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SOMMAIRE

a LB LIVRB Jules Laforgue Poésies complètes par Claude Pichois


DB LA QUINZAINE
5 Violette Leduc La folie en tête par Anne Fabre-Luce
8 Michel Butor La rose des vents par Roger Borderie

'1 ROMANS .,RANÇAIS Jean Pierre Faye Les Troyens par Marc Saporta
• Denys Viat Le cœur en bandoulière par Alain Clerval

8 ROMANS Clarice Lispector Le bâtisseur de ruines par Michèle Albrand


ETRANGERS Ismaïl Kadaré Le général de farmée. morte par Gilles Lapouge

10 Portrait de Bergamin par Claude Roy


et Florence Delav

Laco Novomesky Villa Téréza et autres poèmes par Serge Fauchereau

18 HISTOIRE Dirigée par Claude Pichois Littérature française par Claude Bonnefoy
LITTERAIRE
14 Stéphane Mallarmé Correspondance III, 1886-1889 par Michel Décaudin

18 BXPOSITIONS L'Afriqùe à Marseille par Guy C. Buysse


Un Californien à Amsterdam par Jean-Luc Verley

18 HISTOIRE Martchenko Mon témoignage par Roger Dadoun


Les camps en U.R.S.S.
après Staline
20 L'homme Lénine par Vladimir Socoline
21 Jean Charlot Le phénomène gaulliste par Pierre Avril
23 Georges Clemenceau Lettres à une amie par Madeleine Reberioux
(1923-1929)

24 THEATRE Bernard Shaw Major Barbara par Gilles Sandier

25 CINEMA Objectif: Vérité par Jacques-Pierre Amette

28 ..EUILLETON w par Georges Perec

François Erval, Maurice Nadeau. Publicité littéraire : Crédits photographiques


22, rue de Grenelle, Paris-7°.
Conseiller : Joseph Breitbach. Téléphone : 222-94-03. p. 3 Pierre Cailler éd.
Comité de rédaction : p. 4 Pierre Cailler éd.
Georges Balandier, Bernard Cazes, Publicité générale : au journal.
François Châtelet,
p. 4 Pierre Cailler éd.
Françoise· Choay, Prix du n" au Canada : 75 cent'!. p. 5 Lüfti Ozkok
Dominique Fernandez, Marc Ferro, p. 6 Vasco
Gilles Lapouge, Abonnements : p. 7 Le Seuil
Gilbert Walusinski. Un an : 58 F, vingt-trois numéros.
Six mois : 34 F, douze numéros. p. Il D.R.
Secrétariat de la .rédaction : Etudiants : réduction de 20 %. p. 12. D.R.
Anne Sarraute. Etranger: Un an : 70 F. p. 13 Arthaud éd.
La Quinzaine Six mois : 40 F. p. 15 Le Seuil éd.
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LB LIVRB DB

LA QUINZAINB
Laforgue en poche
le livre de poche, dans une parfois attacher plus d'importan- par Claude Piohois
culture de masse, porte une ce à la préface dont il pense qu'un
responsabilité grandissante. peu snob elle rajeunira un vieux·
Etudiants et lecteurs, ensei- texte. Mais la préface de A est in-
gnants parfois, ne voient pas terchangeable avec la préface de
toujours la nécessité d'ac- B et, de toute manière, C pourrait
quérir le même texte à un l'écrire, et D et E. Points de vue
prix plus élevé. D'autant que ou guides..ânes.
sa présentation matérielle
permet de l'utiliser dans des A l'autre extrémité du large
circonstances où, naguère, éventail dont se composent les
on aurait eu scrupule à ou- collections de livres de poche, il
vrir un volume : aux Essais est des auteurs qu'on ne peut
publiés dans la « Bibliothè- lire, qu'on ne doit lire que sous
que de la Pléiade -, Thibau- cette forme : le texte est pur, il
det appliquait le mot de Cicé- est exhaustif. Ainsi du Tout Ubu
ron : nobiscum rusticantur. procuré par Maurice Saillet. Et
Combien plus vrai, mainte- aujourd'hui des Poésies complètes
nant, de ces petits livres ! de Laforgue dues à Pascal Pia
( c: le livre de poche classique »,
n° 2109, 672 pages!).

Jules Laforgue De cette œuvre, on connaît de-


Poésies complètes pnis longtemps l'histoire, du
Présentation, notes moins sa fin, dessinée à grands
et variantes traits. En juillet 1885, paraissent
de Pascal Pia les Complaintes, en novembre de
Livre de poche la même année, l'Imitation de
Notre-Dame la Lune. A partir
d'avril 1886, Laforgue écrit les
Leur apparition a aussi coïnci- pièces qu'il compte publier sous
dé avec le moindre respect porté le titre: des Fleurs de bonne vo-
à l'ouvrage imprimé, relié ou sim- lonté. Alors, dans la Vogue, en Jula lAlor&ue, bois de Félix Vallolon
plement broché - , à moins qu'el- juiri-juillet 1886, il prend connais-
le ne l'ait provoqué. Il en allait sance des Illuminations ainsi que Un recueil, deux plaquettes, voi- au sens absolu - et c'est la plus
du livre comme du morceau de de vers libres de Gustave Kahn ; là les œuvres publiées par Lafor- grande partie - ou, ayant été im-
pain qu'on avait brichaudé ou des sous ,cette influence, il rompt avec gue. L'édition de' Pascal Pia les primés du vivant de Laforgue
dernières gouttes de vin au fond son ancienne esthétique, peu ou reproduit, bien entendu, et les dans des périodiques quasiment
d'un verre, et peut-être pour les prou classique, assortie de disso- fait suivre des Fleurs de bonne introuvables, n'avaient pas encore
mêmes raisons lointainement reli- nances, et il renonce à publier des volonté et des Derniers Vers dont été publiés en volume. Cette for-
gieuses : un tabou l'écartait du Fleurs de bonne volonté, qu'il va Félix Fénéon et Edouard Dujar- mule a l'avantage de souligner le
rebut; les ciseaux, les encres de traiter comme une carrière. Il en din avaient donné en 1890 une considérable apport du «Livre de
couleur n'osaient le défigurer. extrait cinq poèmes dont il cons- transcription que le nouvel édi- poche », dont le juste sous-titre
Que de travaux se font, au con- titue le Concile féerique, publié teur juge exemplaire, ,après en est : Edition augmentée de soi-
traire, à partir de deux exemplai- dans la Vogue en juillet 1886, puis avoir éprouvé l'exactitude au vu xante-six poèmes inédits, mais elle
res d'un titre publié, dans les col-
en une plaquette. D'autres poè- des manuscrits. Ce sont les deux a l'inconvénient de disperser des
lections de poche : pages collées mes offrent des éléments aux dernières sections qui apportent poésies vraiment contemporaines.
sur de grandes feuilles, constella- Derniers 'Vers - douze pièces, les plus grandes nouveautés. Par exemple, les «poèmes posthu-
ti9ns de couleurs pour analyser, dont onze furent insérées dans la mes divers » contiennent quatre
décomposer, recomposer. Qui dira Vogue (août-octobre 1886) et dans Les c:Poèmes posthumes divers» pièces publiées dans la Guêpe
si quelques formes de la nouvelle la Revue indépendante (novembre rassemblent les pièces qui n'a- (Toulouse) de juillet à septem-
critique ne sont pas nées de cette 1886) ; elles répondent à cette vaient été recueillies ni par La- bre 1879, et les « Poèmes inédits»
commodité ? confidence, de juillet 1886 forgue lui-même, ni par Fénéon et six pièces publiées à la même épo-
Encore faut-il que le texte soit r
c: oublie de rimer, loublie le Dujardin, mais qui sont entrées que dans le même périodique, plus
pur, fidèle. C'est loin d'être tou- nombre des syllabes, j'oublie la ensuite dans les prétendues édI- une partie en août 1879 dans
jour le cas. Quand se lit au début distribution des strophes, mes li- tions d'œuvres complètes procu- l'Enfer, autre petite revue toulou-
d'un Oberman : c: On verra dans gnes commencent à la marge com- rées par Camille Mauclair (1901- saine (leur auteur pensait alors les
ces lettres l'expression d'un hom- me de la prose. L'ancienne stro- 1903) et Georges Jean.Aùbry recueillir sous le titre : Un amour
me qui travaille », au lieu de : phe ne reparaît que lorsqu'elle (commencée en 1922 et re~tée ina- dans les tomb~). Pour suivre aussi
c: On verra dans ces lettres l'ex- peut être un quatrain populaire, chevée), ainsi que par Sergio Ci- exactement que possible l'évolution
pression d'un homme qui :rent, et ete. ». Il est d'ailleurs probable gada dans son édition des Poesie de Laforgue, il convient que le
non d'un homme qui travaille », que Laforgue a récrit, dans le sens complete (Rome, Edizioni dell' lecteur établisse une table chrono-
n'y a-t-il pas lieu d'être saisi de d'une plus grande libération, cer- Ateneo, [1966], 2 vol.), désor- logique en s'aidant des indications
doutes, qui s'étendent à l'ensem- tains des onze poèmes publiés et mais incomplète, mais fort. bien données par Pascal Pia et dont
ble du volume? Une étude peut- que le dernier mot appartient non présentée, accompagnée de nom- beaucoup résultent de sa patiente
elle prendre appui sur ces sables aux imprimés, mais aux manus- breuses variantes et préfacée par et scrupulel,lSC étude des manus-
incertains? L'éditeur - au sens crits. Puis, c'est la maladie et, en Sergio Solmi. Les c: Poèmes iné- crits. Ce classement chronologique
commercial du terme - semble août 1887, la mort. dits », dernière sectiQn, le sont est d'autant plus nécessaire que la
~
La QuinzùDe littéraire, du 16 GU 30 Gvril 1970 3
majeure partie des poésies retrou- Pascal Pia nous offre une édi- des poèmes postérieurs. Il est par-
vées est antérieure aux Complain- tion savante - et critique, au vrai fois de ton plus ample, ainsi qu'il
tes et représente donc une impor- sens du mot, car les notes recensent convient à une inspiration volon·
tante époque de composition poé- toutes les variantes des poèmes, de tiers cosmique. Si l'on retire du
tique. leurs brouillons et de leurs versions groupe des poèmes dont Mauclair
Comment expliquer le progrès successives. C'est donc là un état avait constitué le Sanglot de la
considérable que Pascal Pia vient présent de notre connaissance poé. Terre, la Complainte de l'organiste
de faire accomplir à notre connais· tique de Laforgue, et l'instrument de Notre-Dame de Nice, dont on
sance de Laforgue? Par le sort le plus sensible qui permette de ignore la date de composition, et
désolant qui fut réservé aux pa- poursuivre l'heuristique. L'œuvre la Chanson du petit hypertrophi-
piers de celui-ci, histoire doulou· poétique de Laforgue n'a sans que, composée dès 1882, et qui ne
reuse qui fut racontée naguère par doute pas fini de livrer ses secrets : semblent appartenir ni l'une ni
un excellent laforguien, J .•L. De· « Il est à présumer - écrit Pascal l'autre au Sanglot, on constate à
bauve, lequel nous promet deux Pia - qu'on repérera çà et là un certain moment le ferme des·
volumes de et sur Laforgue. Dans d'autres inédits de Laforgue et sein d'édifier un poème philoso-
la Revue d'Histoire littéraire· de d'autres versions de poèmes déjà phique. Mais déjà, et admirable-
la France d'octobre-décembre 1964, connus. » Mais l'essentiel est main· ment, Laforgue sait tordre le cou
M. Debauve a mis en cause Ca- tenant découvert, et c'est à Pascal à l'éloquence : le sonnet sur l'Hé-
mille Mauclair, tartuffe du s)1UÙ>O- Pia que nous devrons pendant des lène de Gustave Moreau, si par-
lisme. Pascal Pia aggrave l'accu- années de pouvoir lire un Laforgue nassien de sujet, se termine en
sation_ et la dirige également remembré. pointe par un concetto à rebours.
contre X... : les inédits de Lafor· De même, le sonnet suivant, Veillée
Jules Laforgue à Berlin d'avril. Hélène est une petite bour-
gue communiqués au Mercure de Les poèmes retrouvés - grou·
France, lorsque Mauclair prépara pons sous ce titre les «Poèmes geoise qui craint de « prendre
sa mauvaise édition, furent si bien posthumes divers» et les «Poè· froid »; une méditation sur « le
conservés par cette maison que n'en eut pas connaissance... Depuis mes inédits ~ - ressuscitent le La· pourquoi des choses de la terre »
Georges Jean-Aubry, qui prépara lors, ces manuscrits de poèmes, forgue des années 80. Ils témoi· se perd dans « Le roulement impur
la seconde édition du Mercure, pour ne pas parler des autres frag- gnent de l'extraordinaire souples- d'un vieux fiacre attardé ». La
ments, ont été diaboliquement dis- se d'un poète moins précoce que poésie traditionnelle est désamor·
persés. Et il a fallu, des années Rimbaud, mais aussi moins libre cée ; atteinte est portée aux grands
durant, la quête acharnée de Pas- que lui. Rimbaud pouvait con- thèmes, récrits sur un autre regis-
cal Pia aidé par des libraires et fesser le génie de Baudelaire sans tre. A sa manière, Laforgue illustre
des collectionneurs, pour que l'œu- en être offusqué. Laforgue, dix les « deux qualités littéraires fon-
vre de jeunesse (si l'on peut dire...) ans plus tard, sent peser sur lui damentales » que Baudelaire avait
de Laforgue retrouve un visage. cette grande ombre. Il sait la ra· consignées dans Fusées : « Surna-
Traditionnellement, des éditions nimer, en activer les ressources turalisme et ironie » ; l'humour,· à
s'ouvraient sur le Sanglot de la poétiques. Là où Baudelaire n'o- la Henri Heine, se substituant lci
Terre, recueil que Laforgue rêva sait, s'échappant par la voie du à l'ironie.
autour de 1880 et qui compta jus- poème en prose, Laforgue, lui, ose. L'expression cc poésies de jeu-
qu'à 1800 vers. Le titre de ce re- Et l'on comprend peut-être nesse » est restrictive, dépréciative :
cueil et son inspiration générale mieux, à lire les inédits recueillis on pense à des gammes, réservant
étaient connus par la correspon- par Pascal Pia, l'admiration les mélodies aux recueils publiés
dance. D'autre part, en préparant vouée à Laforgue par un Ezra par Laforgue. Erreur. La publica-
la première édition du Mercure, Pound notamment, admiration tion des recueils s'explique par leur
Mauclair avait reçu communication qu'il me sur ait plus chiche- unité : celle du genre (les Com-
de nombreux manuscrits inédits. ment à Baudelaire, lequel lui plaintes), celle d'une typologie
Par une sorte de soustraction hâ· paraissait par foi s timoré. Si (l'1mitation...), celle d'un thème
tive, de l'inconnu sur le connu, la l'on voulait à tout prix trouver (le Concile féérique). Mais non pas
reconstitution du Sanglot, titre une formule, il faudrait imaginer par une différence de qualité :
béant, semblait légitime. Pascal au point de départ de l'itinéraire Apothéose, Bouffée de printemps,
Pia se méfie : alors que Laforgue laforguien un Baudelaire compli. Excuse mélancolique, les Amou-
nous a laissé une table des pièces reux, Dans la rue, les Boulevards
qué de Charles Cros, - Hubert
qui devaient entrer dans Des fleurs
Juin ayant avec raison attiré l'at- - chacun fera son choix - sont
de bonne volonté, le Sanglot de la
tention 8ur les vertus provocantes dignes des poèmes publiés jadis ou
Terre n'existe qu'à l'état de projet: du Coffret de santal (1) . naguère.
Mauclair, en choisissant, parmi les
inédits, vingt.neuf pièces, coiffées Pascal Pia n'a donc pas seule-
par lui de ce titre, s'est·il demandé ment complété l'œuvre de Lafor-
« s'il n'en retenait pas de posté- gue : il a renouvelé la conception
Le Laforgue d'avant que nous en pouvions avoir; il l'a
rieures à l'abandon du projet de «1_ Complaintes»
recueil poétique dont il prétendait mise en perspective. Grâce à lui,
donner un aperçu» ? Devant ce toute réticence doit céder. Laforgue
parti-pris on comprend mieux la Ce Laforgue d'avant les Com- n'est plus comparable, à son dé-
volonté strictement scientifique du plaintes, ce Laforgue de vingt ans triment : il est un très grand poète.
nouvel éditeur. Celui-ci se refuse. dont les lecteurs de la Quinzaine
à remplacer de vieilles hypothèses littéraire ont déjà pu goûter la pri. Claude Pichois
par d'autres, de crainte d'imposer meur, ne rend pas toujours le son
1. Dans sa préface aux Œuvru poéti-
bientôt au lecteur des traditions volontairement aigrelet, agaçant quu de Laforgue, éd. Pierre Belfond,
Dessin de Jules Laforgue tQut aussi suspectes. aux dents comme un fruit vert, [1965], • Poche-Club poésie •.
Le Dtal d'être
Comment jamais réaliser la Le drame dans la possibilité rie avoir un style... Ecrire le mot im-
fin de la • bâtardise », des- (( printemps » que représente la possible sur la courbe d'un arc·
serrer J'étau que constitue le naissance à la vie littéraire et la en-ciel. Tout serait dit. » (p. 411). Violette Leduc
passé et accomplir une véri- consécration par l'écriture qui vien- Le réçit sera donc un constat
table naissance au monde ? dt-ah' enfin iustifier l'existence de d'échec, ou il ne sera pas. Il re-
Telle est la question que l'écrivain dans le monde, c'est la présentera la transfiguration et la C'est mon guepter d'impossibilités,
pose Violette Leduc dans ce présence des autres. C'est pat' eux destruction répétées des possibles j'y suis reine. Je me perds en l'ai·
livre qui reprend la quête que s'exprime la carence fondamen- qui s'annulent douloureusement mant, je me perds en le démolis·
d'une coïncidence avec soi- tale contre laquelle l'œuvre s'in· dans une conscience crucifiée le sant... Qu'est.ce qu'adorer? C'est
même commencée avec la surge comme devant un scandale. long des années. Violette Leduc prier pour le boulet qu.'on a au
Bâtarde. et qui confirme jus- Ils sOnt véritablement (( l'enfer» (( à bout de souffle», laisse fuser pied ». (403).
qu'au délire J'impossibilité 'diïns le sens sartrien, pour Violette les métaphores et se débonder de Pourtant, les trêves ne sont pas
qu'il y a à vouloir nier le' Leduc qui ne vit leur présence que grandes richesses intérieures sur un absentes de ce livre, et parfois la
déracinement fondamental , sur le mode du refus de sa propre fond de négativité tragique. « féroce abeille » se perd un instant
qui est notre condition. existence. Cette « affamée » dévo- dans le padum des fleurs qu'elle
Elle crucifie les_ printemps de
re autrui de son désir pour se lais- dévore. Paris s'enchante sous son
sa vie comme ceux de ses amours.
ser ensuite détruire par lui. (( L'au- dard amoureux : « Des pierres, des
Assumant jusqu'au bout son entre:
Violette Leduc tre», qu'il soit Simone de Beau- rugueuses, des rébarbatives, des

1
prise de destruction, elle fait de
La folie en tête voir, Jean Genet, ou Jacques - symétriques... le pont. Lointains
ses rapports avec les autres des
Gallimard éd., 412 p. l'impossible amant - est toujours
théâtralisations intérieures (très
raffinés, lumières d'orient entre les
inaccessible parce que son désir est
sarrautiennes d'ailleurs) au sein
branches ciselées. Notre·Dame est
( ailleurs». On sait, d'entrée de voilée de sris, enivrement» (243).
desquelles, imaginaire et surréel
Le « mal d'être », l'inadaptation jeu, qu'il vise un autre être, un Les « cantiques » que sont pour
président à la tétanisation dGulou-
profonde au monde et à autrui qui autre objet que la narratrice. Saisis reuse des contraires: ou bien l'ab·
.l'auteur les romans de Genet, trans-
pouvaient aisément trouver leur jus- un instant comme possibilités pro- sence d'autrui la confirme dans sa
paraissent ainsi dans la poésie d'un
tification dans la guerre, la lutte videntielles de coïncidence avec paysage, ou dans le sordide-sublime
non-existence, ou bien ~lle tremble
contre la faim et le désespoir pré- soi et avec le monde, les autres ne à l'idée d'oser exister devant lui.
d'une scène de prison, très Marat-
sentés dans la Bâtarde ne peuvent tardent pas à se transformer en (De Genet elle dit: ( Je disparais
Sade par ailleurs.
plus servir d'explication dans la obstacles. Ils ne cessent alors de quand il arrive », et elle ajoute
Simone de Beauvoir est aussi une
Folie en tête. Les ponts sont pour renvoyer, par leur seule existence, un peu plus loin : « C'est terrible...
trêve.. Violette Leduc lui doit l'exi-
ainsi dire coupés, qui mènent aux à un don impossible d'eux-mêmes, il m'accorde trop d'importance ».) .
geance sécurisante d'une amitié
solutions pseudo - rationnelles, et à une disponibilité dont l'absence sûre, vécue à une distance consen-
force nous est maintenant de com- ne peut que désespérer celle qui Le monde de « l'autre » est donc tie et conquise sur le désir, et qui
prendre que le déracinement et la fixe sur eux son désir. vécu ainsi, sous le signe' d'une en fait, la rassure en dépit des
déréliction de l'être sont en fait Ce livre sera donc aussi une tra- contradiction irréductible : il est tourments qu'elle a pu provoquer
toujours antérieurs à la présence géd~e : celle du désir et du, manque en même temps l'objet d'un désir chez un être qui ne cesse de trop
des situations traumatisantes elles- qui confirment l'impossibilité du infini, et il est subi comme une demander à autrui. La sereine
mêmes. Tout incline en fait à croire' bonheur et l'impuissance de vivre. menace perpétuelle et obstacle per- « exemplarité » de cette amie qui
que l'ensemble des activités mercan- Pour l'auteur, l'activité littéraire manent à la réalisation du désir. lui demande toujours si « elle a
tiles par exemple, auxquelles se li- est à la fois le seul refuge qui de- Violette Leduc nous donne dans travaillé», oriente chaque fois les
vrait avec tant de passion l'héroïne, meure devant l'échec dans le mon- ce livre un tableau des plus saisis- tumultueuses gravitations de la
servaient seulement d'écran à une de, et l'assurance tragique que l'on sants de la solitude à laquelle sont narratrice vers un centre d'apaise-
difficulté d'être plus générale, et est toujours seul et abandonné de~ condamnés la femme, l'écrivain, ment qu'elle s'acharnait à oublier
qui se manifeste de manière déci- autres. L'écriture c'est donc al1S!Ü solitude à laquelle ils se condam- et dont la présence fait que, sou-
sive dans les rapports avec autrui l'échec devant la vie, comme le nent aussi eux-mêmes. Mais cette dain, les maléfices de la création
comme horizon essentiel de toute remarquait Sartre, quand il écri- ( aventure » est toute vibrante des chan.gent de signes,' et se transfor-
expérience vécue par la narratrice vait : paroles, des émois, des séismes qui ment en grâces. Par elle, le côté
de la Folie en tête. Pourtant, les « Il n'y a pas de don d'affabu- font de ce destin difficile la ma- positif de la création se fait jour
pentes névrotiques sur lesquelles ce lation : il y a la nécessité de dé- tière du livre. Dieu qui semble dans le sens que Gracq lui donne
bouleversant voyage intérieur nous truire virtuellement le monde par· avoir donné à l'auteur « la per- quand il écrit : « Servir avec intel-
invite à glisser, sont aussi le luxe ce qu'anse trouve dans l'impossi- miSsion de tout détruire » lui a ligence les fatalités de sa propre
particulier qui s'attache à 'la réus- bilité d'y vivre. Il n'y a pas de aussi donné celle de tout faire nature, là réside le seul génie ».
site littéraire - réussite dans la- don verbal : il y a l'amour des renaître sous sa plume, dans un Mais écrire, pour Violette Leduc,
quelle cet autre lU:ll;e qu'est le suc- mots qui est un besoin, un vide, désordre qui est celui de la vitalité c'est aussi « prendre dans ses bras
cès lui-même a toujours pour en- une misère, une attention inquiète même de l'esprit et du cœur. un absent »; c'est étreindre la
vers une transfiguration tragique qu'on leur porte parce qu'ils pa- « tendre indifférence » du monde,
C'est dans la contradiction et
du destin humain. raissent recéler le secret de la l'aimer à fonds perdu et se perdre
l'ambivalence i n t i mes de ce
en lui, pour rien.. Il s'agit aussi
Considérés dans cette perspec- vie... (1). « vécu » que réside la « vérité »
du récit. L'amour y apparaît com- d'accomplir par la lettre et ( avant
tive., les récidives mercantiles (vé- Violette Leduc ne dit pas autre
me la simultanéité déchirante du la lettr~ » sa propre fin, et d'ac-
cues ou imaginées, peu importe) chose quand, à propos de l'activi-
don et du refus de soi et de l'autre: quiescer par l'écriture à la double
mais certes. incompréhensibles en té littéraire, elle conclut :
« C'est mon 'enfant, nous dit-elle orgie de la vie et de la mort dont
face du « chemin» parcouru par ( Ecrire, c'est tremper sa plume
de celui qu'elle aime. Je le couve. l'être du monde nous propose le
l'auteur, son amour panique des dans l'eau de mer le premier jour
C'est en le couvant que je suis le modèle.
objets et sa perpétuelle terreur du des vacances. Le reste est combi-
plus vipérine. Je sors mon venin Anne Fabre-Luce
« besoin », s'expliquent ocmme ten- naisons... tout le monde est écri-
tatives désespérées d'ancrage dans vain, après, ce sont des jeux de au moment où j'embrasserais le 1. ~. Cantat, M. Rybalka : w Ecrits
le réel et non pas en tant que glaces... Courir d'une certaine fa- dessus de sa main... Je le vomis, de Sartre, «la Vocation d'écrivain:o,
conduites d'aliénation. çon pour attraper un papillon, c'est ensuite je l'enveloppe de tulle. Gall. 1970, p. 696.

La Qui~e littéraire, du 16 ou 30 ovrü 1970 5


A
Butor reve sur Fourier
Michel Butor véritable machine à rêver. Un ce d'un projet de variation, de dif·
La Rose du Ven.ù exemple de cette « forme unifiée » férenciation et de démultiplication
(32 Rhumbs pour qui faisait défaut à la Science·fic· extrême ».
Charw Fourier) tion était trouvé, et ce petit livre

1 Coll. te Le Chemin ».
Gallimard éd., 173 p.
de 170 pages constitue un extraor·
dinaire répertoire de sujets de
Science·fiction. Sa force réside dans
Inutile d'insister sur le fait que
cette « économie générale» dont
parle Pousseur, est précisément l'ob-
jectif visé par Fourier. Remarqua-
le fait que chaque sujet s'inscrit
dans une vision globale, au lieu de ble anticipation de ce structuraliste
On connaît la doubl.e prédi·
frapper d'impuissance l'imagina. avant la lettre, de ce structuraliste
lection de Michel Butor pour
tion, en lui proposant des thèmes visionnaire.
le rêve et la science. Elle
.trouve l'.occasion de s'accom· de recherche divergents, fragmen. On imagine tout le parti que Bu·
plir, par exemple. dans l'évo- taires, contradictoires. Bien au con· tor pouvait tirer d'une telle struc·
cation de villes imaginaires. traire, une nécessité organique ture génétique, qui recoupe, à cha·
La ville est à la fois le lieu semble devoir présider ici aux des· que intersection du rêve et de la
de ,mille techniques et un tinées de l'ensemble. En montrant science, ses propres recherches.
produit de l'imagination. En que les périodes futures peuvent Fourier avait conçu cette pile géné.
ce sens toutes les villes sont être déduites des périodes décrites, ratrice de rêves; Butor fait passer
imaginaires: nous avons bâti Butor souligne que le système de le courant. De l'hypothèse grandio-
nos rêves. Fourier fonctionne. se (tout ce qui dure est assimilable
à une onde) se déduisent indéfini·
A ceux qu'une lecture trop hâ· ment de nouveaux mondes. Le poè.
Dès 1953, Butor consacrait quel. tive abuserait et qui se refuseraient te sans cesse à l'affût de nouvelles
ques pages pénétrantes à la science· à voir dans le fruit de la complicité
fleurs, de nouveaux astres, de nou-
fiction. Il y était question de villes de Fourier et de Butor autre chose
veaux sens, trouve ici l'occasion
futures, de villes prédites, et Butor qu'un tissu d'élucubrations gratui.
d'ébaucher une véritable Petite En-
estimait qu'un système qui serait tes, nous ne saurions trop conseil·
cyclopédie des Envies de vivre in·
assez fort pour intégrer les mythes 1er de se reporter à un autre ouvra·
connues. Les dernières pages du li·
fondamentaux dans le corpus scien· ge qui vient de paraître et mérite·
vre sont d'une émouvante beauté.
tifique contemporain., nous permet. rait un long commentaire; il s'a·
L'essayiste, de son côté, instaure
trait (nous obligerait) de construire git des excellents Fragments théo·
une nouvelle pratique très complexe
ces villes rêvées. Mais un tel systè. riques l, de Henri Pousseur essai
et fructueuse de la lecture. Lectures
me fait défaut et toujours selon sur la musique expérimentale, pu-
multiples : lecture de Fourier par
Butor, la science·fiction tourne à blié par les Editions de l'Institut
Fourier, impliquée dans le principe
vide. Ainsi Les récits de S·F tirent de Sociologie de l'Université Libre
même de l'extrapolation; lecture de
leur puissance d'un grand rêve de Bruxelles. Le titre de la Conclu·
Butor par Butor à travers Fourier.
commun que nous avons, mais ils sion est à lui seul tout un program·
~'fichcl But"r, par \ '"CO Ainsi lorsque Butor écrit : « Si la
sont incapables pour l'instant de me fouriériste : Pour une périodi.
pensée de Fourier nous apparaît
lui donner une forme unifiée. C'est cité généralisée. On peut y lire ces
dèle d'organisation c'est, pour Foù· toujours à travers un brouillard, s'il
une mythologie en poussière, im· lignes significatives :
rier, la série de 32 termes, gamme fLOUS faut perpétuellement ln re·
puissante, incapable d'orienter no· du nouveau monde harmonieux. constituer ce n'est nullement là un
tre action de façon précise. « Il semble possible de proposer
L'aspect scientifique précùrseur de hasard; il convient que le· lecteur
maintenant, comme développement
cette géniale rêverie à moins trait de la pensée sérielle, une méthode languisse vers une harm.onie en-
Il n'y a donc rien d'étonnant à tr'aperçue », ne suggère-t-il pas une
à l'astrophysique ou aux sciences « périodique» généralisée, capable
ce que Butor ait été fasciné par naturelles (encore qu'il soit ici relecture de ses propres harmonies
l'œuvre de Charles Fourier qui of· de donner à tout, au plus simple
abondamment question de Pluri- déguisées, étant entendu qu'un es·
fre un modèle de structures d'une comme au plus complexe, au connu
vers ou d'antibaleines et que la né· sayiste commente toujours l'œuvre
incomparable richesse. Le Traité comme à l'inconnu, au tout nou·
cessité d'une Encxclopédie natura· de son auteur en des termes qu'il
de l'Harmonie Universelle, le Nou- veau comme au très ancien (et par
logique enluminée constamment exemple aussi aux formulations souhaiterait voir appliquer à la
veau Monde Amoureux, le Nou- sienne propre ?
mise à jour, soit clairement établie) théoriques antérieures) un commun
veau Monde Industriel, Analogie et qu'aux principes combinatoires sur
Cosmogonie, la Fausse Industrie, dénominateur très proche de la réa· Ici Butor ne s'est pas contenté de
lesquels se fonde cette philosophie lité, parce que répondant à la fois
etc., constituent une somme de vè. traverser le texte de Fourier d'une
sérielle. aux propriétés synthétiques, concrè-
ritable cosmologie.fiction. lumière nouvelle; il s'est arrangé
tes et qualitatives de l'objet et aux pour que la théorie de Fourier tra·
Charles Fourier a imaginé un La théorie de Fourier exigences rationnelles de notre es· verse d'une nouvelle lumière ses
modèle d'organisation de ses écrits, oomme maohine à rêver prit, une méthode capable d'ouvrir propres écrits. Le résultat est sin·
destiné il régir en même temps que à tous ces domaines la voie d'un gulier : les deux œuvres se traver·
ses livres, « aussi bien la suite des Selon Fourier, l'histoire de l'hu·. fonctionnement coordonné, d'une sent mutuellement. En un sens Bu-
âges de l'individu que celle des pé. manité comptera donc 32 périodes. coopération fructueuse. Je trouve tor s'est approprié l'œuvre de Fou·
riodes de l'histoire humaine ». Ce Il ne nous décrit que les neuf pre· cela d'autant plus utile que nous rier. On pourrait dire que désor·
propos fait évidemment penser à la mières, mais la grille qu'il propose avons justement besoin, pour réa· mais le Traité de l'Harmonie Uni-
démarche de savants (tout près de est conçue en fonction d'une struc· liser les intentions formelles et ex- verselle fait partie de son œuvre.
nous : Einstein) partis à la recher· ture assez forte, et Butor est assez pressives très vastes développées Mais ce n'est pas tout: la Rose des
che d'une formule unitaire, d'une rompu à ces sortes de rêveries sys· par la musique sérielle de trouver vents, de Michel Butor, doréna-
équation en tout cas d'une des plus tématiques, pour que ce dernier, les moyens de réintégrer autant vant fait partie des œuvres complè.
saisissantes tentatives jamais décri· extrapolant, ait pu entreprendre de que possible le simple et le défini, tes de Charles Fourier.
tes, de charpenter une mythologie compléter le tableau, se servant de de les mettre, par le truchement
de notre temps. La base de ce mo- la théorie de Fourier comme d'Une d'une économie générale, au servi· Roger Borderie

6
ROMANS

FRANÇAIS
Lire autrelDent
Jean Pierre Faye sont impliquées les jeunes fem- la bonne foi de J.P. Faye dont les
Les Troyens mes. Troyens révèlent ainsi un certain

1 hexagramme ou roman
Coll. Change Le Seuil, éd. 368 p.
Lorsque l'émeute éclate, en vil-
le, à la fin du livre, le lecteur est
incité, malgré qu'il en ait, à cher-
don inattendu de voyant.

Une obsourité
cher le rapport caché entre l'évé- diftloile à peroer
Si le lecteur des Troyens fait nement politique et l'intrigue
preuve de patience, ou se pique aIJ;loureuse. Mais en cours de rou·
au jeu des déductions que lui pro- Reste que, pour le lecteur inat-
te, la menace, réelle ou supposée
po~ l'auteur, un certain nombre que fait planer la présence des
tentif, le texte tient du rébus, et
de faits se dégagent bientôt du li· que chaque passage revêt une ob-
comploteurs ajoute au mystère
vre où tout semble, à première scurité difficile à percer. Peut-on
ambiant.
vue, hypothétique, et se regrou- prendre plaisir à cet exercice
pent en certitudes. Ainsi, il appa- Pourtant, rien de tout cela n'est d'exégèse pe'rpéiuelle que consti-
raît de façon rassurante que, mal- vraiment apparent dans les pages tue la lecture' de l'hexagramme ?
gré l'enchevêtrement initial des de Faye, ni même aisément com- Certes, mais l'on peut se deman-
notations éparses, l'on a affaire à préhensible. Au contraire, le tex- der aussi pourquoi l'écrivain a
un début d'intrigue : le narra· te, par ses implications incessan- pris ce détour pour raconter une
teur, livré à des recherches bi- tes et ses sous-entendus, revêt une histoire. Autant s'interroger sur
bliographiques se trouve à Troyes. telle obscurité que l'on ne parvient les raisons qui portent un auteur
Jean.Pierre Faye
Par sa fenêtre, il observe une à discerner ces faits qu'à force d'at- de la Série noire à entourer un
jeune femme qu'il finit par ren· tention. meurtre de mystère. C'est là tout
roman ne convient plus à un mo-
contrer et avec qui il échange des L'un des aspects les plus intéres· le problème du choix d'un genre.
de de narration de plus en plus
propos téléphoniques. Bien que sants de l'exposé tient, notam- éloigné du discours romanesque Mais encore, pourquoi introduî·
son nom varie parfois, elle répond ment, au fait que tous les héros traditionnel. A son tour, cette in- re dans un roman intellectuel de
au diminutif de El. sont, de près ou de loin, affiliés à dication est lourde de sens. D'une haut vol, des procédés empruntés
des groupes rivaux' de linguistes part, elle fait allusion aux cinq à un genre mineur? Sans doute
De même, l'on apprend, sans qui se livrent à des recherches
l'ombre d'un doute, que le biblio- récits antérieurs de l'auteur, aux- parce que les procédés narratifs
sur des dialectes divers, tandis quels le nouveau livre s'articule et audio-visuels remplissent le rôle
graphe a rencontré, pour son tra- qu'une sorte de personnage supé-
vail, une jolie documentaliste eu- emprunte nombre de personnages. dévolu traditionnellement au ré-
rieur et lointain, connu de 'tous, D'autre part, ses six chapitres cit. Pour éviter que celui-ci, sup-
rasienne, du nom de Lé. Il entre- respecté, craint, même par ceux
tient aussi des rapports épistolai- permettent de dessiner entre les planté par l'image, ne tombe en
qui semblent s'opposer à lui, ten· protagonistes une série d'interpel- désuétude, il faut que le public
res avec une Vanna qu'il n'a ja- te de mettre au point l'appareil
mais vue. lations dont la géométrie se révè· apprenne à lire autrement.
de synthèse, la machine à traduire le lorsque des calligrammes, en fin La peinture est devenue abstrai·
Bien que ses relations avec les tous les parlers. d'ouvrage, font apparaître sur les te quand la photo a relevé l'art
trois jeunes femmes ne soient ja- pages l'hexagramme de Pascal, de ses fonctions de copiste. Le ro-
mais claires, nombre de notations Une indioation dessiné par des mots. man devient abstrait depuis que
érotiques, de mystérieuses anecdo- lourde de sens la narration crève l'écran. Ce
tes induisent à se demander sans Le lecteur est enfin incité à re-
n'est pas la première fois que des
cesse comment se dénoueront ces chercher des correspondances
écrivains - peu nombreux enco-
liens ambigus et pour quelles nou- Ces écoles de lexicologues sym- souterraines à chaque carrefour :
re, il est vrai - utilisent la page
velles liaisons. Tel est le suspense. bolisent-elles dans la pensée de c'est l'usage de tournures emprun- comme un espace scénique à orga-
Faye l'émiettement des groupus- tées au vieux-français qui s'har- niser et intègrent au texte des cal-
Comme le parler de J.P. Faye cules de gauche? Plus précisé- monise discrètement avec les pré-
est aussi compliqué que possible, ligrammes, non pas comme ceux
ment, veut-il dire que les éléments occupations des philologues ;
et néo-médiéval en diable, ce sus- d'Apollinaire qui étaient des fins
divers du mouvement révolution· c'est la reversibilité des deux pré-
pense' est entretenu par la dé- en eux·mêmes, mais à titre d'élé-
naire international diffèrent sur- noms El et Lé, dont chacun est
marche imposée au lecteur : celui- ments inhérents à l'intrigue.
tout par le langage et qu'il leur l'envers de l'autre, mais qui, ac-
ci doit déduire, détecter sans re- faut avant tout chercher un dia- colés renvoient à l'éternel Fémi·
lâche, comme si le roman était po- lecte commun? Leurs études nin, Elle : c'est même, dans la La page oomme
licier, où tout l'intérêt consiste à théoriques signifient-elles que mesure où les comploteurs sup· espaoe soénique
déjouer les ruses d'un auteur ap- toute révolution est, avant tout, posés s'abritent derrière des re-
pliqué à brouiller les pistes. A une question de vocabulaire ? Ou cherches sémantiques~ l'allusion à Au demeurant, il n'est pas im-
llette particularité près, que les bien ne. faut-il pas aller chercher tel ou tel groupe de littérature possible que J.P. Faye et une poi-
indices sont dans les mots et l'ex- si loin l'explication d'une fantai- qui a cru ou voulu participer aux gnée d'autres ne soient, en la ma-
pression, non dans les faits. sie allégorique ? événements de 68, sinon à ceux tière, destinés à faire subir au
Car l'auteur a pris soin de lais- qui ont suivi. roman une mutation aussi sensi-
A cette première intrigue sen-
timentale, et qui se dessine assez ser dans le vague la relation qui Tout cela, qui donne une idée ble que celle survenue dans la
,-îte, dans l'entrelacs des lignes de pourrait exister entre l'activité de de la richesse intrinsèque de cet- sculpture contemporaine - mobi·
force, s'ajoute une dimension qui ces diverses organisations et les te splendide expérience littéraire, les et fers à souder - par rapport
ressortit plus ouvertement aux ro- troubles qlli ensanglantent la Cité. est couronné par la meilleure des- à la rondebosse. A moins, tout
mans de mystère. Tout donne à Après tout, il pourrait s'agir d'évé- cription que l'on ait encore faite simplement, que contesté par la
penser que les personnages obs- nements séparés. des émeutes de mai 68... à ceci télévision, le conteur ne soit en
curs, désignés sous le nom de «Té- Pourtant, si J.P. Faye a pris près que le livre était terminé (en passe de prendre la place laissée
moins », pour être apparus lors soin de qualifier son œuvre toutes ses parties, précise l'auteur vacante par le poète.
d'un minime accident de circula- d' « hexagramme », ce n'est pas dans une note) en février 68. Le
tion, font partie d'~n complot où seulement parce que le nom de croira qui voudra 'et qui connaît Marc Saporta

La Quinzaine littéraire, du 16 ou 30 avril 1970 7


ROMAN.$
Le langage
des pierres
Denys Viat Clarice Lispector troublé par la pitié ni par l'amour, exprimer l'inexprimable, de le
Le cœur en bandoulière Le bâtisseur de ruines de n'avoir plus besoin de punir ni

1
tourner et le retourner, de tenter
Gallimard, éd., 144 p. Trad. du brésilien de se punir - inopinément l'amour de l'explorer jusqu'au fond, avec la
Enfin un jeune écrivain qui ne
s'est pas cru obligé de défaire le
langage, de céder au vertige de
1 par Violante do Canto
Gallimard éd., 327 p.
« Monter la colline, s'arrêter au
pour le monde était né. Et le danger
est que s'il n'y prenait garde, il re-
noncerait à aller plus avant ». En-
cruauté de projecteurs braqués, la
lumière trop crue a mangé le re-
lief, le vertige du mystère et la dou·
l'espace en l'emplissant d'idéo- fin, au terme des renonciations, il ceur des ombres. Les discours 'et les
grammes subtils, ni de prendre le sommet et, sans regarder, deviner, trouve avec extase le nom de sa mots se succèdent sans jamais se
Livre pour un tabernacle. Denys au·delà de l'étendue conquise, la
quête laborieuse : le salut. C'est à confondre, sans ces retours et dé·
Viat s'abandonne au seul bonheur ferme, au loin... ». Ce rêve d'éva-
ce moment. que surgit la punition, tours, fils impalpables, imprévisi-
d'écrire, de voir fuser en gerbes de sion de Joana, l'héroïne adolescen-
la censure du vieux monde : l'in- bles associations, caprices du mot,
feu une imagination et une sensi- te du premier roman de Clarice
tervention ridicule du tribunal dé- touches successives, jaillissements
bilité flamboyantes. Son premier et Lispector, Près du cœur sauvage
risoire et bavard - le professeur, que l'on trouve chez Virginia
bref roman frappe par un accent (Plon, 1954), Martin, l'homme, le
le maire, les inspecteurs - qui lui Woolf, par exemple et qui sont la
lyrique, une superbe faite d'inso- réalise dans le Bâtisseur de ruines :
révèle que même son crime n'a pas Vle.
lence et de désinvolture que brise il a su, à partir d'un geste de co~ abouti.
1ère, d'un geste qui a tué, gravir Michel Albrand
soudain un sanglot ou un sarcasme
blessé, une démarche incisive et d'un (c grand bond» la colline pour A la fin de son voyage, c'est donc
baroque tout en ruptures, en vol· embrasser d'un regard neuf sur l'éblouissement de l'échec, mais
tes et en retraits. l'autre versant la vallée où tout en « l'histoire d'un homme ne serait·
C'est dans la lignée de Morand, bas, dernière étape, la ferme, la elle pas toujours l'histoire de son
LES REVUES
Larbaud, Nimier et Fitzgerald qu'il cc fazenda » et deux femmes sont là échec? ».
faut placer un récit imprégné d'in- pour abriter mais aussi le livrer -
refuge et guet.apens. Histoire de la solitude et du si·
fluences littéraires qui orchestre lence ; atmosphère lourde des nou-
avec une somptuosité désespérée La trame policière, le Crime et velles de D.H. Lawrence transplan-
des variations sur le thème roman· son Châtiment, la piste perdue puis tée dans les plaines du Brésil où Les Temps Modernes
tique de l'adieu à l'adolescence, ce retrouvée du meurtrier traqué qui, l'homme, importun et désiré, re-
calamiteux passage de l'enfance à après un long temps se laisse arrê- nard rôdeur, inquiète et tourmen-
l'âge d'homme. Théobald, son hé- ter, n'est évidemment ici que pré. te, réveille les élans du sang, les (N° 284). - Si l'on excepte les
ros, est frère de Barnabooth par texte à la poursuite de cette allé- pulsations sourdes, les envies notes de cInéma, de musique et de
l'exigence et l'humilité éperdue. gorie en trois parties, de ce voyage d'amour sans amour, vite calmées théâtre, ce numéro de mars des T.M.
Pour se guérir du deuil de Sibylle, est entièrement politique : il est
intérieur du Nouveau Pélerin qui et ne laissant que regrets ou ran- comme le dit Jacques Derrida dans
noyée en mer, sa cousine et sa pourrait avoir nom Chrétien, à. la cune, où trois êtres se côtoient, se une polémique avec le poète Jacques.
maîtresse, le narrateur que l'ar- recherche de sa vérité, par-delà le guettent et s'affrontent, impuis- Garelll qui l'avait pris à partie • pres-
gent, la fatigue des sens et des sen- bien, purifié par l'acte du Mal sants à partager joie ou angoisse Que exclusivement consacré à la révo-
timents vouent à l'exil intérieur, lution, en cours ou à venir, à ses guer-
irrémédiable et nécessaire qui l'ar· « parce qu'on ne peut pas dire je res et à ses guérillas à travers le
fait le tour du monde pour fuir rache à la banalité, la contrainte du t'aime ». Un monde immense et clos monde ". En l'occurrence: le marxisme
un baillement précoce. De Saint- quotidien et le délivre : (c Jusque où la terre, la nature apporte son de Mao et la gauche européenne, le
Tropez aux Baléares, à la Nouvelle là. ce qu'il avait vu, il avait évité écho : sèche, tourmentée et avide Brésil, la Méditerranée des Polices,
Orléans où, parmi les magnolias sur le Mexique et, pour la France, une
de le voir, tout ce qu'il avait fait, de pluie ; décor de Chirico : désert analyse sévère du Parti Communiste
le seuil des portiques à blanches il ne l'avait pas fait vraiment, et de pierres, arbre isolé, soleil énor- Français et des commentaires sur le
colonnades des demeures coloniales tout ce qu'il avait senti, il l'avait me, à portée de main et qui rend sort des travailleurs émigrés.
se dresse l'ombre de Faulkner, ou senti de travers ». fou. Pour accuser mieux la profon-
bien en Arabie sur les traces de deur de la désespérance, le vol de
Nizan, Théobald se dissipe en aven· A partir de ce moment, il se re-
trouve et se découvre comme il dé- l'oiseau, pérdu et retrouvé, toujours Cahiers des amis
tures et en fêtes galantes. présent, plumes chaudes et sang,
Comme Patrick Modiano avec couvre, les yeux ouverts, la gran· de Valery Larbaud
deur du monde- et le langage des essor et chant, symbole de liberté
qui il mÎmifeste une parenté cer- et de mort.
taine par l'humour et les pirouet- pierres. Comme si l'acte de mort
tes, Denys Viat éprouve un plaisir lui transfusait la vie. Clarice Lis- Histoire inquiétante, lente, en- (N° 5). - Pour ouvrir le numéro,
provocant à s'exhiber en des tra- pector l'avait déjà écrit : « N'est-ce voûtante, difficile, dense, parfois un texte très émouvant de Claude Roy,
pas dans le mal que l'on peut res- lauréat du prix V.L. - Des lettres
vestissements qui lui servent à se trop dense. Dans la mesure où l'in- inédites de Larbaud à Léon·Paul Far-
perdre ou à ressaisir sa fuyante iden- pirer sans crainte, ouvrir à l'air trigue n'est que prétexte, où le dé· gue et à J.G. Aubry sont, en outre,
tité. L'enfance, l'amour et la mort ses poumons ? » et Martin se sent détail concret n'apparaît que pour publiées en bonnes feuilles avant leur
s'entrelacent en de savantes figu- plus caline quand il voit dans sa renforcer le battement des conscien- parution chez Gallimard.
res que gâte, parfois, uI!e excessive main l'oiseau qu'il vient d'y écra· ces, les monologues intérieurs enva-
sophistication. Mais, nous retient ser... hissent tout le champ : même si un
toujours un accent personnel qui De là, il reconstruit, prudem- geste, un regard, un moment de la Aménophis
balance de la dérision glacée à ment, sans cesse sur ses gardes, nature viennent les éclairer, tous,
l'exaltation, de l'enjouement aux pierre à pierre, son univers. Il va à la fin, étirés sur la longueur d'un
crispations du défi, de la gouaille vers un but encore confus, infor· roman, finissent par se ressembler (N° 5). - Revue belge Qui se veut
aristocratique à l'humilité infinie, mulé, par le labeur imposé et ac- et c'est là peut-être le défaut de ce expression d'une • littérature parai·
lèle ", c'est-à-dire une littérature Qui,
où s'affirme la marque d'un écri- cepté, l'héhétude, la lutte contre les livre, de pêcher par excès, dans cet • en rupture avec la tradition cultu·
vain de tempérament. Sans doute, tentations, notamment la plus insi- a- priorisme d'incommunicabilité relie, propose une nouvelle explora-
ce premier livre aura-t-il permis à dieuse, celle du bonheur : c( A pré· des êtres, ce vouloir systématique. tion de l'espace verbal et graphique,
Denys Viat de jeter sa gourme, de sent qu'il avait créé de ses propres ment poussé à l'excès de tout inté· et une intégration directe et révolu-
tionnaire des notions de temps, de
se délivrer des boutons de fièvre qui mains la possibilité de ne plus être rioriser, on aboutit à une forme de structure et d'énergie. Une littérature,
abîment son style. victime ni bourreau, d'être en de- paralysie. A force de ne voir que le en somme, redevenue action ".
Alain Clerval hors du monde et de ne plus être « dedans» des choses, de vouloir J.W.

8
Un grand rOlllan albanais
De ce pays lointain et pres- Dans les débuts, la mISSIon du comme le serupule n'est pas son On a pu comparer ce roman au
que imaginaire qu'est l'Alba- général se déroule assez bien. Com- fort, elle n'hésite pas à chaparder Désert des Tatares, de Dino Buz·
nie, un roman nous parvient me l'armée italienne est parfaite- les cadavres italiens et à les faire zati et il est vrai que certains
aujourd'hui et il étonne : il ment administrée, les fossoyeurs se passer pour siens. Quel sacrilège ! accents sont communs aux deux
ne sacrifie ni au réalisme so- guident sur des plans précis. Ils Tant de vilenie jette le général livres mais le récit d'Ismail Kadaré
cialiste, ni à la propagande creusent la terre à coup sûr et italien dans l'indignation : « Les n'est pas un récit fantastique. Ka-
maoïste. 1\ est profondément trouvent tous les cadavres qu'ils restes de nos soldats vont être di.~­ daré n'a jamais besoin de recourir
incarné dans la réalité alba- cherchent. Le général en tire va- tribués à des familles étrangères. à l'imaginaire pour nous donner
naise mais il est pur de tout nité: «Nous sommes les fossoyeurs Ils nous chipent les nôtres ». Les à voir ou à partager le ballet funè·
folklore et de tout régiona- les plus modernes du monde ». Il fossoyeurs s'acharnent mais rien ne bre de ses fossoyeurs, leur ronde
lisme. En vérité, cet écrivain serait presque gai, ce général cro· va plus. On creuse la terre et l'on dans les cercles interminables de
inconnu d'un pays dont la lit- que-mort. En même temps, il est ne découvre pas le moindre cada- la mémoire, de la mort ou de la
térature écrite est inexis- ému à l?idée de tous les orphelins, vre parce que l'autre mission a détresse. En ce sens, il est plus
tante ou ignorée nous pro- de toutes les veuves pour lesquels il raflé auparavant toute la récolte proche d'un écrivain visionnaire
pose d'emblée un livre. Re- est en train de gratter les boues de d'ossements. Tout cela est bien comme Faulkner que d'écrivains
marquable. l'Albanie. Le groupe accomplit di- décourageant. Les deux missions se fantastiques comme Buzzati, Kafka
gnement son devoir : il déterre, il surveillent, se disputent les dépouil- ou Gracq. Au vrai, il n'est pas
contrôle, il vérifie, il établit des les comme deux troupeaux de hyè- necessaire de lui chercher des pa·
listes. Il forme d'impeccables pe- nes. Le devoir sacré du général rentages : ce livre se suffit à lui
Ismai! Kadaré

1
lotons de cadavres. s'achève dans une sorte de déban- même. Tour à tour cocasse et cruel,
Le général de l'armée morte dade qui répond, peut-être, à la sarcastique et jamais méchant, ten·
Albin Michel éd., 288 p. débandade de jadis, comme si les dre et désespéré, plein de verve
La guerre parle fossoyeurs ne formaient que le du- et grave cependant, ce livre annon·
plicata grotesque, sinistre et spec- ce la naissance d'un grand talent.
Il raconte une histoire de guerre tral des adolescents de jadis. Gilles Lapouge
et c'est que la guerre est la grande Mais le bonheur des commence·
affaire de cette nation. On prétend ments ne dure pas. Une guerre a
que chaque nourrisson y reçoit beau être achevée depuis vingt am.
un fusil dans son berceau. Devenus elle commet encore des méfaits. Les
grands, les Albanais brûlent d'uti· signes inquiétants se multiplient.
liser ce fusil. Que cette anecdote Une vieille Albanaise mélange les

""4VRIL
soit légende ou vérité, le sûr est années et maudit les envahisseurs
que les Albanais forment un peuple étrangers. On dirait que la compa·
de guerriers tout à fait redoutables. gnie des fossoyeurs a pouvoir de
Accrochés dans leurs montagnes
de début du monde, inaccessibles à
remettre en marche le temps qui
s'était pétrifié depuis vingt ans. La
1970
la peur, féroces et intraitables, ils guerre parle, elle envoie des mes- IIIICII ILlIDE
se battent comme des fauves, de· sages. Des bouts de passé sont arra- De Ialmons à lengis-Khan
puis le début des temps, contre tous chés en même temps que les cada- 6tudu compuaUvu sur lu reUgioDS et le folklore de la Dacie et
les conquérants qui ont tenté de vres : les papiers que l'on trouve de l'Europe orientale 29,70 F
les soumettre. Le sol albanais est sur les morts, un médaillon autour
plein de soldats tués. Parmi ces d'un ossement, le journal intime SIIIIIL!
peuples conquérants, il en est un d'un jeune soldat fasciste, tout cela De la proleetton
dont les souvenirs sont particuliè. ranime les braises de l'ancien com· une 6tude PSJchaDalJ1ique 24,80F
rement amers : l'Italie qui se lance bat, de l'ancienne misère. Un fos-
glorieusement contre la minuscule soyeur se blesse en maniant les dé- PETITE BIBLIOTBEQUE PAYOT
Albanie, en 1938, et dont les lé· pouilles, il meurt, comme si une
gions sont décimées. balle tirée vingt ans plus tôt attei- RICHIRD IVUS
gnait enfin sa cible. Le général Entretiens avec C.G. Jung
Cette guerre italo-albanaise fait assiste, médusé, à ces malheurs. Il avec des commentaires d'Ernest .Jones
le thème du roman d'Ismai! Ka· entre dans l'horreur. P.P.B.I'166 4,35F
daré. Nous sommes en 1958, vingt
ans après les hostilités. Une mis- B. IIILmOWSII 1

sion italienne est envoyée en Alba- La brume, le froid, La vie semeDe des sauvages
nie pour arracher à la terre étran- l'épouvante, l'horreur du nord-ouest de la 1161aD6sie
gère les restes des soldats morts P.P.8... 168 8,65F
et les rapatrier. Ce devoir sacré
est confié à un général et à un La pluie ne cesse guère de tom·
ILBIRT ORIIIIR
prêtre. Les deux hommes débar- ber, tout au long de la mission. Les8aulols
quent à Tirana par une neigeuse Dans la brume et le froid, l'équipe P.P.B."167 8,65F
journée d'automne. Un groupe de poursuit son inventaire. L'épouvan-
cinq fossoyeurs leur est adjoint et te augmente et la dérision. Une LI"'E
voici la funèbre petite équipe occu- autre nation, qui a eu maille à par- La révolution bolcheviste
pée à fouiller les montagnes afin de tir, elle aussi, avec les Albanais, P.P.8."u 5,80F
recomposer, sous forme d'ossements a dépêché dans le pays une mis·
enveloppés dans des sacs en nylon, sion identique mais cette mission Catalogue sur simple demande à la Librairie Payot
la brillante armée qui s'y décom· n'a pas des plans aussi remarqua- service QL : 106, boulevard Saint·Germain - Paris 6·
posa vingt années auparavant. bles que ceux des Italiens. Et

La Quinzaine littéraire, du 16 GU 30 avril 1910 9


Portrait de
Portrait? Plutôt idéograDlDte par Claude Boy

Ce grand d'Espagne est un Sancho, trop lourd pour lui, deux yeux perçants. Il a l'air en riant que comme le Roi
tout petit homme, net com- que don Quichotte, trop d'un clown bien vêtu, céré- Midas le Roi Franco a des
me un merle bien lissé, grand, de jouer le personna- monieux, catholique et nar- oreilles d'âne. Ecrire l'his-
juste plissé autour des yeux ge du moulin à vent, le mou- quois; d'une balle de ping- toire de Bergamin, ce serait
noirs d'oiseau vif, les plis de lin moqueur qui moud le pong noire sur un jet d'eau écrire l'histoire de l'Espagne
l'attention, de la malice ai- grain volant de la dérision. désinvolte; d'un merle (déjà quotidienne depuis trente
guë, du chagrin tout de suite Derrière la grâce des maniè- nommé) qui siffle en persi- ans, qui meurt souvent et ne
déguisé en sourire. res, et le sarcasme gai aux fiant; du maître des comé- se rend jamais. Mais ce se-
On ne sait pas du tout s'il lèvres, comme un œillet de dies du Siècle d'Or, quand rait écrire aussi une histoire
est si léger que le vent va poète, rouge sang, ce mou- il se déguise en valet, et plus ancienne, pareille à
l'emporter d'un coup de vent lin est un moulin rural. A la que ce seigneur se montre celle des journées du drame
amical, ou s'il est si ailé sagesse des nations de l'Es- plus agile à jouer des tours espagnol, où l'action se joue
qu'il va se jouer du vent, de pagne paysanne, Bergamin a aux grands que les Farceurs dans cent lieux et sur plu-
nous, de lui-même. Se jouer? fait don d'une moisson de eux-mêmes. Mais tout cela sieurs plans, le Ciel. la
Est-ce que c'est bien le mot? proverbes qui ont l'air immé- n'est que l'apparence, la po- Terre, l'Enfer. Où se' rejoi-
Il a l'air de s'amuser mais moriaux, et de p 0 ème s litesse des apparences. A gnent le sacré et le burles-
c'est très gravement. Il fart qui ont l'air d'écho de vieilles lire José Bergamin, à écou- que, la théologie et la farce,
chavirer la barque des lo- chansons populaires. Quand ter don Pepe, on sait que le la politique et le jeu. Poète,
cutions toutes faites, il met on y regarde d'un peu plus rire ou le sourire aigu ne dramaturge, essayiste, José
un bonnet d'âne aux idées près, ces proverbes sont lé- sont en lui que les étoiles fi- Bergamin est un orchestre
reçues, il bouscule les puis- gèrement sournois, déran- lantes d'une nuit admirable, où don Pepe fait semblant
sants, les pesants (c'est geants, de bien inquiétants de cette noire, somptueuse parfois, malicieux, de n'être
comme un pick-pocket, pour dictons. Et ce folklore imagi- et fourmillante étoffe dont on que le joueur de flûte, là-bas,
mieux leur faire les poches naire, à mi-chemin de la pré- tisse les rêves. Toujours en entre la timbale et le bas-
et prouver qu'elles étaient ciosité et du bon sens rail- porte-à-faux entre exil et son. Mais quand on s'appro-
vides), il lance des saillies leur, est tissé d'arrière- absence, entre tragique vrai che, on s'aperçoit que tous
comme on lance des fléchet- pensées. Non : ce n'est pas et feinte frivolité, entre la les musiciens, le chef et le
tes en papier, il birliboque la sagesse des nations, foi et l'humour critique, entre compositeur ont son visage,
et fait mouche de toute étin- c'est la folie des nations le courage et l'ironie, José celui d'un petit homme qui
celle. A première vue, on qu'on aurait mal examinées, Bergamin est un porte-à-faux est un grand d'Espagne -
croirait que dans le Qui- que Bergamin révèle. qui parle juste. Roseau qui un grand écrivain de l'Espa-
chotte il a choisi, plutôt que Bergamin, c'est avant tout ne plie ni ne rompt, il répète gne.

Fils de Dieu et du Diable qui, A peine une brise avait-elle famille ? - se pose dans les cc J'attends plus pour mon
en Espagne, prennent souvent rafraîchi l'Espagne et lui per- universités pour que les étu- Eglise de ce qui se passe main-
le masque l'un de l'autre, José mettait-on de rentrer, en 1958, diants le fassent vieillir, publie tenant ici, et même des sanc-
Bergamin a, aujourd'hui, soixan- qu'il faisait une conférence sur des revues, des articles, des tuaires brûlés de Catalogne,
te-quatorze ans. Cela a peu la censure et signait un mani- livres. Il collaborera quinze ans que des cent dernières années
d'importance puisqu'il se dit feste en faveur des mineurs en au Nacional de Caracas, jus- de la catholique Espagne, Gar-
mort et devenu fantôme. Image grève aux Asturies. Il fallut qu'en mai 68, où l'on jugea son cia. »
qui est un concept. Si l'allégo- regagner Paris. Maintenant, on enthousiasme irrationnel et dé- Les années qui précédèrent
rie dit une chose et en signifie se méfie. finitivement impubliable. là guerre civile avaient été
une autre, Bergamin dit bien Ses œuvres, durant le plus Il avait quitté l'Espagne en d'une grande activité Intellec-
des choses qui en signifient long exil qui dura deux décen- 1938. Premier écrivain catholi- tuelle. Cruz y Raya que Berga-
d'autres. nies, 1939-1958, portent le nom que à se ranger aux côtés de min fonda en 1933, + et - ,
Ses mains ont manié l'écri- des pays qu'il a occupés: Mexi- la République, il avait créé avec revue d'affirmation et de néga-
ture comme une arme car il a que, Venezuela, Uruguay, Fran- Machado, Baeza, Alberti et Her- tion, complétait la Revista de
accompli le vœu de Machado et ce. Sa solitude morale et poli- nandez, l'Alliance des intellec- Occidente d'Ortega y Gasset:
d'Hernandez : .que la plume tique est telle que les infor- tuels antifascistes dont l'acti- tandis que cette dernière ou-
vaille un pistolet! Il vit pauvre- mations les plus absurdes vité incessante au front comme vrait l'Espagne, l'autre l'enraci-
ment, comme un étudiant, dans courent sur lui. Le peintre Diego à l'arrière-garde allait organiser nait dans une terre qui était sa
une chambre. En exil, comme Rivera va jusqu'à le dénoncer un congrès international des tradition. La pure poésie espa-
un politique. Dans une cham- comme agent bolchévique de- écrivains à Madrid, pendant gnole s'êst toujours allié le ré-
bre dans l'espace, comme le vant la commission sénatoriale l'été 37, et, plus tard, un autre cit, a toujours chanté en racon·
poète. Et sa mince silhouette américaine Dies. En fait, ce pas- à Valence. Dans la bouche de tant, comme l'a exprimé,à tra-
toujours en marche, telle une sager sans autres bagages que Guernico, personnage de l'Es- vers une allitération qui est
sculpture de Giacometti, sem- sa famille - n'était-il pas hé- poir, s'expriment certaines de presque un jeu de mots, Ma-
ble avoir le temps avec sol. roïque d' a v 0 i r alors une ses prises de position d'alors: chado : • la poesia canta y

1.
Bergalllin
cuenta •. Il s'agissait donc de et Médée. La télévision vient de
mettre au présent le récit lui consacrer un film de deux
essentiel de l'Espagne, en le heures • Masques et Bergamas-
répétant de le découvrir. ques ou reportage sur un sque-
Il veut délinéer l'objet des lette " tourné par Michel Mi-
systèmes de pensée qui occu- trani. Mais l'édition complète
pent le présent, défaire les faux de son théâtre, de ses essais,
alliages entre activité intellec- de ses poèmes, reste à faire.
tuelle et étiquette confession- Alors Bergamin a pris un
nelle, dégager la structure de la crayon. Il a dessiné un arbre
quête de ses finalités, bref, en qui s'enracinait dans l'enfance,
donnant des frontières claires à la poésie, et dont le tronc,
la pensée retrouver celles de sa mince comme celui d'un peu-
vérité et défendre l'authenticité plier, s'appelait aphorisme. De
du combat pour les frontières. ce tronc s'évasaient deux bran-
En fait il s'agit plus d'une dé- ches principales : le théâtre et
marche formelle que d'un enga- l'essai. Les dernières frondai-
gement. Pourtant ceux qui l'en- sons se perdaient à nouveau
treprendraient se verraient vite dans le poème. Tel lui apparais-
compromis dans une bataille sait l'arbre de son œuvre.
d'hommes. L'essayiste et le dramaturge
Singulière démarche que commencèrent, en effet, par
celle de ce jeune homme, fils être aphoristiques. Que sa pro-
d'un ministre d'Alphonse XIII, se réfracte ou réfléchisse les
qui avait étudié le droit pour auteurs qu'il interroge, qu'il
préserver les lettres et préfé- anime dans de brefs dialogues
rait au bureau de son père dont leurs idées et les siennes, il masque qui se dévêt se sui- mes yeux furent toujours p0-
il fut secrétaire les cafés litté- va toujours à toute allure. Mais cide D. Sur la fantasmagorie sés. Parce que d:ms ces neuf
raires où explosa, en 1924, en compliquant son parcours. bergamasque, quand les per- je sens vraiment une vie éter-
l'Etoile et la Fusée, son premier Car les personnages connus sonnages cessent de se prou- nelle. D C'est à chacun d'entre
livre de • doutes aphoristi- qu'il met en scène, Hamlet, ver leur existence et se retrou- eLix - pré-chrétien ou antichré-
ques ". Nous pouvons remon- Faust, Sigismond ou don Juan vent seuls, plane la menace de tien - qu'il demande : où est
ter jusqu'à la grande maison et don Quichotte (qui dialo- la disparition. Tel est le sens l'Enfer, en-deçà ou au-delà de la
pleine de frères et de sœurs où loguent aux portes de l'enfer, du monologue inquiet de Mélu- mort? La véhémence du ques-
il fut élevé par des servantes l'un voulant le quitter pour l'af- sine qui se mire: cc Qui deman- tionneur semble prouver que
andalouses « qui heureusement firmer éternellement. l'autre y de au miroir son avis? l'enfer n'est pas pour lui une
étaient encore analphabètes, entrer pour l'anéantir) doivent Si son savoir est connais- illusion mythique mais bien une
c'est-à-dire conservaient une répondre au sphinx espagnol sance ou pure intelligence? lt réalité v ive que l'homme
fraîcheur d'imagination et de qui pose l'énigme du paradoxe. Si l'aphorisme, ce • court- contemporain élude en le limi-
langage qui correspondaient à Les voici projetés hors de leur circuit de la pensée ", est resté tant à ('infernale expérience hu-
l'enfance, à mon enfance ou à décor (l'œuvre d'où ils vien- l'expression favorite de l'au- maine, en niant la possibilité de
l'enfance de mon squelette D. nent) et entraînés par un mou- teur, c'est qu'il est un relai où son prolongement au-delà de la
Ainsi arrivons-nous à ce pre- vement de spirale vertigineux pensée et poésie se déchar- vie. Partant de Sénèque qui
mier souvenir, ce jour où, en à tourner autour d'un autre axe gent. A peine cet éclair a-t-il affirme • pire que la mort est
tombant, il fit connaissance que le leur.• La paradoxe est troublé l'atmosphère, à peine sa tanière ", Bergamin décou-
avec la douleur et où il prit un parachute de la pensée. Je a-t-il été formulé, qu'il disparaît. vre que dans l'homme est la
conscience que ce n'était pas fais des paradoxes pour ne pas A nous les suites de l'orage. tanière. C'est l'affirmation tra-
la terre qui était si dure mais me casser la tête ". En d'autres La prose de Bergamin n'a, gique qu'il poursuit dans ce
quelque chose en lui d'encore mots, pour survivre. Dans une elle, rien d'aérien. Terre mor- songe de la vie qu'est la litté-
plus dur qu'elle. • J'ai l'âme de ses Trois scènes à angle celée en fragments de couleurs rature. En retrouvant l'hispani-
dans les os ", dira son don Qui- droit, un profane, un bourgeois, différentes, compliquée d'une té de Sénèque, que Nietzsche
chotte. Et dans « l'invisible pré- interroge anxieusement un moi- multitude de sédiments divers, appelait toréador de la vertu,
sence vive de la mort qui naît ne dont la robe de bure s'en- éventée et irriguée de partout, le sénéquisme de Shakespeare,
avec le squelette» il allait cher- trouvre sur un costume d'Arle- on ne découvre qu'à vol d'oi- le stoïcisme maudit de Sade
cher son âme. quin. Le paradoxe est ami du seau, enfin la lecture achevée, (cc ne pas rire, ne pas pleurer:
L'œuvre de Bergamin est dif- masque. Et si le masque a ici la clarté géométrique de son comprendre D) ou la surhu-
ficile à trouver, elle existe par une telle importance c'est qu'à ordonnance. Ses essais - et maine libération morale de
fragments que republient timi- travers lui, comme à travers le particulièrement "admirable Nietzsche, Bergamin découvre
dement les éditeurs de Madrid paradoxe, s'exprime une vérité Frontières infernales de la poé- l'action dramatique d'affronter
et de Barcelone ou des maisons dissimulée par ce second mas- sie - sont écrits dans une d'éviter à la fois la philosophie
d'édition latino-américaines. On que qu'est le visage ou la pen- langue concise, difficile, où et la religion. Pour cet Espagnol
peut trouver traduits dans • les sée droite. Dans Mélusine et l'œuvre interrogée et la répon- dont on ignore ce qu'il regarde
Lettres Nouvelles " de mars 59 le miroir la thématique baroque se donnée, les citations et les sans sourire, l'art du torero. cc ce
quelques-uns de ses Aphoris- de l'apparence et du reflet, de découvertes, les échos et la jeu de pure intelligence où le
mes, dans la N.R.F. d'août 65 l'envers et de l'endroit, du dé- voix, se mêlent inexorablement. joueur risque sa vie If symbo-
son Art de Birliboque. La ra- menti. trouve son plus long dé- « Sur Sénèque, Dante, Rojas, lise l'attitude exmplaire
diodiffusion a monté deux de veloppement. « J'ai toujours Shakespeare, Cervantes, Que-
ses drames, Echo où est-tu? pensé, écrit Bergamin, qu'un vedo, Sade, Byron, Nietzsche... Florence Delay

1.. Quinzaine littbrahe, du 16 /lU 30 avril 1970 11


POÉSIE

Novornesky
Laco Novomesky grisés de tant de découvertes, convictions communistes restées
Villa T éréza et autres poèmes cependant qu'au-dessus de nos intactes après avoir tant souffert;
Trad. du slovaque têtes et sur Prague dans r ombre un homme grand qui parle «A
par H. Deluy et F. Kérel la bannière et le vent battaient voix haute ~ :
Suivi d'un entretien des mains dans le ciel de
avec A. Liehm novembre. - Ça faisait mal?
Postface de J. Felix - Ça faisait mal, et comment
Novembre. Octobre était donc Et aujourd'hui je ne sais plus
P.J. Oswald éd., 142 p. déjà passé. En filigrane du poème ce qui faisait le plus mal ;
a toujours couru l'histoire person- Le dégradant va-et-vient dans la
Dans une collection qui, la pre-
nelle du poète. Le lecteur est en- crasse et les ruisseaux,
mière, nous a donné un choix de
traîné par le mouvement de Villa Les montagnes d'humiliations,
poèmes de Khlebnikov et de Vla-
Téréza, mais certaines allusions r offense et la faim,
dimir Holan, un Russe et un lui échappent. Les poèmes les
Tchèque, parait aujourd'hui une Ou le regret de tout ce que jadis
plus courts de la seconde partie j'aimai...
anthologie de textes du plus du recueil le touchent, le frap-
grand poète slovaque contempo- Je recommencerais par là
pent, le heurtent davantage (et le où nous avons commencé.
rain, Laco Novomesky. changement de traducteur, peut-
Villa Téréza, le long poème qui Avec plaisir. Comme un savant
être, n'y est pas pour rien). Le étudie les microbes
ouvre le recueil est la preoùère
plus bouleversant dans l'œuvre de Qui le tuent.
œuvre que Novomesky donna au
cet homme emprisonné, bâillonné,
public lorsqu'il eut de nouveau est sa confiance en l'avenir, ses Serge Fauchereau
l'autorisation de publier, qui lui
avait été retirée douze ans plus l'éducation, poste qu'il occupera
tôt. Avec un détail aussi tragique, jusqu'à son arrestation en 1951.
il faut bien en venir à quelques Accusés de trahison, Novomesky,
éléments biographiques puisque, Clementis et quelques autres sont
outre la vie de l'homme qui ap- condamnés. Le poète échappe aux
partient à l'Histoire - à la pou- potences staliniennes mais passe-
tre horizontale de ce grand H,
Staline fit pendre Clementis et
Slansky - , l'œuvre du poète nous
y invite.
ra plusieurs années en prison.
Grâcié mais gardé à vue, il en
sort à Noël 1955 (Sortir de la gri-
saille des années avec un petit pa-
Qui est-ce?
Novomesky n'avait pas vingt- quet sous le bras, aller et passer
trois ans lorsqu'il publia Diman-
che, son premier rècueil, en 1927.
devant la sentinelle...). Il devra
attendre 1963 pour être réhabilité
Voici les lauréats:
C'est l'heureuse période de la vie et autorisé à publier. Retiré des
du jeune écrivain slovaque évo- affaires publiques, Novomesky Comme nous J'avons dit dans notre dernjer numéro, aucun
quée dans Villa Téréza. continue cependant à suivre at- des participants au jeu Imaginé par Pierre Bourgeade n'a ré-
Installé à Prague, il est mêlé à tentivement la vie sociale de son pondu aux douze questions posées. JI nous a semblé, toute-
toutes les recherches de l'avant- pays : à la fin de ce volume, dans fois, qu'un grand nombre d'entre eux, avaient des qualités de
garde sans s'engager dans aucun un entretien avec Antonin Liehm, limiers littéraires qui méritent d'être récompensées.
mouvement littéraire : une pho- on le voit analyser avec intransi-
tographie de l'époque montre un A. M ,-M, André Angoujard à Rennes et Yves Mathez à Bon-
geance l'antagonisme Tchèques- court (Jura Suisse) qui ont fourni six réponses justes, nous
jeune homme souriant en compa- Slovaques et les dangers qu'il re-
gnie d'un petit groupe au bord offrons un volume à choisir dans la Bibliothèque de la Pléiade.
présente puisque toute interven-
d'un lac où l'on reconnaît IIya tion étrangère (1938 ou 1968) en MM. Hubert Brlcaud à Cholet, Jean-François Marquet à
Ehrenbourg, Roman Jakobson et a toujours profité. Tours, Tiar Malek à Paris (14') qui ont fourni cinq réponses
Vladioùr Clementis. C'est désor- Dans la Villa Téréza habitait exactes ont droit à un volume de leur choix dont le prix n'ex-
mais un écrivain connu et un où- dans les années vingt, Antonov- cède pas 30 F.
litant communiste actif que l'on Ovséenko, «Chef de la mission
verra dans des conférences à Mos- diplomatique de l'URSS en Tché- MM. Henri Gautreau à La Baule, qui avait pris un brillant
cou, à Paris ou à Madrid. Après coslovaquie ~; c'est à cet hom- départ et Jean-Patrick Imbert à Toulouse (4 réponses justes)
l'invasion nazie, Novomesky parti- me «injustement rayé de r his- verront leur abonnement à La Quinzaine littéraire prolongé
cipe à la résistance et à la forma- toire de la révolution d'Octobre de six mois.
tion du gouvernement tchécoslo- et des premières années de
vaque en exil. Il écrit alors les Abonnement prolongé de trois mois pour Albert Bensous·
rUnion Soviétique~ que le poème san à Rennes, Pierre Berthon à Bellerive-sur-Allier, Nicole Gil-
poèmes de D'un crayon de contre- est dédié. Intéressé par toutes les
bande : bert à Paris-1S", Line Hémery à Paris-Se, Pierre Lepère à Paris-
recherches artistiques, Ovséenko 15", Isabelle Micha à Bruxelles, Alain Montandon à Paris-12"
Cimetières immenses, angoisse recevait volontiers les écrivains de O. Denys à St-Etienne, Bernard Plouzennec à Quimper, Jean
sans limites, l'époque. Et ce sont leurs discus- Quéguiner à Melun, Gyula Sipos à Paris-14· qui ont fourni
Age de crânes fracassés sions d'alors que Novomesky se trois réponses exactes.
et de rêves fusillés remémore, entre ceux qui vou-
laient une littérature prolétarien- Pierre Bourgeade et La Quinzaine littéraire s'en voudraient
Tant de raisons
ne et ceux qui suivaient Nezval et de ne pas remercier également les malchanceux qui, par
de se poser la question
les théories poétistes. Discussions leur nombre et leur empressement, ont contribué à l'intérêt
Etre ou ne pas être...
passionnées et fraternelles, heu- du jeu.
A la libération, il est nommé reuse époque dont un poète garde
Commissaire à la culture et à la nostalgie :

12
Nos lettres
leur juste place. Mais c'est au
seuil de l'ouvrage de Jean·Char-
les Payen que, dans une intro-
duction générale à la collection, Vient de paraître
Claude Pichois qui la dirige pré-
cise les intentions et la structure
de celle-ci. Roland Barthes
Littérature Fra n ç ais e est
d'abord une histoire de notre lit-
térature, les origines à 1960. Elle
L'empire
doit être un instrument de travail
- dont l'absence se faisait sentir,
les histoires littéraires existantes
des signes
42 ILLUSTRATIONS
Mme DI LA FAYETTE étant soit trop brèves, soit partiel-
les ou partiales, soit écrites de Dans toutes librairies 11 a été tiré à part
seconde main, soit trop marquées Volume broché 16.5 x 21.5 cm 1000 exemplaires numérotés
Littérature Française par l'influence classique - pour couverture acétatée. F 35.- reliés pleine peau

1 Coll. dirigée
par Claude Pichois
Arthaud éd.
les étudiants et les chercheurs.
D'où la présence en fin de volu-
me de dictionnaires et de ta-
bleaux. D'où la rédaction de cha-
cune des parties par un spécia.
lean Charles Payen

I
liste de l'époque concernée. En
Le Moyen Age 1 même temps, elle se veut d'une
de~ origines à 1300 lecture agréable pour le profane
Tome 1, 360 n. qui se réjouira de certaines for·

Antoine Adam
L'âge classique 1
mules aussi vives qu'heureuseSl
de Raymond Pouilliart, qui sui·
vra avec plaisir Jean Charles
Payen dans ce monde médiéval
Les Lettres
1 1624-1660 où « la nature collabore avec la

Nouvelles
Tome 6, 312 p. grâce ».

Mais comment écrire l'histoire


Pierre Clarac littéraire? Cela déjà faisait pro-
L'âge classique Il blème alors même - il n'y a pas

1 .1660.1680
Tome 7, 328 p.
si longtemps - que celle·ci domi·
nait l'enseignement et la critique

Raymond Pouilliart
universitaires. Depuis, la « noua
velle critique » influencée par les
sciences humaines a proposé d'au·
tres méthodes d'approche des
BertoIt
Le Romantisme III

1 1869-1896
Tome 14, 340 p.
œuvres littéraires. Sans doute,
ces méthodes ne sont pas appli.
cables telles quelles dans un ou·
vrage aussi vaste et dont le but
Brecht
est d'être une « encyclopédie de
« Le Moyen Age des ongmes la littérature française ». Toute·
Souvenirs de Max Frisch
à 1300 ~ est le quatrième volume fois, elles ne sont pas ignorées, Karl Korsch et Brecht
paru, mais selon l'ordre logique et au passage, J. C. Payen montre
et chronologique, le premier des bien comment la littérature mé· Hanns Eisler
seize tomes de la collection Lit- diévale « se prête à r analyse et le "Manifeste communiste"
térature Française. Depuis la pa· structurale ». Surtout, Claude Pi·
rution, il y a deux ans, de l'étude chois, dans son introduction, pré.
remarquable d'Antoine Adam sur cise qu'une encyclopédie, au sens
Nick Ra11lson . - - - Jean Chesneaux:
les débuts de r Age classique, on du XVIIIe siècle ne peut se borner
connaissait le style de la collec· à un ensemble de constatations, L'or et l'argent chez Jules Verne - - - Charles
tion, on appréciait que chaque ou- mais suppose une interprétation, Juliet: Propos de Bram Van Veld~----
vrage fût complété par un tableau des choix et des refus. Pour don- Poèmes d'André Chédid- - - - Serge
synoptique, une bibliographie et ner une unité à sa collection, il ~~~ M~D~
surtout un très précieux diction· a procédé à un découpage en vo-
Marcei Jean-- José Pierre Domini'l"e Nores
naire des auteurs et des œuvres lumes se référant non plus à l'his-
où les « minores » eux·mêmes, les toire événementielle (1610, géné-
« laissés.pour.compte » des ordi· ralement adopté par les manuels
naires histoires littéraires qui ne comme date charnière entre le
s'embarrassent guère des victimes XVIe siècle et le pré.classicisme
de Malherbe ou de Boileau, sont « ne met en évidence qu'un cou·
traités avec précision et remis à teau et une vell.ve : ce ne sont

La Quinzaine littéraire, du 16 ·au 30 avril 1970 13


Le
pa de& objeü, de& perlOnnage& Age (encore que ceux d'Antoine
littéraires :t), mais à la notion de Adam et de Raymond Pouilliart
c générations littéraires :t. De p088èdent des qualités similaires),
par Michel Déeaudin
même, il impose à tous les ouvra- qui illustre le mieux ce que peut,
ges une structure commune. Mais ce que doit être l'histoire littérai-
ce découpage et cette structure re aujourd'hui : non pas une sui· « Comme si les poètes graphier ses poesIes pour une édi-
sont suffisamment souples pour te de petits faits, une succession avaient une vie! • s'écriait tion à 40 exemplaires que doit réa-
que chaque auteur puisse, à l'inté- ou un cha88é-croiBé d'influences et un correspondant de l'abbé liser Edouard Dujardin. Mais Va·
rieur, maDÜester ses goûts com- de querelles, mais une analyse des Brémond, pour la plus grande nier ne lui apporte que mécomptes
me adopter des méthodes person- mouvements de pensée et des phé- satisfaction du fougueux in- et cet amoureux de la belle typ0-
nelles d'analyse. nomènes de création, une mise en venteur de la poésie pure. graphie qu'il est se révolte. Et s'il
Pour la perspective d'ensemble, évidence des langages - ou des Mais les poètes ont, aussi, fait remarquer à Gustave Kahn que
Claude Pichois la définit ainsi : genres - littéraires, de leur ac· une vie : les biographes le l'absence de ponctuation dans le
c La littérature n'est pas un cord avec ou de leur avance sur savent comme les collection- manuscrit de M'introduire dans ton
en-soi. Elle est une manifestation la culture de leur temps. neurs d'autographes, et les histoire... est « à dessein », n'est-il
- privilégiée, certes, par sa tIQ- Sans doute la tâche de J .C. éc:litions de correspondances pas contraint d'expliquer un peu
riété et ses nuances infiniu - de Payen était-elle facilitée par le sont là pour nous le rappeler. plus tard à Dujardin que s'il a
r histoire des sociétés. :t Chaque fait qu'on ne compte pas au S'agirait-il même de Mallar- ponctué tel autre po ème, c'est
Moyen Age d'individualités aU88i mé, dont l'œuvre, écrite ou li parce que somme toute ü ne faut
volume part donc de l'infrastruc-
ture politique, économique et so- marquantes que dans les siècles rêvée, semble tellement déta- pas nous meUre tout le monde à
ciale d'une époque pour aboutir, suivants, que la littérature médié- chée d'une existence qu'on dos » ? TI fait heureusement, grâce
vale, souvent anonyme, est une imagine petite et monotone, à Verhaeren, la connaissance d'un
après un panorama de l'activité
littérature où non seulement do- l'homme ne cesse de ren- éditeur bruxellois, Deman, pour qui
littéraire au sens large, à une ana·
minent formes fixes et conven- voyer au poète, par un jeu il éprouve rapidement une estime
lyse des œuvres majeures. Mais
tions, mais où les histoires elles-' d'échos plus subtils, mais affectueuse. Si
sur ce canevas, chacun brode Be-
lon son tempérament ou intro- mêmes sont infiniment reprises, peut-être plus impérieux, que
duit les variantes qu'impose la la nouveauté du dire important ceux dont se contente trop Avec l'éditeur DemtIA
plus que celle du contenu. Enco- souvent l'histoire -littérair.e. On n'a pas d'emmerdement,
période traitée. Si Pierre Clarac
décrit les événements et les re fallait-il qu'il sût se servir de
œuvres de la période cla88ique, ces atouts, ce qu'il a fait avec une ce n'est pas seulement parce que
avec du reste une clarté et une singulière maîtrise et, souvent, Stéphane Mallarmé ce Belge travaille consciencieuse-
aveé un réel bonheur d'écriture. Correspondance, III, 1886·1889 ment et avec goût, c'est aussi par-
honnêteté scrupuleuses, Jean
Charles Payen n'hésite pas à don- Par exemple, les chapitres qu'il recueillie, classée et annotée par ce qu'il est, à sa manière, poète, et
ner une analyse brillante de la a consacres aux structures menta- Henri Mondor èt que l'édition devient une collabo-
les du Moyen Age, au rapport de Uyod James Austin ration:
civilisation médiévale, à proposer
une interprétation de la poétique l'homme à la mort, au temps ou à Gallimard éd., 446 p.
des troubadours. De même cha- sa condition terrestre, nourris de Nous avons encore bien des cho-
que auteur met l'accent sur un ou références historiques et d'exem- ses à nous dire, vous l'éditeur qui
plusieurs problèmes. On sait gré ples littéraires, constituent plus Ce ~iSième tome de sa coues- allez jusqu'à la poésie et à son deve-
qu'une transition entre le tableau pondancegénérale a été établi par nir nouveau; moi, le leUré qui
à Pierre Clarac de nous exposer
ce qu'était la situation matérielle de la civilisation médiévale et la LJ. Austin avec une rigueur et une mise à ce que le texte faue corps
description des différents genres science exemplaires. TI nous propose àvec le papier même. Noue point
de l'écrivain au XVII" siècle, à
Antoine Adam d'insister sur le poétiques, ils montrent le lien plus de 400 lettres (parmi lesquelles de jonction est absolu...
étroit entre la littérature et la vie, 50 {( fantômes », lettres perdues
problème de la langue au moment
ils révèlent comment troubadours mais attestées par les J:épow;c;, des .Que fait-il paraître? Peu de
de la formation du cla88icisme et
et romanciers cristallisèrent les destinataires) étalées sur quatre ans chose, en somme. Des poèmes dans
de donner la parole aux baroques
tendances latentes, tendirent à de 1886 à 1889. Mallarmé appro- les revues amies. Une édition de
et aux précieux. à Raymond
leur _public un miroir inquiétant che de la cinquantaine. TI est pro- ses Poésies en tirage de luxe, qne,
Pouilllart de dégager le rôle de la
ou merveilleux ou lire et recon·· fesseur d'anglais à Rollin - ft. un ou plutôt deux rééditions (à la
presse littéraire, de chercher dans
naître le visage de leur propre peu par accident », dira en 1887 suite d'un différend avec Vanier)
les expériences des symbolistes,
monde. un inspecteur général. TI s'échappe de l'Après-midi d'un faune. Un
les sources de la littérature mo-
En même temps, Payen comme de Paris pour Valvins le plus sou- projet, le Tiroir de laque, n'abou-
derne, d'analyser les thématiques
Adam pour le baroque, Clarac vent possible; ce sont ses seuls tira qu'en 1891 sous le titre Page&.
du naturalisme et du symbolisme,
pour le classicisme, Pouilliart pour voyages, ·avec deux courts séjours Quant au Grand Œuvre, il en parle,
de sortir de l'ombre où les aban-
le naturalisme ou le symbolisme; à Royat où l'attendent Méry Lau- il y pense. A Pica à la fin de 1886
donnaient les manuels Cros, Da-
dégage tout ce qui dans la littéra- rent et le Dr Evans. Nous sommes il résume son idéal :
rien ou Elémir Bourges, à Jean
ture médiévale annonce l'évolu- dans les belles années du Symbo-
Charles Payen de taire le point
tion ultérieure ou fait signe, de lisme. Les jeunes poètes, habitués Je crois que la liuérature, reprise
sur la culture médiévale et de rap- des mardis ou désirant y être ad-
très loin, aux recherches d'aujour- à sa source qui est l'Art et la
peler les règles de l'ancien fran-
d'hui. Et ce n'est pas le moindre mis, le vénèrent comme leur maî- Science, nous fournira un Théâtre,
çais.
mérite de son essai, comme celui tre - et ne manquent pas d'ail- dont le& représentations seront le
Si, avec ses quatre premiers vo- leurs - signe des temps - de lui vrai culte moderne; un Livre, ex-
de toute la collection, que de nous
lumes, remarquablement illustrés, donner du « Maître ». plication de l'lwmme suffisante à
offrir une histoire littéraire non
Liuérature Française s'annonce nos plus beaux rêve&. Je crois tout
seulement dépoussiérée mais qui
comme une collection de haute Le voici aux prises avec ses édi- cela écrit dans la nature de façon
ensemble attise notre curiosité,
qualité, indispensable à quicon- teurs dans des discussions qui nous à ne laisser fermer le& yeux qu'aux
accroisse nos connaissances et fas-
que s'intére88e à l'histoire de nos rappellent que le poème, s'il est un intéressés à ne rien voir. CeUe
se écho à nos preoccupations.
lettres, c'est peut-être l'essai de objet, n'est trop souvent qu'un objet œuvre existe, tout le monde l'a ten-
Jean Charles Payeo sur le Moyen Claude Bonnefoy imparfait. Sans doute il peut calli- tée sans le savoir; ü n'est pa un
poète et sa •
vIe
Cet artiste obsede d'absolu a le pour le vieux compagnon malade
sens du « joli D, du « charmant D : et sans ressources, veille sur ses der-
deux adjectifs qui reviennent sou- niers jours, s'occupe de l'avenir de
vent sous sa plume. Cet homme qui son fils. On est aussi frappé du ton
affirme son « goût de solitaire » vit particulier de ses lettres à Méry
entouré d'amis. Il manifeste, dans Laurent. A elle, et à elle seule (une
tous les rapports humains, d'une version plus anodine est destinée
extraordinaire gentillesse, qui sem- à la famille) il raconte l'épisode
ble être plus qu'une affabilité ex- tragi-comique d'une chute où il a
quise de sudace. Il n'a pas seule- failli rouler sous un train : il faut
ment de l'attention pour les jeunes lire cette lettre du 15 août 1889.
symbolistes les plus proches de lui, Surtout on entrevoit, bien que L,J.
Dujardin, Kahn, Vielé - Griffin, Austin ait écarté de cette Corres-
Henri de Régnier. Il fait également pondance les billets que lui adres-
l'éloge de François Coppée et de sait Mallarmé, le rôle qu'elle joua
Catulle Mendès, dont il apprécie dans sa vie. En 1888, « l'excellent
« la rareté et magnificence d'écri- docteur et Madame Laurent »,
ture D, de Paul Adam et d'Ernest comme il l'écrit à « Mesdames Mal-
Raynaud. larmé D lui réservent le meilleur
accueil à Royat. L'an suivant, il.
Avec cela, toujours un certain écourte son séjour et envoie à Méry
sourire qui affleure, dans les adres- cette lettre du Il septembre, qui
ses en vers, ou dans d'autres jeux est une de celles où il se livre le
de langage. A Champsaur, dont il plus, dans sa « sensibilité aiguë »
vient de voir la pantomime Lulu, et .ses ~mplexités. « Le cœur, lui
il avouequ 'il préfère « Lulu lu D ; dit-il, je ne sais ce que cela signi-
ou il rédige - le remarquera qui fie. Le cerveau, avec je goûte mon
voudra - un télégramme eJ1. octo- art et j'aimai quelques amis ». Aveu
syllabes : li: Je vous souhaite un terrible, mais ensuite : « Vois donc,
bonheur neuf en 1889 ». il n'y a sur rien presque de rapport
entre nos pensées, et l'attrait seu-
Mais cet enjouement n'est-il pas lement qu'en tant que femme tu as
un masque, ou plutôt une conduite pour moi est merveilleux de sur-
de sauvegarde ? Même à sa femme vivre à tout cela, ce miracle subi
ou à sa fille, quelle que soit la sen- représente assez généralement ce
sibilité des lettres qu'il leur envoie, qu'on nomme de l'amour; hors lui,
Mallarmé se donne peu. Il a beau- quoi ? D Pour terminer ainsi : « Si
coup d'interlocuteurs, mais com- un grand dévouement sûr. Tu l'au·
bien de confidents? On ne peut ras ». Limites et élans, il est tout
douter de la profondeur de l'amitié entier, et à découvert, dans ce mou-
qu'il porte à Villiers de l'Isle-Adam vement.
quand on voit son dévouement dis-
cret et efficace : il collecte des fonds Michel Décaudin

Portrait' de Méry Laurent par Manet

genre ou un pitre, qui n'en ait C'est sa tapisserie de Pénélope-


retrouvé un trait sans le savoir. l'expression est de lui. Il ne la re- Vient de paraître
.Montrer cela et soulever un coin prend que, semble-t-il, pour la dé-
du voile de ce que peut être pareil
poème, est dans un isolement mon
truire ou l'abandonner à nouveau.
Est-ce pour s'encourager lui-même,
Roger~aillois
plaisir et ma torture. ou parce qu'il a conscience de la

Plaisir et torture, quête essen-


tielle. A, Mockel le 9 février 1889
nouveauté de l'entreprise ? Il songe
à une « publicité D, qui consisterait L'écriture
il confie:
à « jongler avec le contenu d'un
livre D, dans le courant de l'hiver
1888-1889. Mais rien ne se fera.
des pierres
Vous avez mis le doigt singuliè- On touche par transparence, dans 45 ILLUSTRATIONS
rement sur ce point que tout ou le ce jeu de confidences voilées, de
Dans toutes librairies Il a été tiré à part
peu que j'ai livré est chose de tran- promesses vagues et de silences di-
Volume broché 16.5 x 21.5 cm 1000 exemplaires numérotés
sition. Le reste, ce qu'il faut faire, latoires, tout le drame secret de la couverture acétatée. F 35.- reliés pleÎne peau
à quoi je m'obstine, dùssé-je y lais- vocation et de la création mallar-
ser l'âme, est à des siècles d'ici... méennes.

La Quinzaine littéraire, du 16 GU 30 livra 1970 15


BXPOSITIONS
L'Afrique
à Marseille
Il se pourrait bien que l'expo- paraissent exclusivement liés à Enfin, il faut aussi se féliciter Le Stedelijk Museum d'Ams-
sition Arts africains (1) qui leur destination fonctionnelle du choix des objets exposés. terdam présente actuellement
vient de s'ouvrir au Musée Can- ou religieuse, l'une comme l'au- Les expositions d'art africain se dix - tableaux» de J'artiste cali-
tini de Marseille constitue un tre énigmatique, à l'exclusion limitent trop souvent à une sé- fornien Edward Kienholz, réàli-
tournant dans notre approche de toute considération esthéti- lection de statuettes, de mas- tés durant la dernière décade
d'un univers dont nous com- que proprement dite. ques et de bijoux. Les armes et (1).
mençons à peine à entrevoir le Une telle approche est aussi les outils de la vie quotidienne
dessein. Le titre même choisi ne sont pas jugés dignes de no- Il s'agit d'assemblage~, c'est-à-
peu satisfaisante que si nous
par les organisateurs de cette tre délectation. Les organisa- dire de collages tridimension-
avions analysé pendant des dé-
exposition est révélateur de leur teurs de l'exposition de Marseil- nels constitués par la juxtaposi-
cades les fresques de la Renais-
démarche. Celle-ci s'inscrit en le ont eu le singulier mérite de tion d'objets préexistants et de
sance italienne en nous atta-
effet dans un processus de dé- ne pas négliger ces témoigna- -sculptures- créées. Par rapport
chant uniquement à leur valeur
mythification qui se veut aussi ges subtils et émouvants de la à de nombreux - assembleurs»
didactique ou à leur enseigne-
retour à la genèse d'un monde sensibilité esthétique africaine américains que cette démarche
ment historique et religieux,
de formes profondément origi- que sont, dans leur simplicité, a conduit, vers les années 60 au
sans jamais nous soucier de la Pop-art, Kienholz présente une
nales. On sait le choc que la ré- technique de la fresque, ni de les peignes ou les poulies de
vélation de ces formes provo- métier à tisser baoulé. C'est grande originalité, tant dans ses
la personnalité de Giotto, Ma- techniques que dans le regard
qua en Europe. Le caractère sis- saccio, Mantegna, et della Fran- qu'on y voit affleurer avec une
mique de cette découverte et fraîcheur bouleversante une re- qu'il jette sur la Société. Sa dé-
cesca, ni de l'évolution de la
l'odeur de poudre et de razzia cherche de la beauté, qui ne se nonciation de l' - American Way
perspective dans l'œuvre de ces of Life» ne s'attarde pas à sa
qui lui sont associés ont sans différents artistes. Il semble laisse pas réduire à la seule no-
doute marqué notre attitude à tion d'adéquation fonctionnelle forme la plus visible (la publi-
que les arts de l'Afrique émer- cité, la société de consomma-
l'égard des arts d'Afrique. L'am- gent peu à peu de la conjuration ou d'efficacité pratique. On y
biguïté de cette attitude est le touche du doigt l'éveil d'une di- tion) mais aborde brutalement
de silence et d'ignorance, où ils les tabous les plus intangibles
résultat de réactions profondé- se sont trouvés confondus par mension Douvelle. Il y a là. en
ment divergentes. attente, tout un monde que nous (présence de la décadence et
notre vénération hypostatique. de la souillure humaine, frustra-
Le souci de ne pas imposer avons à peine commencé à dé-
nos catégories esthétiques occi- L'exposition de Marseille iI- couvrir : celui de l'artiste afri- tions sexuelles, a b sur dit é
cain, dont l'œuvre se veut une ~onfortable des certitudes so-
création et pas seulement ciales ou patriotiques).
('émanation d'une ombre fécon-
L'apprendssage d'une vision nouvelle de. 11 est grand temps d'aban- Les - tableaux - de Kienholz
donner le mythe. secrètement sont des pièces entières, avec
paternaliste d'une Afrique peu- leur mobilier, leur plancher, les
plée de formes, vaste grenier à bibelots, les objets courants qui
dentales à un champ qui sem- lustre cette approche nouvelle l'imagination fertile dont l'in- - traînent - après usage... dans
blait récuser leur ordonnance qui transparaît dans la belle pré- conscient collectif engendre lesquelles sont incorporés des
et leur discipline peut paraître face (2) de Jacqueline Delange comme par enchantement ces mannequins néo-surréalistes de
à première vue une préoccupa- sur laquelle s'ouvre le catalo- masques et ces statues, qui ne taille humaine. A cet égard,
tion honorable. Sous les dehors gue. Celui-ci ne comporte pas trouveraient que dans notre re- l'œuvre la plus caractéristique,
d'une apparente déférence, elle moins de deux cents pièces, gard le fondement de leur sta- Roxy (1961), évoque un fameux
se double toutefois d'un certain dont la plupart sont d'une gran- tut esthétique. bordel de Las Vegas. La recons-
mépris à l'égard d'un univers de beauté. Or, la majeure partie Au delà des poncifs de la cos- titution a été effectuée avec une
que l'on préfère laisser à d'entre elles - et sans doute mogonie nègre et de la pensée minutie d'entomologiste : let-
l'écart du domaine esthétique les plus remarquables - pro- sauvage, les arts d'Afrique nous tres de famille et souvenirs per-
pour ne pas avoir à en rendre viennent de musées peu connus ramènent ainsi à leurs auteurs; sonnels dans le sac des - pen-
compte. La magie et le ritualis- ou de collections privées. Au par où il eût fallu commencer. sionnaires -. portrait du général
me deviennent ainsi les alibis et premier rang de celles-ci. il faut L'exposition de Marseille cons- Mac-Arthur au mur; un calen-
les fausses clés de l'art primi- citer la collection de L.P. Guerre titue à cet égard une véritable drier publicitaire et les magazi-
tif, à l'instar de ces vestiges qui livre ici quelques pièces - initiation -, entendue cette fois nes datent la scène de juin 1943.
des religions désertées que l'ef- maîtresses : un masque Bamba- non plus comme la découverte Au son d'un juke-boxe diffusant
fet diluant du syncrétisme a pri- ra couvert de cuivre martelé, d'un mode d'emploi ou d'une ex- des airs à la mode pendant la
vé de leur signification premiè- trois statuettes Fang d'une pati- plication rituelle, mais comme seconde guerre mondiale, Ma-
re et de leur saveur originale. Il ne superbe. et des figures de l'apprentissage d'une vision dame, grotesque figure affublée
y a là un mécanisme de sublima- reliquaire Ba-Kota dont le géo- nouvelle. d'un crâne de porc, veille sur
tion empreint d'une singulière métrisme rigoureux et le regard Guy C. Buysse. ses filles ... Dans toutes ces scè-
duplicité, comme si nous cher- fendu rappellent le Senecio de nes. la juxtaposition, soigneuse-
chions à justifier notre effrac- Klee. Certains musées de pro- 1. Jusqu'au 20 mal. ment étudiée dans ses moindres
tion et la fascination qu'exerce vince nous apportent également 2. Artistes et iugements esthé· détails, d'objets usuels. parfois
sur nous cet univers en le reje- des révélations. A l'entrée de tiques. démodés ou même choquants,
tant dans les ténèbres herméti- l'exposition, on se trouve ac- empruntés à la banalité de la vie
ques de rites mystérieux et cueilli par une majestueuse di- Bibliographie quotidienne. crée, par l'accumu-
vinité Baga, provenant du Mu- P. lempels : La philosophie bantoue, lation des anecdotes, une super-
d'usages inconnus. Cette démar-
Présence Africaine, 1949.
che, qui tient de l'exorcisme, sée d'Histoire Naturelle de Tou- G. Balandier : Afrique ambiguë. Plon
réalité oppressive physique-
aboutit à confondre l'ensemble louse, tandis que le Bénin est 1957. ment insupportable. Les envi-
de l'art africain dans l'anonymat admirablement représenté par: W. Fagg : Sculptures africaines. ronnements de Kienholz atta-
rassurant d'une nuit peuplée de une tête de Reine-Mère, prove- Hazan, 1965. quent le public et exigent de lui
phantasmes et de mythes obs- nant des musées de la ville de M. Leiris et J. Delange : Afrique une réponse qui ne peut guère
curs. Sculptures et objets y ap- Liverpool. noire, N.R.F., 1967. être autre chose que des grin-

16
Un Calif'ornien à Amsterdam
cements de dents. Entrez, Mes-
sieurs et Mesdames, entrez.
Vous y verrez une vieille fem-
me sans amis et sans parents,
seule avec ses souvenirs (soi-
gneusement mis en conserve
dans des bocaux), qui attend la
mort: vous y verrez, grandeur
nature, le rêve d'un vieil homme
incurable condamné à vivre. En-
trez Monsieur, venez faire
l'amour a v e c Mademoiselle
Cockeyed Jonny au bordel Roxy;
une poubelle (marquée • Love •
sur le couvercle pour éviter tou-
te confusion) recueillera votre
précieuse semence de bon ci-
toyen et/ou de bon père de fa-
mille. Voyeur, vous préférez
peut-être revivre la première ex-
périence sexuelle de milliers de
jeunes Américains en pénétrant
dans une Dodge 38 où un hom-
me en treillis (pas un militaire;
du treillis de cage à lapin) cul-
bute des morceaux d'une fem-
me après des libations dont té-
moignent les bouteilles de bière
vides qui jonchent le sol... Quel
mauvais goût! Vous trouveriez
sans doute de meilleur ton une
pure description d'opération iIIé·
gale (1962) : au premier plan,
des cotons tachés de sang et,
Edward Kieoholz : L'hôpital d'état, concept tableau 64.
dans des récipients en émail,
des instruments chirurgicaux
rouillés et également tachés;
un tabouret en bois rouge (trois Ce tableau est relatif à un vieillard lit, il y a sa réplique exacte, y com- plaque de brol')ze, portant le titre
interné dans un hôpital psychiatrique pris le lit (les lits sont superposés,
pieds contournés) devant un d'Etat. Il est sur un lit, les bras atta- comme des couchettes). Le person- de l'œuvre et, au verso, la des-
siège à roulettes d'infirme. Une chés, dans une chambre nue (l'œuvre nage supérieur aura aussi la tête·aqua- cription de celle-ci. L'acquéreur
lampe (pied en cuivre, abat-jour sera constituée d'une chambre réelle rium, deux poissons noirs, etc. Mais du concept-tableau (pour un
défraîchi tombé en arrière) avec des murs, un plafond, un plan- de surcroît, il sera entouré d'une sorte
cher, une porte verrouillée, "etc.). Il de bulle de plastique transparent prix fort sérieux...) signe avec
éclaire ce qui se trouve posé y aura seulement un bassin et une (peut-être semblable à un ballon de l'artiste un contrat (d'une iro-
sur un drap souillé recouvrant le table d'hôpital (hors d'atteinte). bande dessinée) représentant les nique minutie bien digne de
siège: un sac avachi, de forme L'homme est nu. Il souffre. On l'a bat· pensées du vieil homme.
indécise, fendu sur le devant; tu sur l'estomac avec une barre de Sa pensée ne peut pas le situer en Keinholz) qui lui accorde la pro-
savon enveloppée dans une serviette dehors de l'instant présent. Il est priété potentielle de l'œuvre. Si
par cette fente s'échappe ce qui (pour ne pas faire d'ecchymoses). Sa condamné à rester là pour le restant
reste (une poignée d'une matiè- tête est un bocal éclaird contenant de de sa vie. le bailleur le souhaite, il peut
re meuble, de couleur cendre). l'eau et deux poissons noirs vivants. PRIX : première partie : 15.000 dol- faire exécuter par l'artiste,
Il n'y a pas dans l'art contem- Il est couché immobile sur le côté. lars; deuxième partie : 1.000 dol- moyennant une petite somme
lars; troisième partie : les frais plus
porain d'œuvre qui exprime une Au-dessus du vieil homme dans le les gages de l'artiste. supplémentaire, un dessin. En-
telle agonie. fin, dans un troisième temps, il
peut faire réaliser l'œuvre à ses
Les sujets sont variés, tou- frais. Le seul concept-tableau
jours perturbants. « White Vi- existant sous les trois formes
sions of Sugar Plume Danced in est l'hôpital d'Etat (1966), qui
their Heads» (1964), dont le ti- têtes, démesurément gonflées de l'absurdité de la guerre qui appartient encore à l'artiste (en
tre se réfère à un poème enfan- par les images érotiques aux- a fait accuser son auteur d'in- 1948 Kienholz avait travaillé
tin, traite des phantasmes quelles l'autre n'a point de part sulte à l'Amérique...
sexuels nécessaires aux rap- dans un hôpital psychiatrique et
(on peut apercevoir ces images Les difficultés de réalisation
ports d'un homme et d'une fem- par l'intermédiaire de deux len- et de transport de tels • ta- avait été horrifié des traite-
me qui s'ennuient mutuellement. tilles). Le Mémorial de guerre bleaux. (il y a aussi un coup ments que subissaient les mala-
L'œuvre se situe sur plusieurs transportable (1968), où des sol· de patte aux collectionneurs qui des) .
plans temporels : l'image du dats sans visage piquent le dra- achètent l'art contemporain pour Jean-Luc Verley
couple se déshabillant est figée peau américain au centre d'une spéculer) ont conduit l'auteur à
dans le miroir; dans le lit les table de jardin, à côté d'une bu- réaliser virtuellement une partie 1. L'exposition vient du musée d'art
deux corps s'étreignent sous les vette et d'un distributeur auto- de son œuvre sous forme de moderne de Stockholm; après Amster·
draps tandis que s'écartent les matique, est un violent constat concepts-tableaux. Il s'agit d'une dam, elle Ira à Düsseldorf.

Le Qwai...imt UtténUe, da 16 .. 30 .ml 1970 17


HISTOIRE

Martchenko
Après six années de dépor- rait sous le pus; cela n'exige au- On voit que le témoignage de té de camp stalinien devait être
tation (1961-1966) dans un cun soin, décrète ]e médecin Martchenko ne doit d'être connu d'environ douze mois, selon les esti-
camp de Mordavle - qu'il du camp; comme Daniel tient qu'à un miraculeux concours de mations des différents témoins, et
décrit dans son livre qui le coup, l'administration lui circonstances; en quoi, il s'appa- notamment de Martchenko; elle
vient de paraître en français inflige, sous le prétexte toujours rente aux témoignages .du même n'était guère que de trois à quatre
sous le titre mon Témoignage disponible de c non-exécution type, à ces œuvres exceptionnelles, mois dans les camps nazis (7).
- Anatoli Martchenko est des normes ~, quinze jours singulières, redoutables, qui par-
arrêté à nouveau le 29 juil- de cachot, suivis de dix jours sup- viennent, par la voix d'un individu Le déporté de camp stalinien ne
let 1968 pour avoir publique- plémentaires. « Il faut simplement devenu pour nous unique, irrem- dispose pas seulement d'un peu
ment affirmé sa solidarité lui faire la peau~, constate Mart- plaçable, à nous faire entendre les plus de temps ; l'hypocrisie du sys-
avec le parti communiste cbenko. pulsations même de l'histoire : tème - « l'homme est le capital le
tchécoslovaque; sous pré- Lui-même a failli crever de cette l'Accusé, d'Alexandre Weissberg plus précieux» disait Staline -
texte d'une infraction • au façon : le 17 mars 1966, décharge- (1), ouvrage disparu de la circula- lui accorde un peu de Il matière
règlement sur les passe- ment - à la main - de trois wa- tion, et que, curieusement, aucun humaine», il a un peu plus de
ports -, il est condamné à un gons pleins de rondins de bouleaux éditeur ne cherche à re-publier; chair, un peu plus de sang, un peu
an de déportation; le jour d'un mètre et demi. recouverts le Pain amer, de J ozsef Lengyel plus de parole disponibles - et il
même de sa libération, le d'une mélasse de neige et d'eau; (2), le Vertige, d'Evguénia Guinz- s'en sert, en tournant presque tou-
20 août 1969, il se voit en- ce travail exténuant terminé, atten- bourg 3) ; Récits de Kolyma, de jours contre lui-même la maigre
core condamné à deux ans de te de l'escorte dans le vent glacial, VarIam Chalamov (4) , et les énergie qui lui reste. I( TOI~s les
déportation supplémentaires pendant une heure. Brûlant de fiè- livres de Soljenitsyne (5)... Mon déportés de Mordavie connaissent »
en raison de son attitude au vre, saisi de vomissements, Mart- Témoignage d'Anatoli Martchen- l'histoire de Nicolas Chtcherbakov,
camp. chenko est transporté à l'infirme- ko met une nouvelle fois à dit Martchenko qui lui avait remis
rie ; il reste six ou sept jours sans nu les procédés caractéristiques une lame de rasoir. Il Nicolas s'était
soin, attendant la visite d'un oto- de tout camp de concentration, qu'il d'abord fait tatouer sur l'oreille,
Martchenko rhino qui prescrit des piqûres soit nazi ou stalinien, ou relevant avant de se la trancher (sinon le
Mon témoignage inefficaces; pendant vingt jours, de tout autre système répressif : sang se serait écoulé complètement
Les camps en U.R.S.S. aprè& avec une température proche de le travail et la famine brisent les avant qu'il n'y parvînt) ; e Don
Staline 40°, il est soigné par un voisin, forces de l'individu ; les maladie~ le pour le XXII" congrès du PCUS ».
Coll. Combats, qui réussit à faire tomber la mettent à la merci de la mort ; le Puis il s'amputa, cogna à la porte
Seuil, éd., 332 p. fièvre; envoyé par ses amis cachot, les coups, parfois les armes et, lorsqtle le surveillant se présen-
de baraquement, un déporté l'achèvent; l'extermination - de ta et ouvrit la porte massive de
médecin diagnostique une mé- l'opposition d'abord, puis de toutes l'extérieur, Nicolas lui jeta à tra-
L'objectif poursuivi par les auto- ningite purulente; mais cela n'em- les oppositions possibles et imagi- vers la grille son oreille avec cette
rités soviétiques et leurs exécutants, pêche pas le médecin du camp de nables, puis de tout ce qui porte la dédicace ». Encore ce geste a·t-il
les administrations judiciaire et pé- renvoyer Martchenko dans une plus infime marque d'altérité, (et un charme à la Van Gogh! La
nitentiaire, est clair : elles veulent équipe d'urgence - celle qui exé- qui. n'en porte pas ? jusqu'au bour- réalité est souvent beaucoup plus
]a peau de Martchenko - elle veu- cute les travaux les plus durs ; sur- reau lui-même qui finit par avoir horrible. eParfois, écrit Martchen-
lent, par l'action conjuguée de la. vient, quelques jours après, une peur de son ombre) - se poursuit ko, dans des moments de désespoir
famine, de l'épuisement et de la commission de Santé : «deux in- à un rythme relativement régulier, impuissant, je me suis surpris
maladie, le faure crever dans un connus en civil, trois femmes, n0- menée danS certains cas jusqu'à moi-même à penser : « Ah, faire
camp, de « mort naturelle » - seu- tre chirurgien aux bras tatoués son terme, comme ce fut le cas pour quelque chose! Jeter à la face des
le .façon de le faire taire, comme comme un pilier de prison. Tous toute la génération bolchevique dé- tortionnaires un morceau de mon
c'est aussi la seule façon d'en finir bien habillés, bien nourris, bien truite par Staline, ou pour l'ethnie corps!» Des déportés se livraient
avec les Soljenitsyne, les Daniel, propres. Des médecins!» Mart- tzigane détruite par Hitler. à des actes d'auto-cannibalisme :
les Siniavski... Aussi, ces quelques chenko expose son cas - et la com- « Dans une cellule, rapporte Mart-
lignes consacrées au témoignage de mission le classe - elle est venue Certaines gens, généralement pro- chenko, des déportés s'étaient pro-
Martchenko ne peuvent avoir d'ob- pour cela - travailleur de 1re gres.'listes, s'amusent à distinguer curé une lame et, depuis quelques
jectif plus impérieux que de faire catégorie, c'est-à-dire apte à tous les camp nazi et camp stalinien; un jours, entassaient du papier. Lors-
savoir qu'à cet instant même Mart- travaux, et dépose le rapport sui- ancien déporté des camps nazis ré- que tout fut prêt, chacun découpa
chenko est en train d'être assassiné. vant : «Le service médical du tablit l'identité fondamentale des un morceau de sa propre chair, cer-
camp nO Il atteste que le détenu systèmes lorsqu'il écrit: « Des hom- tains du ventre, d'autres de la jam-
Assassiné selon la méthode qu'il Martchenko A.T. n'a pas besoin de mes qui ont vécu à Auschwitz et à be. Ils recueillirent tout le sang
décrit dans son livre lorsqu'il évo- soins. Signé : le chef de la commis- Buchenwald vont entendre des dans une assiette, firent du feu de
que l'arrivée et le séjour de Iouli sion médicale du Doubrovlag, ma· hommes qui ont vécu à Kolyma et papier et de livres, y jetèrent la
Daniel dans le camp de Mordavie. jor du service médical, Petrouchev- Magadan». (6). L'identité fonda- chair et se mirent à faire cuire leur
Premier contact avec l'écrivain, ski D. Martchenko réussit à survi- mentale réside dans l'administra- rôti. Lorsque les gardiens s'aper-
dans un éclat d'humour: « Nous vre pendant quatre mois, jusqu'à tion systématique et massive de la çurent du désordre, la cuisson
nous serrons la main... En parlant, sa libération ; il se rend alors chez mort; si différence il y a, elle n'était pas terminée et les dépor-
il tend l'oreille droite et me deman- le Dr. G.V. Skourevitch, agrégé de tient dans le « style», lui-même tés, se bousculant et se brûlant, at-
de de hausser la voix. En lui répon- médecine, qui l'opère d'urgence de déterminé par les conditions spéci- trapaient les morceaux dans ras-
dant, je tends aussi vers lui l'oreille l'oreille gauche, puis de l'oreille fiques de « travail»; les nazis siette et se les fourraient dans la
droite et mets ma main en cornet. droite. « Après quoi, raconte Mart- étaient pressés par le temps et limi- bouche... ~ Un personnage remar-
Nous sommes collègues, aussi chenko, il me déclara qu'il lui arri- tés par l'espace, d'où leurs métho- quable dans ce domaine était Iouri
sourds l'un que l'autre D. Daniel est vait rarement de recevoir des mala- des d'extermination «intensive», Panov, qui était dans la cellule où
a.ffecté aux travaux les plus durs : des dans un état aussi grave et me- si l'on peut dire; le système sta- eurent lieu ces agapes : Il Panov...
décharger de lourdes pièces de bois, naçant... Il me dit que lorsqu'il linien disposait de plus de temps et avait déjà plusieurs fois découpé
alors qu'il souffre d'une blessure perça mon tympan, le pus jaillit de plus d'espace, d'où son style des morceaux de son propre corps
de guerre au bras; la blessure comme un liquide à haute pres- d'extermination « ex t e n s ive» ; pour les jeter à la face des gardiens
suppure, un fragment d'os appa· sion. ~ «l'espérance de vie» d'un dépor- à travers le guichet; il s'était éven-

18
tré plus d'une fois et avait sorti
ses intestins; il s'était ouvert les

ESPRIT
veines, avait mené de longues grè-
ves de la faim, avalé toutes sorte~
de choses et on lui avait ouvert le
ventre et l'estomac à l'hôpital...
Pourtant, il sortit de Vladimir vi-
vant, puis on l'envoya au camp
11,0 7 et au camp 11,0 Il ».

Chalamov dit, dans les Récits MOUNIER


de Kolyma, qu'un déporté qui a DE NOUVEAU
perdu le sens de l'humour est déjà
un homme fini. Au cœur même de J. Conilh, J.M. Domenach
ses descriptions cannibaliques, Mart- .M. Reggui, M. Steiner.
chenko évoque le tour qu'il joua,
avec ses compagnons, au vieux •
Tkatch, qui avait de grandes et
belles oreilles et crut longtemps
LA QUESTION
que Martchenko voulait les lui cro- NATIONALE
quer. Peu de temps avant sa libé-
ration, convoqué par les instruc-
AU QU~BEC
teurs du KGB chargés de son « édu-
cation», Martchenko les met sé- •
rieusement dans l'embarras en leur Anatoli Martche'lko.
posant la questiQn : « Je vous de-
JEAN GENET
mande à quel type de communiste traite... Les camps de concen· des cancéreux, Julliard 1968; Le Pre- ou le théâtre
vous appartenez : les communistes tration où r on encage les déte- Inier cercle, l.affont, 1968. de la haine
parallèles, les communistes perpen- 6. Cité dans Récits de Kolyma, préface.
nus politiques en U.R.S.S. au·
diculaires ou les communistes en
diagonale ? » Et les autres de cher-
jourd'hui sont aussi terrifiants que
7. Le bilan des massacres et de l'exter-
mination dans le système stalinien reste •
les camps de Staline... » considérable; cr. les évaluations indiquées
cher une réponse dans des collec- dans le livre de Robert Conquest, The LA PO~SIE
tions de journaux. Mais ce qui don- Great Terror (Macmillan) et reprises
Assuré du silence de ses compli- dans un article de Prelwes (no 215-216, HONGROISE
ne au livre de Martchenko une for- ces internationaux, la machine février-mars 1969), où il cite Soljenitsyne
ce incomparable, c'est la volonté stalinienne continue à broyer; mais qui, dans Le Premier Cercle, évaluait la
CONTEMPORAINE
farouche, inflexible, de ne pas se si la solidarité du crime unit en- population des camps en 1949 à 12-15
soumettre, de ne pas se résigner - core les dirigeants du Kremlin (les millions, et surtout le document du sa-
vant atomique et académicien André

de témoigner. A aucun moment, le Kossyguine, Brejnev, Souslov, Kiri- Sakharov évaluant à 10-15 millions au AVRIL 1970 : 10 F
débardeur Martchenko, né de pa- lenko, Mazourov etc.) et les privi- moins le nombre des morts du fait des
rents « totalement illettrés» n'ac- légiés de l'appareil, les finalités de- exécutions ou des conditions de détention
cepte de passer aux fameux viennent de plus en plus confuses, sous Staline; selon Sakharov, 1.150.000
membres du parti communiste soviétique 19, rue Jacob. Paris 6e
« aveux » ; il tient tête, autant qu'il
est possible, à ses bourreaux, s'ef-
force de comprendre le système qui
les contradictions plus insupporta-
bles, les échecs plus apparents et
plus sordides. Le courage, la téna-
auraient péri dans les purges.
8. Seuil, 1970. Cf. La Quinzaine Lit,-
téraire, nO 90.
ESPRIT C.C.P. Paris 1154-5\

l'écrase, lit les classiques du com- cité et la ~nérosité d'un Martchen·


munisme, et accède ainsi à une ko ne sont pas seulement les quali-
conscience révolutionnaire qui de- tés propres d'un individu, ils sont
vient son arme privilégiée face. au aussi et surtout l'expression d'un M.
stalinisme. On comprend alors que nouvel état de la conscience politi-
témoigner devienne le sens même A.u-
que en U.R.S.S., telle qu'elle se
de sa vie : « raconter la vérité sur manifeste avec une particulière vi- Ville
les camps et les prisons où l'on jette gueur dans le Samizdat 1 (8) ; si Dak
aujourd'hui les détenus politi- quelques années de déportation ont
ques », c'est dénoncer le bluff de la fait du débardeur Anatoli Mart- ~uscrit un abonnement
déstalinisation; « on a puni les chenko un écrivain remarquable et o d'un an 58 F / Etranger 70 F
coupables des crimes monstrueux un esprit politique lucide et auda- o de six mois 34 F / Etranger 40 F
commis hier, on a réhabilité les cieux, c'est peut-être qu'une géné- règlement joint par
victimes }) ? « Rien n'est plus faux, ration nouvelle est prête à entrer
dit Martchenko. Combien de victi- sur la scène de l'histoire et à de-
o mandat postal 0 chèque postal
mes a-toOn réhabilitées après leur mander des comptes. o chèque bancaire
mort, combien de victimes oubliées Roger Dadoun Renvoyez celle carte à
croupissent aujourd'hui encore dans
les camps, combien de nouvelles 1. FasqueUe éditeUl'S, Paris, 1953. La Quinzaine
victimes s' y entassent; combien 2. Coll. Lettres Nouvelles, Denoël, 1965.
Iltü,..ln

cremprisonneurs, crenquêteurs, de 3. Seuil. 1967.


43 rue du 'feml'I.,', Paru •.
bourreaux occupent aujourcrhui 4. Coll. Lettres Nouvelles, Denoël, 1969.
c.c.P. 15.551.53 Paris
encore leur poste ou vivent 5. Voir notamment Une joumée d'Ivan
tranquillement de leur grasse re- Denissovitch, Julliard, 1963; Le Pavillon

La Quinzaine littéraire, du 16 au 30 avril 1970 19


L'homme
Le 22 avril de cette année, très fort, comme un bambin
l'URSS célèbre le centième heureux, puis gentiment se dé·
anniversaire de la naissance robe : cc Qu'est-ce que tu feras Vladimir Socoline est un ancien
de Vladimir Illitch Lénine, quand tu seras grand?» diplomate soviétique qui vit actuelle·
fondateur de l'Etat soviétique - cc Conducteur de tram, et
ment en Suisse. Enfant, il a approché
et grand inspirateur du com- Lénine de près, comme le montrent
toi? » les souvenirs que nous avons choisi
munisme mondial. de publier en raison de leur ton très
Depuis des mois déjà, tous Je le revois sur la Place personnel et qui tranche sur les géné·
les peuples de l'URSS, l'éco- Rouge, le 7 novembre 1918, pre- ralités dont nous sommes actuelle·
le, les entreprises, l'armée, mier anniversaire de la Révo- ment abreuvés à l'occasion d'un cen·
l'information dédient au cen- lution. Il se tenait à gauche de tenaire. Vladimir Socoline, qui a rom-
tenaire 1 es efforts, les la plaque commémorative qu'il pu avec le régime stalinien du vivant
prouesses, la fleur de leurs de Staline, a brossé un tableau de la
venait d'inaugurer, à quelques vie de ses compatriotes dans un ro·
accomplissements. pas seulement de son futur man naguère publié chez Robert Laf·
tombeau. On ne se pressait pas font : Trois Kopecks. Le texte qu'II
autour de lui. Personne pour nous a envoyé a été écrit directement
la stature de l'homme, son mendier une marque exclusive. en français.
rôle, sa légende émergent du Ouelques hommes de la • Vieil-
broui liard sanglant de notre Ci·dessus Lénine en 1920. le Garde » devisaient entre eux,
temps et s'érigent sur le socle tandis que Trotsky, un peu plus
cardinal de l'Histoire dans une loin, caracolait sur un cheval bas l'armée! » et cc Vive l'ar-
aura d'amour et de contesta- maigre devant des détache· mée rouge! ». Sans le savoir,
tion. Le vieux venin s'aigrit, ses ments sans panache de la jeune ils déchiffraient avec brio le
séquelles suintent, les cultes Ci.dessous : Lénine et Kroupskaïa pen·
dant un défilé des milices populaires le Armée rouge. Ouelques-uns des scénario plus discret des novi-
ennemis se disputent les droits 25 mai 1919. « viennent-ensuite » contem- ces attardés de l'An Un.
et les feuilles ruissellent d'eau plaient la scène en échangeant
lustrale à la rose. des propos où l'ironie et un brin
Ces photographies, co=e celle de I~
Illitch fait signe à un jeunot,
De son vivant, Lénine ne fut page 21, sont extraites de Lénine vivant,
de cynisme, se mêlaient à l'ad- lui demande des nouvelles de
pas une idole. Sa réflexion cri- Fayard éditeur, où sont reproduites de miration. sa famille, l'interroge sur son
tique dans la simplicité n'écra- nombreuses photos inédites. travail. Peut·être prend-il plai-
sait pas l'ami qui demandait à Cinq ans plus tard, des délé· sir à s'entendre rappeler la cé-
voir et lorsqu'il brandissait les gués français débouchant sur la lèbre bise de 1908, lors du
armes du courroux, ni caprices, Place Rouge où la milice prépa- retour à Genève, capitale du
ni orgueil, ni les à-coups cruels rait la voie au défilé de troupes refuge. Les petits yeux en vrille
ne guidaient son combat. L'in- déjà belles lançaient, rieurs sondent le jeune homme qui les
finitésimal démon des vanités des : cc Mort aux vaches! », voit soudain grands et remplis
futiles ne s'aventurait pas dans cc La police avec nous! », cc A de douceur. Ce regard, presque
l'ombre du prestige et nulle fixe l'espace d'une minute,
présomption .ne ternissait la s'implante au fond de l'âme et
sobre majesté des projets pla· ne pourra mourir. L'épouse,
nétaires. attentive et soucieuse, inter-
vient: cc Volodia, viens, tu pren·
Les souvenirs sans nombre dras froid». Sans escorte,
fleurissent le mémorial. IIlitch et sa femme traversent la
Je le revois, assis devant ce Place Rouge. Une voiture les
bureau net comme l'établi d'un attend près du Musée d'Histoi·
travailleur de choc : la tête re. Un • hourra » solitaire les
. penchée de côté, il lève un re· salue au passage .
gard attentif vers l'interlocu-
teur. Là, un éclair moqueur sil· Les assemblées, les mee-
lonne le sourire; là, un mot tings tant de fois décrits ! Pen-
téméraire, une idée trop crue ché, un peu voûté, Lénine par-
déclenchent le plissement de la court les planches. Les mains
lèvre et des rides légères qui tantôt rivées au. revers du ves-
ourlent l'oreille fine. ton, tantôt projetées en avant,
Illitch vient un instant s.'as- il expose, expnque, fait péné-
seoir chez des amis. L'enfant trer l'idée. Son débit curieuse-
de la maison grimpe sur ses ment grasseyant module des
genoux et lui fait part tout haut phrases sans fioritures. Un mot
des • secrets " que l'on chu- livresque lui échappe-t-il, le voi-
chote : cc Tu ressembles à So- là traduit en langage général. Il
crate, il n'était pas bien beau; n'est pas le plus grand orateur
Papa est plus joli, mais on di- du pays mais le plus simple, le
rait le tsar, tandis que l'oncle plus substantiel. Certaines sail-
Koba (Staline), avec son fou· lies provoquent plus de rires
lard affreux et sa vilaine cas- que les siennes, telle pérorai-
quette, c'est un vrai voyou, tu son déchaîne des tempêtes que
ne trouves pas? » Illitch rit ses discours ne provoquent pas,

20
Lénine Le gaullisme
Jean Charlot, qui a donné, il performances de l'UDR. Sile parti
y a trois ans la première étu- réussit et si son succès renforce le
de scientifique de l'UNR (1), régime, c'est que .l'interprétation
reprend, aujourd'hui, son su- a bien mis en lumière une « loi »
jet en l'élargissant à l'ensem- du développement de la y. Répu-
ble du gaullisme et en le re- blique. Le raisonnement théorique
plaçant dans la vie politique avait permis à l'auteur d'affirmer
française. Intéressant parce que le gaullisme devait normale-
qu'il s'attache à un phénomè- ment survivre à son fondateur, non
ne qui nous concerne tous, grâce à l'inertie des comportements,
son livre l'est plus encore mais parce que l'intervention du
comme témoignage des tra- général avait entraîné une transfoI:-
vaux de la nouvelle généra- mation du système politique. Dans
tion des politistes français. la mesure où l'UNR (puis UDR).
en appliquait les règles du jeu, le
parti gaulliste devenait un élément
Jean Charlot nécessaire du nouveau régime et

1 Le phénomène gaulliste
Fayard, 204 p.
tendait ainsi à acquérir une exis-
tence autonome, objective par rap-.
port à son leader.

La première phase de la muta-


Le gaullisme ne se ramène pas à tion s'est produite à l'automne
une aventure exceptionnelle ni à 1962, lorsque le gaullisme « parti-
un phénomène de conjoncture. Il san » a commencé à se détacher du
est certes cela, aussi, mais l'obser- gaullisme « d'unanimité ». On avait
vateur attentif décèle des transfor- cru discerner l'amorce du déclin
mations autrement significatives dans cette réduction, mais c'Jtait
lorsqu'il dépasse la simple chro- une erreur de perspective : la dé-
nique du règne. monstration est, sur· ce point, par-
ticulièrement frappante. La courbe
Jean Charlot a eu recours à du {( gaullisme référendaire »,
l'analyse fonctionnelle dont Geor- observe Jean Charlot n'a cessé de
ges Lavau vient de tirer des résul- décroître et elle est passée au-des-
tats si prometteurs en l'appliquant sous de la ligne de flottaison des
au PCF (dans le Communisme en 50 % lors de la dernière consul-
France, paru l'an dernier chez tation (47 % de « oui »). Inverse-
Armand Colin). Cette méthode, que ment, la courbe du « gaullisme lé-
les sociologues connaissent bien, gislatif » n'a cessé de s'élever :
consiste à considérer les différentes
manifestations de l'activité politi-
19,5 ro en 1958 ; 35,4 % en 1962 ;
37,7 % en 1967 et enfin 43,6 %
que du point de vue de leur parti- en 1968.
cipation à la vie de l'ensemhle
dont elles dépendent (soit pour le Certes, la multiplicité des procé.
renforcer, soit pour l'affaiblir). Ain- dures a pu donner le change. Elle.
si l'UNR s'interprétait-elle par sa l'a même donné au principal inté·
Lénine dans la cour du Kremlin. fonction dans le système nouveau ressé dont Alain Lancelot avait no-
de la y. Répuhlique : « Faire té qu'il abordait l'élection présiden-
mais, l'ivresse passée, c'est à d'aléas, au fond, mais des qu'un système ·parlementaire et ma- tielle de 1965 comme un nouveau'·
son enseignement à lui que la erreurs humaines, l'héritage sé- joritaire soit possible dans un pays referendum. Mais dès cette époque,
pensée s'attache. culaire et l'ennemi puissant. où le multipartisme et la force des' le ballotage de décembre 1965 si-
Ni ascète ni saint, sans Je me souviens du soir où, barrières idéologiques ont créé une gnifiait que sa statue échappait à
nimbe ni auréole, l'homme Lé- figé à mon poste, j'attendais les longue tradition de régime d'assem- Pygmalion... La confirmation en a
nine ressemblait à tous ceux nouvelles que le cœur refusait. blée ». été apportée, définitivement, le 27
qu'il aimait. L'éclat de son génie Implorant du regard le cadran avril 1969.
ne terrassait personne. Le plus de l'automatique, je crois que Le phénomène majoritaire qui a
effacé des humbles ne bégayait je priais pour que rien n'arrivât. accompagné le principat du géné- Le fait que l'œuvre échappait au
pas devant lui. Le démiurge est - « Il est mort. Faites venir ral de Gaulle s'est d'abord mani- sculpteur ne voulait pas dire qu'elle
venu plus tard, des histoires le sculpteur et les anatomistes, festé grâce aux instroments de la allait nécessairement passer à l'op-
d'outre-tombe. Lui se trompait, les embaumeurs aussi, mais ne « démocratie directe » (ou plébisci- position ! Tout au plus pouvait-on
avouait, réparait si possible, et leur dites rien ». taire) mais ceux-ci étaient étroite- penser qu'elle se donnerait à qui
même s'excusait. Ce n'était pas C'est ainsi qu'en secret, le ment personnels et d'un maniement respecterait ses lois. Or l'opposition
« le rêveur du Kremlin • que 21 janvier 1924, j'appris en fré- .exceptionnel. Il fallait qu'une orga- n'est pas allée au bout de ses efforts
Wells imagina, mais le chef de missant, la mort du chef aimé nisation prenne le relais en prolon- d'adaptation. Elle a affronté l'épreu.
file engagé dans un monde sans dont d'immenses multitudes geant et en stabilisant l'adhésion ve de la seconde élection prési-
route, un monde inexploré aux chérissent la mémoire dans le populaire immédiate. Tel était le dentielle en adoptant un comporte-
fondrières piégées. Ni géants recuei llement. rôle du parti gaulliste. C'est par ment « dysfonctionnel » : son suc-
maléfiques ni moulins à vent rapport à ce schéma fonctionnaliste <cès paraissait peu compatible 2,vec
pour cet homme de justice. Peu Vladimir Socoline que Jean Charlot a apprécié les le maintien du régime majoritaire.
~
La Quinzaine littéraire, du 16 au 30 avril 1970 2J
en est résultée a très naturellement ciliation de la droite et du suffrage
dissipé l'amhiguïté des rapports du universel. La droite s'était toujours
gaullisme du général avec la gau- méfiée de lui, avant de découvrir le
che. Le parti gaulliste de 1968- parti qu'elle pouvait en tirer (par
1969, nous montre Jean Charlot, exemple en juin 1968). Aussi ses
est « le fédérateur de la droite )
conceptions tendaient-elles toujours
en face d'une gauche toujours en
miettes... Cette première partie est à l'enfermer dans des limites aussi
la plus neuve de l'ouvrage. La se- étroites que possible. Or la Consti-
conde «( le gaullisme des groupes tution de 1958, de ce point de vue
gaullistes ») est plus descriptive : était d'inspiration « réactionnaire l)

En faoe d'une gauohe en miettes, le gaullisme, oonsi·


déré dans sa longue période, apparaît comme l'agent de
réoonoiliation entre la droite et le suffrage universel.

elle analyse les « trois âges » du selon le mot de Raymond Aron,


gaullisme et dresse l'inventaire des puisqu'elle soumettait le seul or-
diverses organisations. La dernière, gane populaire, c'est-à-dire l'Assem·
assez brève, esquisse les portraits blée nationale, à la double tutelle
des deux occupants successifs de d'un Président et d'un Sénat issus
l'Elysée. de la même base de notables rasiiis
(les mêmes qui, plus tard ...).
La qualification du gaullisme
comme fédérateur de la droite ne Etait-ce une ruse de l'Histoire...
fera sans doute pas plaisir à bien ou du Général ? A lire les exégètes
des gaullistes historiques qui ver- autorisés, comme Michel Debré
ront la confirmation de leur pho.
bie du pompidolisme. Quant aux
«( Est-il possible d'asseoir l'auto-
rité sur un suffrage aussi divisé? »
antigaullistes, ils contesteront un~ interrogeait-il en août 58 pour écar·
vision un peu irénique de la y. Re- ter la désignation du Président au
publique dont l'auteur re~ie~~ sur- suffrage universel), on ne le pense
tout ce qui conforte la validIte abs- pas. Certes, l'ancien Premier minis-
traite de son schéma. En forçant
tre, s'est toujours mépris sur le sens
parfois les analogies, Jean Charlot
des mouvements contemporains,
a peut-être affaibli la portée de sa mais le général de Gaulle lui-même
démonstration, selon laquelle la avait esquissé son modèle dans le
mutation a rapproché le régime discours de Bayeux, qui préfigurait
français du système anglais tel
le texte de 1958. Or, il procédait de
qu'il fonctionne globalement. Il la même inspiration « réactionnai-
Dès lors une majorité de Français de popularité et d'impopularité du pourrait répondre que les imper.
pouvait bien souhaiter le départ du président de la République y sont re ». Tout y était fondé sur un
fections qu'un observateur plus Etat fort et indépendant des fou-
Général, mais il ne s'en trouvait parallèles. (bien que décalées res- critique relève volontiers sont
plus assez pour se mettre d'accord. pectivement vers le haut et le bas) cades électorales. Analysé (c ex
des scories et, surtout, qu'elles ante ", l'équilibre institutionnel de
sur une succession qui ne fût pas à celles du Gouvernement. s'expliquent par l'absence d'op-
gaulliste au sens objectif (c'est-à- la y. République était donc exac-
position cohérente : une telle tement l'inverse de celui qui s'est
dire, conforme aux lois du système L'éclat d'une personnalité a mas- opposition est en effet néces-
nouveau). qué la réalité d'une transformation établi c( ex post l).
saire pour contraindre la ma·
de l'opinion qui s'est concrétisée jorité, par la pression qu'elle exerce
La première partie de l'ouvrage dans l'apparition, avec l'U.D.R., d~ Jean Charlot n'évoque pas cet
sur elle, à un respect plus attentif aspect qui affecte évidemment la
est consacrée à l'étude du « gaul- ce que l'auteur appelle « un parU des droits de la minorité. Il n'em- clairvoyance du gaullisme originel :
lisme de l'opinion ». Les données d'électeurs» caractéristique des dé- pêche qu'une pareille lacune prive peut-être sa démonstration n'en
électorales y sont éclairées par les mocraties industrielles. Ce parti est le système d'un élément essentiel aurait-elle été que plus frappante
sondages. Ces éléments permettent aussi un parti dominant pour la de so~ équilibre, et donc de sa vali- encore, puisque la logique du sys-
de dégager deux époques bien dis- bonne raison que l'introduction de dité. tème l'a emporté malgré le contre-
tinctes : la période algérienne, du- ce type d'organisation politique
rant laquelle le général est un dans un .système de partis multi- On voudrait plutôt 'signaler un sens initial de ses fondateurs !
leader d'union nationale, et la pé- ples tel que nous le connaissions, point historiquement curieux. Con-
riode suivante, pendant laquellè il bouleverse les règles antérieures de sidéré dans la longue période, le Pierre Avril
apparaît de plus ep plus comme le répartition des forces. gaullisme objectif analysé par l'au- )ui=aw littéraire de fé-
chef d'une majorité. Les courbes La simplification objective qui teur apparaît l'agent de la récon· vr.
Le Tigre
•IntIme

Le roman par lettres surgit, de s'en étonner. La portée publi-


en tant que genre littéraire que des lettres est quasi nulle, mê-
au XVIII" siècle et enchante me si l'on voit se profiler au loin
pour un siècle le lecteur de la silhouette du colonel House ou
son apparente authenticité et si l'on apprend avec émotion que
du jeu de miroirs qu'il rend Louis Lépine le grand «préfet»
possible. Balzac y met en du début du siècle, resté fort lié
1840 un point d'orgue avec avec son ancien ministre de l'inté-
les admirables Mémoires de rieur et président du Conseil, con-
deux jeunes mariées. Les édi- tinuait à quatre-vingt-deux ans, en
tions de correspondances 1928, d'aller à pied, de Paris à
auront la vie plus dure, plus Versailles, déjeuner le dimanche
longue : Diderot et Sophie, chez sa fille : la police conserve.
Hugo et Juliette, ou, dans un La haine aussi. L'irénisme n'a
autre • genre -, Charles Bru- jamais caractérisé Georges Clemen-
nellière, armateur nantais de ceau, et il ne fut jamais très scru-
la fin du XIX' siècle, franc- puleux sur le choix des moyens. De
maçon, socialiste, qui garda Jules Ferry à Joseph Caillaux, ils
sa vie durant copie de toutes sont nombreux ceux dont il brisa
les lettres qu'il écrivit à sa ou lenta de briser la carrière. Maie;
famille, à ses amis (1). s'il donnait des coups, il en rece-
vait aussi : au temps de Panama,
ses relations avec Cornélius Herz
lui valurent d'apparaître comme le
Georges Clemenceau

1 Lettres à une amie 1923-1929


Gallimard éd., 650 p.
porte-drapeau de la corruption de
la république bourgeoise et ses
choix politiques dessinèrent sur sa
personne l'image du vassal de l'An-
gleterre alors haïe : «aoh! yes! »
Lorsque les épîtres voyagent criait-on à ses trousses, dans la rue,
d'un sexe à l'autre, c'est générale- et, en plein Parlement : « Qu'il
ment l'homme qui l'emporte. La parle anglais! ». Ce sont là polé-
femme est plus discrète, plus me- miques véhémentes, entre égaux
nacée aussi, dès qu'il s'agit d'une somme toute, entre députés suscep-
correspondance amoureuse. Ainsi tibles de devenir un jour ministres gne parfois d'un cri d'angoisse monde et le sera jusqu'au jour où
Marguerite Baldensperger - en- et journalistes susceptibles de de- «Est-il donc possible que je sois l'humanité aura tout au moins dis-
tre 'quarante et cinquante ans, venir un jour députés. L'homme y impuissant à vous aider? ». Au paru » (5-4-1925).
épouse d'un professeur à la Sor- révèle sa pugnacité. Mais elle reste, la plume est allègre, le voca- Décidément, fou de politique,
bonne, et, comme on dit en s'exerce aussi par la provocation, la bulaire vif et ~-arié, et le récit <plo- ivre de pouvoir - « Il n'y a rien
milieu protestant, «dame d'œu- machination policière, pour la- tidien, avant de se muer en train- de plus malheureux que d'être le
vres» - demande-t-ellç à Geor- quelle il n'hésita pas à utiliser tous train, donne à voir en ce vieillard, plus fort, mais ce malheur 1le va
ges Clemenceau - entre quatre- les moyens que mettait à sa dis- que ronge une toux diabétique, un pas sans agrément» - ou livré
vingt et quatre-vingt-dix ans, position l'appareil d'Etat, dès qu'il être amoureux des roses et des pins, aux joies de la terre ou, à la -ten-
anticlérical, maire de Paris flJt président du Conseil. Jacques de l'océan surtout, qui bat les pla- dresse d'une femme, c'est bien le
sous la Commune, et «premier Julliard l'a démontré à propos de ges de sa Vendée. mêJhe Clemenceau - . Sa vie pu-
flic de France» - de détruire cette tuerie ouvrière, l'affaire de Beaucoup de mièvreries bien sûr, blique est terminée : il en fait des
chacune des quelque sept cents let- Draveil - Villeneuve-Saint-George, qui ne sont telles que dans la me- testaments, au soir de sa pensée.
tres qu'elle lui adresse entre 1923 en 1908 (2). sure où elles sont publiées et qui Ses choix, ses préférences, qu'il
et 1929; et il les détruit. Mais Ce ministre de l'intérieur accom- font regretter souvent - une fois esquisse souvent au fil des page,s,
Clemenceau, lui, 'n'exige, ne sug- pli, « voué au mépris » comme on n'est pas coutume - l'intégralité ses silences aussi nous apprennent
gère rien de tel. Ses quelque sept disait avant guerre, dans les grou- de la publication. Une dose raison- beaucoup sur l'homme et ses con-
cents lettres sont conservées. Elles pes socialistes et les sections cégé- nable aussi de mesquineries finan- tradictions. Au petit jeu des
sont même, quarante ans plus tard, tistes, le voici amoureux. A quatre- cières, d'incompréhension devant amours, Clemenceau eût répondu
publiées, à la N.R.F. bien sûr, et vingt-deux ans? Pourquoi pas? sa propre famille. Tout ceci coexis- pêle-mêle : Claude Monet et Gus-
sous un titre modeste : Lettre!; à « La main dans la main », «les te avec qne grande, une belle con,s- tave Lanson, Beethoven et Edmond
une amie. De la longue épître au yeux dans les yeux », comme il cience de soi. Je préfère ce mot à de Rothschild. Mais Bourdelle
court billet, voici la dernière cor- l'écrit quotidiennement à son amie cebÜ d'orgueil. « Ma raison d'être qu'on lui a signalé comme « cubis-
respondance du Tigre. lorsque Paris ne les réunit pas. Un est d'enfanter des ouragans'» s'é- te» l'inquiète, la Commune est
Il faut tout de suite dire qu'elle amour véritable, car, au bout de crie-t-il le 9 septembre 1924. Son « loin », l'affaire Dreyfus oubliée,
est dépourvue de tout intérêt poli- quelques mois, il tourne à l'habitu- goût de la vie jaillit en août 1929, le pauvre Marcelin Albert et l'in-
tique. Que Clemenceau ne se soit de, à l'affection. Un amour vérita- à quelques semaines de la mort - dicateur Métivier aussi : « Gran-
jamais senti «aucune sympathie ble car, au début, il n'est même « Fatigué, mais pas fini de vivre l) deQ.l's et misères d'une victoire ».
pour les Soviets» (24-7-29), on s'en pas égoïste : « le voudrais que - et son mépris de l'humanité -
doutait. Qu'il méprise Tardieu pour quelque chose vous fût venu qui mais non des êtres - qui dès leurs Madeleine Reberioux
avoir aœepté d'entrer dans le mi- vous créât une saveur des choses premières rencontres avait écarté
nistère de son vieil ennemi Poin- en tous temps, en tous lieux»; de lui Jaurès, surgit à maintes re- 1. Cf. Claude Willard. La correspon-
caré - cet Il: accident» lui fait cette sorte d'assurance dans le pou- prises au milieu de ses protesta- dance de Ch,Jrles BruneUière, socialiste
nantais 1880-1917, Klincksieck, 1968.
« pour la France beaucoup de pei- voir d'un grand amour de créer tions d'amour: « le Pflrle au nom 2. Jacques Julliard, Clemenceau brio
ne » (1-8-26) - il n'y a guère lieu chez l'autre le bonheur s'accompa- de la médiocrité qui est la loi du seur de sri!ves, « Archives », 1965.

La Quinzaine littéraire, du 1- au 15 avril 1970 %3


THÉATRB

Shaw socialiste?
Bernard Shaw d'Undershaft; mais à peine s'y

1 Major Barbara
Théâtre de l'Est parisien
est-il rallié qu'aussitôt il lui sau-
te aux yeux que cette logique,
c'est celle d'Ubu : un sophisme
s'ouvrant sur la monstruosité;
Bernard Shaw, qui avait le la logique capitaliste est irréfu-
goût du paradoxe, doit bien rire table, soit; il n'y a pas d'autre
dans sa barbe et sa tombe : il solution que de se rallier à son
aura fait grimper sur la scène ordre, soit: mais comme on ne
du TEP, Pierre Dux et lise Dela- se rallie pas à Ubu, c'est donc
mare, figures mythologiques du qu'il faut l'abattre; il Y a donc
Boulevard et de la Comédie une solution : changer radicale·
Française, assurant du même ment le monde; la logique de
coup le triomphe d'un vieux Krupp n'avait oublié qu'une cho-,
théâtre sur une scène habituel- se : la possibilité, pour la -lutte
lement ouverte à d'autres exer- de classes, de se faire révolu-
cices; et il aura d'autre part, tion; la logique ubuesque y ra-
avec une pièce grinçante et so- mène le spectateur.
cialiste sur l'Armée du Salut et Brecht, dans un texte de 1926,
les marchands de canons, en- rendant hommage à Shaw, de
thousiasmé la critique bourgeoi- faire, dans ses œuvres, « hardi·
se. Voilà, du coup, - en appa- ment appel à l'entendement - et
rence du moins, - deux para- de « prendre plaisir à semer le
doxes. trouble dans le système de nos
Cela dit, pourquoi pas ? Pour- associations d'idées -, ajoutait
quoi ne pas jouet cette pièce au que Shaw «est convaincu qu'il
TEP ? Major Barbara, qui date n'y a rien à retarder en ce mon-
de 1905 était une œuvre inédi- de hormis le regard tranquille
te en France. Rétoré a eu raison et incorruptible de l'homme du
de la présenter, Il aurait pu seu- commun -. Ce regard-là déman-
lement la faire plus méchante, tèle immédiatement la logique
et moins équivoque qu'il ne l'a d'Undershaft.
faite : Il est vrai qu'elle aurait Mais tous n'ont pas nécessai-
moins plu. rement le regard tranquille et
La pièce, en son temps, avait incorruptible de l'homme du
de quoi provoquer. Elle a pour Arlette Tépbany et Pierre Dux. commun. Ils peuvent donc à leur
héros une sorte de Krupp - Il aise • récupérer. la pièce, et
s'appelle Undershaft - cyni- du monde; ses principes seuls s'incline. Après tout, il ne serait s'ébrouer là-dedans comme ils
que, sans complexes et sans sont adaptés à la nature des pas le seul. Cette logique, un feraient dans de l'Anouilh; la
masque, et d'une logique imper- choses, pas d'autre solution que peu moins cyniquement exhibée chose leur est d'autant plus fa-
turbable. l'argent n'a pas de se rallier à lui; (au J- acte fait aujourd'hui fortune ; c'est cile que, pour ce qui est de la
d'odeur (c'était le titre de la on a visité l'usine de mort, usi- un langage qu'on parle volon- forme dramatique, il n'y a pas
première pièce de Shaw, nou- ne - modèle évidemment avec tiers, du côté des maîtres et grande différence entre les
vellement acquis au socialis- dispensaire, log e men t s ou- qu'on sera assez enclin à écou- deux: un Anouilh socialiste (1)
me) : ce milliatdaire a une -usi- vriers, gros salaires et tutti ter, de l'autre côté, • tant que, aurait écrit cette pièce grinçan-
ne de mort • pOur faire des mil- quanti) , et en effet tout cède de- - pour citer Sartre - le Parti te. le tort de Rétoré est d'avoir
liards et fonder sa puisssance. vant cette démonstration : Communiste français restera le facilité la confusion. Shaw n'est
A sa fille, qui s'était engagée l'aristocratique rombière, - sa plus grand parti conservateur pas Brecht, certes; mais puis-
dans -l'Armée du Salut (- Major femme - , qui méprisait en lui de France-. que l'un retrouvait dans l'autre
Barbara .) Il va prouver en sor- le self-made man, est retournée Mais, en fait, entendre ainsi quelque chose de sa propre dé-
tant son carnet de chèques, que de fond en comble, sa fille cla- la pièce, admettre que l'auteur, marche, Rétoré aurait pu es-
cette - usine de rédemption • que la porte de l'Armée du Sa- lui aussi, se rallie à l'idée de la sayer de nous faire songer à
fonctionne avec les chèques lut; il n'est pas jusqu'au petit fatalité du capitalisme, c'est fai- Brecht au lieu d'accuser la res-
des fabricants de whisky et des prof de grec, ami de la fille et re bon marché de l'humour de semblance avec Anouilh. Une
marchants de canons, et qu'au salutiste lui aussi, - ironique, Shaw, de ce même G. B. Shaw autre mise en scène moins uni-
demeurant cette pieuse engean- pacifiste et vaguement sociali- qui, d'ailleurs, après la lecture ment boulevardière, et d'autres
ce, ôtant des cœurs des pau- sant - qui ne soit conquis : du Capital, disait que ce livre acteurs moins imperturbable-
vres la haine et la colère, leur après tout, ce capitalisme intel- • constituait contre la société ment boulevardiers, auraient pu
ôte du même coup l'idée de se ligent et dynamique est une es- bourgeoise le plus inexorable nous faire oublier la facture
révolter ou la tentation de se pèce d'humanisme; avec de réquisitoire qui ait jamais été conventionnelle de la pièce et,
faire socialistes (. vous avez meilleurs salaires, que diable, écrit -. Il est déjà plaisant d'en- par delà cette forme discrète,
les remerciements de la grande on apprend à se mieux respec- tendre un marchand de canons faire éclater - , et sans équivo-
industrie -) ; à son fils, honnête ter (et à respecter l'ordre éta- reprendre cyniquement à son que, ce qui n'est pas le cas ici
jeune homme qui veut faire de bli) ; bref, • tourner le dos à compte l'analyse marxiste : - , le sens d'une pièce qui peut
la politique. il démontre où est Undershaft, c'est tourner le dos mais l'humour de Shaw pousse être singulièrement percutante.
le vrai siège du pouvoir: .Je suis à la vie.; tout le monde s'in- plus loin le paradoxe, puisqu'il Mais cela aurait fait grincer
le gouvernement de ton pays-. cline. conduit le spectateur à ce point trop de dents. Il était plus ten-
(Marx ne dit rien d'autre). Tout Et pour un peu, il semblerait extrême où Il est presque con· tant de les faire sourire.
cède à sa logique: il est l'ordre que Bernard Shaw, lui aussi, traint de se rallier à la logique Gilles Sandier
CINEMA INFORMATIONS

Objectif' : Vérité
le jeune cinéma américain DeUZième l'estival
explose. Nous avons eu droit, du Livre à Niee
depuis quelques mois, à une
bonne dizaine de films turbu- Le deuxième Festtval International
lents, passionnants, authenti- du Livre se déroulera à Nice du 26
qUes, sortant des studios car· mal au 1er juin 1970. Un certain nom-
tonnés pour courir les rues, se bre de manifestations ont été préwes
répandre dans la vie quotidien- par ses organisateurs pour illustrer le
but premier de ce Festival, qui est de
ne américaine, interroger les re- réunir, autour de cet élément commun
présentants du Black Power, les qu'est le livre, les spécialistes les
manifestants contre la guerre plus divers, depuis les librairies Jus-
du Vietnam, rencontrant des qu'aux représentants des associations
populaires, en passant par les auteurs,
hippies, interrogeant des flics, les bibliothécaires, la presse, les re-
bref un cinéma documentaire présentants des lecteurs, etc.
qui change le présent en Histoi-
re et qui fait de l'Histoire un ré- On pourra -ainsi assister à un collo-
que dont le thème est • Le livre et
cit cinématographique. Alors ses publics - et qui sera animé par
que le cinéma français s'accro- des conférences de personnalités di-
che au divertissement psycholo- verses (dont Alain Robbe-Grillet, le
gique (signe évident d'on sait samedi 30 mai à 15 heures). un carre-
four sur la circulation du livre au-
quoi !) ou au divertissement dit quel prendront part divers spécialis-
• du samedi soir ., alors que les tes (le mardi 26 mai), un carrefour
auteurs les plus turbulents (Go- intitulé • Création et public de mas-
se. au cours duquel les porte-parole
dard, mais aussi beaucoup de de différents groupes confronteront
jeunes inconnus) pratiquent un leurs wes ~t fixeront leurs positions
cinéma muet, un cinéma enfer- chenbach par-là. Quelques miet- le dialogue est impossible. le à propos du divorce de plus en plus
mé dans les bobines de fer marqué entre ce qu'il est convenu
tes de Jean-Pierre Mocky. Pour reporter s'aperçoit qu'il est la littérature d'avant-garde et les be-
blanc, un cinéma qui ne peut le reste allez voir Objectif floué. Ses belles idées de blanc soins du grand public (le 29 mal).
pas se montrer parce que les Vérité? de Haskell Wexler. bien propre, sûr de tenir la Vé-
Etats généraux du cinéma sont rité dans son objectif de caméra Sous les auspices du ministère des
relégués à l'époque héroïque Affaires Culturelles, un autre collo-
Qu'est-ce donc qu'Objectif fichera le camp. l'objectivité est que réunira un 'certaln nombre de spé-
des révolutions manquées, Vérité? C'est un film d'une ba- un luxe de reporter blanc. Mais claljstes de l'enfance aftn d'étudier
alors qu'au niveau de la censure nalité décourageante. le héros ce n'est pas la Vérité. Ici il faut les rapports de la poésie et de l'en-
inconsciente les cinéastes de est reportèr pour une chaîne de s'arrêter, le film devient très fant. Un essai d'anthologie poétique
renom pratiquent une politique idéale sera réalisé en fin de journée,
télévision. Il se promène, camé- beau. Il y a quelques secondes tandis qu'une autre équipe, patronnée
de refuge (dans l'Histoire, la ra sur l'épaule et court les ac- où on sent physiquement que le par le Secrétariat d'Etat à la Jeunesse
psychiatrie, le policier ou le dé- cidents de voiture, les réunions personnage doute de sa mission, et aux Sports, montera- dans le théA-
sespoir métaphysique), alors politiques, les manifs, les crimi- de ses bons sentiments. \1 fait tre de Gabriel Monnet • L'histoire du
qu'il n'est donc plus possible de Soldat -, avec des enfants des éco-
nels à la petite semaine. Il cou- même plus. On a l'impression les de Nice.
parler de cinéma français docu- che avec une infirmière. Il a un qu'JI n'aura plus de bons senti-
mentaire, le cinéma américain poster de Jean-Paul Belmondo ments, mais des mauvais senti- Comme en 1969, • L'Aigle d'Or du'
travaille sur le vif, le présent, dans sa chambre et surtout il a ments. \1 ne fera plus des ima- Meilleur Livre - désignera le livre le
les secousses d'une société em- des idées généreuses, humanis- ges. \1 filmera l'événement se-
mieux fait sur le plan techntque, tan-
pêtrée dans ses contradictions; dis que • L'Aigle d'Or de la Poésie-
tes. Il donne dans le style. p'tit lon une certaine dialectique, se- attlrel'll l'attention sur un poète
le cinéma américain parle, lui, gars courageux., honnête, qui lon une certaine sensibilité, se- contemporain. Trois nouveautés ont
fait parler, et dresse procès-ver- n'hésite pas à dénoncer la vio- lon ses croyances, ses convic- été cependant prévues pour 1970 : • Le
baux et procès-images avec des lence de la police et la démago- tions, mais inversées, c'est-à-
Grand Prix Littéraire du Festival-,
coups de zoom, avec des inter- créé pour remplacer • L'Aigle d'Or du
gie des politiciens locaux. Ce dire marquées par le sceau de Roman - et dont le Jury sera composé
views cU'eillies au vol dans une reporter fait donc du cinéma po- la révolte, de l'inquiétude. le exclusivement de directeurs littéraires
rue de Chicago ou dans une ra- litique et son objectif, c'est la mérite de ce film est d'avoir fil- de maisons d'édition, lesquels seront
me du métro aérien. Bref: c'est vérité. Mais tout ceci ne tient mé l'Amérique et montré com-
Invités, au premier tour, à voter pour
l'actualité saisie au vol. la poli- un auteur de leur maison et, au
pas le coup quand les choses se ment on passe du 24 images se- second tour, pour un auteur d'une
tique redécouverte à l'indicatif gâtent. Par exemple, au cours conde à un cinéma vraiment po- maison concurrente; • L'Aigle d'Or
présent. Bref, c'est l'Amérique des émeutes à Chicago en 1968, Ii.tique : de la recherche au mou- de la Bibliophilie -, dont le jury
les choses se sont gâtées. les sera présidé par Julien Cain et
vue - par les cinéastes améri- vement, de l'inquiétude à une qui est destiné à attirer l'attention
cains. Imaginez la Frànce des flics ont tapé trop dur. Et les ma- attention qui n'est plus un atten- du Wblic sur cette spécialité essen-
commerçants contestataires fil- nifestants pacifistes ont essayé tisme. Beau travail. Chapeau. tlellernent française; le • Prix Charles
mée par Chabrol. Imaginez le de tenir bon. lé fait-divers s'é- Cinéma de prise de conscience Perrault -, dont le jury sera com·
crase dans des images chahu- posé des membres non-éditeurs de
problème de l'Université filmé politique qui laisse loin derriè- la section française de l'Union in-
tées de sang, de têtes labou- re lui le travail honnête des ci- ternationale du Livre pour la Jeunes-
par Truffaut. Imaginez la grève rée.s, de corps emmenés dans néastes engagés dans leurs cer- se et qui couronnera un ouvrage
des cheminots vue par Jean- des ambulances aux sirènes d'imagination pour la jeunesse paru
titudes politiques et, à l'autre
Pierre Melville. Eh bien' non, hurlantes. Mais la bonne cons- extrémité, les tenants d'une ob- l'année -précédente chez un éditeur
n'est-ce pas, vous n'arrivez pas français. Enfin, le • Prix du Grand
cience du reporter en prendra jectÏ\{ité qui n'est qu'une forme Aigle d'Or de la ville de Nice'-, dé-
à imaginer ça et vous avez ral- encore un coup. En mieux et en de désinvolture appliquée aux cerné par un jury composé des mem-
son. C'est pas demain qu'on plus -fort. Au- cours d'un entre- événements. bres du Comité d'honneur et du Co-
mité International du Festival, sera
verra ça. Nous restent un petit tien, plutôt d'une tentative d'en- attribué à un auteur français ou étran·
Eustache par-ci, un petit Rei- tretien, avec le Black Power. Ici Jacques-Pierre Amette ger pour l'ensemble de son œuvre,

La QuiuPne littéram, du 16 ou 30 avril 1970 25


COLLECTIONS

Soienoes seorètes tres titres, la Mandragore, du même gelen : l'Attente sous les armes 1939- "Trésors inoonnus "
auteur; le Repaire du grand ver blanc, 1940 (la «drôle de guerre. vue du
par Bram Stocker, le père de Dracula; côté de la politique). Autres titres :
Après «Les énigmes de l'univers", Nouvelles d'Arthur Machen. Histoire et philosophie d'une guerre
chez Laffont, «En marge", à Edition 1870-1871), par Emile Olivier, épuisé A l'heure où nos sociétés en voie
Spéciale, et «Les chemins de l'im- depuis longtemps; le Mémorial des de surdéveloppement et en mal de
possible", récemment Inaugurée chez plébiscites, par François Piétri; les frissons sacrés s'imaginent de bonne
Albin Michel, Pierre Belfond lance Dunod aotualités Grandes heures du cabinet Clemen- foi découvrir l'érotisme, et où les mo-
à son tour une nouvelle série consa- ceau, par André Tardieu. ralistes de tout poil se penchent avec
crée aux «Sciences secrètes.~ dont anxiété sur un phénomène que le
les premiers titres seront : le Dic- mercantilisme international s'est pour-
tionnaire Initiatique d'Hervé Masson; Dunod lance ce mois-ci une vaste " Perspectivcs tant chargé avant eux de désamorcer,
les Admirables secrets de la magie campagne de publicité autour de sa il est bon de prendre du recul, de faire
nouvelle collection : «Dunod actua- éoonomiques"
naturelle et cabalistique du grand et des confrontations, de revenir aux
du petit Albert; Erotique de l'alchimie, lités •. Au rythme de trois volumes sources. C'est ce à quoi nous invite
par Elle Charles Flamand. par mois, « Dunod actualités. présen- Deux nouveaux titres dans la collec- la série intitulée les «Trésors incon-
tera, à l'intention du grand public, des tion «Perspectives économiques. de nus. de Nagel et ce n'est pas le
ouvrages destinés à répondre à l'en· Cal mann-Lévy : le Modèle suédois, moindre mérite de cette collection
Dans le même ordre d'Idée, «La semble des problèmes qui, dans le par Jean Parent, dans la série «Eco-
Blbllotheca hermetica., chez SGPP consacrée aux représentations éroti-
domaine social, politique ou économi- nomie contemporaine., et Cou r s ques dans l'art des différents p~ys et
(diffusion Denoël) , reprendra d'an- que déterminent notre vie quotidienne. d'économie politique, par Jean-Baptis-
ciens textes comme Le Livre des qui nous montre que la symbiose de
Vendus au prix de 9 F, les livres se- te Say, avec une préface de Georges l'érotisme et du sacré est présente
figures hiéroglyphiques de Nicolas ront différenciés par la couleur de leur Tapinos, dans la série « Fondateurs de
Flamel ou l'Alchimie et les alchimistes dans toutes les civilisations hormis la
couverture qui sera rouge pour la l'économie '. nôtre, que l'érotisme sous toutes ses
de Louis Figuier. série politique, jaune pour la série formes a toujours fait partie, sous
économique et orange pour la série tous les climats et en tous temps, du
Signalons également, chez Fayard, sociale. Les trois premiers titres vien- "Les chemins de
matériel même de la création artistl·
une collection dirigée par Jacques nent de sortir : Qui dirige Israël, l'impossible" que.
Brosse et qui sera composée d'ouvra- par Simon Ben David; Pourquoi les
ges appuyés sur des expériences vé- prix -montent-Ils ? par Bernard Ber- Dans la nouvelle collection d'Albin
cues et consacrés aux récentes inves- nier; La Vie sexuelle du couple, par Michel, «Les chemins de l'impossi- Collection de prestige, somptueuse-
tigations dans le domaine métapsychi- Pierre Vellay. ble., paraît une histoire de la sor- ment illustrée, rédigée par des spé-
que : «L'expérience psychique •. Pre- cellerie et de la magie à partir de cialistes internationaux et publiée si-
mier titre : Les Lamas du Tibet, par l'assassinat de Sharon Tate : les Es- multanément en français, allemand,
Paul Arnold, spécialiste de la littéra- claves du diable, par Georges J. De- anglais et italien, • Trésors Inconnus·
ture et de la pensée orientales. La 3 e République maix. Signalons également, dans la apporte une contribution importante à
collection «Lettre ouverte " une l'histoire de l'art en ce qu'elle jette
Chez Christian Bourgols sera Inau- Lettre ouverte aux juifs, par Roger un éclairage nouveau sur un sujet vul-
gurée sous peu une collection consa- Sous le titre de «Souvenirs et do- Ikor et, dans la collection • Présence garisé par l'expression populaire et
crée à la littérature d'épouvante et cuments sur la III' République., Jé- du judaïsme., une anthologie bilin· nous donne à découvrir, sans fards
du surnaturel et qui tire son titre d'un rôme Martineau lance ce mois-cl une gue de textes talmudiques réunis et mais sans complaisances, des œuvres
des premiers ouvrages li paraître : nouvelle collection. Elle sera Inau- commentés par Abraham Epstein sous qui, jusqu:ici, étaient obstinément oc-
Dans l'épouvante, par Hans Ewers. Au- gurée par un ouvrage de M.-E. Nae- le titre d'Etincelles. cultées ou défigurées par les tabous

tes auraient pourtant tort de se livrer à des spéculations sur les


décisions qui sont prises à leur égard. Dans la majorité des cour-
ses et des concours, ce sont effectivement les premiers, les meil-
leurs qui gagnent et il se vérifie presque toujours que l'on a intérêt
à gagner. Les transgressions sont là pour rappeler aux athlètes
que la victoire est une grâce, et non un droit : la certitude n'est
pas une. vertu sportive; il ne suffit pas d'être le meilleur pour
par Georges Perec gagner, ce serait trop simple. Il faut savoir que le hasard fait aussi
partie de la règle. Am Stram Gram ou Pimpanicaille, ou n'importe
quelle autre comptine, décideront parfois du résultat d'une épreu-
ve. Il est plus important d'avoir de la chance que du mérite.
Celui qui commence à se familiariser avec la vie W, un novice par Le souci de. donner à chacun sa chance - peut paraître
exemple qui, venant des Maisons de Jeunes, arrive vers 14 ans paradoxal dant un monde où la plupart des manifestations
dans un des 4 villages, comprendra assez vite que l'une des carac- sont fondées sur un système d'éliminatoires (les championnats
téristiques, et peut-être la principale, du monde qui est désormais de classement) qui interdit dans presque tous les cas à quatre
le sien est que la rigueur des institutions n'y a d'égale que l'am- athlètes sur 5 de prendre part aux principales épreuves. Il est
pleur de leurs transgressions. Cette découverte, qui constituera pourtant évident et c'est à ce souci que l'on doit deux des institu-
pour le néophyte un des éléments déterminants de sa sauvegarde tions les plus caractéristiques de la vie sportive W : les Sparta-
personnelle, se vérifiera constamment, à tous les instants, à tous kiades et le Système des Défis.
les niveaux. La loi est implacable, mais la loi est imprévisible. Les Spartakiades sont, on le sait, des jeux ouverts aux athlètes
Nul n'est censé l'ignorer, mais nul ne peut la connaître. Entre • sans noms .. , à ceux qui ne se sont pas classés dans leurs vil-
ceux qui la subissent et ceux qui l'édictent se dresse une bar- lages et qui, par conséquent, ne participent ni aux championnats
rière infranchissable. L'athlète doit savoir que rien n'est sûr; il locaux ou aux épreuves de sélection, ni aux Olympiades, ni aux
doit s'attendre à tout, au meilleur et au pire; les décisions qui Atlantiades. Il y en a quatre par an, une par trimestre. Ce sont des
le concernent, qu'elles soient futiles ou vitales, sont prises en épreuves très disputées et d'un haut niveau compétitif, bien
dehors de lui; il n'a aucun contrôle sur elles. Il peut croire que, qu'opposant entre eux les plus mauvais éléments des équipes,
sportif, sa fonction est de gagner, car c'est la victoire que l'on ceux qui, dans l'argot du public, s'appellent. la piétaille -, • l'écu-
fête et c'est la défaite que l'on punit; mais il peut arriver premier rie - ou «les crouilles ». En effet ces épreuves sont pour ces
et être déclassé, il peut arriver dernier et être proclamé vain- athlètes la seule chance d'obtenir un nom et de disposer de quel-
queur : ce jour-là, à l'occasion de cette course-là, quelqu'i.Jn, quel- ques-uns des avantages (droit aux douches, laisser-passer dans
que part, aura déCidé que l'on courrait à qui perd gagne. Les athlè- les stades, bons d'équipemenL) réservés aux athlètes nommés.

26
INFORMATIONS

occidentaux. Pour reprendre le mot de cruauté que l'on associe généralement


Bataille, nous découvrirons ainsi avec à l'âme précolombienne.
Mulk Raj Anand, professeur à l'Univer-
sité du Pendjab qui, dans Kama Kala,
Oe même, avec Rosa Amor, où sont
s'est efforcé d'interpréter, tout au
reproduites pour la première fois les
Beckett au Festival de Royan
long de trois millénaires d'histoire re-
ligieuse et philosophique, le message pièces les plus représentatives des
spirituel contenu dans les sculptures musées secrets de Naples, Rome et
érotiques hindoues, que • la suprême Pompéi, et Eros Kalos, où se trouvent Le 23 mars, au Festival de Royan, a n'ont empêché les manifestations
interrogation philosophique coïncide réunis des documents d'une savou- eu lieu la création mondiale de Paroles bruyantes de mécontents pas toujours
avec le sommet de l'érotisme -. A reuse originalité sur l'érotisme grec,
ceux qui considèrent avec Baudelaire et Musique d'Arié Ozierlatka, sur le aussi jeunes qu'on l'a dit. Précisons
que seule l'audace de leur sujet avait qu'il ne s'agissait pas de contesta-
qu'il n'est de plaisir en amour que texte de Samuel Beckett. Arié Ozier-
dans la transgression et la souillure, jusqu'ici reléguées dans l'ombre, Jean tion, terme à la mode couvrant un
Marcadé nous plonge au cœur des su- latka, trente-sept ans, d'origine polo-
Vun Vu, l'essai de R. Etiemble sur le peu n'importe quoi, mais de simple
sentiment de l'amour et sur les re- perstitions les plus anciennes de naise, est né à Anvers; il a composé
chahut. Peu après les premières mesu-
présentations érotiques de la Chine, l'humanité et nous invite à une com- notamment un Hommage à Bram Van
res commençaient sifflements et quo-
révélera une pensée dont le propre préhension profonde du paganisme. Velde. Conçue pour baryton, voix et libets adressés aux acteurs et aux
était de ne pas connaître le péché, du Citons également Shunga • Images du orchestre, cette nouvelle composition
moins sous la forme qui accable les musiciens, mêlés aux protestations
printemps, essai sur les représenta- entendait suivre de près les indications des partisans de l'œuvre. Si une œu-
pays judéo-chrétiens, une philosophie
naturelle à contre-courant du purita- tions érotiqufls du Japon auxquelles de Beckett. Le musicien explique lui- vre comme les Variations baroques de
nisme confucéen ou du réalisme socia- Charles Grosbois rend, loin de toute même : • Beckett utilise simultané- Lukas Foss était explicitement des-
liste, et qui savait prôner avec infini- vulgarité, leur véritable dimension; ment quelqu'un (Croak) et personne tinée à irriter la critique et le public
ment de charme et de saveur l'inno- Sarv-é Naz, par Robert Surieu qui nous (Paroles et Musique). Ils font jeu égal (hurlements lorsque la percussion
cence du sexe et la douceur du senti- rend sensible l'évolution d'une sensi- et dialoguent ensemble. Cela est hal- brise des chaises et des planches aux
ment de l'amour partagé. bilité à maints égards fort différente lucinant. N'est-il pas INOUI ce mot accents de Bach ou Scarlatti) , ce
de la nôtre, celle de l'Iran, depuis les que Paroles adresse à Musique : n'était pas le cas de Paroles et Musi·
C'est un ouvrage non moins inatten- commandements austères de l'Avesta • Ecoute... - ? Je vois aussi cette œu- que, évidemment. L'œuvre n'avait pas
du et non moins fascinant que devait jusqu'à l'aube de l'ère moderne incar-
nous proposer le regretté Rafael Larco- vre comme un chant de la vieillesse l'heur de plaire aux amateurs de Mar-
née par l'avènement des Pahlevis, en avançant en quelque sorte à reculons, cei Achard et de Frank Pourcel, au
Hoyle, disparu au cours du séisme
qui dévasta récemment la région de passant par les romans courtois du regardant en arrière, se souvenant, dis- fond pas si rares jusque dans les
Lima et détruisit les plus belles piè- Moyen Age, les poètes épicuriens et courant avec une emphase grinçante manifestations de musique contempo-
ces du musée dont il était le conser- mystiques de l'Islam et les récits des sur la paresse, l'amour, les passions, raine. Comme toujours l'incompréhen-
vateur (pour la plupart reproduites voyageurs occidentaux du XVII' siè- l'âme ... J'ai été amené à traiter musi- sion rencontrée par l'œuvre est moins
dans le livre), avec Checan, étude ad- cie; Rati·Lila, par Giuseppe Tucci, qui désagréable que la volonté d'une mino-
calement certaines données que Bec-
mirablement illustrée sur un aspect nous entraîne au cœur de l'aimable
Inconnu de l'art précolombien: l'éro- kett indique évidemment par des rité sujette aux lubies, d'imposer une
royaume du Népal où le plus extrava· mots -. Or ni la beauté du texte ni la contrainte au créateur et de gêner les
tisme du Pérou antique, dont l'exubé-
rance et l'humour débridé tranchent gant des humours s'allie au mysticis- qualité de la partie or·chestrale magni- exécutants.
singulièrement avec l'austérité et la me le plus délirant. fiquement dirigée par Marius Constant S.F.

Par ailleurs, les Spartakiades rassemblent 1 056 athlètes, alors il a de noms), plus le handicap qu'il concède est lourd. Ainsi, si le
qu'il n'yen a que 264 pour les Olympiades et l'ampleur de la par- Jones de Humphrey d'Arlington Von-Kramer-Casanova) on recon-
ticipation garantit souvent une combativité exceptionnelle qui, naît sous ces noms le second sprinter de 100 m de Nord-Ouest
des éliminatoires aux finales, donne aux courses et aux concours W, vainqueur olympique, etc.) défie Smolett jr (vainqueur du
une vigueur peu ordinaire et à toute la rencontre une ambiance 100 maux Spartakiades) Smolett jr partira avec 30 m d'avance, ce
passablement survoltée; les récompenses sont d'ailleurs souvent qui, sur une si faible distance, constituera vraisemblablement un
à la hauteur de ce climat et la victoire de ces sans-grade est handicap décisif. Si le Jones parvient quand même à triompher,
fêtée avec une chaleur et un enthousiasme que les vainqueurs il bénéficiera immédiatement de la victoire de l'autre et s'empa-
des Olympiades ne connaissent pas toujours. Les vainqueurs des rera, non seulement de son nom (Smolett jr) mais de ceux du
Spartakiades, pendant tout le trimestre qui suit l-eur triomphe, second (Anthony) et du troisième (Gunther) de la course, ce
jouiront pleinement de leur nom et des prérogatives qui y sont qui, en principe, lui assurera des avantages considérables. S'il
attachées; ils auront droit, en particulier, à un handicap favorable perd, par contre, c'est son titre le ~Ius prestigieux qu'il perdra,
dans les championnats de classement et il est presque de règle celui du Jones, celui de Vainqueur Olympique, et que portera dé-
qu'un vainqueur de Spartakiade (un Newman, un Taylor ou un sormais, avec toutes les prérogatives afférentes, le Smolett jr
Lama pour le 200 m par exemple) gagne aussi dans le champion- qu'il aura imprudemment défié.
nat de classement qui suit et soit dès lors admis à part entière Le système des Défis est, par excellence, une arme à double tran-
dans toutes les autres rencontres. chant. Car, de même que le Spartakiste ne peut refuser le défi,
Les athlètes classés n'ont évidemment que mépris pour les Spar- aucun athlète nommé ne peut refuser de le lui lancer, pour peu
takiades et pour leurs vainqueurs. L'idée est venue assez vite aux que la foule ou qu'un officiel lui en fasse la demande. L'humeur
officiels d'utiliser ce mépris et d'en faire le moteur d'une mani- des officiels, en fixant le handicap que le défiant concède au
festation originale; de là est né le Système des Défis. Le principe défié, déterminera à elle seule le résultat de l'épreuve: ou bien
du défi est assez simple : un athlète classé et qui, par consé- elle privera le Spartakiste de la seule victoire qu'il pouvait espérer
quent, n'a pas participé à la Spartakiade, s'approche du vainqueur remporter, ou bien elle détrônera en un instant un athlète que ses
dans la minute qui suit sa victoire et le défie de recommencer victoires auraient pu rendre impudent. Ce n'est pas tellement que
son exploit. On dit, en argot de stade, qu'il le « coinche - ou en- les officiels soient opposés à l'impudence; au contraire, ils l'en-
core qu'il le « contre -. Le Spartakiste n'a pas le droit de se déro- couragent souvent, ils s'en amusent. Ils aiment que leurs vain·
ber; tout au plus peut-il espérer triompher de son adversaire queurs soient les dieux du stade; mais il ne leur déplaît pas non
grâce au handicap, parfois considérable, que les juges lui laisse- plus, précipitant d'un coup dans l'Enfer des Innommables ceux
ront et qui sera déterminé par le directeur de courses en fonction qui croyaient, un instant plus tôt, en être sortis à jamais, rappeler
non pas tant de l'état 'de fatigue du vainqueur que de la qualité à tous que le sport est une école de modestie.
du « coincheur ,. ; en principe, plus le coincheur est célèbre (plus (A suivre)

lA Quinzaine littéraire, du 16 au 30 avril 1970 27


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La Quinzaine littéraire, du 16 au 30 avril 1970 29


Livres publiés du 20 mars au 5 avril 19'70

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