotoxine a été cloné en 1981 ; à la suite de
cet exploit scientifique, on a travaillé à la réalisation de 3 types de plante transgénique : le
maïs, la pomme de terre et le cotonnier.
D’après un article de Jouanin et al. (1998) recensant l’ensemble des réalisations
actuelles, une cinquantaine de gènes de cette famille sont connus actuellement, et la
protection à l’égard des insectes par l’expression du transgène varie selon le type
d’endotoxine utilisé : “ On peut regrouper ces molécules en classes (notées CryIA, CryIB,…
CryIIA, CryIIB…) dont chacune possède ses propres spécificités d’action. Par exemple toutes

370
« Quel avenir pour le Bt ? », Cet article délibérément non signé est repris de Biocontrol News and
Information, 1998, vol. 19, n° 2 (p. 38 N à 41 N), section Biorational. Titre original : Bt, What Future ?
Traduit de l'anglais par A.F., Le Courrier de l'environnement n°35, novembre 1998.
371
R. Scriban, Biotechnologie, 5ème édition, chapitre « Production de biomasse et protéines », p.118.
372
Ibid., ch. « Biosynthèse des toxines »p.137
373
Ibid., ch. « La résistance au stress biotiques », p.584

171
les protéines CryI sont toxiques pour les lépidoptères, mais seule la protéines CryIC présente
374
une forte toxicité pour certains insectes du genre Spodoptera. ” Le caractère spécifique
de cette bactérie fait, par exemple, que l’on a pu concevoir un maïs qui produisait son propre
insecticide contre la pyrale, le Bt. D’après les auteurs, les problèmes de taux d’expression du
transgène qui seraient apparus sur les premiers travaux à la suite d’un problème d’usage des
codons, auraient été résolus par la fabrication de gènes dits « synthétiques » dans lesquels
on modifie l’usage des codons par mutagenèse (Mazier et al. 1997).
Avant d’être introduit sur le marché en 1995, le maïs Bt a fait l’objet de nombreux
essais et ce, dès 1986. En effet, un rapport du Service International pour l’Acquisition de
l’Agriculture Biotechnologique (The International Service for the Acquisition of Agri-biotech
Applications) 375 nous apprend que le maïs est la céréale qui a subi le plus d’essais en champ
durant cette période avec 1024 essais (soit 33% de l’ensemble des autres plantes) sur la
terre entière ; pour ce qui concerne le nombre d’essais concernant la résistance des insectes
il est de 738, (soit 18%) et arrive en troisième position après la tolérance aux herbicides,
1450 (35%) et l’amélioration des qualités organoléptiques 806 (20%). Aux Etats-Unis, on a
réalisé 492 essais pour des plantes contenant un gène de résistance aux insectes. Il faut
prendre en compte que le continent nord-américain (USA et Canada confondu) a réalisé à lui
seul les 2/3 des essais, soit 2438. Aux Etats-Unis, les essais effectués sur la résistance aux
insectes sont au nombre de 492 (23%). Les notifications et les permis étant accordés par
l’APHIS (on notera que l’institution qui dépend de l’USDA est passée d’un système de permis
à accorder à un système de notifications en 1993376), le maïs a représenté plus de la moitié
des plantes modifiées (54%), pour cette plante le trait le plus testé étant la résistance aux
insectes. En dépit de ces succès agronomiques, le maïs Bt est resté une plante extrêmement
controversée.

374
Ibid., p. 584
375
Clive James Chair, ISAAA Board of Directors and Anatole F. Krattiger Executive Director of ISAAA,
Global Review of the Field Testing and Commercialization of Transgenic Plants:1986 to 1995 The First
Decade of Crop Biotechnology, http://www.isaaa.org/
376
« As noted elsewhere in the text, in 1993, in addition to permits, APHIS introduced a notification
system and it is noteworthy that the initial experience of APHIS in evaluating the permits for the six
major crops (corn, tomato, soybean, potato, cotton and tobacco) resulted in a degree of familiarity
and confidence that al-lowed the agency to implement the notification system which is more efficient
but equally effective as the permit system. » Ibid, p.12

172
3.2.2.2 De l’usage du maïs Bt : avantages et précautions
Si on se fie à un rapport publié en 1997 sur le maïs BT et la pyrale du maïs (« un
succès à long terme grâce à la gestion de la résistance »377) destiné aux agriculteurs
américains, les semences de maïs Bt seraient l’un des premiers succès tangibles des
applications de la biotechnologie, succès qui aurait de véritables implications pratiques pour
les agriculteurs américains et canadiens. L’objectif de l’article étant d’expliquer ce succès
extraordinaire et l’introduction rapide de cette plante sur le marché tout en donnant des
conseils pour une gestion à long terme de l’usage de cette plante insecticide. Les auteurs qui
ont écrit en recevant l’accord des plus grandes firmes de semenciers, de l’USDA et de
l’Académie des sciences américaines, rappellent que la pyrale, autrement nommé Ostrinia
nubilalis, est l’insecte qui cause le plus de dommage dans les cultures de maïs des Etats-Unis
et du Canada. Les pertes causées chaque année dépassent le milliard de dollars ; au cours
de l’année 1995, par exemple, les pertes ont dépassé les 285 Millions de dollars pour le seul
Etat du Minnesota. Les auteurs affirment que, malgré les dégâts importants qui sont causés,
les fermiers hésitent toujours à avoir recours à des méthodes de gestion de ces ravageurs
(« many growers are reluctant to use current integrated pest management (IPM) methods
for this pest ») et ce, pour les 5 raisons suivantes : les dommages causés par les larves
restent cachés, les ravages importants restent imprévisibles, un travail de surveillance prend
du temps et demande une certaine habileté, les insecticides sont chers et causent des
dommages pour la santé et l’environnement, enfin, les profits restent très incertains.
Les états du Texas, du Nebraska et du Colorado représentent une exception dans
cette attitude négligente à l’égard de la pyrale en utilisant une grande quantité de pesticides.
Le maïs Bt, introduit pour la première fois en 1996 par Ciba Seeds (aujourd’hui Novartis) et
Mycogen, représente un outil de gestion idéal pour tous les producteurs de maïs, d’autant
plus que, comme le remarquent ces auteurs, les semenciers ont introduit le transgène dans
leurs variétés les plus performantes. On sera sensible à la précaution avec laquelle les
auteurs vulgarisent la notion de maïs transgénique : « toutes les variétés hybrides de maïs
Bt ont une caractéristique commune. Ils ont tous un gène de Bacillus thuringiensis. Parce
que ces hybrides contiennent un gène exotique, elles sont communément appelées plantes
378
transgéniques. »

377
« Bt Corn & European Corn Borer, Long-Term Success Through Resistance Management », publié
par l’université du Minnesota sur http://www.extension.umn.edu/distribution/cropsystems/DC7055.
378
« Bt corn hybrids have one common feature. They each have a gene from Bacillus thuringiensis.
Because these hybrids contain an exotic gene, they are commonly called transgenic plants. » Ibid.

173
Précautions européennes malgré des résultats encourageants
Côté européen, le problème est identique, dans un article de 1997 issu du rapport en ligne
sur les biotechnologies de l’INRA, Guy Riba et Josette Chaufaux379 rappellent les ravages
causés par la pyrale du maïs, sur 3 millions d’hectares cultivés en France, les dégâts sont
constants et significatifs sur 200000 hectares. Des traitements chimiques (des insecticides de
la famille des pyréthrinoïdes de synthèse, des organophosphorés, ou des benzoyl-urées) sont
appliqués sur 500 à 600000 hectares. Il existe des traitements non chimiques, mais ils sont
peu utilisés (le TR 16 à base de l’hyménoptère Trichogramme et Ostrinil à base de
Champignon Beauveria bassiana). Des préparations existent à partir de la bactérie Bacillus
Thuringiensis, mais ne sont pas utilisées car elles sont moins efficaces que les traitements
chimiques. Issus de recherches des laboratoires privés, le maïs Bt offre donc plusieurs
avantages que ne présentent pas les traitements chimiques : La toxine Cry1Ab n’est active
que sur les insectes ; elle agit sur un mécanisme n’existant pas chez les mammifères et
« aucune toxicité n’a été mise en évidence, ni pour les animaux domestiques ni pour
l’homme. » Produit dans les parties vertes de la plante, la toxine n’est jamais consommée
par l’homme. Cette toxine fait preuve d’une véritable efficacité qui peut s’expliquer du fait
que les chenilles sont en contact avec la toxine dès leur éclosion et sont éliminées avant
d’avoir provoqué des dégâts : « avantage important car les larves vivent à l’intérieur de la
plante et sont difficiles à atteindre dans la suite de leur vie larvaire. » Enfin la toxine
produite directement par la plante est protégée des conditions climatiques qui peuvent lui
être défavorables. Les 2 experts précisent alors, qu’avant d’être mises sur le marché, en
1995 aux Etats-Unis et en 1997 en France, ces plantes ont fait l’objet d’interrogations sur la
limite éventuelle de leur usage.
Un premier problème serait une limite d’efficacité du fait de la variation des types de
résistances selon les populations de pyrales et par conséquent la possibilité d’infestations
tardives. Un second problème qui, comme on va le voir, se trouve au cœur de la controverse
scientifique est le « risque de contournement » dû à l’apparition de population d’insectes
résistants. En effet, au cas où l’on utiliserait de manière systématique le maïs Bt, on ne se
donnerait plus facilement la possibilité de faire machine arrière, ce qui est encore possible
avec un traitement chimique à base de bio-pesticide ; d’autre part, la pyrale étant
polyphage, les insectes risqueraient de se répandre dans les cultures voisines. Les auteurs
signalent qu’il s’agit ici du risque le plus fréquent et font dépendre celui-ci de 4 critères :

379
Guy Riba et Josette Chaufaux ; « Le maïs résistant à la pyrale favorise-t-il l’apparition de résistance
chez les insectes, OGM et Alimentation », Dossiers de l’INRA, Mai 1998, www.inra.fr/

174
nombre de générations, concentration de toxines dans la plante, fréquence initiale et force
des éventuels gènes de résistance dans les différentes populations de pyrales, fréquence des
accouplements des survivants dans un champ transgénique avec les papillons issus des
champs voisins non-transgéniques et enfin, coût biologique d’acquisition de la résistance
(femelles moins fécondes, développement plus lent...)
Enfin, un dernier problème est celui des « effets non-intentionnels ». Ce problème
fera l’objet de nombreuses querelles. Ici les 2 experts de l’INRA affirment « qu’on ne connaît
pas d’effets non-intentionnels néfastes prévisibles sur les prédateurs naturels de la pyrale.
Au contraire, on peut penser que l’utilisation de maïs Bt permettra le développement
d’auxiliaires jusque-là tués par les traitements chimiques. Peu à peu, ils contribueront mieux
à la régulation des populations de ravageurs. » Dans l’immédiat, nous souhaitons voir en
détail le risque d’apparition d’insectes résistants. Ce point a été analysé lors de 3 études qui
ont été fixées par l’INRA depuis 1993 :
- Une étude comparée de la sensibilité de populations sauvages de la pyrale du maïs à
la toxine de Bt,
- Une sélection de souches de pyrales résistantes à la toxine Bt (déterminer si cette
résistance est susceptible de se développer dans les populations naturelles,
caractériser le mécanisme de cette résistance, mise au point d’une méthode de
détection sur les souches naturelles par des méthodes classiques),
- Enfin, une mise au point de méthodes de détection de la résistance dans les
populations d’insectes cibles.
Les résultats ont pu fournir une courbe de sensibilité des différentes populations ; d’après les
auteurs, sur les 26 générations obtenues depuis 1993, il n’a pas été possible de mettre en
évidence l’apparition d’insectes résistants. Ils évoquent cependant la nécessité de poursuivre
ces études et d’établir des critères de biovigilance.
Malgré ces résultats plutôt positifs, le maïs Bt n’a pas reçu l’accord d’être cultivé sur
le territoire européen ; on sait que depuis 1999 il a fait, avec les PGM, l’objet d’un moratoire.
Ce dernier a été décrété après la parution de l’article de Losey sur le papillon monarque,
l’Union européenne évoquant la possibilité de risques non-intentionnels. Toujours est-il que
le risque d’apparition de populations résistantes reste fréquemment évoqué. Ces risques sont
pris au sérieux, comme on va le voir, aussi bien par les défenseurs des PGM que par les
détracteurs. Aussi depuis son introduction aux Etats-Unis en 1995, le maïs Bt a suscité de
véritables inquiétudes et généré une politique de gestion de la résistance des insectes
(Insect Resistance Management).

175
3.2.2.3 Vers une gestion de la résistance
Après avoir présenté les avantages du maïs Bt, un document publié par le Potash &
Phosphate Institute de l’Université du Sud Dakota, sponsorisé par la FAR (Foundation for
Agronomic Research) et l’USDA380, explique les nécessités de la gestion des zones refuges
aux agriculteurs : « Un usage abusif de maïs Bt, pourrait se trouver à l’origine de l’apparition
de population résistante à la protéine Bt. En 2000, approximativement 25% de la superficie
totale des USA contenait le gène Bt. Les éleveurs doivent pratiquer la gestion de la
résistance des insectes pour assurer que cette technologie soit encore valable pour les
futures générations d’agriculteurs. »381 On sait par expérience que l’apparition de populations
résistantes d’insectes a pour origine un trop grand usage d’un insecticide donné. Une bonne
gestion de la résistance implique donc la mise en place de zones refuges de maïs non-Bt à
proximité des plantations de maïs transgéniques. En laissant la possibilité à certains insectes
de se développer, on pense qu’ils pourront se reproduire avec les populations de
« résistants » et ainsi donner naissance à des générations sensibles au transgène. On veut
ainsi diluer le risque des mécanismes de propagation de la résistance. Les auteurs estiment
en moyenne que la superficie de la zone refuge doit représenter 20% de la surface de la
zone Bt. Il est cependant nécessaire de prendre en compte les facteurs propres à chaque
région. Un autre paramètre qui entre en jeu est celui de la proximité de cette zone refuge :
«Plus proche elles seront plantés, plus la probabilité des chances de s’accoupler
augmentera.»382Les auteurs insistent alors sur la nécessité d’établir une stratégie préalable
et ce, même avant d’avoir commandé les plantes. Il est nécessaire pour garantir le même
attrait, de planter les 2 types de semences au même moment. Un autre paramètre important
s’ajoute à la nécessité de planter les variétés à proximité l’une de l’autre : celui de la
disposition de ces zones afin que les larves de pyrales ne circulent pas trop facilement d’un
rang à l’autre (« it is important to minimize the interface between Bt and non-Bt corn »). Les
auteurs proposent donc 4 configurations qu’ils classent selon l’efficacité par rapport à 2
critères qui sont la diminution des mouvements de larves (« minimizing larval movement »)
et l’augmentation de la probabilité d’accouplement (« encouraging random mating »). Or on
s’aperçoit que selon que l’on choisit un de ces deux critères, on obtient un ordre
respectivement inverse.

380
P.L. Anderson and R.L. Hellmich, Site-Specific Management Guidelines, « Bt Corn and Insect
Resistance Management : What are They », www.ppi-far.org/ssmg
381
« Over-use of Bt corn, however, could lead to ECB becoming resistant to Bt protein. In 2000,
approximately 25 percent of the total corn acreage in the U.S. contained the Bt gene. Growers must
practice insect resistance management (IRM) to ensure that this technology will be available to future
generations of growers. » Ibid.
382
« The closer they are planted, the greater the chance the random mating will occur » Ibid.

176
Ainsi la configuration en champs séparés qui consiste à semer des plantes non Bt sur
des champs entiers et qui est la meilleure solution pour diminuer le mouvement des larves et
pour faciliter la gestion des invasions (possibilité de distinguer plus facilement les zones
entre elles et par conséquent d’y accéder), arrive en dernière position pour ce qui concerne
sa capacité à encourager la reproduction étant donnée l’importance des distances qui
séparent les zones.
La solution qui consiste à ensemencer de larges rangées de maïs non Bt ( « Large
strips or block planting ») occupe respectivement la 2ème et la 3ème place. En effet, si elle
encourage les échanges et diminue les migrations, elle implique cependant un certain
nombre de contraintes de la part de l’agriculteur : remplissage de la boîte de semoir en plein
milieu du champ, elle rend la surveillance plus difficile et complique l’accessibilité aux
champs en cas de récolte précoce.
Planter en alternance des bandes de maïs Bt et de maïs non-Bt (4ème et 1ère positions)
évite à l’agriculteur d’avoir à remplir son semoir au milieu du champ ; la reproduction entre
insectes sensibles et résistants est assurée avec cet effet inverse qui est l’augmentation des
migrations possibles de larves.
La quatrième solution consiste à planter un rang de maïs Bt tout autour du périmètre
du champ. On encourage ainsi la reproduction entre les types de populations et la migration
des larves est estimée moins probable que dans la configuration en bande. Le seul
inconvénient étant la nécessité de vider les semoirs fréquemment pour les recharger.
Les 2 auteurs précisent que les agriculteurs ne devraient traiter les zones refuges
qu’en cas d’invasion importante et ce, en évitant l’usage de pesticides à base de Bt. On sera
attentif à la conclusion qui est une véritable invective : « Beaucoup de semenciers exigent la
signature d’un contrat stipulant la plantation de zones refuges au moment de l’achat des
semences. Indépendamment du fait de savoir si la gestion de la résistance est suivie ou non,
cela fait simplement partie du bon sens. Le Bt est un outil valable qui peut faire économiser
du temps et de l’argent aux agriculteurs. Une bonne prise en compte de la gestion des zones
383
refuges assure à cette technologie une efficacité à long terme. » On constate donc une
confiance relative dans la capacité de gérer les éventuelles apparitions de pyrales résistantes
à Bt. Ici, il va de soit, que la technologie vient au secours de la technologie, et il n’existe pas
véritablement d’obstacle insurmontable pour cette dernière. Une gestion de la résistance
appliquée selon les règles établies doit mener à une véritable maîtrise du risque ; et même

383
« When purchasing Bt seed, many seed companies require growers to sign a contract stating that
they will plant a refuge. Regardless of wether resistance management is regulated or not, it just make
good sense. Bt is a valuable tool that can save growers time and money. Good IRM stewardship
ensures this technology will be available for future generation of growers. » Ibid.p. 3

177
si la forte probabilité de celui-ci est reconnue, il reste qu’elle peut diminuer en fonction du
respect de certaines règles.

L’apparition de la résistance : Un risque avéré ?


L’appaition de populations résistances est un réel problème qui est bien pris en compte et
n’est pas négligé par les promoteurs de la technologie. Des recherches ont été menées en
vue de gérer ce risque. Pourtant, il ne s’agit pas, comme de nombreuses expériences l’ont
démontré, d’un risque spécifique aux PGM. Comme l’affirme le chercheur et généticien Louis-
Marie Houdebine dans son ouvrage OGM, le Vrai et le Faux : « La pyrale va devenir
résistante à la toxine Bt. Cela ne fait pas de doute, et c’était déjà une réalité avant l’arrivée
des OGM. […] Il est à craindre que la pyrale devienne progressivement résistante à la toxine
Bt et que le traitement devienne, par conséquent, inopérant. Une telle éventualité est le
propre de la plupart des traitements, et les résistances acquises par certaines bactéries aux
antibiotiques sont là pour le montrer. Des pyrales mutantes spontanées pourraient émerger,
mais un tel phénomène pourrait tout autant avoir lieu à la suite d’épandages de toxine Bt
qu’en raison de l’utilisation du maïs transgénique. Des études menées en laboratoire
indiquent que la pyrale n’a pas acquis de résistance après 40 générations, qui correspondent
à 40 ans de cultures. Une mutation spontanée de la pyrale n’est donc pas a priori un
problème aigu, même si les modèles de laboratoire ne reflètent souvent qu’une partie de la
réalité. On peut même imaginer qu’une utilisation généralisée du maïs transgénique dans
une région rende la pyrale si rare qu’elle n’ait plus beaucoup de chance de muter, même si la
nourriture n’est pas exclusivement le maïs. Néanmoins, une réalité commence à s’imposer : il
existe quelques pyrales résistantes à la toxine Bt et au maïs transgénique dans certaines
régions où ce végétal est cultivé.»384 L’ensemble de la communauté scientifique reconnaît
possible le développement à forte proportion d’un gène de résistance parmi les populations
cibles de la plante insecticide, due à la trop grande efficacité de celle-ci. Comme le rappellent
Denis Bouguet et Josette Chaufaux dans un article paru dans Biofutur en Juin 2000 : « Outre
le fait que les plantes transgéniques n’expriment qu’une seule toxine, ce qui facilite
l’apparition d’individus résistants , la pression de sélection sur les insectes est plus forte avec
les plantes transgéniques que lors d’une pulvérisation de Bacillus thuringiensis. »385 Le
phénomène de résistance des insectes ravageurs est connu depuis longtemps et a fait l’objet

384
Louis-Marie Houdebine, OGM, le vrai et le faux, Edition “ le Pommier ”, octobre 2000, p.79-81
385
Denis Bourguet et Josette Chaufaux, « Bt : les insectes font de la résistance », Biofutur 201, Juin
2000, p.42.

178
de nombreuses études depuis 50 ans qui ont quasiment démontré que « chaque molécule
insecticide est vouée à tomber sous les fourches caudines de l’évolution et à devenir
inefficace. Les mécanismes de cette résistance sont variables, mais tous proviennent de
mutation (amplification géniques, mutations ponctuelles) des gènes impliqués dans la
sensibilité aux insecticides, tels que ceux codant des enzymes de détoxication. Comme dans
le cas des antibiotiques, des herbicides ou des fongicides, la généralisation de la résistance
est d’autant plus inquiétante que le nombre de molécules actives est limité. »386 On peut
donc en toute logique appliquer cette “ loi ” au maïs Bt avant que ce phénomène n’ait pu
être véritablement constaté au beau milieu des champs.
En fait, c’est en 1985 que l’équipe du professeur William Mc Gaughey du service de
recherche agricole de l’USDA, a pu sélectionner en laboratoire une population de pyrale des
fruits secs (Science, 229, 1985, 193-195). Depuis, une quinzaine d’insectes pouvant
développer un gène de résistance ont été découverts et « Plus inquiétant, plusieurs
populations de teignes des crucifères (Plutella xylostella) sont devenues résistantes aux
champs. » Les auteurs précisent qu’à l’heure actuelle, cette espèce est la seule à avoir
développé aux champs une résistance à Bt. En plus de la solution de la zone refuge
D.Bourguet et J.Chaufaux évoquent 2 autres stratégies possibles: l’une est le “ pyramiding ”,
qui consiste dans la construction de plantes exprimant plusieurs toxines de Bt, l’autre réside
dans la diminution de la pression de sélection en contrôlant l’expression de la toxine dans le
temps. Ces 2 techniques sont cependant peu répandues. La seule qui soit actuellement
pratiquée à grande échelle est la technique appelée “ HDR ” (haute dose refuge).
Concernant cette dernière, les 2 experts émettent une réserve qui apparaîtra comme un
argument fondamental dans la controverse sur le maïs Bt : « cette option n’est efficace que
lorsque les plantes Bt expriment des doses de toxine suffisantes pour tuer non seulement les
insectes homozygotes sensibles - individus porteurs de deux allèles sauvages, c’est-à-dire
non mutés - mais également l’ensemble des hétérozygotes pourvus d’un allèle sauvage et
d’un allèle muté. » En ce qui concerne les individus homozygotes résistants, leurs
croisements avec des individus sensibles donneront des individus hétérozygotes, incapables
de se développer sur les plantes Bt. Se pose alors le problème de la superficie de la zone
refuge. L’estimation de ces dimensions ont fait l’objet d’un débat et de nombreuses études
ont été menées du côté de l’EPA (agence américaine pour la protection de l’environnement )
et de l’USDA (le département américain pour l’agriculture). En effet, la technique de HDR a
déjà fait l’objet de critiques et on lui reproche certaines imperfections :

386
Ibid., p.43.

179
- Pour qu’elle fonctionne, il paraît impératif que les allèles de résistance soient rares.
- Les insectes en provenance des parcelles Bt doivent pouvoir se croiser avec les
individus issus de zones refuges.
- La résistance doit être récessive.

Concernant la première objection, les auteurs se fondent sur les résultats des 4
estimations publiées à l’époque pour affirmer le grand nombre d’incertitudes qui planent sur
l’efficacité de la technique HDR. L’équipe de Fagneng Huang du département d’entomologie
de l’université d’Etat du Kansas a réussi à sélectionner en laboratoire des souches de pyrales
résistantes à Bt en 7 ou 8 générations à partir d’un nombre réduit d’individus.
Pour le 2ème critère, la forte capacité migratoire qui a pu être constatée au sein des
populations de pyrales, ne garantit nullement le brassage des populations résistantes avec
les populations sensibles. En effet, l’équipe de Yong-Biao de l’université d’Arizona a
récemment démontré que « des vers roses du cotonnier – larves du papillon Pectinophora
gosypiella- résistants à une toxine Bt se développent plus lentement que les larves
sensibles. »387 Ce qui signifierait par conséquent que le développement asynchrone des
individus de population différente empêche leur reproduction entre eux.
Enfin, concernant le caractère récessif de la résistance, on doit supposer que la dose
de Bt produite par les plantes est suffisamment forte pour détruire les individus
hétérozygotes. Pour cela, « il est recommandé que cette dose soit 25 fois supérieure à la
388
dose nécessaire pour tuer l’ensemble des homozygotes sensibles d’une population. » Cela
risque donc de poser des problèmes lors d’infestations tardives. De plus, il semble difficile
d’affirmer que le caractère de résistance est forcément récessif.

Alors que la brochure technique mise en circulation par l’APHIS auprès des
agriculteurs américains accordait une confiance totale dans la technique de l’HDR à condition
que celle-ci soit bien appliquée, ici les experts de l’INRA ont plutôt tendance à démontrer les
points faibles de cette technologie en elle-même et ne conditionnent pas son efficacité à son
application en conformité avec une série de règles. La résistance est présentée comme un
risque potentiel inévitable. En effet, trop de facteurs incertains entrent en jeu pour que le
risque de voir se développer de plus en plus d’insectes résistants s’éloigne et la technologie
semble impuissante devant cet événement à venir, même si pour l’instant il ne semble pas
encore s’être manifesté en plein champ… On voit donc l’écart qui existe entre la recherche

387
Ibid., p. 44.
388
Ibid.

180
fondamentale et les applications d’une technologie en développement. Mais doit-on pour
autant en conclure que cette technologie est aveugle ? Rien n’est moins sûr.

3.2.2.4 Le rapport BRAD de l’EPA


Dans un rapport daté du 29 septembre 2001 - publié en ligne sur le site de l’Agence
Américaine pour la Protection de l’Environnement - l’institution et les experts américains
procèdent à une réévaluation de 3 PGM qui contiennent le gène Bt : maïs, coton et pommes
de terre389. Ces documents visent à réévaluer des variétés de plantes qui se trouvent sur le
marché afin de décider si les autorisations qui sont actuellement en vigueur peuvent être
prolongées et s’il est nécessaire de réintroduire de nouvelles conditions au prolongement de
cette autorisation. On notera qu’en ce qui concerne le maïs Bt, on a prolongé l’autorisation
jusqu’au 29 septembre 2001, pour permettre de compléter les examens et satisfaire les
exigences du public. Aussi l’EPA précise avec grande précaution que cet examen sera
entièrement ouvert au grand public390. Dans ce rapport où sont étudiées les caractéristiques
des produits, l’estimation des effets sur la santé humaine et l’estimation des effets sur
l’environnement des plantes qui sont déjà sur le marché, l’EPA affirme ne pas avoir de
données qui lui permettent de parler de l’apparition de populations résistantes après 5
années de commercialisation du maïs Bt: « Available data indicate that after five years of
commercialization, no reported insect resistance has occured to the Bt toxins expressed
either in Bt potato, Bt corn, or Bt cotton products. »391Concernant la technique actuellement
appliquée au maïs Bt, technique qui a été renforcée pour la saison 2000, elle est, toujours
d’après les experts de l’EPA, tout à fait adaptée pour atténuer la résistance de la pyrale du
maïs dans des aires où l’on utilise peu fréquemment les insecticides. Rappelant tout l’intérêt
d’une technique telle que la HDR (IRM), ils affirment avoir identifié 7 facteurs garants de la
performance de cette technologie :
- Une bonne connaissance de la biologie et de l’écologie des ravageurs,

389
« Bt Plant-Incorporated Protectants, September 29, 2001, Biopesticides Registration Action »
Document, trouvé sur le site www.epa.gov/pesticides/biopesticides/
390
« During this reassessment, EPA is conducting an open and transparent public process that
incorporates sound and current science, public involvement, and balanced decision making . » En fait
cette décision qui consiste à mettre le rapport à disposition du grand public a été décidée pour
prévenir un éventuel regain de polémique suite à l’affaire du papillon monarque dont le maïs Bt se
trouve être aussi à l’origine. En effet, certains des résultats obtenus par le protocole d’expérience qui
avait pour objectif de vérifier la nocivité de cette PGM contre cet insecte non-cible n’avaient pas fait,
comme l’usage le veut, l’objet d’une vérification par les pairs ; aussi, il s’agissait de respecter les délais
fixés par l’agenda de publication de l’EPA.
391
« Les données disponibles indiquent qu’après 5 années de commercialisation, on n’a pas pu
rapporter l’apparition d’insectes résistants à la toxine Bt exprimée aussi bien dans les pommes de
terre, le maïs ou le coton Bt », Ibid., p.14.

181
- Une stratégie appropriée de l’expression des doses,
- Un refuge approprié,
- Une bonne surveillance de la résistance permettrait d’aboutir à un plan efficace pour
y remédier,
- L’emploi d’une gestion intégrée des ravageurs (integrated pest management),
- Des stratégies de communication et d’éducation pour encourager un bon usage du
produit,
- Le développement de moyens alternatifs d’action.

Venant comme pour appuyer le texte de l’APHIS à destination des agriculteurs, ce


rapport est l’accréditation par une institution, d’une technique qui, comme on a pu le voir,
est contestée par certains experts. Aussi l’EPA justifie sa position en rappelant ses
convictions concernant l’usage de plantes génétiquement modifiées exprimant la protéine
Bt ; selon l’institution américaine, celle-ci comporte de nombreux avantages pour les
agriculteurs, les consommateurs et pour l’environnement. Elle donne des chiffres relatifs à
chacun de ces avantages : économies réalisées, rendements accrus, usage moindre de
pesticides, avantages pour la faune... Les auteurs affirment que des bénéfices
environnementaux majeurs sont réalisés grâce à un usage moindre d’insecticide et une
amélioration de la qualité du produit392. Concernant le maïs Bt, on a observé un meilleur
rendement, et une diminution des insectes qui peuvent être à l’origine de la formation de
mycotoxines. Le maïs Bt profite au public en réduisant les risques pour la santé associés aux
mycotoxines393. Mais loin de signifier un certain laxisme ou une attitude permissive de
l’institution par rapport au principe de précaution, l’institution liste une série de
recommandations de la plus haute importance à destination des agriculteurs, dont voici en
substance les grandes lignes.
Concernant les variétés de maïs MON 810 et Bt 11, des conditions de gestion des risques
de résistance ont été spécifiées en 2001 de la manière qui suit : En ce qui concerne les
plantations qui se trouvent en dehors des aires où l’on cultive en grande quantité le coton,
les agriculteurs doivent planter une zone refuge d’une superficie égale à au moins 20% de la
zone non-Bt. Des traitements insecticides supplémentaires ne devront être appliqués que si
les seuils dépassent les normes établies par les professionnels locaux ou régionaux. En ce

392
« Major environmental benefits occur through less insecticide use and improved product
quality »Rapport BRAD, Ibid., p.15.
393
« Bt corn increases yield and reduces insect damage which can lead to the formation of mycotoxins.
Bt corn benefits the public by reducing associated mycotoxin health risks to humans and livestock. »
Ibid., p.15.

182
qui concerne les régions où les champs de maïs Bt côtoient des plantations de coton, la
superficie des zones refuges devra être au moins de 50% de la plantation de maïs. Les
agriculteurs trouveront les renseignements nécessaires dans les guides qui sont à leur
disposition. Concernant les zones refuges, elles doivent toujours être constituées de maïs
non Bt et se trouver au moins à 700 mètres (1/2 miles) de la plantation génétiquement
modifiée. Dans la “ corn belt ”, la distance devra être de 250 mètres (1/4 de miles). Les
différentes options incluent toutes les stratégies (plantations, blocs ou bandes). Les
semenciers devront surveiller régulièrement les risques éventuels de résistance et seront
tenus de développer des essais de concentration394. A cet égard, on collectera des
populations de pyrales dans des aires représentatives pour l’implantation du maïs Bt. Ils
devront prévenir leurs clients (agriculteurs et revendeurs) afin que ces derniers les tiennent
au courant au cas où un problème de prolifération surviendrait ; dans ce cas, ils seraient
tenus d’enquêter et de prélever des échantillons dans les champs pour réaliser des essais in
vitro et en environnement naturels. Après avoir vérifié que le maïs concerné contient la
protéine Bt, on réalisera des bio-essais pour vérifier si la population de pyrales contient bien
un phénotype de résistance.
Si une résistance a pu être démontrée, le semencier doit cesser la vente et la distribution
de maïs Bt dans les régions où l’insecte résistant est apparu, jusqu’à ce qu’un plan de
contrôle ait été mis en place par l’EPA395. Ceci étant dit, en attendant l’intervention de
l’agence pour la protection de l’environnement américaine, le semencier devra assumer la
responsabilité de la mise en place d’actions pour contrôler la résistance. Ils devront, en plus
de cela, tenir à jour une base de données recensant la quantité des ventes, Etat par Etat. Ils
devront se charger de communiquer auprès des agriculteurs. Ils devront faciliter
l’intervention et les divers partenariats avec le milieu universitaire et spécialement avec des
enthomologues et des agronomes. Ils devront mettre en place un programme d’éducation. Il
est important de mettre tous les outils à disposition des agriculteurs, d’encourager les
attitudes responsables et de susciter leur intérêt. Les agriculteurs qui ne se plieraient pas
aux exigences de l’HDR seront limités dans leur commande. On encouragera les agriculteurs
à l’HDR de plusieurs points de vue : en distribuant un guide de l’HDR qui doit servir comme
outil de référence. Chaque agriculteur qui passera commande sera dans l’obligation de signer
un accord de participation (“ stewardship agreement ”) qui l’obligera à se conformer aux

394
« The registrants will proceed with efforts to develop a discriminating concentration assay » Ibid.,
p.16.
395
« When resistance has been demonstrated to have occured, the registrant must stop sale and
distribution of Bt corn in the counties where the resistance has been shown until an effective local
mitigation plan approved by EPA has been implemanted. » Ibid .

183
pratiques de l’HDR. Il devra suivre un programme pédagogique fort et pluridisciplinaire
(“ multi-pronged ”). Les équipes de vente devront être formées.

En résumé
A la suite de toutes ces recommandations, l’EPA astreint les semenciers à fournir des
informations sur 8 points :
- Des données sur le développement de la résistance et un plan pour prévoir le
développement de cette résistance dans plusieurs régions
- Des informations biologiques et comportementales sur les populations de pyrales
(mouvement, reproduction....)
- La faisabilité de zones refuges structurées
- Le développement d’essais de discrimination de la concentration par rapport à la
résistance
- Les effets sur les insectes non-cibles, autres que la pyrale
- La biologie de la résistance de la pyrale et ses effets sur l’ensemble de la population
- Les semenciers doivent certifier l’efficacité des moyens de surveillance
- Ils doivent mettre en place une approche statistique similaire à celle de l’Université
d’Iowa. Une recherche statistique validée par une étude de marché indépendante
menée sur des agriculteurs Bt devra être menée par un tiers-parti.

On s’aperçoit donc qu’un maximum de précautions sont prises pour éviter un éventuel
développement de populations d’insectes résistants au maïs Bt. Les nombreuses conditions
auxquelles doivent se soumettre les industriels pour pouvoir référencer leurs semences sont
pour le moins contraignantes et manifestent un véritable souci de gestion technique de la
catastrophe écologique. Bien évidemment, si de telles mesures ne peuvent pas assurer à
100% l’absence de danger, elles offrent cependant une garantie de surveillance du risque.
Aussi, comme on va le voir dans le paragraphe suivant la plupart de ces recommandations
sur l’HDR ont effectivement été suivies aussi bien par les semenciers que par les
agriculteurs.

Vérification de la mise en application de l’HDR


Comme on peut le constater, l’EPA s’est prémunie en demandant aux semenciers non
seulement d’informer, mais aussi de surveiller la mise en application des mesures de
précautions qui prémunissent un usage intensif du maïs Bt de l’apparition de populations
résistantes à cet insecticide. Or comme le montre un rapport effectué par le comité

184
technique sur l’HDR de l’ABSTC396, l’association d’industriels américains qui regroupent les
entreprises Aventis CropScience USA LP, Dow AgroSciences LLC, E.I. du Pont de Nemours
and Company, Monsanto Company, and Syngenta Seeds Inc., l’HDR est une technologie qui
est connue des agriculteurs et mise en application par ceux-ci397. Ce rapport daté du 31
Janvier 2001 fait suite au plan unique d’HDR qui a été appliqué pour la saison agricole 2000 -
un plan proposé par les industriels membres de l’ABSTC en collaboration avec le NCGA
l’association nationale des planteurs de maïs398 - et s’inscrit dans le droit chemin des
recommandations formulées par l’EPA. Il complète le premier rapport effectué par
l’Université de l’Iowa dont l’objectif était d’étudier les pratiques des agriculteurs à propos du
maïs Bt. L’ABSTC a étendu et approfondi l’enquête portant sur la saison 2000 afin de :
- Juger de la précaution et du degré d’adoption de l’IRM
- Identifier les régions qui ont la plus faible implémentation en IRM
- Mieux comprendre les sources d’information des agriculteurs à propos de l’IRM

En effet, les auteurs sont persuadés qu’il reste de nombreuses occasions d’éduquer les
agriculteurs et d’influencer leurs pratiques de l’HDR étant donné la nouveauté de la
technologie Bt et sa faible pénétration sur le marché national399, le but étant d’établir un
programme éducatif plus efficace afin d’assurer la bonne application des techniques de l’HDR
et d’en garantir les avantages pour les années à venir. Cette enquête a été effectuée par
l’agence indépendante Marketing Horizon basée à Saint-Louis. Si les industriels ont présidé à
la mise en place des questions, l’agence seule a été responsable de l’enquête400.
Du 14 au 27 septembre 2000, on a pratiqué l’interview téléphonique de 501 agriculteurs,
dans 4 régions distinctes géographiquement : des Etats où le maïs Bt a été adopté de
manière significative, des régions où l’on utilise encore les traitements traditionnels en
majorité, des régions, enfin, où le maïs Bt et le coton Bt sont plantés simultanément. Les
interviewés ont été identifiés comme des décideurs cultivant au minimum 80 hectares (200
acres). Les auteurs du rapport ont pu constater une différence entre les ‘sondés’ qui avaient
été formés au préalable, il y a de cela quelques années, et ceux qui ne l’avaient pas été.

396
Agricultural Biotechnology Stewardship Technical Committee.
397
Bt Corn Insect Resistance Management Survey, 2000 Growing Season , Agricultural Biotechnology
Stewardship Technical Committee January 31, 2001
398
National Corn Growers Association.
399
« There currently remain significant opportunities to educate growers and influence IRM practices
while Bt technology is new and has relatively low market penetration nationwide. The Bt corn
registrants will use the results of this and future surveys to more successfully design and target
education programs in subsequent seasons. The ultimate aim is to ensure that growers are aware of
the most current IRM requirements and are implementing them to preserve the benefits of this
technology for years to come. »Ibid., p.3.
400
«The survey was conducted and analyzed solely by Marketing Horizons, Inc. », Ibid.

185
Les résultats démontrent la forte adhésion dans la volonté de mettre en place l’HDR afin
de préserver les avantages d’une technologie puisque, 91% des personnes interrogées
étaient d’accord pour affirmer que la mise en place de plans d’HDR était très importante
pour la culture du maïs Bt401.
Concernant la saison 2000, 92% des agriculteurs interrogés pensent qu’ils ont accordé
une place acceptable à la zone refuge : 87% ont planté une zone de maïs non-Bt d’une taille
au moins équivalente à 20% de leur superficie totale de maïs Bt alors que 5% seulement ont
suivi des directives qui dataient des années précédentes en plantant des superficies
différentes de celles nouvellement requises. D’après les auteurs, ces chiffres représentent un
très haut niveau d’implémentation.
En considérant la totalité des exigences d’implémentation régissant les zones refuges,
71% des agriculteurs affirment avoir suivi à la fois les recommandations de superficie (20%)
et de proximité pour la saison 2000 (inférieur ou égale à 1/2 miles).
Pour ce qui concerne maintenant la vérification de l’efficacité du transfert d’information,
la plupart des agriculteurs (soit 80%) ont affirmé avoir été mis au courant de l’existence de
ces exigences. On a posé une série de questions afin de distinguer entre les agriculteurs qui
avaient reçu ou non un soutien d’information. La plupart (80%) d’entre eux affirment savoir
que certains critères sont demandés. En ce qui concerne ceux qui n’avaient pas reçu ce
soutien, seul 29% savaient qu’il était nécessaire de planter 20% de la superficie totale pour
ce qui concerne les régions où ne pousse pas de coton. 26% d’agriculteurs imaginaient qu’un
refuge d’une superficie de 5 à 15% était nécessaire. Concernant la distance requise, 31%
des agriculteurs qui n’ont pas reçu d’aide connaissaient celle-ci. Ces résultats confirment que
la mauvaise application des règles a pour cause plus un manque d’information à jour, que le
non-respect volontaire de celles-ci, ce qui prouve la nécessité de faire des efforts
supplémentaires en matière d’éducation402. Les agriculteurs qui ont reçu une formation
étaient mieux au courant des règles. En effet, 7 sur 10 savaient qu’il était nécessaire de
planter une zone refuge d’une superficie d’au moins 20%. Pour ce qui concerne la
connaissance de la distance requise, seul 39% étaient au courant.
Enfin, on a demandé aux agriculteurs de donner leurs sources d’information. A la grande
majorité, les revendeurs de semence ou les firmes agro-industrielles étaient cités. Les
compagnies ont fourni aux acheteurs de produits de maïs Bt des guides qui contenaient des

401
« The results of the survey demonstrate Bt corn growers’ strong recognition of the need for IRM
efforts to preserve the benefits of this technology (91% of the respondents agreed that IRM plans for
Bt corn are somewhat to very important) ». Ibid. p.3.
402
« Assessment of the reasons why growers did not plant an appropriate refuge indicate a lack of
up-to-date information rather than a conscious effort on the part of growers to violate the guidelines,
highlighting the need for consistency and focused education efforts. »Ibid. p.5.

186
instructions sur l’HDR à respecter ; ceci faisait partie des exigences de toute inscription. Au
moment de l’achat ou après la livraison des semences, les acheteurs devaient signer un
papier certifiant de leur volonté d’intégrer les recommandations qui se trouvent prescrites à
l’intérieur de ce guide dans leurs pratiques culturales. Ce guide n’est cependant qu’un
exemple parmi les autres sources d’information possibles.

En conclusion, l’ABSTC affirme sa mise en confiance suite aux résultats de cette enquête,
d’autant plus qu’il s’agissait de la première année d’exercice du plan et que la campagne
d’information a commencé bien après que les agriculteurs aient acheté leurs semences. Un
message pédagogique possède donc un grand pouvoir403. Cet effort doit continuer et être
mené conjointement par l’ABSTC et le NCGA : il passe par le développement et la mise à
disposition de matériel informatif (vidéo, brochures et supports publicitaires média) afin de
compléter le guide ainsi qu’une amélioration de son système de distribution chez les
semenciers. Tout ceci confirme l’ABSTC dans sa vocation d’encourager le développement de
la communication sur l’IRM et donc garantit l’efficacité de celui-ci404. Ces considérations sont
également parfaitement prises en compte par les industriels et il est faux d’affirmer comme
on peut le lire parfois sous la plume de certains critiques, qu’aucune précaution n’a été prise
par rapport au développement du maïs Bt. Ainsi, un dossier de présentation édité par la
société Monsanto étudie avec la plus grande rigueur scientifique tous les avantages et les
risques soulevés par la culture du maïs Bt Mon 810 en général et plus particulièrement, ceux
soulevés par l’apparition de populations de pyrales résistantes ; aussi, les auteurs
remarquent qu’en dépit du succès commercial des semences Bt, il se peut fortement que le
durée de vie de celles-ci soit raccourcie par l’apparition de populations résistantes et ce, du
fait de la production constante d’insecticide dans les plantes. Les experts ajoutent que ce
problème concerne également les jardiniers et les fermiers qui utilisent l’insecticide
conventionnel Bt et pour lequel on aurait déjà détecté l’apparition de populations résistantes
(Tabashnik 1994). Enfin les auteurs du dossier soulignent que bien que l’on utilise souvent
les études de Georghiou qui aurait démontré qu’au moins 400 espèces d’insectes étaient
devenues résistantes à un insecticide, aucun travail n’a pour l’instant prouvé l’apparition de
populations résistantes au maïs Bt405. On notera que ce dossier à visée éducative reprend

403
« As indicated in the industry plan and by academic experts, a simple and consistent message is
key to promoting awareness and adoption of IRM guidelines, and the ABSTC is committed to
comprehensive education programs to communicate the IRM message. » Ibid.
404
« Current IRM requirements are practical, flexible and sufficient to ensure the durability of Bt in
corn for the foreseeable future, and therefore must be maintained. » Ibid., p.6
405
« Despite the commercial success of Bt crops, there is wide-spread concern that the advantages
provided by Bt crops will be short-lived because the constitutive expression of Bt toxins in plant

187
toutes les études sur le problème ainsi que les recommandations de l’EPA que nous avons
évoquées plus haut ; il apparaît clairement que les industriels ne cherchent pas à cacher le
problème, bien au contraire : ils le prennent très au sérieux et investissent dans la recherche
pour la mise en place de nouvelles stratégies de gestion de la résistance et son application
par les agriculteurs. En effet, ils ont parfaitement conscience que l’efficacité de la stratégie
dépend de la possibilité de conserver celle-ci. Or, comme on va le voir maintenant, cette
position est loin de faire l’unanimité et a été maintes fois contestée sur le sol américain.

3.2.2.5 Critiques de la re-registration de l’HDR par l’EPA


Dans un document daté du 30 Août 2001 le CFS (Center for Food Safety), une association de
consommateurs, accuse l’EPA de ne pas avoir pris toutes les mesures essentielles concernant
la réévaluation du maïs Bt et exige de l’administration qu’elle revienne sur sa décision de re-
registrer les semences Bt406. Dans cette lettre adressée aux consommateurs et à l’agence de
protection de l’environnement, le CFS affirme que l’EPA ne disposait pas des bonnes données
pour appuyer la re-registration d’aucune des plantes Bt. Aussi, le document BRAD (document
d’action de registration des biopesticides) aurait échoué dans son évaluation des risques
causés par les plantes Bt pour la santé humaine, il n’aurait pas respecté les exigences de
l’acte sur la protection des espèces en danger, ni celles exigées par la gestion des insectes
résistants et n’aurait pas correctement estimé l’impact économique de la re-registration.
Enfin, cet acte de re-registration serait une violation de la confiance publique407.

tissues will lead to the selection and multiplication of rare Bt-resistant individuals. The potential
development of insect resistance to Bt, as a consequence of large-scale commercial plantings of Bt
crops, is also a concern to farmers and gardeners who rely on the use of Bt microbial sprays, for
which instances of pest adaptation have already been documented (Tabashnik 1994). While the
observation that over 400 insect species have become resistant to at least one insecticide(Georghiou
1986) is often cited as evidence of the genetic ability of arthropods to evolve resistant strains, it is
equally important to note that, to date, there have been no reports of Bt resistant insects arising as a
direct consequence of the introduction of Bt plants into commercial agriculture. » Agbios (Agriculture
and Biotechnology Strategies (Canada) Inc.), Principles and Practice of Environmental Safety
Assessment of Transgenic Plant, Part No. AGBESAM-01-099B, 2001
406
CFS, Public Information and Records Branch (PIRIB), Information Resources and Services Division
(7502C), Office of Pesticide Programs (OPP), Environmental Protection Agency RE : Docket No.
00678B, 30 August 2001
407
« CFS believes that the EPA does not have the proper data available to support the re-registration
of any genetically engineered Bt crop. The Agency’s “Biopestcides Registration Action Document”
(“BRAD”) has, inter alia, failed to adequately assess the human health risks associated with the Bt
crops; throughly engage in environmental review, including compliance with the consultation
requirements of the Endangered Species Act, fully incorporate data about non-compliance into its
Insect Resistance Management (IRM) requirements; and properly assess the economic impacts
associated with reregistration of Bt crops. Furthermore, re-registration of the Bt crops will be a
violation of the public trust doctrine. » CFS, Ibid., p.1.

188
Quels sont les arguments concernant le problème de l’apparition de population
d’insectes résistants ? Les experts du CFS rappellent que l’EPA est parfaitement consciente
des avantages écologiques de l’insecticide foliaire Bt et, par conséquent, du risque encouru
par la perte des avantages de celui-ci, du fait de l’apparition de population d’insectes
résistants. Aussi, pour le CFS, il ne fait aucun doute que le caractère de résistance finira par
se développer du fait de l’exposition continue des insectes au BT. Par conséquent, le CFS
estime que la priorité de l’EPA devrait être d’interdire toutes les solutions susceptibles
d’augmenter la résistance au Bt. Toute mesure n’allant pas dans ce sens causerait un risque
déraisonnable sur l’environnement et serait directement dommageable pour l’agriculture
durable408. D’après les auteurs, l’EPA a failli à cette tâche en re-registrant les semences Bt
qui seront à l’origine de futurs ravageurs cross-résistants aux applications foliaires
conventionnelles de l’insecticide Bt. Le CFS s’étonne que, bien que les modèles sur lesquels
l’EPA se fonde, démontrent que l’apparition de populations résistantes devrait avoir lieu dans
moins de 3,46 ans, l’administration s’est contentée d’accepter la re-registration à condition
de la mise en place d’un plan de gestion de la résistance. Aussi, les données fournies
démontreraient que l’agence est incertaine de l’efficacité de ce plan et ce, du fait qu’elle fait
dépendre celle-ci du respect des règles par les agriculteurs tout en n’étant pas capable de
donner un niveau de suivi minimum qui permette de garantir l’efficacité409. A cela, le CFS
ajoute que l’EPA ne peut même pas certifier l’efficacité des programmes d’HDR pour
empêcher ou repousser l’apparition de la résistance. Il n’y aurait en fait que 2 études sur
lesquelles pourraient s’appuyer l’EPA pour juger le niveau de respect des plans de gestion de
la résistance : le rapport annuel de la société Aventis Cropscience pour le maïs StarLinkTM
dont les travaux portent sur l’année 1999 (ce premier rapport n’a pas été pris en compte par
les experts de l’EPA) et le rapport de Market Horizon que nous avons précédemment
étudié410. D’après le CFS, chacun de ces 2 rapports démontrerait une absence signifiante de
suivi (Both reports show significant non-compliance with IRM requirements). Selon le rapport

408
« If exposed to continuous, massive doses of Bt toxins insects can develop resistance to it.
Therefore, CFS believes that a central priority for EPA must be to prevent all potential for further
development of Bt resistance. Anything less would cause an unreasonable adverse impact on the
environment and be directly harmful to organic and sustainable agriculture. Unfortunately, the EPA
has admitted that registration of Bt crops will lead to pests that are cross resistant to foliar,
convention Bt applications. » Ibid., p.5.
409
« The EPA admits: Grower compliance with refuge and IRM requirements is a critical
element for resistance management . Significant non-compliance with IRM among growers may
increase the risk of resistance for Bt corn. However, it is not known what level of grower non-
compliance will compromise the risk of current refuge requirements. » Ibid., p.5.
410
Yearly Reporting (1999) on the Insect Resistance Management Plan of StarLink™ Corn , EPA
registration No. 45639-221, Aventis Crop Science USA LP, January 25, 2000. Et Bt Corn Insect
Resistance Management Survey, 2000 Growing Season, Agricultural Biotechnology Stewardship
Committee, prepared by Market Horizons, Inc., December 2000.

189
d’Aventis 15,7% des agriculteurs interrogés ne planteraient pas de zones refuges.
Concernant maintenant le second rapport, d’après le CFS, l’absence de suivi se situerait
entre 20 et 29% et dépasserait même les 30% si l’on prend en compte les erreurs possibles.
Aussi, l’EPA n’aurait nullement pris en compte ces résultats, puisqu’elle affirme que les
modèles de gestion de la résistance ont été calculés en supposant qu’ils ont été suivis à
100%. Or pour justifier la re-registration, l’EPA aurait négligé ces données en affirmant
qu’aux vues des données existantes, 100% de suivi était un objectif impossible à atteindre.
Le CFS accuse alors l’EPA d’avoir, non seulement, admis les taux de non-suivi, mais en plus,
de ne pas les avoir pris en compte dans le calcul des superficies des zones de résistances
données en modèles ; aussi, selon l’association de consommateurs, il est contradictoire de
re-registrer le maïs Bt en se fondant sur un modèle de gestion de la résistance qui, pour
fonctionner, doit être appliqué à 100%, alors que 30% d’agriculteurs ne se conforment pas
aux règles411. Par conséquent, le CFS considère que la re-registration des semences Bt est
inacceptable et illégale : en effet, il n’est pas juste que les agriculteurs qui utilisent
l’insecticide Bt de manière conventionnelle aient à supporter les risques ; aussi, tant que l’on
n’a pas réussi à gérer le problème du suivi des plans de gestion de la résistance par les
agriculteurs, on devrait suspendre la mise sur le marché du maïs Bt.
Comme on le voit, les critiques du CFS portent essentiellement sur la possibilité de
contrôler le suivi du plan de gestion de la résistance par les agriculteurs ; elles ne remettent
pas véritablement en cause ce plan si ce n’est par le fait que celui-ci a été conçu sans
prendre en considération ce facteur d’incertitude, ce qui d’après les experts de cet
organisme, serait contradictoire et inadmissible. Dans un document faisant également suite
aux rapports BRAD de l’EPA412 une autre critique, formulée par l’UCS (Union of Concerned
Scientist) remet catégoriquement en cause l’efficacité du plan de gestion de la résistance.
Cette ONG est une association composée de citoyens et de scientifiques ; elle possède dans
ses rangs de fervents activistes anti-PGM, tels que Margaret Melon ou encore Jane Rissler.
Aussi, l’analyse critique des plans de gestion de la résistance est formulée par le Docteur
Charles Benbrook, un consultant célèbre pour ces rapports critiques sur les l’analyse
économique des bénéfices potentiels des PGM pour les agriculteurs.
De même que les experts du CFS, ceux de l’UCS rappellent que l’EPA a correctement
analysé les risques de la perte de l’efficacité de l’insecticide Bt à la suite de l’apparition de

411
« Remarkably, while acknowledging IRM non-compliance rates, the Agency has failed to
incorporate non-compliance rates into its calculation of refugia size requirements. Ultimately, the
Agency cannot base its re-registration of Bt crops upon IRM modeling that uses 100% compliance
when it has data showing that over 30% of farmers are likely to ignore such requirements. » Ibid.p.6
412
Jane Rissler, Margaret Mellon., Union of Concerned Scientists, Comments to the environmental
protection agency on the renewal of Bt-Crop registrations, Docket OPP-00678B, September 10, 2001.

190
population résistante. Cependant les mesures qui sont proposées par les plans de gestion de
la résistance seraient beaucoup trop faibles par rapport au risque413. Ains,i d’après les
analyses du Dr. Benbrook portant sur le coton et sur le maïs, ces plans ne retarderaient pas
suffisamment l’apparition de populations résistantes et ce, pour les raisons suivantes :
- Le HDR ne prend pas en compte la production de toxine Bt contre les autres
insectes ; aussi, l’EPA ne fournit aucune donnée les concernant414.
- Les refuges tels qu’ils ont été actuellement prévus sont trop petits pour empêcher
l’apparition de populations résistantes.
- Les refuges actuels sont trop loin des champs de maïs Bt pour assurer l’accouplement
entre les populations d’insectes résistants et celles qui sont sensibles.
- Les exigences actuelles de l’HDR sont trop souples (« too lax »)
- La faible surveillance, le suivi et la mise en place d’action de substitution diminuent
sérieusement l’efficacité des plans de HDR du maïs et du coton Bt415.

En conclusion
On observe donc dans le cadre de la controverse scientifique sur les risques
environnementaux une situation similaire à celle des controverses portant sur les risques
alimentaires. Ici, le risque d’apparition de populations de pyrales résistantes est reconnu et
admis aussi bien des experts pro-PGM que des experts anti-PGM. Aussi, alors que pour les
premiers, la mise en place d’un plan de gestion de la résistance et la promotion ainsi que la
surveillance de l’application de ce plan auprès des agriculteurs doit permettre d’empêcher
l’avènement du risque, pour les seconds, il ne sera même pas en mesure de le retarder. De
même que dans le cadre de la recherche des risques alimentaires nous avions pu expliquer
la controverse au travers de la divergence des lectures que les experts faisaient du principe
d’équivalence en substance, ici, il apparaît clairement, que les experts interprètent
différemment le principe de précaution.
Il est en effet possible de distinguer entre deux usages de ce principe : nous
nommerons le premier un « usage technique positif » et le second « un usage critique

413
« While we applaud EPA’s acknowledgement that widespread planting of Bt crops threatens the
usefulness of Bt insecticides and appreciate the agency’s willingness to impose insect resistance
management (IRM) plans, UCS remains concerned that the agency IRM requirements are too weak to
prevent the evolution of resistance. » Jane Rissler, Ibid., p.8.
414
« The Bt-corn IRM plans do not take into account that Mon 810 and Bt 11 produce a high dose
against but one of the six corn pests affected by the Bt-corn hybrids. »Ibid., p.9.
415
« Weak monitoring, compliance, and remedial action provisions seriously undermine the
effectiveness of the Bt-cotton and Bt-corn IRM plans. »Ibid., p.10.

191
négatif ». Alors que le premier a pour objectif d’accompagner la technologie dans ses
différentes applications et d’établir les règles qui permettent d’institutionnaliser son
développement, la seconde se fixe pour objectif de stopper définitivement la progression de
celle-ci en exigeant l’application de règles difficilement applicables telle que le risque ‘0’, par
exemple416. Dans le premier cas, on juge que la mise en place d’un plan et d’une surveillance
suffit à garantir les risques d’accidents, dans le second, on considère que les critères exigés
ne sont pas suffisants et on conteste les règles ainsi que les principes sur lesquels ils se
fondent. Chacun des protagonistes de la controverse prend en compte le principe de
précaution dans le sens défini par la loi Barnier de 1995 : en effet, l’absence de certitudes,
compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment n’a pas retardé
« l’adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de
dommages graves et irréversibles à l’environnement à un coût économiquement
acceptable.» On voit cependant toute la latitude qui est laissée à l’interprétation de la notion
de ‘mesures effectives et proportionnées’. C’est sur ce point en effet que, dans le cadre du
risque d’apparition d’insectes résistants à Bt, la controverse est née.
On constatera enfin dans cette controverse, qu’une fois de plus, les mesures de
précaution exigées par les experts anti-PGM font de la transgenèse un cas à part. Aussi les
mesures qui doivent être prises ont un caractère exclusif, puisque certains demandent une
suspension radicales de la mise sur le marché de plantes Bt et remettent en cause l’autorité
de l’institution. A contrario, les protagonistes de la technologie jugent que les risques sont
acceptables aux vues des bénéfices estimés. On va voir que cette opposition est encore
renforcée dans le cadre de l’estimation des risques sur les insectes non-cibles.

3.2.3 Des effets non-intentionnels du maïs Bt


Un autre problème concernant l’introduction du maïs Bt dans l’environnement est celui des
effets non-intentionnels, généralement constatés sur les insectes non-cibles. A la suite d’un
article paru dans Nature417, rendu célèbre par le remous qu’il a réussi à causer dans le milieu
scientifique, le papillon monarque est devenu le centre d’intérêt des médias. En effet, en
plus de laisser planer une incertitude concernant l’éventuelle apparition de population
résistantes à la toxine Bt, le maïs génétiquement modifié serait susceptible de causer des

416
C’est ce que l’on peut penser lorsqu’on lit par exemple que le CFS exige la suspension de la
registration du maïs Bt tant que les protagonistes de la technologie n’auront pas réussi à prouver que
l’HDR est suivie à 100% par les agriculteurs : mesure irréaliste en ce sens que pour assurer que l’HDR
est respectée par les agriculteurs il faut que le maïs soit sur le marché.
417
J.E. Losey et al. (1999) Nature 399, 214.

192
dégâts parmi des populations non-cibles de la faune, dont le fameux papillon monarque.
Comme le rappellent Denis Bourguet et Josette Chaufaux, dans un article du journal Biofutur
de juin 2000 (soit un an après l’article de Nature ) : « Cette étude a eu un retentissement
important dans la communauté scientifique – le protocole expérimental a été très critiqué –
et a atteint le grand public , étant donné le statut emblématique du monarque aux Etats-
Unis. » et les scientifiques de l’INRA de préciser que : « Si les plantes Bt soulèvent parfois
des problèmes spécifiques, il faut garder en mémoire que la question de la résistance des
ravageurs ou de l’impact sur l’entomofaune se pose également - et avec encore plus d’acuité
- avec les insecticides chimiques (...) Faut-il rappeler que des méthodes de lutte biologique
existent ? (...) Les efforts de recherche sont directement proportionnels aux budgets qui leur
sont affectés. Il serait dommage que l’importance accordée à la création et à l’évaluation des
plantes transgéniques finisse par étouffer l’émergence des méthodes de lutte intégrée. »418
Comme on peut le constater, cette dernière remarque a peine à voiler une prise de position
résolument critique à l’égard du maïs Bt et a déjà admis l’idée d’un risque avéré.
Dans un autre article plus récent du magazine Biofutur, Laure Kaiser, Minh-Hà Pham-
Delègue et Ricardo Ramirez-Romero étudient le problème plus en détail. L’impact des
plantes génétiquement modifiées et en particulier, du maïs Bt sur les insectes auxiliaires
(pollinisateurs, prédateurs ou parasites d’insectes) a fait l’objet d’une véritable controverse
dans le milieu scientifique et a suscité jusqu’à maintenant, « une littérature peu
419
concluante » . Ces insectes auxiliaires doivent être protégés pour des raisons
« agronomiques et pour maintenir la biodiversité entomologique et végétale. » Selon ces 3
experts du laboratoire de neurobiologie comparée des invertébrés de l’INRA, malgré de
nombreux facteurs sécurisants (spécificité des toxines Bt, 1 seul gène bactérien par plante,
expression des gènes bactériens dans des parties ciblées), « la question des effets non-
intentionnels reste posée » et on ne peut se contenter des résultats des études de D.Ferber
(1999, Science 286, 1662-1666) qui concluent de l’innocuité de ces plantes : « En effet, la
nature et la forme de la toxine (activée ou non), sa présence dans certaines parties de la
plante consommées par des insectes (concentration dans les tissus, durée de présence) dans
les végétaux transgéniques peuvent influencer les résultats. »420

418
Denis Bourguet et Josette Chaufaux, « Bt : les insectes font de la résistance », Biofutur 201, Juin
2000, p.45.
419
Laure Kaiser, Minh-Hà Pham-Delègue et Ricardo Ramirez-Romero « Maïs Bt et insectes
auxiliaires », Biofutur 207, Janvier 2001.
420
Ibid., p.30.

193
Concernant le maïs Bt qui porte le gène de la protéine CryIAb, les auteurs affirment
qu’il a fait l’objet de nombreuses études d’impacts « à la rigueur parfois contestables ». Les
auteurs citent 3 expériences pour renforcer leur commentaire :

- La première a été menée en Suisse à la station de recherche fédérale par l’équipe


d’Angelika Hilbeck. Après avoir nourri des larves de chrysopes avec une solution
contenant 100 microgrammes de toxine par millilitre, on a pu enregistrer une
augmentation de la mortalité.
- La seconde est une expérience menée en interne par la société Novartis sur des
collemboles (Folsomia candida), petits insectes du sol qui ont été au contact de
feuilles fraîches de maïs Bt : « Il apparaît qu’au-delà d’une limite située entre 0,088
et 0,175 milligramme de toxine par kilo de sol, la survie et le taux de reproduction
des collemboles diminuent. » (résultats d’après G. Neuhaus, 1999, Litterature review
on non-target organisms and Bt-maize. Novartis, p.33). Ce qui ne serait pas
représentatif pour une situation en champ, d’après les chercheurs de Novartis.
- Monsanto, enfin, n’a pas relevé de toxicité parmi les collemboles qui ont été élevés
sur un milieu artificiel plâtre, charbon.

Les auteurs de l’article de Biofutur précisent que les 2 grandes firmes n’ont pas publié leurs
études dans des revues de scientifiques à comité de lecture interne. Ces 2 études ont été
« décrites dans des ‘documents maison’ ». Celle de Monsanto a cependant été présentée à
l’EPA. Les auteurs en viennent ensuite à l’article de John Losey, qui aurait démontré que le
papillon monarque (Danaus Plexippus) qui se nourrit exclusivement d’Asclepias syriaca, une
adventice présente en proximité des champs de maïs et donc, susceptible de recevoir le
pollen du maïs Bt, aurait été sensible au pollen « contaminant » du maïs Bt. Là aussi, l’article
serait contesté du fait que « leur étude n’indique pas précisément la quantité de pollen
consommée par ces chenilles, et donc la quantité de pollen effectivement administrée. De
plus, la quantité de pollen de maïs que les chenilles de monarque sont susceptibles de
rencontrer sur leur plante hôte n’est pas évaluée. »
Doit-on alors affirmer, comme le font ces auteurs, qu’il y a un manque cruel d’études
sérieuses et approfondies sur le sujet, et ce, qu’il s’agisse d’études partiales menées par les
industriels ou d’études menées par des équipes de chercheurs en quête de sensations ?

194
3.2.3.1 La re-registration du maïs Bt à partir des données existantes
Pour répondre à cette question, nous nous sommes de nouveau référé au rapport de re-
registration BRAD publié en 2001 par l’EPA dont la partie II C propose un résumé, espèce
par espèce, des tests qui ont été effectués sur les insectes non-cibles421. On y trouve un
tableau récapitulatif des différents tests et de leurs résultats. Concernant les mammifères, on
n’a pas pu détecter de toxicité signifiante sur les rongeurs à la suite des tests par voix orale
qui utilisaient la dose proportionnelle maximum (“maximum hasard dose ”). En ce qui
concerne le bétail ou les bêtes sauvages, on n’a pas de rapports significatifs sur l’effet
néfaste de la protéine Bt et ce, après plusieurs années d’observation. Les données
répertoriées ne présentent pas de risque sur les animaux sauvages ou domestiques422.
On a réalisé des tests sur des volailles en nourrissant pendant 14 jours des cailles, avec
2000 mg de maïs Bt par kilo, sans observer aucun effet adverse. On a des rapports en
provenance de l’industrie de la volaille (commercial poultry industry) qui ne démontrent pas
la présence d’effets adverses sur les animaux après plusieurs années d’utilisation du maïs Bt
comme alimentation. Les auteurs affirment que ces données montrent que l’usage du maïs
Bt n’implique pas de risque (hazard) sur les volatiles, mais ajoutent cependant qu’elles sont
encore insuffisantes pour émettre un jugement catégorique définitif sur l’exposition à des
doses plus importantes de maïs Bt.
Pour les animaux aquatiques, des études ont pu être réalisées sur les invertébrés et sur
les poissons ne démontrant pas véritablement de risque, y compris à la suite de l’absorption
de pollen423.
En ce qui concerne les insectes, les auteurs indiquent que des études ont pu être
réalisées sur les abeilles à l’état de larves ou d’adulte. Après avoir nourri celles-ci avec des
doses de pollen, on n’a pas pu détecter d’effets adverses. Des travaux menés par des
scientifiques allemands (Schur et al. 2000) en plein champ sur des insectes de taille adulte
ont utilisé un maïs qui produit la protéine Bt Cry 1Ab. On a installé chacune des colonies
sous une tente (6 en tout), 3 tentes contenant du maïs transgénique et les 3 autres du maïs
non-modifié. Les observations ont pu porter sur la période de pollinisation (pollen shed) et

421
Summary of non-target Organism Toxicity Testing on corn Bt 11 (0064444) and MON810 (006430)
in Bt Plant-Incorporated Protectants September 29, 2001 Biopesticides Registration Action Document,
trouvé sur le site www.epa.gov/pesticides/biopesticides/
422
“ However, the mamalian toxicology information gathered to date does not show a hasard to wild
or domesticated mammals. ”, Ibid., IIC36.
423
“ Toxicity studies with aquatic organisms show very limited hazard for fish or invertebrates exposed
to either corn pollen or to bacterially expressed Cry protein. ”Ibid., IIC37, « In view of the lack of
demonstrated toxicity and exposure, no aquatic hazard is expected from the continued uses of Bt Cry
protein in Bt 11 and Mon810 corn crops. ” Ibid., pIIC38.

195
sur les 30 jours qui ont suivi celle-ci. Elles n’ont montré aucun effets adverses424, qu’il
s’agisse de leur survivance, de la fréquence de reproduction, de leur comportement ou du
développement de leur progéniture.
Pour l’étude des effets sur les ‘green lacewings’(libellules ?), les experts de l’EPA
affirment que de nombreux tests ont pu être réalisés ne démontrant pas l’apparition d’effets
adverses, contrairement aux travaux d’Hilbeck en 1998 et en 1999, pour qui le maïs Bt aurait
des effets néfastes sur ces insectes. L’agence affirme qu’après avoir passé en revue ces
expériences à l’intérieur de ses propres laboratoires, elle a démontré que ces impacts
pouvaient être pratiquement considérés comme insignifiants425. Dans la première des 2
expériences effectuées en 1998, Hilbeck et son équipe signalent une mortalité légèrement
plus élevée ainsi qu’un temps de développement prolongé des larves de lacewing qui
auraient été aspergées de Bt. Dans une deuxième expérience menée en 1998, ils confirment
ces résultats et ont rapporté qu’il n’y avait pas d’effet reproductible signifiant de la protéine
Bt (there are no significant reproductive effects from Bt corn protein.)
Les experts de l’EPA affirment, eux, que la seconde étude utilisait des quantités définies
de protéines de Bt pure, et qu’il n’y avait une mortalité signifiante que dans l’un des groupes
testé avec une alimentation artificielle (only in an artificial diet test group) et non quand on
alimentait le groupe avec des oeufs de E.kuehniella, leur alimentation naturelle. L’agence en
conclut que cette étude ne démontre aucun effet adverse qui soit comparable à une situation
naturelle426. De plus la dose à laquelle les larves se trouvaient exposées en continu (100
microgrammes / ml ) n’était pas représentative de la dose en champs. Le dosage utilisé dans
cette étude est au moins 30 fois supérieur à celui utilisé en plein champ. Selon les mêmes
experts, l’étude menée en 1999 a montré qu’aucune conséquence n’apparaissait en dessous
d’un niveau de 50 microgrammes (no lower than 50 micro gram levels). La conclusion est
donc que ces expériences n’ont rien de comparable avec le niveau de protéine Bt susceptible
d’être présent en champ puisque les niveaux d’exposition doivent se calculer en nano
grammes et non pas en microgrammes (« The laboratory results were seen only at

424
« The study showed no adverse effects of Bt corn pollen containing high levels of Cry 1Ab protein
on honeybee survival, foraging frequency, behavior or brood development during the 7-day period of
pollen shed. » Summary of non-target Organism, Ibid, p.38.
425
« EPA performed a formal review of the first two studies on the effects of Bt corn intoxicated prey
and pure Bt corn protein on lacewing. If these laboratory results are taken at face value, the adverse
effects are so slight as to suggest no significant impact on beneficial insects in the field. », Ibid,
p.IIC39.
426
« The second study (Hilbeck et al. 1998b) used defined quantities of pure Bt protein and there was
significant mortality only in an artificial diet test group, and no significant mortality when the artificail
diet was supplemented with E. kuehniella eggs (a natural diet). Therefore, this study does not
demonstrate any adverse effects to lacewing larvae under simulated field feeding habits where the
lacewing larvae have a choice of natural diet in the field. », Ibid. p.p. IIC 39-40.

196
exposure to micro gram quantities, whereas in the field the exposure is only to nano gram
amounts »). Commentant sur la conclusion de la deuxième expérience menée par Hilbeck en
1998 selon laquelle il serait nécessaire de mener une enquête supplémentaire pour étudier
l’efficacité de la prédation et les performances des prédateurs en plein champ, les experts de
l’EPA font remarquer que des études ont pu être réalisées qui n’ont démontré aucune
différence de densité signifiante dans la population des prédateurs tels que les green
lacewings. De plus Pilcher et son équipe ont fait des études en laboratoire sur plusieurs
populations de prédateurs qui ne montraient aucune différence significative.

Pour les invertébrés, les études s’avèrent être beaucoup plus problématiques. En effet,
on doit prendre en compte l’exposition prolongée des organismes du sol tels que les vers de
terre ou les Collemboles, étant donnée l’introduction de résidus de semences dans le sol ou
en surface du sol ; des effets néfastes pourraient avoir lieu contre ces organismes à la suite
l’accumulation de détritus dans les champs. Pourtant les pratiques habituelles de l’agriculture
ont intégré l’usage de pesticides chimiques qui, bien qu’en ayant un effet adverse sur les
organismes du sol, n’ont pas causé l’accumulation d’une quantité signifiante de détritus. Par
conséquent, le recours à des plantes Bt, par définition moins toxiques, ne devrait pas avoir
pour conséquence l’accumulation de détritus à un niveau toxique427. Ces suppositions ont pu
être vérifiées à la suite des études menées par Saxena et Stozky en 2001 dont les résultats
laissent penser que malgré une forte présence de Bt dans le sol, la protéine Cry issue de
l’exudation des racines des plantes, ou de la dégradation de leur biomasse n’a eu aucun effet
toxique sur les organismes des sols. Ces expériences qui duraient 40 jours ont démontré qu’il
n’y avait aucune différence signifiante dans le pourcentage de mortalité ou le poids des vers
qui avaient vécu respectivement dans un sol sur lequel on avait planté du maïs Bt et sur un
sol où l’on avait planté du maïs non-Bt ; il en allait de même pour la population de vers issue
d’un sol qui avait été amendé avec du maïs Bt et un maïs non-Bt.
A partir des données communiquées, l’EPA pense que la protéine Bt ne cause pas d’effets
adverses sur les invertébrés du sol et même, au contraire, que la culture des semences Bt a
un effet positif sur la flore du sol, comparé aux alternatives similaires telles que les pesticides
chimiques non sélectifs : « To the contrary, EPA believes that available scientific data and
information indicate that cultivation of Bt crops has a positive effect on soil flora, when
compared to the most likely alternative, use of non-selective synthetic chemical pesticides. »

427
« Thus, Bt crops, which are expected to have less impact on these species than chemical
pesticides, should not result in any increased build up of plant detritus or Cry proteins at toxic levels. »
Ibid. p.p. IIC40-41.

197
Concernant maintenant, les insectes non-cibles, les experts de l’EPA affirment qu’aucune
donnée n’indique de différence entre le nombre total d’insectes qui se trouvent en contact
avec des plantes transgéniques et les plantes similaires non-transgéniques. Aucun transfert
n’a pu être observé dans la distribution taxonomique, excepté dans le cas des prédateurs
dont l’alimentation se compose essentiellement d’insectes ravageurs. Ces affirmations sont
appuyées par les résultats des expériences menées en surface confinée sur deux années
consécutives par l’équipe de Pilcher en 1997. En 1994, les experts n’ont pu observer aucune
différence entre le nombre d’insectes colonisateurs des plantes Bt et celui des plantes de
contrôle. En 1995, on a pu constater qu’il y avait plus de prédateurs dans les plantes Bt que
dans leurs équivalents non génétiquement modifiés. Les auteurs en ont donc conclu que le
Maïs Bt n’affectait pas l’abondance des prédateurs. Cependant ils ajoutent que l’apparente
inconsistance entre les résultats obtenus peut être due à la petite taille des parcelles
cultivées. En effet, il se peut que le pollen des plantes transgéniques et isogèniques ait été
mélangé par le vent. Il serait donc nécessaire de réaliser des études à plus grande échelle.
Les experts de l’EPA énumèrent ensuite les nombreuses études qui ont été effectuées
pour déterminer d’éventuels impacts du maïs génétiquement modifié sur les populations
d’insectes non-cibles : une étude de Obrycki sur les insectes prédateurs en 1997, une étude
de 5 années menée par le groupe Aventis Crop Science sur les insectes auxiliaires
(‘beneficial’) non-cibles, une étude de 2 ans menée par Lozzia en Italie sur la biodiversité et
la structure des ‘ground beetle assemblage’ (Coleoptera Carabidae) et enfin 4 études
Nuessly & Hentz sur des graines Novartis (désormais Syngeta). Toutes ces études n’ont pas
réussi à démontrer de différences significatives des populations non cibles d’insectes.
Pour les lépidoptères (Moths and butterflies), l’agence soutient que la toxicité des
protéines Bt Cry1 à leur égard est un phénomène bien connu. En effet, des études
sponsorisées par l’office national des Forêts (U.S. Forest Service) auraient été menées sur les
effets à long terme de l’utilisation de traitements à base de Bt afin d’éliminer les papillons de
nuit. Les auteurs affirment que, puisque l’utilisation de traitement à base de protéine Bt n’est
pas censée être aussi élevéz dans les champs que celui qui a été effectué dans les forêts
sans que l’on puisse véritablement observer d’effet néfaste, on en déduira que le maïs Bt
n’est pas censé causer, lui non plus, d’effet néfaste428. Les experts de l’EPA font alors
remarquer que les études menées en laboratoire qui utilisent des grandes doses de protéine

428
« Since the exposure to butterflies and moths from the agricultural uses of Bt Cry protein was not
expected to be as high as in forest spraying (where no widespread/recurring or irreversible harm to
lepidopteran insects was observed), Bt corn likewise was not expected to cause widespread or
irreversible harm to non-target lepidopteran insects. » Ibid.,p. IIC44

198
Cry 1 Ab ne signifient pas nécessairement que les papillons seront exposés à des doses
toxiques de protéines Bt dans les champs : « Reports of toxicity of high doses of Bt Cry 1Ab
protein to monarch butterflies in the laboratory do not necessarily mean that there will be
exposure to toxic levels in the field. »429 Aussi l’EPA, comme nous allons l’étudier plus en
détail, a contribué à de nombreuses recherches dans ce sens.
En 2000, une expérience en plein champ a été réalisée par Wraight pour vérifier si la
mortalité des machaons noirs (black swallowtails) pouvait être associée avec la proximité de
champs de maïs Bt Cry1Ab ou à cause du niveau de présence pollen Bt sur des plantes
hôtes. On a placé des plantes hôtes infectées par les papillons en pots à proximité de champ
de maïs Bt. On n’a pas pu remarquer de relation entre la mortalité des papillons et les
plantes Bt. De plus le pollen de ces plantes n’a pas réussi à causer la mort de ces insectes,
même avec une dose de 10000 grains par cm2, ce qui dépasse de loin la plus haute des
densités de pollen qui a pu être observée en champ, soit 200 grains par cm2. L’auteur en a
donc conclu, tout naturellement, que les variétés de pollen testées n’étaient pas susceptibles
d’affecter les populations sauvages de ces papillons.
En ce qui concerne les papillons Karner Blue, et d’autres espèces en voie de disparition,
les experts de l’EPA affirment que la plupart de ces espèces en danger sont localisées dans
des zones d’habitat bien particulières. Ils s’en réfèrent à une étude menée par l’U.S. Fish and
Wildlife Service de 1997 qui démontre que les insectes en danger ne résident pas dans les
zones agricoles où le maïs Bt est planté, et celui-ci ne peut d’ailleurs pas être considéré
comme une plante hôte pour ces espèces. L’EPA conclut des études citées que les papillons
Karner Blue ne courent aucun risque à la suite de l’exposition au maïs MON 810 ou Bt 11.
Comme on le constate, l’EPA s’appuie sur l’ensemble des connaissances actuelles
pour re-registrer le maïs Bt. Or, il apparaît que certains résultats ne sont pas définitifs et
demandent à être complétés, ce que l’EPA ne manque pas de notifier. Les critiques ne
manqueront pas, eux, de souligner le fait que la re-registration se fonde sur des résultats
incomplets. Mais comme on va le voir, les travaux qui ont pensé démontrer la nocivité du
maïs Bt et sur lesquels se sont fondés d’autres institutions, telles que le parlement européen,
par exemple, pour interdire l’usage du maïs Bt, n’étaient pas moins provisoires ; c’est tout du
moins ce que l’on va démontrer avec l’affaire monarque.

3.2.3.2 « L’affaire du Papillon monarque »


Voici, sans doute, l’épisode le plus significatif de la courte histoire des plantes génétiquement
modifiées. L’affaire du papillon monarque réunit à elle seule tous les éléments qui font des

429
Ibid.

199
PGM un terrain propice non seulement à la controverse scientifique, mais également à la
polémique ; ici, qu’il s’agisse des scientifiques, des industriels, des médias ou des
associations environnementales, tous les acteurs se sont mobilisés comme jamais pour
débattre d’un problème qui a eu un impact considérable dans l’opinion publique mondiale, et
mis sans dessus dessous le monde de l’expertise. Avant de procéder, dans la quatrième
partie de ce travail, à l’étude du raz-de-marée médiatique et de la polémique qui en a suivi,
on commencera ici par l’étude de la controverse scientifique.

Origine d’une controverse


Le 21 juin 1999, un article tiré du site www.bio.org titre : « Monarch Butterfly Researchers
Urge Caution In Over-Interpreting Results ; Academic Researchers And Industry Associations
Agree Reports On Bt Crop Impact On Monarch Butterflies Overblown »430 ; il s’agit ici d’une
tentative des chercheurs et des industriels américains pour apaiser la tempête qu’a soulevée,
un mois auparavant, une lettre de John Losey publiée dans la rubrique news du journal
Nature du 20 mai 1999 ; cet appel des promoteurs de la transgenèse végétale dans lequel
on trouve côte à côte une citation de Losey sur la précaution avec laquelle il est nécessaire
de considérer les résultats des études menées en laboratoires avant de les extrapoler, et une
citation du Dr. L. Val Giddings (le vice-président de la section biotechnologie alimentaire de
l’association Biotechnology Industry Organization) a un double objectif : annoncer les
mesures qui vont être prises pour rassurer le public ; rappeler les facteurs atténuants les
résultats que l’auteur aurait oublié de prendre en considération (absence de choix de la
nourriture, pas de prise en compte de la spécificité du milieu naturel de développement de la
chenille du monarque, le laiteron, et de son éloignement supposé du champ de maïs, pas de
considération du facteur temps, coïncidence possible entre la migration et la pollinisation,
non prise en compte de la capacité d’éviter le pollen… )
Chacun de ces facteurs que Losey aurait oublié de prendre en compte avant de
publier ses résultats dans Nature vont faire l’objet d’études à venir. Tels quels, il s’agit pour
les auteurs de rappeler le peu de fondement de l’expérience. Poursuivant leur plaidoyer, les
experts pro-PGM en profitent pour rappeler les objectifs et les avantages de l’introduction sur
le marché du maïs Bt : celui-ci a été utilisé afin de protéger les cultures contre les invasions
de pyrales ; aussi, avant son utilisation, les agriculteurs utilisaient des pesticides
conventionnels qui sont toxiques pour les larves de papillon monarque, ainsi que pour

430
« Des chercheurs spécialistes du papillon monarque réclament la précaution en dépassant
l’interprétation des résultats ; les chercheurs académiques et les associations d’industriels tombent
d’accord sur le côté exagéré du rapport concernant les impacts du maïs sur le papillon monarque. »
Source: Biotechnology Industry Organization, www.bio.org, 21 juin, 1999.

200
d’autres espèces non-cibles. En réduisant l’utilisation de ces insecticides, le maïs Bt réduit le
danger potentiel de destruction des espèces non-cibles, et réduit les impacts des intrants
agricoles sur l’environnement en général431. A l’appui de ces affirmations et pour désamorcer
la crise, on trouve dans cet article une citation de Losey affirmant « qu’il croit toujours que
les bénéfices apportés par le maïs Bt dépassent les risques encourus »432, ainsi qu’une liste
de nombreux autres facteurs pouvant se trouver, de manière beaucoup plus probante, à
l’origine des disparitions des papillons monarques. Pourtant tous ces arguments ne
parviendront pas à amoindrir les craintes soulevées. Ainsi comme le rappellent les auteurs
d’un document de synthèse publié par les « PEW initiative on food and biotechnology » : «Ce
papier s’est trouvé à l’origine d’une intense couverture journalistique nationale et
internationale, transformant la nuit blanche (overnight) du papillon monarque en un
dramatique symbole de ce que les environnementalistes et certains scientifiques ont
433
considéré comme les dangers de la biotechnologie agricole.» On notera alors avec intérêt
la remarque de Losey commentant lui-même le succès rencontré par sa lettre : « Je savais
que les résultats de cet article susciteraient un grand intérêt parce qu’ils impliquaient le maïs
Bt et le papillon monarque, 2 choses d’intérêt pour la population générale ; je ne pense pas
avoir vu ce niveau d’intérêt dans aucun article que j’ai publié.»434
On ne peut pas en dire autant des rapports de l’EPA qui ont, en 1995,1996 et 1998
successivement, validé l’introduction du maïs Bt sur le marché en confirmant l’absence
d’effets adverses pour l’environnement, les insectes non-cibles et la faune. Afin d’atteindre
cette conclusion, l’EPA, d’après une fiche de synthèse du « CBI », aurait vérifié non-
seulement la toxicité, mais aussi la probabilité d’exposition aux effets de Bt435. D’après ces

431
« The Bt corn crops that are currently on the market were developed to control the European Corn
Borer. Prior to the introduction of Bt corn, farmers controlled European Corn Borer with conventional
insecticide sprays that are toxic to monarch butterfly larvae and other desirable, non-target species.
By reducing the use of these insecticides, Bt corn reduces the potential to harm non-target species,
and reduces impacts of agricultural inputs on the environment in general. », source, article supra,
www.bio.org
432
« I still think the proven benefits of Bt corn outweigh the potential risks, » stated Dr. Losey. « We
can't forget that Bt corn and other transgenic crops have a huge potential for reducing pesticide use
and increasing yields. » Ibid.
433
« Th at paper generated intense national and international news coverage, transforming the
monarch butterfly overnight into a dramatic symbol of what environmentalist and some scientist saw
as the dangers of agricultural biotechnology. » Pew Initiative on food and Biotechnologie, Three years
later :genetically engineered corn and the Monarch butterfly controversy, source, fichier pdf.,
www.whybiotech.org, août 2002, p.1
434
« I knew there would be a lot of interest in the results of this paper because it involved Bt corn
andmonarch butterflies, two things of interest to the general population ; I don’t think I’d ever seen
that level of interest in any paper, let alone one I had published. » Ibid., août 2002, p.8
435
« To reach this conclusion, the EPA evaluated both toxicity (or “ hazard ” with potential cause to
harm) and exposure (the condition of being subjected to the hazard). Toxicity and exposure must be

201
considérations, l’EPA aurait déterminé que l’exposition des organismes non-cibles, tels que le
monarque, par exemple, serait minimale. Pour cela, l’EPA s’appuyait sur 3 arguments : la
courte distance parcourue par le pollen hors des champs de blé ; les champs de blé
contiennent une faible quantité de mauvaises herbes et de laiterons ; l’exposition sera limitée
dans le temps aux larves qui se trouvent sur les laiterons pendant la période de
pollinisation436.
Cet article de synthèse qui a pour objectif d’informer rapidement le public justifie les
actions de registration menées par l’EPA depuis 1995. Les auteurs affirment, par exemple,
que de nombreuses études ont été menées en champ aux Etats-Unis et au Canada en
1999437; ces commentaires vont donc à l’encontre des critiques formulées qui ont reproché à
l’EPA de ne pas avoir appliqué le principe de précaution lors de la mise sur le marché du
maïs Bt en se fondant sur des suppositions non vérifiées.
Les experts des « PEW initiative on biotechnologies » sont beaucoup plus timorés. En
effet, selon ces derniers, dans l’accréditation de 1995, l’EPA a considéré les risques potentiels
du maïs Bt pour les hommes et l’environnement, le maïs a donc été testé sur plusieurs
variétés d’animaux ; de même l’EPA pouvait se fonder sur les nombreux traitements
ultérieurs qui avaient recours au pesticide Bt ; pourtant l’agence n’a pas spécifiquement
exigé des tests pour vérifier les effets possibles de Bt sur les larves de monarque. L’agence
avait pourtant connaissance des effets néfastes de Bt sur plusieurs papillons, mais a préféré
supposer que le papillon ne pourrait se trouver en contact dans les champs ; ils avaient
également supposé que le papillon serait exposé lors d’épandages conventionnels
d’insecticide Bt dans les forêts438.
Il ne semble pas évident pourtant d’affirmer que l’EPA a fauté en autorisant, dès
1995, la mise en culture du maïs Bt en se fondant sur des suppositions qu’elle n’a
apparemment pas pris la peine de vérifier. En effet, la question qui pourrait se poser est :

combined to determine the risk of potential adverse effect. » « Bt Corn and the Monarch Butterfly »,
article de synthèse ; source, Council for Biotechnology information, www.whybiotech.com
436
« Since only a portion of the milkweed population is likely to be exposed to Bt pollen, and only a
portion of those plants would be expected to harbor monarch larvae during pollen shed, the EPA
scientists concluded that Bt corn does not present any risk of “unreasonable adverse effects” to
butterflies. », Ibid.
437
« Scientists from nine universities, Agricultural Extension and the U.S. Department of Agriculture
presented their findings at two Monarch Butterfly Research Symposia in 1999. » Ibid.
438
« In a decision that was later criticized, EPA did not specifically require tests for possible effects of
Bt on monarch butterfly larvae. Since it was well known that Bt toxic to many butterfly and moth
species, Andersen notes the agency assumed that Bt corn could harm monarchs if they were exposed
to it, but believed that monarchs were unlikely to be presents in cornfields. They also calculated that
the butterflies were most likely to be exposed to Bt from periodic sprayings of the Bt toxins in
woodland areas to control gypsy moth infestations, rather than from Bt corn. » Pew Initiative on food
and Biotechnology, p.p.6-7

202
pourquoi n’a-t-on pas pris toutes les mesures pour prévenir le risque ? Pourquoi n’a-t-on pas
pris la peine de faire l’expérience de Losey avant de planter des millions d’hectares ? Cette
question nous renvoie directement à l’application du principe de précaution. Mais avant d’y
répondre revenons plutôt sur l’expérience elle-même.

Deux expériences critiques


A l’origine de ce que nous nommons « l’affaire du papillon monarque », ce n’est pas une,
mais deux expériences qui ont mis le feu aux poudres : en plus des travaux de Losey, on
rapportera également l’existence des travaux de Obrycki.
Les premiers sont les plus connus. Pour l’année 1998-1999, le Dr. John Losey de
l’Université de Cornell a obtenu une bourse du service de recherches agricoles de l’USDA
(USDA/ARS) afin d’étudier si les mauvaises herbes dans les champs de maïs Bt pouvaient
servir comme un hôte alternatif pour la pyrale, l’insecte cible de la toxine Bt ; c’est en
conduisant cette recherche que Losey a remarqué la présence d’une grande quantité de
laiterons à l’intérieur et aux alentours des champs. Partant de ce constat et du fait que le
laiteron est la seule source de nutrition pour la larve du papillon monarque, Losey a émis
l’hypothèse selon laquelle la larve de monarque pourrait se nourrir du pollen qui se trouve
dans les champs439. On a appliqué délicatement des cuillerées de pollen ramassées sur le
maïs Bt N4640, sur des feuilles de laiterons (Asclépias syriaca Linnaeus) légèrement
humectées. La densité de pollen a été réglée pour correspondre aux densités des laiterons
que le scientifique a pu observer à l’œil nu dans les champs. Cinq larves de monarques
âgées de 3 jours ont été placées sur les plantes imprégnées de pollen Bt ont mangé moins,
grandi moins vite, et ont connu une plus forte mortalité que les larves placées sur les feuilles
imprégnées de pollen de maïs non-Bt ou des feuilles sans pollen. La mortalité des larves,
après 4 jours d’alimentation, avait augmenté de 44%.
Cette expérience se caractèrise par son aspect inachévé. Pourtant dans une
publication de l’Université de Cornell, Losey a rappelé la nécessité qu’il y avait de rassembler
d’avantage de résultats afin d’évaluer les risques associés à cette nouvelle agro-technologie
et de pouvoir comparer ces risques avec les risques causés par les autres techniques de
contrôles des insectes ravageurs et de l’usage des pesticides. Aussi pour le scientifique, ces

439
« I wanted to know if butterfly larvae would eat the pollen, and if they did, would Bt pollen harm
them, […] It was the first step in the research. Because the Bt toxin affects lepidopterans (butterflies
and moths) to widely varying degrees, it wasn’t all together clear whether the monarch larvae would
suffer any ill effects at all. » cit. Losey, source, Ibid., p.7.

203
expériences menées en laboratoire ne sont juste qu’un premier pas440. Dans une autre
citation reprise souvent par les industriels, Losey est encore plus catégorique : « Notre étude
a été menée en laboratoire, et même si elle soulève un important problème, il ne serait pas
possible de tirer quelques conclusions que ce soit à partir de ces simples résultats
concernant les risques encourus par les populations de monarques qui se trouvent en plein
champ »441. Appel ignoré des médias, mais parfaitement entendu des collègues de Losey.

Losey n’est pas le seul à avoir soulevé le problème des risques encourus par le
monarque. En effet, quasiment au même moment, une seconde étude était menée à
l’Université d’Iowa par les entomologistes Jesse et Obrycki afin d’étudier les effets du pollen
du maïs Bt Event 176 sur les insectes non-cibles. Ils ont installé des laiterons en pot tout
autour des champs de maïs pendant la période de pollinisation, puis ramassé ces
échantillons initialement placés à l’intérieur et en bordure des champs de maïs, pour les
transporter en laboratoire (80 à 217 grains par cm2). Ces échantillons ont été administrés en
laboratoire à des larves de papillons monarques ‘first instar’. Les auteurs ont trouvé une
mortalité de 19% en l’espace de 48 heures, comparé à 0% pour les échantillons de plantes
non-Bt et 3% pour les plantes sans pollen. Comme le souligne fièrement la page
biographique du professeur Obrycki de l’Université de l’Iowa, ces travaux ont été présentés
par CBS news, le Wall-street Journal, le New-York Times et même par la presse européenne.
On citera au passage le scientifique : « il semble qu’il est impossible de critiquer le maïs Bt,
sans être considéré comme un critique de la biotechnologie en général. » ; « si vous
soulevez un problème avec le maïs Bt, l’argument que l’on vous oppose est : si l’on ne
développe pas les biotechnologies, les pays en voie de développement vont mourir de
faim. » ou encore, « Je doute que l’on trouvera une réponse définitive du taux de mortalité
des monarques dû au pollen du maïs Bt. Nous allons trouver une chaîne d’effets. Il se peut
qu’il n’y ait pas d’effets dans quelques endroits du pays. Et la mortalité varie probablement
selon les sites, les champs, les dates de plantation et les années. »442

440
« It is imperative that we gather the data necessary to evaluate the risks associated with this new
agrotechnology and to compare these risks with those posed by pesticides and other pest-control
tactics. » John Losey, Cornell University press release, May 2000.
441
« Our study was conducted in the laboratory and, while it raises an important issue, it would be
inappropriate to draw any conclusions about the risk to monarch populations in the field based solely
on these initial results. », cit. in www.bio.org
442
« It seems you can't criticize Bt corn without being considered a critic of all of biotechnology, If
you raise some issues with Bt corn, one argument that comes back is: 'If we don't have
biotechnology, all of the developing world is going to starve because it is really critical.'" Et "I doubt
there will be one definitive answer of 'X' amount of mortality of Monarchs due to Bt corn pollen. We
are going to find a range of effects. There may be no effect in some parts of the country. And the

204
Malgré sa pertinence et un protocole plus sophistiqué, cette expérience a connu un
retentissement moindre que celle de Losey ; tout du moins en ce qui concerne la divulgation
par la presse grand public. Pour ce qui concerne sa divulgation auprès des experts, elle a
précédé celle de Losey, faisant l’objet d’une présentation au mois de mars 1999 ; de même,
l’EPA a reçu une notification du résumé de l’expérience, transmise par l’industrie comme note
légale requise sur les effets potentiels du maïs Bt443. Quelles ont été les suites de ces 2
expériences ?

3.2.3.3 L’appel à contribution de l’EPA


Faisant suite aux nombreuses controverses suscitées par ces travaux, l’EPA a décidé
d’approfondir les pistes de recherches qui ont été ouvertes. Les vérificateurs ont conclu
qu’elles ne pouvaient pas être considérées de manière conventionnelles pour absence
d’informations provenant d’études menées en plein champ444. L’agence a donc pris la
décision d’établir un rapport plus complet pour mieux comprendre les effets du maïs
transgénique sur le papillon monarque. On remarquera ici, qu’il s’agit moins pour l’institution
de contester les expériences de Losey et Obrycki que d’en vérifier les conclusions. De ce
point de vue, on ne se trouve pas dans les mêmes conditions que l’affaire Pusztai.
Aussi, afin de réussir à identifier le niveau d’exposition et les autres risques encourus
par le papillon monarque, l’EPA, sous l’autorité de la FIFRA445 (Section 3© (2) (b)), a édité
un avis d’appel de données (data call-in notice = DCI) destiné aux pétitionnaires. Le 9
décembre 1999 et les 18 et 20 octobre 2000, l’EPA a présenté de nouvelles données à un
comité scientifique de la FIFRA afin que ses experts donnent leurs recommandations (FIFRA
Scientific Advisory Panel). En plus de cela, l’EPA a consulté des experts et l’USDA afin de
mieux comprendre les effets du maïs Bt sur les papillons. Aussi, L’EPA a exigé des
semenciers qu’ils informent les agriculteurs pour qu’ils plantent les zones refuges entre les
champs et des zones d’habitat telles que les forêts, les prairies ou les bords de route, par
mesure de précaution en attendant d’avoir plus d’information. En ce qui concerne les

mortality likely will vary among locations, fields, planting dates and over years. » Cit. sur URL:
http://www.iastate.edu/Inside/2000/1103/obrycki.html
443
« Shortly before the Nature paper hit the newswires, EPA received notification of Obricky’s abstract
from industry sources as a legally required notification of any potential adverse effects of the Bt
corn. ”, Pew Initiative on food and Biotechnologie, p.9
444
« The reviews conclued that the preliminary controlled studies without exposure data are not
conducive to conventional risk assessment procedures for Bt corn pollen effects on monarch
butterflies without additional field study information. » Ibid., p. IIC46
445
Federal Insecticide Fungicide and Rodenticide Act

205
informations en provenance du DCI, elles ont portées sur cinq facteurs liés avec l’exposition
potentielle des papillons non-cible :

- L’habitat des monarques,


- Les flux de pollen dans l’environnement,
- La toxicité de la protéine Cry et du pollen de maïs Bt sur les monarques,
- La ponte des monarques et leurs habitudes alimentaires,
- Et enfin, l’observation des populations de monarques.

Ce rapport est le fruit d’un effort de recherche mené en commun avec l’ABSTC et L’USDA, et
contient des recherches additionnelles issues d’universités indépendantes et d’employés du
gouvernement. La plupart de ces résultats faisant partie de l’enquête qui a été menée en
commun par une trentaine de chercheurs américains et canadiens pendant plus de 18 mois
d’investigation. Ils ont été publiés sous formes de 6 articles dans les PNAS (Proceedings of
the National Academy of Science).

1) L’habitat du monarque
L’EPA affirme qu’il est difficile, voire impossible, d’établir un niveau de population pour le
monarque, car le nombre de monarques aux Etats-Unis, fluctue selon les régions et les
années. Il y a certains facteurs tels que les cataclysmes naturels (sécheresse ou inondations)
qui peuvent sérieusement affecter la taille de la population de monarques. Cependant, on a
pu remarquer que, selon certaines conditions climatiques, les populations de monarques
croissent ou diminuent. On a donc listé les facteurs qui peuvent affecter sérieusement les
insectes : la dégradation d’un site d’hibernation, le nombre et la taille des papillons qui
hibernent, la disponibilité du nectar pour les adultes, les agents pathogènes, les parasites,
les parasitoïdes et les prédateurs, la quantité de laiterons disponibles, l’utilisation de
pesticides pour contrôler les infestations et enfin, les accidents.
Prenant en compte ces multiples facteurs, il semble difficile d’estimer la taille de cette
population ou si le pollen de maïs Bt est un facteur déterminant pour celle-ci. Quelques
essais ont cependant pu être effectués : Swengel en 1995 a démontré qu’entre 1986 et
1994, il y avait eu des changements significatifs. Walter et Brower ont montré, dans une
expérience parue en 2000, l’extrême variabilité de cette population (de 1997 à 1998, la
population était 7 fois plus élevée)446. Les auteurs affirment qu’étant donné cette extrême

446
Les auteurs revoient au site www.monarchwatch.org.

206
variabilité, seule une surveillance régulière permettra de signaler les diminutions anormales
du nombre de papillons.
Il est cependant nécessaire de déterminer le risque qu’il y a à ce que le monarque
choisisse le maïs pour habitat. Or, on sait qu’en ce qui concerne son alimentation, ce dernier
se nourrit de 14 types de laiterons différents dont 7 se trouvent au milieu des champs de
maïs. C’est principalement sur la variété nommée Asclépias Syriaca que le monarque pond et
se nourrit. Les laiterons peuvent être trouvés dans différents habitats. Des études menées
dans plusieurs états ont démontré qu’ils apparaissaient essentiellement en bordure des
champs ou dans les espaces non-agricoles plutôt qu’à l’intérieur des champs. Aussi, il est
difficile de les contrôler. Les herbicides sont généralement peu efficaces. On remarquera, au
passage, que les experts de l’EPA s’autorisent un conseil à l’égard des agriculteurs : un
contrôle efficace peut être réalisé à l’aide de glyphosate, halosulfuron-methyl+dicamba (2,4-
D), et nicosulfuron + dicamba.

2) Le flux de pollen
Etant donnée l’éventualité de la présence de laiterons en bordure des champs, la possibilité
que des migrations de population de monarques se trouvent en contact avec des champs de
maïs Bt est fort probable. On estime la superficie des champs de maïs à 2,73x107 hectares et
sur cette superficie totale, seulement 26294 miles2 pourraient servir de site d’hébergement
pour le monarque. Les bordures des champs de blé ne constituent qu’environ 0,18% de la
surface d’habitat probable pour les monarques. On peut donc supposer que l’habitat principal
des papillons monarques passe au travers des champs de blé. Les monarques qui se
nourrissent de laiteron à proximité ou au milieu des champs seront potentiellement exposés
au pollen pendant l’anthésis. La période de pollinisation varie en fonction des hybrides et des
régions et est déterminée en fonction de l’unité de degré de pousse (GDU= growing degree
unit). Les grains de pollen ne se dispersent pas très loin de leur source parce qu’ils sont
larges. Généralement, ils restent à l’intérieur du champ et ne se dispersent que rarement à
plus de 5 mètres du bord du champ. Des études ont démontré que seulement 0,2% des
grains de pollen se trouvaient à 60 mètres du champ ; entre autre, l’étude menée par
Pleasants et Al. a démontré que la densité de pollen en bordure des champs de maïs était de
50% du niveau trouvé à l’intérieur et la densité de pollen sur les laiterons était plus grande à
l’intérieur des rangées qu’entre les rangées447. John Pleasants du département de zoologie et

447
John Pleasants, Richard Hellmich, Diane E. Stanley-Horn…, « Corn pollen desposition on milkweeds
in and near cornfields », PNAS, 9 Octobre 2001, vol. 98, n°21, 11919-11924, sur www.pnas.org

207
de génétique de l’université de l’Etat d’Iowa a mesuré la densité de pollen sur les feuilles de
laiterons à l’intérieur et en dehors des champs de maïs ; le but étant d’obtenir une image
représentative des densités de pollen telles qu’elles se produisent dans la nature afin de
disposer d’un modèle pour les études en laboratoire et en champs448. La plus forte densité de
pollen se trouvait au cœur du champ de maïs (170.6 grains par cm2) et diminuait au fur et à
mesure que l’on dépassait la bordure du champ, tombant à 14,2 grains par cm2 ; à l’intérieur
du champ, 95% des échantillons de feuilles ont des densités inférieures à 600 grains par cm2
et la densité la plus forte observée est 1400 grains par cm2, événement qui est survenu
après une période d’anthésis sans pluie. Une averse peut supprimer à elle seule de 54 à 86%
du pollen. Enfin une dernière information de grande importance est que les feuilles
supérieures sur lesquelles ont coutume de s’alimenter les larves ont de 30 à 50% de pollen
en moins que les feuilles qui se trouvent au milieu.
Les auteurs se félicitent d’avoir produit des résultats tout à fait à l’image de ce qui
peut se passer dans la nature. Ce qui leur permet une comparaison avec les données
fournies dans les expériences de Losey et Obrycki. Concernant le premier, il n’est pas
possible d’établir de comparaison étant donné que les densités de pollen qui ont été
appliquées en laboratoire n’ont pas été quantifiées. Pour le second, les densités découvertes
en champ (121.6 grains per cm2) étaient en dessous des 170 grains per cm2 trouvés dans
l’étude présente, mais ceci est sans doute dû aux averses qui ont eu lieu au cours de
l’expérience. Les dosages qu’ils ont été appliqués sur les feuilles en laboratoire, quant à eux,
correspondaient aux valeurs faibles, moyennes et très faibles qui ont pu être trouvées en
plein champ.
Les experts en concluent que l’exposition du monarque au pollen comprend la
période de l’anthésis, habituellement 7 à 10 jours et peut encore aller au de-là. Les effets
post-anthésis dépendront alors du taux de dissolution de la toxine Bt, un phénomène qui est
actuellement en cours d’évaluation. Deux facteurs contribueront alors à la diminution du
risque d’exposition du pollen Bt : la pluie, le fait que les larves justes nées (« first instar »),
les plus sensibles se nourrissent sur les feuilles hautes. Tous ces éléments ne prouvent
cependant en rien le risque et des études complémentaires ont été effectuées par Hellmich
et Stanley-Horn pour déterminer le seuil de toxicité avec des doses de pollen
correspondantes.

448
« In order to accurately interpret results of studies that examine the effects of Bt corn pollen on
monarch butterfly larvae it is necessary to know the range and distribution of naturally occuring
pollen densities on milkweed leaves. This provide a perspective on both laboratory and field studies in
which monarch larvae feed on milkweed leaves with Bt corn pollen. It lets us determine how
frequently the pollen densities observed in this studies would occur in nature. », ibid.

208
On constate que les problèmes soulevés par Losey et Obrycki ont donc été
sérieusement pris en compte. Aussi on s’aperçoit qu’il existe véritablement un désir d’étudier
les risques évoqués. On remarquera en outre que si cette expérience ne cherche pas à
démontrer une prépondérance du risque, sans éliminer celui-ci, ni en diminuer la portée, elle
insiste sur la difficulté de sa prédiction, étant donné le grand nombre des facteurs qui
entrent en compte pour déterminer celui-ci de manière précise. Traitant du problème de
l’exposition des monarques au pollen, les experts de l’EPA reprennent à leur compte ces
résultats. Ils affirment que malgré le grand nombre d’études qui ont pu être réalisées, il est
difficile de déterminer la quantité de pollen qui est susceptible de se déposer sur les
laiterons. Plusieurs facteurs tels que, le vent et la pluie ou encore, l’angle des feuilles,
influencent le dépôt et la rétention du pollen sur les feuilles de laiteron. Si l’on envisage
maintenant que le pollen peut être transporté par les monarques adultes et donné en
alimentation aux larves, les quantités ne seraient pas assez importantes pour nuire à ces
dernières449. Aussi étant donné que la protéine Bt Cry doit être ingérée et ne peut pas
affecter les larves par simple contact, le transport du pollen ne se trouve, par conséquent, à
l’origine que de très peu de risques.

Les risques d’exposition du monarque à Bt


Un autre facteur atténuant le risque est que l’on a pu démontrer que les monarques ne
pouvaient être exposés aux effets de Bt que lorsque celui-ci reste actif dans le
pollen(Gelernter, 1990). Cela vaut aussi bien pour l’activité insecticide du Bt pulvérisé que
pour la protéine Bt exprimée dans le pollen (Head and Brown 1999). Aussi, en 1999, Head
and Brown ont pu démontrer dans une expérience effectuée en laboratoire sur du maïs
MON810 que l’activité du pollen n’était plus détectable après 7 jours. Les experts de l’EPA,
eux, émettent l’hypothèse selon laquelle l’activité de la protéine diminue encore beaucoup
plus vite dans les champs où elle se trouve exposée à de nombreuses conditions climatiques
variables : « therefore, the cry protein may breakdown more rapidly than seven day under
field conditions. »
Un troisième facteur à prendre en compte serait celui de l’endroit de ponte des œufs.
Des études menées en laboratoire par l’équipe de Tschenn ont montré que les monarques ne
montraient pas de préférence pour les laiterons avec ou sans pollen Bt et qu’ils ne

449
« The level of exposure of Monarch larvae to Bt pollen carried to milkweed plants on exoskeleton
of adults is minimal. If pollen were to adhere to monarchs by contacting it’s exoskeleton, there is
minimal risk posed from monarchs transporting pollen among milkweed plants. » Summary of non-
target Organism Toxicity Testing on corn Bt 11 (0064444) and MON810 (006430) in Bt Plant-
Incorporated Protectants September 29, 2001 Biopesticides Registration Action Document, p. IIC50.

209
cherchaient pas à les éviter. Les expériences menées en commun par les scientifiques
américains et canadiens ont pu mettre en évidence l’inévitable risque d’ingestion de pollen Bt
par les larves de monarque. Les experts de l’EPA citent l’expérience menée par Oberhauser
et al. sur la coïncidence temporelle entre les larves de monarque et le pollen450. Afin de
vérifier la possibilité que la larve de monarque soit exposée au pollen Bt, les scientifiques ont
étudié les laiterons et la densité de monarques dans les zones les plus susceptibles de servir
d’habitat au monarque (champs de maïs, bordures de champs de maïs, autres champs
agricoles, et sur des terrains non agricoles) ce, dans 4 régions de reproduction du monarque.
On a trouvé que les monarques utilisaient les laiterons dans les champs de maïs pendant
toute leur période de reproduction et que la densité par plante était aussi importante dans
un habitat agricole que non-agricole. On a pu remarquer également qu’il y avait un temps de
coïncidence plus important entre les monarques sensibles et l’anthésis du blé dans la zone
de reproduction estivale qui se trouve au nord que dans celle qui se trouve au sud. La
conclusion de toutes ces observations étant qu’avec ou sans maïs transgénique, l’importance
de cet habitat pour les monarques fait que les pratiques agricoles, telles que le désherbage
et l’usage d’insecticides peuvent avoir un grand impact sur les populations de monarques451.
Les quatre sites concernés sont le centre-est du Minnesota, et le centre ouest du Wisconsin,
l’Iowa Central, le Maryland et le sud de l’Ontario. Chaque groupe surveillait 5 types de sites
où se trouvaient représentés différents types d’habitats. Sur chaque endroit se trouvent des
champs de maïs non-transgénique ainsi qu’une surface de terre non agricole. Tous les
terrains étaient à moins d’un kilomètre l’un de l’autre afin de renforcer la chance qu’une
même population de monarques soit exposée à tous les types d’habitats à l’intérieur d’un
seul site. Ces études ont démontré l’extrême importance des habitats agricoles pour la
reproduction du monarque par rapport aux autres types d’habitats (on estime que les
champs de maïs produisent 78 fois plus de monarques que les habitats non agricoles dans
l’Iowa et 73 fois plus dans le Minnesota et le Wisconsin). La différence des habitats lors de la
métamorphose des œufs en adultes pourrait avoir un impact sur la productivité. En fait les
pratiques qui touchent la densité des laiterons sont susceptibles d’avoir de nombreuses
conséquences sur l’abondance des monarques.
En résumé, il est donc important de dire qu’une proportion de la population des
monarques se trouve en contact, voire ingère du pollen de maïs Bt sur les laiterons et donc,

450
Karen S. Oberhauser, Diane E. Stanley-horns, Mark K.Sears, John M. pleasants et Richard L.
Hellmich… « Temporal and spatial overlap between monarch larvae andcorn pollen »,. PNAS, le 9
octobre 2001, vol. 98, n°21, 11913-11918 sur www.pnas.org/
451
“ The importance of agricultural habitats to monarch production suggests that, regardless of the
impact of genetically modified crops, agricultural practices such as weed control and foliar insecticide
use could have large impacts on monarch populations. ”, ibid.

210
il sera nécessaire d’évaluer le niveau de toxine des futurs hybrides ; mais les auteurs
ajoutent qu’il est important de prendre en considération que les pratiques agricoles
classiques qui ont aussi un impact fort important sur les populations de monarques.
Concernant le problème central qui est l’exposition des monarques au maïs Bt, les auteurs
ont calculé dans la région de l’Iowa, que la proportion des larves exposées au pollen lors de
leur développement au cours de l’été s’élevait à 3% de l’ensemble de la population. On est
donc passé d’une évaluation de la possibilité de trouver du pollen de maïs Bt à l’intérieur et
en bordure de champ à l’estimation des chances qu’il y avait pour que les larves de pollen
soient en contact avec ce maïs. La réponse à ces 2 problèmes permet de donner une valeur
approximative du risque. La dernière question qu’il reste à poser, sans doute la plus cruciale,
est celle de l’impact du pollen sur les larves de papillons.

Les effets du Bt sur le monarque


Pour déterminer quels étaient les effets du Bt sur le monarque deux expériences ont été
menées : une première, à laquelle Losey et Obrycki ont participée, a consisté à vérifier
l’impact du pollen exprimant la toxine Cry1Ab sur les papillons monarques en plein
champs452. Quant à la seconde étude, elle porte sur la sensibilité des larves de monarques
aux protéines de Bacillus thuringiensis purifiées et au pollen453.
Concernant l’étude menée par Stanley-Horn et al., il s’agissait d’une étude
comparative qui consistait à observer en plein champ le comportement des larves de Danaus
Plexippus, après que celles-ci aient été exposées à trois variétés de maïs Bt exprimant
différemment la toxine, ou à l’insecticide, λ-cyhalothrin. Les résultats ont montré une grande
disparité dans les réactions observées selon la variété de maïs qui a été administrée. Ainsi
les larves justes pondues (first-instars) exposées à des faibles doses de pollen (22 grains per
cm2) de la variété 176 ont pris 18% de poids en moins que ceux qui se trouvaient exposés
au Bt 11 et Mon810, après seulement 5 jours d’exposition. Avec une exposition à 67 grains
de pollen par cm2 de la variété 176, ils ont montré 60% de résistance en moins et un gain de
poids inférieur de 42%. Par contre le maïs Bt 11 n’avait aucun effet sur la croissance ou la
résistance des larves justes écloses exposées pendant 5 jours à une dose de 97 grains par
cm2. Dans les champs, on n’a pas non plus observé de différence après une période de 4
jours sur des feuilles contenant une dose 504-586 (à l’intérieur des champs) et 18-22 (en

452
Diane E. Stanley-horn, R.L. Hellmich, Mark K. Sears, John E. Losey, John J. Obrycki… « Assessing
the impact of Cry1Ab-expressing corn pollen on monarch butterfly larvae in field studies », in PNAS, 9
Octobre 2001, vol.98, n°21, 11931-11936.
453
Richard L. Hellmich, Blair D. Siegfried, Diane E. Stanley-Horn.in PNAS, « Monarch larvae sensitivity
to Bacillus thuringiensis-purified proteins and pollen », 9 Octobre 2001, vol. 98, n°21, 11925-11930.

211
bordure des champs) graines par cm2. Cependant, on a constaté que la résistance ainsi que
le gain de poids étaient sérieusement affectés par l’utilisation de l’insecticide λ-cyhalothrin à
l’intérieur de champs non-Bt. On a donc pu observer des effets négligeables des maïs Bt 11
et Mon810 en champ : « The effects of Bt11 and Mon 810 pollen on the survivorship of
larvae feeding 14 to 22 days on milkweeds in fields were negligible. Further studies should
examine the lifetime and reproductive impact of Bt11 and Mon810 pollen on monarchs after
long-term exposure to naturally deposited pollen. »454
Ces études auraient donc démontré que seul le maïs Event 176 semble avoir des
effets néfastes sur les monarques. Pour confirmer ces résultats, on a effectué 5 expériences
dans l’Iowa, l’Ontario, le Maryland et à New York. Chacune de ces expériences avait un but
expérimental différent. Cependant, l’approche générale consistait à exposer les larves sur
des laiterons contenants des dépôts naturels de pollen Bt et non-Bt qui ont subi une
accumulation, une dégradation naturelle de sa toxine soumises à différentes conditions
environnementales et l’ingestion possible d’un matériaux autre que le pollen, exprimant la
toxine Bt. En plus de cela, dans le Maryland, on a effectué une étude comparative avec les
réponses obtenues à la suite de l’usage du pesticide Ostrinia nubilalis. Toutes ces études ont
démontré que l’expression de Cry1Ab par l’intermédiaire du pollen déposé sur les laiterons
pouvait avoir un fort impact lors de l’anthésis. On a pu observer sur différents sites les effets
néfastes du pollen sur le poids et la résistance des insectes. La découverte d’importance
étant que : tous ces résultats concordent avec ceux des expériences de Jesse et Obrycki
ainsi qu’avec les résultats découverts en laboratoire par Hellmich455. Par contre les résultats
obtenus sur les maïs Mon810 et Bt11 démontrent une absence d’effets adverses directs sur
la survie des larves, ce qui d’après les auteurs n’est pas surprenant, étant donné que les
pollens de ces maïs expriment beaucoup moins de toxine que le pollen de event-176. En ce
qui concerne le maïs Bt 11, celui-ci n’a pas démontré d’effets sur la capacité à survivre des
insectes, même avec des densités de 586 grains par cm2. Ceci a pu être observé aussi bien
sur les larves justes pondues ainsi que sur les larves qui ont pu se métamorphoser et ont
vécu. Les auteurs ajoutent que tous ces résultats obtenus en champs concordent avec ceux
du laboratoire qui démontrent qu’en dessous de 1000 grains par cm2 pendant 4 jours, le
pollen n’affecte pas le monarque de manière déterminante.
Si la plupart de ces études se sont concentrées sur les résultats en bordure de champ
plutôt qu’en milieu, là où les doses de pollen sont plus élevées, les études menées en plein

454
Richard L. Hellmich, Ibid.
455
« These results are consistent with those of jesse and Obrycki who observed a decrease in the
survival of larvae exposed to event-176 pollen on leave from within a field ( 80-217 pollen grains per
cm2) compared with those fed outside the field. » Ibid.

212
champs de maïs doux peuvent valoir comme cas extrême, étant donné que le maïs doux
produit une densité de pollen 3 fois supérieure à celle que l’on peut trouver dans les champs.
Les auteurs affirment qu’il est donc possible d’extrapoler les résultats obtenus dans les
champs de maïs doux456. Le cas du maïs doux est aussi un très bon exemple qui permet de
relativiser l’approche du risque : « the sweet-corn experiment also demonstrates the
importance of assessing the risks of Bt corn to monarch populations in terms of relative risks
to other agricultural practices. »457 C’est ainsi que les auteurs ont pu observer les effets
néfastes des traitements à la λ-cyhalothrin sur le monarque. La plupart des larves sont
mortes dans les heures qui ont suivi le traitement à base de l’insecticide mentionné. Cela
vaut aussi pour les larves qui se trouvaient sur les laiterons à l’extérieur du champ, parce
que l’insecticide a dévié. Ces résultats ne sont pas surprenants, étant donné que cet
insecticide est fréquemment utilisé pour contrôler les ravages causés par les lépidoptères. On
sera attentif au fait que Stanley-Horn et al. renvoient au rapport de l’EPA dans lequel
certaines données démontreraient que les plantes génétiquement modifiées ont tendance à
faire reculer l’usage de pesticides.
Dans le cas d’une anthésis maximale, les larves qui seraient en contact avec la plus
grande dose de pollen de maïs Bt 11 possible ne seraient nullement en danger. Les
scientifiques affirment que les résultats qui ont été trouvés pour le maïs Bt11 sont aussi
certainement vrais pour le Mon810 parce que la molécule Cry1Ab qui s’y trouve exprimée est
similaire. Il semble cependant nécessaire de poursuivre des études supplémentaires, afin de
déterminer l’impact de la durée d’exposition. Il est nécessaire d’approfondir les recherches
sur les effets d’une exposition plus longue aussi sur des effets latents tels que la capacité de
reproduction ou encore la facilité de migration. En conclusion les auteurs insistent sur la
difficulté à démontrer l’existence de phénomènes subtils avec cette étude menée en plein
champ et rappellent la nécessité de compléter ces résultats avec des études menées en
laboratoire.
Ces études complémentaires ont donc été menées en laboratoire par l’équipe de
Richard Hellmich458 de l’unité de recherche sur les insectes du maïs et les semences
génétiques d’entomologie du département de recherche agricole des Etats-Unis (USDA-ARS)
et du département d’entomologie de l’Université de l’Etat d’IOWA. Ces tests en laboratoire

456
« Thus, results of nontarget effects in sweet corn can be extrapolated to risk scenarios for field
corn. » Richard L. Hellmich, Ibid., p.11936.
457
Ibid.
458
Richard L. Hellmich, Blair D. Siegfried, Diane E. Stanley-Horn, « Monarch larvae sensitivity to
Bacillus thuringiensis-purified proteins and pollen »,.in PNAS, 9 Octobre 2001, vol. 98, n°21, 11925-
11930.

213
ont été effectués en vue de déterminer la toxicité relative des toxines Bt suivantes : Cry1Ab,
Cry1Ac, Cry9C et Cry1F. Pour cela, on a utilisé 3 méthodes :
- Incorporer des toxines purifiées dans une alimentation artificielle
- Appliquer du pollen qui a été ramassé sur le maïs Bt directement sur des disques de
feuilles de laiteron
- Appliquer directement du pollen Bt contaminé avec des anthères du maïs (corn
tassel) sur des disques de feuilles de laiteron. Cette dernière méthode a été
employée parce qu’il semble que des échantillons contaminés peuvent fausser les
résultats.
On a pu démontrer que les toxines Bt purifiées de Cry9C et Cry1F sont relativement peu
toxiques pour les larves justes pondues (“ first instar ”), alors que celles-ci ont été sensibles
aux protéines Cry1Ab et Cry1Ac. Par contre les larves plus âgées étaient beaucoup moins
sensibles à la toxine de Cry1Ab. Certains des contaminants du pollen (pollen contaminants)
peuvent très sérieusement affecter la survie des larves ainsi que leur gain de poids. Le seul
pollen transgénique qui a sérieusement affecté les larves de monarques provenait de la
variété event 176, qui ne représente plus actuellement que 2% de la surface plantée, et n’a
pas obtenu de nouvelle registration ; pour ce qui concerne les autres maïs, on n’a pas pu
démontrer de conséquences néfastes : « The only transgenic corn pollen that consistently
affected monarch larvae was from Cry1Ab event 176 hybrids, currently <2% corn planted
and for which re-registration has not been applied. Results from the other types of Bt corn
suggest that pollen from the other types of Bt corn suggest that pollen from Cry 1Ab (events
Bt11 and Mon810) and Cry1F, and experimental Cry9C hybrids, will have no acute effects on
monarch butterfly larvae in field settings.»
On notera que l’équipe de R. L. Hellmich rappelle que les effets des toxines Bt sont bien
connus : des études ont démontré que l’usage de cette toxine dans les forêts comme
insecticide pour les papillons zig zag a des effets adverses sur des lépidoptères non-cibles ;
d’autres études menées en plein champ ont démontré une réduction temporaire des
lépidoptères à la suite d’un usage prolongé de Bt. Faisant suite à ces données, l’EPA a
considéré que les insecticides à base de Bt pouvaient être néfastes à tous les lépidoptères,
bien que l’exposition aux traitements agricoles en champ devait être plus faible que celle qui
a lieu dans les forêts. Les experts soulignent alors que l’EPA a émis l’hypothèse selon laquelle
l’impact du pollen Bt serait plus faible dans les champs alors qu’elle ne connaissait pas
l’éventualité de cet impact. On ne peut pas non plus se baser sur les résultats de Losey, pour
établir une relation entre l’exposition au pollen et l’effet de ces données. De plus, ce dernier
n’a pris qu’une seule variété de maïs en considération, or les expressions de la toxine Bt

214
varient en fonction du type de gène qui est introduit dans la plante ; enfin, le facteur de la
sensibilité relative des larves selon le stade de développement n’a pas été étudié, or une
réponse qui différait en fonction des stades de développement aurait de sérieuses
implications au niveau de l’estimation des risques, lorsque l’on rapprocherait celle-ci de
l’anthésis par exemple.
Un point important dans cette expérience a porté sur le ‘pollen contaminé’. En effet, ce
3ème type de bio-essai tentait de simuler une situation identique à celle rencontrée en pleine
nature (ce qui fait remarquer aux scientifiques la difficulté d’une telle expérimentation). En
effet, les échantillons de pollen contaminés peuvent influencer dramatiquement le gain de
poids des larves et produire des résultats faux. Les particules de matériel autre que le pollen,
essentiellement des ‘bouts d’anthères’, trouvés dans les échantillons de pollen de départ
étaient de 7 ± 0.6% pour l’expérience Cry9C et 8 ± 0.7% pour l’expérience avec Cry 1Ab
(Bt11). Aussi, Jesse et Obrycki ont rapporté une contamination de 43% ± 2% par le tissu des
anthères dans leurs échantillons de Bt 11. Par conséquent, les résultats selon lesquels
l’exposition de 135 grains/cm2 peut influencer le poids des larves devraient être réévalués.
Cette contamination pose une question importante: est-ce que les larves de monarques sont
exposées à un tissu de maïs autre que le pollen (“ Are monarch larvae exposed to corn
tissues other than pollen ? ”).
Cette éventualité pose un certain nombre de problèmes et il n’est pas vraiment
possible en laboratoire de reproduire les véritables conditions des champs. Pourtant, il est
essentiel de trouver une réponse. En effet, les études de Losey ont rapporté que les larves
qui ont ingéré du pollen de maïs Bt pendant plus de 4 jours, avaient une mortalité plus
élevée de 56%. Dans l’étude menée par l’équipe d’Hellmich, les larves qui ont survécu à un
régime > à 1000 grains de pollen/cm2 pendant plus de 4 jours était de 97% ± 1% et ne
comportaient pas véritablement de différence comparé aux insectes de contrôle. Cependant,
ces résultats ont varié selon la variété qui a été prise en compte et selon le traitement de
cette variété : par exemple, pour le pollen de Cbh351 contaminé par des anthères (corn
tassel) de maïs Bt, 20% des larves ont survécu, alors que les larves qui ont consommé le
même pollen légèrement tamisé était de 100%. Pour le pollen de Bt11 qui a été contaminé,
17% des larves ont survécu, alors qu’avec la même variété pure, 92% des insectes ont
survécu.
Il paraît donc essentiel d’insister sur le fait, qu’excepté la variété 176, le pollen de
maïs Bt ne s’est pas vraiment montré toxique. On doit donc supposer que pour l’expérience
de Losey, les densités d’exposition dépassaient 1000 grains/cm2, ou que ce pollen se trouvait
mélangé avec du matériel d’anthère ou encore, les 2 à la fois.

215
Enfin les auteurs ajoutent qu’il est difficile dans le cadre de ces études de parvenir à une
grande précision (estimation de l’expression de la protéine Bt, mesure du gain ou des pertes
de poids des larves…) et parfois, il est difficile de déterminer si les petites différences sont
réelles ou issues de petits artifices. Dans les conditions de laboratoire, les larves de
monarque n’ont pas d’autre choix que de se nourrir avec le pollen. Aussi les densités
supérieures à 1000 grains/cm2 sont rares dans les champs. Reste encore à étudier les effets
à long terme. Concernant le maïs event 176, il est affirmé, une fois de plus, qu’il est en
passe de devenir quasiment inexistant et ne sera pas réintroduit sur le marché. Tout risque
se voit donc écarté.

Reprise des résultats du DCI par l’EPA


Reprenant l’expérience menée par l’équipe d’Hellmich, les experts de l’EPA s’autorisent à
conclure que le seuil de risque pour MON810 est > à 2000 grains par cm2 et pour le Bt 11
de 4000 grains par cm2, ces deux niveaux étant bien supérieurs à ceux que l’on peut trouver
en champ (ces niveaux sont estimés ne pouvoir survenir qu’à 0.1%). Ils en concluent d’une
manière plus directive « It can be conclued that levels of MON 810 ou Bt11 pollen toxic to
monarch larvae do not occur under natural field conditions. »459 A la suite de l’ensemble des
études qui ont été fournies par le DCI, l’EPA affirme avec certitude que le maïs Bt était
beaucoup moins dangereux pour le monarque que les conditions climatiques, l’habitat
d’hibernation, les prédateurs, le stress physiologique, ou l’activité humaine et l’usage
conventionnel de pesticides. Aussi, la diminution de l’usage des pesticides à la suite d’un plus
grand recours aux maïs Bt profitera aux papillons monarques. Les auteurs ajoutent qu’on a
pu observer une croissance de la sensibilité du monarque à la protéine Cry : Cry 1 Ab > Cry
1Ac > Cry 9c > Cry 1F.
On sera également attentif à un commentaire des études de Losey et Jesse et
Obrycki. Les études de ces derniers portaient sur le maïs Event 176 ; aussi les résultats
inquiétants qu’ils avaient découverts ne posent plus véritablement de problème étant donné
que cette variété, outre le fait qu’elle ne représente plus que 2% des cultures totales, ne
sera plus en vente à partir de 2003460. La conclusion de l’EPA est alors sans appel et
beaucoup plus tranchée que celles des scientifiques qui ont participé au DCI: « Based on the
review of the submitted DCI data, the Agency concludes that the monarch toxicity

459
« On peut conclure que les niveaux de pollen toxique Bt 11 ou MON 810 sur les larves de
monarque ne peuvent survenir dans des conditions naturelles. »BRAD report, Ibid. p.IIC54.
460
« However, this does not create a concern for monarchs since Event 176 corn comprises less than
2% of U.S. corn acreage and will no longer be sold after the 2003 growing season. »BRAD report,
Ibid., p IIC55.

216
information developped in the last two years does not give sufficient cause for undue
concern of widespread risks to monarch butterflies at this time. EPA will continue to closely
monitor the results from further monarch buterfly research as a part of its regulatory
oversight of Bt products. »461

Si on a souhaité développer avec force détails le rapport de l’EPA ainsi que les
expériences du DCI publiées dans les PNAS, c’est pour illustrer le sérieux avec lequel est
appliqué le principe de précaution dans le cadre de la re-registration du maïs Bt. Celui-ci
contraste fortement avec certaines affirmations. Ici, il apparaît clairement que le risque peut
être considéré comme minime, or, comme on le verra dans la 4ème partie de ce travail et
contrairement à l’expérience de Losey, les résultats de ces expériences n’ont été que
faiblement relayés par la presse. Concernant la presse scientifique, un article du magazine
français la Recherche relate les résultats et titre : « Le maïs transgénique obtient la
relaxe »462. Ce titre, comme on le voit, compose avec le présupposé de la « culpabilité du
maïs transgénique ». Telle une criminelle, la plante génétiquement modifiée s’est retrouvée
au banc des accusées. On mesure ainsi le crédit qui est donné aux accusations portées.
Ainsi, le journaliste souligne l’aspect médiatique du renversement :« Coup dur pour les anti-
OGM : un ensemble d’études menées dans plusieurs états américains montre que les
papillons monarques n’ont presque rien à craindre du maïs transgénique... Mais si l’argument
phare à l’encontre des cultures OGM tombe, toute la question du niveau de risque acceptable
reste posée. »463 Après avoir résumé rapidement l’ensemble des expériences, l’auteur tente
de donner une réponse à cette question. Il cite alors Josette Chaufaux, spécialiste des effets
non-intentionnels sur les insectes des plantes transgéniques à l’INRA ; selon cette dernière,
les expériences menées aux Etats-Unis étaient nécessaires pour régler l’affaire du monarque,
mais il n’est pas dit pour autant qu’elles aident les PGM à sortir de l’impasse actuelle.
« Toute la difficulté est de s’accorder sur le niveau de précision requis lorsque l’on quantifie
les risques. Par exemple, nous avons montré l’absence d’effet du maïs Bt sur les coccinelles,
et ce, avec une précision de 95%. Or, on pourra toujours nous demander plus ! Pour sortir
de cet engrenage, il faudrait comparer les effets des OGM à ceux des autres pratiques

461
« En se fondant sur les données de la DCI, l’agence conclue que les informations développées sur
la toxicité supportée par le monarque ces deux dernières années, ne constituent pas une cause
suffisante pour l’affaire excessive sur les risques encourus par le papillon monarque. L’EPA continuera
à surveiller de prêt … »Ibid., p. IIC56.
462
Yves Sciama, la Recherche 348, déc. 2001, pp.18-19.
463
Ibid., p. 18

217
agricoles avec les mêmes exigences, ce n’est pas le cas aujourd’hui. »464 On constatera que
cette proposition rejoint le 2e commandement de la liste établie par Philippe Kourilsky.

Discussion
Que penser de « l’affaire du papillon monarque » ? Cet épisode scientifique s’inscrit dans la
détermination des risques environnementaux causés par les PGM. Comme dans le cas de
l’affaire Pusztai, un scientifique a publié des résultats qui pouvaient laisser croire à l’existence
d’un danger avéré: le maïs Bt serait fatal aux papillons monarques. Comme dans le cadre de
l’affaire Pusztai, cette ‘démonstration’ a suscité une controverse entre scientifiques et une
polémique au niveau médiatique (comment une institution a-t-elle pu autoriser la
commercialisation d’un produit dangereux pour la faune ?). A la différence de la Royal
Academy qui a fait usage de son autorité pour traiter le problème et destituer le Professeur
Pusztai, ce parce que celui-ci n’a pas respecté les usages de la publication scientifique en
vigueur, l’administration américaine a répondu en lançant une enquête d’envergure et tenté
de résoudre les problèmes soulevés par les articles de Losey et Obrycki. Il faut dire que dans
ce cas, les deux scientifiques, contrairement à Pusztai, n’ont pas cherché à exploiter les
résultats ; bien au contraire, ils ont lancé des appels pour tenter de modérer la récupération
que certains voulaient faire de leurs expériences. En quelque sorte, on pourrait dire que
l’EPA s’est dédouanée de la faute qu’elle a commise en négligeant un risque dont elle avait
supposée l’existence (on savait que les traitements à base d’insecticide Bt étaient néfastes
pour les lépidoptères) sans pousser plus loin l’investigation. L’appel à contribution qui a été
lancé a permis de vérifier que les risques étaient beaucoup moins élevés que ce que laissait
entendre l’expérience de Losey.
Autrement dit, on est passé du danger (« le maïs Bt en général est nocif aux
papillons monarques ») au risque avéré relatif (« seule la variété Event 176 peut dans
certaines conditions être dangereuse pour les papillons monarques »). Aussi, étant donné
que cette variété de maïs ne représente que 2% de la superficie totale, qu’elle est
conditionnée par plusieurs facteurs (pollinisation et stade primaire des larves simultanées…)
et qu’enfin, elle disparaîtra du marché en 2003, le risque redevient un risque potentiel.
Pourtant, les résultats incomplets des articles de Losey et d’Obrycki ont fait leur bout de
chemin à la une des journaux et dans l’opinion publique, puisqu’ils ont été largement
exploités par les organisations écologiques et par l’administration qui a saisi l’opportunité
pour établir un moratoire.

464
Ibid., p. 19

218
Le comportement des industriels et de l’administration américaine s’inscrit donc dans
la lignée de ce que nous avons considéré comme un « usage positif du principe de
précaution ». En effet, la découverte d’un problème concernant les risques
environnementaux s’est trouvée à l’origine d’un protocole de recherche dont les conditions
auraient pu être suspensives pour la technologie. En effet, si l’enquête du DCI avait confirmé
la possibilité de généraliser les résultats de Losey, alors, l’EPA aurait sans aucun doute
procédé à la déregistration du maïs Bt.
Pourtant l’attitude de l’EPA et la mise en place du Data Call In n’a pas réussi à
satisfaire tout le monde. En effet, pour beaucoup, le fait que l’EPA ait fait registrer le maïs
sur des données incomplètes, alors qu’elle était pourtant en mesure de suspecter l’existence
d’un risque, est un argument qui invalide le système. S’il est impossible de reprocher à l’EPA
d’avoir fondé sa décision sur les connaissances du moment et par conséquent, de ne pas
avoir pris en compte l’existence de certains risques tels que ce que l’on connaît aujourd’hui,
par exemple, pour le maïs Event 176, certains experts ne manquent pas de reprocher à
l’agence d’avoir registré le maïs Bt sans avoir effectué toutes ces recherches. Aussi, même
après que les PNAS aient publié ces résultats sensés calmer les esprits, les reproches n’ont
pas cessé de fuser. Il est intéressant de constater que tous les opposants critiquent l’EPA
pour ne pas avoir pris à temps les bonnes mesures en officialisant la mise sur le marché d’un
nouveau produit sans avoir à sa disposition tous les éléments. Ainsi, dans une lettre adressée
à l’Agence, Karen Oberhauser, une des scientifiques qui a participé au DCI, affirme que la
décision initiale de registration du maïs Bt était prématurée et fondée sur de fausses
assomptions concernant les insectes non-cibles465 ; aussi, elle ajoute que si on ne peut
accuser l’EPA pour ne pas avoir considéré des données qui n’étaient pas disponibles à
l’époque où le rapport a été écrit, ce document aurait comporté des affirmations
contradictoires avec ce qui a été découvert plus tard par les études en laboratoires et dans
les champs. Aussi, pour cette scientifique du département d’écologie, le premier document
aurait reflété une vision trop optimiste des risques potentiels des semences BT, erreur qui
pourrait, d’après elle, se réitérer466.

465
« The results of studies conducted in the summer of 2000 clearly demonstrate that the initial
licensing decisions were premature and based on incorrect assumptions about the risks to nontarget
organisms of Bt corn. » lettre de Karen Oberhauser, University of Minnesota, Department of Ecology,
to Public Information and Records Integrity Branch Information Resources and Services Division
(7502C) Office of Pesticide Programs EPA, Docket Control #OPP-00678B.
466
« While the EPA cannot be faulted for not considering data that were unavailable at the time the
report was written, the document included statements that were contradictory to what was later
found in field and laboratory studies. I detailed my comments during the panel meeting. It was clear
that the preliminary document reflected an overly optimistic assessment of potential risks of Bt crops.
If the current timeline for decision-making is followed, EPA could repeat this mistake. »Ibid.

219
On retrouve également ce genre de reproche dans le rapport de l’Union of Concerned
Scientists, dont nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer l’existence précédemment467. Dans
ce document, les auteurs qui se fondent sur l’analyse de Hilbeck et Meier affirment que l’EPA
n’a pas réussi à résoudre le problème des organismes non-cibles, y compris celui des
papillons monarques. En effet, toujours d’après les mêmes auteurs, les travaux de l’agence
concernant le risque des insectes non-cibles révéleraient un certain flottement468.
Ainsi, l’UCS reproche à l’EPA de ne pas avoir résolu le rôle de la toxicité potentielle
des anthères ; l’agence se serait contentée de prendre en considération uniquement les
interprétations des industriels qui démontrent l’innocuité du maïs Mon 810 et Bt 11 et aurait
totalement ignoré un article de Jesse et Obrycki qui soulève l’éventualité d’une nocivité du
maïs Bt dans le cas où le monarque ingère des anthères (la partie de la fleur qui produit le
pollen) ; cette éventualité qui a été également soulevée par les experts qui ont participé au
DCI a été considérée comme un « artifice d’étude » par les industriels et par conséquent,
présenté tel par la révision du rapport BRAD469. L’UCS considère que ce facteur qui a été
négligé par l’EPA est un risque potentiel pour le papillon monarque. Une autre critique porte
sur les effets à long-terme. En effet, l’EPA n’aurait pas réussi à estimer proprement les effets
à long-terme470, ni à estimer les risques pour les prédateurs de la pyrale ainsi que sur
d’autres animaux non-cibles tels que, par exemple, les mammifères.
Il apparaît donc clairement, une fois de plus, qu’on retrouve deux interprétations
différentes du principe de précaution, en ce sens que les paramètres ici réclamés par l’UCS
sont beaucoup plus exigeants que ceux qui ont été retenus par l’EPA. Pressée par la
nécessité de rassurer les consommateurs, l’EPA ne peut pas fonder ses décisions sur des
études à long-terme. En effet, on peut comprendre que cette exigence pourrait équivaloir à
retirer tout simplement les PGM du marché. Or l’EPA estime que les avantages du maïs Bt
dépassent de loin les risques probables que cette technologie peut faire courir, ce qui se

467
Jane Rissler, Margaret Mellon., Union of Concerned Scientists, « Comments to the environmental
protection agency on the renewal of Bt-Crop registrations » Docket OPP-00678B September 10, 2001
468
«A close look at EPA’s assessment of Bt-crop risks to nontargets reveals a number of serious flaws,
including an incomplete analysis of risks to monarch butterflies, biased evaluation of studies on green
lacewing risks, and uncritical acceptance of flawed studies on insect abundance. », Ibid., p.7.
469
« The Jesse and Obrycki paper raised the possibility that monarchs may be killed byconsuming
fragments of Bt-corn anthers, the pollen-producing parts of the corn flower. By contrast, even though
the Industry Monarch DCI Response acknowledged that anthers of Mon 810 and Bt 11 corn “contain
considerably higher Cry protein concentrations than the pollen itself,” industry considered anther
fragments to be “study artifacts.” (…) The Revised BRAD does not mention toxic anther fragments;
EPA apparently accepted industry’s view of them as study artifacts. » Ibid., p.7.
470
EPA’s Revised BRAD focused on short-term or lethal effects of Bt-corn @ pollen on monarchs
and did not evaluate the potential long-term impacts of the pollen and anther fragments. We know of
no multi-year studies examining the impacts of Bt-corn flower parts on monarch reproduction,
development, or migration.

220
trouve parfaitement dans le principe de précaution tel qu’il est généralement reconnu par
l’institution.
On retiendra de l’affaire du monarque que la divulgation à « grande audience » d’une
expérience incomplète a été à l’origine d’une généralisation trompeuse ; cette dernière a été
corrigée à la suite de la mise en place d’un impressionnant protocole d’expérience. Pourtant
les résultats de celui-ci ont été, comme nous le verrons, faiblement relayés par les médias ;
de plus, il n’ont pas servi à stopper toutes les critiques. Tout ceci démontre la relativité du
principe de précaution : en effet, comment ne pas être surpris que l’existence d’un danger
soit dénoncée sans que l’on ne dispose d’aucune preuve concrète ? On pourra se demander
qui est le plus à critiquer : l’agence qui n’a pas pris les mesures pour un risque surestimé
alors qu’elle n’avait que de très faibles raisons de le faire, ou les experts qui, sans aucune
preuve, ont traité celui-ci comme s’il s’agissait d’un grand danger en faisant passer pour une
vérité une simple hypothèse? Ce problème montre une fois de plus la difficulté
d’interprétation du principe de précaution.

3.3.4 Conclusion sur le principe de précaution et les risques environnementaux


De la même manière que nous avons utilisé le principe d’équivalence en substance pour le
risque alimentaire des PGM, nous avons utilisé le principe de précaution pour tenter de
comprendre les controverses scientifiques qui portent sur les risques environnementaux.
Ainsi, alors que les lectures divergentes du premier principe nous ont permis de comprendre
que l’estimation du risque alimentaire variait en fonction de la conception que les experts
avaient de la nature des PGM, le second nous démontre que la gestion des risques
environnementaux varie en fonction de la conception que les experts ont de l’application de
la technologie de la transgenèse végétale. Ainsi, il apparaît clairement que dans le cadre de
la gestion de l’apparition de populations résistantes au maïs Bt, l’opposition porte, non pas,
sur la possibilité de l’apparition de populations résistantes, mais sur la possibilité de gérer
celles-ci. Alors que certains experts font intégralement confiance à la technique de l’HDR,
d’autres cherchent à démontrer ses limites et la difficulté de sa mise en place. Il y a donc
bien, comme nous l’avions supposé, un usage technique positif du principe de précaution et
un usage théorique négatif de celui-ci. En effet, d’un point de vue théorique, l’apparition de
la résistance apparaît comme un événement inévitable ; cela veut-il dire pour autant qu’il
faut supprimer la technologie ? Cette question renvoie au problème qui consiste à se
demander si les risques théoriques peuvent servir d’obstacles aux réalisations
technologiques, et jusqu’à quel point cette conception peut être appliquée sans valoir comme
une idéologie anti-technologique.

221
On est donc revenu à notre problème de départ : celui qui consistait à donner un
contenu au principe de précaution pour que celui-ci ne soit pas seulement une intuition
spontanée fondée sur le bon sens (la prudence) ou une idéologie (le principe de
responsabilité) qui dans son expression extrême a pour objectif la suppression de la
technologie. On voit bien que les experts pro-PGM, qu’ils soient industriels ou qu’ils
travaillent dans l’administration, font un « usage technique positif » du principe de
précaution en développant des stratégies qui permettront de repousser l’apparition d’insectes
résistants ou en faisant des études sur la faune pour voir les effets non-intentionnels du maïs
Bt et prévenir d’un risque éventuel. Les experts anti-PGM, par contre, font un « usage
théorique négatif » du principe de précaution en ce sens qu’ils affichent clairement comme
objectif le retrait des semences Bt du marché en se fondant sur l’argument implicite que
« quel que soit la mesure prise, elle ne permettra jamais de garantir une application 100%
fiable de la technologie. » C’est ainsi par exemple que le CFS reproche à l’EPA de ne pas
pouvoir être sûre du suivi à 100% de l’HDR par les agriculteurs ; de même les experts de
l’UCS reprochent à l’EPA de n’avoir pas pris en compte le risque soulevé par Obrycki et le
DCI concernant la présence d’une quantité nocive de pollen dans les anthères pour re-
registrer le maïs.
On voit donc bien que la controverse a pour origine une interprétation différente du
principe de précaution (et non pas que certains l’appliquent alors que d’autres ne l’appliquent
pas). On peut penser que ces applications divergentes du principe de précaution trouvent en
partie leurs origines dans des conceptions philosophiques différentes de la technologie, tout
comme le principe d’équivalence en substance et le principe de différence absolue reposaient
sur des philosophies du vivant opposée. Cette opposition nous amène à un autre débat :
celle de la balance « risques-bénéfices » : en effet, toute prise de risque dans le cadre du
principe de précaution doit être justifiée par l’estimation de bénéfices plus important, ce sur
quoi l’EPA justifie, comme on a pu le constater, l’ensemble de ses re-registration. C’est ce
que nous allons étudier maintenant en détail.

222
3.3. Développement de la controverse au niveau de l’expertise socio-économique

Comme on vient de le démontrer au niveau de l’expertise scientifique, la controverse porte


moins sur l’existence de risque que sur l’estimation de ceux-ci. Si les risques sont reconnus
par l’ensemble des experts biologistes, qu’ils soient spécialisés dans le domaine de la
transgenèse végétale ou dans celui de l’environnement, on constate qu’il ne font pas l’objet
de la même analyse en fonction des protagonistes. Selon les opposants, le risque est
inévitable et inhérent à la nature des aliments issus des biotechnologies, alors que pour les
défenseurs des PGM, il doit pouvoir être géré et peut être contrôlé par la mise en place de
mesures adéquates. Or la question qui se pose à présent est : qu’est-ce qui justifie la prise
de risque ? En effet, pourquoi a-t-on recours à une technologie qui fait courir un risque
plutôt qu’à une technologie au-dessus de tous soupçons ? Cette question, d’apparence naïve,
est révélatrice de l’ambiguïté de l’introduction des plantes génétiquement modifiées sur le
marché. Elle démontre que les institutions internationales qui les ont rendues légales et les
entreprises agro-alimentaires qui l’ont rendu possible ont considéré que cette nouvelle
technologie comportait bien plus d’avantages que d’inconvénients ; quant aux opposants, ils
sont persuadés de l’inverse, voire pour certains, que les biotechnologies agroalimentaires
parce qu’elles sont source d’inconvénients ne vallent pas la peine de courir le risque. On
passe de cette manière, de considérations purement « sanitaires » (le risque d’apparition de
nouvelles allergies, le risque de transmission d’un gène à l’organisme) et
« environnementales » (risque d’apparition de populations résistantes, risque d’effets non-
intentionnels sur les insectes non-cibles, risques de pollution) à des considérations sociales et
économiques : la balance risque-bénéfices. Aussi, on évolue d’une définition du risque en
termes de probabilité (plus ou moins risqué) à une mise en rapport de celui-ci avec les
avantages de la technologie qui est susceptible de le produire. On quitte donc d’un problème
d’expertise « scientifico-technique » pour un problème d’expertise « socio-économique ». Il
s’agit d’étudier désormais les controverses qui portent sur l’utilité de l’introduction des
semences issues de la transgenèse végétale sur le marché.
Une nouvelle technologie est toujours jugée en termes d’avantages et d’inconvénients
pour qui la met en application. Aussi une théorie généralement répandue affirme que la loi
du marché a raison des technologies qui ne se trouvent être d’aucune utilité. La main
invisible régule et sélectionne en fonction des besoins inhérents à la société, privilégiant ce
qui est du plus grand intérêt pour cette dernière. On a donc toutes les raisons de penser que
cette loi a dû déjà mettre, met et mettra à l’épreuve les PGM. Aussi, après vingt années
d’existence, il est largement temps de s’apercevoir si le développement des biotechnologies

223
agro-alimentaires a subi, ou résisté aux assauts de cette « sélection pragmatique ». Or pour
cela, il semble nécessaire d’effectuer un bilan socio-économiques en se demandant d’une
part, si les bénéfices apportés sont supérieurs aux risques que court la société dans son
ensemble et si, d’autre part, les profits que la technologie permet de réaliser à l’ensemble
des acteurs qui y ont recours sont supérieurs aux coûts qu’elle engendre. Comme on le
constate, le premier bilan a un aspect plus « social » en ce sens qu’il implique directement
tous les acteurs de la société ; en effet, chacun est concerné par les « risques », qu’ils soient
alimentaires, environnementaux, ou économiques, aussi bien que par les bénéfices. Le
couple « coûts, profits », lui, concerne directement les acteurs de la chaîne agro-alimentaire
(semenciers, agriculteurs, distributeurs) et de manière indirecte les consommateurs. Il est,
de toute façon, inclus dans le couple risques-bénéfices ; cependant nous tenons à le
distinguer pour mieux analyser les mécanismes du système dans son ensemble. En effet, si
on part du principe que les plantes génétiquement modifiées, sont à l’origine, le projet de
quelques industriels, alors il semble important de se demander si la technologie a produit le
rendement escompté par les investisseurs.
Une fois ces couples de principes présentés dans leur aspect le plus général, il faut
maintenant définir les catégories qui vont permettre d’argumenter. On distinguera alors 4
critères majeurs qui sont :
- Un développement géographique inégal mais une progression constante
- Le rendement des PGM en termes de quantité (capacité à produire)
- Le rendement des PGM en termes de qualité (respect de valeurs
environnementales, usage de pesticides)
- Les avantages comparés des PGM par rapport aux semences classiques

Comme pour les chapitres précédents, nous exposerons les arguments des experts pour
débattre sur la justification socio-économique des PGM, ce afin de tenter d’expliquer les
raisons de la controverse. Pour cela, nous aurons recours principalement à des rapports, des
bilans et des études comparées qui étudient les paramètres et résultats des PGM qui ont été
mises sur le marché.

3.3.1 Un développement géographique contrasté, une progression constante


Si les PGM ont fêté en 2003 leur 20ème anniversaire, il faut préciser que cela ne fait
pas 20 ans qu’elles se trouvent sur le marché. En effet, entre leur commercialisation et leur
invention, il n’a pas fallu moins de 10 années et plus de 3500 essais en plein champ depuis
les toutes premières plantations en 1986 qui concernaient des plants de tabacs résistants

224
aux herbicides, aux Etats-Unis et en France471. Le rapport publié en 1996 par l’ISAAA ( The
International Service for the Acquisition of Agri-biotech Applications) propose un bilan
complet des années qui ont précédé leur introduction sur le marché. En tout, ce sont plus de
56 variétés de semences qui ont été testées dans 34 pays sur plus de 15000 sites. 91% de
ces tests ont été conduits dans les pays occidentaux, 1% en Russie et dans les Pays de l’Est
et 8% dans les pays en voie de développement472.
Aussi, la Chine est le premier pays qui a commercialisé des plantes génétiquement
modifiées avec au tout début des années 1990 deux tabacs, l’un résistant à la mosaïque du
concombre (CMV) qui a été planté sur une superficie de 40 hectares en 1992, l’autre
résistant à la fois au CMV et à la mosaïque du tabac (TMV). Le rapport indique que ces 2
plantes sont aujourd’hui utilisées au niveau national pour fabriquer du tabac ; aussi la
superficie totale plantée en 1996 était de 1 million d’hectares, soit 30% des plantations
totales avec une prévision de 70% pour les 10 ans à venir. Les bénéfices rapportés font
preuve d’un meilleur rendement (5-7% de feuilles en plus) et d’une diminution des
épandages d’insecticides (2 ou 3 sur 7)473.
Dans les pays industrialisés, c’est seulement au mois de mai 1994 que la société
Zeneca a été autorisée par la Food and Drug administration à introduire sur le marché une
tomate à pourrissement retardé, la Flavr SavrTM ; la tomate a été commercialisée un mois
après qu’elle ait reçu l’autorisation et a bénéficié, au début, une relative bonne acceptation
de la part du public474. En tout, 35 applications et requêtes ont été accordées pour 9 types
de semences présentant 8 caractéristiques dans 6 pays. Sur ces 35 applications, 20
concernent les Etats-Unis. En effet, en 1996, 1,2 millions d’hectares de plantes
génétiquement modifiées ont été plantés aux Etats-Unis, dont la répartition par types de
semences se compose principalement de tomates, de coton, de soja de maïs de colza et de
pommes de terre.
Les auteurs du rapport affirment que ces résultats sont en partie dus à l’excellente
organisation du système de régulation qui a permis aux firmes de faire facilement régulariser

471
Clive James & Anatole F. Krattiger, ISAAA Board of Directors and Executive Director of ISAAA,
Global Review of the Field Testing and Commercialization of Transgenic Plants: 1986 to 1995, The
First Decade of Crop Biotechnology, No. 1-1996, p.7.
472
Le service international pour le développement des applications des biotechnologies agricoles ; on
rappellera que l’ISAAA est une association internationale sans but lucratif co-sponsorisée par le public
et le privé et qui facilite le transfert des applications agri-biotech de l’industrie vers les pays en voie
de développement. L’ISAAA produit chaque année un rapport sur les semences transgéniques
commercialisées.
473
Ibid., p.33.
474
« The sale of these tomatoes began the same month within the USA, particularly California and the
Mid-West and consumer acceptance has been positive. », Ibid.

225
les plantes qu’elles voulaient introduire sur le marché. Les postulants ont pu soumettre leurs
requêtes pour l’introduction d’une nouvelle plante à l’APHIS. Les semences qui ont été
autorisées par cet organisme, ont dû faire l’objet d’un contrôle par l’EPA. Sur les 1,2 millions
d’hectares plantés, les rapporteurs affirment que la plus grande superficie revient à
Monsanto avec principalement le Coton BollgardTM, résistant aux insectes et le Soja RRTM
(roundup ready) résistant à l’herbicide.
En Europe, on a autorisé uniquement le tabac, le colza et le coton. Les traits les plus
communément répandus étant : la résistance aux herbicides (37% des autorisations), la
résistance aux insectes (23%), le pourrissement retardé (17%), la résistance aux virus (9%)
et des traits de qualité (5%). Mais à vrai dire, seul le tabac a fait l’objet d’une production
destinée à la commercialisation. La production de colza et de chicorée transgénique est allée
à destination de l’élevage. Quant à l’importation de soja, de coton et de tomates
génétiquement modifiées, celle-ci est réservée à un usage de transformation industrielle. Les
autres applications, elles, étaient à l’époque, en attente de validation. On notera qu’en 1996,
on trouve également de nombreuses applications des PGM au Canada, en Amérique latine et
en Australie.
En conclusion, les experts de l’ISAAA affirment que ce progrès devrait très
prochainement apporter de nombreux bénéfices, tels que :

- Une amélioration de la suppression des mauvaises herbes pour des plantes telles
que le maïs, le soja ou encore le coton
- Une diminution des insectes nuisibles grâce au gène Bt pour le coton, le maïs et
les pommes de terre
- Une diminution des pertes de tomates après la récolte
- Une amélioration des qualités nutritives de certains aliments
- Une diminution des pertes dues aux virus (pour les agrumes par exemple)
- Enfin, un contrôle amélioré de la pollinisation

Pour étoffer leurs pronostics, ils rappellent que les stress biotiques qui handicapent le plus la
production des plantes sont les insectes pour 14%, les maladies pour 12% et enfin les
mauvaises herbes pour 10% (James, 1981; James et al., 1991; James, 1996). Aussi, partant
du fait que les principaux caractères introduits dans les plantes génétiquement modifiées
solutionnent ces problèmes, les auteurs en concluent que l’apport des biotechnologies ne

226
peut être que bénéfique à la production agricole globale475. Ils ajoutent enfin que le recours
à cette nouvelle technologie permettra une diminution de l’usage de pesticides et
d’insecticides, point favorable pour l’environnement qui permettra aux agriculteurs de
réaliser des économies substantielles. L’ensemble de ces atouts doit, d’après eux, avoir un
impact global sur la production d’aliments et le développement durable476. Tous les espoirs
sont donc permis à cette technologie dont on espère que la valeur sur le marché atteindra 2
à 3 milliards de dollars en 2000 et 5 à 5 milliards de Dollars en 2005. Un tableau est alors
donné qui présente les 4 étapes de développements à venir des PGM :

Comme on le constate, l’amélioration des traits agronomiques n’est qu’une étape


avant l’amélioration de la qualité des aliments et la réalisation de produits pharmaceutiques
(vaccins, insulines…), puis chimiques (monomères, polymères…). Ce rapport datant de 1996,
nous montre comment, une année après la 1ère étape de commercialisation des plantes
génétiquement modifiées, l’espoir est au maximum et les résultats présentés sont plutôt
encourageants. Ces données nous serviront de référence pour mieux voir le chemin parcouru
en l’espace de ces 7 dernières années et vérifier si l’espoir mis dans les PGM par les
responsables de l’organisme américain a pu se réaliser. Pour cela, le nombre d’études et de
rapports ne manquent pas, aussi, notre sélection des données ne peut être qu’arbitraire.
Notre but étant de mettre au jour, dans un premier temps, les arguments des théories qui

475
« Given that approximately two-thirds of the genes incorporated in the newly commercialized
transgenic crops confer either herbicide tolerance, insect resistance or disease resistance, it follows
that the potential impact of biotechnology in the near term on global food production will be
substantial. » ISAAA, ibid., p. 28.
476
« Thus, multiple benefits can accrue which can increase food feed and fiber production globally and
at the same time contribute to sustainability and a safer environment through more effective and less
dependent use of conventional pesticides. » ibid.

227
soutiennent que l’introduction des PGM sur le marché a apporté un nombre considérable de
bénéfices et ensuite, de voir comment il est tout aussi possible de développer et soutenir
l’opinion contraire.

Un développement rapide

Un rapport plus récent publié par l’ISAAA477 confirme l’exceptionnelle croissance que
la technologie a connue en l’espace de quelques années.

En 2001, la superficie totale des PGM plantées dans le monde est de 52,6 millions
d’hectares, produits par 5,5 millions d’agriculteurs. On a observé une progression de 8,4
millions d’hectares entre 2000 et 2001, soit 19% de plus,, ce qui est presque le double de
l’augmentation observée entre 1999 et 2000. Depuis 1996, la superficie totale a été
multipliée par 30, passant de 1,7 millions à 52,6 millions d’hectares. quatre pays produisent
à eux seuls 99% de la production totale : les USA (68%), l’Argentine (22%), le Canada (6%)
et la Chine (3%). Une forte croissance a eu lieu en l’espace de 2 saisons en Chine, où la
superficie de coton Bt a triplé. On remarque également une forte croissance en Afrique du
Sud et en Australie.
Le soja reste en tête de la production avec 33,3 millions d’hectares (63%), suivi du
maïs, 9,8 millions d’hectares, le coton, 6,8 millions d’hectares et le colza 2,7 millions
d’hectares. En 2001, le trait de résistance aux herbicides représente 77% de l’ensemble,
suivi du Bt (15%). Le soja RR représente 46% des 72 millions d’hectares de soja (classique
et génétiquement modifié) plantés dans le monde. En 2001, la superficie totale de soja,
maïs, colza et coton, représentent 19% des 271 millions d’hectares que totalisent les

477
Clive James, Global Review of commercialized transgenic crops, 2001, n°24, 2001

228
superficies de ces 4 plantes (classiques et génétiquement modifiées , soit 3% de plus qu’en
2000). Quant au nombre de fermiers ayant recours à la technologie, il est passé de 3,5
millions en 2000 à 5,5 millions en 2001.
A la suite de cette formidable progression de la superficie de PGM plantées dans le
monde, on est en droit de supposer que la nouvelle technologie apporte un certain nombre
de bénéfices ; d’une part aux industriels qui la promeuvent, d’autre part aux agriculteurs qui
l’utilisent et enfin aux consommateurs qui se trouvent au bout de la chaîne. C’est cette
hypothèse que remet en cause un rapport de l’Union Européenne478 d ans un document de
travail daté du 31 mars 2000, le directoire général pour l’agriculture de l’Union Européenne,
propose une synthèse des informations économiques disponibles sur les PGM479, constituée à
partir d’un regroupement de données issues d’institutions gouvernementales américaines
(l’USDA), d’institutions internationales, telles que, l’OCDE, de centres de recherche (l’INRA),
d’universités (principalement aux Etats-Unis) d’organisations non-gouvernementales ou
encore d’industriels. D’après ce même rapport, en 1999, on a pu observer une incroyable
concentration du côté des principaux groupes de l’industrie agro-alimentaires, d’une part, ce
qui a donné naissance à des ensembles dont les agriculteurs se trouvent de plus en plus
dépendante. D’autre part, les agriculteurs auraient mis tous leurs espoirs dans l’arrivée des
PGM, comme pouvant être une technologie source de gains supplémentaires. Or ces espoirs
semblent avoir été déçus480. En effet, d’après les rapporteurs, il semble difficile de démontrer
que les PGM sont plus profitables que leurs équivalents classiques481.
On comprendra qu’une telle démonstration n’est pas évidente du fait que les
paramètres qui entrent en ligne de compte sont multiples. Pour être significatifs, les résultats
doivent être interprétés sur plusieurs années. Il est donc important de définir la nature de
ces bénéfices sachant qu’ils peuvent être estimés sous la forme quantitative de « pur
rendement » d’une récolte, mais aussi, sous d’autres formes, tels que l’accroissement de
l’efficacité grâce à l’introduction de la nouvelle technologie et la possibilité de mieux

478
« As for other innovations, the rapid uptake of GM crops is driven by profitability expectations.
Have these expectations been met? Is profitability the only driving force behind the rapid adoption of
GM crops? The review focuses on studies analysing the profitability of the mainly grown GM crops.
Such studies are mainly available for Northern America. », Ibid., p.5.
479
Directorate-General for Agriculture Commission of the European Communities, Economic impacts of
genetically modified crops on the agri-food sector, a first review, 31 mars 2000.
480
« Farmers in Northern America and in Argentina have quickly and massively adopted GM crops.
Does this mean that farm-level benefits of biotechnology outweigh the abovementioned constraints?
Chapter 3 analyses the economic reasons for the rapid and vast uptake of GM crops by US farmers.
They had strong profitability expectations. However, the studies reviewed do not provide conclusive
evidence on the farm-level profitability of GM crops. », Ibid., p.8.
481
« However, as shown in section 3.2, GM crops do not prove to be significantly more profitable than
conventional counterparts. Other factors than profitability play role. » Ibid., p.36.

229
travailler, un usage réduit de pesticides et d’herbicides. C’est ainsi par exemple, qu’une
enquête de l’USDA pour savoir ce qui poussait les fermiers américains à adhérer si facilement
aux biotechnologies agricoles, montre que le premier argument cité était le « rendement »
(par 75% des agriculteurs) et le second, la réduction des coûts (par 20% des
agriculteurs)482.
L’estimation des avantages réels de la transgenèse végétale est donc soumise à
certaines difficultés. Peut-on se faire une idée des bénéfices qu’apportent véritablement les
plantes génétiquement modifiées ? C’est la question à laquelle on va essayer de répondre
maintenant en ayant recours à une série d’enquêtes qui ont été menées principalement par
le NFCAP, le centre national américain pour la politique agricole et alimentaire.

3.3.2 Estimer les avantages des biotechnologies


Dans le Livre Blanc sur les biotechnologies conjointement édité par les syndicats de
semenciers français (le CFS, le GNIS et l’ UIPP) on trouve un plaidoyer général pour les
biotechnologies agricoles. Il s’agit pour les auteurs, après un bref rappel sur la révolution
verte, de démontrer que la production de PGM se situe dans la droite lignée de velle-ci, au
point de pouvoir être considérée comme une seconde révolution. En l’espace de 30 années,
la première révolution a amené bon nombre de progrès, tels que, l’amélioration des
rendements, ainsi qu’une meilleure préservation des récoltes et une meilleure occupation des
sols. Les biotechnologies seraient donc un autre moyen de continuer cette démarche en
améliorant les plantes sur un plan quantitatif et qualitatif par le biais des nouveaux traits
qu’elles permettent d’introduire : réduction des dépenses énergétiques, optimisation de
l'assimilation des éléments vitaux (P, Fe, sucres, acides aminés), amélioration de l'efficacité
des métabolites végétaux dans la lutte contre les toxines des virus, résistance aux parasites
et aux ravageurs (insectes nuisibles), tolérance aux herbicides, tolérance à la sécheresse et
aux basses températures, stérilité mâle génique (permettant notamment la création
d'hybrides)483… Qu’en est-il exactement ?

La Tolérance aux herbicides : Le cas du soja RR aux Etats Unis


Avec 70 millions d’acres sur le sol américain, le Soja fait partie du trio de tête des céréales;
on en trouve en quantité importante sur 30 Etats, et essentiellement dans la moitié ouest où

482
Ibid., p.37.
483
CFS - GNIS – UIPP, les plantes génétiquement modifiées, Une clé pour l’avenir, le Livre blanc des
biotechnologies, p.21.

230
10 Etats produisent à eux seuls 73% de la production américaine484. L’historique de
l’introduction de cette plante sur le sol américain remonte au début du 19ème siècle. En 1898,
on compte 8 variétés différentes de soja sur le sol américain. En 1923, il y en a 1000, et en
1947, 10000. L’importation et la recherche de variétés spécifiques en Asie au départ, puis la
sélection et enfin l’hybridation ont permis la multiplication et l’amélioration des espèces.
Ainsi, on note un rendement de 25% supérieur entre 1940 et 1970, grâce aux améliorations
des variétés obtenues par hybridation. En 1999 la production américaine équivalait à la
moitié de la production mondiale et représentait plus de 60% de l’exportation mondiale. Le
soja joue donc un rôle stratégique essentiel dans la chaîne agro-alimentaire mondiale. Ce
succès est dû aux qualités nutritives exceptionnelles de la plante et à ses nombreuses
applications. Les performances de certaines variétés ont été rendues possibles grâce à
l’hybridation, mais surtout grâce à l’amélioration des techniques de désherbage. Ainsi de 65
à 79, l’utilisation de nouveaux pesticides a permis une amélioration du rendement de 62%,
alors que l’amélioration des espèces, elle, n’y était responsable que pour 13%485.
Aujourd’hui toutes les nouvelles variétés sont obtenues par pollinisation croisée.
Cependant, le seul obstacle que n’ait pas réussi à résoudre la sélection et l’hybridation, est la
résistance aux herbicides qui sont utilisés pour éliminer les mauvaises herbes. Aussi, le soja
a une très faible capacité à se désintoxiquer et il peut être facilement endommagé par un
traitement. On n’a pas pu sélectionner de gène de résistance dans le matériel génétique qui
puisse être source d’un caractère de résistance aux herbicides486. Seul un soja résistant au
« metribuzin » a pu être sélectionné selon les méthodes classiques. Ce sont donc les
biotechnologies qui se sont attachées à résoudre le problème. Aussi, on connaît aujourd’hui
2 solutions :
- La première est un soja résistant au « sulfonylurea », le STS qui a été développé
par la firme Dupont dans les années 1980. La cible moléculaire du sulfonylurea
est un enzyme ALS qui est aussi connu comme acetohydroxyacid synthase
(AHAS). Les mutants qui ont été obtenus à la suite d’un traitement qui a altéré
leur ALS ont une sensibilité réduite à l’inhibition par sulfonylureas487. Le soja STS

484
Leonard P. Gianessi, Janet E. Carpenter, Agricultural biotechnology benefits of transgenic
soybeans, April 2000, National Center for Food and Agricultural Policy.
485
Gianessi & Carpenter, Ibid., p.5.
486
« In order for traditional breeding to produce herbicide resistant soybeans, genes for resistance
must be available in crossing material that is compatible with soybeans. A lack of sufficient variability
in resistance levels in soybeans has hindered breeding efforts. Soybean cultivars frequently show
differences in the degree of injury caused by herbicides, but the occurrence of genotypes giving highly
sensitive herbicide resistance has been rare [106]. This requirement has been the limiting factor for
producing herbicide resistant soybeans with naturally occurring genes. ».
487
Mazur, Barbara J., and S. Carl Falco, « The Development of Herbicide Resistant Crops, » Annu.

231
a été introduit en 1992 sur le marché. Dupont commercialise également
l’herbicide Synchrony STS qui lui est complémentaire.
- L’autre variété résistante est le Soja RR ou round up ready. Il a été obtenu suite
au transfert d’un gène de CP4 EPSPS qui a été cloné et introduit dans le soja par
la technique du canon à gènes dans le Soja A5403, une variété commerciale
développée par ASGROW seed company. Ce transgène qui est issu de la bactérie
du sol « agrobacterium tumefaciens », a été introduit par le firme Monsanto au
début des années 1980 à la suite des recherches sur une plante résistante au
glyphosate. Sachant que le glyphosate inhibe l’enzyme 5 enolpyruvylshikimate-3-
phosphate synthase (EPSPS), les chercheurs se sont lancés dans une recherche
par sélection classique et par mutagenèse d’une plante résistante au glyphosate.
Ce travail n’a été rendu possible que par recours au génie génétique. Après avoir
remarqué que les bactéries du sol étaient tolérantes au glyphosate et même, le
dégradait, les scientifiques en ont déduit que les bactéries du sol devaient
exprimer naturellement l’EPSPS tolérant au glyphosate488. Ainsi le transgène
permet à la plante de continuer à produire les enzymes responsables des
aminoacides aromatiques dont la plante a besoin, alors même que l’EPSPS
endogène est inhibé par le glyphosate. Les auteurs précisent que la ligne 40-3-2
(nom de la ligne obtenue) a été testée sans herbe en 1992 et 1993 et les
données de cette expérience ne prouvent pas qu’il y ait un manque à gagner au
niveau du rendement489.

Tous ces efforts, d’après Léonard et Gianessi, ont pour objectif de combattre un véritable
fléau au rendement du soja : les mauvaises herbes. En effet, celles-ci sont suffisamment
hautes pour causer des pertes de rendement si elles ne sont pas traitées. Des pertes de
rendement de 50 à 90% sont communes pour le soja poussé en milieu infesté par les
mauvaises herbes. Aussi, des recherches ont démontré que si l’on pouvait débarrasser les
plants de soja de mauvaises herbes dans les 5 ou 6 premières semaines de pousse, alors le
rendement pouvait être beaucoup plus élevé. Après ce laps de temps écoulé, la pousse des

Rev. Plant Physiol. Plant Mol. Biol., 1989..


488
« The rationale being that perhaps organisms that can grow in the presence of glyphosate and
degrade the herbicide may also express naturally glyphosate-tolerant EPSPS. The EPSPS with the
highest tolerance to glyphosate found in the screening was CP4 EPSPS from agrobacterium
tumifacien, that demonstrated extremely high glyphosate tolerance. »Gianessi & Carpenter, Ibid., p.23
489
Delanney X., et al., « Yield Evaluation of a Glyphosate-Tolerant Soybean Line After Treatment with
Glyphosate » Crop Science, September-October 1995.

232
mauvaises herbes n’a plus grande importance490.

Faisant un rapide retour en arrière sur les techniques de désherbage jadis employées,
les auteurs rappellent qu’on est passé de l’arrachage mécanique dans les années 40 et 60 à
l’application d’herbicide au début des années 60. L’usage de ces derniers, est passé de 30%
des surfaces cultivées en 66 à 90% en 82. En 1995, on comptait plus de 70 sortes
d’herbicides pour le soja et la plupart des mauvaises herbes pouvaient être éliminées491. En
1995, 23% de la surface nationale de soja cultivée était traitée avec 4 ou plus, sortes
d’herbicide, 28% en recevaient 3, 35% en recevaient 2, et 12% en recevaient un seul. Les
pertes annuelles dues aux mauvaises herbes étaient de 17% en 1951-60, de 7% en 1992.
L’usage d’herbicides a donc permis d’augmenter sérieusement le rendement492. Parmi ces
herbicides, on trouve déjà le glyphosate. Mis sur le marché par Monsanto en 1974, cet
herbicide s’attaque à tous types de plantes pour inhiber l’enzyme EPSPS. Précédemment à la
mise sur le marché du soja transgénique, il n’était utilisé qu’avant la plantation pour éliminer
toutes les mauvaises herbes ou de manière ciblée (spot spraying). L’usage du Round Up
démontre une très grande efficacité. En 1995 et en 1996, des expériences effectuées dans
l’Illinois on démontré que l’usage mixte d’un herbicide pré plantation et du glyphosate a
permis d’améliorer l’élimination des mauvaises herbes493.
A la suite de l’arrivée du Soja RR, l’usage du glyphosate est passé de 20% en 1995, à
46% en 1998. Pour ce qui concerne le prix de cette technique, on estime qu’il est compétitif
avec les autres. En plus du coût de l’herbicide, l’agriculteur doit payer une charge de 6$ par
acre lorsqu’il achète du soja RR. Un programme conventionnel est estimé entre 14$ et 25$
par acre, un programme STS peut aller de 11$ à 28$ , enfin un programme RR va de 16$ à
32$ par acre (taxe incluse)
L’introduction de cette nouvelle technologie a causé une baisse des prix des
herbicides (ce qui est également vrai pour le glyphosate dont le prix a baissé de 22% entre
1995 et 1998). D’après les auteurs, ce phénomène est la preuve que les agriculteurs ont
dépensé moins en herbicide494. Ils affirment que sur les Etats qui ont pu faire l’objet de

490
Barrentine, W.L., « Common Cocklebur Competition in Soybeans » Weed Science, November 1974.
491
Wilcut, John W., et al., « The Niche for Herbicide Resistant Crops in U.S. Agriculture » in Herbicide
Resistant Crops, CRC Press, 1996.
492
Leonard P. Gianessi, Janet E. Carpenter, Agricultural biotechnology benefits of transgenic
soybeans, April 2000, National Center for Food and Agricultural Policy.
493
Gonzini, Lisa C., et al., « Herbicide Combinations for Weed Control in Glyphosat Tolerant
Soybeans » in Proceedings North Central Weed Science Society, 1996.
494
« The price of glyphosate was also reduced in 1998 by 22%. The result of lower priced Roundup
Ready treatments in comparison with competitive herbicides and the lowering of the price for key

233
l’enquête entre 1995 et 1998, les agriculteurs ont dépensé 380 millions de $ de moins en
herbicide. Si on prend en compte, la taxe sur la technologie, équivalente à 160 Millions de $,
on peut dire qu’ils ont économisé 220 Millions de $. Telle est la conclusion de Leonardo et
Gianessi pour cette enquête.

Avantages Comparés : une plus grande commodité mais un rendement moindre ?


On ne peut cerner les bénéfices qu’apportent les PGM, qu’en les comparant avec ceux
apportés par les plantes issues de la sélection classique. En Janvier 2001, Janet E. Carpenter
édite un rapport pour comparer les récoltes de 1999 du Soja classique et du Soja Roundup
Ready495. Elle commence par rappeler la popularité de la plante qui en l’espace de 5 ans a vu
accroître la superficie des semis de 54%. Ce succès, d’après J.E Carpenter serait avant tout
dû à la commodité qu’elle apporte aux agriculteurs. Grâce à celle-ci, ils n’ont plus à choisir
entre plusieurs herbicides, comme ils devaient le faire auparavant, certains étant à l’origine
de dommages causés aux cultures.
Aussi face à cette adoption rapide, l’annonce de rendement moindre est venue
troubler l’atmosphère euphorique des débuts de cette plante. En effet des études menées en
1998 par des chercheurs de l’Université du Wisconsin sur des variétés d’essais dans 8 Etats
du Nord démontraient que le Soja Roundup Ready avait des rendements 4% plus bas que
les rendements du soja conventionnel (Oplinger et al. 1998)496. Aussi, certains experts ont
utilisé ces résultats pour affirmer qu’ils étaient dus à une déformation génétique causée par
transgenèse497.
Or d’après Janet Carpenter, pour bien comprendre l’impact que l’adoption du Soja RR
par les agriculteurs a eu sur les rendements, il faut prendre en considération 2 secteurs de
recherche : le premier consiste à étudier les stratégies de désherbage, le second, les variétés
d’essais, où l’on a effectivement comparé le soja conventionnel avec le soja RR498. Dans le
cas des « essais de désherbage » (weed control trials) on compare l’efficacité des
programmes contre certaines herbes afin de déterminer l’application du taux optimal

herbicides including glyphosate meant that soybean growers spent significantly less on herbicides in
1998 than in 1995. », in Leonard P. Gianessi, Janet E. Carpenter.
495
Janet E. Carpenter, Comparing Roundup Ready and Conventional Soybean Yields 1999 , National
Center for Food and Agricultural Policy, January 2001.
496
Ibid., p.2
497
« However, some analysts distorted this finding, asserting that this difference was due to an
inherent problem with the Roundup Ready varieties resulting from the process of genetic modification
(Benbrook). » Ibid, p.3.
498
« When assessing the impact that the adoption of Roundup Ready soybeans has had on grower
yields, two areas of research contribute to understanding. The first is weed control research
comparing weed control strategies. The second type of research is variety trials, where the yield
potential of conventional and Roundup Ready varieties have been compared. », Ibid., p.4.

234
d’herbicide et du temps nécessaire pour désherber. Aussi les différences de rendement
observées ont pour cause une plus grande efficacité de désherbage due à la capacité qu’ont
les plantes à résister aux traitements herbicides. D’après l’auteur, ces études n’ont pas pour
but de tester les différences de rendements entre les espèces puisqu’elles n’ont très souvent
recours qu’à une seule espèce. Il semble par conséquent difficile de généraliser les résultats
obtenus à partir de ce genre d’étude pour affirmer une quelconque différence de rendement.
L’auteur ajoute que ces tests n’incluent pas toujours toutes les variétés qui sont disponibles.
Aussi, lorsque l’on constate une différence entre le rendement potentiel d’une variété
classique et d’une variété RR, celle-ci ne peut être due qu’à une différence des facteurs
agronomiques (agronomic background) de la variété de RR disponible. En effet, le trait de
résistance au Roundup n’a pas encore été introduit dans toutes les variétés existantes. Tous
ces croisements sont effectués selon des techniques de reproduction classiques et prennent
du temps, car elles nécessitent d’effectuer suffisamment de croisement pour obtenir le
caractère désiré.
Ces remarques importantes servent de préambule à la communication des résultats
donnés pour la saison 1998/1999. Sur l’ensemble des études qui ont été menées dans 8
Etats américains, le soja RR a donné un rendement équivalent à 97% du rendement des
espèces conventionnelles. Concernant le rendement du soja RR, il existe plusieurs
interprétations qui ne se fondent apparemment pas sur les mêmes données. D’après J.E.
Carpenter, il existe 2 points de vue différents : celui qui se fonde sur le résultat des
Universités et qui met le manque à gagner du soja RR avant celui des autres espèces ; et
celui de Monsanto qui a présenté des données qui montrent que le soja RR dépasse les
moyennes nationales en termes de rendement499. Ce problème est vu plus en détail dans un
autre article.
Janet E. Capenter commente alors l’ensemble de ces résultats en effectuant une
critique de Charles E. Benbrook, un consultant célèbre pour sa participation à la controverse
des PGM aux USA. D’après elle, ces résultats ont fait l’objet d’études par l’expert en 1998 qui
a repris les travaux menés par l’université du Wisconsin, les a approfondis et en a élargi
l’analyse avec des résultats obtenus dans le sud du Wisconsin et le sud du Minnesota. Il
aurait affirmé que la méthode la plus précise consiste à comparer les rendements produits
côte à côte avec une lignée isogènique dont la seule différence est la possession d’un gène

499
« There are different points of view regarding the impacts of the wide-spread planting of Roundup
Ready soybean on yield. On one hand, some argue that university performance data show the
Roundup Ready varieties lagging behind other varieties in terms of yield. On the other hand,
Monsanto has presented data that show that Roundup Ready soybeans outyielded national averages
in 1998. » Ibid., p.65.

235
de tolérance au glyphosate. Or en disant cela, Carpenter affirme que Benbrook trompe ses
lecteurs en leur faisant croire que ses propres analyses sont basées sur de tels essais, alors
qu’elles sont fondées sur des comparaisons variétés différentes500. Benbrook, dont les
rapports font aujourd’hui office de référence, aurait pris les plus mauvais rendements alors
qu’il avait à sa disposition les chiffres des rendements obtenus par de meilleures espèces501.
Après avoir comparé les meilleures espèces de soja RR et de soja classique, il affirme que la
seule différence qui existe entre les 2 espèces consiste dans l’insertion du transgène et il en
déduit que ce facteur se trouve à l’origine d’un rendement moindre (« yield drag »). Or J.
Carpenter critique cette affirmation ; en effet, il est nécessaire de considérer d’autres
facteurs pour expliquer le manque à gagner de production. Dans l’expérience citée, il ne
semble pas possible d’identifier quelles variétés possèdent des antécédents génétiques
similaires. La seule hypothèse émise par Benbrook est la présence d’un manque à gagner
(yield drag) dû à l’introduction d’un transgène RR, alors qu’il faudrait plutôt parler d’un retard
au niveau du rendement (yield lag) dû au fait que le caractère RR n’a pas encore pu être
introduit dans les variétés de soja les plus performantes. Si on compare le rendement de
l’année 98 et celui de l’année 99, on s’aperçoit que le fossé entre le manque à gagner des
sojas génétiquement modifiés et classiques passe de 4% à 3%. Aussi Carpenter est
persuadée que cette différence disparaîtra quand le transgène sera introduit dans les
meilleures espèces502. Une certaine prudence doit être de mise quant à l’interprétation des
résultats.
Des études comparatives ont été menées par des chercheurs à partir de données
obtenues à la suite des essais en champ dans l’Etat du Tennessee en 1995, 1996 et 1997. Il
a été démontré que le soja RR était le plus profitable, permettant un retour de 13%
supérieur à la 2ème meilleure alternative503 ; par contre d’autres études similaires ont été
effectuées en Arkansas qui démontraient que 2 programmes conventionnels étaient les plus

500
« With this comment, he misleads his readers by implying that his analysis is based on such trials,
when in reality the variety trials that he analyzes compares varieties that differ in many characteristics
besides the Roundup Ready trait. » Ibid.
501
« The analysis continues by reporting the results from the analysis conducted by Wisconsin
researchers, with an important difference: Benbrook has recalculated the bottom line results. Three
overall averages were presented by the Wisconsin researchers, comparing Roundup Ready and
conventional yields for all entries, for the top five varieties and for the top variety. The Wisconsin
researchers clearly present their average differences, 4%, 5% and 6%, for the three comparisons,
respectively. Benbrook derives different and larger numbers, 5%, 6% and 7%, respectively. »Ibid.
502
« As the Roundup Ready trait is introduced into the highest yielding varieties, it is expected that
this difference will disappear, or even be overcome. However, one must be cautious in interpreting the
results of variety trials as many other factors besides yield potential, such as costs and weed control
efficacy, affect growers’ planting decisions and, ultimately, yields. » Ibid.
503
Roberts, Roland K., et al., « Economic Analysis of Alternative Herbicide Regimes on Roundup
Ready Soybeans, » Journal of Production Agriculture, vol. 12, no. 3, 1999.

236
avantageux et que 2 programmes RR, seulement avaient un bénéfice positif504. En Louisiane,
c’est un traitement qui combine le metribuzin et le Roundup qui s’est avéré être le plus
avantageux, mais le plus coûteux505. Dans le Mississipi, on a effectué des tests à partir des 3
meilleures variétés de RR, les bénéfices nets ont été supérieurs de 60$/ acres506. Les auteurs
du rapport citent encore de nombreuses études. Une idée se dégage : le rendement du soja
RR serait légèrement inférieur à celui du soja classique ; d’après Carpenter cette technologie
permettrait cependant à ses utilisateurs de réaliser des économies considérables.

Appliquer en grande quantité un seul herbicide au lieu d’une quantité moindre d’herbicides
différents.
En ce qui concerne maintenant l’usage d’herbicide, en multipliant le nombre d’acres traités
par le nombre moyen d’applications par acre pour chaque ingrédient actif, on obtient des
estimations pour chaque ingrédient actif507. Une « application-acre » (application-acre) est le
nombre de différents ingrédients actifs appliqués par acre, multiplié par le nombre répété
d’applications. Une réduction de ce nombre d’application-acre reflète une réduction du
nombre d’ingrédients actifs employés. En tout, le nombre d’herbicide (« application acres »)
a diminué de 12,5 million entre 1995 et 1998, dans les 13 Etats, soit une baisse de 9% et ce,
alors même que la production de soja augmentait de 12%. On suppose donc que l’usage du
glyphosate en herbicide de post-émergence permet d’éviter d’avoir recours à d’autres types
d’herbicides et donc entraîne une réduction du nombre total d’herbicides utilisés.
En ce qui concerne maintenant la quantité globale d’herbicides utilisés, une enquête
de l’USDA démontre que le nombre total de livres appliquées a augmenté de 14% entre
1995 et 1998, passant de 52 millions à 59 millions de pounds. Gianessi et Carpenter
affirment alors que cette croissance est due à l’augmentation de 12% de la superficie des
plantations de soja. De 1995 à 1998, la quantité totale d’herbicides a augmenté, mais,
toujours d’après les auteurs, il n’est pas possible de déterminer si cette augmentation est
due à l’utilisation du soja RR ou non, car elle concerne une dizaine d’autres produits508.

504
Webster, Eric P., et al., « Weed Control and Economics in Nontransgenic and Glyphosate-Resistant
Soybean (Glycine max) », Weed Technology, vol. 13, 1999.
505
Miller, D.K., et al., « Evaluation of Reduced Rate Preemergence Herbicides in Roundup Ready
Soybean Weed Control Programs », Proceedings, Southern Weed Science Society, 1998.
506
Arnold, J.C., et al., « Roundup Ready Programs Versus Conventional Programs: Efficacy, Varietal
Performance, and Economics », Proceedings, Southern Weed Science Society, 1998.
507
By multiplying the number of treated acres by the average number of applications per treated acre
for each active ingredient, estimates are made of the total number of “application-acres” for each
active ingredient.
508
« It is not possible to determine whether the increase in herbicide use amounts occurred on the
Roundup-Ready acreage or the non-Roundup-Ready acreage. For example, increases in the per acre
treatment amount was recorded for 10 active ingredients in addition to glyphosate. », ibid., p.74

237
On notera encore comme autres conséquences de l’introduction du soja RR, l’absence
d’intervalle nécessaire entre l’application du glyphosate et la rotation avec une autre plante,
ce qui n’est pas le cas avec le soja classique. Enfin les auteurs affirment que l’introduction du
soja RR a été une alternative pour les agriculteurs qui ont rencontré des problèmes avec des
mauvaises herbes qui étaient devenues résistantes à certains herbicides ; la conséquence
étant l’augmentation de la superficie de soja plantée.
En conclusion ils reviennent sur l’enjeu de la résolution de ces problèmes pour
l’agriculture américaine. L’usage de pesticide est l’un des facteurs majeurs qui a permis
l’obtention de récoltes conséquentes et un véritable progrès par rapport aux solutions
mécaniques d’arrachage des herbes. Ils rappellent que le soja RR a remporté un grand
succès parce qu’il rend le désherbage moins compliqué, il lui donne un spectre plus large, il
est moins nocif à l’égard des plantes, il permet plus de souplesse dans les temps de
traitement et autorise des rotations de culture plus facile. En plus de ces facteurs, on peut
dire que ces technologies affichent un prix compétitif avec le prix existant ; cette nouveauté
ayant permis de réduire les prix des herbicides. Enfin l’introduction du soja RR a permis de
substituer un seul épandage aux épandages de plusieurs ingrédients.

Les bénéfices estimés de la protection contre les insectes


Après avoir étudié le cas du soja qui est la première plante génétiquement modifiée aux
Etats-Unis par la superficie, voici le résumé des avantages estimés de 3 autres plantes : le
maïs Bt, le coton Bt509

Le cas du maïs Bt
Le maïs, avec 80 millions d’acres, représente la première superficie de plantes aux Etats-
Unis, soit 25% de l’ensemble des plantations américaines. En 1997 et 1998, les rendements
moyens étaient 127 et 134 boisseaux par acre avec un total de 9 millions de boisseaux en
1997. Le principal usage du maïs produit aux Etats-Unis est l’alimentation animale (5,8
millions de boisseaux). 1,8 million de boisseaux servent pour l’alimentation humaine, les
graines et l’usage industriel et 1,6 millions part à l’exportation. Comme on a eu l’occasion de
le voir précédemment consacré au maïs Bt, le maïs est la proie de nombreux insectes
parasites. Les maïsiculteurs dépensent approximativement 380 millions de $ par an en
insecticide et appliquent 26 millions de livres510. Généralement, la plupart des insecticides

509
Leonard P. Gianessi, Janet E. Carpenter, Agricultural biotechnology, Insect Control benefits , July
1999
510
Ibid., p.6

238
sont épandus au moment des semis, afin de se débarrasser des insectes qui se trouvent
dans le sol. On effectue aussi parfois des applications foliaires, mais à très petites doses. Le
maïs Bt a été conçu afin de maîtriser les dégâts causés par la pyrale. On a pu calculer que 3
à 5 larves par plant peuvent réduire le rendement moyen du maïs de 11,6 à 18,8%511. Dans
les 60 dernières années, les chercheurs ont tenté de sélectionner le caractère de résistance à
la pyrale512. En 1969, on a planté approximativement 21 millions d’hectares de maïs dont les
pedigrees contenaient au moins une lignée avec un caractère de résistance à la première
génération de pyrale.
On a entrepris également de nombreuses recherches pour améliorer la lutte
biologique contre la pyrale. C’est ainsi que l’USDA a fondé un laboratoire européen des
parasites en France afin de collecter des ennemis naturels de la pyrale en 1919513. Sur les 24
sortes de parasites de la pyrale qui ont été importées, la plus efficace était une mouche :
Lydelle thompsoni. Pourtant ce parasite semble avoir disparu. On ne peut cependant pas se
fier aux prédateurs biologiques étant donné le fait qu’ils sont sensibles aux conditions
environnementales. De nombreuses expériences ont été réalisées également afin de trouver
un insecticide efficace. On retiendra surtout l’impact d’insecticides tels que le DDT ou encore
les insecticides systémiques qui sont répandus sur le sol et intègrent le corps de la plante
quand celle-ci grandit pour être ingérée par la pyrale. Une expérience récente a montré
l’efficacité d’un insecticide nommé Fipronil qui a permis d’éliminer 76% de la première
génération de pyrale. Appliqué sur le sol, le Fipronil intègre les tissus de la plante où il reste
actif pendant 10 jours. Il est de la plus grande importance de ne pas manquer le moment
opportun de l’application. En effet, les épandages ne sont efficaces que 2 ou 3 jours après
que les œufs n’aient éclos et avant que les larves creusent dans la tige. Des études ont
démontré qu’un usage précautionneux des insecticides pour éliminer la première et la
seconde génération de pyrales avaient permis de produire 11 à 17 boisseaux de plus par
acre, qu’en ce qui concerne les portions non-traitées514. Pour ne pas passer à côté du
moment opportun pour traiter la pyrale, il est nécessaire de surveiller attentivement le
moment entre l’éclosion et la percée dans la tige. Pour cela des techniques ont été mises en
place. Dans une étude récente, le service d’extension des entomologistes a estimé le
pourcentage d’insecticides utilisé pour éliminer la pyrale. Les 2 insecticides les plus utilisés en
1996 étaient le permethrin et le methyl parathion (60-70%). On a pu estimer que 1474

511
Godfrey, L.D., et al., « European Corn Borer Tunneling and Drought Stress: Effects on Corn Yield »
Journal of Economic Entomology, December 1991.
512
Gianessi & Carpenter, p.12
513
Drea, John J., « The European Parasite Laboratory: Sixty Years of Foreign Exploratio » in Biological
Control in Crop Protection (BARC Symposium number 5).
514
« Yield Losses from Corn Borer » Integrated Crop Management, Iowa State University, 4-14-97.

239
millions de livres de ces produits ont été utilisés pour éliminer la pyrale. Cependant, la
plupart des agriculteurs préfèrent ignorer la pyrale que de chercher à l’éliminer : les
dommages causés sont cachés ; la surveillance prend du temps et requiert certaines
compétences, enfin la volonté de restreindre certains investissements pour la culture du maïs
surtout si les bénéfices sont estimés être faibles limitent les tentatives des maïsiculteurs. Les
pertes causées par ce ravageur sont variables aussi une étude récente a estimé que les
dommages en 1995 dans le Minnesota, équivalaient à 285 millions de $. Une étude récente
aurait démontré que les pertes annuelles seraient de 1 milliard de $ chaque année515. De
nombreuses recherches ont été entreprises afin de trouver des solutions alternatives,
notamment à partir de fungus.
Dans ce contexte présenté par les auteurs, on comprend l’intérêt des chercheurs qui
ont développé le maïs Bt. Jusqu’à présent sur le marché, on trouve 5 traits (event) : Bt 176
de Novartis et de Mycogen, le Bt 11 de Northrup King et de Novartis, le Mon 810 de
Monsanto, le DBT418 de Dekalb Genetics et le CBH351 d’AgrEvo. Ces sortes (event) varient
en fonction de la protéine Cry qu’elles produisent. Par exemple, le Starlink® contient la
protéine Cry9C. En 1992, un test a été effectué pour vérifier l’efficacité du Maïs Bt. La
principale conclusion était qu’un très haut niveau de protection a pu être maintenu pendant
les 8 semaines d’infestations répétées de ces 300 larves de ravageurs516. On distinguera
cependant 2 types de maïs : ceux qui produisent la protéine en continu dans toutes les
cellules de la plante (le Starlink® et le YieldGard®) et ceux qui ne l’expriment que dans les
tissus verts de la plante. Alors que les premiers réussissent à éliminer 98% des pyrales pour
toute la durée, les seconds n’en éliminent que 50 à 70% lors de la seconde génération517. En
1997, l’université de Minnesota a comparé le maïs Bt et non-Bt à 3 emplacements différents.
L’hybride Bt Yieldgard a donné un rendement moyen de 15, 11 et 11,4 boisseaux de plus
que la variété équivalente non-Bt518. De nombreuses autres expériences ont pu démontrer
l’efficacité de cette technologie et une capacité moyenne d’élimination des ravageurs a pu
être établie à 96%, sachant que certaines plantes n’expriment pas totalement la bactérie. En
1998, les maïsiculteurs ont planté 18% de la superficie totale de maïs en Bt (soit 13% de
plus qu’en 1997). Les auteurs supposent que l’introduction de Bt sur le marché est pour, en
moitié, à l’origine de la baisse du recours aux 4 insecticides qui étaient habituellement

515
Mason, Charles E., et al., « European Corn Borer: Ecology and Management », North Central
Regional Extension Publication no. 327, Iowa State University, January 1996.
516
Koziel, N.G., et al., “Field Performance of Elite Transgenic Maize Plants Expressing an Insecticidal
Protein Derived from Bacillus Thuringiensis,” Bio/Technology, 11, 194-200, 1993.
517
Rice, Marlin, and Clinton D. Pilcher, « Potential Benefits and Limitations of Transgenic BT Corn for
Management of the European Corn Borer, » American Entomologist, Summer 1998.
518
« BT Hybrids Beat Borers in ’97 » Soybean Digest, February 1998.

240
employés. Monsanto et Novartis ont fait de nombreuses études pour démontrer les
avantages du maïs Bt. Certaines études ont montré également que même sans la pression
de sélection de la pyrale, le maïs Bt avait un rendement comparable à son équivalent
classique.
Si on admet que l’augmentation du rendement moyen par acre du maïs Bt était de
11,7 boisseaux en 1997 pour 1,5 millions d’hectares de maïs Bt et 4,2 boisseaux en 1998
pour 5,3 millions d’hectares, on obtient une augmentation totale de 47 millions de boisseaux
en 1997 et de 60 millions de boisseaux en 1998. Aussi partant du fait que le rendement
moyen est de 50 boisseaux de maïs par hectare on peut estimer que sans la présence du
maïs Bt, les pertes auraient été équivalentes à une superficie de 130000-167000 hectares.
Pour ce qui concerne les gains : payant le prix de 10$ par acre pour le maïs Bt, et
estimant qu’un boisseau de maïs a pu rapporter 2,43$ en 1997 et 1$95 en 1998, implique
que le rapport moyen de Bt était de 18$ en 1997 et de –1,81$ en 1998. En tout les
maïsiculteurs ont gagné 72 millions de dollars en 1997 et perdu 26 millions de dollars en
1998 en plantant du maïs Bt. Ces moyennes ne sont cependant pas représentatives de
toutes les régions. En effet, certains maïsiculteurs qui ont dû faire face à des infestations
massives de pyrales ont pu tirer profit de l’usage de Bt. Des études prospectives ont été
réalisées par Monsanto pour estimer le gain qu’auraient pu réaliser les maïsiculteurs s’ils
avaient planté du Bt : la perte de rendement aurait été réduite de 96% à un coup de 8$ par
acre519. Ainsi il a été calculé, en prenant en compte les pertes dues à la pyrales que sur 10
des 13 années qui séparent 1986 à 1998, les maïsiculteurs auraient obtenu un retour net de
520
4$ par acre à 37$ par acre (voir tableau ci-dessous).)

519
Leonard P. Gianessi, Janet E. Carpenter, Agricultural biotechnology, Insect Control benefits , July
1999, p.32.
520
« YieldGard: The Whole Plant The Whole Season, » Monsanto, 1999.

241
Toutes ces données semblent donc confirmer l’extrême compétitivité du maïs Bt et
démontrent sa capacité à résoudre un problème fondamental que la sélection classique
essayait de démêler depuis plus d’un demi-siècle sans succès.
Dans un rapport de 2001521, les mêmes auteurs proposent une mise à jour de
l’ensemble de ces données, dont voici quelques résultats. Carpenter et Gianessi rappellent la
prompte adoption du maïs Bt avec 26% de la superficie totale en l’espace de 4 années.
Cependant, cette tendance a subitement baissé en 2000, ce qui d’après les experts, est dû à
la faible pression des ravageurs en 1998 et 1999. Ils insistent sur la grande variabilité de la
rentabilité du maïs Bt en fonction de la pression de sélection exercée par le ravageur ; celle-
ci étant imprédictible. Ainsi en 1999, les maïsiculteurs auraient réduit les pertes de 66
millions de boisseaux, l’équivalent de 202500 hectares.
En ce qui concerne la diminution de l’usage d’insecticide, ce facteur est difficilement
quantifiable étant donné le fait qu’avant l’introduction de Bt, les maïsiculteurs n’avaient pas
recours à un insecticide en particulier pour détruire l’ECB. On peut cependant remarquer que
les 4 principaux insecticides qui sont généralement recommandés contre la pyrale ont vu leur
utilisation décroître : chlorpyrifos (-2%), permethrin (-1%), Bt (-1%) et methyl parathion (-
2%). La réduction du pourcentage de l’ensemble des insecticides est 6%.

Tableaux synthétiques des coûts, des bénéfices du maïs Bt et de l’augmentation de la


production globale de maïs Bt et de l’usage des pesticides utilisés pour le traitement de la
pyrale.

521
Janet E. Carpenter Leonard P. Gianessi Agricultural Biotechnology: « Updated Benefit Estimates »,
January 2000

242
Le coton Bt
En 1998, 14 millions de bales de coton ont été récoltées sur plus de 10 millions d’acres. La
valeur totale de ces récoltes était de 4 milliards de $. Le Texas est le plus gros Etat
producteur avec 26% de la production. Chaque année, les planteurs de coton utilisent des
pesticides pour éliminer les nombreux insectes ravageurs qui réduiraient autrement
considérablement les rendements. Les principaux ravageurs du coton sont ceux qui
attaquent les graines ou les bourgeons des fleurs qui les précèdent. Les ravageurs de second
ordres sont ceux qui attaquent les feuilles, les pieds et les semences plantées522.
L’importance des dommages causés par les ravageurs varie en fonction des régions. Dans la
plupart des états, 90% des superficies sont traitées. En 1998, le premier insecte du coton
était le ver de la graine (bollworm) : en infestant 9 millions d’acres il a causé 2,7% de
réduction du rendement de l’ensemble de la récolte américaine. L’anthonome du cotonnier
est le second ravageur avec 2,3 % de pertes causées pour 5,9 millions d’acres infestés. Ces
degrés d’infestation varient d’un Etat à un autre. Aussi, chaque année, les planteurs de coton
dépensent approximativement 480 millions de $ en insecticides et appliquent environ 20
millions de livres d’ingrédients actifs. Le coton Bt a été génétiquement modifié pour résister
au ver du bourgeon du tabac (tobacco budworm), le ver de la graine du coton (cotton
bollworm).
Au début du siècle, les planteurs avaient recours à des mesures non chimiques ; en
1918, les premiers moyens chimiques sont apparus avec des applications aériennes
de calcium arsenate ; après la 2ème guerre, on a introduit les organochlorines (DDT, benzine
hexachloride, toxaphene, chlordane, methoxychlor) ; malgré les succès remportés par cette
génération d’herbicide, on a dû les remplacer par les organophosphates et les carbamates, à
la suite de la résistance qu’ils avaient suscité parmi les insectes cibles. Ceux-ci n’étaient
cependant pas si efficaces. Les pyréthroïdes synthétiques sont apparus dans les années
1970, offrant aux planteurs un moyen efficace d’éliminer les ravageurs avec un matériel

522
Bottrell, Dale G., et al., « Cotton Insect Pest Management, » Annual Review of Entomology, vol.22
1977.

243
appliqué à faible dose. Mais, au début des années 1980, ce moyen a, lui aussi, causé la
résistance des vers.
En 1995, l’année précédant l’introduction du coton Bt, l’enquête de la fondation du
coton estimait qu’une moyenne de 2,4 applications d’insecticides était effectuée pour
éliminer les vers (bollworm/budworm) et que 3,97% de pertes étaient dues à ces 2
ravageurs. Aussi, dans de nombreux Etats, on a constaté l’apparition de populations
résistantes. De nouveaux insecticides ont récemment été découverts, mais aussi, on a
essayé de développer les méthodes non-conventionnelles telles que l’introduction d’insecte
stériles ou encore la propagation de virus.
C’est en 1996 qu’a été commercialisé le coton Bt. L’introduction du transgène s’est
faite par l’intermédiaire d’une bactérie du sol Agrobacterium Tumefaciens. Des tests réalisés
en champs ont démontré que la plante génétiquement modifiée était efficace contre ces 3
principaux prédateurs523.
Tableau des ravageurs sensibles à Coton Bt

L’adoption du coton a été très rapide dans certaines régions et plus lente dans d’autres. En
tout, le coton Bt a été planté à 14% de l’ensemble de la superficie totale du coton américain.
En 1998, on est passé à 18%. Les planteurs qui choisissent le coton Bt sont dans l’obligation
de planter une zone refuge, afin de pouvoir gérer d’éventuelles apparitions de populations
résistantes. On attend de cette nouvelle technologie qu’elle fasse baiser la quantité de
pesticides utilisée, qu’elle réduise le coût des insecticides utilisés, augmente les rendements
et enfin que les planteurs soient soulagés de la pression des principaux ravageurs.
Des études qui ont été menées dans 6 Etats (Alabama, Arizona, Floride, Georgia,
Louisiane et Mississipi) ont démontré que l’introduction du maïs Bt aurait permis une baisse

523
Moore, Glen C., et al., « Bt Cotton Technology in Texas: A Practical View », Texas Agricultural
Extension Service, L-5169, 1999.

244
de l’utilisation d’insecticides de 12% entre 1995 et 1998524. Ce résultat est cependant à
mettre en perspective avec le fait que les planteurs sont venus à bout de certains ravageurs
et avec le fait qu’ils ont concentré leur usage de pesticides sur certains produits. En ce qui
concerne le rendement, une étude sur 3 années a pu être effectuée en Caroline du Nord qui
a permis de comparer 307 champs de coton Bt avec 307 champs de coton classique. Le
nombre d’applications moyenne pour le maïs Bt était de 0,77 alors que pour le coton
classique, il était de 2,65 fois. Les premiers ont subi 40% moins de dégâts causés par les
vers de la graine (bollworms), alors que les punaises (stinkbug) ont été à l’origine de 4 fois
plus de dégâts dans les seconds525.
De nombreuses études du même genre ont été réalisées qui prenaient également en
compte le calcul des revenus. Or si l’on s’en tient aux bénéfices nets, alors, celui-ci a
augmenté en moyenne de 38,18$ par acre, ce qui prend en compte la taxe pour la
technologie (en moyenne 32$/acre en 1998) et le prix plus cher des semences Bt526. Si on
estime que les planteurs qui adoptent la variété Bt obtiennent un bénéfice net de 40$ par
acre, le bénéfice net total de l’adoption du coton Bt en 1998 serait de 92 millions de $527.
Une fois de plus, les auteurs du rapport semblent avoir démontré les avantages de
l’adoption d’une PGM. Dans la mise à jour des données paru en 2001528, on constate que le
coton génétiquement modifié, de par son taux d’adoption, est la semence qui remporte le
plus grand succès. En effet, la surface de celui-ci est équivalente à 72% de la superficie
totale des plantations de coton. On trouve regroupé sous ce chiffre les variétés résistante
aux insectes et/ou aux herbicides. L’impact de cette adoption a été l’augmentation du
rendement, la diminution de l’usage de certains pesticides et enfin des profits. Le
phénomène le plus remarquable étant la baisse de l’usage de certains insecticides. La
quantité d’insecticides a décliné de 2,7 millions de livres en 1999, ainsi que le nombre
d’applications d’insecticides qui a diminué de 15 millions la même année.
Enfin, Carpenter et Gianessi affirment que certaines estimations effectuées ont
calculé que les revenus nets obtenus sur les 4,67 millions d’acres de Bt coton en 1999
équivaudraient à une augmentation de revenus de 99 millions de $ et une augmentation de

524
Williams, Michael R., « Cotton Insect Losses, » Proceedings Beltwide Cotton Conferences, 1987-
1999.
525
Bacheler, Jack S., « 1999 Bollgard Cotton Performance Expectations for NorthCarolina Producers, »
Carolina Cotton Notes, 99-5-A, May 1999.
526
Leonard P. Gianessi, Janet E. Carpenter, Agricultural biotechnology, Insect Control benefits , July
1999, p.62.
527
Ibid., p.63-64.
528
Janet E. Carpenter Leonard P. Gianessi Agricultural Biotechnology: Updated Benefit Estimates ,
January 2001.

245
la production de coton de 260 millions de livres.

Conclusion
D’après les rapports que nous venons d’étudier, tout porte à croire que les PGM sont une
source de profit pour les agriculteurs, même si on observe de nombreuses variations en
fonction des plantes et des caractères ; de ce point de vue, les adoptions inégales de coton,
de soja et de maïs servent de preuves. Ils permettent, grâce à une simplification des
méthodes de traitement, un plus grand respect de l’environnement (par exemple, un seul
herbicide au lieu de plusieurs) tout en offrant une solution beaucoup plus pratique pour les
agriculteurs. Ils amènent, malgré leurs coûts élevés un plus grand profit (il apparaît que les
rendements augmentent alors que la balance des coûts investis s’équilibre du fait d’une
économie réalisée sur les autres pesticides ou sur l’effort pour les répandre). Les données
que nous venons de présenter ne portent cependant que sur un court laps de temps et ne
concernent que les principales plantes génétiquement modifiées : celles de la première
génération qui ont fait l’objet des plus nombreuses critiques ; or, de par ce fait, on pourrait
avoir une vision réduite de la technologie. Aussi, un rapport édité par le NFCAP en juin 2002
passe en revue pas moins de 40 études de cas de diverses variétés de plantes
génétiquement modifiées529. Ce dernier offre une véritable synthèse de tous les avantages
de la technologie. On va voir pourtant que les thèses soutenues par ces rapports sont loin de
faire l’unanimité.

Les rapports Benbrook


Dans un article paru en Décembre 2001, Charles Benbrook se pose la question de la
véritable valeur agronomique du maïs Bt530. Dans ce texte, dont le consultant revendique
qu’il est la première évaluation indépendante nationale au niveau économique agricole531,
l’auteur se demande : « Est-ce que les rendements du maïs Bt valent le prix que payent les
fermiers pour cette variété ?»532. D’après Benbrook, de 1996 à 2001, les agriculteurs ont
payé plus de 659 million de $ en primes, alors qu’ils n’ont augmenté leur récolte que de 276

529
Leonard P. Gianessi, Cressida S. Silvers, Sujatha Sankula, Janet E. Carpenter, Plant Biotechnology:
Current and Potential Impact for Improving Pest Management in U.S. Agriculture An Analysis of 40
Case Studies, NFCAP, june 2002
530
Dr. Charles M. Benbrook, When Does It Pay to Plant Bt Corn? Farm-Level Economic Impacts of Bt
Corn, 1996-2001, December 2001
531
« The first independent national evaluation of farm-level economic impacts »Ibid.
532
« Farmers pay a significant premium for Bt corn varieties. But do increased yield benefits justify
the added expenditure? »Ibid.

246
millions de boisseaux, ce qui équivaut à une somme de 567 million de $ de gains. Le revenu
pour les agriculteurs est donc une perte de 92 millions de $, soit 1,31$ par acre. L’auteur
ajoute qu’il est important de prendre en compte les facteurs biotiques (fréquence et nature
des infestations) et abiotiques (météo) propres à chaque ferme. Aussi, Benbrook affirme être
surpris par la variation du prix des graines de maïs Bt. Certains fermiers ont dû payer une
prime de 30$ par acre (beaucoup plus que la prime habituellement annoncée de 8 ou 10$
par acre), alors que certains ont reçu une remise qui réduit le prix de manière importante.
En effet, dans certains cas, les graines de Bt sont moins chères que plusieurs variétés d’élites
conventionnelles. Le lien entre le prix des graines et le rendement est trompeur surtout dans
le cas où la pression de sélection de la pyrale est très faible.
Selon le consultant, la sélection de bonne variété traditionnelle peut augmenter les
rendements de 20 à 40$ par acre et une gestion efficace peut limiter les pertes avec des
traitements ciblés ou d’autres techniques. Si l’investissement dans le maïs Bt a été rentable
pour les années 1996, 1997 et 2001, il a été à l’origine de pertes en 1998, 1999 et 2000. Il
semble que la technologie a connu ses meilleurs résultats en 2001 à la suite d’une forte
infestation de pyrale, mais ces données restent précaires. Benbrook remarque également
que le maïs Bt oblige les maïsiculteurs à faire un investissement qui est 30, voire 35% plus
haut que le prix de variétés conventionnelles. Les fermiers qui connaissent et comprennent
la dynamique des populations de pyrales et sont volontaires pour essayer des techniques de
gestion non-Bt peuvent en toute tranquillité trouver des solutions plus profitables que de
planter chaque année avec du maïs Bt.
L’auteur donne alors des conseils: les graines les plus chères ne sont pas forcément
les plus rentables, des hybrides bien testés et adapté au sol de la région dans laquelle ils
sont plantés, ne donne pas beaucoup de risques… En conclusion, il affirme que de 1996 à
2001, les croissances de rendement dues au maïs Bt n’ont pas permis de couvrir les
dépenses engagées. Le maïs Bt ne serait pas différent des autres technologies. Les 276
millions de boisseaux qui ont été mis en vente sur le marché de 1996 à 2001 ont eu un effet
de vague sur l’économie des fermes. Le prix moyen qu’ont perçu les fermiers est plus bas
étant donné la plus grande offre. Les controverses internationales sur le maïs Bt ont eu
aussi pour effet de réduire les ventes à l’exportation de centaines de millions de boisseaux,
augmentant ainsi l’offre sur le sol américain. L’auteur finit par affirmer que la période de 6
années est beaucoup trop courte pour juger et qu’il faut encore donner du temps à la
technologie (pour réaliser des variétés issues de croisements) et aux maïsiculteurs qui
l’utilisent (pour qu’ils apprennent à s’en servir). Il faudra également vérifier que la
technologie ne se trouve pas à l’origine d’effets secondaires indésirables (résistance de la

247
pyrale, destruction des bactéries du sol). En ironisant, l’auteur rappelle aux agriculteurs qu’ils
devraient être plus attentifs à la prochaine vague de PGM et vérifier si celle-ci est en mesure
de leur apporter de véritables profits, ou de leur retirer une part de la marge de rendement
qu’ils peuvent escompter par acre pour créer le « cash » nécessaire à la réalisation
d’opérations boursières533.
Dans un autre article534 issu de la série « What’s in it for farmers » paru en février
2002, Benbrook approfondit le même sujet avec de nouveaux arguments. Ici, l’auteur se
concentre sur deux questions : comment le coût supplémentaire du maïs Bt a influencé les
tendances générales de dépenses et de profits au niveau de la ferme ? Et comment les 659
millions de $ de prime que les fermiers ont payé ont influencé les performance financières de
l’industrie biotechnologique535. Selon l’auteur depuis l’introduction du maïs Bt, chaque acre
planté a augmenté les dépenses des agriculteurs d’au moins 9$/acre, soit un saut de 35%.
Dans les années 1970, les fermiers dépensaient moins de 10% du revenu de leur vente de
céréales dans l’achat de pesticides et de semences. Alors que les rendements étaient 40%
plus bas qu’aujourd’hui, le prix du marché était 0,50$, voire 1$ plus élevé par boisseau.
Aussi, le revenu net par acre des maïsiculteurs a largement baissé depuis 1975, année où ils
gagnaient 40$ par acre.
Il soutient la thèse que, depuis le début des années 1980, les revenus moyens des
agriculteurs ont eu tendance à baisser à la suite de la politique agricole (freedom to farm
act). C’est dans les années 1997 que les fermiers ont perdu leur liberté. D’après l’auteur, le
plus grand « saut » dans les dépenses en matière de semences et de produits chimiques a
eu lieu entre 1994 et 1996 ; il coïncide avec l’émergence du maïs Bt. Ces investissements
comptent pour environ 0,40$ par acre, soit 1/5ème du revenu moyen. Alors que 10 années
auparavant, ces dépenses coûtaient moins de 10% du revenu moyen. Ce changement
majeur est l’une des raisons pour laquelle les industriels des semences et des pesticides ont
largement prospéré ces dernières années alors que, la balance coûts/profits s’est largement

533
« However, it remains to be seen whether genetic resistance can be prevented in corn borer
populations and whether physiological or soil microbial community problems will surface. No one can
predict, either, whether world markets will warm to Bt corn. Hopefully, lessons learned in the
commercial introduction and planting of today’s Bt varieties will help breeders develop the next
generation of insect-resistant corn. Farmers, in particular, should pay closer attention to whether the
next wave of "advanced" corn genetics is likely, in the end, to improve their profitability or shave
another slice off per acre profit margins in order to generate the cash needed to meet Wall Street
corporate profit expectations. » Benbrook, Ibid., p.4.
534
Dr. Charles M. Benbrook, « The Bt Premium Price: What Does It Buy? The Impact of Extra Bt Corn
Seed Costs on Farmer Earnings and Corporate Finances. »
535
« This report focuses on two questions. First, how has the added cost of Bt corn impacted trends in
farm-level production expenses and profitability? And second, how has the $659 million premium that
farmers have paid for Bt corn impacted the financial performance of the seed-biotech industry? »Ibid.

248
réduite ces 30 dernières années.
Benbrook reconnaît que l’arrivée du maïs Bt a contribué à une moyenne de
rendements supérieurs de 2,64 boisseaux entre 1995 et 1999, soit un boisseau de mieux que
les années précédentes. Mais il insiste sur le fait que ce gain a dû être payé à un prix plus
fort : la dépense en semences a augmenté de 1,34$ par acre chaque année entre 1995 et
1999, comparé aux 0,30$ des 5 années précédentes. Le résultat étant que, le retour par
dollar investi entre 1995 et 1999 a chuté de moitié par rapport à la période 1990-1994.
Aussi, étant donné la baisse des prix qui sévit depuis 1999, le manque à gagner pour les
agriculteurs est d’autant plus important. Le coût élevé de la nouvelle science est, pour le
consultant, l’une des raisons pour laquelle les investissements des agriculteurs ont augmenté
plus sévèrement que lors des autres avancées technologiques536. Pour lui, cela ne fait aucun
doute que le maïs génétiquement modifié a été coûteux à développer et introduire sur le
marché ; cela étant, en large partie, dû au fait qu’il dépend des techniques du génie
génétique et de la propriété intellectuelle. Cette tendance, si jamais elle continuait, pourrait
avoir de sérieuses implications à long terme sur l’économie des fermes, surtout si les
nouvelles variétés développées donnent de modestes rendements.

Dans une seconde partie, l’auteur va donc chercher à démontrer que les seuls
bénéficiaires de l’introduction du maïs Bt sur le marché sont les firmes agro alimentaires.
D’après lui, 3 compagnies ont engrangé les 659 millions de $ que les agriculteurs ont payé
en prime : Pioneer Hi-Bred et Dupont, Monsanto sous le nom de Dekalb et Asgrow avec ses
contrats avec des producteurs de graines indépendants, Syngenta au travers de ses
subsidiaires, Novartis et Garst Seed et des contrats qui la lie avec différentes entreprises
indépendantes. Entre 1998 et 2000, environ 265 millions de $ ont été distribués entre
Syngenta et Monsanto. Quant à Dupont et Pioneer Hi-Bred, sans le maïs Bt, ils auraient
perdu au moins 200 millions de $ sur ces 3 années. On notera encore que sur 3 années, la
prime rapportée par la vente du Bt a permis à Monsanto d’augmenter ses ventes de 9%.
L’impact le plus important est celui que la vente de maïs Bt a eu pour Syngenta. Environ la
moitié des ventes de Syngenta provenait du maïs Bt ; la prime de ce dernier a permis à
Syngenta d’augmenter ses revenus par plus de 18% de 1997 à 1998. Selon l’auteur, il
apparaît donc clairement que l’opportunité de facturer 35 % de primes pour les variétés Bt a
aidé les firmes d’agro biotechnologies et les semenciers à augmenter leurs performances

536
« The high costs of the new science that makes Bt corn possible is clearly one reason why farmer-
costs have risen more sharply than when earlier advances in corn genetics were brought to market. »
Benbrook, Ibid., p.4.

249
financières ; aussi, sans le prix de cette taxe, la confiance des investisseurs dans l’agriculture
biotechnologique aurait disparu plus vite et aurait diminué la valeur boursière de ces
compagnies537. Benbrook en déduit que ces compagnies continueront d’être profitables du
fait qu’elles ont créé un nouveau revenu lié aux droits de propriété intellectuelle. Le cas du
maïs Bt montre alors que les fermiers devront continuer à financer l’ensemble de ce nouveau
système. Il est aussi clair, toujours d’après Benbrook, que les semenciers sont en train de
devenir une division des compagnies de pesticides, ce qui est déjà le cas pour la division
biotechnologies. Aussi, si on demande aux semenciers de rapporter autant d’argent que les
vendeurs de pesticides, alors il est clair que les fermiers vont devoir payer leurs semences
encore plus cher538. Il se peut donc qu’un jour, les biotechnologies soient une source de
profit aussi importante que les pesticides. La conclusion de Benbrook reste donc identique à
celle de l’article précédent : les agriculteurs payent le prix fort du progrès en subventionnant
les recherches sur les biotechnologies.

La réduction de l’usage des pesticides, selon Benbrook


Dans un article daté d’Octobre 2001539, Ch. Benbrook remet en cause la thèse que nous
avons longuement étudiée selon laquelle, l’usage des plantes génétiquement modifiées
entraînerait une réduction de la quantité de pesticides utilisés. Reprenant à son compte un
débat qui a déjà fait couler beaucoup d’encre de la part des protagonistes de cette
technologie comme de la part de ses principaux opposants, l’auteur affiche immédiatement
sa position en soutenant, que malgré l’évidence des faits, les industriels de l’agrochimie
continuent de prétendre que les variétés Bt, tout comme les plantes tolérantes aux
herbicides, réduisent considérablement l’usage des pesticides. Aussi d’après lui, cette
affirmation est l’un des arguments utilisés pour forger une opinion publique favorable aux
biotechnologies agro-alimentaires. Mettant à plat le problème déjà évoqué dans l’article de
Carpenter, il rappelle les 2 interprétations possibles qui peuvent être tirées des 4 années de
données compilées par l’USDA :
- Les plantes tolérantes aux herbicides auraient modestement réduit le nombre moyen
des ingrédients actifs qui sont appliqués par nombre d’acres.

537
« Clearly, the ability to charge about a 35 percent premium for Bt corn varieties has helped
biotechnology and seed companies improve their financial performance. Without the price premium,
the collapse of confidence in agricultural biotechnology among investors would have happened quicker
and taken a much bigger bite out of the stock value of these corporations. »Ibid., p.6.
538
« If DuPont/Pioneer, Monsanto, Syngenta, Bayer, Dow Agrosciences and other major players in the
now combined seed-pesticide industry expect seed divisions to deliver returns comparable to earnings
from pesticide sales, farmers will be asked to pay markedly more for seed in the future. » Benbrook,
Ibid. p.7.
539
Charles Benbrook, Do GM crops mean less pesticide use ?, in Pesticide Outlook 204 –October 2001

250
- Elles ont fait augmenter la quantité moyenne de livres appliqués par acre540.

D’après le consultant, ces 2 manières de voir les choses sont incomplètes. Si le coton Bt a
réduit l’usage d’insecticides dans plusieurs Etats, ce n’est pas le cas du soja. Aussi ce résultat
n’est pas surprenant étant donné que le principe même de cette technologie est de rendre la
plante tolérante aux traitements appliqués en post-émergence qui est le fondement même
de tout programme de lutte contre les mauvaises herbes. Chaque agriculteur qui va investir
dans cette technologie va dépendre de manière plus forte des herbicides comme d’un
principe clé de la lutte, à l’opposé des autres agriculteurs qui ont choisi des luttes multi-
tactiques qui, à la fois, dispersent la charge en gérant les mauvaises herbes et s’efforcent de
réduire la pression avant toute chose541. Aussi, il ajoute que les données obtenues par
l’USDA de 1997 à 2000 permettent de soutenir 4 conclusions :

- On applique légèrement plus de quantité d’herbicides en moyenne sur les acres de


soja RR que sur les acres de soja classiques.
- On applique moins de produits actifs sur l’acre moyen de soja RR que sur l’acre
moyen de soja conventionnel.
- La quantité d’herbicide appliquée sur le soja RR dépasse de 2 à 10 fois la quantité
d’herbicides répandue sur les plantations de soja où les agriculteurs ont recours à de
faibles doses d’imidazolinone et de sulfonylurea (30% de la superficie totale des
plantations)
- L’usage d’herbicide avec le soja RR augmente graduellement à la suite d’une
modification des mauvaises herbes, et la perte de susceptibilité au glyphosate de
certaines espèces (Hartzler, 1999 ; HRAC, 2001)

Benbrook ajoute que si l’introduction du soja RR n’a pas réduit l’usage d’herbicide, on peut
dire que c’est un remarquable succès commercial. Les agriculteurs ont adopté la technologie
parce qu’elle simplifie énormément la lutte. L’auteur reconnaît que cette technologie est
venue comme une alternative efficace qui a permis de résoudre le problème des insecticides
à faibles doses.

540
« Herbicide-tolerant varieties have modestly reduced the average number of active ingredients
applied per acre but have modestly increased the average pounds applied per acre. » Ibid., p.204.
541
« Any grower spending the extra money on such a variety is obviously going to rely more
prominently on herbicides as the principle method for controlling weeds, in contrast to other farmers
using multitactic integrated weed management systems that both spread out the burden in managing
weeds and strive to reduce weed pressure in the first place. » Ibid.

251
En ce qui concerne le maïs, l’usage de différents types d’herbicides n’a cessé de croître
depuis 1971 passant d’une moyenne de 1,09 par acre en 1982 à 2,7 en 2000. Au cours de
cette période, l’herbicide à maïs a peu changé. Le maïs RR (résistant aux herbicides) est
arrivé sur le marché en 1997. Aucun document officiel ne permet de connaître exactement la
superficie des plantations totales de cette variété. L’USDA estime que cette superficie
représente 4%. Monsanto propose différentes solutions pour cette technologie. Dans le
programme Roundup total, le glyphosate est appliqué en moyenne 2,0 fois. Une autre
solution (the Residual Herbicide Applied ») consiste à appliquer d’autres herbicides tels que
l’atrazine ou l’acétanilide avant ou au moment de planter. En moyenne, le nombre
d’herbicide appliqués dans cette solution oscillait autour de 2,75 livres par acre en 2000, soit
30% de plus que pour le maïs classique. L’auteur en déduit donc qu’il faut conserver une
certaine modestie par rapport à la capacité des technologies RR à diminuer la quantité de
pesticide utilisés542
Benbrook en conclut que la technologie Bt contribuerait à accentuer la confiance mise en
certains traitements. Le coton Bt, quant à lui, a réduit l’usage d’insecticide de manière
remarquable dans certains Etats. Le nombre moyen d’herbicide utilisé par acre est passé de
3 en 1995 à 0,77 en 2000 (Environmental Defense and Union of Concerned Scientists,
2001a). En termes de quantité appliquée, celle-ci est passée de 1,5 livres au début des
années 90 à 0,28 en 2000. D’après l’auteur deux facteurs auraient influencé cette tendance :
l’introduction du coton Bt et l’éradication du ver du coton. Il affirme que l’on doit étudier de
manière précise les résultats et que la plus grande réduction du nombre d’insecticides a eu
lieu avec l’usage des insecticides méthyle parathion, profenofos et thiodicarb (le « BBW
complex ») ; deux d’entres-eux sont extrêmement toxiques et ont dû être abandonnés à la
suite de l’apparition de résistances, ce, avant l’apparition du coton Bt. Il rappelle enfin que,
de toutes façons, en ce qui concerne la technologie Bt, on peut s’attendre à voir apparaître
des poches de résistance. Il se réfère pour cela à l’article de Lewis et al. qui a paru dans les
PNAS543(voir chapitre 2.2.1.). Cet article, rappelons-le, met l’accent sur la nécessité de
prendre en compte des facteurs multi-trophiques afin de développer les biotechnologies de

542
« Four years of experience and data show that RR weed management systems require a modest to
moderate increase in per-acre herbicide use. Moreover, use rates are trending upward because of
shifts in the composition of weeds toward species less responsive to a contact herbicide like
glyphosate; loss of susceptibility and/or the emergence of resistance in some weed species; and,
greater weed pressure as a result of more frequent late-season weed escapes in RR crops. »
Benbrook, Ibid., p.205.
543
Lewis et al., “A Total System Approach to Sustainable Pest Management”, National Academy of
Sciences,1997.

252
manière durable. Aussi, la plus grosse erreur de ces dernières années a été de ne pas
prendre en compte les meilleures interactions entre les plantes (to manage plant-best-
beneficial interactions). D’après, Benbrook, on peut faire ce reproche aux biotechnologies ;
aussi les variétés transgéniques, qu’elles soient tolérantes aux herbicides ou résistantes aux
insectes, entraînent de nouveaux mécanismes qui accentuent la tendance des agriculteurs à
être toujours plus dépendants des pesticides. La question la plus essentielle n’est pas de
savoir si les biotechnologies permettent de réduire l’usage qui est fait des herbicides, mais
plutôt, comment les biotechnologies peuvent ouvrir le chemin d’un système de gestion des
nuisances, basé sur une prévention bio-intensive qui laisse la place à une possibilité de gérer
les interactions naturelles544. Aussi, les plus grands profits en matière de gestion des
nuisances seront sans doute réalisés grâce à des process et des technologies, plutôt que
grâce à des produits. Les biotechnologies permettront de renforcer le système défensif de
certaines plantes

La controverse Gianessi/Benbrook
Dans un rapport présenté au SAP (scientific advisory panel) sur l’estimation des bénéfices du
maïs Bt545, l’EPA affirme que le principal avantage dû à la culture de cette plante est
l’augmentation du rendement546. Ce rapport a été rédigé dans le cadre de l’activité du SAP
(scientific advisory panel) de la FIFRA (federal insecticide fungicide and rodenticide act)547.
Benbrook, lui, ne semble pas tenir compte de cette remarque. Selon lui, l’agence affirme que
l’objectif d’un meilleur rendement aurait été atteint et le pourcentage d’hectares traités avec
un insecticide à destination de la pyrale serait passé de 8% de la surface totale à 5% en
1999. L’EPA a vérifié l’usage d’insecticides dans 4 Etats, dont en moyenne, 33% de la
superficie de maïs est du Bt (Iowa, Illinois, Nebraska, Missouri) et a comparé avec 2 Etats où
la superficie de Bt est inférieure à 10% (Indiana et Wisconsin). L’EPA vérifie alors

544
« Do GM crops reduce pesticide use? » is really not the important question. Instead, we should be
asking how biotechnology can lead the way toward prevention-based biointensive pest management
systems that rest largely on low-impact ways to manage natural biocontrol processes and
interactions » (Benbrook et al., 1996).
545
Sets of Scientific Issues Being Considered by Environmental Protection Agency Regarding: Bt Plant-
Pesticides Risk and Benefit Assessments, SAP Report No. 2000-07, FIFRA Scientific Advisory Panel
Meeting,October 18-20, 2000, held at the Marriott Crystal CityHotel March 12, 2001.
546
Bt Plant-Pesticides Risk and Benefit Assessments:Benefit and Economic Analysis, Product
Characterization and Human Health Effects, Ibid., p.60.
547
L’EPA précise que ce rapport n’ayant pas fait l’objet d’une vérification par des paires, il ne
représente pas nécessairement de manière officielle les vues de l’agence « This report has not been
reviewed for approval by the United States Environmental Protection Agency (Agency) and, hence, the
contents of this report do not necessarily represent the views and policies of the Agency, nor of other
agencies in the Executive Branch of the Federal government, nor does mention of trade names or
commercial products constitute a recommendation for use. » Ibid. , p.2.

253
l’hypothèse selon laquelle l’usage d’insecticide contre la pyrale a baissé de manière plus
signifiante dans les Etats où le maïs Bt a été planté en grande quantité. Cette quantité
d’insecticide aurait baissé d’un tiers, passant de 6 millions d’acres traités à 4 millions. L’EPA
remarque que les années 1998 et 1999 ont été caractérisées par une faible pression de la
pyrale, ce qui explique une diminution du recours aux traitements au niveau national.
Benbrook soutient alors que : bien que l’EPA ne précise pas la manière dont elle a obtenu
ces conclusions, il est évident que dans certains cas, des affirmations trompeuses ont été
effectuées et des informations erronées ont été utilisées548.
Selon l’EPA, seuls 4 insecticides seraient recommandés contre la pyrale : le
Chlorpyrifos, le Permethrin, le Methyl Parathion et le Lamba-Cyhalotrin ; or d’après
Benbrook, il en existe d’autres et si la superficie actuellement traitée avec ceux-ci est
insignifiante, cela n’a pas toujours été le cas et cela peut encore changer. La diminution
d’usage en insecticides dont fait état l’EPA concerne donc uniquement ces 4 insecticides et
surtout le Chlorpyrifos et le Methil parathion. Avant l’introduction du maïs Bt, ces 2
insecticides représentaient 10% de la superficie traitée, après, seulement 6%. Or d’après
Benbrook, l’organisme américain ne précise jamais que ces 2 insecticides peuvent être
utilisés contre d’autres ravageurs. Aussi, lorsque l’EPA affirme qu’avant l’introduction de Bt
(entre 1992 et 1995), les 4 insecticides cités représentaient 13% de la totalité des
traitements, l’agence ne mentionne jamais le fait que 2 de ces herbicides étaient utilisés pour
les ravageurs du sol tels que le ver des racines du maïs (corn rootworm) par exemple.
D’après le consultant, l’EPA se trompe en affirmant que les traitements à base de
Chlorpyrifos et de Methyl Parathion se répartissent à part égale entre la pyrale et le ver des
racines, aussi cette erreur aurait pour origine un défaut d’analyse549. Plusieurs autres études,
aussi bien de l’EPA, que du NFCAP, que des Universités de l’Iowa ou encore des industriels,
tels que Dow Agroscience, auraient démontré que la majeure partie des traitements à base
de Chlorpyrifos aurait pour cible le ver des racines. Les principales cibles des traitements à
base de Chlorpyrifos e