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UlnZalne
littéraire
DU 1er AU 31 AOÛT 1990/ PRIX: 25 F (F.S. : 8,00 - CON: 7,25)
3

560.
4 LA FIN DE L'EMPIRE De l'Empire aux confettis par Claude Wauthier
5 L'Après-Dakar, la francophonie, ses applications par Louis-Jean Calvet
8 L'AFRIQUE NOIRE Un Continent corrompu ? par Jean-Loup Amselle
7 Jean-François Bayart parle de la montée de la contestation en Propos recueillis
Afrique par Yann Mens
8 L'avant-dernier stalinien par Emmanuel Terray
9 Le Bénillquartier Latin de l'Afrique par Claude Joy
10 Georges Balandier : une anthropologie de bonne volonté Propos recueillis
par André-Marcel d'Ans
11 W. W. Harris le prophète d'avant la crise par Jean-Pierre Dozon
13 Un panafricanisme, pourquoi pas? par Elikia M'Bokolo
14 Les Ecrivains africains par Claude Wauthier

15 LA D~COLONISATION Deux théories de la colonisation: Mannoni, Fanon par Pierre Pachet


17 Confession d'un anticolonialiste par François Maspero
19 Mais que contient doncle « Rapport Hessel » ? par Jean-Marie Fardeau
20 Les Hommes d'affaires français et l'Afrique par François Gaulme

21 LE MAGHREB Algérie et tiers monde trente ans après par Robert Bonnaud
23 Entretien avec Francis Jeanson Propos recueillis
par Jean-Pierre Salgas
24 « ... A la faveur d'un équivoque passeport de langue française ... » par Anne Roche
25 Identité : permanences et dérives par Zineb Ali-Benali
Le Sahel du XXI' siècle de Jacques Giri par' Bernard Cazes
28 Une semaine de poésie à Constan tine par Marie Etienne

27 ANTILLES Guadeloupe et droits de l'homme par Yves Bénot


28 Ecrire en créole par Robert Chaudenson

29 VIETNAM-CAMBODGE Vietnam ô Vietnam ! par Jean Chesneaux


30 Trois pas pour lever les tabous par Georges Boudarel
31 Je reviens du Vietnam par Georges Condominas
33 Comment sortir le Cambodge de la tourmente ? par Alain Forest

34 OC~AN INDIEN Les Français de Pondichéry par Jacques Weber


36 LA R~UNION Au commencement était la barrique par Hélène Lee

38 POLYN~SIE Tahiti dans toute sa littérature de Daniel Margueron par Jean Chesneaux
37 La civilisation kanak par Alban Bensa

38 COOP~RATION Entretien avec Alain Ruellan sur l'ORSTOM Propos recueillis


par la Q.L.

39 FEU L'EMPIRE La Gloire de l'Empire par Gilles Lapouge

Crédits photographiques

Couverture D.R.
P. 2 D.R.
P. 4 D.R.
P. 5 D.R. Direction: Maurice Nadeau.
P. 7 D.R.
P. 8 D.R. Comité de rédaction: André-Marcel d'Ans, Louis Arénilla, Françoise Asso, Alexis Berelowitch, Robert Bonnaud, Nicole Casa-
P. 9 « Sur les traces de l'Afrique nova, Bernard Cazes, Jean Chesneaux, Xavier Delcourt, Christian Descamps, Marie Etienne, Serge Fauchereau, Lucette Finas,
Fantôme» par Françoise Roger Gentis, Jean-Paul Goux, Jean Lacoste, Gilles Lapouge, Francine de MlU'tinoir, Gérard Noiret, Pierre Pachet, Evelyne
Huguier, Maeght éd. Pieiller, Jean Saavedra, Agnès Vaquin, Gilbert Walusinski, Michel Wieviorka.
P. Il « Sur les traces de l'Afrique
Fantôme» par Françoise Arts: Georges Raillard, Gilbert Lascault, Marc Le Bot. Théâtre: Monique Le Roux. Cinéma: Louis Seguin.
Huguier, Maeght éd. Musique: Claude Glayman. Danse: Julia Tardy-Marcus.
P.12 D.R.
P. 13 « Sur les traces de l'Afrique Secrétaire de la rédaction, documentation, bibliographie: Anne Sarraute.
Fantôme» par Françoise Courriériste littéraire: Jean-Pierre Salgas.
Huguier, Maeght éd.
P.15 D.R. Publiciié : General medias, Sophie Gaisseau, 40-28-48-48.
P.17 D.R. Rédaction, administration: 43, rue du Temple - 75004 Paris - Tél. : 48-87-48-58. FAX. : 48-87-13-01.
P.18 D.R.
P.19 D.R. Abonnement: Un an - 395 F - vingt-trois numéros.
P.20 D.R. Six mois - 210 F - douze numéros.
P.21 D.R. Etranger:
P. 22 Atlas colonial illustré,
Larousse
Un an - 520 F - par avion 700 F.
P.23 Seuil Six mois - 300 F - par avion 390 F.
P.24 D.R. Prix du numéro au Canada: $ 4,15.
P.25 D.R.
P. 27 Atlas colonial illustré, Pour tout changement d'adresse: envoyer 3 timbres à 1 F avec la dernière bande reçue.
Larousse Pour l'étranger: envoyer 3 coupons-réponses internationaux.
P.29 D.R.
P. 30 Atlas colonial illustré, Règlement par mandat, chèque bancaire, chèque postal: CCP Paris 15-551-53.
Larousse Publié avec le concours du Centre National des Lettres.
P.31 D.R.
P. 33 Atlas colonial illustré,
Larousse
P.34 D.R.
P. 35 Atlas colonial illustré,
Larousse
P.36 D.R.
P. 37 La Manufacture
4

LA FIN DE L'EMPIRE

Claude Wauthier

De « l'Empire» aux « confettis»


Quand les 13, 14 et 15 août 1963, des syndicalistes en Ainsi l'enseignement de l'histoire de gue, qui font qu'aujourd'hui l'Afrique
la métropole dans les colonies françai- noire est le principal bastion - théori-
grève et des militants de gauche renversent au Congo le ses, auquel on reprochait avec virulence quement du moins - de la francopho-
président-abbé Fulbert Youlou, aussi célèbre par ses souta- d'avoir voulu inculquer aux négrillons nie. Les rapports diplomatiques et él>o-
nes de soie rose que par ses frasques sentimentales, le nou- admis à l'école des contre-vérités alié- nomiques entre l'ex-métropole et ses
nantes, comme la phrase-clé des ma- anciennes colonies ne sont pas moins
veau régime (marxisant) décide d'appeler ces journées révo- nuels d'Ernest Lavisse: « nos ancêtres étroits.
lutionnaires « les trois Glorieuses », en souvenir de celles qui, les Gaulois », a-t-il porté des fruits inat- En 1945, à l'issue de la Seconde
à Paris, en 1830, avaient mis fin à la Restauration. Au Niger, tendus. Guerre mondiale, la France libre avait
Au-delà de l'anecdote, « les trois recouvré la presque totalité de ses pos-
les adversaires du président Hamani Diori, renversé par un Glorieuses» du Congo et « l'Autri- sessions d'Outre-mer. Ce qu'on appe-
coup d'Etat en 1~74, avaient surnommé « l'Autrichienne », chienne» du Niger attestent de la lait en 1939 « l'Empire français» -
en souvenir de Marie-Antoinette, sa femme haïe pour son robustesse des liens culturels tissés par encore qu'on fût en République -
affairisme et assassinée durant l'émeute. la colonisation française en Afrique, s'étalait sur les cinq continents : Algé-
dont d'abord bien sûr ceux de la lan- rie, Maroc, Tunisie, Liban, Syrie, Mri-

L'empire colonial français en 1940

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L~ colonial françltÏS

• territoires a.cquis de 1870 t 1900


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~ territoires acquis de 1900 • 1914
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. ; . lefriioues·ac:quis de 1914 t 1940

_mandats.conrHlS par la S. O. N. t .. France


LA FIN DE L'EMPIRE 5
ques Occidentale et Equatoriale Fran- débouchait sur l'Indépendance du Viet- « des pays entièrement ou partiellement est précisément secrétaire d'Etat aux
çaises (1), Togo, Cameroun, Djibouti, nam, du Cambodge et du Laos, tandis de langue française ». Le Canada (et le Sports dans le gouvernement Rocard ?
Madagascar, La Réunion, les Como- qu'éclatait l'insurrection algérienne. En Québec), le Liban et la Belgique entre Les révolutionnaires africains du
res, les Antilles, la Guyane, Saint- 1956, les deux protectorats du Maroc autres en font partie, mais c'est l'Afri- Congo et du Niger connaissaient leur
Pierre-et-Miquelon, les cinq comptoirs et de la Tunisie, devenaient à leur tour que qui compte le plus d'Etats- histoire de France, les footballeurs
français de l'Inde, la Nouvelle Calédo- des Etats souverains. membres, dont le Zaïre (ex-Congo camerounais « shootent » et « drib-
nie, Wallis et Futuna, les Nouvelles Lorsqu'il revient au pouvoir en 1958, belge). En 1973, le président Pompidou blent » sans doute un peu à la fran-
Hébrides (administrées conjointement le général de Gaulle imagine une nou- inaugure le premier des « sommets » çaise, et entre autres prix littéraires,
avec la Grande-Bretagne), la Polynésie velle formule institutionnelle qui pré- des chefs d'Etat de France et d'Mrique, plusieurs Goncourt et Renaudot sont
française, et bien sûr l'Indochine, sans serve les liens avec les territoires fran- qui se tiennent périodiquement depuis allés à des Antillais et des Africains (le
parler de l'îlot désert de Clipperton au çais d'Afrique noire tout en leur (le dernier en date à La Baule en juin Malien Yambo Ouologuem,le Haïtien
large du Mexique. accordant une large autonomie dernier). Divers pays lusophones et René Depestre et le Marocain Tahar
La France était ainsi redevenue, interne: c'est la Communauté franco- anglophones d'Afrique participent à Ben Jelloun). A ne pas oublier non
après la Grande-Bretagne, la seconde africaine, dont la France contrôle ces sommets, mais ceux d'Mrique fran- plus, Senghor a revêtu « l'habit vert ».
puissance coloniale au monde, mais en notamment les affaires étrangères, la cophone - liés par ailleurs monétaire-
ment à la France par leur appartenance Pas de quoi sans doute bomber le
1947, Londres amorçait la décolonisa- défense et la monnaie. La Guinée de torse (l'Antillais V.S. Naipaul, l'Indien
tion en accordant l'indépendance à son Sékou Touré refuse d'entrer dans cette à la zone franc - y prédominent. Ces
Etats dits du « pré--carré » francophone Salman Rushdie, le Nigérien Wole
Empire des Indes, tandis que les Pays- communauté dès le référendum de Soyinka occupent une. place de choix
Bas se retiraient de leurs possessions 1958, et en 1960 à leur tour, les autres reçoivent la plus grosse part de l'aide
française au Tiers Monde, moyennant dans la littérature anglo-saxonne post-
extrême-orientales (l'Indonésie). Etats d'Afrique noire ainsi que Mada- coloniale), mais assez peut-être pour
gascar (tout en signant des accords de quoi les entreprises françaises y ont
prospéré (tout au moins jusqu'à une faire réfléchir ceux qui rêvent d'expul-
coopération avec la France) choisissent ser les travailleurs immigrés. •
l'indépendance. L'Algérie l'obtient date récente).
L'Union Française après huit ans de guerre en 1962, puis 1. L'A.O.F. comprenaitla Mauritanie,
et la Communauté les Comores en 1975 (sauf l'île de le Sénégal, le Soudan (devenu le
Mayotte), et enfin Djibouti en 1977. Mali), la Guinée, la Haute-Volta
Dès 1946 pour sa part, la quatrième
Il ne reste plus alors de « l'Empire» Sport et littérature (aujourd'hui le Burkina-Faso), le
République française avait banni de sa
nouvelle constitution le mot « colonie » que les « confettis» de ses DOM- Et puis, en marge des mécanismes de Niger, la Côte d'Ivoire et le Daho-
et institué l'Union Française: pour la TOM, autant d'îles (sauf la Guyane) la « coopération» inter-étatique, le, mey (rebaptisé Bénin). L'A.E.F.
première fois, tous' les territoires éparses sur les cinq océans du globe (2). sport et la littérature de l'Hexagone se' englobait le Gabon, le Tchad,
d'Outre-mer élisaient députés et séna- Au risque d'être taxée· de néo- sont « africanisés». Les meilleurs l'Oubangui-Chari (devenu la Répu-
teurs au Parlement français (en nom- colonialisme, la France - ne serait--ce joueurs de l'équipe dé football du blique Centrafricaine) et le Congo.
bre très limité, il est vrai), tandis que que pour des raisons de prestige - Cameroun qui a créé la surprise par ses 2. Selon le titre d'un livre de Jean-
les trois colonies d'Indochine. se n'entend pas laisser tomber en déshé- succès au « Mondiale» opèrent dans . Claude Guillebaud, Les confettis
voyaient offrir le statut d'Etats « asso- rence son ancien domaine africain. En des clubs français, et chaque équipe de l'Empire. L'Inde a recouvré les
ciés ». Le nouvel édifice n'allait pas tar- 1969, avec notamment l'appui de Léo- française de première division compte cinq comptoirs français en 1954 et
der à se fissurer. Le mandat de la SDN pold Se~ar Senghor, elle organise la en général au moins un Mricain. Et que les Nouvelles Hébrides sont deve-
que la France exerçait sur le Liban et « francophonie» sous la forme insti- serait l'athlétisme français sans l'apport nues indépendantes sous le nom de
la Syrie avait pris fin avec la guerre, la tutionnelle d'une Agence de Coopéra- des Antillais, dont l'un d'eux, ancien Vanuatu en 1980.
défaite de Dien-Bien-Phu en 1954 tion Culturelle et Technique (ACCT) médaillé olympique, Roger Bambuck,

Louis-Jean Calvet

La francophonie,
ses applications
Le géographe Onésime Reclus n'avait sans doute nes dans le monde qui l'utilisent quo-
tidiennement, à 110 ou 120 millions,
échec coûteux, et au centre de cet échec
se trouve le problème de la langue :
pas tort lorsqu'il écrivait en 1887 : « L'avenir verra mais ces personnes, si elles sont « fran- faut-il par exemple continuer de scola-
plus de francophones en Afrique et dans l'Amérique cophones », peuvent cependant avoir riser les élèves en français, ou bien com-
pour première langue le wolof, le mencer par une langue africaine? C'est
du Nord que dans toute la francophonie d'Europe ». créole, le bambara, la lingala, le bas- pourquoi les textes adoptés par le som-
que, le flamand, la hausa, etc. C'est- met des chefs d'Etats francophones,
En effet, les citoyens français sontaujourd'hui mino- à-dire que dans une grande partie de réuni en mai 1989 à Dakar, pourraient
ritaires dans l'ensemble francophone, la langue fran- l'espace francophone, la langue offi- bien ouvrir une nouvelle voie. On y lit
cielle, langue de gestion de l'Etat, lan- que la francophonie est « globale »,
çaise ne leur appartient plus. gue de l'école, de l'administration, de « plurielle» ; qu'il conviendrait d'y
Et la francophonie pose du même coup de nom- l'insertion sociale, n'est pas la langue aménager le plurilinguisme, de penser
maternelle des citoyens, ce qui pose à la politique linguistique en termes de
breux problèmes d'ordre sociologique et politique... la fois un problème de démocratie et développement, bref on y trouve un
d'identité culturelle. discours bien différent de celui qui a été
tenu jusqu'ici et qui mettait surtout
Ainsi, vu de la France, l'avenir du l'accent sur la primauté du français ...
Lancée en 1964 par deux chefs doute aujourd'hui la dixième place français se joue en Afrique, seul conti-
d'Etats africains, Léopold Senghor, dans la liste des langues les plus parlées nent où le nombre de ses locuteurs
président du Sénégal, et Habib Bour- dans le monde, après le chinois, l'an- pourrait augmenter de façon significa- Léopold Sedar Senghor
guiba, président de Tunisie, l'idée de glais, l'espagnol ou le portu~ais bien tive (on évalue aujourd'hui à 10 070 le
francophonie doit être aujourd 'hui sûr, mais aussi le bengali, le japonais nombre de francophones dans les pays
analysée à la fois comme un fait socio- ou l'arabe. Mais en même temps le africains dits « francophones»).
linguistique (la langue française est sou- français peut être considéré comme la Comme d'autres langues européennes
vent en contact, voire en conflit, avec deuxième langue internationale, après (le portugais, l'espagnol, l'anglais) le
d'autres langues localement plus par- l'anglais et avant l'espagnol si l'on con- français doit en effet son importance
Iées qu'elle mais moins reconnues) et sidère le nombre de pays dont elle est européenne et mondiale à son ancien
comme un concept géopolitique. La la langue officielle (39 pays par exem- empire colonial et à ses zones d'in-
francophonie, selon le regard que l'on ple utilisent le français dans leurs inter- fluence économique, il suffit pour s'en
porte sur elle, constitue en effet à la fois ventions à l'UNESCO) et le rôle qu'elle convaincre de considérer le cas de l'al-
un espace monétaire (la zone franc) remplit dans les organisations interna- lemand,langue la plus parlée dans l'Eu-
dans lequel les rapports économiques tionales. Le français est ainsi présent, rope des douze et qui pourtant n'a pas
avec la France sont privilégiés, un outre l'Europe, en Afrique (une quin- la diffusion internationale des quatre
espace politique (l'Organisation Com- zaine de pays), dans l'Océan Indien, susdites.
mune Africaine et Malgache) et enfin aux Antilles, en Amérique du Sud Si la survie internationale du français
un espace de coopération (l'ACCT) qui (Guyane), en Amérique du Nord se joue en Afrique, le problème de
tous sont traversés par les tensions du (Canada), au Proche Orient (Liban) et, l'Afrique est différent. Quel rôle peut
dialogue Nord-Sud. dans une moindre mesure, en Asie jouer le français dans son développe-
En fait, la Situation du français est (Viêtnam, laos, Cambodge...). On peut ment, dans son avenir? La scolarisa-
quelque peu paradoxélle. Il occupe sans en 1990 évaluer le nombre de person- tion est bien souvent en Afrique un
6 L'AFRIQUE NOIRE
Reste, bien sûr, à passer aux actes, défendre leurs privilèges : dans beau- part, démocratie et développement gramme difficile car, si la communica-
à faire entrer ce discours' nouveaU dans coup de pays africains on utilise le d'autre part, rien de fondamental ne tion africaine s'est construite, comme
des opérations concrètes de coopéra- même mot (toubab au Sénégal, au pourra sur ce plan être changé. C'est un homéostat, dans un va-et-vient entre
tion. Mais, pour coopérer, il faut être Mali, en Côte d'Ivoire, nasara au cela i'enjèu, cela le pari de l'après- les nombreuses langues grégaires (lan-
au moins deux, et c'est là que com- Niger, etc.) pour désigner les Européens Dakar. Il faudra beaucoup d'imagina- gues de la familie, du village) et les lan-
mence le problème. Les dix pour cent et les Mricains occidentalisés, porteurs tion et d'opiniâtreté pour y parvenir. gues véhiculaires qui unifient dès à pré-
d'Mricains « francophones» qui par- de cravate et de carnet de chèques... Et Il faudra aussi que Français et Québé- sent certaines régions du continent, il
lent français ne sont pas, on l'aura il y a, dans cette anecdote lexiëale plus cois décident de mettre fin à la gué- n'en demeure pas moins que le français
deviné, des paysans, des pêcheurs, des que la manifestation de l'humour guerre qu'ils entretiennent de façon est aussi une langue africaine, qu'il a
chômeurs, ils sont dans la mouvance du populaire : une véritable analyse socio- ·sourde depuis des ~nnées, se battant un rôle à jouer dans ce continent. Ce
pouvoir ou au pouvoir, et ils y sont en logique. L'après-Dakar implique juste- pour apparaître comme les légitimes rôle, qui consiste aujourd'hui à confor-
partie grâce au français qui, plus ment que l'on puisse agir sur la situa- propriétaires d'une langue qu'ils par- ter le pouvoir des élites, pouvons-nous
qu'une langue, est là-bas une clé sociale tion sociologique. Les événements tagent en fait avec plus nombreux faire qu'il consiste demain à cimenter
ouvrantJes portes de la réussite et du récents, à l'est comme au sud, font que qu'eux. Il faudra enfin faire admettre la liberté et la démocratie? C'est là tout
pouvoir. l'on parle beaucoup aujourd'hui de à nos partenaires africains que si la l'enjeu de l'après-Dakar. •
démocratisation, et le terme est le plus démocratie implique que l'on donne au
Si l'on exclut le cas de la Guinée à souvent compris en son sens strictement peuple le droit à la parole, elle impli- Louis-Jan Calvet. s6mlologue et lin-
l'époque de Sékou Touré, les politiques . politique: pluripartisme, élections que peut-être aussi que l'on donne le guiste. auteur de nombreux ouvragea
linguistiques des états africains n'ont libres... Mais tant que l'on n'aura pas même droit aux langues du peuple. sur la langue. la soclét6. la chanson.
pas mis en cause le statut du français, compris les liens étroits qui unissent publie en septembre une biographie de
qui est le meilleur atout des élites pour faits culturels et linguistiques d'une Vaste programme, certes. Et pro- Roland Barthes chez Rammarlon.

L'AFRIQUE NOIRE

Jean-Loup Amselle

Un continent corrompu ?
Corruption, clientélisme, népotisme, prévarication... Boigny dans la basilique de Yamous- caines depuis les années 1960 - le
soukro contredisent d'une certaine « miracle ivoirien » notamment - a
Trente i;iDS après les indépendances, ces termes font écho à fa'Çon la façade moderne et libérale de masqué le fait que cette croissance s'est
ceux de fàillite, de catastrophe et de banqueroute, plaies qui, l'Etat ivoirien. Mais ce qui est, à nos effectuée essentiellement dans le
selon les médias, affecteraient l'Afrique Noire dans son yeux, une transgression évidente de la domaine agricole (café, cacao, bois,
séparation entre le bien public et le bien canne à sucre, etc.). Or les cours de ces
ensemble. Cette vision de l'Afrique Noire comme continent privé n'est pas perçu comme telle par produits de base même s'ils ont été au
corrompu n'est-elle pas une nouvelle mouture de l'idée selon les Mricains. Ce qui est grave en Mri- plus haut pendant plusieurs années,
laquelle cette région de la planète serait la terre d'élection des que, ce n'est pas de voler l'Etat, c'est n'ont cessé de chuter depuis quelque
de ne pas redistribuer. Au Mali, par temps. Pendant.l~ période des vaches
sociétés primitives, des sociétés sans écriture et des sociétés exemple, occuper une position de pre- grasses, les Etats les mieux nantis (Côte
sans Etat? . . mier plan dans l'appareil d'Etat et ne d'Ivoire, Cameroun, Gabon) n'en ont
pas en faire profiter ses parents, ses pas profité pour tenter de diversifier
Le thème de l'Afrique comme be~­ fait la plupart des études menées dans amis, les gens de sa région d'origine est leurs économies et investir dans le sec-
ceau de la corruption est relativement cette perspective reprennent les vieilles assimilé, au mieux, à un comportement teur industriel. Si cela avait été le· cas,
nouveau dans la littérature. Comme le distinctions de la sociologie et de l'an- de Toubab (Européen), au pire entraîne ces pays auraient pu faire jeu égal avec
montre Hamadou Hampate Bâ dans thropologie, c'est-à-dire celles opposant toutes sortes de malédictions et expose les quatre « dragons » d'Asie du Sud-
l'Etrange destin de Wangrin. dans les le « statut» au « contrab>, la « commu- donc celui qui en est l'objet aux agres- Est (Taïwan, Singapour, Corée du Sud,
colonies françaises, même si la corrup- nauté » à la « société », le « patrimo- sions en sorcellerie. Dans des sociétés Indonésie).
tion était répandue, l'Etat colonial était nialisme» à 1'« Etat bureaucratique où la pression sur l'individu est extrê- Au Fonds Monétaire International et
officiellement un Etat de droit et fonc- rationnel» (M. Weber). Dans cette mement forte, il est quasiment impos- à la Banque Mondiale, on fait mine.
tionnait selon des règles analogues à optique, la corruption, le népotisme et sible de se soustraire aux obligations de aujourd'hui de découvrir que l'Mrique
celles de l'Etat métropolitain. Ce n'est le clientélisme africains résulteraient de redistribution, d'aide à la famille et de est en proie à la corruption et au népo-
que très récemment que la problémati- la confusion entre le bien.public et le sacrifices aux Dieux. tisme. En fait, il y a belle lurette que
que de la corruption a fait son appari- bien privé et feraient de l'Etat africain tout le monde sait que la fortune de
tion à propos de l'Afrique, de l'Asie et contemporain un Etat « néo- Mobutu en Suisse est égale à la dette
du Tiers Monde en général. Gunnar patrimonial ». extérieure du zaïre. Si les institutions
Myrdal, l'économiste suédois bien A la différence de 1'« Etat pré- Ce qui est en cause internationales et les grandes puissan-
connu, a été l'un 4es premiers à mettre colonial» au sein duquel il n'existe pas ces comme la France mettent actuelle-
en évidence l'étendue de la corruption de corruption puisqu'il n'y a pas de dis- ment l'accent sur les turpitudes des
dans les pays du Tiers Monde nouvel- De ce point de vue, les manifesta- pays africains, c'est qu'elles ont décidé
tinction entre le bien public et la for-
lement indépendants et a forgé, dans ce tions et les soulèvements qui ont lieu en depuis peu de lâcher leurs ex-<:olonies.
tune privée du souverain, l'Etat « néo- Afrique francophone trente ans après
but, la notion d'« Etat mou ». Selon patrimonial», lui, est un Etat cor- Il y a longtemps comme l'a montré J.
lui, dans les pays dits sous-développés, les Indépendances, ne semblent pas Marseille (l) que l'Afrique ne rapporte
rompu puisque l'imposition du modèle remettre en cause ce modèle de préda-
la circulation du capital, du travail et occidental de l'Etat (constitution, . plus rien à la France. Le maintien de
des marchançiises n'est pas régie selon tion et de redistribution hérité de la l'aide tient essentiellement à des raisons
ministères, fonctionnaires, etc.) entre période précoloniale. Ce qui est en
le principe du marché mais relève en contradiction avec les pratiques de d'ordre politique: c'est la francopho-
d'opérateurs économiques qui con- prédation et de redistribution héritées cause, actuellement, tant en Afrique nie qui permet à la France de disposer
voient ces biens de façon discrétion- de la période précoloniale. Pour pren- francophone qu'anglophone, c'est d'une vingtaine de voix à l'ONU et
naire et privée. dre un exemple précis, si l'Etat ivoirien moins la nature de la circulation des d'apparaître ainsi comme une grande
apparaît comme un Etat corrompu, produits que l'insuffisance de la pro- puissance de deuxième ordre.
A la suite de G. Myrdal, toute une
série de politologues ont appliqué cette c'est parce que les « investissements duction. Sur le plan économique, l'existence
notion d'« Etat mou» à l'Mrique. En religieux» effectués par F. Houphouët L'essor de certaines économies afri- d'une chasse gardée en Mrique a per-
L'AFRIQUE NOIRE 7
mis que pendant longtemps une partie d'intervenir, mais le facteur qui cons- tés de reconduire la politique du « wel- La corruption, la prévarication et le
de l'économie française soit maintenue titue à lui seul le principal repoussoir, fare » mi,se en place par la France. La népotisme ne sont donc pas à l'origine
en état d'arriération. Les entreprises c'est le coût de la force de travail. A stabilité politique des ex-eolonies fran- des secoUSSeS qui ébranlent .les uns
trop faibles pour s'exposer à la concur- la différence des pays d'Asie du Sud- çaises a en effet toujours rePosé sur une après les autres les pays africains d'ex-
rence internationale trouvaient en Afri- Est et de l'île Maurice par exemple, le alliance entre les différentes couches pression française. En fait le modèle de
que un exutoire leur permettant d'écou- coût du travail dans les pays d'Afrique urbaines. C'est par l'accumulation opé- prédation et de redistribution reste tou-
ler des produits trop chers ou de qua- francophone est extrêmement élevé et rée aux dépens des paysans et par la jours en vigueur et il le restera tant que
lité inférieure. De façon générale, ceci en raison du pacte politique et redistribution aux habitants des villes les structures de base de la paysanne-
l'Afrique et en particulier l'Afrique social qui prévaut en ville, en particu- que la paix sociale a pu être maintenue, rie continueront de reposer sur la
francophone n'a jamais représenté un lier dans le secteur formel. Ce pacte mais la baisse du çours des produits de parenté et sur les relations aînés-eadets.
pôle d'attraction pour les investisseurs social remonte à la période coloniale : base ainsi que l'incapacité des régimes C'est la « conjoncture », c'est-à-dire
étrangers et en particulier pour les mul- il est une des conséquences de la politi- africains à promouvoir un développe- l'austérité qui porte atteinte au bon
tinationales. Cette situation a elle- que de bien-être qui a été mise en place ment industriel remet en cause, à fonctionnement du principe de préda-
même plusieurs origines. En premier dans toutes les colonies françaises après l'heure actuelle, le pacte social urbain. tion et de redistribution, ce n'est pas le
lieu, il faut mentionner la démographie. la seconde guerre mondiale. Sous la pression du FMI et de la Ban- modèle lui-même qui est en cause. •
Que représentent les 7 millions de que Mondiale, les dirigeants africains
Maliens ou de Sénégalais face aux 100 A cette époque, le travail forcé a été sont un peu partout contraints de 1. J. Marseille, Empire colônial et
millions de Nigerians? Les codes d'in- supprimé et les principales conquêtes « dégraisser» les effectifs de la fonc- capitalisme français, Paris, Albin
vestissements, la perméabilité des fron- du monde du travail en métropole ont tion publique et de réduire les salaires Michel, 1984.
tières, le bas niveau de vie de la plus été transférées outre-mer (salaire mini- dans le secteur formel. Plus que toute
grande partie de la population et la mum, sécurité sociale, etc.). Les régi- autre raison c'est ce qui motive les mou- Jean-Loup Amselle est maTtre de con-
cherté de l'énergie sont également des mes issus des indépendances n'ont pas vements de mécontentement qui se font férences è "EHESS. Dernier livre paru
éléments qui dissuadent les investisseurs touché à ces acquis : ils se sont conten- jour çà et là. LoglquflS mtltlssflS, Pavot 1990.

Entretien avec Jean-François Bayart

La montée de la contestation
en Afrique
Yann Mens. - Les régimes qui sont
contestés aujourd'hui en Afrique,
comme celui d'Houphouët-Boigny Le continent africain
en Côte d'Ivoire ou de Bongo au
Gabon, SOllt longtemps apparus
comme les valeurs sûres du conti-
nent. Pourquoi sont-ifs aujourd'hui
sur la sel/ette ?
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Jean-François Bayart : D'autres régi-


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par la montée de la contestation et SUT- ARA ,. __ •• " t, ALGERIE r
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tent autour du pouvoir. Je pense
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l'on s'en tient au pré carré français, la MAURrT ANIE , "r-' ,...... 1
prolifération de la contestation me 'MALI.. 1 . . . . ., r---- _
paraît assez vraisemblable. Trois effets " •
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contribuent à cette extension. Tout 1Iol".-i~-:':''\<''G' ,,' --~-_.-'
d'abord, l'effet Ceaucescu, c'est-à-dire
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la cristallisation de la revendication /3EP.d"AFRIOUt-"
démocratique, par exemple au Gabon. OU SUD

Y. M. - Cette revendication a tout


de même émergé d'abord dans les
pays les moins pauvres d'Afrique.
8 L'AFRIQUE NOIRE
J.-F. B. - Je crois que cela s'explique anthropologues comme Louis Dumont tion marxiste-léniniste. Ce qui frappe discussions dans les chantiers, les cir-
par des raisons contingentes et spécifi- ou Henri Stern ont montré qu'il n'y a également chez lui, c'est le grand talent cuits, les maquis, toutes expressions qui
ques à chaque situation. Au Gabon, il pas de contradiction absolue, mais au avec lequel il a mis la thématique de la désignent les débits de boisson et les res-
y a un enchaînement entre une tenta- contraire des affinités au sens wébérien lutte contre la corruption au service... taurants populaires. C'est également
tive de coup d'Etat qui relevait stricte- du terme entre la représentation de la de ses propres intérêts d'entrepreneur l'une des fonctions que remplissent les
ment de la lutte factionnelle, la contes- caste et la pratique libérale de la démo- politique ! Son audience continentale a maîtresses, appelées « deuxième
tation de Bongo sur une thématique cratie. Les Européens admirent volon- été réelle; c'est elle qui doit retenir l'at- bureau» dans certains pays d'Afrique.
nationale (il a épousé récemment la fille tiers la façon dont les Africains impri- tention. Quant à Soglo, je souhaite que De cette façon, l'Etat fonctionne
du président congolais) et une contes- ment aux instruments occidentaux les ce ne soit pas l'archétype de ce qu'on comme un rhizome et j'ai été frappé en
tation plus générale en terme de justice rythmiques de leur terroir pour fabri- appelle l'arrivée au pouvoir des tech- lisant l'Etat de Barbarie de constater
sociale et de démocratisation. En Côte quer une musique originale. Je crois nocrates. Dans ce domaine, l'Afrique que Michel Seurat conceptualise de la
d'Ivoire, l'approche de la succession que de la même façon, dans le domaine a déjà donné. Abdou Diouf au Séné- même manière l'Etat syrien. Des c~>n­
d 'Houphouët joue un rôle essentiel. A politique, les Africains impriment des gal, Paul· Biya au Cameroun sont arri- cepts occidentaux sont donc parfaite-
l'exception de celle du 28 février, tou- rythmiques autochtones à des institu- vés au popvoir sur ce registre et ont vite ment applicables aux sociétés africai-
tes les manifestations sont très vraisem- tions de facture occidentale. Ils l'ont sombré dans les délices de l'Etat rhi- nes. L'important me paraît résider dans
blablement liées au jeu factionnel des fait jusqu'à présent dans un s.ens auto- zome. cet aller et retour entre l'observation de
barons du régime. On est ici plus près ritaire. Peut-être le feront-ils demain terrain et l'effort de conceptualisation
du scénario de Bucarest que de celui de dans un sens démocratique. Y. M. - Que signifie ce concept que que j'ai essayé de faire dans mon der-
Leipzig ou de Prague. Bien que les scé- vous employez dans L'Etat en Afri- nier livre. En reprenant la formule du
narios soient donc très différents, la Y. M. - Cette invention du politi- que, votre dernier livre ? détour de Georges Balandier, j'ajoute-
Côte d'Ivoire et le Gabon ont en com- que en Afrique est-elle le fait de nou- rai que si l'on peut interpréter les socié-
mun d'être des pays à revenu intermé- velles générations de dirigeants J.-F. B. - En reprenant l'expression tés africaines à l'aide de nos concepts,
diaire, où les déséquilibres financiers et comme Sankara au Burkina Faso ou de Gilles Deleuze, j'essaie de suggérer l'inverse est également enrichissant.
budgétaires sont considérables. L'am- de Nicéphore Soglo, le nouveau Pre- que l'Etat de facture occidentale s'est
pleur de la dette a suscité l'ampleur des mier ministr.e béninois ? enraciné dans l'historicité des sociétés Propos recueillis
programmes d'ajustement structurel, J. -F. B. - Il y a en Afrique de nouvel- africaines moins sous la forme d'un par Yann Mens
qui ont eux-mêmes suscité l'ampleur les générations tout court. Plus de la chêne majestueux que comme un rhi-
des revendications sociales. moitié de la population de ce continent zome. Contrairement aux idées reçues,
a moins de vingt ans. Sankara et Soglo ce qui frappe, c'est l'interpénétration,
Y. M. - L'instauration du multipar- recourent tous deux à des répertoires via de nombreux réseaux, de la société Jean-François Bayart est chercheur
tisme ne risque-t-elle pas de favori- politiques importés, mais très diffé- civile et de l'Etat, et non pas la sépara- au CERI (Centre d'Etudes et de
ser l'éclosion de partis à base tri- rents. Sankara, c'était la thématique tion entre les deux sphères. La régula- Recherches Internationales de la Fon-
baIe? révolutionnaire. Soglo, c'est la théma- tion de ces réseaux se fait à travers la dation Nationale des Sciences Politi-
J.-F. B. - Ce que l'on nomme de tique économiciste du Fonds Monétaire lutte des factions à lliquelle j 'ai déjà fait ques). Au fil de ses différents ouvrages,
façon très simplificatrice le parti tribal International et de la Banque Mon- allusion. L'interpénétration s'effectue l'Etat au Cameroun (Presses de la
est en réalité une articulation entre les diale. Mais il est possible que sur le ver- par le biais de milliers de micro- FNSP 1979), la Politique africaine de
logiques du terroir et l'accès à une con- sant autochtone de l'hybridation poli- procédures, celles-là même qu'ont François Mitterrand (Karthala i984) et
ception universelle de la modernité poli- tique, ils représentent tous deux la pré- essayé d'analyser dans d'autres contex- surtout l'Etat en Afrique (Fayard
tique. A ce titre, il mérite un éloge. Je tention de la jeunesse à accéder à l'exer- tes des auteurs comme G. Deleuze, M. 1989), il contribue à un renouvellement
crois que c'est à travers des phénomè- cice du pouvoir, ou tout au moins à la Foucault ou M. de Certeau. En Afri- profond de l'analyse du politique au
nes politiques de terroir que l'on assis- parole politique. Sankara incarnait que, cela passe aussi bien par les réu- sud du Sahara. Jean-François Bayart
tera à 'une invention démocratique en bien plus une tentative de révolution de nions interminables sous les vérandas est également co-fondateur de la revue
Afrique. Dans le cas de l'Inde, des la jeunesse qu'une tentative de révolu- que par les funérailles ou encore par les Politique Africaine.

Emmanuel Terray

L'avant-dernier stalinien
Selon toute probabilité, le vieux sage de Yamoussoukro Il est encore trop tôt pour dresser le et Odru. Le PCF est alors à l'apogée
bilan d'une action et d'une œuvre qui de sa période stalinienne, et les militants
va rater sa sortie. Certes, le pape Jean Paul II vient d'accé- se sont étendues sur près d'un demi- cités, en particulier les deux premiers,
der à l'un de ses plus ardents désirs en acceptant d'inaugurer siècle, mais on peut d'ores et déjà met- sont connus pour leur adhésion sans
tre l'accent sur certains aspects du per- défaillance à l'orthodoxie, leurs adver-
en personne la basilique de Yamoussoukro, mais ce « coup sonnage que les biographes ont parfois saires diront: pour leur sectarisme. Ils
de main » de la dernière minute ne changera pas grand chose : tendance à sous-estimer. On a ample- font l'éducation politique d'Hou-
le règne se terminera, non pas par l'apothéose du monarque, ment insisté sur les traits qui font phouët, et cette éducation le marque de
d'HouI'houët un « souverain» à la façon durable : son empreinte se mani-
mais dans le déchaînement des querelles et des intrigues entre mode traditionnelle : son goût pour le festera bien après que les liens initiaux
des prétendants aussi anxieux qu'impatients. faste et l'ostentation, son allergie à la entre le PCF et le PDCI auront été rom-
procédure du vote et sa préférence pour pus.
le palabre, son sens du respect dû à De cette empreinte, on peut relever
l'âge et aux anciens, l'importance qu'il trois indices : contrairement à une idée
accorde aux cadeaux, donnés et reçus, trop souvent reçue, le Parti unique n'est
la difficulté qu'il éprouve à faire le par- pas un trait permanent de l'histoire
tage entre sa fortune personnelle et les ivoirienne. Entre 1945 et 1957, la Côte
'deniers publics, enfin, sa conviction d'Ivoire a connu le multipartisme. Cer-
bien établie et jamais démentie selon tes, il faut tenir compte des circonstan-
laquelle « le fétiche, c'est le fond du ces particulières de l'époque: entre
problème ». 1946 et 1951, le Parti progressiste, l'En-
On souligne moins d'ordinaire à quel tente des Indépendants, le Bloc Démo-
point Houphouët a été marqué par le cratique, la SFIO bénéficient du sou-
modèle stalinien, et par la conception tien actif de l'administration, face à un
stalinienne de la vie politique. Il faut POC allié aux communistes. On ne sau-
rappeler ici que, pendant les premières rait pour autant les regarder comme des
années de sa carrière politique, de 1946 organisations entièrement et exclusive-
à 1950, Houphouët a été entouré, con- ment « fantoches ». En octobre 1950,
seillé, assisté, formé par une escouade le RDA et le POCI mettent fin aux rela-
de militants communistes : Léon Feix, tions privilégiées qu'ils entretenaient
responsable de la « section coloniale» jusqu'alors avec le PCF ; à l'Assemblée
au Comité central, Raymond Barbé, nationale les députés RDA se désappa-
Marcel Dufriche, en charge des affai- rentent du groupe communiste. Mais
res syndicales, les sénateurs Franceschi Houphouët n'en poursuivra pas moins
La cathédrale de Brazzaville, Rép. pop. Congo (Atlas colonial illustré,
Larousse 1905)
L'AFRIQUE NOIRE 9.
avec ténacité la réalisation de son objec- le pays. Là encore, Houphouët conju- contraints aux aveux; désignation, ment destinée à « populariser la pen-
tif initial: la disparition des partis con- guera très habilement la répression bru- pour juger les inculpés du premier pro- sée de Félix Houphouët Boigny», et la
currents, et l'avènement du parti uni- tale et la corruption sous toutes ses for- cès, de J.B. Mockey, dont on a déjà rédaction subventionnée de plusieurs
que. Tous les moyens seront utilisés mes. En 1962, l'UGTAN et la Confé- décidé de faire le principal accusé du biographies hagiographiques, dont la
pour atteindre ce but ; des pressions dération Africaine des Travailleurs second procès. Bien entendu, entre les plus courtisane est l'œuvre d'un Fran-
plus ou moins discrètes.à la corruption Croyants cèderont la place à l'UGTCI procès staliniens et ceux d'Houphouët çais, le gouverneur Siriex. Jacques Hau-
plus ou moins ouverte. Très vite, la (Union Générale des Travailleurs de une différence majeure : les seconds ne lin donne quelques exemples savoureux
réussite sera totale certains partis seront Côte d'Ivoire) qui proclamera dès sa s'achèvent pas par des exécutions capi- des maquillages grossiers auxquels se
absorbés, d'autres se dissoudront naissance « son indéfectible attache- tales ; dans son livre de 1982, Jacques livre cet auteur, dans la plus pure tra-
d'eux-mêmes. Aux élections du 31 mars ment au PDCI », donc son statut de Haulin a bien montré comment la mort dition de l'historiographie stalinienne.
1957, le PDCI obtiendra tous les sièges. « courroie de transmission ». Le mou- suspecte d'Ernest Boka, et la tempête Assurément l'influence stalinienne
A cette date, cependant, le Parti Uni- vement étudiant résistera un peu plus de protestations qu'elle a soulevée en s'est exercée, non pas sur les orienta-
llue n'est encore qu'un fait. pn juillet longtemps, mais au début de 1965, il Côte d'Ivoire et à l'extérieur, ont très tions politiques adoptées, mais sur les
1958 se tient à Cotonou le congrès cons- s'incline à son tour: à cette date, il probablement sauvé les dix neuf con- techniques utilisées dans la conquête et
titutif du Parti du Rassemblement afri- n'existe plus en Côte d'Ivoire d'orga- damnés à mort des deux procès. Il reste dans la conservation du pouvoir. Elle
cain, et une section de celui-Ci se forme nisation indépendante du Parti. que, sur le plan de la technique politi- n'en a pas moins profondément mar-
en Côte d'Ivoire; quand s'ouvre la La marque stalinienne se manifeste que, on ne peut qu'être frappé par la qué la vie nationale. Même s'jl est peu
campagne en vue du référendum du 28- dans un second domaine : la manière ressemblance des procédés. probable que son rôle soit jamais offi-
septembre 1958, cette section se pro- dont Houphouët procède à l'élimina- Un dernier trait de la politique ivoi- ciellement reconnu, le « petit père des
nonce pour le Non, donc pour l'indé- tion de ses adversaires politiques. Il faut rienne appartient à l'héritage stalinien: peuples » doit à coup sûr être compté
pendance immédiate: aussitôt, elle se revenir ici aux célèbres complots de le culte parfois délirant qui s'est.orga- parmi les Pères Fondateurs de la Côte
voit interdire toute activité publique, au l'année 1963, celui de janvier et celui nisé autour de la personnalité d'Hou- d'Ivoire d'aujourd'hui.
motif que son existence n'a pas été offi-
ciellement enregistrée, et ses dirigeants
d'août, et les comparer aux procès de
Moscou de 1936, 1937 et 1938, ainsi
phouët.· Je ne rappellerai que pour
mémoire les épithètes qui ont longue-

sont contraints à l'exil. Entre 1959 et qu'aux Rajsk, Kostov et Slansky des ment accompagné la mention de son.
1962, le PDCI va parfaire son triom- années de l'après-guerre; les similitu- nom: « guide éclairé », « Pèrè de la Emmanuel Terray est directeur d'études
phe en domesticant l'ensemble des des sont nombreuses: accusations Nation », etc. Plus significatives sont â l'EHESS. Dernier livre paru /a Politique
organisations syndicales existant dans fabriquées de toutes pièces ; accusés la création d'une Fondation explicite- dans /a caverne. Seuil, 1990.

Claude Joy

Le Bénin
quartier Latin de l'Afrique
Le Bénin, quartier Latin de l'Afrique, selon la formule Lagos reconstruit entre temps, pouvait sont alors rompues et le Bénin s'en-
assurer à lui seul le trafic maritime du fonce dans le marasme économique et
d'heureuse d'E. Mounier, vient de réaliser sa deuxième Révo- pays. Le Bénin est alors entraîné à son financier. La classe dirigeante se pré-
lution des Intellectuels. tour dans la crise. cipite dans la fuite en avant, en finan-
çant sa consommation grâce au crédit.
Dès 1983, le déficit budgétaire se En 1988, le système bancaire en faillite
creuse, par suite de la diminution des accuse un déficit de 115 milliards de F
Le renversement du régime par les partie de sa production au Nigéria, une rentrées fiscales et de la charge du rem- CFA, représentant l'équivalent du dou-
militaires en 1972 avait été initié par les sucrerie pour approvisionner le marché boursement des prêts contractés pen- ble du budget de l'Etat.
« professeurs» qui proposaient un nigérian, des usines d'engrais, des dant la période précédente, pour des La classe politique, est alors lâchée
nouveau projet de société, l'état investissements importants dans la industries, mal conçues, qui tournent par les intellectuels, qui ne perçoivent
marxiste-léniniste. Après une série de recherche pétrolière, etc. à un dixième de leur capacité et engen- plus leur salaire - les fonctionnaires
coups d'état, la stabilité politique était drent des déficits d'exploitation. ne seront pas payés pendant 3 mois en
Et lorsque la crise a éclaté au Nigé-
assurée. Le régime luttait contre la cor- ria en 1981, du fait de la baisse du prix Le président Kerekou fait alors appel 1988 - et qui acceptent mal de voir
ruption, et créait les conditions d'un du pétrole, entraînant tout à la fois une au FMI pour renflou'er les caisses de parader des militaires enrichis par les
boom économique. Le budget, qui chute des recettes de l'Etat, une baisse l'Etat mais celui-ci exige avant toute trafics de la douane.
avait été en déficit depuis le temps de de l'activité économique et une baisse intervention que l'Etat béninois aban- Le président Kerekou doit à nouveau
la colonisation, était à présent en équi- des revenus, il s'en est suivi une dimi- donne son orientation socialiste et s'ou- faire appel à la communauté interna-
libre. La balance des paiements, de tout nution des importations. Le port de vre au libéralisme. Les négociations tionale, pour trouver une solution à la
temps déficitaire, devenait excéden-
taire. De nouvelles industries étaient
créées, la marche vers le progrès était Le musée de Porto Novo
une réalité. La population adhérait à ce
nouveau cours.
En fait, cette forte croissance n'était
pas due à un développement endogène,
basé sur une accumulation intérieure,
mais était tirée par la croissance de son
riche voisin le Nigéria. La fin de la
guerre du Biafra, de nouvelles décou-
vertes pétrolières, ·la forte hausse du
prix du baril de pétrole ont amené le
Nigéria à se lancer dans un vaste pro-
gramme de reconstruction et de déve-
loppèment. Le port de Lagos, d'une
capacité limitée, ne pouvait accueillir
tous les bateaux qui venaient apporter
les biens d'équipement et de consom-
mation achetés grâce à l'argent du
pétrole. Ils empruntaient donc le port
de Cotonou, qui devient ainsi le pôle
de l'activité économique du pays, redis-
tribuant des revenus à partir des acti-
vités de transit. A cela s'ajoutaient
des facilités offertes par le système ban-
caire béninois, intégré dans la zone
franc, Qui pouvait servir de refuge aux
capitaux nigérians exportés illégale-
ment. L'argent appelant l'argent, les
capitaux flottants furent attirés par le
boom et l'on vit fleurir de grands pro-
jets d'industrialisation. Une cimenterie,
qui devait à la fois approvisionner le
marché du Bénin et exporter la majeure
10 L'AFRIQUE NOIRE
crise, qui devient sociale et se traduit la France, fin 1989, en accord avec la Au mieux, les recettes qui ont dou- tuites. T<?ut cela étant financé par
par des manifestations dans les rues. Il Banque Mondiale, exige pour la conti- blé peuvent encore s'accroître et pas- . l'Etat, le système a fait ses preuves
devra alors en passer par les exigences nuation de son aide une libéralisation ser de 21 milliards de F CFA à 65 mil- jusqu'en 1968, avec des subventions de
des bailleurs de fonds de l'ouverture du politique, gage d'une réconciliation liards de F CFA, mais guère plus, alors l'Etat français.
régime au libéralisme. En 1989 les entre les Intellectuels et le gouverne- que les dépenses de l'Etat s'élèvent à A cette date, l'alignement sur le cours
accords sont signés avec le FMI et la ment, qui permettrait la fin de la grève 130 milliards de F CFA (dépenses de mondial, des prix des matières premiè-
BIRD, entraînant la contribution des des fonctionnaires et aiderait au réta- fonctionnement, dette extérieure, apu- res payées par la France, aurait dû
autres bailleurs de fonds (Allemagne, blissement d'un niveau satisfaisant de rement du secteur bancaire, investisse- entraîner la crise. Mais, grâce à un
Suisse, CEE, ~apon et France). Mais il recettes publiques. ments). Le Bénin aura, pour long- cours soutenu des prix des matières pre-
est trop tard, ce que Kerekou a gagné temps encore, besoin de l'aide exté- mières sur le marché mondial, pendant
à l'extérieur n'arrive pas à compenser Le scénario suivant est mis au point : rieure. la décennie 1970, et aux retombées de
ce qu'il est en train de perdre à l'inté- réunion d'une conférence nationale, où Ce n'est pas tant la forme de l'Etat la croissance économique dû Nigéria,
rieur. La reconnaissance internationale seraient représentées toutes les tendan- qui doit être remise en cause, car les la croissance s'est poursuivie. Il a fallu
s'accompagne d'une perte de crédibi- ces' politiques du pays et qui désigne- nations voisines à visage libéral con- attendre les années 80 pour que les illu-
lité à l'intérieur, les fonds accordés par rait un gouvernement de techniciens, le naissent la même crise sociale et écono- sions se dissipent.
l'aide étrangère compensent tout juste président régnant mais ne gouvernant mique, que le type de développement
la baisse de recettes fiscales, qui tom- Etant donné les faibles capacités de
plus. On en profiterait pour annoncer qui a été choisi au moment des indépen- croissance du secteur agricole,l'inexis-
bent de 45 milliards de F CFA en 1988 la fin du régime marxiste-léniniste et dances - développement basé sur la
à 21 milliards de F CFA en 1989. La tence de ressources naturelles, l'état de
l'abandon du parti unique. consommation et non sur l'accumula- dégradation du secteur industriel et le
contrainte n'est pas desserrée. Le pro- tion.
gramme d'ajustement est un échec, fait que les salaires au Bénin sont plus
l'Etat se dissout, les fonctionnaires ne Le scénario réussit à merveille, la Ce modèle hérité de la colonisation élevés qu'en Asie du Sud-Est à produc-
travaillent plus. Le régime est con- confiance revient, les fonctionnaires partait du principe que l'incitation à la tivité égale, l'avenir du Bénin doit être
damné. Il sera sauvé par les bailleurs sont maintenant payés et se sont remis production ne pouvait provenir que plutôt recherché dans le développement
de fonds étrangers. Ayant peur de l'in- au travail, les recettes fiscales passent d'une incitation à la consommation. Ce du secteur tertiaire. Mais celui-ci n'a de
connu, ils jouent Kerekou, d'autant d'une. moyenne de 1,8 milliards de F système mis en place par la France dans sens que tourné vers son puissant voi-
qu'il peut servir de faire-valoir pour les CFA par mois à 3,3 milliards en mai ses colonies, dans les années 30, a per- sin le Nigéria. Le Nigéria le veut-il ?
thèses libérales : un régime marxiste- 1990. Ce processus de démocratisation mis de développer le pouvoir d'achat telle est la question. Des petits pays sans
léniniste qui ne trouve son salut qu'en était nécessaire, car il était la condition des populations, en surpayant les ressources, comme le Bénin, n'ont
faisant appel aux recettes libérales ! d'une réconciliation entre le Gouverne- matières premières d'environ 40 % plus aucune chance de développement endo-
ment et ses administrés. Mais ce n'est cher que les prix mondiaux. Le modèle gène, il leur est nécessaire de participer
Toutefois, lassée de payer la solde pas une condition suffisante pour faire de société proposé était celui de la à des regroupements régionaux et d'en
des fonctionnaires chaque fin de mois, redémarrer l'économie. France, avec l'éducation et la santé gra- arriver à une fédération politique. •

Entretien avec Georges Balandier

Une anthropologie
de bonne volonté
André-Marcel d'Ans. - Vous port des sciences sociales aux pouvoirs à des témoignages très légers pour don- veut que l'Afrique reste partenaire des
n'avez jamais cherché à dissimuler est toujours un rapport d'ambiguïté et ner corps à des théorisations histori- autres continents, il faut que l'Afrique
l'inconfort que, dès que vous avez d'inconfort. ciennes aventureuses. retrouve une image - permettez-moi
commencé à travailler en Afrique Pour répondre à votre question con- Bref, il y a là une science sociale afri- la trivialité - présentable. Or, ce n'est
(c'était à Dakar, à l'été 1946), vous cernant l'anthropologie africaniste caine qui n'a .pas encore trouvé son pas le cas maintenant. Une fois de plus,
n'avez cessé d'éprouver à l'idée de actuelle, je dois convenir qu'il y a deux assise propre : ou elle est en imitation c'est un peu comme si le reste de l'hu-
contribuer à donner, par votre acti- choses qui me gênent. D'abord l'incer- ou, pour ne pas être en imitation, elle manité se déchargeait de tous ses far-
vité, force et crédit à une discipline, titude des anthr<;>pologues de formation est en revendication et en apologétique de.aux en désignant le continent mau-
l'anthropologie, dont l'origine vous nouvelle quant à la nature de leur tâche. perpétuelles. Certes, je n'ai rien contre dit, le continent de Cham, le continent
paraissait impure, et qui vous sem- Il faut rappeler qu'une partie de l'an- le militantisme: les intellectuels afri- de la malédiction qui reviendrait une
blait fondamentalement compro- thropologie africaniste s'est rapatriée. cains ont à combattre - c'est même fois de plus, comme une grande récur-
mise avec l'entreprise coloniale; Entendez par là qu'eUe a souscrit à cette leur premier devoir: c'est à eux et non rence mythique.
même si, à l'évidence, c'est de l'in- idée que d'ailleurs j'avais moi-même pas à nous, anthropologues extérieurs', Je reste persuadé que l'anthropolo-
térieur de l'anthropologie aussi contribué naguère à lancer comme une de faire cela -, mais le fait est que pour gie africaniste peut, avec beaucoup de
qu'ont pris naissance les notions de possibilité, celle du double terrain: tra- l'heure cela n'a pas facilité la constitu- profit et malgré les difficultés rencon-
décolonisation, d'indépendance et vaillons en Afrique (c'est là que nous tion d'une anthropologie adaptée aux trées (qui tiennent aux pouvoirs natio-
de répudiation de tout impérialisme. avons acquis notre expérience; c'est là circonstances. naux, aux circonstances, aux événe-
"
Aujourd'hui, trente ans plus tard, qu'une certaine anthropologie s'est for- ments), insister sur ce qu'est
les décolonisations étant censées mée), et utilisons notre compétence ail- A.-M. d'A. - Comment devraient aujourd'hui la créativité africaine. Je
avoir atteint l'âge mûr, devant leurs, dans notre propre univers, à lire s'orienter les sciences sociales afri- pense qu'il s'agit moins dorénavant de.
la situation que connaît présente- d'autres choses. Ce qui est une façon canistes pour trouver, comme vous produire des témoignages du passé. Il
ment l'Afrique, quelles vous parais- d'avoir les deux pieds qui ne sont pas dites, leur assise'propre et s'adap- est vrai que, ni plus ni moins que les
sent être les possibilités qui s'y dans le même endroit, et peut-être de ter aux circonstances ? autres continents, l'Afrique est -
ouvrent encore à l'anthropologie? pouvoir rapatrier le second pied si les depuis toujours - une terre de civili-
J'imagine que vous ne devez pas choses tournent trop mal... G.B. - Si l'on veut aujourd'hui trou- sations : je crois que c'est acquis, cela.
vous sentir entièrement délivré Autre facteur de gêne: celle qui ver des raisons d'être à l'anthropolo- Il s'agit davantage, étant donné les cir-
des« inconforts» que vous éprou- résulte de ma relation à ceux qui ont pu gie africaniste, il faut selon moi les constances et les dangers qui menacent
viez dans l'Afrique coloniale, par être mes étudiants, mes chercheurs, mes rechercher dans la nécessité de donner l'Afrique, de corriger l'image que le
exemple au spectacle de cette sorte camarades, mes amis, et qui sont Afri- de l'Afrique des impressions un peu monde extérieur a pris d'elle. C'e.st
d'intégrisme de l'authenticité dont cains, confrontés à la tâche d'établir plus positives. En effet, les opinions pourquoi je crois qu'il y a intérêt à
font montre tant de dirigeants et une science sociale africaine. Là, à vrai extérieures sont dures, ces années-ci, insister sur les créativités africaines.
d'intellectuels africains, dont' la dire, je ne suis pas non plus entièrement lorsqu'il s'agit de l'Afrique. Le senti- De la paysannerie, par exemple, il faut
démagogie se nourrit des retombées à l'aise. Car ou bien c'est l'admission ment est au pessimisme généralisé : dire qu'il n'est pas vrai que toutes les
de l'ethnologie culturaliste... complète de notre exercice disciplinaire l'Afrique cumule les catastrophes, paysanneries africaines seraient soumi-
(et alors on peut se poser une question : l'Afrique décline, l'Afrique ne peut pas ses à une sorte de fatalité à la fois natu-
Georges Balandier. - Oui, il faut est-ce que le fait d'être africain ne mar- s'en sortir, dit-on. Il y a une espèce relle, technologique, économique et
avouer l'inconfort. .. Mais je pense que que aucune différence? est-ce que d'accentuation pessimiste qu'on trouve politique. Non: il y a des endroits où
l'inconfort imprègne inévitablement les notre discipine est si universelle déjà dans toute la presse, même sérieuse, les paysanneries sont inventives : au
rapports que les gens des sciences socia- que l'appartenance à un autre univers extérieure à l'Afrique. Au point qu'on . Sénégal par exemple, au Burkina
les entretiennent avec les pouvoirs, les de civilisation, le face-à-face avèc vient de voir le ministre français de la Faso... .
circonstances, les événements... Si nous d'autres problèmes, n'ont pas d'inci- coopération se faire le défenseur de Même si cela suppose un certain
étions à l'aise nous serions inutiles. Car dence profonde ?) ; ou bien alors c'est l'Afrique en disant: « Mais non, les dépaysement pour l'anthropologie, une
cela signifierait que les sociétés seraient un africanisme du dedans qui se cons- choses ne sont pas tout à fait aussi rupture avec sa vieille tradition, cette
devenues si claires à elles-mêmes, que titue, essentiellement comme un africa- désespérées qu'on le dit»!. .. créativité moderne, il faudra également
l'histoire serait devenue si positive que nisme apologétique et militant qui, Il y a là une image à corriger. En réussir à montrer ce qu'elle est dans les
notre intervention, au fond, n'aurait pour exalter la personnalité des identi- mettant en valeur ce qui est activité villes. En effet, quoiqu'avec un certain
plus de raison d'être: notre confort se tés culturelles, va consentir à positive et non pas tragédie ... Cette décalage vis-à-vis de ce qui s'est produit
gagnerait à ce prix. Je crois que le rap- bricoler les sources, ou à donner force tâche-là n'est pas négligeable: si l'on sur les autres continents, l'Afrique de
L'AFRIQUE NOIRE 11
nos jours devient elle aussi un continent G.B. - Oui. Je dis « ravivées », car à un passé refaçonné par l'usage qu'on tains intellectuels qui prennent mainte-
de villes. Ce qui me semble important, pour moi elles n'ont jamais été complè- veut en faire ... Il Y a un peu de cela. nant la liberté d'être à la fois entière-
c'est de montrer comment ces villes tement mortes. Elles ont toujours vécu. Mais il y a aussi des initiatives totale- ment créateurs et entièrement africains,
sont des laboratoires de sociabilités Il se trouve que le colonialisme ne leur ment originales dont il faut parler : ce c'est-à-dire africains sans les tricheries
nouvelles. Il ne faut pas seulement y donnait pas toutes leurs chances, que sont des sujets anthropologiques à part de la nostalgie, et sans les commodités
voir l'insécurité, la corruption, la l'Indépendance aurait pu leur en don- entière. Ainsi, l'Afrique est un conti- de l'imitation de la modernité.
« dégradation des mœurs» comme ner davantage, et que cela n'a pas été nent de production littéraire ; elle a un
l'ont dit d'une façon un peu pudibonde entièrement le cas. Mais elles ne sont Prix Nobel. L'Afrique est un continC(nt
pas mortes pour autant de ces divers de production artistique, et pas simple- A.-M. d'A. - Somme toute, vous
et agaçante. Il vaut mieux observer ce
qui s'improvise là : car les villes sont assauts. Aujourd'hui, ce sont donc des ment sous la forme des « arts nègres» invitez l'anthropologie à être géné-
capables d'inventer de nouveaux modes cultures ravivées, et pas seulement des qui inspirèrent les artistes européens reuse, à ne pas céder à ce catastro-
de relations sociales, sont capables d'in- cultures imitatrices. C'est cela qu'il faut autour des années 20. Elle a une musi- phisme ambiant qui consiste à dire
vent,er de nouvelles façons de croire. Et faire savoir: l'Afrique n'est pas le pays que qui est en train de s'universaliser... aujourd'hui qu'après être mal par-
où la modernité se fait en noir ou en Elle présente des formes nouvelles de tie, l'Afrique ne serait arrivée nulle
puis surtout elles sont capables de con-
pauvre alors qu'elle est en blanc et en spiritualité... Donc, d'une certaine part. .. Contre cela, vous proposez
tribuer à un renouveau culturel dont les
prémisses déjà sont incontestables. riche chez nous ... façon, quels que soient les rudes pro- une anthropologie de bonne
blèmes que les peuples d'Afrique volonté, que vous exhortez â deve-
Le troisième domaine que j'évoque- A.-M. d'A. - Ne vous sembie-t-il nir un peu comme le crocheteur bor-
affrontent, il n'yen a pas moins cette
rai - et là encore ce n'est pas un terri- pas qu'il existe deux formes symé- gne de Voltaire, lequel n'avait qu'un
capacité créatrice qui est maintenue.
toire que l'anthropologie de tradition triques de sujétion culturelle: d'une œil, celui qui voit le bon côté des
considérait -, c'est celui que j'appel- part la pure singerie vis-à-vis d'une Et puis enfin, sur le terrain sociolo- choses...
lerai le domaine des cultures ravivées. modemité extérieure, et d'autre part gique, soyons attentifs à l'émergence
Les cultures africaines ne sont pas uni- une sorte d'auto-imitation, faite de des mouvements sociaux, dont seule G.B. - Sinon à ne voir que le bon côté
quement, comme on l'a trop laissé la mise en pratique d'une image pas- une étude attentive permettrait de com- des choses, du moins à insister sur celui-
entendre, des cultures du délabrement, séiste et mythique de soi ? prendre qui « fait» l'Afrique, qui sont là. Car les mauvais côtés sont suffisam-
de la tragédie ... les acteurs peut-être réels de l'Afrique ment connus, et suffisamment rendus
G.B. - Ce sont les risques que j'évo- d'aujourd'hui, sans pour autant qu'ils publics à l'échelle internationale, pour
A.-M. d'A. - Vous dites bien : des quais tout à l'heure à propos des intel- soient déjà immédiatement apparents qu'il n'y ait pas lieu d'encore insister
cultures ravivées ; et non « ressus- lectuels africains : l'imitation sans trop sur l'avant-scène... Pour moi ces sur ces aspects-là.
citées », comme le voudrait un cul- de distance critique, ou à l'inverse acteurs, ce sont les jeunes, ce sont les Propos recueillis
turalisme banal... l'adhésion militante et dévote, bigote, femmes. Pour moi, ce sont aussi cer- par André-Marcel d'Ans

Jean-Pierre Dozon

W. W'. Harris

le prophète d'avant la crise
Au début du siècle, tandis que la France conquérante ditionnels. Certains de ces nouveaux effet d'emprunts plus ou moins mar-
prophètes rejoignirent les rangs du har- qués au christianisme (le prophète étant
s'échinait encore, après deux décennies de reconnaissance et risme favorisant ainsi sa diffusion et lui-même au principe de ces emprunts
de « pacification» (la colonie ivoirienne fut fondée en 1893), perpétuant sa veine militante à lutter puisqu'il se déclare investi d'une mis-
à briser ici et là résistances et rébellions, le littoral ivoirien contre le paganisme, tandis que d'au- sion divine), ils entendent certes lutter
tres tentaient de créer leur propre reli- contre le paganisme, mais moins pour
s'anima d'une bien étrange façon. Un singulier personnage gion, à l'instar de Marie Lalou fonda- l'abolir que pour prêndre sa place et
nommé W.W. Harris, originaire du Libéria voisin et se décla- trice dans les années 30 d'un mouve- remplir nombre de ses fonctions. C'est
rant « prophète des temps modernes », prêcha pendant plus ment appelé « Deima '» qui s'institu- ainsi qu'à l'image des guérisseurs païens
tionnalisa à son tour en Eglise. (investis généralement par des puissan-
d'un an la foi en Dieu et en Jésus-Christ, enjoignant ses ces extra-humaines du type « ancêtre »,
« frères africains» d'abandonner leurs pratiques et leurs cultes Tous ces prophètes et prophétismes, « génie », etc.), ils s'occupent de thé-
religieux traditionnels qu'il stigmatisait sans détour sous le qui animèrent sans discontinuer l'his- rapeutique, qu'à celle des cultes de
toire de la Côte d'Ivoire (l'Indépen- fécondité, ils prennent en charge la sté-
label de « fétichisme et sorcellerie ». dance ne modifiant rien à leur présence rilité des femmes, et qu'à l'instar des
et à leur multiplication), fonctionnent cultes anti-sorciers et des ordalies ils
sur une double appropriation. Forts en s'attaquent aux actions malfaisantes.
Divine surprise des mIssIonnaires ment valorisée, mais semblait de fait ne
français qui virent un Africain dénon- plus leur appartenir, devenant la com-
cer et combattre ce qu'eux-mêmes con- posante et l'enjeu d'affaires africaines
sidéraient être l'obstacle majeur au pro- (ivoiriennes) qu'elles ne contrôlaient
jet colonial de civiliser des peuples pas.
Omdurman. Pendant la transe des derviches
« arriérés» et « sauvages », et obtenir
un succès - plus de cent mille conver- Les autorités coloniales n'eurent pas,
tis dit-on, des masses de fétiches détruits si j'ose dire, tout à fait tort d'envisa-
ou brûlés - qu'aucun d'eux n'auraient ger les choses ainsi, car bien qu'elles
osé espérer. Le « miracle ivoirien » se décidèrent d'expulser Harris (1915),
produisit donc bien avant que la presse des adeptes ivoiriens du prophète, quel-
n'en fasse la métaphore courante d'un ques années plus tard, fondèrent
pays qui, devenu indépendant, fit, l'Eglise harriste qui ne sera officielle-
durant vingt ans, exception sur le con- ment reconnue qu'à la fin de la seconde
tinent africain (croissance économique, guerre mondiale. Elles eurent d'autant
stabilité politique), et dont elle use moins tort qu'à leur insu cet espace
aujourd'huî encore, mais sous une d'expression prophétique, parallèle-
«(
forme négative la fin du miracle ivoi- ment au développement de la religion
rien »), comme pour en signifier harriste, prit de plus en plus d'ampleur.
rétroactivement le caractère foncière- Le « Libérien» fit, en effet, de nom-
ment illusoire. breux émules dans la partie méridionale
La geste d'Harris tint, en effet, très du pays, là où précisément les transfor-
précisément du miracle, puisqu'elle mations socio-économiques, grâce à
outrepassa toutes les soumissions et col- l'expansion rapide de la culture du café
laborations que les autorités coloniales et du cacao (qui fit de la colonie ivoi-
cherchaient à obtenir, faisant de l'Au- rienne le « fleuron »de l'Afrique Occi-
tre (le dieu et la puissance des dentale Française, et put faire croire,
« Blancs ») le modèle auquel les après son indépendance à un « mira-
« Noirs» devaient désormais se réfé- cle » national), allaient bon train, ins-
rer ; mais elle les outrepassa si bien que tallant des fragments de modernité au
les autorités y virent bientôt une travers de l'école, de l'urbanisation, de
menace; comme l'ouverture d'un différenciations sociales inédites qui
espace public où la puissance qu'elles émergeaient, non sans conflits, des hié-
représentaient était certes symbolique- rarchies et des systèmes familiaux tra-
12 L'AFRIQUE NOIRE
Les prophètes ivoiriens sont donc se satisfaisaient bien souvent d'une le passage obligé où non seulement les travers d'associations d'originaires) de
davantage en continuité qu'en rupture audience locale ou régionale. Avec le malades doivent régulièrement se ren- leur village natal, et escomptaient,
avec les visions du monde et les systè- phénomène « Gbahié », tout se passa dre (tout en étant par ailleurs soignés grâce à Koudou Jeannot, résoudre ses
mes cultuels traditionnels. Cependant, donc comme si ce milieu n'était plus aux plantes médicinales), mais tous . multiples difficultés en même temps
en cumulant les emprunts au christia- approprié au contexte des années 80 : ceux (souvent des citadins) qui viennent que les leurs. Ces difficultés concer-
nisme et les pouvoirs païens réputés comme si trop installé dans la routine consulter le prophète pour régler leurs naiënt donc aussi bien le monde rural
bénéfiques (opération appelée généra- et les intrigues d'appareil (celles des multiples problèmes (emploi, échecs que l'univers urbain, et tout en présen-
lement «syncrétisme»), ils placent églises, prophétiques, mais aussi catho- scolaires, conjugaux, etc.), et pour se tant à chaque fois des teneurs particu-
leurs constructions religieuses à la hau- liques et protestantes qui sont par ail- protéger contre l'adversité (malades et lières, elles reflétaient globalement la
teur des problèmes de la société ivoi- leurs solidement implantées dans le sud consultants y reçoivent un "médica- « conjoncture » qui avait mis un frein
rienne ; et tout en se déclarant partisans du pays), ou trop satisfait de ses clien- ment" composé, notamment, de la brutal à l'expansion moderniste du sud
et artisans de sa modernité (de son tèles locales, il lui fallait se ressaisir et terre du tombeau et d'eau bénite qu'ils ivoirien et multipliait les tensions au
développement), ils ne cessent de la recommencer la geste militante, à l'imi- utilisent ensuite en prévention ou en sein des familles, des communautés,
mettre au futur car le présent témoigne tation d'Harris au début du siècle. traitement). Koudou Jeannot, par ail- entre gens des villes et gens des campa-
continûment d'un excès de malheurs leurs, entreprit de combattre effective- gnes. A cet égard, le problème princi-
(les maladies bien sûr, mais aussi le chô- ment le fétichisme et la sorcellerie; pal que le prophète semblait partout
mage, les échecs scolaires, etc.), et par longtemps cantonnée à sa région d'ori- pouvoir résoudre (et qui fit par là même
conséquent, selon eux, d'un monde Au départ gine, mais s'élargissant depuis plusieurs son immense popularité) concernait une
toujours gouverné par le « fétichisme une figure locale années à d'autres régions, son action jeunesse qui fréquentait "normale-
et la sorcellerie ». prit en 1985 une dimension véritable- ment" l'école, mais allait souvent
La crise tout à la fois économique et Au départ, Koudou Jeannot n'est ment nationale (la presse ivoirienne s'en d'échecs en échecs et trouvait de plus
politique que traverse aujourd'hui la précisément qu'une figure locale, indé- fit l'écho, contribuant largement à sa en plus rarement des débouchés. Vivant
Côte d'Ivoire, et qui amène les com- pendante des grands courants prophé- publicité). A Bonoua, ville située généralement en ville auprès de parents
mentateurs à parler de la « fin du mira- tiques ivoiriens ; il se distingue du reste non loin d'Abidjan, et qui semblait salariés qui pouvaient de moins en
cle », donne une certaine acuité aux d'un personnage comme Harris (fin être l'une des plus christianisées du moins les soutenir, elle ne parvenait
sommations prophétiques. Constam- connaisseur de la Bible, dit-on) en ce pays (églises catholiques, protestantes, pas, malgré l'invitation pressante de
ment à l'ouvrage depuis près' d'un siè- que ses emprunts au christianisme sont harristes, etc. s'y côtoient), Koudou . leurs hôtes, à reprendre le chemin du'
cle, elles font entendre, à leur manière, Jeannot se livra à une sorte de village ; car les jeunes déclaraient y
très limités (il fait référence à Dieu et
que malgré les transformations rapides arbore parfois une soutane et un cru- prophylaxie de masse, obligeant ses craindre les «vieux» auxquels ils
du pays, rien n'y est fondamentalement cifix), et que l'essentiel de son entre- habitants à déposer tous leurs "féti- imputaient, par leurs manigances sor-
réglé, que l'histoire, au contraire, pié- ches", et rendant, dit-on, "impuis- cières, leurs échecs et leurs malheurs.
prise religiel:'se repose sur le culte de son
tine, n'approchant au plus près la frère aîné, Gbahié, réputé mort d'atta- sants" tous ceux qui avaient quelques Le succès de Koudou tint largement à
modernité que pour mieux la voir ques maléfiques en sorcellerie. Possédé rapports avec ces objets (chefs de cuI- cette capacité d'avoir fourni la
s'échapper. Elles le firent tout particu- tes, devins, etc.). Un peu plus tard, les « preuve» que le fétichisme et la sor-
par ce frère, Koudou affrrme avoir reçu
lièrement entendre au début des années notables et les cadres de Bonoua qui cellerie étaient toujours de rigueur et,
de lui la mission de cesser ses activités
80, alors que le peuple ivoirien, repre- de guérisseur traditionnel (qui pour être l'avaient sollicité, se déclarèrent entiè- en y annihilant, disait-il, l'action,
nant avec ironie un mot diffusé par la apparemment bénéfiques n'en sont pas rement satisfaits de sa prestation, esti- d'avoir permis, soutenu par les citadins,
puissance publique (la "conjoncture") mant qu'après son passage bien des à des jeunes de retourner, au moins
moins liées à des pouvoirs païens ambi-
se déclarait "conjoncturé" (stagnation problèmes locaux avaient disparu. Dès momentanément, dans leur commu-
valents, susceptibles d'agir dans un sens
ou baisse des salaires, blocage des lors la geste du prophète connut une nauté d'origine.
contraire), ou plutôt de les mettre au
débouchés scolaires, etc.), mais espérait ascension fulgurante. L'activisme fut Soudain fin 86, alors que la liste des
service du bien commun, et tout parti-
encore retrouver le chemin des deux de rigueur : moitié pour se consacrer à localités qui le réclamaient ne cessaient
culièrement de la lutte contre le féti-
décennies précédentes (celles du "mira- chisme et la sorcellerie. Davantage que l'accueil d'une foule de plus en plus de s'allonger, et que l'espérance qu'il
cle"), sans contester outre mesure le d'autres sans doute, l'entreprise de nombreuse de pèlerins, moitié pour sil- pouvait résoudre les problèmes cru-
régime d'Houphouët-Boigny. lonner les routes et accomplir ses ciaux de la société ivoirienne s'affirmait
Koudou est en parfaite continuité avec
œuvres de "salubrité publique". Voya- toujours davantage, Koudou Jeannot
les visions du monde et les cultes tradi-
tionnels (Gbahié occupe ici la position geant en car, accompagné d'une qua- est arrêté. On ne le mit pas en prison
Gbahié Koudou Jeannot, prophète
rantaine d'aides en tout genre et de et nulle inculpation légale ne lui fut
de son état (le mot étant devenu d'usage d'un génie qui possède Koudou et
musiciens ("Gbahié" fut ainsi exporté adressée. Il fut simplement placé (en
courant dans la langue franco- devient l'emblème d'un culte anti-
sorcellerie) ; cependant, il sut l'assor- par des chants et des rythmes soutenus), compagnie de l'une de ses épouses) en
ivoirienne) et installé dans un modeste
tir d'ingrédients et de tâches militantes il ne cessa d'accroître son audience par résidence surveillée pendant plus d'un
village du centre-ouest ivoirien, acquit
qui la fit devenir, dans un contexte ivoi- des prestations qui semblaient combler an ; après quoi on le libéra, mais sous
très rapidement une immense popula-
tous ceux qui l'avaient pressé de venir l'expresse condition qu'il se contente,
rité. Le milieu prophétique était pour- rien particulièrement favorable, un
dans leur localité pour la guérir de ses comme tous ses autres confrères, de
tant particulièrement dense, composé mouvement prophétique de grande
multiples maux. Partout où il passait mener ses activités au village. Ainsi, la
tout à la fois des mouvements religieux envergure. Tout en ne se départant pas
ce n'était qu'amas imposants de féti- geste de Gbahié Koudou Jeannot répéta
ivoiriens issus des premiers prophètes de ses activités de guérisseur, Gbahié
ches et d'objets de culte divers et cons- doublement l'histoire ivoirienne;
(Harrisme, Deima), ou de mouvements Koudou Jeannot (il est devenu l'incar-
tat que, malgré la présence des confes- comme celle d 'Harris elle prit la forme
similaires d'origine étrangère (comme nation vivante de son frère), fit de son
sions chrétiennes et des prophétismes d'une lutte contre un fléau nommé
le « Christianisme céleste » originaire village un lieu de pèlerinage; à la
institués, toujours plus de « sorcelle- « fétichisme et sorcellerie» (manière de
du Nigeria), et de nombreuses indivi- manière des cultes de saints qui façon-
rie » tourmentait la vie des gens et des désigner les contradictions et les mal-
dualités (indépendantes ou liées à ces nèrent en Europe les débuts du chris-
collectivités. heurs du temps présent) et fut, pour
mouvements) qui tout en s'efforçant tianisme, "Gbahié" devint tout à la fois
d'élargir leur influence et leur clientèle, martyr (de la sorcellerie) et tombeau; L'intéressant dans toute cette affaire, finir, réprimée par les autorités. Mais,
c'est que l'action de Koudou concerna cette fois-ci, ce furent les autorités ivoi-
essentiellement le sud ivoirien, à savoir riennes qui arrêtèrent Koudou, et des
la zone du pays qui fit longtemps sa autorités qui, au travers du personnage
Danse rituelle au Burkina Faso richesse (par l'exploitation du café et d 'Houphouët-Boigny, eurent toujours
du cacao) et connut le plus large déve- des connivences avec les prophétismes
loppement qu'illustrent notamment et les prophètes du pays (ceux-ci faisant
l'urbanisation, la scolarisation et la for- régulièrement l'éloge d'un Président
mation de classes moyennes; c'est aussi qu'ils considèrent volontiers comme
que le prophète fut souvent sollicité par l'un des leurs, et dont « l'œuvre pro-
ceux qui, installés en ville (principale- phétique » leur paraît s'illustrer par les
ment à Abidjan comme salariés et spectaculaires métamorphoses de son
cadres), se déclaraient en charge (au village natal, Yamoussoukro). Malgré
ces liens, le Pouvoir ne put non seule-
ment accepter la popularité croissante
du prophète (par des tracts de soutien
distribués au moment de son arresta-
tion, il apparaissait comme le plus
« patriote» des Ivoiriens), mais surtout
que celui-ci prétende implicitement le
défier en voulant à sa place régler les
problèmes de la société ivoirienne :
comme si la réalité saturée de « sorcel-
lerie » n'était plus à sa mesure, ou en
était la grimaçante expression. Manière
de dire finalement qu'un tel défi pro-
phétique annonçait une crise, celle qui
trois années plus tard, c'est-à-dire
aujourd'hui, affecte en profondeur la
légitimité du Pouvoir ivoirien. •

Jean-Pierre Dozon est maître de confé-


rences à l'EHESS.
L'AFRIQUE NOIRE 13

Elikia M'Bokolo

Un panafricanisme
pourquoi pas?
Mort, le panafricanisme? Comment ne pas se poser la une renaissance prochaine. Les points à l'agression de l'Italie fasciste. Ce n'est
question devant le silence persistant et les échecs répétés de cardinaux en étaient l'Egypte, Haïti. Le pas par hasard que l'OUA a vu le jour
Libéria et I·Ethiopie. Les idéologues du et a élu domicile à Addis Abeba.
l'OUA (Organisation de l'Unité Africaine) face aux défis brû- panafricanisme étaient quelque peu
Tous ces éléments objectifs et subjec-
lants de l'Afrique d'aujourd'hui? Comment ne pas être tenté embarrassés par Haïti, première répu-
tifs, qui ont fait la force du panafrica-
de le croire devant le déferlement, en Afrique même, de la blique noire émancipée de l'esclavage nisme militant. lui manquent dans la
et de la colonisation. mais où le rêve
xénophobie meurtrière entre les hommes et les femmes d'un fou de la fraternité entre gens de cou-
conjoncture nouvelle créée par les indé-
pendances.
continent par ailleurs tellement meurtri? leur et de la grandeur s'était brisé con-
tre les structures d 'une économie Il y a eu d·abord. à la fin des années
demeurée coloniale et contre l'égoïsme 50 et au début des années 60, à un
de classe des métis. L'Egypte. celle des moment exceptionnellement favorable,
Au temps de sa splendeur. qui a duré l'Europe - une Europe où la solida- une sorte d'incapacité de passer à l'acte.
pharaons proclamés noirs puisqu'issus
un bon siècle (des premiers pamphlets rité avec les peuples d'outre-mer avait
de la haute vallée du Nil, n'a pas cessé . Les initiatives concrètes pour réaliser
d'Edward Wilmot Blyden aux indépen- un sens et engageait à l'action - abrita
de stimuler leur ardeur. depuis les' ou, au moins, amorcer l'unité africaine
dances), le panafricanisme fut une idéo- toutes les conférences panafricaines et .n·ont pas manqué alors: activisme
pamphlets d'Aptheler et de Frederic
logie, voire une mystique, qui trouva la plupart des débats sur l'unité afri- intellectuel et politique de Kwame
Douglas au début du XIX- siècle
en tout et partout de quoi alimenter sa caine. Si d'Angleterre. le centre du Nkrumah. multipliant les arguments
jusqu'au retentissant Nations nègres et
ferveur. Il ne lui suffisait pas de pro- panafricanisme passa en Afrique de pour convaincre (L'Afrique doit s'unir,
culture de Cheikh Anta Diop (1955).
clamer la nécessité et l'urgence de l'Ouest. ce ne fut pas par hasard; le 1963) et réunissant chez lui, à cet effet.
dont on ne compte plus la postérité.
l'unité africaine; il lui fallait aussi iden- Ghana. chef de file de la lutte pour l'in- les chefs d'Etat et de gouvernements et
Que le Libéria. ravi à ses habitants par
tifier et désigner l'ennemi à combattre, dépendance, se fit aussi le champion du les leaders de partis. attitude construc-
panafricanisme : « l'indépendance du des Noirs américains. ne fat. à tout
dont les entreprises et les visées rui- tive de plusieurs Etats - Tanganyika.
prendre. qu'une colonie parmi les
naient précisément les chances de Ghana. disait Nkrumah, n'aurait pas Ct:ntrafrique, Guinée. Ghana - prêts
autres ne les gênait pas. dès lors qu'il
l'unité. L'ennemi, ce fut le Blanc. Car de sens si elle n'était pas liée à la liberté à renoncer à leur souveraineté pour
prouvait la capacité des Africains de
avant d'être (et même après être totale et à l'unité du continent. » intégrer des ensembles territoriaux à
s'administrer eux-mêmes. Une place
devenu) un programme d'action ten- Enfin, la force du panafricanisme fut vocation panafricaine; mobilisation
privilégiée revenait à l'Ethiopie à cause
dant à unifier un continent peuplé de de se constituer très tôt et durablement sans précédent des élites intellectuel-
à la fois de son antiquité. des mythes
Noirs. mais aussi d'Arabes, de Berbè- une géographie de la mémoire. dans les... C'était sans compter avec
entourant l'origine des négus, de sa vic-
res, de Khoisan. de Pygmées.... le laquelle s'enracinaient et les revendica- l'égoïsme de certains Etats. réputés
toire sur les armées coloniales italien-
panafricanisme fut essentiellement un tions du moment et les croyances en . nes (1896) et de sa résistance farouche . « riches » et qui répugnaient. à l'ins-
« pan négrisme »opposé à l'albinocra- tar du Kenya. du Gabon et de la Côte
tie triomphante de' l'Europe colonia- d·Ivoire. à servir de « vache à lait»
liste. de l'Amérique WASP et ségréga- dans une dynamique unitaire.
tionniste et des planteurs créoles des Femme issa
Caraibes et de l'Amérique latine. A examiner l'échec de la Fédération
du Mali, (Sénégal et Mali). il est clair
Il y eut aussi, pour çoncevoir l'idée aussi que les ambitions politiciennes ont
et en soutenir les multiples déploie- ruiné partout les chances d 'unification :
ments.l·engagement, d'une continuité chacun rêvait d'être premier chez soi,
exceptionnelle, d'intellectuels de belle avoir son drapeau et son hymne natio-
facture. Parmi les valeurs les plus sares. nal. bénéficier d'un siège à l'ONU,
cinq noms au moins émergent : Blyden admirer - pourquoi pas ? - sa pro-
(1832-1912). Casely Hayford pre effigie sur les billets de banque...
(1866-1930). Du Bois (1868-1963), Pad-
Il ne faut pas. bien sûr, écarter les
more (1902-1959) et Nkrumah
manœuvres insidieuses des puissances
(1909-1972). Quatre générations ; mais
coloniales acculées à la défensive. La
une chose fondamentale en commun
loi-cadre Defferre (1956) par exemple.
entre eux : non seulement ils étaient
a définitivement compromis l'avenir de
anglophones, mais ils avaient tous une
l'AOF et de l'AEF. en établissant des
expérience plus ou moins longue des
mini-parlements et des conseils de gou-
Etats-Unis d·Amérique. Ce n'est pas
vernement dans chacun des territoires
que les francophones aient été totale-
dont se composaient ces deux fédéra-
ment absents de la lutte panafricaine.
tions. Il est clair aussi qu'aucune diffi-
Celle-ci dut beaucoup. surtout dans sa
culté - chantage, menaces. sabotages.
dimension culturelle, à des personnali-
meurtre - ne fut épargnée à tous ceux.
tés aussi différentes que le Dahoméen
comme Barthélémy Boganda (Centra-
Tovalou Houénou (1887-1925), les
frique). Patrice Lumumba (Congo).
Sénégalais Alioune Qiop (fondateur en
Sékou Touré. Kwame Nkrùmah, qui
1947 de la revue Présence Africaine),
passaient, à tort ou à raison. comme les
Cheik Anta Diop et Léopold Senghor,
champions du panafricanisme. Recon-
l'Antillais Aimé Césaire. Mais le terri-
naissons enfin que le nécessaire virage
toire du panafricanisme fut une sorte
du pannégrisme originel ou panafrica-
de triangle dont le sommet, en tour-
nisme continental fut aussi mal négo-
nant. passa successivement des Améri-
cié que possible: certains, comme
ques noires à l'Angleterre puis à l'Afri-
Moïse Tshombe. le chef de la sécession
que occidentale.
katangaise, acquirent une popularité
Le Nouveau Monde fournit au pan- facile en proclamant que les Noirs
africanisme de nombreux théoriciens d'Afrique avaient oublié .leur histoire
(Blyden, Du Bois. Padmore) et le thème et perdraient leur âme en s'unissant
récurrent du retour à la « Mère Afri- avec les Arabes qui. pendant de longs
que », que sut si bien exploiter pendant siècles. avaient transformé le bi/ad as-
les années 1920 le Jamaïcain Marcus sudan (le pays des noirs) en gigantes-
Carvey parmi les Noirs de Harlem. que réservoir à esclaves.
Côté africain, le parcours initiatique du On rêvait d'une Afrique grande.
panafricanisme impliquait presque tou- forte. imaginative, solidaire. unie
jours le passage dans l'une des presti- enfin ... On eut l'O.U.A. avec son
gieuses universités noires des Etats- immobilisme territorial (<< Surtout.
Unis. avant une pause plus ou moins décida-t-on à Addis Abeba. ne tou-
longue en Angleterre. Londres, Man- chons pas aux frontières héritées de la
chester et. dans une bien moindre colonisation »). ses calculs frileux. la
mesure, Paris, Bruxelles et Lisbonne: fraternité égoïste de ses chefs d'Etat à
jusqu'à la deuxième guerre mondiale. la légitimité douteuse, son inaction dans
14 L'AFRIQUE NOIRE
l'économie et le social, l'étalage répété nement, longtemps comprimé par les CICIBA (Centre International des Civi- l'Afrique. Un passéisme naïf, habile-
et lassant de ses disputes ... régimes de Parti-Etat et vicié par les lisations Bantu, Libreville) et l'Insti- ment exploité, au même titre que le
Divisée donc, telle apparaît l'Afrique idéologies de recours à 1'« authenti- tut des Peuples Noirs (Ouagadougou) racisme, par les castes dirigeantes dont
d'aujourd'hui. cité », contient un peu de tout: le mei- témoignent d'un souci nouveau d'effi- l'éviction est désormais l'une des con-
leur et le pire. cacité. Et ce ne sont là que quelques ditions de la renaissance du panafrica-
El l'on voit bien que, dans cet état Le meilleur: Kwame Nkrumah, exemples. nisme.
de dispersion, elle se prête facilement
aux manipulations grossières et sour-
Lumumba, Cheikh Anta Diop, pour ne
citer qu'eux, sont ou reviennent à la
Il y a aussi le pire. Un racisme pri-
maire et rampant (contre les Blancs qui

noises des anciens colonisateurs, des mode. A propos de la parenté des lan- nous ont toujours exploités), contre les
grandes puissances et des grands orga- gues africaines et des stratégies concrè- Arabes qui nous ont toujours trompés, Elikia M'Bokolo est directeur d'études
nismes financiers. tes d'unité à construire sur elle, les etc.), entretenu par la crise économique Il l'EHESS. Il est notamment l'auteur de
Alors, les idées du panafricanisme débats, la réflexion et les propositions et par le catastrophisme destructeur des l'AfriqufI au XX· sièclfl, !fi continfllJt con-
recommencent à fleurir. Ce bouillon- sont d'une qualité exceptionnelle. Le discours et des médias occidentaux sur voitfl, IPoints Seuil 19861.

Claude Wauthier
Les écrivains africains

De la négritude
à la contestation du pouvoir
A l'heure où s'effondrent en Afrique des régimes plus place de leurs testicules. Hélas, ils sau- dernier des suites d'une longue déten-
teront tous dans les bras de jeunes étu- tion, Wole Soyinka, Ngugi Wa
ou moins honorables, on invoque le plus souvent pour expli- diantes révolutionnaires qui ont joué les Thiongo, le Congolais Sylvain Bemba,
quer ces brusques remous le yent de la perestroïka et une con- hétaïres pour décimer les rangs de la le Malawite Jack Mapanjé et plusieurs
joncture économique catastrophique. C'est un peu oublier que soldatesque. Et puis Sony LabQJJ Tansi, autres ont connu la prison. Et, bien que
Congolais lui aussi, entre al,itl'es dans la plupart des écrivains contestataires
depuis l'ère des indépendances, les écrivains africains n'ont son roman la Vie et demie, où dans un aient adopté comme règle générale de
cessé de faire le procès des dictatures sanglantes et corrom- pays déchiré par la guerre civile, les situer les dictatures qu'ils vilipendent
pues (d'Amin Dada à Bokassa et quelques autres) qui ont sévi gens de la savane affrontent ceux de la dans des pays imaginaires, ils ont pré-
forêt. Les uns sont pourvus de chars féré pour beaucoup d'entre eux vivre
sur le continent. d'assaut et d'avions de combat grâce à ailleurs que dans leur pays. Exil plus ou
la munificence de l'ex-puissance colo- moins doré dans des organisations
niale, les autres, plus inventifs et plus internationales ou dans des universités
Si le rôle de ces écrivains n'a pas été la répression s'exerce de manière plus proches de la nature, ont produit par étrangères pour les plus connus, moins
aussi déterminant qu'ils l'espéraient feutrée, et son impact se mesure au croisements successifs une race de mou- confortable, voire éprouvant pour les
dans des pays où l'analphabétisme est désarroi des personnages de son roman, ches au venin mortel, dont l'efficacité autres.
encore très important, du moins ont- le Bain des reliques. Dans son dernier va croissant au fur et à mesure des pro- Avant les indépendances, la généra-
ils contribué à jeter le discrédit sur les ouvrage, Ces fruits si doux de l'arbre grès de l'élevage, de trois cents à trois tion de la négritude, qui entendait réha-
systèmes de gouvernement que menace à pain, Tchicaya U Tam'si (Congolais, mille piqûres-minute... Le chef de biliter les valeurs culturelles du monde
. aujourd'hui le mécontentement popu- mort en 1988), raconte les purges impi- l'Etat quant à lui, après un grand cha- noir, s'était élevée avec talent et vigueur
laire. toyables qui ponctuent la vie du parti grin d'amour, se résout à ne répandre contre la férule coloniale, le travail
unique, et dont le héros sera la victime. sa semence qu'une nuit par an, mais forcé, le mépris raciste des «petits
Le plus frappant peut-être a été que Un autre Congolais, Emmanuel Don- avec une fournée de vierges qui lui vau- Blancs». Ainsi les Camerounais
très rares ont été parmi eux les thurifé- gala, a décrit dans Un fusil dans la dront une progéniture si abondante Mongo Béti dans le pàuvre Christ de
raires du pouvoir en place, même si main, un poème dans la poche l'inéluc- qu'il épuisera pour les prénommer tous Bomba et Ferdinand Oyono dans le
quelques-uns ont préféré se réfugier table dérive vers la dictature d'un mili- les saints du calendrier pourtant numé- Vieux Nègre et la Médaille, le Sénéga-
dans le conte folklorique ou le roman tant intègre devenu chef d'Etat. Ce ne rotés suivant l'année. lais Ousmène Sembane dans les Bouts
historique, plutôt que de s'engager dans sont là que quelques exemples de cette de bois de Dieu (avant de faire du
une littérature de combat. Au point que abondante littérature de témoignage et cinéma), le poète malgache Jacques
la dénonciation des régimes policiers et de protestation. Rabemananjara, et même Léopold
de leurs tortionnaires est devenue un des La prison et l'exil Sedar Senghor qui pourtant voulait
thèmes majeurs - presque sempiternels Moins sombres en apparence sont les « pardonner à la France» (dans son
- de la littérature africaine d'au- ouvrages où l'auteur fait dans la satire, Cet humour noir en dit long sur célèbre poème dédié à Georges et
JOUrd'hui. comme le Malien Ahmadou Kourouma l'amertume des écrivains africains Claude Pompidou) et prônait le métis-
avec les Soleils des indépendances, récit devant la faillite de quelques régimes de sage culturel. La contestation du
des mésaventures d'un pauvre hère bal- sinistre mémoire. En marge de cette lit- système colonial n'allait pas sans ris-
Du réalisme à l'humour noir loté de prison en prison, ou comme le térature de protestation, d'autrès ques : accusé à tort d'avoir été un des
Congolais Henri Lopes avec le Pleurer- auteurs ont puisé dans l'histoire, la instigateurs de la révolte de Madagas-
Les romans de ces auteurs contesta- Rire,.hi'stoire d'un dictateur malchan- chronique villageoise, ou le folklore. Le car en 1947, Rabemananjara avait été
taires relèvent le plus. souvent d'un ceux (le clou du roman est la peur passé colonial tient, bien sûr, une place condamné à l'emprisonnement à vie (il
genre - douloureusement - « réa- intense qui saisit son maître d'hôtel importante dans leur répertoire: c'est fut amnistié par la suite). Avec les
liste ». Certains passages sont à la limite quand l'épouse du président l'attire le cas de la Carte d'identité de l'Ivoi- Antillais Aimé Césaire (Discours sur le
du soutenable. Ainsi dans les dans son lit : la liaison dangereuse par rien Jean-Marie Adiaffi, de Monnè, colonialisme) et Frant~ Fanon (les
Crapauds-brousse du Guinéen Tierno- excellence). outrages et défis d'Ahmadou Kou- Damnés de la Terre), ces écrivains
Monenembo, où le chef de la police rouma, et du Chercheur d'Afriques avaient espéré des lendemains qui chan-
politique contraint doucereusement la Si féroces que soient la plupart de ces d'Henri Lopes (les deux derniers ayant tent au sortir de la nuit coloniale. Ils
femme d'un détenu à coucher avec lui, réquisitoires éloignés de tout imagi- paru l'an dernier). Par ailleurs, la avaient eu le ferme soutien de l'intelli-
en lui promettant de sauver son mari naire, la veine réaliste a paru insuffi- dénonciation des dictatures africaines gentsia française: André Gide et Jean-
déjà secrètement exécuté. Ou encore sante à plusieurs écrivains pour e~pri­ n'est pas l'apanage des écrivains d'Afri- Paul Sartre entre autres figuraient
dans le Bal des Caïmans du Camerou- mer leur colère : seule une fantaisie que ex-française: ceux de l'Afrique parmi les parrains de Présence Afri-
nais Yodi Karone, qui dresse un tableau échevelée et ubuesque leur a paru sus- anglophone ne sont pas moins nom- caine, fondée en 1947 par Alioune
atroce de l'univers carcéral. Yambo ceptible de traduire les sinistres bouf- breux à avoir fait la critique du pou- Diop, qui fut à bien des égards la revue
Ouologuem, dans le Devoir de violence fonneries de quelques présidents parmi voir africain, comme les Nigérians de la négritude.
(prix Renaudot 1968) a imaginé une leurs contemporains. D'abord Tchicaya Wole Soyinka et Chinua Achebe, le Le cri d'alarme lancé par les auteurs
méthode d'assassinat politique proche avec sa pièce de théâtre le Destin glo- premier avec les Interprètes et Une sai- de la seconde génération, celle d'après
du crime parfait (la morsure de vipère). rieux du maréchal Nikkon Nikku, qui son d'anomie et le second plus récem- les indépendances, n'a pas toujours
Le Cercle des Tropiques du Guinéen retrace le destin fabuleux d'un cureur ment avec les Termitières de la savane. rencontré en France l'écho qu'ils atten-
Alioum Fantouré, décrit le processus de latrines devenu chef d'Etat, ignare daient. La grande presse de l'Hexagone
d'avilissement de la population par la et cruel : pour établir une identité de C'est aussi le cas du Kenyan Ngugi Wa semble découvrir en effet aujourd'hui
terreur, et le Jeune homme de sable, de vue sans faille entre civils et militaires Thiongo, du Somalien Nuruddin avec effarement la corruption des régi-
son compatriote Williams Sassine, la au sein du gouvernement, il fait crever Farah, des Zaïrois V.1. Mudimbé et mes nés de la décolonisation en même
révolte des fils contre la trahison des l'œil droit des premiers et l'œil gauche Baenga Boya, etc. Quelques-uns ont temps qu'elle vitupère contre les com-
pères qui pactisent avec le pouvoir. des seconds. Pour donner plus d'ardeur payé chèrement la liberté d'écrire et de promissions de la coopération. Préci-
aux hommes de sa garde prétorienne, contester le pouvoir: le poète mauri- sément ce que les écrivains africains
Chez la Malgache Michèle Rakotoson, il leur fait greffer des grenades à la tanien Youssouf Gueye est mort l'an avaient dénoncé des années durant..
15

LA DÉCOLONISATION

Pierre Pachet qu'aux débuts de son analyse avec


Lacan, et se référait plutôt à Freud et
à Adler) trace de belles esquisses des

Deux théories deux types de réponse à l'angoisse que


proposent d'une part les cultures tra-
ditionnelles (alliance avec les morts, dis-
solution de la responsabilité indivi-

de la colonisation duelle dans un tissu de liens de proxi-


mité et de famille), de l'autre le modèle
occidental, à travers une superbe
analyse de l'aventure psychologique de
Descartes, considéré par Mannoni
Jean-Paul Sartre sur laquelle nous comme représentatif : « Pour triom-
La douloureuse question coloniale (colonisation et déco- reviendrons (cette préface, supprimée pher de l'angoisse, il s'installe au cen-
lonisation), si elle se joue avant tout entre des collectivités, de la réédition de 1968 àJa demande de tre même de l'angoisse, au milieu d'un
si elle est avant tout économique, sociale, et politique, il n'em- Mme Fanon, réapparaît dans la réédi- monde qui s'effondre, mais où il reste
tion actuelle à La Découverte). Il mou- debout, assuré de soi seul, même
pêche que pour une large part elle concerne les individus, et rut d'une leucémie à New York en entouré de l'erreur ou de la tromperie
ce en deux sens étrangement complémentaires. 1961, à trente-six ans, avant même universelle.» L'Occidental, écrit-il
d'avoir vu le livre. encore, « a accepté l'abandon et il a
La « psychologie» du livre de Man- appris à vivre dans une sorte de vide
noni, c'est la reconnaissance du fait que affectif... »
C'est dans ce que les individus ont de collection "Esprit"). Livre traduit en la colonisation n'a pas été qu'une impo- Ainsi s'expliquent les prédictions de
plus individuel (leur fierté, leur dépen- anglais, et republié en France en 1984, sition violente. D'abord, elle a mis en Mannoni, qui, alors que la décolonisa-
dance, leur amour-propre malheureux, aux Editions universitaires, sous le titre jeu un certain type de personnalité occi- tion n'était pas entamée, écrit que l'au-
leurs désirs, leur perception ~es indivi- Prospéro et Caliban, augmenté de dentale, l'homme qui va aux colonies tochtone « nous étudiera, nous imitera,
dus qui diffèrent d'eux) que sont res- divers ajouts, dont un essai de 1966 au parce qu'il n'arrive pas à affronter ses nous aimera ou nous haïra, même
sentis les traumatismes et que s'accu- titre remarquable: « The Decoloniza- égaux (le Prospéro de la Tempête, de quand il sera légalement et objective-
mulent les forcés violentes caractéris- tion of myself » (en anglais parce que Shakespeare, ou Robinson Crusoe), et ment le maître de son propre sort, de
tiques des conflits coloniaux. d'abord paru en Grande-Bretagne, et qui donc invente entre autres choses un la même manière, si l'on veut, que
peut-être pas pour cette seule raison, si racisme, destiné à justifier sa domina- l'émancipation d'un jeune homme con-
C'est aussi que les individus que nous tion illégitime, dont Mannoni écrit sans tinue à laisser en lui une image du
l'on songe à l'orientation « britanni-
sommes, qu'ils soient ou non directe- hésiter: « Le Nègre, c'est la peur que père ... »
que» de la psychanalyse selon Man-
ment intéressés par ces problèmes, ne noni). La même année, Mannoni avait le Blanc a de lui-même ». Ensuite, l'ir-
peuvent pas ne pas y reconnaître - A ces analyses, Fanon réagit avec une
fait paraître dans Esprit un article ruption coloniale rencontre, chez l'indi- violence contenue, agitée, passant sans
comme dans une illustration à gr.ande « Psychologie de la révolte malgache ». gène (Mannoni parle de certains Mal-
échelle - toute une problématique transition d'un lyrisme incantatoire à
Le second est le psychiatre martiniquais gaches, mais il pense aussi au « cargo- des descriptions d'une minutie mania-
inter-individuelle de portée universelle: Frantz Fanon, auteur en 1952 de Peau cult» décrit par les anthropologues
un individu, au sens moderne du terme, que (et médicale). Tout un chapitre
c'est bien quelqu'un qui se forme à tra-
noire masques blancs (éd. du Seuil), un
essai qui fit date lui-même (et dont le
dans le Pacifique, ou à l'accueil réservé
aux colons ibériques par les Amérin-
«( du prétendu complexe de dépen-
vers des conflits autour de son identité dance du colonisé») est consacré à
beau titre, selon Ch. Baladier, avait été diens), un besoin de dépendance, réfuter Mannoni, à lui rappeler le
et de son émancipation, de l'imitation trouvé par Mannoni). Les livres sui- d'adoration, une attente, quelquefois
des modèles et du rejet de ces modèles, « désespoir » de l'homme de couleur.
vants de ces auteurs nous intéressent messianique, de ceux qui viendront le Il parle de la honte, de la honte d'avoir
de la dénégation de ce qu'on est, de la aussi, mais surtout pour montrer com- prendre en charge. Oublier cela, par
dépendance et de l'indépendance. Aussi honte, d'être soumis au regard du
ment cette problématique se tarit, don- exemple en identifiant sans plus les lut- Blanc. Il veut, et il ne veut pas guérir
terrible soit-elle, et justement pour cela, nant naissance à des réflexions très dif- tes de libération des ex-colonies et les
la violence coloniale a quelque chose de de cette honte. Le livre entier, en fait,
férentes. Mannoni se fit ensuite connaî- mouvements de libération dans l'Eu- hérissé d'intelligence (Fanon cite plu-
familial. tre par des livres de psychanalyse (dont rope occupée par les nazis, c'est sans sieurs fois Lacan, Merleau-Ponty, Sar-
C'est pourquoi on aimerait lire des Clefs pour /'Imaginaire, au Seuil, en doute ne pas vouloir penser à l'affron- tre, Hegel, il en appelle à la philosophie
études sur l'aspect psychologique des 1969). Fanon,lui, s'engagea du côté de tement de types de culture radicalement et à la dialectique), se tend en même
relations coloniales, et sur l'aspect colo- la révolution algérienne, et écrivit les différents, qui est pourtant au cœur du temps vers l'évocation de l'irrémédia-
nial de certaines relations psychologi- Damnés de la terre, paru chez Maspero drame post-colonial. Le psychanalyste ble, de l'inguérissable. Il décrit, souvent
ques. Peut-être y gagnerait-on aussi de en 1961 avec une préface incendiaire de Mannoni (il n'était à vrai dire, en 1950, avec beaucoup d'audace et de courage
mieux comprendre certains traits (ce qu'il dit des relations sexuelles entre
déroutants des rapports actuels entre la Blancs et Noires, entre Noirs et Blan-
France et ses anciennes colonies, en ches, fait penser, dans un autre regis-
Aux beaux temps: Saint-Louis du Sénégal, ouverture d'une session tre, plus ironique encore, aux réflexions
particulier l'indifférence tenace, opa-
au Conseil général. (Atlas colonial illustré, op.c.) .
que, que l'ancienne métropole mani-
feste à ceux que jadis elle a colonisés,
exploités, puis émancipés, comme si elle
h ~
de V.S. Naipaul, ou de Salman Rush-
die) ; et pourtant il nous reconduit sans
cesse à l'indescriptible, à une sorte de
oubliait, non certes leur existence, mais taillis de relations complexes, impossi-
les liens gênants d'amour, de domina- bles à dénouer. « Le Martiniquais est
tion, de possession même, la convoitise, un crucifié », écrit-il dans une phrase
les ambitions, l'idéalisme et la cupidité, véridique et folle, aussi folle que ce
et les enracinements réciproques. qu'elle décrit sans vouloir s'en déta-
« Vous nous négligez au profit de cher. Et ailleurs cette phrase énigmati-
l'Est », crie le Sud; et le Nord de répli- que, aux conséquences terribles: « Le
quer: « Vous avez voulu être sans Blanc débarquant à Madagascar pro-
nous; tant pis pour vous ». Scènes de voquant une blessure absolue ». (c'est
dépit. moi qui souligne).

Il y a eu de telles études, dans les Partons des événements de Madagas-


années 50 et 60. J'aimerais revenir sur car de 1947 : dans ce pays où la colo-
deux auteurs : le premier est Octave nisation (Galliéni) avait semblé « réus-
Mannoni, devenu plus tard un célèbre sie », voici qu'au retour sur l'île d'un
psychanalyste, un lacanien atypique, à certain nombre de soldats malgaches
qui son long séjour à Madagascar avait démobilisés, des révoltes éclatent, vio-
inspiré un livre paru en 1950, Psycho- lentes, sauvagement réprimées (non
logie de la colonisation (éd. du Seuil, sans panique) par les autorités colonia-
16 LA DÉCOLONISATION
les et par les colons français. brent et se répondent dans une homo- (s'ils le désirent, et ils doivent le dési- les affaires courantes, si l'essentiel des
Aujourd'hui encore, ces révoltes restent généité réciproque extraordinaire. » rer, s'ils sont vraiment des peuples) décisions revient à l'ancienne puissance
mystérieuses, et mal connues. Mannoni (c'est encore moi qui souligne). C'est indépendants, ne dépendant pas de la responsable ou coloniale 1 L'essentiel:
lui-même en dit très peu. S'ensuivirent aussi le diagnostic porté par le psychia- volonté d'un autre peuple. J'aimerais les affaires étrangères, l'armée...
des procès, dans lesquels les autorités tre Fanon, qui parle de la violence quasi suspendre cette vérité, en particulier en A quoi il faudrait répondre (mais il
coloniales françaises espéraient prouver endémique chez l'Algérien, et y voit un revenant en arrière, à ces débats des faut une discussion calme pour que de
- contre toute évidence - la respon- symptôme de la violence subie. La vio- années 50 que la guerre d'Algérie devait tels arguments soient entendus) que le
sabilité des chefs nationalistes, et qui lence agie, dès lors, sera thérapeutique. interrompre et apparemment rendre self-government est à la fois une
firent voir au contraire aux plus luci- « En tant que psychanalyste, écrivait- caducs. J'aimerais comprendre, en me épreuve et une étape. Il permet à de
des combien la révolte avait été spon- il déjà dans Peau noire masqIJa blancs, cantonnant au terrain des idées (qui en nouveaux pouvoirs indigènes de se
tanée, et la répression aveugle, marquée je dois aider mon patient à conscien- l'espèce jouent un rôle non négligea- dégager et d'éprouver leur aptitude à
par des actes de sauvagerie couverts par ciser son inconscient... à agir dans le ble), et en m'inspirant de Mannoni, la traiter les problèmes, il favorise l'éclo-
la loi et par l'autorité judiciaire, selon sens d'un changement des structures différence qu'il y a entre ce mot d'or- sion et l'expression de forces politiques
un processus dont l'Algérie allait faire sociales. » Devenu violent dans le ter- dre d'indépendance, et celui de self- éventuellement conflictuelles qui mesu-
voir plus tard tous les dangers. rorisme, dans la guerilla, l'Algérien se government ou d'auto-administration. rent leurs forces rC1'pectives et leurs pré-
Aujourd'hui, après tous les événements débarrasse de sa violence et, par la vio- tentions au pouvoir. Il prépare de nou-
qui ont suivi, de Dien-Bien-Phu à la lence, devient en quelque sorte non vio- Désirer l'indépendance, c'est désirer
ne pas, ne plus être dépendant; c'est velles modifications des liens avec l'an-
chute de Saïgon en passant par l'indé- lent. cienne puissance directrice.
pendance de l'Algérie et celle des Etats donc mettre au premier plan la relation,
Dans son dernier livre, le Remède considérée comme humiliante, infa- Utopie, dira-t-on; on n'en est plus
d'Afrique Noire, la révolte de 1947 peut dans le mal (Gallimard, 1989), J. Sta-
paraîtr!: un épisode logique, un signe mante, que l'on a avec une autre ins- là ; on a assez attendu ; il y a urgence ;
robinski évoque, à propos de Rousseau, tance que soi ; à vrai dire ce n'est même nos camarades meurent et sont piéti-
avant-coureur; à l'époque, elle était cette figure ancienne qui veut que l'ins- nés ; quel droit à l'ancienne puissance 1
une énigme, et il me semble qu'elle le
reste (comme d'ailleurs les manifesta-
trument d'une blessure «( la lance
pas une relation, qui supposerait deux
êtres séparés : ce que celui qui veut seul le peuple, selon vos propres prin-
d'Achille»), soit aussi le meilleur s'émanciper désire, c'est d'abord se cipes, a du droit ... , etc.
tions en Algérie en 1945, elles aussi très moyen de la guérir. Dans la poésie
sauvagement réprimées par les Fran- détacher pour être soi, quitte ensuite à Bon. Mais se restreindre à la reven-
d'Ovide, la blessure d'amour est gué- établir avec celui qui l'englobait (père,
çais). rie par qui l'a causée. Camille Desmou- dication et au mot d'ordre d'indépen-
mère, famille, métropole) une vraie dance, c'est privilégier la relation à l'an-
lins, dans le n° 7 du Vieux Cordelier, relation.
A mo4ts de penser (ce à quoi abou- écrit contre Robespierre qui veut pré- cien maître, c'est vouloir être ce qu'il
tissait la simplification ultime de la pen- server la Révolution des atteintes d'une Le self-government, ce serait plutôt était; et comme c'est évidemment
sée de Fanon) que tout dans la situa- presse libre : « Le grand remède de la le désir d'avoir rapport avec soi, avec impossible, parce que si on devenait lui,
tion coloniale était violence, oppres- liberté de la presse est dans la liberté de le problème que l'on est pour soi-même on ne serait plus soi, et parce que ce
sion, écrasement, et que la révolte la presse. » En 1961, Sartre se souvient (comment se gouverner 1 comment se qu'il est, c'est justement quelqu'un
n'était que la prise de conscience de de cette image et l'utilise pour radica- penser comme une unité 1) qu'on imite, et pas quelqu'un qui imite,
cette violence, et son rejet à la fois natu- liser encore la pensée de Fanon : « la Autrement dit : le self-government alors, on aboutit aux terribles lende-
rel, et légitime. Si la blessure est « abso- violence, écrit-il, comme la lance accepte d'être limité, de laisser hors-jeu mains de l'indépendance, et en parti-
lue », elle ne peut être soignée, elle ne d'Achille, peut cicatriser les blessures quelque chose de plus élevé, qui reste culier à cette plainte : que le colonia-
peut être que redoublée ; la violence qu'elle a faites» (1). La blessure inguc:;. entre les mains du Roi, de Dieu, de la lisme a été remplacé par le « néo-
subie demande qu'une autre violence rissable, il veut à la fois la garder bles- puissance métropolitaine (et qui finira colonialisme» (concept qui se veut
intervienne. Chez Fanon, à vrai dire, sure, et la « cicatriser ». La violence sans doute par n'être que symbolique). astucieux mais dont tout l'effort est de
le tabou contre la violence subsiste, et exercée par le colonisé, Sartre se sou- C'est un gouvernement dont le premier repousser vers l'extérieur la responsa-
il semble souvent n'appeler qu'une vio- vient que, selon Fanon, elle blesse aussi acte d'autorité est de se limiter lui- bilité de l'échec de l'indépendance),
lence symbolique, en particulier dans celui qui l'exerce. D'où des contorsions même, de s'auto-limiter. La preuve de plus sournois que ne l'était l'ancien
Peau noire masques blancs: « L'an~ « dialectiques », Sartre expliquant que son autorité, c'est qu'il ne prétende pas système, et en un sens plus écrasant,
cien esclave exige qu'on lui conteste son quand le colonisé tue, il tue deux per- à avoir toute autorité, tout de suite. plus impossible à renverser.
humanité, il souhaite une lutte, une sonnes,lui-même et le çolon, et que se L'intérêt de la réflexion de Mannoni
bagarre » ; ou bien : « Le nègre ignore lève à leur place un homme libre. Phra- Le désir d'indépendance, au con- sur l'indépendance: en tant que
le prix de la liberté, il ne s'est pas battu ses -terribles : elles se débarrassent - traire, veut toucher à la racine du pou- psychanalyste freudien, il sait qu'il n'y
pour elle ». Dans les Damnés de la par des. mots - de la difficile intrica- voir, à ce qui le relie à l'essentiel. Il veut a pas d'indépendance totale, « abso-
terre, une position plus équivoque est tion coloniale, en même temps qu'elles trancher cette racine, qui fait mal; il lue». Mais peut-on « savoir» cela
défendue. C'est d'abord l'affirmation, bénissent - en la masquant par des veut rompre un lien constitutif, et avant de l'avoir désiré, de l'avoir
si souvent reprise, que la violence des mots -la violence nue (dont Mannoni espère par là cesser d~ être autre que soi. obt~nu, d'en avoir éprouvé les limites 1
colonisés n'est qu'une contre-violence, et Fanon, au contraire, conservaient Dans l'histoire violente et confuse de
et donc qu'en un sens elle. n'est pas une
vraie violence, une violence qui fait
l'horreur). la décolonisation, la revendication ou
la perspective de self-government ou

irruption ; le colonisé, en quelque sorte, Il y a aujourd'hui une évidence à la d'auto-déterrnination, voire d'autono- 1. Starobinski cite cette phrase de Ben-
se débarrasse d'une violence qui lui a fois irrécusable, et .obscure : que tous mie interne, a souvent été critiquée par jamin Constant, en sens diamétra-
été imposée. D'où d'étranges formules, les peuples sont égaux, et possèdent les partisans de l'indépendance comme lement opposé: « La violence n'est
à la dialectique glissante, insaisissable : (comme s'ils étaient les citoyens d'une une solution modérée, réformiste, pas comme la lance d'Achille ; elle
« La violence du régime colonial et la république universelle) un droit égal à timide, voire capitularde ou illusoire: ne guérit pas les maux qu'eIle a
contre-violence du colonisé s'équili- s'auto-déterminer. Qu'ils doivent être à quoi bon se gouverner soi-même pour faits. » (p. 191 nO 56).

Billet
« Bonne nouvelle », annonça le plus que le libre jeu du marché que
directeur du camp aux prisonniers ras- nous contrôlons. Donc, pas question, REVUE LIITÉRAIRE
semblés, « mon administration et moi vous le comprenez bien, de perdre BIMESTRIELLE
sommes las de réprimer vos révoltes votre temps dans des jardinets qui vous N° 90 1990
dans le sang. Nous avons décidé de nourriraient. Hélas, il a fallu parfois user
nous retirer et de vous laisser gouver- d'une pédagogie bien sévère, mais du
ner votre camp par l'intermédiaire de moins aurez-vous retenu la leçon : il SUD A VINGT ANS
dirigeants que nous avons formés à faut alimenter le marché avant d'ali-
notre image : s'ils sont efficaces, ce menter l'homme, et c'est seulement
sera grâce à ce que nous leur avons quand le marché et ses maîtres sont Jean MALRIEU, Max ALHAU, GabrieUe
appris, et s'ils sont corrompus ce sera bien nourris que l'homme peut espérer ALTHEN, Simon BREST, Yves BROUS-
votre faute. Notre générosité envers manger. » SARD. Pierre CAMINADE, Jean-Pierre
eux sera grande. Nous saurons respec- COMETTI, Pierre DHAINAUT, Jean
« Mais si vous avez des problèmes DIGOT, Serge GAUBERT, Léon-Gabriel
ter l'indépendance de leurs appétits et de subsistance, rassurez-vous, nous GROS, Hughes LABRUSSE, Jacques
l'originalité de leurs moyens de répres- vous enverrons des équipes de télévi- LEPAGE, Daniel LEUWERS, Roger
sion et ne les remplacerons qu'au cas LITTLE, Jacques LOVICHI, Jacques
sion et des sacs de riz. Da toute façon, PHYTILIS, Gaston PUEL, Dominique SOR-
où ils agiraient contre nos intérêts. Bien il n'est pas impossible qu'en travaillant RENTE, Fr~éric Jacques TEMPLE, André
sûr, si vous les maltraitez, nous leur dur, vous soyez un jour en mesure UGHETTO.
apporterons toute l'aide nécessaire. » d'acheter les beaux objets qui seront en ICONOGRAPHIES
« Quant aux travaux auxquels vous vente au supermarché du camp. Et Couverture: Odile SAVAJOLS-CARLE
étiez contraints, réjouissez-vous : nos vous pourrez même jouer au foot avec
gardiens ne seront plus là pour vous les nous. »
imposer, ce seront vos propres matons « Voilà, j'espère que vous êtes con- ULYSSE DIFFUSION
qui le feront. Autrefois, c'était nous qui tents: vous avez obtenu l'Indépen- DISTIQUE
décidions du prix auquel nous vous dance. »
achetions le produit de votre labeur. 220 p. 100 F
Désormais, soyez heureux, ne jouera Serge Quedruppenl
LA DÉCOLONISATION 17
nous n'hésitâmes pas à inventer de tou-
François Maspero tes pièces des textes Prétendûment acca-
blants pour la colonisation, et à les glis-
ser dans toutes les bibliothèques de

Confession France. Nous remontâmes les siècles,


et c'est ainsi que nous réussîmes, par
exemple, à graver dans l'esprit du
public des phrases, des chapitres, des

d'un anticoloni'aliste livres entiers attribués à l'abbé Raynal,


à Diderot, que ceux-ci n'avaient évi-
demment jamais écrits, voire à glisser
dans l'œuvre de Voltaire des phrases
comme le célèbre : « C'est à ce prix que
vous mangez du sucre en Europe », que
Chère Quinzaine littéraire, passait sur un pont ou près d'un hôpi- nous ,pûmes introduire jusque dans le
tal et d'une école, ils fermaient les yeux dictionnaire Robert. Autre exemple,
Je n'avais pas prévu d'écrire une contribution à votre ou détournaient la tête. Dans la région parmi des milliers : la dénaturation
numéro d'été, avant de lire une brève note rédigée par un de Sétif, je prêtai l'oreille avec complai- totale que nous opérâmes des lettres du
membre du Comité de rédaction, intitulée, vous le savez, « Ce sance aux récits d'une pseudo- maréchal de Saint-Arllaud ; pour par-
venir à faire de ce représentant typique
qui manque à ce numéro », et s'ouvrant par ces mots :« Un répression au cours de laquelle l'armée
française aurait fait, le 8 mai 1945, des
de la France humaniste une brute san-
réexamen des doctrines anticolonialistes françaises (Frantz milliers de morts dans la population, guinaire conquérant la Kabylie par le
Fanon, Jean-Paul Sartre, François Maspero, Régis Debray, me gardant d'objecter à mes interlocu- fer et par le feu, nous glissâmes dans
ses lettres des phrases comme celles-ci :
Maître Jacquès Vergès). « J'ai donc procédé pour mon compte teurs qùe le seul fait qu'ils fussent tou- « Chère bien-aimée, je suis bivouaqué
jours en vie montrait bien l'inanité de sous un rocher au sommet duquel est
à ce « réexamen ». Je vous en livre le résultat. leurs propos mensongers.
perchée une ville exactement comme
De retour à paris, je trouvai tout Constantine. Tous les habitants cou-
naturel de joindre ma voix à celles qui ronnent les hauteurs. Les habitants
Je suis né en 1932 dans une famille l'homme blanc que de« découvrir» que clamaient que la France n'avait pas à" n'ont jamais rien payé à la France. Je
d'intellectuels louches. Mon grand-père l'ancêtre de l'homme était un Chinois. envoyer un corps expéditionnaire en leur donne trois heures pour payer, ou
s'appelait de son véritable nom Drey- Mon père, sous prétexte d'écrire l'his- Indochine. Pire encore: mon père je vais détruire leur nid de vautour et
fus de la TremoiUe ; élevé dans le dou- toire de la Chine, distilla l'idée perni- s'étant vu décerner à titre posthume la le jeter dans le ravin. Leursjardins sont
ble respect obscurantiste du Protocole cieuse de l'équivalence des civilisations qualité de « résistant », j'eus l'audace charmants... » Ou bien comme celle-
des sages de Sion et du drapeau blanc et, pire, des religions. d'opérer une comparaison entre la lutte là : «Le lendemain, le jour nous a
du comte de Chambord, il voua très qu'il avait livrée contre l'occupation montré deuX pieds de neige... Je me
jeune une haine mortelle à la culture étrangère et celle que les Vietnamiens mets en route, et à peine avais-je fait
. européenne en général, à la France des menaient contre l'armée française, pré- - quelques centaines de mètres, quel spec-
Lumières et à la Troisième République
Après 1940, mon père tendant ne pas voir que dans le premier 'tacle,frère, et que la gue"e m'a semblé
révèle sa vraie nature cas il s'agissait de se battre contre l'Al- hideuse! Des tas de cadavres pressés les
en particulier. Il comprit que le meil-
leur moyen de lutter contre le Progrès lemagne nazie, et dans le second, de uns contre les autres et morts gelés pen-
Tel est le climat méphitique dans s'opposer à la France des Droits de dant la nuit! C'était la malheureuse
et la Civilisation était de concentrer ses lequel j'ai vu le jour. Tout petit, j'ai été
coups sur l'Empire colonial dont Jules l'homme. population des Beni-Naâsseur, c'étaient
abonné aux publications de la « Ligue C'est au début des années cinquante, ceux dont je brûlais les villages et que
Ferry parachevait alors la consolidation maritime et coloniale » afin de tout
et qui risquait d'étendre les Droits de à la fin de la guerre d'Indochine, que je chassais devant moi »(2). Nous
connaître de l'ennemi que j'aurais à je ressentis la nécessité de formuler mon inventâmes aussi de toutes pièces de
l'homme au monde entier. combattre. A trois ans, ma mère m'en- anticolonialisme dans une « doctrine» fausses campagnes coloniales, imagi-
Il éduqua ses enfants dans cet esprit seignait mes premiers sabotages : ainsi cohérente qui permit d'accélérer la nant par exemple que la mission
de haine pour les placer aux points stra- j'appris à percer de minuscules trous chute de ce qui était devenu l'Union Voulet-Chanoine, comme avant elle
tégiques du système colonial. Mon d'épingles qui le rendraient inutilisable, française. Je me réunissais dans un celle de Galliéni, comme avant elle celle
père, pour sa part, choisit très tôt le papier d'argent que je collectionnais sous-sol de Saint-Germain-des-Prés de Faidherbe, avait imité le roi nègre
l'Extrême-Orient pour théâtre de ses dans le but de procurer du riz aux petits avec mes complices : Frantz Fanon, Samory en brûlant les villages et en
tristes exploits. Dès le lycée, il avait Chinois. Le bon Père blanc qui les Jean-Paul Sartre, Régis Debray et Maî- exterminant les populations sur son
formé une bande avec quelques cama- récoltait découvrit mon forfait et il en tre Jacques Vergès. (Régis Debray passage - ce qui d'ailleurs n'eût été
rades, dont le cri de ralliement était : sanglota : ce fut la première fois que je n'avait alors que quatorze ans, mais que la réponse du berger à la bergère,
« Mort au colonialisme! Mort à vis sangloter l'homme blanc et j'en tirai c'était un génie précoce). et comme s'il existait un autre moyen
l'homme blanc! » Parmi les affidés une volupté telle que, toute ma vie, je de faire entendre raison à des primitifs.
figurait notamment Louis Massignon,
lequel était très lié lui-même à un cer-
n'ai eu de cesse de l'éprouver encore. PI~~t~~~~~~::es~~~~~~~: ree}~:i:~ Enfin nous rédigeâmes de faux livres
C'est après 1940, que mon père cation historique. J'étais moi-même d'auteurs contemporains que nous
tain Charles de Foucauld. Ce dernier
s'était déguisé en Juif pour pénétrer révéla sa vraie nature : il commença à orfèvre en la matière: n'avais-je pas été fîmes chanter en les menaçant de révé-
clandestinement au Maroc et dresser se réjouir ouvertement des succès des chassé ignominieusement du parti com- 1er leurs mœurs cachées : ce fut le cas
ainsi durablement les musulmans con- Anglo-Américains et du colonel félon muniste français pour avoir diffusé un d'André Gide pour son pseudo Voyage
tre la France ; puis il fit semblant de se de Gaulle. L'occupation de l'Afrique faux «Rapport secret» attribué à au Congo.
convertir à la foi chrétienne, et alla chez du Nord et la perte du Liban ne lui tirè- Khrouchtchev? Quant à Sartre, son En même temps, nous recrutions des
les Touaregs prendre des poses ridicu- rent pas une larme. Il refusait toute tempérament de hyène dactylographe centaines d'agents. Parmi les plus,
les, histoire de déconsidérer l'autorité grandeur à l'idée de construction de nous fut d'un grand secours. Donc notoires, j'en citerai deux, qui étaient
des Européens. D'ailleurs sa haine des l'Europe nouvelle. Il poussa même l'ab-
Européens atteignit un tel paroxysme jection jusqu'à se réjouir de la victoire
qu'il finit par se démasquer en écri- du totalitarisme à Stalingrad. Malheu-
vant : « Nous avons là trois millions de reusement pour lui, il commit une Mars 1962. L'Armée Nationale se substitue à l'armée française. La
musulmans desquels le million d'Euro- erreur cie calcul en affichant trop tôt Kabylie se proclame indépendante.
péens vivant en Algérie vit absolument son résistantialisme : il mourut dans un
séparé, ignorant tout ce qui les con- camp de prisonniers politiques nommé
cerne, saris aucun contact intime avec Buchenwald, victime d'une sous-
eux, les regardant toujours comme des alimentation elle-même due à la pénu-
étrangers et la plupart du temps comme rie générale qui frappait l'Allemagne
des ennemis» (1). Apprenti sorcier, il assiégée; juste retour des choses, il
mourut égorgé par des indigènes fanati- agonisa à peu de distance du chêne de
ques. Massignon, lui, se prétendit prê- Gœthe, symbole de cette civilisation
tre catholique de rite oriental et sema européenne qu'il avait tant honnie.
le désarroi au Moyen-Orient en prônant Après la guerre, je me trouvai donc
l'identité des religions musulmane et livré à moi-même. A seize ans, je voya-
chrétienne. Lui aussi finit par se démas- geai en Algérie afin d'y prendre des
quer, quand beaucoup plus tard, en contacts subversifs. Durant ce voyage
1947, il lança des protestations déma- je me complus systématiquement à
gogiques contre les camps dans lesquels fond de cale puis dans des wagons de
les réfugiés palestiniens étaient allés marchandises, prétendant qu'il s'agis-
d'eux-mêmes s'enfermer - et dont, sait là de la « quatrième classe » et
plus de quarante ans plus tard, ils ne même de la « classe indigène» : je m'y
veulent toujours pas sortir. Quant à retrouvai en compagnie d'une multi-
mon père, pour mieux tromper son tude d'individus sans aveu, tolérés avec
monde, il affecta d'être athée, ce qui beaucoup d'indulgence par l'adminis-
ne l'empêcha pas de rejoindre en Chine tration coloniale; ils s'entassaient là
un jésuite, autre membre du complot, dans une honteuse promiscuité et se
Teilhard de Chardin; celui-ci, n'avait désignaient eux-mêmes sous le nom
rien trouvé de mieux pour rabaisser d'« Arabes ». Chaque fois que le train
18 LA DÉCOLONISATION
à notre entière dévotion : Pierre-Vidal- preuve irréfutable que les rebelles algé- socialiste et laïque, et que les minori- parfaitement mythiques puisqu'il n'a
Naquet, qui se faisait passer pour juif, riens étaient des nazis. tés européenne et juive devaient rester pu les mettre en œuvre: là comme ail-
et Madeleine Rebérioux, une ancienne Nous avions même réussi à placer un en Algérie. Il s'agissait, on le sait, leurs, l'Histoire a tranché, montrant
maîtresse de Jaurès. Tous deux nous soi-disant socialiste, Guy Mollet, à la d'ignobles mensonges; la preuve his- qui, de Lumumba ou de Mobutu, re-
furent très précieux pour permettre, présidence du Conseil ; quand il ne torique en a été administrée, comme présentait authentiquement l'indépen-
dans un climat de grande confusion marchait pas droit, nous le rappe- toujours, par le fait que rien de tout dance africaine. Et Sartre, là encore,
émotionnelle, l'assimilation des antico- lions à l'ordre par quelques tomates cela ne s'est réalisé; comment les mili- n'est qu'un sophiste.
lonialistes aux dreyfusards ; et même bien ajustées. Malheureusement un élé- tants de la fédération de France du
opérer un glissement scabreux de la FlN ont-ils pu avoir le cynisme de lan- A la même époque, en 1959, sou-
ment imprévu vint bouleverser nos
société coloniale à la société totalitaire. cer de telles affirmations, alors que cieux de donner une façade à ma doc-
plans: l'arrivée au pouvoir du général
D'autres, tel André Mandouze qui se deux ans plus tard à peine, en juillet trine anticolonialiste, je créai les édi-
de Gaulle, issu d'un gang rival. Nous
prétendait catholique, nous permirent 1962, ils devaient se faire écraser par les tions Maspero, puis la revue Partisans.
vîmes vite - dès son premier : « Je vous
de pervertir le message évangélique. blindés de Ben Bella et de Boumedienne Dès les deux premières années, on vit
ai compris » - que comparés à lui, nous
Enfin nous eûmes notre nègre de ser- n'étions, au jeu du cynisme, que des après une brève tentative aventuriste de se dessiner la cohérence du projet, qui
vice. Aimé Césaire, à qui nous fimes enfants. « Commune d'Alger » ? était d'orienter cette doctrine anticolo-
écrire le Discours sur le colonialisme. nialiste vers un marxisme-léninisme
Nous réussîmes quand même un der- En fait, mon système était désormais radical. Qu'on en juge: aux côtés de
nier beau coup : celui de faire nommer au point. Il reposait sur deux procédés mes vieux complices - Fanon, Sartre,
Parallèlement, Alfred Sauvy avait fondamentaux. Le premier était la pro-
inventé pour nous le vrai-faux concept préfet de police Maurice Papon qui,le Vergès (Debray finissait de passer ses
17 octobre 1961, fit tuer par les poli- clamation hypocrite de valeurs auxquel-
de « tiers-monde », et nous diffusâmes examens) - , apparurent des noms qui
ciers parisiens plus de deux cents mani- les, bien entendu, nous ne croyions pas
largement le faux-vrai concept de cachaient en fait autant d'agents de
festants algériens pacifiques; malheu- et auxquelles nous menions au contraire
« sous-développement ». notre mafia : Pietro Nenni, Georges
reusement, la vague d'indignation ne une guerre sans merci : ainsi des droits Suffert, Robert Barrat, André Man-
Lorsque éclata l'insurrection en fut pas à la hauteur de ce que nous de l'homme, de l'humanisme, etc. En douze, Georges Balandier, Danilo
Algérie, tout était en place pour perver- escomptions. Quoiqu'il en soit, nous cela, nous restions de fidèles disciples
Dolci, Lucien Goldman, Maurice Mas-
tir durablement l'intelligentsia et intoxi- avions promis l'impunité à Maurice de Staline, qui n'hésitait pas à profé-
chino, Gérard Chaliand, Vercors, René
quer l'opinion. Nous n'eûmes pas de Papon et nous avons tenu parole. La rer que « l'homme est le capital le plus Dumont, Jacques Berque, Georges
mal à montrer l'inanité des propos du preuve en est que, inculpé de crimes. précieux » tout en pourvoyant le Gou-
Perec ... J'avais eu beau placer mes édi-
ministre de l'Intérieur, un dénommé contre l'humanité pour son activité lag. Le second procédé était celui de la
tions sous le patronage abusif de
Mitterrand, qui clamait de toute bonne antisémite à Bordeaux pendant la falsification historique, mais poussée à Péguy, en le citant démagogiquement
foi: « L'Algérie, c'est la France ». guerre, il n'a jamais été inquiété pour un point de perfectionnement jamais en tête de mon « catalogue », personne
Notre système était simple: nous son activité antiarabe à Paris en 1961. atteint. En effet, j'avais compris qu'il ne pouvait être dupe. Il était clair que
avions des complices infIltrés dans tous ne suffIsait plus de falsifier les archi- je préparais la route à des collections
Face à de Gaulle, il fallut désormais ves du passé. Il fallait résolument s'at-
les rouages de l'armée et de l'adminis- jouer serré. Il ne suffIsait plus de répan- plus musclées qui, six ans plus tard,
tration, avec pour mission de se livrer taquer à celles de l'avenir. Le principe devaient être dirigées par ces véritables
dre des sophismes ravageurs du genre : était simple: il s'agissait de défendre
à des « bavures» que nous nous char- « Un peuple qui en opprime un autre terroristes de la culture ayant nom
gions ensuite de rendre exemplaires : il une entreprise politique en arguant de Charles Bettelheim, Georges Haupt,
n'est pas un peuple libre ». En 1960, ses convictions généreuses, et d'affec-
suffisait ainsi que nous donnions la nous décidâmes de nous démasquer en Louis Althusser, Maurice Godelier,
consigne à l'aumônier des parachutis- ter de ne pas tenir compte de sa défaite Pierre Vidal-Naquet, Albert Memmi,
donnant à la doctrine anticolonialiste ou de sa dénaturation futures, comme
tes, le révérend père Delarue, qui était française sa formulation la plus ache- Fanchita Gonzalez-Batlle, Jean Mai-
en fait des nôtres, de tenir des propos si celles-ci ne constituaient pas la preuve
vée : je veux parler du manifeste pour tron, Fernand Oury, Emile Copfer-
légitimant la torture, pour que l'Armée de sa fausseté intrinsèque.
le Droit à l'insoumission, appelé encore mann, Roger Gentis et Yves Lacoste
française dans son ensemble se trouve « Manifeste des 121 » (3). (7). Mais tous, en fait, encore et tou-
lâchement salie dans l'opinion interna- Un bon exemple de l'application jours, simples propagateurs de ma
tionale, juste au moment où elle accom- La légende veut que ce manifeste ait simultanée de ces deux procédés se « doctrine» et manipulés par mes
plissait cette mission admirable de con- été rédigé par quelques intellectuels trouve dans les Damnés de la terre de soins.
centrer une partie de la population algé- indépendants, notamment Maurice Frantz Fanon. Alors que, comme l'a
rienne dans des camps dits de regrou- Blanchot, Dionys Mascolo, Maurice excellemment montré un historien de la
pements à l'ombre du drapeau tricolore Nadeau. Bien entendu, ceux-ci pensée contemporaine (5), tout ce livre
n'étaient depuis longtemps que des Je perfectionne
et sous la protection des Droits de n'est qu'un cri de haine contre l'homme
l'homme. Nous savions aussi répartir marionnettes dont nous tirions les ficel- blanc, on y trouve cette conclusion mon système
les rôles : nous plaçâmes l'un de nos les. Pour comprendre à quel point de cyniquement contradictoire... « Allons,
acolytes, un certain Robert Lacoste, déréliction nous avions réussi à réduire frères, nous avons beaucoup trop de Dans le même temps, je perfection-
comme ministre résident à Alger, lequel l'intelligentsia de cette époque, il faut travail pour nous amuser des jeux nai encore mon système de falsifica-
multiplia des camps d'internement où suivre le diagnostic établi récemment d'arrière-garde. L'Europe a fait ce tions : j'affectais une prédilection pour
furent entassés les suspects, dont cer- par une historienne objective : « En qu'elle devait faire et somme toute elle la publication de perdants de l'histoire,
tains, particulièrement malins, « dispa- 1960, les intellectuels parisiens signaient l'a bienfait ,. cessons de l'accuser mais pourvu qu'ils aient peu ou prou rêvé de
rurent ». Là-dessus, nous envoyâmes sans bien lire n'importe quelle pétition disons-lui fermement qu'elle ne doit socialisme. Rosa Luxemburg, Karl
une autre complice, Germaine Tillion, affirmant que la lutte armée était un plus continuer à faire tant de bruit. Liebknecht, Boukharine, Trotsky,
qui affecta de dénoncer ces violations devoir, une lumineuse nécessité, vrai- Nous n'avons plus à la craindre, ces- Victor-Serge, Kropotkine, Nizan, tous
des Droits de l'homme. Puis dans la ment la seule solution (4) ». sons donc de l'envier. (u.) Nous ne vou- ces personnages que l'histoire avait à
confusion, Maître Vergès vint lui-même Je faisais semblant de croire à la sin- Ions rattraper personne. Mais nous juste titre envoyés dans sa poubelle -
plaider pour les nationalistes algériens cérité du programme de la Fédération voulons marcher tout le temps, la nuit preuve irréfutable que leur action était
et ressortit le vieux couplet amalgamant de France du FLN, en fait un gang de et le jour, en compagnie de l'homme, fausse, leur pensée fumeuse, et leur
résistance et terrorisme. En fait, il s'ap- tueurs algériens, et diffusais des bro- de tous les hommes. Il s'agit de ne pas projet mythique - , tous ces losers, je
prêtait dès cette époque à assurer la chures clandestines qui affIrmaient que étirer la caravane, car alors chaque rang me repaissais littéralement de leurs
défense de Barbie, ce qui est bien la la future république algérienne serait perçoit à peine celui qui le précède et œuvres et de leur biographie et je per-
les hommes qui ne se reconnaissent vertissais la jeunesse par leur lecture.
plus, se rencontrent de moins en moins, Plus pervers encore, je m'emparais de
se parlent de moins en moins» (6). Et la même manière de la pensée et de l'ac-
le même historien montre brillamment tion de certains contemporains, morts
Juillet 1962. Alger fête l'indépendance comment, dans sa préface à ce livre, pour avoir poursuivi des projets tout
« trésor de nullité théorique, de contre- autant chimériques : Félix Moumié,
sens historique », Jean-Paul Sartre fal- Patrice Lumumba, Mehdi Ben Barka,
sifie l'Histoire AL'AVANCE: « Une Che Guevara, Osendé Afana, Martin
fois l'Occident maudit, une fois le Luther King, Malcolm X, ou Amilcar
blanc-seing donné (...) aux nouveaux Cabral: je prétendais qu'ils nous
régimes issus de la décolonisation, Sar- avaient légué au-delà de leur échec et
tre retourne à ses chères études et polit de leur mort quelque chose d'essentiel.
son Flaubert» (5). Il est en effet évi- En fait, c'est à mon sens l'Humanité
dent qu'en écrivant sa préface en 1961, qui a donné dans ces années la défini-
Sartre aurait dû prendre en compte la tion la plus véridique de mon entre-
nature réelle des régimes qui devaient prise : « Maspero publie ce que même
sortir de la décolonisation, lesquels ont le rebut des rebuts gaullistes n'accep-
commencé à se mettre en place à partir terait pas d'écrire. »
de 1962. Au lieu de cela, non seulement
il a affecté de ne rien voir, mais il a réci- Aujourd'hui que depuis huit ans je
divé : loin de rester à polir son Flau- ne suis plus éditeur, que je ne pollue
bert qu'il n'aurait jamais dû quitter, il plus la société civile de libelles irespon-
s'est lancé deux ans plus tard dans de sables, et que, là comme ailleurs, les
nouvelles nullités théoriques et de nou- choses ont été remises dans le droit che-
veaux contresens historiques à propos min du réalisme et de l'effIcacité,
du personnage de Lumumba, après son aujourd'hui que l'heure est enfin venue
assassinat par Mobutu, prétendant que de dresser un « état des lieux », il est
Lumumba avait incarné un type d'hu- temps de l'admettre: moi et mes com-
manisme et de démocratie en Afrique plices, nous sommes battus. Notre anti-
dont nous savons bien qu'ils étaient colonialisme ne résiste pas à son réexa-
LA DÉCOLONISATION 19
men. Oui, il se perd dans les brumes de' d'Ahidjo, et de soutenir indéfectible- née dans un maréchal de Saint-Arnaud, Nous respectons et jugeons justifiée
l'absurdité. Nous avons appris des véri- ment ceux de Mobutu, de Hassan II ou une mission Voulet-Chanoine, un Jules la conduite des Français qui esti-
tés essentielles : de même que la Révo- de Bongo, c'est que la France des socia- Ferry, un Robert Lacoste ou un Mau- ment de leur devoir d'apporter aide
lution française était porteuse de la ter- listes fait exactement la même chose. rice Papon. Fidèles et fiers. Et nous et protection aux Algériens oppri-
reur jacobine, que le jacobinisme était Dans l'un de ces répugnants factums devons souhaiter ardemment que, bien- més au nom du peuple français ... »
porteur du marxisme et que celui-ci où était distillé le venin des doctrines tôt, cent glorieux Kolwezi viennent à 4. Jeannine Verdès-Leroux, la Lune et
était porteur du totalitarisme lénino- anticolonialistes françaises, Pierre tout jamais effacer l'affront de Dien le Caudillo, 1989.
stalinien et donc du Goulag, de même Vidal-Naquet qualifiait celles-ci de Bien Phu. • 5. Pascal Bruckner, le Sanglot de
l'opposition à la guerre d'Indochine « fidélité têtue» (8). l'homme blanc, 1986.
était porteuse des Khmers rouges, l'op- 6. Frantz Fanon, les Damnés de la
position à la guerre d'Algérie était por- Aujourd'hui que l'Europe s'unifie terre, 1961.
teuse de l'intégrisme des ayatollahs, le sous le signe des Droits de l'homme et 1. Robert et Denise Barrat, Charles de
retrouve sa foi en elle-même autour du Foucault, 1959. 7. Ceci est la liste complète des direc-
guévarisme était porteur de Sentier
chêne de Weimar à nouveau verdoyant, 2. Lettres du Maréchal de Saint- teurs de collection des éditions Mas-
lumineux. Et la meilleure preuve que la
je découvre enfin à quoi nous devons Arnaud, 1855. pero à la fin des années 60.
France de de Gaulle, de Pompidou et
de Giscard a eu raison de faire et de être vraiment fidèles. Nous devons être 3. « Nous respectons et jugeons justi- 8. Pierre Vidal-Naquet, Face à la rai-
défaire les régimes de Fulbert Youlou, fidèles à cette mission civilisatrice de la fié le refus de prendre les armes con- son d'Etat, La Découverte.
de Tombalbaye, de Bokassa ou colonisation française, qui s'est incar- tre le peuple algérien.

Jean-Marie Fardeau

Mais que contient donc


le « Rapport Hessel » ?
Le « Rapport Hessel » est une pièce essentielle du dos- coopération a manqué du recul néces- réflexion qui doit s'instaurer entre
saire pour éviter que ces pays sombrent l'Etat et les ONG à partir de l'expé-
sier si controversé de la « coopération» 'française en Afri- dans la crise et si elle a su les aider au jour rience et de la connaissance du terrain
que noire. La Quinzaine littéraire ne peut être indifférente le jour, elle n'a pas su les aider à iden- qu'ont celles-ci. Mais n'aurait-il pas pu
à la personnalité de son auteur, laquelle nous ramène de façon tifier des stratégies de développement rappeler un certain nombre de propo-
à moyen terme ». En termes moins sitions faites par les ONG lors de la
très inattendue à l'avant-garde littéraire de l'entre-deux- diplomatiques, ceci vise la pratique des préparation de son rapport : facilités
guerres. L'adolescence du jeune Stephen, futur ambassadeur « fins de mois »versées par Paris à une fiscales pour les emplois dans les ONG,
de France, s'était déroulée entre sa mère l'artiste Helen Hes- quinzaine de pays africains, pour payer ligne budgétaire pour des échanges Sud-
leurs fonctionnaires. M. Hessel relève Sud, participations des ONG aux délé-
sel, son père l'écrivain anti-nazi Franz Hessel, et leur ami très ainsi que les prêts à l'ajustement struc- gations françaises lors des conférences
intime Henri-Pierre Roché, bref le trio tendre et tumultueux, turel et les subventions budgétaires internationales ....
qui revit dans le roman de Roché Jules et Jim et le film qu'en pour ces pays « ont pris une extension La proposition d'instituer un Haut
alarmante (500 millions de F. au début Conseil de la Coopération au dévelop-
tira François Truffaut. Des exubérantes années 30 aux vicis- des années 80, 3,3 milliards de F en pement restera le point le plus polémi-
situdes du « pré carré» africain soixante années plus tard, 1989) ». que du rapport. Pour l'Elysée, cette
le fil que trace discrètement une destinée individuelle n'est-il La coopération franco-africaine est- idée a le goût rance de la période 81-82
que fortuit ? elle une « affaire d'Etat », l'affaire du pend~nt laquelle Jean-Pierre Cot assu-
seul Etat? L'auteur consacre un cha- mait les fonctions de ministre de la
pitre spécial à ce qu'il appelle « la coo- Coopération. Effaré devant la multipli-
pération hors-Etat », c'est-à-dire aux cité des structures concernées par l'aide
initiatives des organisations non gou- au développement, M. Hessel, comme
vernementales (ONG) et des collectivi- M. Cot il y a huit ans, estime urgent
Une fois n'est pas coutume, c'est à la dette ou sur l'environnement mais tés locales. Il rend hommage à la qua- la mise en place d'une instance d'éva-
Matignon qu'a été prise la dernière ini- sans définition précise d'une stratégie lité du travail des ONG, seules capables luation, de coordination, de prospec-·
tiative dans le domaine de la coopéra- de développement. Plus grave encore selon lui d'atteindre les populations les tive à moyen et long terme sur la ques-
tion Nord/Sud. En demandant à un est l'incapacité de la France d'articu- plus défavorisées. Avec 52 millions de tion des rapports entre la France et les
grand commis de l'Etat, M. Stéphane ler son aide « bilatérale » avec l'aide francs de subventions de l'Etat pour les pays du Sud. Pour le rapporteur, les
Hessel, un rapport sur « les relations « multiratérale »accordée par les agen- ONG (soit 0,3 070 du total de l'aide membres de ce Haut Conseil - son
entre la France et les pays en dévelop- ces spécialisées des Nations Unies, ou publique au développement), le rapport président en particulier - devraient
pement », le Premier ministre savait celle de la Communauté européenne. note que la France se trouve à la traîne être nommés par... le Premier ministre.
sans doute que le résultat aurait l'allure L'auteur rappelle pourtant à ceux des autres pays de l'OCDE (5,3 0J0 en L'Elysée a réagi vivement, voyant là
d'un pavé dans la mare. Même si ce qu'effr~ie la concurrence dans le moyenne). M. Hessel insiste sur la une atteinte au domaine traditionnel-
diplomate - il a été ambassadeur - domaine de la coopération, que « la lement réservé au président de la Répu-
recourt tout au long de son texte au crainte d'un partage accru de cette blique. Certains n'ont pas hésité à
conditionnel, son rapport dépourvu charge par une réduction de notre déclarer cette proposition « anticonsti-
d'ambiguïté n'a guère plu aux respon- influence au profit de nos rivaux ne tutionnelle ».
sables de la politique de coopération peut être retenue car ce partage est iné-
qui se trouvent au « Château ». Remis vitable ». Ce rapport, très attendu par tous
au ministre le 1or février 1990 il se ceux qui veulent voir changer les buts
trouve actuellement bloqué à l'Elysée. Non moins discrètement, mais non et les méthodes de la coopération.de la
moins fermement, M. Hessel redoute France avec les pays du Sud, est-il des-
Le bilan dressé ne doit pas faire plai- que « le souci légitime du ministère des Au drugstore tiné aux oubliettes de la République ?
sir à entendre. Il révèle les grandes Finances de promouvoir nos exporta- La marge de manœuvre de Matignon
carences de la politique française d'aide 1
tions n'entraîne des effets pervers sur pour imposer son point de vue paraît
au développement : détournement de les équilibres financiers des pays con-
l'
bien étroite.
l'aide au profit d'élites locales, trop cernés ». Il s'agit bien d'effets per-
grande concentration géographique sur Côte d'Ivoire, Gabon, Cameroun,
vers ... La France préfère expédier vers Zaïre... la dégradation du climat social
les' pays francophones sub-sahariens, les pays africains des biens et produits
bureaucratie excessive, incohérence et politique dans ces pays devrait pour-
de prix élevé, aussi mal adaptés aux res- tant inciter la France à sortir de ses
entre certaines « aides ». Tout au long sources qu'aux besoins de ces pays.
des 177 pages, M. Hessel, dans un style cadres d'action traditionnels. Pour
feutré mais clair, démontre, dénonce et l'instant, la France n'a rien de nouveau
L'aide française doit-elle être concen-
propose. à proposer, M. Hessel ne relève-t-i1 pas
trée sur les anciennes colonies du Sud
dans son rapport: « la rareté des pri-
La France se soucie-t-elle vraiment du Sahara françaises? Le Rapport, qui
ses de position française officielles et
d'articuler ses interventions en Afri- procède d'une réflexion globale sur .le
notre difficulté à exprimer, face aux
que, et celles des instances internatio- « Nord-Sud », stigmatise la fameuse
experts de la Banque mondiale et du
nales ? Le Rapport, qui s'ouvre sur politique du « pré carré », de Dakar à
FMI, des analyses et des contre-
cette question essentielle, est peu flat- Kinshasa, d'Abidjan à N'djamena. Il
propositions contribuant à faire avan-
teur. Absence de concertation intermi- préconise pour les années à venir de
cer le développement ». Qu'en termes
nistérielle avant certaines réunions redéployer les moyens vers d'autres
galants... •
internationales (notamment celles du parties du monde.
Comité d'aide au développement de A l'intérieur même de ce pré carré,
l'OCDE), initiatives ~pectaculaires sur la coopération est un échec patent. « La
20 LA DÉCOLONISATION
François Gaulme

Les hommes d'affaires français


et l'Afrique
Dans les relations franco-africaines, milieux d'affaires ayant investi sur le venir dès que possible les hommes d'af- da pour la même raison, surtout au
l'heure est aux remises en cause, dans Continent africain, la crise qui les faires étrangers en nombre accru. Cameroun et en Côte d'Ivoire, jadis le
tous les domaines. A La Baule, les chefs affecte en est à la septième année. Au La mission économique française en modèle des relations franco-africaines.
d'Etat participant au Sommet ont reçu mieux, les sociétés résistent et ne font Afrique australe n'a pas eu de résultats Enfin, elles souffrent de transforma-
de la part du président Mitterrand un plus que des investissements d'entre- immédiats dans le domaine de l'inves- tions internes, du fait du redéploiement
sévère avertissement: ils doivent pro- tien, et les trois-quarts de l'échantillon tissement. Elle visait d'ailleurs princi- géographique ou sectoriel qui est indis-
céder à une ouverture démocratique d'investisseurs interrogés par le ClAN palement à faire connaître les milieux pensable à la recherche de leur équili-
aussi grande que possible comme faire (500 sociétés) envisagent un redéploie- d'affaires français investis en Afrique, bre financier.
en sorte que leur justice, leur adminis- ment de leurs activités hors d'Afrique qui sont relativement ignorés sur le Des témoignages récents de ces dif-
tration, leurs douanes marchent dans les trois ans. Depuis 1984, 200 marché très compétitif de la partie aus- ficultés ont beaucoup frappé le monde
mieux ; ils auront à collaborer avec la sociétés filiales africaines de groupes trale (si la France est le premier four- exigu de ceux qui travaillent sur l'Afri-
France pour éviter la fuite des capitaux, français auraient cessé leurs activités, nisseur du Continent africain avec que : la BIAO (Banque Internationale
que l'existence de la zone Franc faci- sur un total de 1 500 (15 % environ), 20 % des importations de celui-ci, elle pour l'Afrique Occidentale) a été mise
lite. d'après la même source. C'est pourquoi n'a qu'environ 5 % du marché en Afri- en liquidation en juin, pour avoir fait
Cette sévérité de propos, enrobée de la stratégie de celles qui restent sur place que du Sud et ses exportations vers de très mauvaises affaires ces dernières
politesse mais claire sur le fond, s'ex- est définie de la manière suivante par l'Afrique australe ne représentent que années, malgré son passé d'héritière
plique par la distance croissante entre M. Prouteau : défense des positions 0,5 % de ses ventes dans le monde). directe de la Banque du Sénégal, créée
la pratique gouvernementale en Afrique . (mais non expansion) en Afrique fran- Mais il fallait agir, pour redonner con- sous le Second Empire ; les présidents
cophone; choix d'un « redéploie-
et les aspirations populaires, mais aussi fiance dans l'avenir du Continent afri- des trois principales sociétés de com-
ment » en direction du Maghreb et
par la grave crise des relations écono-
miques entre la France et l'Afrique.
de l'autre Afrique (anglophone et luso-
phone, surtout dans la partie australe) ;
cain à des entreprises subissant en ce
moment une sorte de crise d'identité. °
merce français en Afrique, le CFAO,
la SCOA et PTORG ont tous changé
brutalement dans la dernière décennie
Celle-ci se manifeste sous plusieurs « rééquilibrage hors Afrique» avec un Les principales sociétés françaises qui
aspects : une aide financière directe aux travaillent sur l'Afrique, 70 groupes et le remplacement récent, à la CFAO,
« net désir de retour vers la CEE et la
Etats en difficulté devient chaque jour environ totalisant à eux seuls 80 à 90 % d'un homme ayant fait toute sa carrière
France, pour les firmes de tradition
plus importante. Elle est liée à des enga- du commerce et de l'investissement en Afrique, P. Paoli, par un industriel
africaine» (1).
gements de leur part (ce que l'on français dans ce continent, selon les extérieur, F. Pinault, a été un deuxième
appelle en jargon financier internatio- chiffres du ClAN, doivent affronter le choc pour les vieux connaisseurs de
Joignant l'exemple à la parole, M. l'Afrique après le rachat d'UTA (Union
nalles « politiques d'ajustement struc- Prouteau a mené fin juin une déléga- manque de trésorerie des Etats africains
turel »), mais devient d'autant plus qui ne permet plus bien des grands pro- des Transports aériens) par Air France
tion du CNPF et du ClAN, forte d'une à la fin de 1989.
pesante pour la France que s'y ajoute vingtaine de membres, en Namibie et jets, dont certains n'étaient d'ailleurs
le déficit du compte d'opération des en Afrique du Sud. Impressionné par que des « éléphants blancs » mais qui Tous les observateurs ont le senti-
deux banques centrales africaines de la le potentiel économique de la partie faisaient travailler les entreprises. Elles ment qu'une ère s'achève dans les rela-
zone Franc, qu'en dernier ressort les australe du Continent, il a décidé de ont aussi à attendre de plus en plus tions économiques entre la France et
autorités françaises ne peuvent que plaider pour la levée des sanctions euro- longtemps le paiement de ce qui leur est l'Afrique. Les données générales, plus
combler. Certes, tout cela reste un péennes contre la RSA et pour la que des considérations personnelles, ne
effort peu important par rapport à la « déculpabilisation» (c'est le terme permettent pas, en effet, le maintien du
mane monétaire de l'ensemble de la qu'il a employé à Johannesburg) des système mis en place avec la colonisa-
zone Franc ou au budget de la France. tion et qui avait pu survivre, à quelques
sociétés françaises installées en RSA ou
Mais il est probable que les citoyens appelées à le faire. Cette attitude cor- adaptations près, durant plus d'un siè-
français, à mesure que la presse les renci respond aux vœux de tous les Sud- cle grâce au principe des marchés pro-
plus sensibles aux gaspillages constatés Africains, en dehors de certains grou- tégés, hérité du privilège colonial que
en Afrique, seront de moins en moins pes de lutte contre l'apartheid. La mis- l'Ancien Régime comme la République
favorables à un appui inconditionnel à sion Prouteau avait reçu l'approbation ont tant cultivé mais qui n'est plus via-
des Etats ql;li n'ont pas su se gérer. de Nelson Mandela, qui a établi d'im- ble dans l'environnement économique
Un autre aspect de cette crise est le portants contacts avec les milieux d'af- actuel.
retrait relatif des sociétés françaises qui faires lors de sa grande tournée mon- Cela ne veut pas dire que les hom-
opèrent en Afrique. Pour le président diale de juin-juil1et, au cours de laquelle mes d'affaires français se détournent
du ClAN (Comité des investisseurs il a soutenu une opinion quelque peu définitivement de l'Afrique: ils ont
français en Afrique noire), M. Jean- paradoxale : maintenir les sanctions maintenant à mieux cibler leurs projets
Pierre Prouteau, porte-parole des contre l'Afrique du Sud, mais y faire d'investissement, à régir plus au mar-
ché qu'à des sollicitations politiques,
mais peuvent profiter du mouvement
général de privatisation qui touche les
entreprises africaines. C'est ainsi que le
groupe Bolloré a réalisé dernièrement
Un héritage de l'Empire: la culture du coton un rachat systématique d'usines de
cigarettes en Afrique francophone. Cet
ensemble d'optique sectorielle, bien
conseillée financièrement et appliquée
avec méthode, est sans doute la voie de
l'avenir pour les affaires françaises en
Afrique, au delà des scandales politico-
financiers. •

1. « Rapport patronal 1989 France-


Afrique », Marchés tropicaux et
méditerranéens, 16 février 1990,
p.466.

François Gaulme est rédacteur an chef


de la revue Marchés tropicaux.
21

LE MAGHREB

Robert Bonnaud

Algérie et tiers monde


trente ans après
« Je vais te faire ton autocritique », disait-on (pas seu- coloniaux de l'Ouest laissait parfois à en cause son bien-fondé. Les respon-
désirer. sables des « réseaux» (Francis Jean-
lement pour rire), à l'époque du stalinisme triomphant. Ils son, Henri Curiel, Gérard Spitzer, etc.)
Il est vrai également que la décolo-
ne sont pas rares, aujourd'hui, ceux qui font l'autocritique nisation politique accomplie, la tenta- n'ont jamais promis à leurs camarades
des anciens « porteurs de valises », disons plutôt des suppor- tion d'accompagner, d'aider encore les une Algérie de rêve.
ters des peuples d'outre-mer révoltés contre nous, l'autocri- avant-gardes des pays d'Outre-mer On pouvait (reconnaissons que
s'exerça sur certains des « porteurs », c'était difficile) lutter pour la justice
tique des militants et des intellectuels qui ont vu dans la cause devenus « Pieds-rouges» du coup. A sans perdre la tête, raison garder sans
des nationalistes des colonies la cause de « tous les hommes Alger, sous Ben Bella (1962-1965) et sombrer dans le « réalisme » de la gau-
libres» (Manifeste des 121, septembre 1960), des Français (et Boumediène (1965-1978), de grandes che ~< respectueuse » (respectueusement
mutations se déroulaient, la récupéra- anticolonialiste), dans le cynisme de la
même des Français d'Algérie) qui se demandaient, tel Max- tion de l'Algérie par les Algériens, les gau-che coloniale. On pouvait (c'était
Pol Fouchet, avant les « événements », « Quand se réformes agraires (depuis 1962), les également difficile), tout en combattant
révolteront-ils donc? », et qui ont proclamé, « les événe- nationalisations pétrolières (depuis la pusillanimité de la première et le
1966), et ùne vraie promotion collec- chauvinisme assassin de la seconde, ne
ments » survenus, « Ils ont raison de se révolter », « Nous tive, la scolarisation massive de la jeu- pas donner de gages au nationalisme
avons tort de les combattre ». Faut-il obéir aux sommations, nesse (depuis les dernières années 1960), borné, au culturalisme débridé chez les
avouer ses erreurs, se frapper la poitrine et gémir sur le Sud, mutations, promotion auxquelles il anciens sujets de la France.
qui n'a pas tenu ses promesses? n'était pas déshonorant de participer, On peut regarder en face le Tiers
mais qui pouvaient faire naître un opti- Monde actuel, juger sévèrement sa
misme excessif. Si le tiersmondisme situation, les responsabilités propres de
illusionniste que l'on dénonce volon- ses élites, de ses peuples, de ses cultu-
tiers aujourd'hui, euphorisant et res, et ne pas mettre en accusation l'an-
paralysant, oscillant de l'ingérence à la ticolonialisme de l'époque des guerres
complaisance, a jamais existé, c'est à de libération. Il n'a pas tout prévu
Alger, de 1962 à 1965, sous Ben Bella. (encore que Fanon ait prévu beau-
On ne peut, sans se moquer du monde, coup !). Il n'a pas tout réglé. Il a réa-
Les sommations sont anciennes, la décolonisation politique se suffisait l'identifier aux anciens « porteurs de lisé quelque chose. Ce quelque chose
aussi anciennes que notre engagement. à elle-même, ni qu'elle serait rapide- valises ». était grand. Les valises n'étaient pas
Le « nationalisme de nation oppres- ment dépassée, que des Républiqùes Dans leur majorité, ceux-ci n'ont été vides.
sive» (pour parler comme Lénine, idéales allaient fleurir sous les Tropi- ni benbellistes ni boumediénistes. Ils La situation des Noirs des Etats-
auteur maudit) n'étant pas moins fort, ques, que Ben Bella était Lénine et Cas- ont ouvertement critiqué, dès 1962, ce Unis, leur pauvreté, leurs mauvaises
hélas ! que le « nationalisme de nation tro réunis (ou qu'il était apte à devenir qui ne leur plaisait pas dans l'Algérie manières, leurs impuissances, leurs
opprimée », le nationalisme exécrable cet hybride-là), que les leaders populis- indépendante. Mieux: ils ont, avant échecs, prouvent-ils que l'abolition de
n'étant pas effacé par le nationalisme tes du Tiers Monde (Nasser, Nehru, cette date, montré des inquiétudes pré- l'esclavage était une erreur, que la cause
admirable, l'accusation de trahison, dès Soekarno, Nkrumah... ) étaient les sau- monitoires, tout en avertissant que la des abolitionnistes était mauvaise ? La
le début, fut notre lot, et la nécessité veurs de l'humanisme en perdition. libération de l'Algérie de la domination politique de Ben Bella, favorable, dès
de s'expliquer, de se justifier, de se faire Naturellement, en face d'un Etat .française était un objectif si grandiose 1962-1963, à un certain islamisme (mêlé
pardonner. français qui considérait le FLN comme et si exaltant, si difficile à atteindre, que chez ce leader à un castro-léninisme sui
une association de malfaiteurs, de ces inquiétudes ne pouvaient ni ne generis), l'influence du FIS (Front isla-
Nous expliquâmes donc. Réclamer citoyens français (même à gauche) pour devaient affaiblir la lutte des Algériens mique de salut) dans l'Algérie d'au-
l'indépendance pour les colonies, cela qui Nasser était la réincarnation d'Hit- et de leurs amis dans le· monde, mettre jourd'hui prouvent-elles qu'il ne fallait
voulait dire qu'elle était un préalable, 1er, la tentation, normale, fatale, était
cela ne ,voulait pas dire qu'elle était la d'idéaliser, d'améliorer un peu ou
solution à tous les problèmes, ni que beaucoup l'image des révoltés, d'occul- Alger. Election du comité directeur dans une entreprise autogérée.
l'indépendance, en soi, à travers les ter les faits gênants, le massacre de
âges et les continents, était forcément Mélouza par exemple, ou la présence
meilleure que l'intégration, que la d'anciens malfaiteurs parmi les cadres
nation valait forcément mieux que du FLN, ou les sympathies des Officiers
l'empire (tout dépend des empires, les libres d'Egypte, et de larges masses ara-
empires intégrateurs de l'Antiquité et bes, pour l'impérialisme allemand et
du Moyen Age ne sont pas les empires nazi pendant la Seconde Guerre mon-
ségrégateurs de l'époque moderne, les diale. Je conviens que les explications
empires proprement « coloniaux », données n'étaient pas toujours les meil-
« colonialistes » ; et parmi ces derniers leures, que l'affaire de Mélouza n'était
la variété est grande, le colonialisme por- pas vraiment limpide, que la biographie
tugais n'est pas le britannique, le colo- d'Ali la Pointe n'était pas très connue,
nialisme français n'est pas le même au et que les pages de Fanon sur le rôle des
Vietnam et au Cambodge, le colonia- bandits dans les révolutions, quoique
lisme français d'Algérie est beaucoup remarquables, renouvelées de Bakou-
plus écrasant, exploiteur, que le colo- nine et le renouvelant, ne suffisaient pas
nialisme français d'Afrique noire, ses à tout. Je conviens que les réseaux anti-
aspects négatifs sont beaucoup plus évi- colonialistes français manquaient
dents, etc.). Approuver l'idée d'une d'agrégés d'histoire, et que l'analyse du
République algérienne, d'une décoloni- rôle de l'Allemagne, de l'Italie et du
sation politique, ne voulait pas dire que Japon dans la démolition des empires
22 LE MAGHREB
pas applaudir la Plate-forme de la capitalistes. La vague islamiste déferle; on les noie dans de nouveaux ensem- en lui, s'est brisé, que son dynamisme,
Soummam (1956) et ses orientations laï- la vague mystico-évangélique et la bles (les horreurs du Vietnam, par récent, s'est essoufflé bien vite, que le
ques ou quasi laïques 1 Parce que vague clérico-vaticane déferlent aussi ; exemple, ou les crimes du communisme rééquilibrage du monde est compromis
l'agriculture algérienne est négligée, Saiman Rushdie et Martin Scorsese asiatique). La Traite, le Goulag afro- par là même. Du XV' siècle au début
parce que l'enseignement algérien s'en- subissent les effets de l'intolérance. américain de l'Occident, en fonction- du XX', l'histoire a été faite par l'Oc-
fonce-dans les contradictions du bilin- Rejet xénophobe de l'Occident, et du nement pendant quatre siècles, vont cident. Toutes les nouveautés positives,
guisme, du trilinguisme, faut-il réhabi- communisme, par l'islamisme radical; bénéficier de soins historiographiques presque toutes, ont été le fait des Occi-
liter l'Algérie coloniale (en 1954, 85 o/~ rejet xénophobe, par l'Occident des éclairés: d'abord les esclaves n'étaient dentaux. Cela a changé en 1917 (la
des enfants n'étaient pas scolarisés, années 80, de tout ce qui n'est pas lui, pas si malheureux que ça ; et puis les Révolution russe, l'apparition d'un
80 % le sont aujourd'hui; il Yavait 589 de tout ce qui, à l'intérieur de lui- Arabes, au nord et à l'est du continent contre-modèle), et plus encore en 1945,
étudiants algériens, il y en a 80 ()()() ; même, le gêne, de ses réfractaires et de africain, ont fait pareil ou pire (on cher- en 1956 (la Chine, la décolonisation).
55 % du revenu agricole allaient à ses remords, bonne conscience retrou- che en vain les traces physiques de ces La scène de l'histoire s'est élargie alors,
100 ()()() colons français ...) 1 vée, occidentalisme sûr de lui, domina- gigantesques prélèvements). Les empi- les acteurs se sont multipliés. L'histoire
Dés 1967-1968 le tiersmondisme (qui teur. res coloniaux avaient bien des mérites ; est devenue plus réellement mondiale,
n'a jamais été une idéologie de masse !) Charles-André Julien et son école (qui moins purement occidentale (sans que
Agressivité nouvelle. Rambo et les n'en disconvenaient pas !) ont, paraît- l'Occident cesse de créer, cesse de domi-
baisse, la confiance diminue dans les
Malouines, en 1982. La Banque mon- il, noirci, calomnié l'œuvre de la ner des secteurs entiers du progrès
potentialités révolutionnaires du Tiers
diale accentuant, depuis 1981, son France. Charles-Robert Ageron (remar- humain). Dans les dernières décennies,
Monde. La Révolution rentre chez elle
action de reprise en main du Tiers quable historien de l'Algérie coloniale, nouveau chàngement, quadruple chan-
en Occident, puis disparaît. La Libéra-
Monde, «recolonisant» des pans esprit extrêmement pondéré) est gement, changement inverse.
lisation, depuis 1974-1975, remplace la
entiers de celui-ci. Le repli culturaliste dénoncé comme traître par certains de
Révolution. Elle s'appelle, entre autres 1) Depuis la fin des années 60
des années soixante-huitardes, c'était ses collégues ; il en est réduit à envoyer
choses, économie souterraine, corrup- (l'échec de la « révolution culturelle »,
les mini-cultures, les ethnies, les des circulaires justificatives. L'intérêt,
tion, délinquance, montée des inégali- etc.) le progrès sociopolitique s'est
régions. Le repli culturaliste des années souvent nostalgique, pour l'Empire
tés. Depuis la fin des années 1960 la ralenti, appauvri, alors que le progrès
80, ce sont les maxi-cultures, les aires français grandit dans la littérature et le
religiosité, la croyance, les Eglises et les technique s'est accéléré (révolutions
culturelles, et ce sont les nations : exa- cinéma. Dans les revues le «joli vertes, révolutions contraceptives, y
sectes sont à l'offensive. Reflux géné-
cerbation soudaine des fiertés nationa- temps » des colonies est un thème à la
ral de la raison. Reflux des idéologies compris dans le Tiers Monde, révolu-
les (américaine, britannique, alle- mode. Ajouterai-je qu'il est un histo-
acculturatrices (sauf celle, toute- tion du nucléaire, révolution informa-
mande, italienne, japonaise, russe, rien pour lequel les « professionnels de
puissante, du Marché), repli sur les tique...). Le Tiers Monde, « foyer prin-
française, lepénisme et Rainbow War- la profession» ont les yeux de Chi-
ethnies, les cultures, les spécificités cipal » des révolutions sociopolitiques,
rior.. .), affirmations décidées de supé- mène, et qu'il ne s'agit pas de Pierre a perdu sa fonction, son rôle, provisoi-
nationales ou zonales. Le Tiers Monde
riorité occidentale, charité planétaire Vidal-Naquet (<< complice objectif» de
n'est pas un monde à part. Les ratages rement en tout cas.
donneuse de leçons, « devoir d'ingé- la trahison, morigéné dans un récent
sociopolitiques, le parasitisme aggravé 2) Ce progrès sociopolitique diminué
rence » (au XIX' siècle sévissaient un volume collectif sur la guerre d'Algé-
des catégories dominantes, l'essor des a un contenu qualitatif différent. Les
« impérialisme du libre-échange» et un rie et les Français), mais de Raoul
religions, des culturalismes et des xéno- forces de la liberté et du marché ont
impérialisme humanitaire, un impéria- Girardet, vieux briscard de l'extrême-
phobies, tout cela reproduit, en carica- retrouvé la prépondérance qu'elles
lisme des « droits de l'homme » ; ils droite, intraitable partisan de l'«Algé-
ture souvent, ce que l'Ouest et l'Est avaient au XIX' siècle, et déjà au
renaissent spectaculairement), critiques rie française ».
connaissent depuis la même date. XVI'; les valeurs d'égalité se sont
virulentes contre le relativisme culturel,
L'innovation sociopolitique est en Dans une période plus créative que effondrées. Ce retournement a favorisé
ses exagérations comme ses vérités,
perdition, réformes et révolutions apologies sommaires de l'intégration, celle que nous vivons, ce contexte idéo- le capitalisme, le règne universel de la
échouent dans le Tiers Monde (Chili et et gigantesque, multiforme opération logique.(qui est d'ailleurs en train de se marchandise, et l'Occident son initia-
Nicaragua, Angola, Ethiopie ...) ; tout de déculpabilisation de l'Ouest, de réar- transformer), cette faveur des empires teur, son défenseur, son promoteur. Le
échoue aussi en Occident (le gauchisme, (elle baisse, à l'évidence, et les émanci- Tiers Monde tend à être plus que jamais
mement moral des Occidentaux.
le communisme, le PS français au pou- pations de l'Est n'en sont pas les seuls ce qu'il s'efforçait de ne plus être: la
voir, son bilan social catastrophi- Les crimes du fascisme, ce pur pro- indices), auraient pu être porteurs banlieue pauvre de l'Occident, la clien-
que ... ) ; ce qui restait de 1917 s'effon- duit de l'Occident, on préférerait qu'ils d'œuvres importantes, de problémati- tèle, soumise ou rétive, des Occiden-
dre à l'est (la « révolution culturelle» n'aient jamais eu lieu (<< méthode ques et de conceptualisations remar- taux, leur émule, brouillon ou appli-
et l'après-maoïsme, ce sont d'assez jolis Ajax », faurissonienne, d'effacement quables (théorie comparée des empires, qué.
ratages). Le Tiers Monde (l'Afrique des traces), ou qu'ils soient le pâle tensions constantes à travers l'histoire
3) Depuis 1974-1975, et surtout
noire francophone par exemple) a ses décalque, la malheureuse conséquence entre le principe « national » et le prin-
depuis 1987, indépendamment de la
comptes en Suisse, ses Libanais, ses des crimes bolcheviks (<< révision- cipe «impérial», «colonisabilité»,
crise économique, qui est mondiale, qui
ministres rapaces; l'Occident a ses nisme » à l'allemande). Les dégâts des désir d'empire chez les colonisés, etc.).
a frappé d'abord l'Occident (1974... ),
« initiés», ses Golden Boys, ses guerres coloniales, on le~ révise à la Il faut bien constater que le bilan, sans
puis le Tiers Monde (1980...), et enfin
« entrepreneurs» qui s'enrichissent en. baisse (comptages parcimonieux des être nul, est plutôt médiocre.
les pays communistes (1989... ), on a
dormant; le monde de l'Est a ses aven- morts algériens de la guerre d'Algérie ; Un dernier, immense problème doit l'impression que le monde s'enlise, que
turiers interlopes, ses trafiquânts du il est vrai que la vox populi, comme être posé. Car il n'est pas faux de dire le progrès innovateur notamment est en
marché noir, ses bureaucrates mués en toujours, avait gonflé les chiffres), ou que le Sud a déçu, que quelque chose, baisse, que la régression monte, que les
échecs, sociopolitiques et même tech-
niques, se multiplient. La disparition du
Aux beaux temps. Administrateur faisant sa tournée dans un village (Atlas colonial, op. cit.) défi que le communisme constituait,
malgré ses limites, pour les valeurs et
la puissance de l'Occident, et les stéri-
les désordres du Tiers Monde, renfor-
cent le conservatisme mondial.
4) N'assiste-t-on pas, depuis
1974-1975, et surtout aujourd'hui,
depuis les dernières années 1980, à une
réoccidentalisation de l'histoire, à une
démondialisation, à une marginalisa-
tion des marginaux du Sud, et de ces
anciens marginaux en quête de promo-
tion qu'étaient les pays communistes 1
1956, 1945 et 1917 ne sont-ils pas sus-
ceptibles d'être annulés, au moins par-
tiellement, par le cours de l'histoire,
que les progressistes ont la mauvaise
habitude de tenir pour triomphal 1 Ou
alors, - polarisation différente, autre
forme de rabougrissement spatial du
progrès - , ne verra-t-on pas des mon-
tées plus ou moins solitaires de puis-
sance, de certains pays de l'Ouest
(Japon et Allemagn~ bien sûr : le déclin
des Etats-Unis, annoncé par PliUl Ken-
nedy, par Jacques Attali, de certains
pays de l'Est, de certains pays du
Sud 1)
Perspectives que personne, fût-il
occidentaliste, ou supporter du désor-
dre établi, ne peut envisager sans
inquiétude. Le tournant le plus impor-
tant de cette fin de siècle n'oriente pas
l'humanité dans un sens extrêmement
positif.

LE MAGHREB 23
rêt à adopter un profil bas en vue des
Entretien législatives, c'est I~Algérie qui du FIS
fera quelque chose. Il y a peut-être
dans cette montGe l'occasion d'un nou-
veau départ, un point d'inflexion, un
moment où la courbe se ressaisit. Il y
a une ouverture sur le multipartisme...

Avec Francis Jeanson J.P. S. - Au bout des élections, la


démocratie?
F.J. - Que peut vouloir dire ce mot
dans un pays qui connaît de telles déni-
vellations sociales ? Dans un pays si
jeune: 90 % des Algériens n'avaient
Pendant toute une semaine, du 30 juillet au 3 août, on peut enten- F.J. - Ce n'est tout de même pas le
raz-de-marée qu'on a décrit ici. D'au- pas dix ans lors de l'indépendance ?
dre sur France-Culture à 18 h 45, le journal sonore du voyage que vient Les jeunes Algériens n'ont pas d'his-
d'effectuer Francis Jeanson en Algérie. Voyage dans l'Algérie d'après les tre part, et ce n'est un paradoxe qu'en
toire, et comme me le disait quelqu'un,
apparence, c'est parce que l'Algérie est
élections du 12 juin qui ont vu la poussée du Front islamique de Salut un pays musulman qu'il sera difficile de
pas d'avenir: au lieu de leur demander
et qui l'a mené d'Alger à Alger via Annaba et Constantine. faire de l'extrémisme islamique. Non,
de regarder devant, le FI S veut les faire
regarder en l'air. Il condamne la corrup-
On ne présente pas Francis Jeanson. On peut tout juste rappeler que pour une bonne part, le vote FIS est un
tiGn, mais pour toute solution, il pro-
son nom prend place dans la liste de ceux qui, tel Zola, ou les combat- vote anti-FLN. C'est le FLN le pro-
pose le paradis... Quant à l'opposition,
tants de l'Affiche rouge, ont sauvé l'honneur de la France. Le J'accuse blème ! Rien n'est plus malaisé à démê-
elle est scindée, émiettée... Non, j'ai
de ce philosophe sartrien (qui travaille aujourd'hui encore à une Quoti- ler que les liens entre le FLN et le pou-
confiance, je vous le disais, en la popu-
voir. Qu'est-ce qui relève de l'un,
dienne morale, dans le droit fil de son Problème moral dans la pensée lation. Et à tO\Jt ce qui se jouera au plan
qu'est-ce qui dépend de l'autre ?... Le
de Sartre de 1947) a paru dans Esprit en janvier 1950, puis au Seuil en local.
FLN est discrédité parce qu'il semblait
1955 : l'Algérie hors la loi. Sa résistance, ce sont les fameux réseaux Jean- être au pouvoir. Et il y a d'autre part
son d'aide au FLN. Voir les porteurs de valise, La résistance française J .P. S. - Que disent vos anciens
des membres du pouvoir qui ont favo-
à la guerre d'Algérie (Albin Michel, 1979), d'Hamon et Rotman. risé le FIS, je songe à l'autorisation du
compagnons de lutte?
Depuis son combat algérien, Jeanson s'est engagé dans l'action cul- vote sans carte, pour décramponner le F.J. - Ils ne sont pas défaitistes en
FLN, sans pour autant vouloir le liqui- tout cas. Les militants nationalistes ont
turelle (à Chalon), puis dans un long travail sur la psychiatrie. Il n'a rien der, car il assure encore les articulations toujours eu l'impression d'avoir été
d'un ancien combattant. Raison de plus pour être attentif à son témoi- de la société. dépossédés de leur lutte par les pou-
gnage. voirs successifs. Maintenant, ils sem-
J.P. S. - Comme les partis com- blent vouloir se ressaisir. Les anciens
munistes d'Europe centrale? de la Fédération de France du FLN
viennent de fonder une association. Ils
F.J. - On peut comparer. Même fonc-
Jean-Pierre Salgas. - Vous étes on nous dit que tout le monde porte le ne sont pas les seuls; des forums nais-
tionnement « totalitaire », même com-
souvent allé en Algérie depuis /'In- heidjeb - ou la barbe, ou alors on nous plexité : il est à la fois l'héritier de la
sent en grand nombre. Tout va dépen-
dépendance? montre des filles qui ont l'air de se ren- dre de ce que deviendra le FLN ...
lutte nationale et l'appareil qui permet
Francis Jeanson. - Rarement. J'y suis dre à une partouze. C'est scandaleux, d'arriver. On y trouve le même mélange
allé en 1966 et en 1969, invité officiel- comme est scandaleuse une photo qui de compromissions et de valeurs main- J.P. S. - Quand vous relisez vos
lement, 8 jours chaque fois. En 1969, me hante et qui me paraît bien résumer tenues. anciennes analyses de 1950 dans
c'était pour le Festival culturel panafri- le regard des médias français sur l'Al- Esprit, ou l'Algérie hors la loi, quel
cain. J'y suis revenu en 1974 pour faire gérie : une foule en prière, courbée, J.P. S. - Vous croyez que l'évo- est votre sentiment ?
un film sur Boumedienne. Et tous les. dont on ne voit que le cul. A Alger en lution de l'Est peut influer sur le
tous cas. Il est possible que la situation
F.J. - D'abord je ne les relis jamais,
mois quelques jours entre 1975 et 1978 Sud, l'Algérie ? mais, évidemment, je ne regrette pas
pour animer un séminaire transdiscipli- soit différente à Constantine. Tout cela
F.J. - En aucune façon. Il faut que d'avoir soutenu la lutte pour l'indé'pen-
naire sur les conséquences psychiques est faux. Ceci pour ma "première
nous cessions une bonne fois pour tou- dance. Sur le destin de celle-ci je crois
de l'exode rural. Il s'agissait aussi d'ai- impression". Quant à ma "dernière",
tes de considérer que les pays du Sud que c'est aux Algériens de se pronon-
der à repenser l'enseignement des ce serait d'avoir retrouvé l'étonnante
capacité de ce peuple à s'arranger de sont dans la mouvance de l'Europe. cer. Quant à nous, si nous avons com-
sciences humaines. Depuis cette épo- mis des erreurs d'appréciation, c'est
sa propre diversité, à métaboliser les Beaucoup de ceux qui ont rallié le FIS
que, je ne m'y suis rendu qu'en 1987 plutôt sur la France. Sur les risques de
événements, à grignoter les corps pensent tout simplement que l'Algérie
pour le 25" anniversaire de l'Indépen- fascination, ou sur les chances du
étrangers, à relativiser ce que d'autres ne trouvera pas son identité du côté de
dance. socialisme. La France ne s'est pas fas-
porteraient volontiers à l'absolu. Quel- l'Occident - ce qui ne signifie pas un
reniement d'un certain travail de l'Oc- cisée, elle s'est endormie!
J.-P. S. - J'ignorais que vous ques jours plus tard, les résultats des
élections étaient déchiquetés, dévorés. cident - mais du côté de son être
aviez fait un film sur Boumedienne. J.P. S. - Malgré l'analogie évi-
Il est très difficile de prendre position musulman. Vingt-huit ans après l'indé-
F.J. - Je n'ai jamais rencontré Ben et de faire des spéculations tant la pendance, l'identité reste la grande dente entre le 18 juin et votre rebel-
Bella. Il s'est agi d'une coïncidence. Le situation est complexe, la ressource de question. J'insiste: musulman, pas lion, vous n'étes pas devenu gaul-
Seuil-Audiovisuel m'avait sollicité, et, cette population est stupéfiante. En arabe. Il ya Islam bien au-delà des fron- liste trente ans après. .. comme
simultanément, l'ambassade d'Algérie Algérie, je rencontre le politique, pas tières du monde arabe. Et là aussi, il « tout le monde JJ.
m'offrait de réaliser le projet de mon la politique. Je suis sûr que beaucoup faut que nous cessions de considérer F.J. - Oh non! malgré mon admira-
choix. Boumedienne avait toujours d'auditeurs seront impressionnés par la l'Islam selon le seul modèle iranien. tion pour l'homme du 18 juin. Et une
refusé ce type d'enregistrement, il a façon dont mes interlocuteurs abordent D'ailleurs, considérer l'Islam comme certaine fascination esthétique pour un
accepté... Vous savez, c'était un per- les problèmes. fermé est la meilleure manière de le homme de cette stature. De (Jaulle a
sonnage d'une stature extraordinaire, pousser à se fermer. Alors que l'Islam mis jusqu'à aujourd'hui la France sous
qui est loin de faire l'unanimité. Sur dix J.P. S. - Vous ne semblez pas algérien est ouvert et tolérant. Autre- narcotique. Il l'a dépolitisée.
Algériens, vous en trouverez cinq pour inquiet de la victoire du Front Isla- ment dit, je ne pense pas que le FIS
vous parler de sa dictature, cinq de son mique de Salut. .. modifiera l'Algérie, ila, en plus, inté- J.P. S. - Aujourd'hui, que peut-
immense travail... Les Algériens ont on faire pour les Algériens ?
toutes les peines du monde à se situer
par rapport à Ben Bella et Boume- F.J. - Surtout tenter de donner de la
dienne. On peut, bien sûr, regretter que Francis Jeanson situation une image aussi juste que pos-
ce soit l'armée qui ait redonné une con- sible, face aux médias qui s'acharnent
sistance au corps algérien, et non les à faire le contraire. Sinon rien, à moins
combattants nationalistes, mais il ne que les Algériens ne nous le deman-
faut pas voir cette armée sur le modèle dent, comme nous leur avons fait
des armées occidentales. D'autre part, savoir au moment de la répression
au moment de sa disparition, Boume- d'octobre 1988. Et puis intervenir ici
dienne avait commencé à créer des ins- pour que les Etats occidentaux, qui
titutions qui auraient pu fonctionner sont en train de faire pour l'Est ce qu'ils
sans le FLN. n'ont jamais fait pour l'Afrique, aident
aussi le Sud et ses démocraties nais-
J.P. S. - Vous étes rentré d'Algé- santes. C'est en l'ignorant qu'on fera
rie il y a trois jours. Quelle est votre le jeu de l'Islam « intégriste ».
"impression" dominante?
Propos recueillis
F.J. - Qu'il n'y a pas de changement. par Jean-Pierre Salgas
Je m'attendais à voir un changement,
je n'ai rien vu. Le paysage humain est
celui que j'ai toujours connu. Puisque
nous parlions de Boumedienne, je m.e
souviens de lui me montrant dans la rue
des femmes voilées et d'autres en mini-
jupes. Voilà l'Algérie, me disait-il. Ici,
24 LI MAGHREB
chant ses personnages dans les vapeurs
Anne Roche du fondouk en ruine. Bref, il s'agit
d'un « texte qui prolifère par mar-
cotte » (Roland Barthes).
Que Nedjma en soit l'aboutissement,

« .•. A
la faveur d'un équivoque et comme le couronnement, l' « étoile»
(c'est le sens du mot arabe) de l'œuvre
katébienne, nul doute. Mais plus qu'un

passeport de langue française » chef-d'œuvre fermé, quel qu'en soit le


sens, plus même que le sens politique
que les événements lui ont prêté el1 1956
et depuis, c'est le point de convergence
d'une écriture qui n'a cessé de se for-
ger, de s'interroger, peut-être de se
Deux anthologies de la littérature algérienne viennent de ou Un rêve dans un rêve (1953), s'amu- défaire (1).
paraître, portant à peu près le même titre, signées l'une par sent à entrechoquer des cultures diver-
ses, en des collages encore inspirés de Cette critique en acte des genres per-
une Algérienne, Christiane Achour (co-édition Entreprise algé- la manière surréaliste : la Sainte Vierge met de mieux mettre en perspective ce
rienne de presse / Bordas, 1990), l'autre par un Franç~is, y rencontre Maïakovski, Zoubéida s'en que l'on a appelé peut-être à tort
prend au jeune Marx, l'abbé Grégoire 1'« évolution» de Kateb, du roman au
Charles Bonn (Livre de Pochë, 1990). Différentes par leur et Montaigne dialoguent avec Monsieur théâtre populaire, de l'usage du fran-
périodisation, leur propos, leur démarche, leurs choix... ces Ernest et le Gouverneur GénéraL.Per- çais à l'arabe. Tout d'abord, si Moha-
deux anthologies s'accordent néanmoins sur un point: Kateb, sonnages et thèmes de Nedjma y sont med prends ta valise ou la Guerre de
déjà présents, si l'écriture s'y cherche deux mille ans ont été jouées, bien
c'est le plus grand. encore. De façon générale, les textes de entendu, en arabe dialectal, les textes
l'O!uvre en fragments manifestent primitifs ont été écrits en français :
mieux qu'aucune déclaration théorique d'ailleurs, comme le précise Jacqueline
Une hiérarchie analogue se repère militantisme ; lors d'un premier voyage combien et comment Kateb a décons- Arnaud, « Kateb n'a jamais dit qu'il
aussi dans le nombre d'études consa- en France, en 1947, il se lie aux milieux truit les frontières entre les genres. Tel avait entièrement cessé d'écrire enfran-
crées à l'auteur de Nedjma, en totalité littéraires de gauche et publie ses pre- -texte de prose narrative, cisaillé, con- çais, puisqu'il ne le peut pas dans une
ou en partie, dans le cadre des univer- miers poèmes dans les Lettres françai- centré, donne lieu à un texte poétique autre langue. » D'autre part, ces tex-
sités françaises ou du Magreb, mais ses et le Mercure de France. Dans cette du Polygone étoilé, telle scène écrite tes eux-mêmes, dans leur version scé-
aussi en Allemagne, en Grande- dernière revue paraît « Nedjma ou le pour le théâtre (la Femme sauvage mis nique, sont une réécriture et un décou-
Bretagne ou aux Etats-Unis. poème ou le couteau », le 1er janvier en scène par Jean-Marie Serreau en page d'un ensemble beaucoup plus
A l'exception des études de Tasadit 1948, texte considéré par Kateb comme important, de l'ordre d'un millier de
1962) est reprise sous forme romanes-
Yacine et de Frida Matmati, on s'inté- la matrice de son œuvre. que, des nouvelles ou de courtes pro- pages, écrit - en français - dans la
resse peu au théâtre de Kateb, ce théâ- Les poèmes de cette époque juxtapo- ses « se recoupent et bourgeonnent période 1968-70, et traitant des princi-
tre en arabe dialectal auquel il se con- sent des échos surréalistes à des méta- dans la continuité du Cercle des repré- paux conflits du monde contemporain
sacra pourtant pendant près de vingt phores qui cherchent une justesse plus sailles », selon l'heureuse expression de dans leur relation avec le Maghreb.
ans. S'agirait-il de faire l'impilsse sur politique que musicale, comme cette Jacqueline Arnaud. Sans même parler L 'Homme aux sandaleS de caoutchouc,
cette partie de son œuvre, au nom « Porteuse d'eau» (Alger Républicain, de la perpétuelle reprise des textes, qui qui traite du Viet-Nam, appartient à cet
d'une « francophonie» équivoque, ou mars 1950) : l'apparente à Nerval, chaque texte pris ensemble dont il est le seul « greffon »
au nom de la qualité littéraire suppo- « Elle apparaît le temps d'une charge en lui-même est d'une. appartenance publié en français (Seuil, 1970). Ecri-
sée supérieure de Nedjma ou du Poly- comme un sourire de gréviste, comme indécidable : tel par exemple « Parmi ture qui manifeste la constance de l'en-
gone étoilé ? la muse des dockers. les herbes qui refleurissent » (Mercure gagement politique de Kateb, dans la
de France, 1964), qui commence lutte pour l'indépendance, mais aussi
Au lendemain de l'indépendance, « Celle que poursuit l'amour du peu- après, dans ses interventions militan-
Kateb se trouve confronté à une évi- ple et qui fit hésiter à la passerelle des comme une narration, s'entrecoupe de
poèmes, s'ouvre sur un dialogue de tes : conditions de vie des ouvriers
dence certes pas nouvelle pour lui, mais navires maint soldat en partance pour immigrés (Mohamed prends ta valise),
un peu plus cruelle qu'avant: Saïgon. » théâtre, revient à la narration, mais
avec une mise en scène de l'écrivain luttes des femmes, luttes pour la liberté
« Vingt.-cinq ans sont passés. Je suis Et les premiers textes narratifs, « penché sur le Rhummel » (la célèbre d'emploi de la langue berbère (Kateb
au Caire. Un rédacteur du journal Al comme A l'instar d'un match sanglant gorge qui traverse Constantine) et cher- est arabophone) (voir sa préface à la
Abram me tend une revue: un poète Grotte éclatée de Yamina Mechakra)
libanais achève de me traduire dans ma (2).
langue maternelle, et c'est à peine si
j'arrive à déchiffrer mon nom ! Kateb Yacine Ce travail sur la frontière des genres
« Ce jardin parmi lesflammes, c'est a son parallèle dans son travail sur la
bien le domicile du poète algérien - langue. Certes, il ne faudrait pas pren-
mais de langue française - et ne pou- dre à la lettre des boutades comme
vaM chanter que du fond de l'exil : comme-ei, dans l'Algérie en herbe.
dans la gueule du loup. »
(Jardin parmi les flammes, paru dans « On créait notre langue dans la
Esprit, novembre 1962). gueule du dragon. C'était du français,
à base de berbéro-judéo-arabo-
Cette position « dans la gueule du hispano-italien. A vec Luigi, Palmipède
loup» (image que Kateb reprendra à et Lakhdar, on se sentait formidable-
plusieurs reprises) est emblématique de ment heureux, ayant oublié que Palml'-
sa vie et de son engagement, et cela très pède était juif, Luigi chrétien, et nous,
tôt. « Pouvoir étreindre un peu de mort Lakhdar et moi, on pensait qu'ils
arabe », écrit-il dans Soliloques, poè- étaient des frères parlant notre langue
mes de jeunesse, publiés en 1946, et nous la leur, or il suffisait de dire
jamais réédités. Phrase énigmatique, juif, chrétien, muslman, c'était un cha-
qui s'éclaire peut-être si on la rappro- pelet de mots minés qui nous explo-
che d'un autre poème de la même épo- saient en dedans... »
que, dédié à « ceux qui sont morts pour
les autres et pour rien ». Pendant la Il est évident que le français écrit par
guerre, le jeune Kateb, lycéen, a déjà Kateb n'est pas du « mauvais fran-
pris conscience de ce que les Algériens çais », qu'il ne s'autorise pas « les peti-
y mouraient « pour rien » - contrai- tes infamies des transgressions mineu-
rement à l'illusion de ceux qui rêvaient res » à la langue, selon la' formule
d'une sorte 'd'indépendance octroyée d'Abdelwahab Meddeb. Mais il est non
sans douleur par le bon vouloir du colo- moins évident que ce français est « tra-
nisateur. C'est pourquoi il participe aux vaillé » en dedans, ou en dessous, par
manifestations du 8 mai 1945 à Sétif, d'autres parlers, d'autres histoires: ce
qui seront durement réprimées par l'ar- n'est pas seulement l'arabe ou le ber-
mée française, est emprisonné, torturé : bère qui, linguistiquement parlant,
sa mère, qui le croit exécuté, sombre sous-tendraient le texte katébien et en
dans la folie : métamorphoseraient le français, c'est
« Son voile piétiné, robe et chair en tout l'ensemble des référents culturels,
lambeaux, elle n'arrêtait pas de décla- historiques et lou mythiques, qui for-
mer la litanie, la sinistre épopée... » cent la langue à aller plus loin, ailleurs,
et par là l'enrichissent.
Dans la même période, il découvre
à la fois l'amour sans espoir qui mar- Quant au théâtre, dont le texte ori-
quera sa vie et son écriture (sous les ginal est donc en français mais ne nous
traits d'une cousine plus âgée et mariée, est pas connu la"plupart du temps, il '
qui sera le modèle de Nedjma) et le travaille avant tout sur le registre de
LE MAGHREB 25
l'intervention, ou de ce que l'on appe- de pratiques qui auraient dû disparaî- J.. .1 Une femme libre les scandalise, de la complexité et de la polypho-
lait autrefois l'agit-prop : tre avec le colonialisme. pour eux je suis le diable », dit Dihya nie d'un texte comme Nedjma. On
La satire de Kateb n'épargne per- (la Kahina) dans un fragment de la se reportera aux analyses de Marc
« Ma prochaine pièce s'appellera les sonne: les muftis, les « turbans d'in- Femme sauvage. Gontard (Nedjma de Kateb Yacine,
Frères Monuments, c'est une pièce firmerie », les généraux décorés de la A l'enterrement de Kateb, on a L'Harmattan 1985) et de Charles
tragi-comique et antireligieuse. Il ne croix de guerre avec Napalm, les poli- chanté l'Internationale en arabe dialec- Bonn (Nedjma, P.U.F. 1990), ce
s'agit pas d'attaquer les croyants, mais ciers qui matraquent avec des matra- tal, en berbère et en français, et de dernier ouvrage donnant notam-
tous ceux qui sè réfugient derrière la ques américaines en caoutchouc du nombreuses femmes sont venues, bra- ment les diverses « lectures » faites
religion pour trahir une révolution qui Sud-Viet-Nam: le peuple soumis, vant le tabou qui leur interdit d'être au du roman.
Jeur fait peur et qu'ils haïssent. » (Le « Ane-alfa-bête », porte sur son dos cimetière le jour de l'enterrement (3). 2. Pour plus de détails sur la biogra-
Sculpteur de squelettes. Nouvel Obser- l'alfa qu'il n'ose pas goûter, tandis que Preuve, s'il en était besoin, qu'est tou- phie de Kateb et ses engagements
vateur, 25 janvier 1967). Un exemple le peuple insoumis, « Ane-à-tôle », est jours vivant politiques, voir Christiane Achour,
suffira à en montrer la pertinence : voué à la prison. Et le souffle de liberté Anthologie de la littérature algé-
« ce grand autre de nous-mêmes, ce
« Cette fois, ce sont des frères qui terrifiante qui emporte Nedjma arrache clandestin qui s'introduit dans notre rienne de langue française,
tiennent les électrodes, et vous invitent le hidjeb dont on voudrait masquer les mémoire à la faveur d'un équivoque (ENAPlBordas 1990) p. 295-6 et
à prendre un bain. Qui aime bien châ- femmes : passeport de langue française... » (Jac-
passim.
tie bien. » Ce texte a été publié en « Ils (les Arabes) s'étonnent de vous queline Arnaud). • 3. Lire le témoignage de Dalila Morsly,
1967... Plus de vingt ans après, à l'is- voir dirigés par une femme. « Kateb Yacine, l'homme des cau-
sue des « événements» d'octobre 1988, C'est qu'ils sont des marchands d'es- ses justes », in Impressions du Sud,
un collectif d'universitaires et d'intel- claves. Printemps 90, n° 25, p. 44-6.
lectuels algériens publie un « Livre Ils voilent leurs femmes pour mieux les 1. Impossible dans le cadre d'un arti-
Noir »sur la torture, écho monstrueux vendre. cle de donner ffit-ce une faible idée

Zineb Ali-Benali Ainsi, lorsque des jeunes Algériens


optel,lt pour le qamis ou le hidjab, ils
ne reprennent pas un héritage de leurs
parents. Ils vont chercher ailleurs, loin
du pays et de sa mémoire, les signes de

Identité : permanences leur reconnaissance identitaire.


Le changement plutôt que la perma-
nence, la pérégrination plutôt que la
fixité, l'emprunt plutôt que la racine...

et dérives voilà le constat quelque peu paradoxal


auquel nous fait aboutir ce rapide par-
cours dans le paysage identitaire algé-
rien. Ce qui est présenté comme origi-
nel et authentique n'est en fait que le
résultat d'une sorte de trafic, de mani-
La grand-mère allait le visage décou- tournure, au détour d'une accentua- Il faudrait interroger ces signes du pulation des signes qui permettent de
vert. Lorsqu'elle se rendait au village tion ... « soi-même ». Le qamis étroit qui colle se situer et de se reconnaître ; et qui
ou même à Constantine, elle se tenait La résistance, multiforme, latente au corps n'a rien à voir avec la gan- occulte une partie de l'histoire. •
droite, drapée dans sa melehfa retenue puis de plus en plus expressive et vio- doura ample qui laisse libre le mouve-
aux épaules par la fibule d'argent, les lente, aux amputations culturelles, réin- ment. Le hidjab qui prend quelquefois 1. De nombreux proverbes et dictons
bras libres et le regard planté clair dans troduit, à partir du printemps 1980, des allures de linceul et qui bloque le tracent l'enfermement de la femme.
le regard de celui qui lui parlait, ou au d'autres paramètres dans les signes geste, comme s'il rendait concrète, Ainsi : la femme ne sort que deux
large au-dessus des têtes et des murs. pour se reconnaître et se définir. La physique l'obligation de réserve qui est fois dans sa vie, pour aller dans la
La fille, habitant au village, adopta, création d'un Institut universitaire des faite aux femmes, n'a rien à voir avec maison de son mari et pour la
signe de citadinité et comme une ten- langues et cultures populaires est l'un le voile, blanc, noir ou imprimé à tombe.
tation d'oubli de l'origine rurale et des signes les plus évidents qu'au plan fleurs, que portent surtout les citadines
chaouïa, le voile blanc, puis le voile noir officiel on repense l'identité en termes et qu'à la campagne on pratique très Zined Ali Ben Ali enseigne 1\ l'Unlve,.1t6
de Constantine. La petite fille, avec peu. d'Alger.
de complexité. De nouveau tout sem-
l'école, dut réapprendre, contre les ble possible.
autres et d'abord contre elle-même, le
geste libre de l'aïeule; et se faire ainsi En même temps, et sans qu'on puisse
de défense avec certains Etats africains.
l'héritière des espoirs et des luttes de en dater avec précision le commence- Bernard Cazes Une première constatation sans surprise
toutes celles qui tentèrent et tentaient ment, d'autres signes d'appartenance est que les personnes interrogées sont
encore de sortir du cercle des limites à culturelle apparaissent et doucement
beaucoup plus nombreuses à approu-
ne pas franchir et qui les enfermaient s'imposent. Il s'agit de revenir à une
ver l'option « se battre au risque d'y
comme un tombeau (1). « pureté originelle », à une « authen- . laisser sa vie » lorsqu'il y a invasion du
ticité » perdue et qu'il faut réintégrer. Jacques Girl
territoire français (75 % pour, 19 %
Comment être et comment se défi-
nir ? Elle ne cessait de s'interroser et
Les symboles, ostentatoires, de ce pro- Le Sahel au xx/e siècle contre, en 1987) que dans le cas d'une
jet sont connus : barbe et qamis pour
d'interroger le monde. Au lycée, elle ne les hommes et hidjab pour les femmes
Un essai de réflexion invasion « des pays avec lesquels nous
sut quel qualificatif ajouter au mot prospective sur les sociétés avons des traités d'alliance ou d'assis-
quand elles ont à traverser, et seulement
« nationalité » de la fiche de renseigne- tance »au Moyen-Orient ou en Afri-
ments qu'il fallait remplir. Elle savait
traverser, ombres furtives, l'espace du sahéliennes que (les pourcentages se renversent :
dehors totalement réservé aux hommes.
que le mot « algérienne» n'était pas 18 % et 74 % respectivement). Un
encore possible; elle opta pour autre sondage montre que l'emploi des
« musulmane », essayant, bien mala- troupes françaises hors"d'Europe serait
En 1939, la France disposait d'un approuvé par 57 % (24 % de non) pour
droitement, de se ménager un lieu de
domaine colonial qui, tout en étant « honorer les accords de défense avec
signification où elle se reconnaîtrait.
moins vaste que l'Empire britannique, les pays africains ».
Elle faillit passer devant le conseil de
représentait 12 millions de km'. Il ne
discipline. Les réactions probablement les plus
faut toutefois pas oublier que dans cet
Après 1962, tout semblait définitive- ensemble les possessions africaines cou- surprenantes concernent la perception
ment acquis, et surtout l'idée que pro- vraient près de Il millions de km' dont de l'Afrique comme partenaire com-
grès et modernité sont une conquête 10 millions d'un seul tenant (1). Il est mercial et culturel. Ce continent vient
permanente et progressive, que le mou- donc légitime de prendre ce continent en effet en nO 2, après l'Amérique du
vement en sera irréversible. Le voile comme support d'une réflexion autour Nord et le Japon, mais avant l'Europe
semblait voué à n'être qu'un souvenir : du thème de ce numéro spécial, en s'in- de l'Ouest, dans une liste de dix zones
l'instruction des filles et des garçons en terrogeant tour à tour sur la façon dont ou pays avec I~uels « la France a inté-
fera un objet au musée ! l'opinion française perçoit l'Mrique, et rêt à faire du commerce ». Précisons
Puis viennent les tentatives d'efface- sur ce qu'un excellent observateur nous qu'il s'agissait d'une enquête réalisée
ment de larges pans de la mémoire. dit du passé et de l'avenir de la partie dans la CEE et que l'Afrique arrivait
L'histoire est relue et élaguée de tout sahélienne de ce continent. en septième position pour la moyenne
ce qui ne rentre pas dans un moule européenne. La même enquête, portant
préétabli. La langue du pays n'est plus cette fois sur les aires géographiques
avec lesquelles les Français se sentaient
qu'Une: c'est l'arabe de l'école, avec ParteDaire culturel DO l des liens historiques et culturels, mon-
des mots sur lesquels la sensibilité glisse
sans jamais s'y ménager des oasis de Sur le premier thème les données tre que l'Mrique est classée en tête, qua-
sens qui donnent saveur et consistance d'enquête rassemblées et commentées siment ex-~quo avec l'Amérique du
à une langue, qui y font habiter et non par J. Cazes dans le n° 11 (été 89) Nord - 41 % et 40 % - et elle
plus seulement y faire une traversée en d'Opinions étrangères jettent une devance sensiblement l'Europe de
promeneur indifférent. Et l'on feint lumière parfois assez inattendue sur l'Ouest qui ne recueille que 30 %
d'ignorer l'existence des langues popu- l'image de l'Afrique dans l'ex- (URSS et pays de l'Est Il %, Japon
laires, les seules vivaces et où il est pos- métropole. Prenons d'abord une ques- 4 % !).
sible de se retrouver, au creux d'une tion tout à fait d'actualité, les accords Les choses se compliquent lorsqu'on
26 LE MAHREI
aborde l'éternelle question de l'aide. il montre clairement qu'ici comme dans adopté à l'égard de la société civile un haut, auront la tâche de construire le
S'il s'agit simplement de désigner quelle bien d'autres domaines il ne s'agit pas comportement combinant des traits Sahel de demain. Il serait cependant
région il faut aider, l'Afrique arrive de savoir si « ça » réussit ou s'il faut apparémment opposés et également sté- dommage de passer sous silence une
incontestablement première auprès des faire le contraire (en l'occurrence rilisants : le paternalisme « développe- remarque de conclusion qui nous con-
Français comme des Allemands, les réduire ou supprimer l'aide), mais qu'il mentaliste » qui faisait des élites loca- cerne très directement : « Le poids cul-
Britanniques retenant plutôt l'Inde et est essentiel d'essayer de comprendre les de simples agents d'exécution d'un turel de la France devrait lui donner une
le Pakistan. Toute priorité géographi- comment fonctionnent les sociétés qui Plan dont les priorités leur restaient place particulière dans la réflexion sur
que mise à part, on peut bien dire que ne sont pas encore industrialisées. extérieures, et symétriquement une con- l'aide (...). Le moins que l'on puisse
le principe même de l'aide ne bénéficie Sa réponse combine l'approche his- ception « patrimoniale» de l'Etat cal- dire est que la France n'occupe pas cette
pas d'un appui franc et massif. Une torique et l'appel aux diverses sciences quée sur le clientélisme de la société tra- place aujourd'hui et que, face à la poli-
enquête Figaro-SOFRES réalisée en sociales, leurs apports respectifs étant ditionnelle, et qui interdisait au secteur tique de la Banque mondiale, elle n'a
novembre 1989, donc après le dégel combinés dans un schéma d'analyse public de jouer en économie le rôle pas de politique de rechange à propo-
massif tumultueux survenu à l'Est, moteur qu'on lui connait en Europe (et ser. Aura-t'-elle la volonté de l'occuper
astucieux qui articule trois groupes de
apporte un éclairage intéressant à cet variables : la culture (valeurs et façons au Japon). demain ? » (1) •
égard. A la question « Qui selon vous
de penser), les structures sociales (grou-
la France doit-elle aider en priorité? » La démarche prospective de J. Giri 1. A Fero-Domenech, le Pré Carré,
pes sociaux et institutions), la civilisa- consiste alors à dessiner un scénario
15 OTo répondent « uniquement les pays géographie historique de la France,
tion matérielle (modes de vie et de pro- tendanciel supposant que les mêmes
de l'Est en voie de démocratisation» duction). L'enseignement qui se dégage Hachette, collection Pluriel,
(et 4 OTo : l'URSS et tous les pays de dynamismes embryonnaires, et particu- p.291-292.
de cette étude, c'est que la culture et les
l'Europe de l'Est), 38 0T0 proposent les lièrement dans le secteur dit informel, 2. Voir du même auteur l'Afrique en
structures sociales changent assez vite, les mêmes blocages « systémiques »et
pays du tiers monde et 38 0T0 « per- panne. Vingt-cinq ans de dévelop-
mais que la civilisation, elle, bouge peu. les mêmes palliatifs externes (aide ali-
sonne: la France n'a pas les moyens pement. (Editions Karthala, 1986).
En particulier les systèmes de produc- mentaire et financière, prêts d'ajuste-
d'une aide économique à d'autres Rappelons d'autre part que le Sahel
tion qui, en agriculture, ont toujours ment structurel) continueront à opérer.
pays ». Des données d'enquête portant étudié ici correspond aux sept pays
été extensifs, c'est-à-dire utilisant le sol
sur des thèmes connexes laissent pen- Le résultat est que les sociétés sahéli~n­ africains suivants: Mauritanie,
plutôt que le capital technique ou les nes continuent à s'adapter tant bien que
ser que les Français sont dans la CEE animaux de trait, ont remarquablement Sénégal, Gambie, Mali, Burkina
les moins enthousiastes en matière mal au prix d'une dépendance exté- Faso, Niger et Tchad.
peu évolué, sauf pour le coton et l'ara-
d'aide, mais que cette attitude est peut- rieure de plus en plus lourde. Ce scé-
chide. 3. Ceci est semble-t-il en train de chan-
être liée à un grand scepticisme quant nario « au fil de l'eau» est encadré par
'à l'efficacité des transferts de fonds ou Le drame, c'est que même ce qui des scénarios de discontinuité évoquant ger avec le rapport encore inédit de
de technologie au profit du tiers change ne débouche pas sur du déve- soit des perspectives encore plus som- Stéphane Hessel sur la politique de
monde. loppement. Les valeurs, par exemple, bres (sécheresse accentuée, explosion du coopération, qui ne semble cepen-
s'occidentalisent mais de façon sélec- Sida, réduction de l'aide, effondrement dant pas avoir suscité beaucoup
d'enthousiasme en haut lieu (voir
Sociétés du Sahel : tive, en engendrant un parti-pris en de l'Etat), soit des avenirs plus sou-
Canard Enchainé, 20-6-90 et ce
faveur des biens de consommation riants. Ces derniers ne sont pas présen-
dynamiques et... stagnantes importés et d'une priorité à l'industrie tés dans le détail, J. Giri estimant qu'il numéro. Editions Karthala, collec-
Ceux qui liront l'ouvrage tout à fait qui ne cadrait pas avec les facteurs de n'a pas à proposer aux Sahéliens des tion « Les Afriques », 344 p.
remarquable de Jacques Giri sur le production disponibles. L'accession à objectifs qui leur resteraient étrangers.
Sahel passé et futur (2) verront qu'il ne l'indépendance a bien amené un renou- Il préfère à juste titre, non des recet-
condamne pas vraiment ce scepticisme. vellement des « acteurs », comme on tes, mais quelques thèmes de médita-
Simplement, et c'est sa grande vertu, dit, mais les nouveaux pouvoirs ont tion à l'usage de ceux qui, de bas en

Marie Etienne
Le 26, à Seraidi, au-dessus d'An-
naba, dans l'hôtel construit par Pouil-
lon, au cours de notre premier sémi-

Une semaine de poésie


naire autour de la_question suivante:
comment et pourquoi écrire dans une
langue qui n'est pas la sienne? dans la
langue d'un pays avec lequel on a été
en guerre?

à Constantine Habib: J'ai invité des poètes et non


pas des Français, un Belge, un Berbère,
un Syrien...
Amin: Il ne s'agit pas d'occulter la
guerre, ni non plus de l'occulter par un
Du 22 au 30 mai, le Centre cuNurel français de Constantine dirigé ment poser des questions et lire le discours sentimental de la blessure.
par Alain Loiseau a organisé, en collaboration avec l'écrivain algérien Coran directement, sans passer par les Habib : Si je regardais mon enfance,
Habib Tengour* et Marie Jouannic, une semaine de la poésie intitulée commentaires. je n'aurais que de la haine. Or on ne
« Résonances ». Celle-ci a réuni des poètes arabes (Adonis, Amin-Khan, Le 24, au théâtre de Constantine, fait pas de littérature avec ce sentiment-
Tahar Djaout, Mohamed Sehaba et Habib Tengour déjà cité) ,. des poè- pour la lecture de Bernard Noël et là. Et puis j'ai gardé de l'affection pour
tesfrançais (Marie-Claire Bancquart, Bernard Noël, Antoine Raybaud, d'Adonis. mes maîtres d'école.
Sur le fronton, Molière, Glück, Tahar : Je refuse de me considérer
Yves- Rouquette, qui écrit en occitan, et moi-même) ,. un poète belge (Guy Racine ... A l'intérieur, théâtre à l'ita- comme le résultat d'un quelconque
de Bosschère). Lectures- de poèmes, conférences- àu Centre, débats à l'uni- lienne, loges, premiers balcons, deuxiè- contentieux franco-algérien. La langue
versité de Constantine et d'Annaba, séminaires entre les participants ont mes balcons, plafond peint et rosace française renforce ma clandestinité, je
permis aux écrivains non seulement de se connaître et d'échanger leurs avec lustre- en son centre, dorure et ne revendique pas du tout un statut
points de vue mais aussi de rencontrer un public algérien parfois très nom- velours rouge. d'écrivain national. D'autre part, il me
breux. C'était, m'a-t-on dit, les premières- manifes-tations de ce type depuis Un enseignant s'approche de moi; suffit de faire la queue au consulat, de
l'indépendance. Elles coïncidaient avec l'ouverture de la campagne élec- C'est la réplique exacte de l'Opéra de débarquer à Orly pour me convaincre
torale qui débutait à Constantine. Paris! que je ne suis pas un écrivain français.
Mais tout se détériore, un spectateur Le 27, au cours du deuxième sémi-
Je n'ai gardé, pour la Quinzaine, d'une chronique un peu longue, s'effondre avec le strapontin qu'il vou- noire:
que quelques propos, tenus par les écrivains arabes, et rapportés sans les lait occuper. Question posée: quelle différence
guillemets d'usage, car notés rapidement au cours des débats et des dis- Le 24, dans un restaurant où sont auto- voyez-vous entre une excellente traduc-
cussions. risés la musique (d'un orchestre « anda- tion d'un écrivain d'Amérique latine et
lou ») et le vin. un livre écrit par un Algérien en fran-
Un musicien algérien: Je connais un çais?
responsable algérien de Centre culturel Habib: Nous, les Algériens, nous
Le 23 mai, à l'université de Constan- différent de ce qui se passe partout dans
tine. qui est fier de ne pas autoriser la prati- avons suivi les mêmes études que les
le monde : un renversement des idéo- que artistique dans le lieu qu'il dirige. Français, nous nous sommes appro-
Une jeune étudiante: Ce n'est pas le logies, une flambée de la droite. L'in-
poète qui a besoin de lecteurs, ce sont J'ai demandé : A quoi sert donc le Cen- priés la langue. C'est un phénomène
tégrisme prétend être plus progressiste populaire et non pas celui d'une élite,
les lecteurs qui ont besoin du poète. tre ? Et lui: A bien montrer l'interdic-
que la tradition: droit pour la femme celle-ci se trouve plutôt du côté des let-
Une enseignante de sémiologie, en tion.
de choisir son mari, de suivre des étu- trés arabisants.
privé: Vous n'imaginez pas à quel Une militante de l'association de
des. Mais ces promesses seront-elles Mohamed : Que penser d'un auteur
point ce débat est important pour nous, femmes à qui je demande si elle n'est
tenues ? La tradition, dans un cadre comme Dib, chez qui l'Algérie s'efface
à cause, surtout, de la manière dont se pas parfois traitée de pro-occidentale:
conservateur, ne sera-t-elle pas la plus peu à peu?
sont exprimés les hommes de votre J'entends souvent cette question et elle
forte? Habib: Ce n'est pas le thème appa-
groupe. Eux, au moins, ne pratiquent m'angoisse. Je suis née à Constantine,
Le 24 mai, conférence d'Adonis au j'ai été élevée dans une famille tradi- rent qui compte. Dans ses derniers
pas la langue de bois, ils montrent leurs
Centre culturel. tionnelle, je vis à Constantine, pour- livres, Dib se sépare du territoire géo-
émotions!
Adonis : Il y a des cultures qui ne quoi serais-je pro-occidentale? Si on graphique pour entrer dans celui de la
Le 23 mai, au déjeuner. font qu'apporter des réponses. Com- porte contre moi cette accusation, c'est spiritualité. On ne peut pas les com-
Un intellectuel algérien : Ce qui se ment, dans ce cas, peuvent-elles être ma part d'universalité qu'on veut m'en- prendre si on ne connaît pas la mysti-
passe actuellement en Algérie n'est pas modernes? Je crois qu'il faut constam- lever. que soufie.
ANTILLES
Adonis: J'ai été déterminé par gue française soit en régression en Algé- faut pas lire les commentaires sur le dentale est offensive, l'orientale n'est
l'arabe, je n'ai jamais ~ppris le français rie. Il y a seize projets de journaux enre- Coran, qui vous empêchent de penser que défensive.
à l'école. Mais sans le français, sans la gistrés : quinze en français et un en librement. Elles acquiescent en sou-
langue de l'autre, je ne pourrais pas Une fumée blanche entre par les por-
arabe. La langue m'indiffère, je ne me riant. Pourquoi, nous demande ensuite tes: brouillard et fraîcheur. Nous ren-
écrire, ce serait une répétition, c'est-à- préoccupe pas de sa survie. Adonis, personne ne vient-il leur par-
dire. rien. trons à Constantine. La fête électorale
Amin: Ecrire en français est de l'or- 1er? bat son plein, bien que grave: peu d'af-
Tabar: Je revendique une apparte- dre de la frustration, non de la culpa- Après le débat dans l'amphithéâtre, fiches mais des haut-parleurs. Il fait le
nance algérienne qui intègre aussi Saint- bilité. une jeune fille non couverte s'adresse même temps qu'en France, en ce mois
Augustin. Le particulier, pour un écri- Adonis: Une grande poésie est au- longuement à Adonis en dessinant des de mai 90. Les collines sont couver-
vain, n'est pas national mais individuel. delà de l'appartenance à une langue. figures géométriques de ses doigts déli- tes de genêts, dans les villages, sur les
Amin : Parlons plutôt de la famille L'objectif c'est l'humain. cats. La langue arabe, la voix sont dou- pylônes, les cigognes ont construit leur
littéraire à laquelle chacun appartient. ces. Dans les premiers rangs un jeune nid. Les nèfles ont la couleur des abri-
Le 28, à l'université d'Annaba.
Tabar: Aucune langue n'est vrai- Dans le hall, des affiches intégristes homme joue avec un œillet. cots. J'ai l'illusion étrange d'avoir, de
ment donnée pour un écrivain. Tout manuscrites, textes en arabe et dessins Un étudiant, prenant prétexte du ce pays,la connaissance, comme venue
travail d'écrivain est un travail de tra- satiriques contre les Etats-Unis, Israël, poème que j'ai lu, oppose la femme d'une autre vie; à moins que ce ne soit
duction. Mitterrand ... Un stand de livres tenu orientale, qui a de la religion, à la de la langue commune, qui esf aussi une '
Yves Rouquette : Votre situation ne par un étudiant. Plus loin un autre femme occidentale, qui n'en a aucune. contrée, abstraite et bien réelle. •
durera pas, les générations futures stand tenu par des étudiantes la tête Après le débat, il vient me trouver, il
n'auront pas le même rapport que vous couverte du hijab. Leur sourire éclatant m'explique que les occidentales sont la (.) Habib Tengour vient de publier
au français. contraste avec l'austérité de leur tenue. proie du capitalisme. un livre, l'Epreuve de l'arc, chez Sind-
Tabar: Je ne pense pas que la lan- Adonis vient leur parler en arabe : il ne Un autre me dit : La civilisation occi- bad.

ANTILLES

Yves Bénot changé, qu'il y a l'autonomie. En effet,


et plutôt deux fois qu'une, puisque par
suite d'un oukase du Conseil constitu-

Guadeloupe tionnel, chaque département Antilles-


Guyane a, pour le même territoire, et
un conseil général et un conseil régio-
nal. En dehors des arguties juridiques

et droits dei'homme utilisées pour imposer au Parlement


français cette curieuse combinaison, il
avait été dit à l'époque qu'une assem-
blée unique était dangereuse parce
qu'elle risquait de proclamer toute seule
Parler de la Guadeloupe après y avoir fait deux séjours Bien sûr, cela ne va pas sans un extraor-
l'indépendance. Aujourd'hui, les deux
dinaire taux de chômage, qui, rapporté
d'une semaine chacun, pour un colloque historique à Pointe- à l'échelle. française, correspondrait à
conseils ont la même majorité de gau-
à-Pitre en 1986, pour un colloque philosophique à Basse-Terre quelque six millions de chômeurs pour che, ils n'ont pas proclamé l'indépen-
l'Hexagone. dance et ne se préparent pas à le faire
en 1989, c'est évidemment risquer de prendre de simples demain matin, mais cet épisode révèle
impressions pour des éléments d'analyse. Ce qui cependant On a d'autres surprises, parfois que c'est bien la question de l'indépen-
agréables pour l'étranger, comme de dance qui hante Paris, et qui hante
incite à prendre ce risque, c'est que le simple fait d'un collo- découvrir que depuis quelque temps aussi les Antilles, même si de loin elles
que sur l'héritage philosophique des « droits de l'homme et l'Etat français a décidé de détaxer ciga- ont l'air « calmes », comme on dit.
la Caraibe » doit bien signifier en Guadeloupe autre chose rettes et parfums exportés dans les îles,
ou plus surprenantes et plus graves, Sinon qu'il y a eu le cyclone Hugo,
qu'une réunion académique comme il y en a eu tant en France comme de s'aviser que les pommes de on avait commencé à dire qu'après cela
en l'honneur du Bicentenaire. terre importées de France, et à des prix on devait reconstruire « autrement »,
étonnamment bas, coûtent je ne sais et cet espQir-là paraît déjà lointain,
Car, pour qui admet qu'il y a tou- ment -, et du «Tout-Tourisme ». combien de fois moins cher que sinon qu'il y a eu tout récemment ce
jours quelque chose que l'on peut appe- Engrenage dans lequel tout le monde, l'igname produite sur place... Quelques procès à Paris d'un agent meurtrier
ler un fait colonial à la Guadeloupe y compris ceux qui le dénonçaient il y bizarreries parmi d'autres. d'un jeune du Morne Boissard - un
comme à la Martinique, il paraîtra a quelques années, est maintenant pris. On vous dira que les choses ont des quartiers les plus pauvres de Pointe-
d'abord que, comme en bien d'autres à-Pitre -, et ces jurés parisiens ont
endroits du monde colonisé, les reven- trouvé qu'il n'y avait pas de quoi en
dications, disons nationales, s'inspirent Guadeloupe. La récolte des ananas. (A tlas colonial illustré, Larousse 1890) faire un drame, acquittant celui qui
tout naturellement de l'esprit des Droits avait tué. Depuis près de cinq ans que
de l'homme, du droit universel de le meurtre a eu lieu, la Guadeloupe,
demeurer libres et égaux. Or, ici, ce n'a: elle, n'a pas oublié le jeune Salin, et elle
pas été si simple. ne peut ressentir un pareil verdict que
comme un défi aux droits de l'homme
dans le pays dont ils sont, comme disait
Et d'abord, pour revenir sur ce fait en lSOI l'abbé de Pradt « la progéni-
colonial, il apparaît qu'il fonctionne ture », mais qui, disait-il encore,
depuis un certain temps à l'inverse de «comme moralité, appartiennent à
ses propres habitudes. Habituellement, tout le monde ».
les colonisateurs imposent aux dominés Nous voilà déjà au cœur du débat,
de produire à aussi bas prix qu'il se peut à travers la vie quotidienne. La Gua-
les marchandises dont, eux, colonisa- deloupe, pas plus que la Martinique,
teurs, ont besoin pour leur usage ou n'a pas toujours été «calme ». Au
leurs' échanges. Ici, aujourd'hui, la début des années 60, en même temps
dépendance se traduit bien plutôt par que les luttes nationales triomphaient
la destruction plus ou moins program- en Afrique, à Cuba... , les Antilles aussi
mée des capacités productives des îles s'insurgeaient. Elles ont continué dans
au seul profit de la fabrication d'hôtels, les années 70. Inutile de revenir sur ces
de personnel hôtelier - la seule forma- luttes, ces manifestations, ces morts -
tion technique dont on s'occupe vrai- nombreux -, les répressions - avec,
28 ANTILLES
encore une bizarrerie : ces mesures qui « forme» est un des plus fréquents terre, s'est soulevé, se soulève encore droit dans leur signification universelle
interdisaient à des Antillais jugés sub- chez lui, et que vouloir donner un con- tous les jours, pour quel objectif immé- du fait de leur application tronquée,
versifs de revenir de l'Hexagone chez tenu concret et réel pour tous aux liber- diat, sinon conquérir ce minimum de détournée, mutilée, Jacky Dahomay
eux -, l'organisation méthodique de tés proclamées par la bourgeoisie à son démocratie, ces droits de l'homme et du dans son article du nO 2 de Chemins
l'exode par le Bumidon - qui en dépit seul usage est tout autre chose que reje- citoyen sans lesquels il ne voit nulle pos- Critiques - mais il l'a dit aussi au col-
des consonances n'était pas un produit ter ces droits et libertés, comme font les sibilité de sortir de sa condition. C'est loque - , écrit: « L'attachement
pharmaceutique, mais le Bureau chargé réactionnaires. dire que l'on ne saurait, à la lumière ambigu à la France chez les révolution-
d'assurer la migration des Antillais vers même de nombre de mouvements naires noirs est normal. Face à une
Le tableau ne serait pas complet si on
la France. Il y a eu les paroles de de populaires dans le monde, réduire ces France esclavagiste symbolisée par le
ne disait pas quelques mots de cette
Gaulle - qu'il n'est pas superflu de droits à une simple manifestation de la Code Noir ,l'esclave découvre un autre
recherche de l'identité antillaise dont on
rappeler à l'heure de son centenaire - conquête du pouvoir par la bourgeoi- aspect de la France, celle qui parle des
parle aussi beaucoup, mais qui semble
qualifiant les deux îles de « poussières sie capitaliste. Et, même si, d'après mes Droits de l'homme, de liberté et d'éga-
sur l'océan ». Et en définitive, le, ou se dérober d'autant plus qu'on la
rapides remarques, on peut sans doute lité. »
les mouvements, nés depuis 1960, et recherche, littérairement s'entend. Je ne
nommerai pas ces chercheurs, de peur comprendre que la réalité présente sus-
dont Fanon avait applaudi la première cite aux Antilles un sentiment plus ou Ces révolutionnaires noirs, quand on
de me faire accuser de simplisme, parce est à la Guadeloupe, à côté de Tous-
apparition. Ils ont abouti à un échec - moins diffus de frustration propre à ali-
pour une grande part, on peut estimer qu'il me semble naïvement qu'une iden- saint Louverture ou Dessalines, c'est
tité ne se cherche pas, qu'elle est ins- menter l'appel des solutions de déses-
qu'il a été da à l'habileté d'une politi- poir, cette même réalité montre aussi également Delgrès, Ignace, Massoteau.
crite dans des comportements et des Et à ce propos, on remarquera que si
que française qui avait appris quelque
réalités. Ce qu'a à peu près dit au col- que « les Guadeloupéens ne veulent pas
chose des événements en Afrique. Que accéder à la nationalité en risquant de on a un peu glorifié Toussaint l'an der-
loque de Basse-Terre un philosophe nier en France et à Dakar, joué quel-
l'on en soit ou non d'accord ne change sénégalais, Souleymane Diagne, et perdre les vertus de la citoyenneté » (in
rien au constat d'échec. Chemins Critiques n° 2, article de ques pièces, on s'est gardé de commé-
mieux que je ne saurais le faire. Et si morer les révolutionnaires de l'armée
Les aspirations profondes n'ont pas J. Dahomay). Ce qui ne veut,bien
l'on veut en savoir plus, Jacky Daho- > dite « coloniale» (Noirs et mulâtres) de
disparu pour autant. Seulement, devant may, philosophe et un des organisa- entendu, pas dire qu'ils renoncent à la
les difficultés croissantes, des groupes nationalité, mais qu'ils ne la séparent la Guadeloupe qui en 1802 ont résisté
teurs du colloque, critique brillamment
ont pensé pouvoir en quelque sorte for- une de ces recherches dans le n° 3 de pas des droits de l'homme, des garan- à l'expédition napoléonienne chargée
cer le cours de l'histoire par des moyens ties démocratiques. Il est à peine besoin de rétablir l'esclavage. Oubli ou inad-
la nouvelle revue haïtiano-earaibéenne
violents, des groupes minoritaires. Sans d'insister sur le renfort Que recoit cette vertance ? A la Guadeloupe, il y a eu
Chemins Critiques. volonté générale de tant d'expériences
doute se rappelaient-ils la fameuse for- la représentation d'une pièce de théâ-
mule de Mao-Tsé-Toung : « Le pou- Justement, Haïti et les luttes diffici- dictatoriales et fascistes dans le Tiers- tre de Maryse Condé sur ces faits - et
voir est au bout du fusil », ils se rap- les et sanglantes qui s'y déroulent Monde - quels qu'en aient été ou en fort bien documentée.
pelaient aussi ce que l'on a si longtemps depuis maintenant plus de quatre ans soient les protecteurs occidentaux.
fait dire à Marx contre les « libertés étaient un des éléments de la réflexion A partir de là, on comprend que, On aura compris que le débat ouvert
formelles» ou « libertés bourgeoises ». sur les droits de l'homme au colloque pour une fois - non, il y a eu quelques n'est pas un débat qui se résumerait en :
Ils n'étaient pas les seuls dans le monde, de la Guadeloupe. Très simplement autres exemples, en Afrique - le indépendance ou statu quo, mais qu'il
c'est vrai, à avoir oublié que « formel» parce que, c'est encore J. Dahomay qui Bicentenaire ait été pris au sérieux et porte sur une tout autre question :
dans Marx n'a jamais voulu dire secon- parle, à Haïti, le peuple, un des peu- comme aliment de réflexion. Distin- Quelle indépendance ? et Comment ?
daire ou négligeable, que le mot ples les plus misérables qui soient sur guant constamment les principes du •
RobertChaudenson téraire (cette dernière erreur de perspec-
tive est d'ailleurs reconnue par l'Eloge
de la créofité où se trouve souligné que
« la plupart des littérateurs créolopho-
nes n'ont pas fait œuvre d'écriture»
1989, p. 49). Confirmation de cette

Ecrire en créole hypothèse est donnée par la générali-


sation de l'échec des œuvres romanes-
ques, alors que les genres poétique et
dramatique, plus proches de l'oral, ont
produit quelques œuvres estimables.
On peut penser ici pour les Antilles à
Joby Bernabé, R. Confiant, C. Bou-
lard, R. Vali et, pour l'Océan Indien à
Si les anciennes colonies françaises créolophones, deve- les français (Haïti, Louisiane, La A. Lorraine ou D. Hoarau. Toutefois,
Dominique, Sainte Lucie, Maurice, ces œuvres sont marquées pour la plu-
nues aujourd'hui Départements d'Outre-Mer, présentent tou- Seychelles). La création, en 1981, de part par une inspiration essentiellement
tes des situations de diglossie où les divers créoles (guadelou- l'association « Bann zil Kréyol » témoi- militante. Le seul poète et dramaturge
péen, guyanais, martiniquais, réunionnais) se trouvent dans gnait, par sa dénomination même, de créole qui ne se limite pas à un tel regis-
cette volonté : « bann zil » signifiant tre et donne une œuvre en créole impor-
la fonction de langue de statut minoré, on ne doit pas en con- « les îles» dans les créoles de l'Océan tante par sa variété et son ampleur est
clure,de façon rapide et sommaire, que cet état de fait tient Indien, tandis que « kréyol » veut dire l'auteur mauricien D. Virahsawmy,
à la pérennisation, sous une autre forme, d'un statut colo- « créoles» dans les parlers de la couronné naguère par Radio-France
Caraibe. La volonté de promouvoir une Internationale pour sa pièce Li.
nial. graphie commune, le désir de mettre en
œuvre une politique de création litté- L'évolution récente de la situation
Haïti, république indépendante tutaire, la position des créoles français raire et d'action culturelle échappant à peut être facilement mise en évidence
dépuis près de deux siècles ou l'Ile Mau- dans les DOM n'a guère changé. La cir- la « domtomisation » se sont rapide- par le rapprochement de textes éma-
rice, « perdue» par la France à la culaire de 1982 sur l'enseignement des ment émoussées, sauf chez quelques- nant, pour partie, des mêmes auteurs:
défaite napoléonienne, présentent des langues et cultures régionales, destinée uns, devant l'incontournable différence la Charte culturelle créole (GEREC,
situations voisines, en dépit, pour le à tout le territoire national, est mani- des langues créoles dont le dénomina- 1982), l'Anthologie de la poésie créole,
premier cas, de quelques récents signes festement impropre à améliorer la teur commun est >à l'évidence le fran- (1984) et l'Eloge de la créofité (1989).
d'évolution. Les problèmes sociaux, situation dans les DOM et ses disposi- çais. La seule graphie commune pour Sans entrer dans le détail d'une com-
culturels et linguistiques ne se laissent tions sont à peu près inapplicables en « wouchach» (petites Antilles) et paraison systématique, on peut dire que
pas facilement régler à coups de lois et l'absence d'une politique plus globale « risérs/résers » (Océan Indien) est le le changement radical est illustré par les
décrets comme on pourrait le consta- et plus spécifique à la fois. français « recherche» (même sens), prises de position à l'égard d'A. Césaire
ter aussi dans bien des états de l'Afri- Aujourd'hui, on peut subir au bacca- chacun des deux termes créoles étant et E. Glissant, figures dominantes et
que subsaharienne, indépendants de- lauréat une épreuve de bambara ou de incompréhensible sous sa forme locale tutélaires de la littérature « créole ».
puis plus d'un quart de siècle. Il faut haoussa, ce qui n'est pas possible pour pour un créolophone de l'autre zone. Dans l'Anthologie de la poésie créole,
néanmoins constater que depuis les le guadeloupéen ou le réunionnais. En La publication de journaux, la créa- on trouve chez R. Confiant des con-
années 70 la reconnaissance des cultu- revanche, la régionalisation a favorisé tion littéraire en créole, illustrée surtout damnations sans appel de ces deux
res, langues et identités créoles dans les un considérable développement cultu- aux Antilles dont les intellectuels ont auteurs: « L'histoire en tout cas, c'est-
DOM a fait son chemin d'une façon rel et littéraire, surtout dans les cas où joué le rôle majeur dans ces mouve- à-dire nos arrière-petits-enfants, seront
quasi souterraine d'abord, puis plus les hasards électoraux ont mis à la tête ments, ont connu de graves difficultés très sévères avec les Césaire, Glissant
nettement sensible à partir de 1980. des assemblées locales des hommes poli- dues à diverses causes ; les unes loca- (...). Soit parce que comme Césaire ils
Cette affirmation progressive s'est trou- tiques préoccupés par ces aspects. Le les et spécifiques tenaient surtout à ont toujours affiché le plus souverain
vée confirmée par la décentralisation VIe Colloque International des Etudes l'usage d'une graphie et une politique mépris pour le créole (...), soit parce
qui, en confiant des pouvoirs et des Créoles (Guyane, octobre 1989) ou le d'action sur la langue visant à la recher- que comme les autres ils ont pillé sans
moyens importants aux assemblées Festival du Livre de l'Océan Indien che systématique d'une déviance maxi- vergogne les ressources de la langue
départementales et régionales, a sérieu- (Réunion, avril 1990) témoignent assez male par rapport au français (alors que, créole au profit du français et de leur
sement ébranlé l'idée que toute affir- de cette évolution. bien évidemment, les lecteurs potentiels petite gloriole de nègre de la Rive-
mation de spécificité créole était inévi- Le début des années 80 avait été mar- étaient tous alphabétisés dans cette lan- Gauche» (1984, p. 133).
tablement une revendication autono- qué par une volonté de promouvoir un gue) ; les autres, plus générales, résul-
miste ou indépendantiste. « pan-créolisme » réunissant non seu- taient de la croyance naïve qu'il suffi- Or, R. Confiant est l'un des co-
lement les DOM français, mais aussi les sait de doter une langue orale d'un code auteurs de l'Eloge de la créolité qui est
Certes, sur le plan proprement sta- autres Etats où sont en usage des créo- graphique pour en faire une langue lit- dédié à A. Césaire et E. Glissant (aux-
VIETNAM 29
quels est associé l'écrivain haïtien Fran- comme P. Chamoiseau (co-auteur de tres écrivains issus du monde créole, nes, (1990), « suivi d'un petit lexique
kétienne) et l'ouvrage abonde en réfé- l'Eloge de la créolité) ou D. Maximin. exilés il est vrai, une forme quasi inverse de la langue créole », il plonge dans
rences à l'œuvre d'E. Glissant. A la création en créole, manifestement de ressourcement à la langue et à la cul- l'univers d'une enfance créole peut-être
R. Confiant n'est pas seul en cause, inapte à toucher le public et à assurer ture créoles; c'est le cas d'E. Maunick pour partie rêvée, s'attachant à un
mais son cas est exemplaire puisque une réputation littéraire, succède une (Mauricien établi à Paris) qui, après genre créole oral qui cumule les séduc-
cette évolution illustre son parcours lit- écriture en français qui vise à intégrer une œuvre écrite entièrement en fran- tions de la forme brève et les charmes
des ressources intonatives, syntaxiques, çais, aborde la poésie dans sa langue du retour au pays natal.
téraire qui lui fait abandonner, non
sans succès d'ailleurs, le roman ep
créole pour l'écriture en français (le
lexicales du créole : « Pour un poète,
un romancier créole, écrire en français
ou en créole idolâtré, c'est demeurer
«(
natale Ki koté lamer ») ; plus remar-
quable encore l'évolution de J.M.-G. •
Nègre et l'amiral). Naguère encore Le Clézio dont l'origine mauricienne Roben Chaud.naon, prof~r Al'Unl-
farouche partisan d'une création en immobile dans l'aire d'une action (...). n'était qu'un élément biographique v....1t6 d. Provence, directeur au CNRS
créole à lâquelle il s'est consacré des C'est, en écriture, ne pas accéder à anecdotique jusqu'au Chercheur d'or d'un Centr. d'anthropologl••t IInguls·
années durant, il rejoint aujourd'hui l'acte littéraire. » (1989, p. 48) (1985) et au Voyageur à Rodrigues tlqu. d.. mond.. créol. .t franco-
ceux qui l'ont précédé dans le succès, Curieusement, on trouve chez d'au- (1986) ; avec son dernier livre Siranda- phon•.

VlnNIM. CIMBODGE

Jean Chesneaux dre en otage des populations entières ; Les Vietnamiens se défendaient con-
et ce, alors que les cadres du régime tre des puissances, la France, les Etats-
pro-américain de Saïgon se vantaient de Unis, dont les moyens étaient infmi-

.Vietnam se nourrir de foies humains arrachés


vivants à des prisonniers Viet-cong.
Tout cela ne s'oublie pas, ne se par-
donne pas.
ment supérieurs et je n'ai jamais
regretté de m'être, à ce titre, engagé à
leur côté. Mais je regrette profondé-
ment que cet engagement ait été défini

Ô Vietnam 1
INDOCHINE, 1!113·1I114

Le Vietnam socialiste ne va pas bien... Les boat people


continuent à le. fuir par milliers. Gorbatchev songe à fermer
les bases militaires que Hanoï lui avait fièrement concédées
après la déroute américaine. Cramponné au système du Parti-
Etat dont la faillite est manifeste en Europe centrale et en Afri-
que noire, le Vietnam s'enferme dans une situation de bun-
ker archaïque à la cubaine. Coincé entre bureaucratie et démo-
graphie, il est plus pauvre encore que le Bengladesh. Bref,
ce pays qui avait réussi le formidable exploit de tenir en échec \ ...l· ... ,
\
la plus grande machinerie militaire de l'histoire humaine som-
bre dans le discrédit et la déréliction.
(
~

\
"
1

J'y suis tout particulièrement sensi-


ble, quarante-trois ans après mon arres-
carrière d'historien de l'Asie, du CNRS
aux Hautes Etudes et à la Sorbonne.
,,1 ~

tation en Plaine des Joncs, au retour J'étais particulièrement à l'aise dans


','
d'une visite d'amitié en zone de guerilla cette coalescence du militantisme et de
Viet-Minh. Visite payée de quatre mois
à la Maison centrale de Saïgon, en
la recherche universitaire, je me consi·
dérais comme privilégié par rapport à THATLANDE
........,
'.,
quartier de sécurité. Certes, les pour- des camarades de parti dont la spécia- "" ...
suites qui me furent alors intentées au lisation ne rendait pas aussi aisée cette ,,
\'

titre des articles 76 à 83 du Code civil liaison entre « théorie et pratique». ,... ,
,
":
punissant de mort les atteintes à la Mon Perchè il Vietnam resiste, publié
«(
sareté de l'Etat pour être en Cochin- par Einaudi en 1967, était resté un best-
~

chine, en un temps non prescrit, entré seller italien pendant des années, avant
1
..
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,1

en relations avec les rebelles Viet-Minh,


lesquels s'efforcent par le brigandage
d'être repris à près de dix mille exem-
plaires par François Maspero dans sa lIIngkok ,,,"'--"'-.I--'-',J,.'",-, ,\ ,.
• _/ CAMBODGE
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et le terrorisme de détourner de la
France les populations qui lui restent
collection de poche. Je fus longtemps
une sorte de « Vietnamien profession- ,,
1
1
SUD
VIETNAM
fidèles » - sic) avaient été finaleme;:nt nel ». 1 \
abandonnées, car elles impliquaient ce
que la France refusait obstinément, à
J'ai pris peu à peu mes distances, à '....
1 ,-'
#
la fois vis-à-vis du PCF, de la « chose \
savoir reconnaître Ho Chi-Minh universitaire» et du Vietnam lui-même. ~

comme « puissance étrangère ». Mais je n'ai jamais regretté d'avoir acti-


vement soutenu ce dernier pendant un
Du coup, je m'étais trouvé engagé du quart de siècle. Je continue à rejeter la
côté des Vietnamiens, et pour long- France sordide et sanglante du trafic
temps. Campagnes contre ·la « sale des piastres (1949), qui s'obstinait à res-
guerre» d'Indochine. Tribunal Russell taurer au riapalm un pouvoir colonial
contre les crimes de guerre américains obsolète ; la France dont, en pleine.
au Vietnam. Meeting des « Six heur<;s conférence de Genève (en 1954), le
pour le Vietnam» à la Mutualité, à ministre Bidault avait froidement
l'appel d'un collectif syndical univer- demandé à l'Etat-major américain MER DE CHINE MERIDIONALE
sitaire. Manifestations contre les bom- éberlué de ~uver Dien-Bien-Phu par un
bardements de Hanoï. Je ne manquais Hiroshima vietnamien.' Je continue à
aucun « coup ». Mieux, c'était de mon trouver odieuses les « bombes à tiil-
engagement d 'intelleC~uel communiste les », qui de l'aveu même du Président
solidaire de la Chin'ë: et du Vietnam Johnson ne pouvaient rien contre « le
qu'avait procédé l'orientation de ma béton et l'acier », mais visaient à pren- _CA~T
30 YlnNAM
et mis en œuvre, à partir des options ' La grande leçon du Vietnam, c'est tout notre confiance en la supériorité milieux militaristes et nationalistes, on
simplistes et des schémas rigides de l'in- peut-être l'abîme qui sépare la « libé- de la « guerre du peuple ». Ne peut-on s'efforce de travestir en contribution
tellectuel communiste que j'étais. Avec ration nationale » définie seulement en donner à cette citation célèbre une por- désintéressée à la lutte contre le stali-
le recul, j'ai bien du mal à présenter de termes de résistance à l'agression et de tée bien plus générale et la lire comme nisme les vaines opérations de recon-
cet engagement pro-vietnamien un saisie de l'appareil d'Etat, et la malùise un rappel des limites et des handicaps quête coloniale lancées contre le Viet-
bilan qui ne soit pas obéré par mon de la misère et de la pénurie. Les com- de notre société « développée ». Notre nam et l'Indochine, de la Seconde
appartenance au PCF - une apparte- munistes vietnamiens ont su galvaniser société qui étouffe sous le poids de sa Guerre mondiale à Dien-Bien-Phu.
nance qui, aujourd'hui, tend à se per- les énergies de leur peuple contre des technologie lourde, de son producti- Mais l'échec du socialisme au Vietnam
dre dans des brumes d'absurdité. interventions étrangères qui mettaient visme industriel, de ses mégalopoles n'apporte aucune légitimité rétroactive
en péril l'existence même du Vietnam. démentes, et dont l'euphorie financière à ces ultimes sursauts du çolonialisme
Pour nous, la solidarité avec la résis- français. Et n'oublions pas que Dien-
Mais ils ont été incapables de « gagner et communicationnelle cache mal sa
tance populaire vietnamienne se con- Bien-Phu, à travers tout ce qui était
la paix». La résistance contre la dégradation en pollution généralisée et
fondait avec la solidarité avec le Parti- alors « l'Union française », a été vécu
France, puis contre les Etats-Unis, en « nouvelle pauvreté ». Plutôt que
Etat qui en accaparait souverainement comme un signal de lumière, et non
s'identifiait au « salut national» (cuu d'exalter seulement, comme nous le fai-
la direction. Et cela, en dépit de signes
quoc) ; mais la démographie galopante sions, le caractère « révolutionnaire» comme une vistoire du stalinisme sur
inquiétants auxquels nous ne nous arrê.- la démocratie...
est loin d'avoir provoqué le même sur- de la guerre entre les Etats-Unis et le
tions guère. Déjà en 1960, mon voyage
saut, le même consensus, si périlleuse Vietnam, ne peut-on pas relever aussi Que ces milieux militaristes et natio-
à Hanoï avait été accablé de pesanteurs
qu'elle soit elle aussi pour un Vietnam ce qu'avait de prémonitoire cette gUerre nalistes aient été capables d'intimider
bureaucratiques. La vigueur avec
revenu à l'indépendance. comme échec du « projet de société » l'UNESCO, au point de le faire renon-
laquelle le Vietnam avait apporté son
technico-industriel de l'Occident ! Ce cer à un projet officiel de célébration
appui à l'invasion soviétique de la Dans les années 60, le Vietnam était
que suggérait avec une remarquable du centenaire de Ho Chi Minh - cer-
Tchécoslovaquie avait bouleversé notre un symbole prestigieux pour un Tiers
perspicacité la pièce d'Armand Gatti V tes à quelques centaines de mètres seu-
Collectif intersyndical. En 1970, Hanoï Monde emporté dans les luttes révolu-
m'avait refusé un visa sous un prétexte tionnaires de libération. Un quart (le
comme Vietnom, commandée par notre lement de notre glorieuse Ecole Mili-
Collecif intersyndical et dont l'anti- taire... - dit la force de ces noires
dérisoire et je sus plus tard qu'on y siècle plus tard, le Vietnam marginalisé
héros, l'ordinateur central du Penta- résurgences, dont Carpentras n'est pas
avait taxé de « soutien à Kissinger » et discrédité n'a pas grand chose à pro-
gone, se. révélait incapable de « trai- la seule expression. Célébrer à Paris,
mes analyses sur la spécificité du Nord- poser à un Tiers Monde happé dans la
ter» un peuple et sa volonté d'être. une fois retombés les flon-flon du
Vietnam et du Sud-Vietnam ; pourtant, « nasse du développement» (Michel
L'Innocence perdue (1), ce monument Bicentenaire, les droits de l'homme de
la ligne officielle était alors que seule Beaud). Quand en pleine guerre du
que Neil Sheehan vient de consacrer à 1789 comme valeur universelle - jus-
une confédération pouvait être envisa- Vietnam le ministre de la Guerre amé-
la guerre américaine du Vietnam, ques et y compris dans la personne de
gée entre le Nord et le Sud » pour une ricain Mc Namara troqua ce poste pour
insiste lui aussi sur les handicaps celui qui avait osé les invoquer contre
très longue période », mais le volume la présidence de la Banque mondiale,
qu'imposait aux Etats-Unis leur appa- la France, n'eîlt pourtant pas manqué
paru dans la « petite collection Mas- nous filmes bien incapables d'analyser
rente supériorité: volonté arrogante de « classe »...
pero » avait irrité la vigilance « uni- ce renversement des priorités histori-
taire» des camarades vietnamiens. ques, ce passage de l'agression impéria-
« d'américaniser le monde », confiance
aveugle dans la technologie lourde, Vietnam ! Ô Vietnam ! Pendant des
Les désaccords de fond sont venus liste classique à de nouvelles formes années, ce nom longtemps obscur fut
conviction que l'échec est impensable,
plus tard. La réunification brutale et « systémiques » de domination finan- une référence exaltante autour de
cière et de normalisation sociale. bref incapacité du tank à passer sur le
forcée, en fait l'absorption du Sud par pont de bambou... laquelle, de par le monde, se rassem-
le Nord, nous avait choqué dès 1976 Une autre lecture de la résistance blaient dans une même générosité tous
par son mépris de la parole donnée : vietnamienne contre les Etats-Unis Les Etats-Unis ont échoué au Viet- ceux que, pour des motifs les plus
elle était surtout grosse d'un désastre n'était-elle pas possible? Avec le recul, nam, et la France avant eux. Les infor- divers, révoltait la brutale agression du
social et politique qui n'a fait que s'am- cette dernière ne pouvait-elle pas s'in- tunes et les errements du Vietnam indé- fort contre le faible. Encore une fois,
plifier. L'alignement de Hanoï sur terpréter aussi comme la critique active pendant ne retirent strictement rien à ne le regrettons pas ! Mais la révolte et
'Moscou renforçait l'insupportable d'un modèle économique et technique nos responsabilités françaises entre la générosité ne suffisent pas à fonder
« stagnation» brejnévienne. Inspirées dont les Etats-Unis étaient alors le cen- 1945 et 1954 - y compris celle d'avoir un projet de société cohérent et dyna-
des traditions du Komintern plutôt que tre incontesté (un centre qui s'est créé à Saïgon une situation de « vide » mique, ni au Vietnam, ni en Occident.
de celles du taoïSme, les méthodes auto- aujourd'hui dilué à travers toute la pla- dans laquelle les Etats-Unis se sont Et chacun pour soi est reparti, dans le
ritaires du Parti-Etat-vietnamien, sur nète ...). Quand nous citions le général engouffrés. Aujourd'hui, dans certains tourbillon de la vie... •
lesquelles nous fermions les yeux à Giap, opposant le guerillero qui peut
l'époque de la guerre, devenaient de passer sur un pont de bambou et le tank 1. Paris, Le Seuil, 1990.
plus en plus inacceptables. qui ne le peut pas, nous exprimions sur-

Georges Boudarel doigts d'avoir sacrifié inutilement sa


vieille cité chinoise au culte de l'ultra-
moderne.

Trois pas En matière de rénovation urbaine, la


France a laissé au Vietnam un passif
qu'elle devrait faire oublier. Ses admi-
nistrateurs coloniaux frrent raser, dès

pour lever les tabous la fin du XIX' siècle, la vieille citadelle


de Hanoï, laquelle avait été pourtant
construite un siècle plus tôt par des
ingénieurs français au service de l'em-
pereur Gia-Long. Ces remparts presti-
gieux « à la Vauban» étaient pourtant
Professeur de philosophie à Saïgon, Georges Boudarel peuvent les amener à renoncer à un « construits pour durer indéfiniment »,
a choisi il y a quarante ans de « passer chez les Viets ». Il avantage à terme pour un profit immé- selon les termes par lesquels Paul Dou-
diat à l'heure où Singapour se mord les mer, le premier Gouverneur général de
est resté profondément attaché à la culture vietnamienne et
à l'amitié franco-vietnamienne. Il exprime aujourd'hui cet
attachement de façon bien plus pragmatique et plus modeste Hanoi: la rue des Caisses en 1890
qu'à l'époque où son refus du colonialisme français le con-
duisait à définir l'avenir commun de la France et du Vietnam
à travers le projet communiste.

Le Vietnam risque de voir se volati- holà. L'un d'eux, M Nguy-ên Cao


liser un vrai trésor touristique: sa Luyên, publia, en 1977, un « essai sur
vieille capitale. Des sociétés japonaises nos vieux toits de paillotte », mettant
et sud-coréennes seraient très intéres- en valeur les prOCédés traditionnels
sées par la reconstruction de cette cité injustement méprisés. Sous les tropi-
terriblement délabrée mais qui, par sa ques, peut-on comparer la tôle ondu-
vétusté même, conserve un cachet uni- lée qui transforme un logis en fournaise
que en Asie du Sud-Est, Birmanie mise et la couverture de feuilles de latanier
à part. Des propositions alléchantes ou de paillote qui offre une bonne iso-
peuvent aboutir à une reconstruction lation pour un prix minime, quitte à la
noyant le passé dans le béton. Le même renouveler de loin en loin ? Le bambou
danger s'était manifesté lorsqu'après si abondant partout fournit des colon-
1975, des bureaucrates vietnamiens nes, des cloisons, des clayonnages, des
avaient été emballés par des plans nord- poutres, des solives, sans parler des élé-
coréens de rénovation radicale dans le ments préfabriqués qu'on peut en tirer.
plus affreux style HLM. Des architec- Les services de Hanoï étant à l'affilt
tes de formation française y mirent le des devises, des offres substantielles
31
l'Indochine française, condamne lui- le grand théâtre où le Viet Minh prit au touriste. Nguyên Công Hoan, ce créneau décisif. La force de l'anglais
même dans ses Souvenirs cette destruc- pour la première fois la parole devant Maupassant vietnamien de l'époque de vient de ses multiples bibliothèques dis-
tion. la foule, le 19 août, avant d'aller s'em- notre Front populaire, a laissé des persées à travers le monde. En Asie, cel-
Pour achever cette entreprise de parer de la résidence supérieure du Ton- « souvenirs posthumes » sur la capitale les de New-Delhi, Bombay, Singapour,
démolition, l'artillerie française écrasa kin à trois cents mètres de là, prélude qui méritent d'être tirés de l'ombre. A Kuala Lumpur ... Ne devrait-on pas
la vieille ville en 1947 lors de combats à la proclamation de l'indépendance. la télévision, ne pourrait-on pas diffu- envisager de faire très vite de Hanoï un
Une restauration à l'identique pré- ser, à une heure de large audience, le centre offrant tout l'ensemble des livres
de rues; dont Paris porte l'entière res-
ponsabilité, comme vient de le montrer senterait en outre un avantage écono- film de Trân Van Thuy « Hanoï sous français. Avant même de reconstituer
Philippe Devillers à partir des archives, mique évident : elle exigerait beaucoup un certain regard » que des censeurs les fonds manquants, on pourrait dès
dans Paris-Hanoï-Soïgon. La recons- de main-d'œuvre. Si celle-ci est oné- dogmatiques avaient remisé dans un maintenant y expédier un exemplaire de
truction réalisée ensuite par la France placard? tous les titres français parus dans l'an-
reuse en Europe, elle est (hélas !) très
entre 1947 et 1954 fut peu heureuse. bon marché sur place et ne demande née. Le jeu en vaut la chandelle : il déci-
S'il est indéniable que les palais de dera de la présence culturelle dans une
Des maisons à étage, style « caisse à qu'à être employée: maçons, menui- Huê doivent être restaurés dans leur
savon », vinrent défigurer le vieil habi- siers, tailleurs de pierre, briquetiers... Asie vouée à l'anglais, au chinois, au
splendeur, Hanoï, capitale historique, japonais ou au russe. L'intérêt des édi-
tai local aux toits de tuiles plates élé- Cette activité artisanale pourrait aller ne le mérite pas moins. En aidant à sau-
gantes et bien proportionn~s. de pair avec de gros travaux modernes teurs étant de voir s'étendre leur public,
ver la vieille cité, Paris ferait un effort on peur leur demander d'augmenter
La France se doit d'aider à restaurer respectueux du cadre ancien pour pour racheter le passé. Ce pourrait être
reconstruire ou installer des égouts, ren- d'un exemplaire le nombre de livres
dans son état initial la vieille ville dù le début de contacts d'un type nouveau. remis au dépôt légal, pour créer à
XIX' siècle dont les gravures d'époque forcer la digue, moderniser les trans- L'Est et l'Ouest « sont-ils voués à ne
ports en commun. Hanoï ce premier centre international
disent le charme. Les huiles du peintre jamais se rencontrer» ? Oui, s'ils con- de la francophonie.
contemporain Bui Xuân Phai révèlent tinuent à se mentir et à refuser de regar-
la beauté de ces rues aux noms évoca- Un effort de promotion sur le plan der les choses en face. Le meilleur atout Restaurer le vieux Hanoï en son état
teurs des métiers d'autrefois, rue de la culturel faciliterait l'entreprise par la de la France au Vietnam est le franc ancien, obtenir du Vietnam un tarif
Soie, rue des Voiles, rue des Pipes, rue recherche de documents, la réédition parler dans le champ culturel. Mais postal accessible pour écrire vers l'Oc-
des Paniers... d'ouvrages de l'époque coloniale, la peut-on vraiment parler de « rela- cident, ouvrir à Hanoï un dépôt inter-
redécouverte d'auteurs injustement tions» franco-vietnamiennes tant national de livres français, ces trois
Du même coup, il serait possible de oubliés, mais aussi la traduction de qu'un tarif postal prohibitif retient les petits pas peuvent paraître bien modes-
sauver le dernier vestige de la présence livres vietnamiens sur la ville. Le vei- particuliers et les administrations d'uti- tes sinon dérisoires, en regard de la con-
française en restaurant la « cité colo- nard de Vu Trong Phung, lointain liser la poste pour communiquer avec frontation historique qui a opposé la
niale », avec sa mairie, son théâtre et disciple d'Anatole France, décrit avec l'Ouest? Le prix d'une lettre expédiée France et le Vietnam pendant près d'un
ses villas résidentielles noyées dans la humour les tics et les lubies des « Anna- de Hanoï à Paris correspond au siècle, de la conquête coloniale à Dien-
verdure, dont les actuels habitants mites » de la capitale dans les années dixième du salaire mensuel d'un pro- Bien-Phu. Mais ces trois projets pour-
apprécient le charme sans trop le dire. trente quand les beautés de Hanoï fesseur du secondaire. Pourquoi cette raient aider à lever bien des tabous tant
Avec le temps, le côté kitsch de cette « s'européanisaient en adoptant la nou- aberration bureaucratique ? à Paris qu'à Hanoï. SUa France et le
sous-préfecture 1900 envahie par une velle mode pour mieux mettre en'valeur Vietnam ont encore un avenir commun,
exubérante végétation tropicale a pris leur physique. Son contemporain Sur un plan très proche, Hanoï souf- c'est à la condition de renoncer à la
un indéniable pittoresque. On peut Thach Lam brosse une fresque de fre d'une effroyable pénurie de docu- fois, sans esprit de retour, aux nostal-
encore lire à Hanoï les pages de la « Hanoï aux trente-six rues marchan- mentation causée par ses propres cen- gies de « l'Empire colonial» et aux illu-
Révolution de l'été 1945. On y retrouve des» qui fournirait un précieux guide seurs. Ce manque ouvre à la France un sions du « camp sociaijste ». •

Georges Condominas

Je reviens du Vietnam
Un changement d'avion à Singapour, un autre à Bang-
kok vous font parcourir deux aéroports gigantesques, d'une Le temple de Trâu Hung Dao aujourd'hui
activité débordante de voyageurs et d'avions mastodontes,
mais surtout au luxe le plus rutilant et le plus tapageur qu'on
puisse imaginer. L'atterrissage à Hanoï vous dépose sur un
terrain où dorment quelques avions petits et moyens de fabri-
cation soviétique, et au bord duquel a été construit un bâti-
ment des plus modestes en son genre.

Le contraste devient encore plus sai- deux confortables voitures particulières


sissant en y pénétrant pour l'intermi- japonaises, « empruntées» le diman-
nable attente devant les guérites de l'im- che par leurs chauffeurs vietnamiens,
migration, et même ahurissant pour à deux entreprises nippones opérant
celui qui doit accompagner un enfant dans la capitale du Vietnam. Simple
aux toilettes. Et pOJ,Jrtant on est à Nôi application originale de l'encourage-
Boi, le nouvel aérodrome de Hanoï qui ment à la création de libres entreprises
a remplacé le vétuste Gialam. recommandé par « le Renouveau », la
Cependant, celui qui a visité le Viet- nouvelle ligne de politique économique
nam quelques années auparavant per- instaurée en 1986. Malgré mes affirma-
çoit dès son arrivée un changement : les tions tout à fait justifiées ce dimanche
contrôles douaniers (dont surtout celui 18 février 1990 sur la baisse du dollar
des changes) ne sont plus aussi longs, par rapport au franc, j'ai dû consentir
pointilleux, irritants, comme autrefois. à payer un supplément; et lorsque à
Malheureusement, un malentendu sur notre arrivée à l'Ambassade, le direc-
l'heure de notre arrivée avec mes par- teur de l'Ec.ole française qui s'y trou-
tenaires vietnamiens que je ne sais com- vait par hasard vint à mon secours, le
ment joindre le dimanche, m'oblige à chauffeur de ce taxi improvisé préféra
téléphoner à l'Ambassade de France et perdre son gain supplémentaire et
à trouver un moyen de transport. Je empocher des dollars. Ce type de trac-
découvre alors que les Vietnamiens tation et surtout de dépannage bien
n'acceptent plus qu'une seule monnaie utile était tout à fait nouveau pour moi. .
dans les échanges internationaux : le En 1982, lors de mon dernier séjour
dollar américain, c'est-à-dire celle du à Hanoï, je n'aurais pu imaginer que le
pays qu'ils ont vaincu dans la plus corset des interdictions en tous genres
féroce des guerres qu'ils aient subies. qui aggravaient la pénurie, se desserre-
Le car de la Compagnie aérienne étant rait à ce point, laissant au fameux
parti, les seuls « taxis» qui restent sont « Système 0 » vietnamien toute lati-
32 YIETNIM
tude de trouver de telles solutions, d'ail- pouvoir de la bureaucratie constitue un Deux Sœurs) Trung qui levèrent l'éten- ment. Un peu inquiet, j'avais dit à ma
leurs auto-réglementées, de dépannage frein encore puissant au mouvement de dard de la révolte contre l'Empire du femme (co-fondatrice du Musée en
des étrangers. libéralisation déclenché par le nouveau Milieu. J'ai ainsi assisté aux deux jour- herbe) de ne pas trop réagir à la vue
Les vrais changements d'ordre éco- secrétaire général M. Nguyen Van nées de célébration fastueuse consacrées du plan qui pourrait ressembler à un
nomique, c'est le lendemain matin, en Linh. à celles-ci. Leur fête annuelle dont le blockhaus soviétique à grande échelle.
me rendant au siège du Comité des L'effet du Dôi moi (prononcer: point culminant se déroule le second Sur le chantier, nous attendait une heu-
Sciences sociales, qu'ils devaient m'as- «dôy meuille »), «le renouveau », jour avec l'ouverture au public du saint reuse surprise: le plan et l'élévation
saillir dans ces rues autrefois quasi nom donné à cette nouvelle ligne poli- des, saints permettant ce jour-là, et ce présentaient un bâtiment bien conçu,
désertes et tristes : une foule de petits tique n'a pas opéré qu'au seul plan éco- jour-là seulement, aux laïcs de rendre élégant malgré sa taille imposante.
honùnage aux statues des Deux l>ames, L'Institut d'Ethnographie avait en effet
marchands occupe les trottoirs et nomique : la langue de bois a pris la
flexibilité d'une lamelle de bambou. On a reçu le 1er et le 2 mars 1990 un éclat lancé un concours et c'est un jeune
déborde sur la chaussée, certains d'en-
tre eux, en ligne, se servent de leurs est surpris par la liberté de parole de particulier, car, comme les larges ban- architecte de grand talent qui l'avait
vélos comme supports de leurs paniers partenaires qui autrefois détournaient, deroles le proclamaient il s'agissait de remporté.
croulant sous des piles de légumes et de avec courtoisie certes, le cours d'une commémorer le 1 950C anniversaire de
fruits ; les bouchers, assez nombreux, conversation qui risquait un tant soit la révolte des Sœurs Trung. La construction du bâtiment princi-
tiennent chacun une plus grande place peu de déraper et de déplaire aux petits Les responsables ont voulu l'associer pal et la plantation en arbres de l'espace
avec des tables ou des étals en bois responsables dotés d'oreilles distendues à deux autres commémorations que le qui l'entoure, absorbera les deux tiers
exposant des viandes de toutes sortes. par l'effort d'écouter. pays va célébrer en 1990 : le 60C anni- du budget prévu. Il faudra donc trou-
Une floraison de mini-restaurants ou ver les fonds nécessaires à l'aménage-
débits de boissons envahissent les trot- ment interne de ce musée qui pourrait
toirs les plus larges, avec de petites être l'un des plus beaux qui soient, le
tables basses autour desquelles les con- Vietnam, état polyethnique dispose
sommateurs s'asseyent sur des chaises dans ce domaine de données particuliè-
et des bancs minuscules qui ravissent
mes gamins.
Une (( ouverture " qui a démarré après le Vie Con- rement intéressantes et variées. Mais
parviendrai-je à convaincre suffisam-
Seuls autrefois les deux magasins grès en décembre 1986 et s'est accélérée depuis meRt d'entreprises françaises à partici-
per à un mécénat qui redorerait le bla-
d'Etat réservés aux étrangers armés de
devises étaient bien achalandés, partout deux ans. Va-t-elle se maintenir ? son de la francophonie ?
ailleurs régnait la pénurie. Quelle sur- Cette ouverture qui Il démarré len-
prise de voir dans la vieille ville les rues tement après le VIe Congrès en décem-
de la Soie, du Chanvre, des Ferblan- bre 1986 et s'est accélérée depuis deux
tiers, bourrées de marchandises! Des ans, va-t-elle se maintenir? L'exemple
boutiques regorgent de vêtements - chinois fait frémir. De nombreux obser-
notamment des jeans et des chemisiers Cette ouverture généralisée apparaît versaire de la Fondation du Parti com-
comme la principale conséquence de muniste indochinois et surtout le cen- vateurs ajoutent que depuis le massa-
importés .:...- comment ? - de Thaï- cre de la place Tian An Men, il y a eu
lande - suspendus serrés sur des pan- l'échec partout ressenti d'une politique tenaire de la naissance du président Hô
économique qui ne tenait aucun compte Chi Minh, le créateur du Vietnam les fantastiques mouvements de libéra-
neaux barrant les étroits trottoirs lisation de l'Europe de l'Est à la suite
qu'animent entre autres de nombreux des réalités, mais suivait aveuglément moderne. Peu importe que la lutte
le catéchisme d'une idéologie qui, héroïque des « Jeanne d'Arc vietna- desquels les Partis communistes locaux
touristes russes. D'autres offrent des
tablant sur le nationalisme, avait su miennes» ait eu lieu, non pas en 50, ont été balayés: de quoi raidir les con-
produits de beauté (<< ça vient d'Amé-
organiser la nation en guerre - et mais de 40 à 43 après J.-C. Ainsi, en victions autoritaires des bureaucrates
rique » garantit une marchande toute
quelle guerre ! - et la conduire à la vic- faisant leurs dévotions avec Deux qui tiennent encore les principales rênes
fluette à une grosse dame soviétique
toire. Mais cette politique autoritaire, Sœurs et à leurs «générales» (elles du pouvoir. C'est oublier que les diri-
fascinée par une minuscule brosse de
sans doute nécessaire pour une telle avaient préféré être secondées par des geants communistes des pays d'Europe
maquillage), une ruelle offre sur deux
lutte, s'est trouvée, si l'on peut dire, personnes de leur sexe, se méfiant, orientale sont venus dans les fourgons
rangs des alignements superposés de
complètement désarmée devant la paix. dit-on, du machisme des guerriers de l'armée soviétique qui les a impo-
lunettes, une autre, des montagnes de
Sans compter que de solides arrière- mâles), ainsi qu'aux Bouddhas et sés à la tête de ces pays et s'y est elle-
paquets de cigarettes de marques
pensées de vengeance l'animaient à Bodhisattyas, et aux divinités et saints même implantée, alors que le Parti
anglaises ou américaines, et aussi de
l'encontre de ce que l'on considérait taoïstes, abrités dans les différentes communiste vietnamien a organisé et
gauloises (je me sens un peu ridicule
comme la grande trahison du Sud. En chapelles du temple, les fidèles renfor- dirigé la révolution, puis la guerre con-
avec ma cartouche de « 555 » achetée
refusant systématiquement et trop sou- çaient leurs convictions patriotiques à tre les puissances étrangères et l'Armée
à l'escale de Bangkok pour la délecta-
vent en annihilant les compétences on l'unisson de leurs autres compatriotes. du sud qu'elles encadraient. De plus,
tion rare de mes amis d'ici). Ici et là,
a cassé en partie son dynamisme et sa il a su profiter au maximum du patrio-
des boutiques présentent des appareils Il semble que les intellectuels aient
richesse qui avaient été si utiles au déve- tisme de la majorité de ses compatrio-
photographiques, des caméras et des récemment acquis un peu plus de con-
loppement conjoint de l'ensemble, elle tes qui se sont lancés da~s une guerre
magnétophones japonais récents, etc. sidération de la part des politiques,
a poussé un bon nombre de gens com- nationale, comparable aux grands com-
Près de l'Ambassade une rue propose mais leurs salaires restent encore ridi-
pétents à affronter les risques de la bats qui, à plusieurs reprises par le
des porcelaines variées provenant de la culement bas par rapport aux autres
mer : autant de pertes pour le Vietnam passé, à réussi à libérer le Vietnam de
Chine voisine et altièrement hostile catégories sociales. Néanmoins, on n'a
qui ont profité aux pays d'accueil. puissants occupants.
(néanmoins différente losqu'il s'agit de pas idée en France de la somme du tra-
commerce). Au niveau inter-individuel on assiste vail abattu, et cela dans des conditions Pour beaucoup de « progtessistes »
à une réelle ouverture dans les rapports matérielles - et morales - déplora- ou « réformistes », jeunes et beaucoup
Le changement est moins frappant en
avec les étrangers. Ce qui ne pouvait se bles. Là aussi, on doit admettre que la moins jeunes, considèrent qu'il serait
ce qui concerne la circulation : on reste temps de « procéder à une relecture
fasciné par les flots serrés de bicyclet- concevoir il y a quelques années, on force d'attachement à la terre natale
répond à votre invitation non formelle fait que, ayant eu les moyens de cons- sérieuse de Marx » d'une part et que,
tes qui envahissent les chaussées des
à dîner et on y vient avec sa femme et tater les très fortes différences de situa- d'autre part, le mouvement leur paraît
grandes artères et pratiquent des irréversible, car les acquis de la libéra-
exploits acrobatiques aux carrefours. même avec son enfant. En tournée on tions gui existent en Occident, la grande
ne vous met plus table à part, séparé majorité des chercheurs qui y ont été tion économique ont fait la preuve de
D'autant plus que certaines portent un
de vos accompagnateurs - y eilt-il invités reviennent malgré tout, repren- leur bien-fondé, le retrait d'une part
couple et parfois un ou deux enfants.
parmi eux un major de l'agrégation dre le harnais au pays. Cette puissance considérable de l'aide soviétique obli-
Et pourtant ici aussi on remarque un gera à élargir le champ de cette libéra-
certain enrichissement : un nombre non d'histoire. de travail s'accompagne d'une immense
curiosité pour se tenir au courant de ce lisation économique qui a entraîné celle
négligeable de petites motos Honda et A un autre échelon, l'invitation offi-
qui se fait ou s.e publie à l'Ouest et ~u à une moindre 'échelle, au plan politi-
un peu plus de voitures particulières cielle d'un chercheur hautement com-
Japon. que. D'après eux, les plus rétrogrades
qu'autrefois. Celles-ci comme les pétent, mais pas très bien en cours,
des conservateurs eux-mêmes en
camions et les Wat - les command- noyée dans le silence il y a huit ans, Il n'est pas impossible que les diffi- auraient conscience. Certes on peut
cars soviétiques - foncent dans le tas, reçoit aujourd'hui en peu de temps cultés, qui seraient jugées insupporta- craindre des tentatives de reprise en
ce qui transforme en petite aventure le l'autorisation de se rendre en France. bles chez nous, aient au contraire sti- main, mais celles-ci seront de courte
trajet en cyclo-pousse. Sur un plan beaucoup plus général, mulé le dynamisme de nos collègues durée.
Ces nombreuses transformations on ne tient plus une cérémonie reli- vietnamiens. Un exemple: la création
du Musée national d'Ethnographie. Utopie ou sagesse? L'avenir nous le
dans la vie quotidienne on les doit aux gieuse, pour une réunion rétrograde, dira.
réformes promulguées par le VIe Con- « anti-progressiste », reposant $ur un L 'historique en serait trop long à retra-
grès du Parti communiste réuni en
décembre 1989, ainsi qu'aux dévalua-
amalgame de superstitions qu'il faut
détourner du regard étranger surtout
cer ici. Les vicissitudes des visas et un
drame qui m'a frappé m'ont empêché •
tions drastiques qui ont rapproché le s'il s'agit de culte des génies. Une forte de venir comme promis, au moment où
cours officiel du dông de celui du mar- pétarade et le déploiement d'oriflam- les premiers crédits furent débloqués.
ché parallèle. Elles ont à ce point assaini mes au loin, entraînant désormais, si L'Etat prenait un tiers du budget à sa
l'économie que la sous-production du vous le demandez, le détour vers le tem- charge, le Comité des Sciences sociales,
riz et surtout la spéculation qu'elle pro- ple où se presse une foule de dévots et dont relève l'Institut d'Ethnographie,
voquait a fait place à une situation plus où le marguilier vient de lui-même vous maître-d'œuvre du projet, en fournit le
équilibrée et le Vietnam est redevenu expliquer les raisons du sacrifice offert second tiers. Sans attendre d'avoir
exportateur de riz. Enormément reste et répondre à vos questions. Je dois réuni l'ensemble de la somme prévue,
encore à faire. L'infrastructure routière cependant signaler que cette grande fer- les responsables du projet se sont lan-
se trouve dans un état de délabrement veur dont j'ai été le témoin à plusieurs cés dans sa réalisation. C'est ainsi qu'en
tel qu'on se demande quand le mini- reprises s'adressait à des génies qui arrivant à Hanoï nous apprenions que
Georges Condomlna., directeur d'6tu-
mum de la circulation des biens et des furent des héros nationaux: Tran le terrain de quatre hectares était des • l'EHESS, :auteur notamment du
hommes sera atteint qui permettra un Hung Dao qui battit les troupes sino- aplani, et que les fondations du bâti- clanique Nous evonsmeng4 III forff.
ravitaillement normal du Nord. Le mongoles et les Deux Dames (ou les ment central étaient en voie d'achève- rrerre humaine, Plon).
CAMBODGE 33
prendre véritablement la mesure de la
Alain Forest première, des enjeux dont elle est le
lieu. En ce sens, quelques voix se font
timidement entendre, telles celles des
chercheurs spécialistes de l'Asie du Sud-
Est qui, lors d'une récente réunion à
Comment sortir le Cambodge Paris, ont montré l'intérêt d'une
démarche qui permettrait à la France
de se définir mais aussi de proposer aux

de la tourmente pays de l'ex-Indochine un véritable pro-


jet d'avenir.
Il est bien difficile de faire valoir un
tel point de vue, qui risque d'apparaî-
tre comme un inutile détour. D'autant
Août-septembre 1966, voyage triomphal du général de ment prisonnière d'un passé colonial que la France, jaugeant trop souvent la
qui a créé de nombreux liens et porte qualité et l'avenir des relations avec
Gaulle au Cambodge et discours à Phnom Penh, contre les toujours la France à assumer quelques autrui à la seule qualité de l'affection
hégémonies qui font de l'Indochine leur champ d'affronte- responsabilités et obligations envers les que cet autrui lui porte - elle-même
ment et pour que les peuples concernés puissent déterminer pays de l'ex-Indochine. D'autre part, essentiellement jugée à l'audimat de la
elle est plus prosaïquement gouvernée francophonie - a jusqu'à présent
eux-mêmes leur destin. par une évaluation de l'avenir qui pose montré une certaine indifférence envers
Pour retentissant qu'il soit, le discours de Phnom Penh, la Chine en partenaire et en marché à les pays de l'Asie du Sud-Est.
ne pas rater.
dernière esquisse d'un projet français pour cette région du Ce sont d'énormes pesanteurs qu'il
monde, ne peut plus être entendu. Les machines de guerre, Un projet politique : faut surmonter : indifférence largement
héritée d'un passé colonial qui com-
quand elles sont lancées, demeurent longtemps sourdes à ceux que l'Europe aide mandait à chaque puissance euro-
qui entreprennent de les raisonner. Et, bien que n'ayant guère à l'émergence d'une Asie péenne de ne pas interférer dans le
mesuré son soutien à l'ancien protégé cambodgien, la France du Sud-Est? domaine des autres; formatage d'un
discours qui n'évalue la validité d'une
elle-même se tient coite lorsqu'en 1970 le prince Sihanouk Quelque chose manque encore inex- politique étrangère qu'en termes de ren-
est renversé et que le Cambodge est brutalement plongé dans plicablement dans les analyses et les tabilité économique à court et très
la tourmente. quelques initiatives : la prise eI,l compte moyen termes; focalisation sur la
de l'Asie du Sud-Est. Tout au plus Chine, etc.
consent-on à celle-ci en avançant que Et pourtant, nonobstant l'intérêt
l'influence française pourrait rayonner, économique futur de relations avec
Il est vrai que les meilleurs amis fran- soutien, modeste et semi-officiel, à demain, sur cette aire à partir d'une
çais du prince sont - déjà - débous- diverses actions de coopération, notam- l'Asie du Sud-Est, nombre de spécia-
Indochine avec laquelle seraient restau- listes estiment qu'il y a place
solés par l'imprévisibilité et la démesure ment dans le domaine de l'enseigne- rées des relations économiques et cul-
d'un personnage qui, pour avoir eu ment du français ... aujourd 'hui pour la définition d'une
turelles privilégiées. Si beaucoup de politique à long terme, dynamique et
quelques courageuses intuitions et Des « attitudes » ne sauraient cepen- gens feignent de croire à une telle hypo-
maintenu le Cambodge dans la paix, est constructive, concernant les pays de
dant caractériser une politique. On peut thèse, bien peu en sont réellement con- cette aire. A condition toutefois - der-
persuadé que toutes ses foucades sont supposer que les premières sont soute- vaincus. Que sont aujourd'hui les trois
des traits de génie, et que la fidélité due nière pesanteur à surmonter ? - que
nues par un dessein plus large qui ten- pays indochinois au regard de ce crois- la France ne s'en tienne pas à une
au souverain démiurge saura contenir terait de se concrétiser sur un long sant sudestasiatique qui, de Bangkok à
les interrogations et la lassitude susci- approche strictement bi-latérale mais
terme, en dépit des contraintes. Or Djakarta, lui fait face et est aujourd 'hui œuvre avec l'Europe.
tées par l'apprenti-sorcier. Certains force est de constater que ce dessein en pleine expansion? Et quelle
puissants intérêts français ont déjà anti- n'apparaît point. Parce qu'il n'existe influence la France, à laquelle les autres
cipé la chute: depuis les années pas? pays de la région reprochent déjà Considérer que la construction de
1966-1967, par exemple, les Compa- d'avoir raté sa décolonisation, peut-elle l'Asie du Sud-Est est un projet d'ave-
gnies d'hévéaculture préconisent, tant En réalité, la détermination de la nir, c'est proposer aux pays de l'ex-
politique française balance exclusive- espérer faire passer par ce canal ?
l'avenir leur paraît sombre, de faire Indochine française un choix qui est,
rendre les arbres au maximum, quitte ment entre deux modes d'approche qui Prendre en compte l'Asie du Sud-Est lui aussi, d'avenir. Quel qu'ait été l'ef-
à les épuiser précocement... en limitent à coup sûr les perspectives. ne signifie pas considérer l'Asie du Sud- fet intégrateur de la colonisation fran-
D'une part, elle reste comme mentale- Est au prisme de l'Indochine, mais çaise, l'Indochine est originellement
L'impuissance réelle à agir sur le tra- une construction artificielle; l'addition
gique déroulement des événements, la Le roi Borodom et son 33 e fils (Atlas colonial) d'un pays-sinisé, le Vietnam, et de deux
consternation ou la désapprobation pays bouddhisés, le Cambodge et le
devant la tournure de certains d'entre Laos dont les traditionnels réseaux
eux, le réchauffement des relations avec d'échanges économiques et culturels,
les nouveaux Etats et leur refroidisse- avec la Thailande notamment, ont été
ment, les propositions de médiations et brutalement rompus par le fait colo-
l'investissement dans les conciliations... nial. Cela n'a pas eu que des effets
telles sont, depuis 1970, les diverses atti- négatifs, puisque le Cambodge et le
tudes de la France vis-à-vis des pays Laos y ont tout de même gagné leur
issus de son ancienne colonie. Paris survie. Mais la cohabitation forcée avec
accueille les négociations entre Améri- le Vietnam au sein d'une Indochine qui
cains et Vietnamiens jusqu'aux accords ne se positionnait régionalement que
de 1973, avant de redevenir, quinze ans par rapport à la Chine et était coupée
plus tard, le lieu des premiers dialogues du reste de l'Asie du Sud-Est, a été,
entre frères ennemis cambodgiens. aussi, à la source de bien des conflits,
Quand les Khmers rouges ferment her- dont les plus actuels.
métiquement leurs frontières, le prési- Le temps est peut-être venu pour que
dent Giscard d'Estaing tente de relan- les pays concernés fassent enfin éclater
cer la coopération avec le Vietnam le cadre étroit de l'ex-Indochine fran-
avant que l'intervention de ce pays au çaise et retissent des liens avec ce monde
Cambodge ne vienne la réduire au mini- qui s'affirme entre Inde et Chine. Il ne
mum en 1979. La France évite, depuis, fait nul doute que le Cambodge et le
de heurter les positions sino-améri- Laos doivent rejoindre ce monde. Et la
caines sur la question khmère mais France, si elle consent de même à se
renoue timidement quelques liens avec dépouiller des pesanteurs du passé, peut
le régime de Phnom Penh, par ONG accompagner ce mouvement. Quant au
interposées. Vietnam ne faudrait-il pas lui suggérer
que le choix qui lui est offert, s'il ne
Bien malin qui peut décrire la situa- veut pas se retrouver dans la situation
tion qui prévaut à ce jour. La France sans issue de l'Etat-tampon, n'est plus
est toujours disposée à favoriser les entre la Chine et la France ou on ne sait
négociations entre factions khmères quel lointain Occident, mais entre la
mais il faut bien dire que ses précéden- Chine et son Occident immédiat, l'Asie
tes prestations ont un peu déçu, en Asie du Sud-Est justement?
tout au moins, et d'autres médiateurs
se sont mis sur les rangs. L'échec des •
négociations de l'été 1989 à Paris, et
une certaine désillusion vis-à-vis du
prince Sihanouk, semblent avoir contri- Alain Forest travaille au laboratoira Tiers
bué à un certain rapprochement entre monde de Paris VII. Diracteur Iitt6raire
les autorités françaises et le régime de è "Harmattan. Auteur notamment de IfI
Phnom Penh qui se concrétise par le CIImbodgfl fit III colonlut/on. 1979.
34

OCÉAN INDIEN

vent. Tous les Pondichériens ne sont


Jacques Weber pas de nouveaux Crésus, tant s'en faut.
Beaucoup végètent dans de misérables
paillotes, aux portes de cette ville de

Les Français
500 000 habitants, ne parlant que le
tamoul et exclus du marché du travail
indien parce qu'ils sont français. Pour
ces oubliés, qui ne retiennent générale-

de Pondichéry
ment l'attention des hommes politiques
métropolitains qu'en période électorale,
la fenêtre de la culture française et les
portes du lycée français, qui ne peut
accueillir que huit cents élèves, restent
Occupée en 1674 pour le compte de la Compagnie des chérY, sorte de tonl).eau des Danaïdes désespérément closes depuis le « de
où la France verserait sans fin à de faux jure». D'autres, avocats, médecins,
Indes orientales, créée par François Martin, directeur-général universitaires, qui ignorent tout du jeu
Français des pensions bien réelles.
de cette dernière, rayonnant sur tout le Deccan sous Dupleix « Les deniers de l'Etat ne servent qu'à de boules, souffrent de l'anathème et
(1742-1754), mais prise et rasée par les Anglais en 1761, 1778, entretenir une fiction, une communauté de l'amalgame.
1793, Pondichéry avait été restituée à la France en 1815, avec d'assistés permanents dans une société
en pleine déliquescence », déclarait en Ils ne sont pas tous devenus français
quatre autres comptoirs de la péninsule indienne. 1987 un fonctionnaire du consulat par intérêt. L'option, aux conséquen-
général (Le Monde, 2/4/1987). « On ces incertaines en 1962, était dans bien
finance une vraie mafia d'usuriers, on des cas l'aboutissement d'une tradition
encourage le trafic, l'oiseveté, l'alcoo- familiale séculaire d'adhésion à la
Pondichéry était tombée dans l'ou- ses loisirs à la pétanque à l'ombre des France. Le Pondichéry des Martin et
bli au XIX" siècle malgré l'activité de tours de Notre-Dame-des-Anges, lisme, la spéculation, le népotisme, le
clientélisme et la corruption en tout des Dupleix n'était ni une cité française
ses filatures et de ses exportations. Trop l'église de la « viDe blanche ». En rai- ni une viDe indienne: c'est une création
de mauvais souvenirs restaient attachés son des avantages liés à la nationalité genre. Les pires défauts du système
indien se sont infiltrés jusqu'au cœur franco-indienne. D'une façon générale,
à cette colonie lointaine. « Il n'y a pas française, l'ancien comptoir serait les deux peuples y vécurent en bonne
de plus grande douleur, écrit Dante, deveQu une « vache à lait d'autant plus de la souveraineté française ».
intelligence, partageant la fortune des
que de se rappeler le temps du bonheur vénérée qu'on peut la traire à Sans doute bien des abus se temps heureux, conjuguant leurs
dans l'infortune» (1). Indépendante en volonté » : commerce des passeports, commettent-ils à l'ombre des cocotiers efforts face à l'adversité. Le riche
1947, l'Union indienne (ex-Inde des faux certificats d'état civil et maria- et des tamariniers, mais la communauté Ramalinga, qui charge les canons avec
anglaise), revendique aussitôt Pondi- ges arrangés compteraient panni les pon(jjchérienne ne mérite pas l'oppro- son or, lors du siège de 1761, illustre
chéry, dont la France se retire en 1954 activités les plus lucratives de Pondi- bre général dont on l'accable trop sou- la solidarité de quelques Indiens avec
après qu'un accord est intervenu entre les Français. Le respect scrupuleux des
Pierre Mendès France et le Pandit us et coutumes, qui caractérisait la poli-
Nehru, dans les couloirs de la Confé- tique indigène de la France monarchi-
rence de Genève sur l'Indochine. La statue de Dupleix à Pondichéry que, lui valut la sympathie des Indiens.
Bien que toutes les religions soient pro-
Le traité de cession, le 28 mai 1956 tégées, certains se convertirent, effec-
et ratifié en juillet 1962, stipule notam- tuant ainsi un premier pas vers la
ment que les nationaux français nés sur métropole. Avec 10 % de catholiques,
le territoire des Etablissements et qui y Pondichéry se voit décerner le titre
seront domiciliés à la date de son entrée pompeux de « Rome du Coroman-
en vigueur deviendront nationaux del ».
indiens. Toutefois, ils disposeront alors
de six mois pour opter, par déclaration En 1870, la III" République introduit
écrite, en faveur de la nationalité fran- dans l'Inde française le suffrage univer-
çaise. Plus de cinq mille familles, d'as- sel, des conseils municipaux, un con-
cendance tamoule, optent alors pQur la seil général, l'envoi de parlementaires
nationalité française. Tandis que les à Paris. La grande majorité de la popu-
pieds noirs d'Algérie, dans un climat de lation indienne est hostile à cette poli-
violence, quittent leur terre nàtale, la tique d'assimilation, notamment chez
« plus grande démocratie du monde » les hindous des hautes castes.
permet à ces Pondichériens, peu nom-
breux, il est vrai, de résider sur le sol Quelques Indiens, catholiques pour
de leurs ancêtres, d'y jouir de leurs la plupart, désireux de « s'assimiler
biens et d'y perpétuer la langue et les courageusement et progressivement et
traditions françaises. Sans doute de préparer un monde de sentiments
considère-t-on alors qu'ils peuvent con- forts, purs et élevés, c'est-à-dire fran-
tribuer à faire de leur cité cette « fenê- çais », décident cependant de répondre
tre ouverte de la culture française », au geste généreux de la République, qui
souhaitée par le Pandit Nehru. leur a permis de participer à l'élabora-
tion de la loi, et de se soumettre aux dis-
Trente-huit ans après le transfert de positions du Code civil. Ils obtiennent,
jure, les Pondichériens de citoyenneté le 21 septembre 1881, un décret qui per-
française sont près de vingt mille dans met aux Indiens qui le souhaitent de
l'ancien comptoir et vingt à vingt-cinq renoncer de façon « définitive et irré-
mille en France, où ils sont générale- vocable » à leur statut personnel afin
ment confondus avec les immigrés « d'être régis par les lois civiles et poli-
indiens, pakistanais ou sri lankais. tiques applicables aux Français dans la
Méconnus, ignorés, ces Français d'Asie colonie ». Ils peuvent alors adopter un
ne sont trop souvent tirés de l'oubli que patronyme français: leur chef, Pon-
pour être vilipendés. noutamby, choisira celui de Laporte.
Ce sont leurs descendants qui, en
Les médias ont répandu l'image du 1962, ont opté pour la nationalité fran-
Pondichérien assisté, retraité de l'armée çaise. Ils durent se prononcer, en 1962,
française, touchant une pension dix fois dans un climat incertain : la parole de
supérieure au salaire indien moyen, Nehru était certes une garantie, mais
vivant comme un nabab et consacrant des bruits couraient selon lesquels les
OCÉAN INDIEN 35
Pondichériens seraient embarqués pour cet ancien Etablissement français (Hin- tation de l'Inde francophone (2), ils
la France si le nombre des options était dustan Times, 29/3/1990). appartiennent à la Nation française et
trop considérable. Peut-être finira-t-on par admettre ont Pondichéry pour patrie : « toutes
Cette épée de Damoclès reste tou- que les Pondichériens, que l'on consi- deux sont chères à nos cœurs ». La pre- 1. Voir notre thèse : Les Etablisse-
jours suspendue au-dessus de leürs dère comme Français en Inde et que mière est le pays dont ils partagent les mentsfrançais en Inde au XIxe siè-
têtes : Mrs Chandrawati, lieutenant- valeurs ; la seconde est la terre de leurs cle (1816-1914), Paris, Librairie de
l'on traite parfois comme des étrangers
gouverneur du Territoire de Pondi- en France, ne sont pas « gens de nulle pères, sur laquelle ils se sentent bien. l'Inde, 1988,5 vol., et L 'Indefran-
chéry, ne demandait-elle pas en mars part » (<< the Nowhere People », Sun- Ubi bene, ibi patria. çaise après Dupleix, Paris, Desjon-
1990 pourquoi Nehru avait conclu de
tels accords avec la France eu'il devait
day, Calcutta 4/4/1989). Ainsi que
l'explique Mme Bouchet, présidente du • quères, parution à l'automne 1990.
2. CIDIF, 3, avenue Paul Doumer,
encore subsister deux citoyennetés dans Centre d'Information et de Documen- 75116 Paris.

Hélène Lee

Au commencement
était la barrique
Au commencement était la barrique. Sans doute fût-elle de prison à Rennes, en c~mnection sont plus sensibles aux sirènes des top
le premier objet façonné par l'homme à toucher le sol réu- vocale avec son île. A sa sortie il fonce cinquante, et s'apprêtent à venir en
au pays et se met à fureter partout ep. tournée, aidés en cela par le ministère
nionnais un beau jour de 1738, en même temps qu'une car- quête de vieux musiciens et de tradi- de la Culture, ravi d'avoir découvert un
gaison de mutins qu'un capitaine français avait décidé d'y tions. Avec son brassage tamoul, bre- authentique mouvement populaire sur
abandonner. A l'inverse des infortunés dodos, les volatiles ton, africain ou malgache, la musique un coin du territoire français. Pès leur
réunionnaise est un vrai bouillon de cul- arrivée au pouvoir, d'ailleurs, les socia-
légendaires de l'île, la barrique ne cessa de se multiplier en ture. « Nous n'avons de leçon de métis- listes avaient eu un rôle déterminant
cette contrée de navigateurs et de leveurs de coude ; au point sage à recevoir de personne », plaisante dans la libération des musiques et des
que les musiciens de maloya en firent leur tambour de basse : Waro, qui n'a jamais mordu aux mentalités. En 87, pour encadrer le
idéaux mélangeurs des manitous de la mouvement, ils décidèrent la création
le « rouleur », qu'un batteur chevauche, bizarre cavalier d'un World Music. « Je dis aux jeunes, c'est de quatre conservatoires nationaux sur
rythme un peu noir. pas vers l'extérieur qu'il faut chercher, l'île. Mais les vieilles habitudes menta-
c'est vers l'intérieur. » les sont dures à déraciner. Avec seule-
Il semble avoir été entendu : depuis ment 3 % de l'enseignement consacré à
quelques années, et plus ~ettement la musique locale, les conservatoires
Puis un jour il n'y eut plus de barri- la fabrication des instruments tradition- depuis quelques mois, est en train de se font encore l'effet à beaucoup de Réu-
que disponible dans l'île. Que fit nels : caïambe, bobre (arc musical) ou dessiner une véritable explosion musi- nionnais de structures coloniales venues
Danyèl Waro ? Feuilleter le catalogue rouleur, ce qui lui assure une complète cale. Les groupes sont jeunes, méfiants, imposer des approches, des rythmes et
de la Redoute ? Signer chez CBS ? Ou indépendance du côté création. Auto- inspirés ; tous ont des métiers paral- des instr:uments étrangers.
offrir un drum-pad à son batteur suffisance, c'est le principe que lui a lèles qui leur permettent, comme à Lors des Rencontres de Jazz et Musi-
Franswa Baptisto ? Rien de tout cela. enseigné son père, à la ferme. « J'ai Danyèl, de « faire la musique qui leur ques Populaires de l'Océan Indien en
Le chanteur descendit en ville, et s'en grandi en travaillant la terre ; coupé la plaît ». Certains, comme Ziskakan (10 avril dernier, François Jeanneau, direc-
fut acheter des planches à la quincail- canne, planté les pistaches, soigné la ans d'existence), Baster ou Kisaladi, teur du département jazz des conserva-
lerie. Il les scia d'après le modèle cal- volaille. C'est ça qui fait ma solidité. toires, devait, dans la perspective de la
qué sur une vieille barrique, les cercla On avait ce qu'on méritait, puisqu'on promotion des musiques locales, faire
de fer, les chauffa au charbon de bois récoltait ce qu'on avait planté! C'est une création avec les musiciens réunion-
pour leur faire prendre la bonne cour- ça notre force: l'autosuffisance, la nais. Contacté, Waro donna son accord
bure. L'objet obtenu n'était pas étan- simplicité... » pour se dédire ensuite: « A priori, je
che. Après plusieurs semaines de grat- A la Réu°nion, le néo-colonialisme n'étais pas contre, mais j'en ai discuté
tage de tête et d'essais divers, il décou- s'appelle départementalisation, au avec les amis, on ne le sentait pas. On
vrit son erreur : les vieilles planches point que lorsque l'île devint départe- ne sait pas ce qu'ils cherchent vrai-
étaient biseautées mais c'était la chaleur ment français, en 46, le maloya faillit ment : nous aider ? Obtenir la caution
et la pression qui leur avait donné cette disparaître, étranglé par les élites loca- des artistes réunionnais? On dit qu'ils
forme; au départ, la découpe devait les pressées de faire la preuve de leur ont eu des subventions pour cette créa-
être droite. Tout seul, Danyèl Waro nationalisme « civilisé ». La musique tion. Pourquoi ne m'ont-ils appelé que
avait réinventé la barrique. En 1990. survécut pourtant dans les cérémonies vingt jours avant le spectacle? Pour-
Quel progrès ! privées du culte des ancêtres, et bien- quoi n'est-ce jamais à nous que l'on
tôt dans les réunions du parti commu- confie cette responsabilité? »
Un enfonceur de portes ouvertes, niste, qui fit du maloya un symbole de
Waro ? Ou plutôt un ex-colonisé qui a résistance à la culture importée. C'est La création s'est faite, sans Waro,
décidé de s'en sortir rien qu'avec sa là que le découvrit Danyèl Waro, un La Réunion. Chanteur ambulant mais avec sa musique, arrangée selon
voix, son cœur et ses mains ? Assis « yab », ou petit blanc pauvre du sud (Atlas colonial) des règles d'harmonie qui, assurent les
devant sa case sous la fine pluie des de l'île, descendant d'une de ces famil- musiciens, n'avaient plus rien de réu-
Hauts de St Gilles, pieds nus, dépeigné, les dont le principal titre de fierté est nionnais. Une fois faite la part de la
il nous sourit de ses yeux bleus derrière d'être resté peu métissé. Incorporé à vieille méfiance, restent malgré tout des
ses lunettes d'hypermétrope. Tout en l'armée, il déserte, et fait deux années détails embarrassants. A Antenne 2
continuant à tendre, corde à corde, une venue filmer les Rencontres, les conser-
peau de chèvre fraîche sur un rouleur, vatoires ont voulu faire bonne impres-
il nous raconte la résurrection du sion en °improvisant une « classe
maloya, le blues ternaire de l'île, et d'éveil» pour les enfants, en musique
comment il espère préserver son indé- réunionnaise - elle n'a jamais existé
pendance et son intégrité. A l'heure où que pour le tournage ! A croire que les
les stars de l'Afrique se vendent au plus responsables ont quelque chose à
offrant, où leur musique, trafiquée par cacher. La métropole est loin, Jack
les producteurs et les marchands, perd Lang ne peut pas fourrer son nez par
son âme, Waro prétend rester humain, tout. On continue donc, 29 heures sur
simple, et indépendant. Comment? 30, à enseigner des techniques moribon-
« Je reconnais que je ne sais pas trop des, à réciter l'extrême-onction à des
ce que je veux, je sais surtout ce que musiques en train d'accoucher. Sans
je ne veux pas! » dit-il en faisant glis- doute faut-il savoir mourir pour savoir
ser la corde et basculer le nœud avec vivre, et silrement Danyèl Waro a l'hu-
un claquement mouillé. En attendant mour de s'en amuser. Les grands per-
d'avoir défini une ligne de conduite par dants ? Ces conservatoires, qui ratent
rapport aux multinationales, il refuse l'occasion d'être, pour une fois, autre
les propositions des tourneurs et des chose qu'un coquillage abandonné.
maisons de disques, qu'attirent sa voix
chargée d'émotion, ses textes splendi-
des, ses accompagnements de percus-

sions chaloupées. Il a choisi de vivre de H6I... Lee est Joumellate Il L1bntlon.
36

POLYNÉSIE

Jean Chesneaux ques et langoureuses vahinés. Dans son


sillage se sont succédé, dès la fin du
XIX" siècle et tout au long du XX",

Les avatars d'innombrables auteurs dont certains


ont relativement bien subi l'épreuve du
temps, comme Marc Chadourne et
Albert T'sterstevens, alors que le pro-

du mythe tahitien lifique Jean Dorsenne a sombré dans


le même oubli impitoyable que l'Expo-
sition coloniale de 1931 dont il avait
propagé avec zèle les stéréotypes de
carton-pâte.
Autour de ces noms illustres ou qui
Si l'expansion coloniale française, dit-on communément, vités expansionnistes. Les pénétrantes crurent l'être, se presse toute la cohorte
n'a jamais produit son Rudyard Kipling, c'est peut-être à enquêtes anthropologiques de Jacques des auteurs obscurs et des polygraphes
Moerenhout (Voyage aux Iles du Grand sans-grade, dont Daniel Margueron a
Tahiti qu'elle s'en est approchée au plus près, à travers une Océan, 1837) et de Max Radiguet (les fait ici l'inventaire avec une patience
production littéraire hétéroclite autant que massive issue des Derniers sauvages, la vie et les mœurs méritoire. Si quelques-uns d'entre eux
aventures individuelles les plus diverses et pourtant solidai- aux Iles Marquises, 1860), avaient pré- méritent encore l'attention, c'est du
paré et accompagné l'implantation de seul fait de leur modestie, telle fonc-
rement débitrice envers Bougainville, son père fondateur. la souveraineté française. tionnaire Montchoisy (La Nouvel/e-
Cythère, 1888) observateur perspicace
Désormais, c'est au régime colonial et discret, ou le pharmacien Henri Jac-
relies» de la Nouvelle-Cythère, l'uto- que va être confronté le mythe tahitien, quier (1907-1975), érudit local qui
Daniel Margueron pie rousseauiste d'une société si parfaite à la fois pour servir à celui-ci d'écran, s'acharna à faire vivre à Papeete se
que Camille Desmoulins s'y référait de faire-valoir, et pour assumer par là-
Tahiti dans toute sa encore sur les àegrés de l'échafaud: même sa propre dégradation, son pro-
Société des Etudes océaniennes.
littérature, essai sur Tahiti « J'étais né pour faire des vers, chère pre échec. L'immense majorité de ces voyageurs
et ses îles dans la littérature {Lucile, Tahiti s'est installé dans le train-
sans talent et de ces romanciers oubliés
participaient sans état d'âme au climat
française de la découverte pour défendre les malheureux, train colonial, le laisser-aller tropical, d'euphorie coloniale de la m" Républi-
pour te rendre heureuse
à nos jours pour composer avec ta mère et mon
l'atonie végétative. Mais la force que et même de la IV", tant le Pacifi-
d'auto-perpétuation du mythe littéraire
(version remaniée d'une thèse {père tahitien intervient à point nommé, pour
que semblait immunisé contre les cri-
ses de l'Indochine et de l'Afrique du
de doctorat de l'Université et quelques personnes selon notre cœur, rendre attrayante cette médiocrité. A Nord. Par contraste, la force solitaire,
{un Otaïti » mesure que se font plus fréquentes les
Paris-XII) le défi, l'agressivité d'un Gauguin n'en
escales des paquebots et les dessertes sont que plus remarquables, lui qui
Sous ce triple aspect édénique, éro- des avions, foisonnent les récits de
tique et utopique, le mythe tahitien s'était obstiné - jusqu'à en mourir-
voyage banalisés et les romans simplets à vivre à fond le mythe tahitien dont
Le voyage de Bougainville à « 0- avait continué à prospérer par-delà les sou~ le signe facile de l'exotisme colo-
Taïti » (1768) avait donné naissance à crises de la Révolution et de l'Empire. s'amusait la société frivole et cupide de
nial. Papeete, qu'il abhorrait.
un mythe philosophique d'une rare Quand la France de Louis-Philippe et
force d'attraction, et qui devait long- de Napoléon III avait envoyé ses ami- C'est Pierre Loti qui, le premier, Gauguin est quasiment seul dans
temps survivre à « l'esprit des lumiè- raux occuper des « points d'appui» semble avoir défini les canons et les cette volonté de rupture. Pour ses con-
res » dont il était issu. S'y mêlaient le dans le Pacifique, l'image avantageuse attributs du « filon-Tahiti» : colliers frères écrivains et artistes, l'appel au
rêve d'une édénique luxuriance végé- de Tahiti était opportunément venue de fleurs, tiaré et couchers de soleil sur mythe tahitien apparaît plutôt comme
tale, l'érotisme enchanteur des « natu- parer de son prestige culturel ces acti- le lagon, vagabonds blancs des tropi- une « figure obligée » de la sensibilité
esthétique, une référence qui permet de
tenir son rang. Et cela, qu'on soit
physiquement venu à Tahiti comme
Simenon (Touriste de banane), comme
Matisse, ou qu'on se contente comme
'., Giraudoux (Suzanne et le Pacifique) ou

' .... .,.- ... ,


comme Robert Merle (l'Ile) de faire
place au monde océanien, dans une
œuvre par ailleurs très diverse, comme
I{~AR~IS~ Elsa Triolet (A Tahiti, 1925).
\
, .:.... ullu Hi~
10 A mesure que se pérennise en Poly-
... ,'-"W1y..1S· . ".-",,-- / nésie la domination française, à mesure
... ~"'" ...... , • S~A ~-"",,,, J.'ô", . \ que décline l'art de vivre océanien dont
.".
..., " , ,:;V:.~
.. !'UATU _~ , ... _,
"'UTU"." . 1 lA",;'
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SOC.~•.. I~•••f.E.~ : :'::'. """'.0"
• • • '. ° 'lJ
,~ ... , s'étaient si passionnément entichés
/~-'" " FID.JO·· . . • . • I.C >'pK', ~n(
'>
- ' ••.••••~u".,,,,
•. • .;.......'.
0

'.
:
autrefois les équipages de Bougainville
et pour lequel les marins du Bounty

...." .. '
< C"~~.,fiel ..... ·~~nur... . 20
. . , ..
" , '. " ,;.
avaient trahi leur roi et rompu avec leur
:
_\__C l~~ \ __ 2!.o2i9u.......
. . _ - - - _.;. ••
"",
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' . t..GAhI ~IER_
...- - ' ..:.......:..._:-
'. patrie, se dégrade le mythe tahitien et

~
J..I.U~L.
c'est de cette dégradation, de cette
,--" ..........
..._... ,,' '--~'__ 1'" '"
" ,~ Pftc el r.
....... __ .. , ......__ décomposition presque putride que
-
~

..J . " ,
... ... _~ sont issues les œuvres les plus fortes de
~
D:'
I.
ler
.~
telk. \\ • la littérature tahitisante d'expression
30 française. Les Immémoriaux de Victor
OCEAN PACIFIQUE '- ... _' Segalen, un des grands romans anthro-
pologiques du Pacifique; les reporta-
ges du navigateur royaliste et anarchi-
sant Alain Gerbault, aux accents de
réquisitoire anti-colonialiste ; le Pas-
40 sage de Jean Reverzy, ancien médecin
lM E 1'J1] A I l 1111l 170 W 160 ISQW 11.0 I30W des FTP revenu chercher la mort aux
Iles sous le Vent avant de·la trouver à
Les territoires d'Outre-Mer de ta République française Lyon; la Tête coupable de Romain
Gary, roman de-· la désillusion anti-
dans l'océan Pacifique exotique.
POLYNÉSIE
Loin de l'euphorie coloniale, de son Depuis l'ouverture en 1962 du Cen- eut exaspéré, et de son admirateur aujourd'hui, conclut D. Margueron qui
exotisme banalisé, de son conformisme tr.e d'Expérimentation du Pacifique Segalen, ne· sont pas mal venues; elles suit de près le réveil politique et cultu-
politique, ces auteurs ont viscéralement (CEP) à Mururoa, depuis que la France confèrent une sorte d'investiture intel- rel des Polynésiens. Cet éveil maohi,
intériorisé le drame de ces sociétés océa- fille aînée de l'Eglise et mère des cen- lectuelle posthume à des entreprises de déj à illustré par les films et les poésies
niennes en péril de mort. Le talent était trales nucléaires a cherché à ancrer aux lucre et de mort. d'Henri Hiro, par les campagnes du lin-
de leur côté. antipodes sa volonté de puissance guiste Douro Rapoto en vue de la pro-
« mondiale-moyenne », le mythe tahi- Qu'en pensent les Polynésiens, ceux motion du maohi, par le zèle de béné-
Le talent et aussi la mort, car c'est tien semble reprendre du service et qui, de plus en plus, se définissent dictin que Gaby Tetiarahi déploie dans
souvent pour mourir que, de Gauguin effectuer un ultime rebond. Il vient comme Maohis, affirment leur identité la collecte du corpus documentaire
à Jacques Brel, on accoste aux rives donner un supplément d'âme à cette culturelle et politique, revendiquent le polynésien depuis le XVIIIe siècle,
bénies d'une Polynésie dont la culture société post-coloniale si fière de son contrôle de leurs archipels et la maîtrise accédera-t-il à la pleine maturité litté-
semblait agoniser. On meurt, on meurt PIB (produit intérieur brut) artificiel- de leur avenir? Si certains d'entre eux raire, dans une société restée si attachée
jeune. Segalen est mort à 41 ans; lement gonflé et pourtant si piteuse- bénéficient aussi de la manne nucléaire, à l'expression orale? C'est alors que
André Gain, photographe et essayiste ment dépendante des subsides de la beaucoup d'autres en sont exclus. A Tahiti en aurait définitivement fini avec
dont le Jardin des Mers fut couronné métropole. Dans les hôtels de luxe de l'époque coloniale et encore dans les la Nouvelle Cythère, et évacuerait
en 1942 par l'Académie française est Bora-Bora ou de Moorea, dans les pail- années 60 et 70, c'est le fiu (prononcé l'imaginaire occidental pour s'ancrer
mort à 33 ans; André Ropiteau, vigne- lotes de rêve du « Club'Med », comme fi-iou). Le « bof » qui dominait, le sen- dans la réalité du Pacifique. •
ron bourguignon de Meursault éperdu- dans les mess d'officiers de Papeete et timent d'impuissance blasée; le déclin,
ment épris de l'île de Maupiti, est mort de « Muru », les figures de Bougain- la décomposition diagnostiquée par L'Harmattan éd., 1989, 465 p.
à 36 ans, Alain Gerbault à 48 ans, ville et de Lapérouse, celles de l'infor- Segalen et par Reverzy semblaient irré-
Reverzy à 45 ans. tuné Gauguin qu'un tel détournement médiables. Ce n'est plus si évident

Alban Bensa siennes, mais se veut aussi « pluri-


ethnique, libre, unie, souveraine, et
fondée sur la solidarité des éléments
d'origine différente qui la compo-
sent. » Alors que les liens de parenté,

La civilisation kanak
le recours aux langues vernaculaires et
la force des références culturelles kanak
demeurent aujourd'hui les principaux
repères de l'identité mélanésienne, ces
options récentes laissent supposer, à
terme, une transformation de certains
usages traditionnels : relations entre
Loin d'appartenir à un passe Imaginaire, la culture ment l'expérience des valeurs républi- hommes et femmes, héritage des droits
caines. Le suffrage universel, la sépa- et des statuts, échanges non commer-
kanak s'inscrit au cœur des problèmes contemporains de la ration des pouvoirs, le recours au droit ciaux, etc.. Déjà, dans la pratique, à
Nouvelle-Calédonie. Repliées sur elles- mêmes dans le cadre public vont coexister, pour nombre de Nouméa notamment, des changements
des « réserves » abolies seulement en 1946, protégées aussi Mélanésiens, avec la force des ancêtres, sensibles sont à l'œuvre. Les Kanak
le prestige attaché à l'ancienneté eUes urbanisés font l'expérience du chô-
par leur propre complexité linguistique et ethnographique, intérêts privés des clans et des familles. mage, de la pauvreté, mais aussi, pour
la culture kanak, la société kanak continuent jusqu'à nos jours Pour une société sans Etat et sans écri- quelques-uns, de la scolarité de haut
à s'exprimer dans des idées et des pratiques d'une grande ori- ture, dans laquelle le pouvoir tire sa niveau et de la consommation (3).
légitimité d'accords passés entre des Les Kanak ont toujours lié leur com-
ginalité. particuliers, l'expérience d'une législa- bat politique pour le décolonisation à
tion applicable à tous sans distinction un cpmbat plus large, celui par lequel
de rang, comme la pratique d'une leur civilisation pouvait espérer obtenir
morale publique surplombant les pas- droit de cité dans une société calédo-
sions individuelles, feront date. nienne tout entière dominée par la
Décimés, spoliés (1), relégués aux mélanésienne (la souffrance, la quête vantardise universelle des Blancs. Il est
marges du système colonial, les Kanak d'un monde meilleur, la soumission à Sous l'influence de la démocratie
occidentale, les Mélanésiens repensent ainsi remarquable que tous les temps
n'étaient pas reconnus par la France une vérité révélée et transcendante). forts de la lutte des Mélanésiens aient
comme des hommes à part entière, tout certaines de leurs valeurs: l'héritage
Ces pratiques et idées, sont venues des statuts, le mQnopole de la parole coïncidé avec l'organisation de mani-
au plus comme des « sujets» de l'em- festations culturelles faisant de l'iden-
s'ajouter, aux représentations propre- par quelques-uns, la gérontocratie vont
pire, privés des droits les plus élémen- tité kanak l'étendard d'une croisade
taires. Ils étaient, disait Jean-Marie Tji- ment kanak de la marche de l'univers, devoir en rabattre, au sein des conseils
de la personne et du pouvoir, telles municipaux, des assemblées et associa- pour la justice, l'autodétermination,
baou, « empêchés d'être ». C'est pour- l'indépendance.
quoi la revendication kanak est d'abord qu'elles se manifestent toujours avec tions diverses du Territoire ou à l'ONU.
une revendication de dignité, nourrie de ténacité. Aujourd'hui, sans avoir Au cours des quatre dernières décennies En 1975, Jean-Marie Tjibaou, avec
ce sens aigu du rang et de la qualité des entamé en profondeur les assises de la (1946-1986), les Mélanésiens entrés en le soutien d'un gouvernement français
personnes, qui est si fort dans la société culture mélanésienne (parenté, relations politique ont su tirer parti des disposi- déjà inquiet, organisait à Nouméa, un
mélanésienne (2). politiques contractuelles, traditions tions du droit occidental susceptibles de festival d'art kanak, Melanesia 2000.
orales, techniques agraires, puissance démocratiser la société kanak et de faire Sur une vaste esplanade surplombant
« Deux couleurs, un seul peuple : dès des ancêtres, etc.), la religion chrétienne aboutir sa revendication d'auto- « la ville blanche », les Kanak de tou-
1953, l'idée d'une parité entre Noirs et s'y superpose et l'interroge. détermination. Ainsi, le projet de Cons- tes les régions de l'archipel présentèrent
Blancs est avancée par l'Union Calédo- titution pour une Kanaky indépen- avec un grand souci esthétique des
nienne (UC), première formation poli- Dans l'après-guerre, la participation dante, rédigé en 1987, jette les bases exemples d'architecture mélanésienne,
tique où, aux côtés d'Européens de à la vie politique locale permet aux élus d'une République Kanak qui réaffirme des objets artisanaux, des danses, etc.,
brousse, les Kanak s'expriment. Ils et responsables kanak de faire égale- son attachement aux traditions mélané- et des aspects essentiels de la vie tradi-
réaffirmeront plus clairement cette exi~ tionnelle d'aujourd'hui: échanges céré-
gence de légitimité culturelle quand, moniels entre clans, discours clamés par
vingt-cinq ans plus tard, l'UC lancera Les obsèques de J.-M. Tjibaou le 7 mai 1989 à Nouméa. des spécialistes de l'art oratoire, chants
sa nouvelle devise : « Reconnaissez le de bienvenue... autant d'expressions
peuple kanak pour qu'à son tour il vous d'un art subtil de la sociabilité. En
reconnaisse ».. En tant qu'anciens, contre point, une évocation théâtrale de
qu'aînés et maîtres millénaires du pays, l'histoire du peuple kanak, incarné par
les Kanak veulent librement exercer leur le personnage de Kanaké, soulevait
droit d'accueil ou de veto, vis-à-vis des avec pudeur mais fermeté les problèmes
étrangers qui les ont envahis, malme- sociaux et politiques posés par la colo-
nés, niés dans leur identité profonde. nisation : inégalités criantes, margina-
Ancrée dans la tradition, la revendi- lisation des autochtones, etc.
cation kanak fait aussi référence au « Aujourd'hui, Kanaké vient à vous,
message chrétien transmis par les mis- chargé, d'ans et d'histoire, riche d'une
sionnaires, qui combattirent les coutu- expérience culturelle unique. Il réclame
mes mélanésiennes qui les choquaient sa part de soleil ». Jean-Marie Tjibaou
(les fêtes nocturnes, les rites funéraires, assortissait sa démarche d'un avertis-
l'anthropophagie, la nudité, les guer- sement sans ambiguïté: « Nous
res, les croyances aux ancêtres, le res- croyons en la possibilité d'échanges
.pect dû aux notables). Dans leur volon- plus profonds et plus suivis entre la cui-
té, militante, de substituer le chris- ture européenne et la culture kanak.
tianisme au paganisme via le colonia- Pour que cette rencontre se réalise un
lisme, ils imposèrent à la société kanak préalable est nécessaire ; la reconnais-
des modalités supplémentaires de ras- sance d'une culture par l'autre. La non-
semblement (offices' religieux, écoles, reconnaissance, qui crée l'insignifiance
associations) et des thèmes de réflexion et l'absence de dialogue, ne peut ame-
autrefois peu développés par la pensée ner qu'au suicide ou à la révolte ».
38 COoPIRATION
En 1984, la révplte ouverte contre le de son regard sur le monde. Ses reven- 1. Cf. J. Dauphiné, Les spoliations Paris, L'Harmattan, 1989.
colonialisme éclate alors que depuis dications s'associent étroitement à l'es- foncières en Nouvelle-Calédonie 4. Un superbe catalogue (De Jade et
plusieurs mois les Kanak se préparaient poir d'une reconnaissance internatio- (1853-1913). Paris, l'Harmattan,
de Nacre. Patrimoine artistique
à accueillir à Nouméa un festival d'art nale de la civilisation kanak. Notons 1989. kanak), publié à cette occasion par
océanien rassemblant tous les peuples que celle-ci n'a jamais occupé dans le la Réunion des Musées nationaux,
autochtones du Pacifique. 2. Cf. A. Bensa (éd.), Comprendre
paysage intellectuel et artistique fran- l'identité kanak, L'Arbresle, Cen- est déjà en librairie.
Consterné par la morgue des Fran- çais la place accordée à l'Afrique et aux tre Thomas More, 1990.
çais du Pacifique qui restent convain- Amériques. La première exposition Alban Bensa, anthropologue,
cus d'appartenir à une « civilisation d'art kanak qui se tiendra à Paris à 3. Cf. M. Spencer, A. Ward, J. Con- publiera, à la rentrée chez Gallimard,
supérieure », le peuple kanak a affirmé l'automne prochain (4) pourrait aider nell, Nouvelle Calédonie. Essais sur dans la collection « Découvertes Gal-
avec une détermination croissante la à combler ce qui est plus qu'une lacune, le nationalisme et la dépendance, limard », un ouvrage sur La Nouvelle-
richesse de son histoire et la cohérence un manque à penser. • (Préface de Jean Chesneaux), Calédonie et la civilisation kanak.

COOPÉRATION

Entretien

avec Alain Ruellan


sur l'ORSTOM
taire, indépendance énergétique, indé- lent les Blancs pour faire tourner leurs
Professeur en sciences du sol, directeur de l'ORSTOM pendance politique et économique. Il équipes de recherche !
de 1982 à 1986, Alain Ruellan partage son activité entre le s'agissait clairement de donner autant Dernier blocage : la politique fran-
monde scientifique et le milieu des associations de solidarité d'importance à la recherche finalisée et çaise. Jusqu'il y a peu, nous n'avons
interdisciplinaire qu'à la recherche fon- jamais voulu donner aux Africains les
avec le tiers monde. Il nous propose un éclairage original sur damentale, et ce, en faveur des pays du moyens de les équiper. Il fallait abso-
le rôle de la science au service des populations défavorisées, tiers monde. Il faudrait y ajouter le lument soutenir leurs très bonnes équi-
dans le cadre de l'ORSTOM, l'Office de la recherche scienti- « neuvième » département, celui de la pes de recherche. Quand ils sont payés
diffusion de l'information. Nous avons cinq fois moins qu'en Occident, les
fique et technique outre-mer. Cet établissement public fran- fait un gros effort de valorisation des Africains partent, pour les Etats-Unis,
çais dispose d'un budget annuel de 750 millions de francs, travaux à destination de l'Afrique. Par la CEE...
et emploie 2 600 personnes dont 800 chercheurs (sciences de exemple, nous avons remis au Came-
roun un inventaire de quelque 3 ()()()
la terre et de l'eau, du monde végétal, de la santé et de la nutri- références sur toutes nos recherches Q.L. - Quand on entend « ORS-
tion, sciences sociales). L'ORSTOM coopère avec une cin- dans ce pays. TOM », on pense immanquable-
ment à DOM-TOM. Quels sont ses
quantaine de pays d'Afrique, d'Amérique latine et d'Asie. Q.L. - Un vocabulaire et des rapports avec les départements
objectifs à la limite de la provoca- d'outre-mer?
tion, dans un monde scientifique A.R. - Les centres ORSTOM des
La Quinzaine littéraire. - Votre flottait à côté du drapeau ivoirien qui ne se préoccupe pas toujours des départements d'outre-mer sont de bon-
arrivée à la direction de l'ORSTOM jusqu'en 1987 ! A Brazzaville, la ges- retombées pratiques de ses travaux ! nes bases avant - ou arrière, suivant
a marqué le débutd'une évolution tion du centre est toujours confiée à Quelles ont été les retombées de le point de vue... Bien sür, il est beau-
de cet organisme de recherche outre- l'ORSTOM, quand bien même le cette politique en faveur des pays où coup plus confortable de faire des
mer. En 1945, à l'époque de sa créa- Congo en a la coresponsabilité... travaille l'ORSTOM ? recherches sur la forêt amazonienne à
tion, il s'agissait surtout de valori- Pour marquer un changement d'état partir de Cayenne qu'au Brésil. Mais
ser les ressources des « colonies » A.R. - Ce fut une autre de mes bagar-
d'esprit, j'ai décidé de garder le sigle de res, que de tenter d'instaurer une véri- ce n'est pas ce qu'on appelle de la coo-
au profit de « l'empire français ». l'Office, eu égard à sa notoriété, mais pération. Le travail de l'ORSTOM,
Comment avez-vous imprimé une table coopération scientifique. Partager
d'en changer l'intitulé. Aujourd'hui, avec le pays d'accueil les moyens de c'est d'être dans les pays. A Nouméa,
nouvelle dynamique à l'ORSTOM ? l'ORSTOM est devenu l'Institut fran- en Nouvelle-Calédonie, j'ai tenté de
l'ORSTOM, former des chercheurs
çais de recherche scientifique pour le africains, etc. Mais si la réforme scien- ramener le centre à de plus justes pro-
Alain Ruellan. - S'il est vrai que développement en coopération. Nous
l'ORSTOM était à l'origine tourné vers tifique a bien réussi, je considère que portions. Avec des recherches sur les
avons glissé, du besoin qu'avait la la coopération a plutôt échoué. J'y vois nodules des fonds marins, difficile de
les anciennes colonies françaises - il
France de « terrains» équatoriaux trois raisons. prétendre qu'on fait de la coopération
fallait exploiter l'Afrique -, la diver- pour sa propre recherche, à l'idée qu'il
sification géographique de ses activités là-bas; ou avec l'Australie et les Etats-
fallait aider l'Afrique à faire elle-même La première tient à la réticence des Unis, peut-être...
a commencé en 1964, notamment vers chercheurs de l'ORSTOM eux-mêmes.
de la recherche de qualité.
l'Amérique latine, à la suite de l'acces- Par exemple, j'avais donné l'instruction
sion à l'indépendance de nombreux de compter les chercheurs africains Q.L. - Les chercheurs de l'ORS-
Q.L. - Une petite révolution? TOM passent une grande partie de
pays d'Afrique. Je me suis attaché à dans les effectifs de la maison. Mais
amplifier ce mouvement. Une de mes A.R. - Oui, mais l'ORSTOM était ceux-ci voyaient rarement l'argent qui leur temps à l'étranger. N'est-il pas
grandes préoccupations a été de tenter prêt au changement. Nous avons tout leur était destiné. Ensuite, la faute en plus difficile et moins « conforta-
un développement vers l'Asie, ainsi d'abord concrétisé cette aspiration par incombe aussi aux Etats africains. Je ble »qu'en France, dans ces condi-
qu'une redistribution des efforts de de pwfondes réformes de nos activités suis très sévère sur ce point. Au lieu de tions, d'obtenir des résultats et de
l'Afrique francophone. vers les pays scientifiques, réalisées en 1988. De perdre leur énergie à nationaliser nos décrocher des publications ?
d'Afrique anglophone. Il faut se ren- quinze disciplines, travaillant séparé- centres par le haut, il leur suffisait de A.R. - C'est vrai, les chercheurs de
dre compte de ce qu'était, il y a encore ment, nous avons fait huit départe- placer les meilleurs de leurs chercheurs l'ORSTOM publiaient moins que les
peu, un centre ORSTOM sur le conti- ments, centrés sur des problématiques à l'ORSTOM, où ils auraient pris le autres. Moi-même, j'ai mis dix ans
nent noir! C'était la France en Afri- de développement. La moitié d'entre pouvoir en quelques années... Des con- pour passer ma thèse au Maroc. Mais
que, comme une ambassade, l'une des eux concernent la valorisation des con- seils qui n'ont pas été suivis. Compré- nos réformes de 1983 ont permis de
dernières possessions territoriales. A naissances. Ils s'intitulaient: indépen- hensible dans les années 60. Mais revaloriser notre image et de dynami-
Adiopoudoume, le drapeau français dance alimentaire, indépendance sani- aujourd'hui, ces gouvernements rappel- ser la recherche en régions chaudes ;
FEU L'EMPIRE 39
nous avons notamment créé à l'ORS- monde. Que faut-il faire pour pouvoir politique ne veut pas jouer son tures existent. En Mrique, il s'agit de
TOM des postes d'accueil pour des dépasser les /imites et les manques rôle, et c'est très grave. les créer. Il ne faut absolument pas
transfuges du CNRS, de l'ISERM, etc. actuels de la coopération à /'ORS- déserter ce continent. On est pourtant
Nous avons eu beaucoup de succès. TOM? Q.L. - Malgré la tentative de diver- en droit de s'interroger: faut-il rester
Nous avons même pu envoyer au Chili A.R. - Il faut combattre une tendance sification géographique, l'Afrique si nous n'y avons pas de partenaires ?
quatre chercheurs CNRS... chiliens, excessive au fondamentalisme de la n'en finit pas d'occuper le devant de Par ailleurs, je pense qu'il y aurait tout
rémunérés et équipés par nos soins ! recherche. Développer, c'est appliquer, la scène à /'ORSTOM. Son sort à gagner d'un rapprochement des orga-
L'un d'entre eux est aujourd'hui minis- finaliser des travaux; Par ailleurs, en semble vous préoccuper plus que nismes scientifiqlies et des organisations
tre. Un bon coup dont je suis assez 1988, j'ai conseillé à la gauche revenue tout autre. C'est un continent à de solidarité avec le tiers monde, qui
fier : il illustre parfaitement ce que nous au pouvoir qu'il faudrait doubler le part? connaissent bien les problèmes des
pourrions réaliser en coopérant vrai- budget de l'ORSTOM, en consacrant populations défavorisées. Mais c'est
ment. cette augmentation à des équipes non A.R. - L'Mrique mobilise encore plus loin d'être gagné: ces deux milieux se
françaises. Il faudrait aussi en faire un de 50 ctfo des forces de l'ORSTOM. Il connaissent mal; Malgré les efforts faits
Q.L. - Selon vous, la recherche vaste lieu d'accueil, en particulier pour faut dire que, partout ailleurs, la coo- ces dernières années, ils ont encore à
scientifique - dont celle de l'ORS- les chercheurs étrangers. Quitte à créer pération scientifique fonctionne, pres- régler un « prol)lème de communica-
TOM, désormais reconnue d'un une agence spécialisée dans la coopé- que facilement. Un chercheur, au Bré- tion »...
excellent niveau - joue un grand ration scientifique, si celle-ci n'est pas sil, est noyé dans le nombre; il apporte
rôle pour le développement des possible au sein de l'ORSTOM ... Mais un plus. S'il s'en va, ce n'est pas le vide. Propos recueillis
populations défavorisées du tiers pour l'instant, on ne voit rien venir. Le En Amérique latine et en Asie, les struc- par Patrick Piro

FEU L'EMPIRE

Gilles Lapouge

La gloire de l'Empire
Je déteste les Empires, mais pas nents entiers. Au lieu de débiter Magyars peuvent bien s'agiter, c'est fide: en quelques années, elle
trop tout de même. C'est que je l'histoire en détail, comme s'y le monarque de Vienne qui y gagne accomplit les forfaits qu'elle
pense aux écoliers un peu cancres. emploient les royaumes ou les répu- une migraine. Il nous épargne de n'avait pas pu commettre pendant
Les Empires leur mâchent la beso- bliques, les Empires nous la livrent nous en occuper et nous pouvons ses siècles de servitude. L'Empire
gne : comme ils sont très gros et en gros, de sorte que pour les étu- fouetter d'autres chats. espagnol d'Amérique n'était pas
très lents, ils simplifient l'étude de diants les seuls moments de détente tendre: mais ce qui s'est passé
l'histoire. N'est-il pas plus expédi- sont procurés par Gengis Khan ou Dans un Empire, on se mélange depuis les Indépendances n'est pas
tif de survoler d'un seul coup d'aile Tamerlan, par les Achéménides, les beaucoup. Au lieu que dans les moins sordide. Et la fin de l'Em-
tout le règne des Ottomans que Ming, les Mongols et les Mogols : nations, chaque ethnie est bien ran- pire anglais des Indes !
d'apprendre par cœur la litanie des plus de frontières, un seul souve- gée dans sa boîte, avec une éti- Le spectacle que nous dispense
princes kurdes, algériens, tunisiens, rain à la place de vingt rois incom- quette, dans l'Empire, toutes les aujourd'hui l'Europe invite aussi à
koweitiens et yéménites? patibles, une poignée de dates, et le peuplades se coudoient : on y parle réflexion: c'est une grande mer-
tour est joué, quelques heures de dix langues, on y partage cent folk- veille que de voir défaillir l'Empire
Et Rome, donc? Son Empire cours vous permettent d'avaler lores, mille religions, dix mille
permet d'ignorer les tribulations de détestable de Staline, mais cette
deux ou trois siècles ensemble et de légendes. Rome fut le caravansérail débâcle engendre quelques tohu-
l'Illyrie, de la Pannonie, de la digérer une moitié du monde. de l'humanité: on y croisait des
Bithynie, de la Pamphylie, de la bohus : Gorbatchev siffle la fin de
Nubiens tout nus, des peaux rou- l'Empire, et l'on voit aussitôt pul-
Bétique, de dix autres contrées sau- L'Empire assoupit l'histoire, bon ges, des lamas du Tibet, des Sicam-
grenues. L'Histoire est centralisée : luler des Etats que l'on croyait
débarras, non seulement pour la bres fiers, des Zoulous, des Varè- engloutis. Comme un vieillard
on interroge le Capitole et la moi- mémoire des cancres qui est si fai- gues et des Transoxians, des
tit du mon9è répond. Plus délecta- gâteux, l'Europe remonte le temps:
ble; mais pour chacun de nous, s'il anciens élèves d'Oxford et des Le monde file à reculons, retrouve
ble encore: ces provinces de l'Em- est vrai, comme je commence à le Tupinambas. Les costumes étaient
pire ne sont pas jetées au néant. ses marques cinquante ans en
soupçonner, que l'histoire est une une fête : des parkas du fleuve arrière. Nos joùrnaux sont devenus
Elles végètent dans les limbes. Elles calamité, qu'elle fait se battre cha- Amour et des vestes de peau de
mènent une existence brumeuse. En . cun avec chacun, et cela pour du des journaux d'avant 1914, on croit
phoque, des costumes croi~és, des lire l'Excelsior ou l'Intransigeant,
marge de la grande Histoire, elles beurre puisque, la guerre finie, les gandourahs d'Azerbaidjan et des
passent comme des fantômes et· et l'on n'y· comprend goutte. Les
ennemis ne se souviennent même filets de rétiaires, des pantalons de
quoi de plus fascinant qu'une His- plus qu'ils se haïssent. « Un pays zouaves et des chechias du Magreb.
toire de fantômes ? qui a une histoire, dit Michaux, Les rues étaient jolies, pleines de
L'Histoire, quand elle n'est pas devrait avoir honte ». A sa couleurs.
prise en charge par un Empire, est manière, l'Empire comble j'ECRI.S
un salmigondis.. Elle grouille de Michaux, il ralentit le temps. Il Les Empires commettent cepen- journal d'information technique
dates, de noms imprononçables, de nous promène dans les dimanches dant des vilenies. Par exemple, ils pour les écrivains
frontières toutes tordues, de royau- de l'histoire - enfin, dans ses finissent par mourir. Et leur chute et ceux qui veulent écrire
mes de puces, de guerres de Picro- samedis. n'est pas belle. Elle fait un bruit
choies et c'est un dur labeur, pour affreux, car le désordre se met en specimen gratuit
sur simple demande
un écolier, que d'attraper une Les Empires ont un autre tête de rattraper le temps perdu.
Ariane dans ces labyrinthes. Les mérite : ils fatiguent les nationalis- L'Histoire, qui avait été comprimée 85, rue des Tennerolles
Empires sont cette Ariane. Ils mes. Ils n'y mettent pas fin mais ils ou ralentie par l'Empire, se réveille 92210 Saint-Cloud
ordonnent l'embrouillamini, ils les camouflent, ils en suspendent les en sursaut. Comme elle a beaucoup France
remplacent les années par des siè- fièvres. Dans l'Empire austro- dormi, elle est en pleine forme, fraî-
cles, les principautés par des conti- hongrois, les Slovaques ou les che comme un gardon, et très per-
40

Zineb Ali Benali, Jean-Loup Amselle, André-Marcel d'Ans, Georges


Balandier, Jean-Fran~ois Bayart, Yves Bénot, Alban Bensa, Robert
Bonnaud, Georges Boudarel, Louis-Jean Calvet, Bernard·Cazes, Robert
Chaudenson, Jean· Chesneaux, Georges Condominas, Jean-Pierre
Dozon, Marie Etienne, Jean-Marie Fardeau, Alain Forest, Francois
.

Gaulme, Francis Jeanson, Claude Joy, Gilles Lapouge, Hélène Lee,


. . .
Fran~ois Maspero, Elikia M'Bokolo, Yann Mens, Pierre Pachet, Anne
Roche, Alain Ruellan, Emmanuel Terray, Claude Wauthier, Jacques
Weber

cancres doivent recommencer tou- tières à toute vitesse de manière à Tchémérides et chevaliers porte- vertu des Empires: ceux-ci ne se
tes leurs révisions. pouvoir haïr tout ce qui bouge de glaives, chevaliers teutoniques et contentent pas de simplifier les
Des royaumes embaumés arra- l'autre côté de ces frontières. La Kirghiz, Polruves et Grand bou- cours d'histoire. Ils désencom-
chent leurs bandelettes, des cada- Bessarabie s'éveille d'une syncope tiens, vingt peuplades trépassées brent, de surcroît, la géographie.
vres de grand-duchés soulèvent de cinquante ans, la Transylvanie réclament leur part d'histoire, de
leurs pierres tombales, des spectres quitte son bois dormant et chaque sang, leur identité, jouent les gros Si j'osais, je décernerais une
prétendent qu'ils vivent. Des sou- jour, une nouvelle peuplade défie bras, poussent des cris de coq. autre médaille aux Empires, mais
venirs d'Etats gesticulent, se dres- ses voisines : Sudètes et Moraves, L'Europe de l'Est devient une foire je crains les représailles. Mon idée
sent comme des charognes de Juge- Philarètes et Macédoniens, Croa- aux vanités historiques. A la gloire concerne le Mondiale de football :
ments derniers, déchirent leurs lin- tes, citoyens de Garabagne et de de l'Empire, qui est déplorable, supposons que la planète soit divi-
ceuls, font les quatre cents coups, Thulé, Caréliens, Paphlagones et mais dont l'excuse est d'être uni- sée entre quatre Empires. Eh bien,
se mettent à tracer des tas de fron- Valaches, Dalmates, Opsikioniens, que, succèdent des centaines de le Mondiale, au lieu de nous empoi-
gloires de Lilliput. sonner l'existence, avec ses vulga-
rités, ses hystéries, son écœurant
Chacun de ces Lilliput dégaine patriotisme durant un mois entier,
ses anciens maîtres : on voit se radi- on lui réglerait son compte en vingt-
ner des rois Zog et Leka 1er, des quatre heures.
Princes Siméon, Alexandre ou
Michel, des Habsbourg et des Me pardonnera-t-on ce dernier
ABONNEZ-VOUS Un an : 396 F Etranger: li20 F
par avion : 700 F Hohenzollern, des archiducs sarda- sacrilège? Et puis j'ai conscience
napalais, des prolégomènes et des que les Empires ne sont pas sans
Six mois: 210 F Etranger: 300 F défauts. Ils sont féroces. Ils ne
par avion : 390 F parenthèses, des comtes palatins,
des évêques-électeurs et des princes- valent pas mieux que les rois et les
ses douairières, une foule de vieil- républiques. Même, ils sont plus
les démangeaisons, des naphtalines, sanglants et comme ils oppriment
MIEUX ENCORE: tombées de la galerie des ancêtres, les peuples qu'ils ont croqués, ils
Bon • renvoyer. SOUSCRIVEZ avec leurs têtes de collection de sont impardonnables. Je voudrais
timbre-postes avariés, sanglés dans donc nuancer la première proposi-
La Quinzaine UN ABONNEMENT tion de ce texte. Je souhaite la ren-
DE SOUTIEN des uniformes d'outre-tombe, mor-
dorés et radoteurs, plus ahuris que verser complètement et de dire :
43, rue du Temple - 7&004 Paris un an : 500 F des hiboux en plein Midi et portant j'aime bien les Empires, mais pas
CCP Paris 15661-&3 dans leurs bras des monceaux de trop tout de même. _
o règlement joint par
blasons et de généalogies. Toutes
o mandat postal
ces altesses de cimetières rugissent,
o chèque postal exigent de retrouver leurs trônes
o chèque bancaire évaporés tandis que, du fond des P.S. - Une autre idée m'arrive et je
montagnes, surgissent avec leurs l'ajoute car elle est importante: l'art
Nom: de la bicyclette évolue au contraire de
pétoires des bandes d'irrédentistes celui du football. L'Empire, qui rac-
Adresse: assoupies depuis la guerre de Trente courcirait le Mondiale, allongerait les
ans. courses de vélo. Nous aurions droit, en
place du Tour de France, à un Tour de
Profession (facultatif): _
Au commandement de Gorbat- l'Empire, ce tour serait très long, cou-
chev, la géographie elle-même se vrirait une année à peu près, ce qui
met en mouvement : des rivières revient à dire qu'il ne s'interromprait
LA QUINZAINE LITTÉRAIRE taries depuis 1914 refont leur métier jamais. Il serait infini.
bimensuel de rivière, redessinent de vieilles De sorte que je viens de mettre au
parait le 1"' et le 15 de chaque mois - Le numéro: 20 F jour, à braie-pourpoint, une petite loi
frontières empoussiérées; des
permettant d'élucider, avec une rigueur
Commission paritaire: certificat nO 56118 montagnes rayées de la carte en scientifique, les mérites respectifs de la
Directeur de la publication : Maurice Nadeau 1917 recommencent à culminer à Nation et de l'Empire .oIes amateurs de
Imprimé par SIEP, "Les Marchais", n590 Bois-le-Roi - Diffusé par les NMPP 3 000 mètres, entre deux Etats football sont partisans de la Nation
AOÛT 1990 ennemis. Ce tumulte géographique alors que les sectateurs de la petite
nous indique au passage une autre Reine prefèrent i'Empire.