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a UlnZalne
littéraire du 1er au 15 mai 1970

Caillois
SOMMAIRE

3 LIVRES Roger Caillois L'écrit ure des piern's par Gilles Lapouge
DE LA QUINZAINE Cases (rUII échiquier
5 ESSAI Roland Barthes Cem pirI' cles siglles par Françoise Choay

6 CORRESPONDANCE Malcolm Cowley Corresp0/l(L((//ce. 1944-1962 par Maurice.Edgar Coindreau


William Faulkner
8 ROMANS Irvin Faust L 'aciaigLe par Jean Wagner
ETRANGERS Valentin Kataïev Le puits sacré par Y. C.
Guillermo Cabrera Infante Trois tristes tigres par Jacques Fressard
10 ROMANS FRANÇAIS Romain Gary Chiell bLallc par Cella Minart
Jean·Pierre Gaxie Gruffiles par Claude Bonnefoy
Viviane Forrester Aillsi des exiLés
11 Yves Buin La N/iii l'erticaLe par Pierre du Bois

12 DOCUMENTS Paul Lidsky Les écril:aills cOlltre La Commulle par Martin Fort
13 Gabrielle Russier Lellres cie prisoll par Maurice Nadeau

14 ETUDE Pascal Quignard L'être du baLbutiemellt par Jean-Noël Vuarnet

15 ARTS Wolfgang Brückner 1magerie popuLaire aLLem((//de. par Jean Selz


Herman J. Wechsler La I!ral'ure. art ma;eur

16 EXPOSITIONS Galeries parisiennes par Gérald Gassiot-Talabot


Nicolas Bischower
Guy C. Buys~

18 ECONOMIE Denis Roche Carllac par Alain Jaubert


POLITIQUE Rohert Latlès Mille milliards de dollars par Bernard Cazes
19 LINGUISTIQUE .T ulia Kristeva Séméiotiké par Roland Barthes
20 Leonard Bloomfield Le Lallgage par Angèle Kremer-Marietti
21 Emile Benveniste Le vocabuLaire des par Françoise Bader
illstit ul iOlls illdo-européennes
22 HISTOIRE Eugen Kogon L'état 5.5, par Roger Errera
24 PSYCHIATRIE Sous la direction de L "illstitution en négatioll par P. F. Guatlari
Franco Basaglia
25 THEATRE René Ehni Super-Positions par Simone Benmussa
26 Racine Bérénice par Gilles Sandier
Jean Genet Les Bonnes
27 CINEMA Zabriskie Point par Annie Goldmann
Dar .lacaues-Pierre Amette
28 FEUILLETON W par Georges Perce

François Erval, Maurice Nadeau. Publicité littéraire': Crédits photographiques


22, rue de Grenelle, Paris-7·.
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François Châtelet, p. 6 Cartier-Bresson, Magnum
Françoise Choay, Prix du n' au Canada : 75 cent!!. p. 8 Gallimard éd.,
Dominique Fernandez, Marc Ferro, p. 9 Gallimard éd.
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z
Caillois, l'arpenteur
QUINZAIN.,

Deux livres de Roger Caillois. transporter sa ('(Hlfe"sion. t :elle-.'i


quelle fête, et pourtant cet nuit "omme 1111 ('hanl brouillé, non
infâtigable découvreur ne fran- ,le la voix elle-mêm~, non ,les dlll-
chit cette' saison aUCURe nou- s",s qll'" ,lit l'elle voix, mais plllltlt
velle frontière, Il campe sur ,Ips relut ions qn'enlr",t iennent en-
des positions déjà balisées : semble les piè('es ,lu puzzl", qn'il
l'un de ses ouvrages décrit a ,Ies"iné en tl'ente années. De (,e
des pierres, L'autre, Cases puzzle, nous connaissons déjà bien
d'un échiquier, rassemble des 1II0rceallX mais ils sont ici réu-
les thèmes de ses livres pré- nis ~t r~taillés, (Ians I~ ,I~ssein de
cédents, On dirait qu'après de former la totalité jamais aperçue.
longs périples, Caillois a vou- p~u Ù p~u se compose sons nos

lu dresser son bivouac, yeux la géognlphie (l'lin espl'it, lin


portrait en miroir ,le l'anteur.
\.e portrail est animé d'Ilne pas-
Rog~r \.aillois
sion fon,lamentale, celle (le l'or-
1/ écrilllre de.~ pierre~

1 (~ ~~s s~nt ier~ de la l'réal ion ))


SkI ra, e<l., HO Il.

Cfl.~e~
.h'p. Taxinomiste forcené, Caillois
aurait pn (Iem~urer nn gnunmai-
rien excellent, lin érudil on 111I lo-
gicien si une p~tit~ foli~ n'l)\'ait Agate œillée (Uruguay),

1 d'lIll échifJllier
Gallimard, éd. 344 p.
pas penerti SOIl penl'hant il la
c1assirication. C'e't que, l'elle pas_
sion fie 1'0nJr~, il l'applique il ré-
('hante Caillois. Il rêve d'un Men.
deleïev de la nuit 011 (I~ l'ilTégu-
mes territoires, Caillois ne (:èd",
guère il ses fas('inations et "on pro.
Non qll'il soit fatigué ,I~ "aga- lier. l\e pourrail.on pas étahlir, pos est (le soumettrc l'in('onllu au
(luire le (Iésonlre. Il l'onsacre son
hOluler mais il a recueilli tant ,I~ (Ians <les champs plus incerl.ains l'onlll\, J iinger opère an contraire .
•UlClII· ,les l'atégories à ce 'lui
pépiles et si ,Iissemhlahles 'Ill'il qlle l'ehri de la l'himie, 111I tahleau Il ne se porte aux confins du connu
éc!'appe anx catégories el sa logi.
,élll'ollve la nécessité de classer son analogue (Iont l't-('onomie fixerait qne pour (~ontempler (Ians une
que à l'extrav!lgant. Son œuvre
hésor. Ali premier regal'll, ,'e tré- les lois de l'imaginaire, la l'égu- sorle <l'extase, l'innolllmé.
esl alors sans resselllhlance. Elle
sor est ,lécOlll'ertant. Il ~st fail ,le larilé de l'anormal, l'algèbre des
énlql"e la chall"e-solll'is : les ler-
hric ~t de hroc : <les nli 1I0ux è,l ténèbres? Projet qui n'est pas
ritoires qui attirent Caillois sont Sur l'autre frontière
,Ips scarabées, FanltHnas et le suns énlqller (:elu i qll~ Baullelaire
ceux <lui hantent les visionnail'es,
h:lIl1're.III, les fêles et les rê, es, les assil!nait Ù la poési~ - ,'t nlll ne
I~s I~Tiques ou les nOl't lII'nes Sur l'autre frontière. Borges.
rpligions 1'1 le (·el'f-yolant. la s'étollnera que Caillois place Bau-
rê,'e, inwi!ination, inconscient, Ses (~oJlel't ions sont plus rares,
guelTe el le pape. li ne anthologie 11~laire au pr~mier rang parmi les
monstnreux ou anormal. Mais ses elles rassemhlent (les lin'I's, tles
chinoise dite par Borges n'est pas poèl~s.
IIlnyens sont ~mprllntés aux logi- animaux imaginai l'es, (les th~olo­
pins san~'renlle et l'on compren,1
cieus et allx posit i,'istes. De IÙ le TOlites ces idées nous l'envoient I!ies et ,les gnoi-;es. Comme Cail·
(Ine Caillois, observe une pause ton uniuue <le ,.:a pl'()se : IIne voix
afin ,l'organiser ~a cue'lleUe. ail t hème (le la collee! ion. Le heau lois, Borges est un logicien, mais
l'aisounahle pOlir dire lit déraison, liHe Slll' l'Ecritllre de,~ J!ierre,~ la (Iifférenœ eRt ra<lil'ale. Cai 1J0is
Il ,I~mellre fi<lèle Ù S\I manière l'ne j"resse gm)\'ernée, uue géomé-
mais les ohje1s qll'il examine, ail nons rappelle qne Caillois a de se saisit d'une propoliitiun qui 'Qf~
trie chargée <le jeler ses lacs el superhes collect inns cie minéraux. Cense la logiqlle et il lui passe le
liell <l'être cellx qne Illi propo,.:ellt
ses figures sur l'informe et sur Celle ll1ani~ n'est pas insigni. lieol de la ra'Ïson: On '(lirai.! fl"tHl
le mon,le' on l'es 'rê,"es ,les IHllilllles',
l 'in(li Hél'encié. fiante. On la retrouve (Ialls heall-
sont les oh,jets pl'o,11I its pm' son chien de herger qui l1-?aime que
propl'e espl·it. Sous son micl'oscope cnllp (l'esprits <iu premier mériie les hrebis (Iont h tpte ~sl un peu
dément les liHes qll'il a ,léjÙ "om- Mendeleïev et l'on pOllrrait se (Iistraire Ù iso- fêlée, mais qui pa~se son t~mp~
p'lsés. El sllr ces lin'es, l'e c1assi- ler, .Ians celle collection que fOl'- Ù leur faire rejoil11lre le troupeap:-
fi.'.lteur épenln se met à la heso- Le heau texte sur Men<l~leïev ment l'ensemhle des écrivains, la Bor~es chemine à l'envers.' Son-
I!ne. Il le" confronle on les 0llpose. illustre ccII'" i(lée. On sait que l~ collect ion plus étl'(lite 'lue con~ti­ honheur est ,le traiter 11I11' formule
11 ,Iécrit l'or<lre qui les sOl'ti~nt. chimiste l'usse s'~st interrogé sllr tuent les é('I'ivains (,(llJel'lion- simple, inl'ontestahle, et (le la nÜ·
11 les traite ('omme IIne "oll~l'Iion la mat ii·re. Recensaut les élé- neurs : au hasanl, Goethe on 'nel', (le la pervertir pal' la ~l'âce
,le flelll's. De sorte (In~ l'OIuTage lII~nls; il a déconvel't la règle 'lu i Rousseau et leurs herbiers, Lévi· fl'une 10l-(ique ,plllS rigOllreuse ou
mél'ile dellx lel'l~II'es. soit 'Ill'on y les cOll1nHIIHle et la loi <le lellr SIlC- Strauss el ses pensées sau\'a~'es, pl,lIs fine ..(Jne sOl'le (le Zimon,(lé-
,'hen'he les hantises habitnelles <I~ cession, ~n fonct,ion (I~ lellr masse Jünger et ses coléoptères, Borges verl-(0n(lé. Il s'agit tians nn ('as de
Cailloi,.:, enri.'hies de qnelqnes jo- aillmique. Il a ainsi élahoré, par et ses hiblinlhè(Ines, f:aillois et ses ramenel' la déraison à la logitlue,
l,esses, soit qu'on le lise "'Hllme la seille 10gi(J1re, un tahleau des pie.-res. Et pourquoi ne pas utili- (Ians l'autre, de faire de la 10giq~le
le IIll'fle, d'emploi de l'espl'it ,le corps simples. (h, Ù son époqlle, ser celte classe d'écrivains (,ollec- lin virilS fie la (Iéraison. L'un veut,
Cai l'ois. cerlains (le ces C()J'ps étaieut incon- tionnellrs en nIe (le (Iélimiter pills réfluire le verlige à la l'èrtitu(le.
nlls et (ks cases demellntient inoc- justement, pal' le jeu des (lifférell- L'autre pal·t (l'une eertiltlfle pour
C'est celle secolHle lectllrt~ qlle
cupées SHI' l'échiquier. Menfleleïev ces et (les res"emhlailces, le lieu ahoutir au vertige.
no:,s' l'et ienill'(lIIs pOlir lu raison
n'en ,avait cure. Sa confian(~~ en la exal'I 0 .. fOll('tiolln~ \.ai 1I0is? Il est une antre (Iistinction. Bor-
(Ille C!lillois ne nous a jamais gâtés
Ingiqlle était ,intacle ~t Ips années ges est un farceur et un sceptique.
en confi,lences. Pour lu prerilière f:hoisissons Jiin~er. Il a des
sllivantes, en effel,' on vit tout~s Son ironie (Iésespérée ruine toute
fois, il nOlis parle de lui-même, traits communs avec Caillois. Il est
les cases dn tahleall l'ecevoir leurs foi et tout l'onfort. Il est fasciné
mais que l'on n'allende pas de cet également fasciné par l'insolite,
locataires et ces locataires - les par la mélaphysique et la théolo.
éeri,'ain' halltain, glacial et céré· les insectes, le je,n d'échecs, le
éléments lnanqilants - avaient gie, mais comme il est agnosti(llIe.
moniellx un q lIelnHlqlle ~panche. cristal ou la gue.-re. Mais lés mê-
exactement la masse atomique an-
ment., Impl'llpre au lyrisme et m~s ohsessiollf sont soumises à fIes on conviendra <I"e cet intérêt est
nOlicée l'al' MeÎuleleïev. ' plutôl hizarre et assez ludique.
pOllrtant SOli cieux de se dire, il a trait~ments opposés. Si J'un et
choisi nn, ehemin ohliqnc pour V()iIÙ le genre (l'affaire <fui en· l'autre patrouilJel1t. flans les mê- Rien de tel chez Caillois, Il ne

La Quinzaine littéraire, du r au 15 mai 1970


~ Caillois, l'arpenteur

quitte jamais son sen eux. Sous lection réduite ,le pleces, on peut coïncidence). Autre exemple: le ,lu ehaos, la prenllere signature
l'apparente frivolité .Ie ses collec- mener ,les I.arties innomhrahles, même .lessin pl'écis et complexe lisible du monde et son é,'ritlll-e
tions, malgré une légère telHlance on peut produire l'illimité. c'et orne à la fois le ,-entre ,J'une arai. ori;.::inelle. Elle propose ,Iéjil, clans
à la préciosité, c'est une interroga- apologue peut se tra,luire ,lans la gnée de Flori,le et le masque ,les sa perfectinn et ,Ians snn étel'll ité,
tion grave qu'il exprime. réalité : on ne doit pas s'alarmer llivinités mexicaines. De telles l'en. la première éilalJ('he ,le ('elle 01'·
Tout se passe comme si l'énergie puce que l'imivers est un lahyrin. ('ontres ra"issent c'aillois. Elles lui ,Iollnanee ,lont 1,ll1s tarcl la 10gi'lue
de cette œllvre naissait ,l'ulle pa- the inextricahle. Le jeu ,l'échecs ,lisent (Ine ,lans l'embrouillamini des hommes étendra la sou"enli.
nous apprend que celle p,'ofusion '-erti~ineux .Ie "l1ni,-ers, les com- neté à la totalité de la ,'réation.
ni'l"e. Caillois semMe tel' rOI isé à
l'idée du chaos. Pour un rien, décourageante ries formes n'est en binaisons possibles ne sont pas illi- Ce système dont on peut ,Ié(,hif-
pour une distraction, tout l'édifice vérité qne la combinaison rIe quel. mitées puisqu'il a Lien fallu utili· frer les linéaments il tnn"ers les
bâti par les hommes risque de 'lues éléments simples et limités. sel' certaines de ces comhinaisons moreeaux é,'latés proposés aujollr.
s'anéantir comme se ,Iévide un tri- Si l'on sait .léchiHrer la syntaxe à deux reprises. Le mOlllle n'est ,J'hui est d'une arehiteclure assez
cot mal terminé. La longue re- du mon.le, on s'apen;oit que le pas seulement onlonné. Il est fini. majestueuse. Cet énivain s'est as·
cherche revêt alors un caractè-re dédale ,les phénomènes recouvre signé la mission ,l'être m:linte-
pathétique car c'aillois se porte en rpalité une structure simple et Une tension austère neur, (·ivilisatellr. {Tn eonsel'\ateur
toujours au lieu ,Ill plus grand close, dont seule la fér'olHlité com- au sens le pIns nohle ,lu mot. Est·
péril. Il fortifie les frontières, il bin<!toire est infinie. Ainsi, comme c'es hantises que nous avons es- il pel'mis eepelulant ,le mal'quer
vingt-q.uatre leures forment l'les 11I1 regl'et et ,le se demalHler si
colmate les brèches, il veille aux sayé de dire commandent un cer-
portes ,le la cité et dès flue les ar- biLliothèques sans fin. quel(lues tain stvle, ,J'ailleurs aclmirahle. les ('ontraintes (11lïl s'est imposées
mées des ténèhres font mouve- figures élémentaires (Iohnent nais. Rien ,I~ vague et rien d'inutile. ne sont l'as t roI' sévèœs ? Le style
ment, il intervient pour rpduire sance à l'enchevêtrement rIes for· U ne tension austère. Le poète est même de Caillois souffre parfois
l'anolllai ie ou pOllr portel' la lu- mes. celui 'lui nomme, le f!;arrlien des ,l'un exeès de contrôle. Un rien
mière dans la nuit. Romain hien mots, clonc ,le la réalité que les cl'incertitlHle jetterait des éclats
Une métho.le, celle de la ,~ciellce plus lointains .Jans ('es heaux l'ris.
plus (pIe Grec, il consolide, il civi- diu,'!ulwle. ,-a fournir lin contenu mots découpent et ('ont rôlent.
lise, il trace des routes et lance L'ér'riture ,le Caillois fuit aussi taux oÙ l'on a~'lIerait que passent
démonstratif à l'nsa!!e ,le l'échi- non seulement ,le dures clartés,
des ponts, il légifère. quie~, Qn'est-ce que fa science ,Iia- hien les images et le flou ,le la
mais aussi les reflets ,les hrouil·
gonale? C.aillois propose ,l'éclai- poésie insllirée que les hl'umes
dont s'enveloppent à h fois la lar,ls et ,les spectres.
Plus proohe de Linné rer l'nn par l'antre deux champs
philosophie et celle littérature ~ous aimons il croire (l'le c'ail-
que de Darwin que la tra,lition scientifique sée
pare. Il ccmpare les dessins rIes contemporaine ,Iont Ca:llois ne lois est conscient de ces ehoses,
pierres avec ceux ries peintres, ou fait pas gran,1 ('as. Style .le cristal (fUel'l'les allusions glissantes le
Ainsi, cette pensée (l'apl)arence et .le métal, il tran..tH~, il taille, sU/-l~èrent. Et son gOIÎt .le 1'0r,Ire,
ant i.lristOl'j'l(ue - plus proche ,le bien les arabesques des papillons
avec les emblèmes ,les civilisations il définit, il indse, il polit et il sa passion rIes hiérarchies ne vont
Linné IJl1e de Darwin - n'est pas gouverne. Ses mOllèles sont à cher. pas sans quelqne ptran1!eté. Car
sans relations intimes avec l'his- archaÏfrues. Ainsi parvient. il à ,Ié-
sensevelir, sous It's classes onlinai- ('her du côté de Montesquieu, enfin, ,le lllPme que le hlltisseur
toire, Caillois sait que la meuace mienx encore chez Tac:re : 10111- ,le ponts ,Ians la cité antique,
est incessante. Il tient que la gra!l- l'es .le la eonnaissance, des classes
inaperçues (Jont le 1)I'emier mérite gne (Iure et sans havnre, parfaite, passe pour Facri lège et entretient
leur de la civilisation et .le l'his- elle étincelle d'une poésie sèche et (Iuelque ar'cointance avec le mal
toire (et sans rloute pense-t-il en t'st d'énoncer l'unité de champs
séparés. Toute l'œnvre de Caillois ,le l'espèce rIe crépitement électri. et les ténèbres, cet écrivain qui
secret, rIe l'Occident) est ,l'avoir rlue qui montre que le courant s'acharne pal' le moyen ,les scien-
,iu~ulé, par l'exercice alistère ,le
est ainsi constellée (le carrefours
où se prodnisent de hizarres ren- n'est jamais cOl!rt·cin~uité par an- ees ,lial-(ona les, à jeter des ponts
la pensée, les vagues de la lIuit. cnn désorrlre. Langue (Iont on entre les règnes, il rassemhler
« La civi/i.~atirm est une cOl/qllête
contres: l'inanimé avec le vivant,
le minéral avec le végétal, la chi- pourrait r1ire ce que- c'aillois ,lit l'inanimé et le vivant, "animal et
fragile, proté5{ée seuLement 1'''1' (le eelle .le Taeite : faite pour le l'homme, est aussi un homme rie
ulle mince épaisseur de verre ; il mie avec le rêve, l'animal avec
l'humain. marbre et le hronze, pour l'im- la trans~ression. A force rIe fabri-
laut l'our la maintenir une vigi- muahle par l'immuable. quer Iles chimères, ne hrouille.t·il
Innee '111i ne se lais,~e l'a.~, rem pla. On a pa1'fois l'epToehé à une Cette attirance pour le métal ou pas cet ordre (lu monde auquel il
cel' par le sentiment que Les avan- telle méthode son anthropomor. pOUl' le minéral pose une autre fait révérence? Un nécromant se
tages lentement acquis crm.~tit1lellt phisme.", C'est le eontraire qn'il question. Une lente ,1érive semhle diFsinll1le sous le législateur.
une ,~o,.te d'état lIaturel. Les rn:ms- fa,mlrait dire. Ce que c'aillois mon· cOIHluil'e Caillois vers l'les pays.:!- c,'est pourquoi il est licite d'eu-
tres demeurent à l'affût n. tre, c'est que J'homme fait p,artie ~es de plus en plus austères, Il a 1f'nIIre sous cette helle l'rose molli-
Jamais tramfuille, c'aillois n'est rIe l'univers animal, même miné- commencé par étlHlier les hom- trisée les échos et les rnmeurs cie
(lonc jamais vraiment satisfait. Il ral - et 'IU'il ne s'en r1isÜnf!;ne mes, leurs sociétés, leurs reli~ions, la mer des ténèhres. Ces tenta-
ne lu.i suffit pas que l'univers que par la raison. c'elle première leurs guerres. Puis il a accordé t ions, ces invites (lu délire et de
soit or(lonné et gouverné. Il veut leçon est simple. II en est une une place croissante au monde ani. l'ivresse ont toujours été conte.
aussi fJlle le monde soit clos et autre, plus l'Ure. La science diago. mal, celui des insectps. Enfin,la nues, jusqu'ici, denière les ,Ii/-lues
qu'il se nrnge ~u principe .le na'e enseif!;ne ceei : il arrive lJue passion des pierres, si elle est an· et les fortifications rlont c'aillois
l'tmité. Pour lui, l'illimité est ,leux formules homolo~ues, rlans cienne, tend à ,Ievenir envahis. a encerclé l'inconnu. Le livl'e qu'il
auss'i infJ1liétant que le désorrIre cette com hinatoire qne constitue sante. Cioran, qui a noté dans publie aujourd'hui est un livre
dont il n'est qu'une autre figure. l'univers, apl)araissent en l'leux c'ai\lois cette fascination du miné. d'arpenteur, il recense les forte.
De cette secon,le hantise, d'autres points très floignés l'lm de l'autre l'al, y lit I.a hantise rIes commence· l'esses qn 'il a installées aux avant·
images renrlent compte : la tahle et en ries champs tenus pour iso· ments. c"est exact, mais encore postes. On voudrait imaf!;iner que
de Mendeleïev rassnre Caillois en lés. Par exemple, une première faut·il préciser : la pierre qui sée c'est r1ans l'intention informulée
prouv.ant qu'il y a rIe l'orrlre dam fois ,Ians le poisson hippocampe, duit Caillois n'est pas tout à fait de s'abandonner, un jour, aux dé.
les choses. Le jeu rl'échecs lui une ,Ieuxième fois ,lans le cheval celle rIes commencements. Elle ne 1ires dont ce livre dit en dépit de
suggère que le monde est égale. rlu jeu d'pchecs (et Caillois est durcit qu'après le maf!;ma, après lui.même, les fascinations.
ment limité, Qu'enseigne en effet convaincu qu'entre les fIeux for· l'inrli(férencié (les vrais commen-
ce jeu? Il montre qu'avec une col. mes il n'y a pas influence mais cements. Elle marque plutôt la fin Gilles Lapouge
L'entploi des signes
Par symi-trie, c"e line eÎJt pu ('orp,~ «(( grancle em'el0l'pe ,ide Ile
,,'apl,clel' POlir le JapolI, puis. la parole ll), dans la circularité
CIIlC le Jilpon, en tant qu'œu"re méthodolo;!ÏC/ue exemplaire .11'
et i-c'riture ;.dohale, y jOlie pour l'anthroplllo~ie strllcturale. Brcf,
Rol"'lIl Barthes· rriti'l"e le la situation présente du lan;.:a;.:e,
mênu- rôle 'lue na~l1ère l'œu,,re .Iu sens et ..Ir' l'prriture pOlir la
cJe Rac'ille .Ian!' POLIr Racilll', 1'l~f1exion oceillentale ouvre sou·
c~onstitue la même sollil'itat ion (Iain le Japon II un déchiffrement
(.. l'lare "ide mais éternellement po!'sihle, hors la tra.litionnelle et
offerte a la si;.:nifil"ation ll) havarlle projection .Ie nos propres
.l'une semhlahle lel'tllre rréa. catp~ories : la Icrture .Ie Barthes
tril'e. spmi,le bien à ce jour inpl!alpe.
Mais elle n'est pas une fin en
soi. r.e .Iéchiffrement qui est une

1
Roland Barthes technicfl,e cIe clépaysement, le
L'em pire dl!.~ signe,~ moven .l'un éhranlement, cI'un
Skira, éd., 150 p, l( r~l1versement cles anciennes leI"

tlnes )1, cie la saisie cI'une diffé·


rence, renvoie en abyme le système
Mais sans cloute ce titre est-il de l'Occident. En lisant le Japon,
meilleur ilont le premier mot est 11ans un Ilouhle jeu cie miroirs,
conllne la métaphore de la néces· nous nous lisons nous-mêmes et
llaire ledure plurielle et indique nous· mêmes le lisant. Le repas ja.
cl'emhlée au moins trois ré;.:ions ponais nous renvoie l'ima;re du re·
oit se déploie le texte : l'empirf, pas' occiclental fi~é autour du
(.Iu !'oleil levant) ainsi ronnoté centre (fui l'orflonne, le palais Ites signes, n'est-ce point aux pay· vertige du vicie Ilui monte .Ie
p·arce <lue le Japon est visé hors royal, omhilic fantomatique de la sages évoqués par Barthes qlle l'Empire fIes signes?
référence à la révolution indus- cité à nos centre-villes redondants, mène la (1 cléconstruction Ilu lo;ro.
trielle ; le .Iomain~ et la puis!'ance Ips corps écritures à nos corps centrisme II invoquée par J acqlles Car ce livre merveilleux est sans
Iles si;.:nes clans sa totalité ; et en- physiolo~dCfues. Nous sommes ceux Derrilla ? doute celui oil Barthes s'est
core l'empire au sens racinien pour qui existe une substance cIe On pourrait en lire la marque ,"'ancé le plus loin flans son in.
d'ascendant, d'une clomination l'aliment, lin si;.:nifié clu silence ou dans les eHorts d'une certaine pein. terrogation cie J'écritlll'e, oit le sys·
pas:,ionne!le exercée par une l'er- du poème, une âme dans le corps ture actuelle mais, de façon plus tème peut enfin s'étoiler hors de
t:!ine incarnation Iles si;.:nes. au nom Ile laquelle nous échappe éclatante dans l'œuvre de Matisse, toute systématique, Barthes
Dès le lIé part, Barthes l'rellll l'intelli;.:ihilité cie la politesse ja- progressive déconstruction, fête de échappe ici à l'âcreté Iles écrits
sain Il'avertir <IU'il refuse fa situa. ponaise 0\1 (( le salut peut être signes d'autant mieux déscnglués de polémiques, à la pesanteur des
tion touristique ou ethnologique. sO/lstrait à toute humiliation, sens que plus parfaitemcnt limpi- écrits théoriques où la rè~le corn·
Il s'a~ira Il'un pays imarinaire : il tO!lte vanité parce qu'à ICI lettre mamIe cie laisser apparentes les
des. Pourtant, Barthes tente de
prélever un cel'tain nomhre IJe il ne sf/lue personne ll. Ainsi, dans contnres (cl'analyser cles cas lIé·
masquer sa préférence et fliffère
traits (( et de ('e,~ truit,~ former dé- ce miroir étranl!er nous apparaît monstratifs, de forger un lexique).
toute réponse par quelques phra-
libi>rémeTlt III' sntème. C' e.~t re l'étran!!eté Ile nos structures oil le La collection cie Gaétan Picon pla.
!les anodines, et même un peu tri·
,~ystème que j'~,}pellerni le ./a. plein et le vi.le, l'intérieur et l'ex- vi,ales, semblahles à des lapsus vo.
cée sons le si;.:ne .Ie l'hnmenr lui
Imn '1. Dès lors le voil:i lihre Ile térieur, le dehors et le dedans lontain's. Ainsi il relè;.:ue clans
permettait une liberté jamais re·
choisir dans cet IInivers oit l'em- c'onstituent le thpâtre .Iu sens et trouvée depuis Sur Racine', La
l'omhre Je Japon industriel et
prise des signifiants est telle que .Iu non-sens. C'omposition p,ar touches (1), par
aC'c~uItnralisé et surtont, il note llU
l'opac·ité cie la lan;.:ue n'est qu'un Bnthes écrit clans Critique c't déroulement de notes sans hiérar·
has d'une pa;.:e, en commentaire
moyen sllpplémentail'e de s'y V érité (lUe l( la vél'itahlf' (1 cl'i- IIe5 photo;.:raphies de cieux jellnes chie ni centre (on I>eut le commen·
ahandonner. r.es traits seront Ilonc ti'iue Il .les institutions et des lail- chantenrs à la mocle : (( Le lapon cer par les Baguettes, le Visage
le T/'p~I,~, l'OlllpO!'é, créé comme lUI l!a~!es ne consi-te pas à les (( ln- l'III rI' clans la mue occidentale: il écrit, les Courbettes ou l'Effraction
tableau (l'a,;"embla~e, par touche!' ;rer II mais à les di.,:tillf{uer, II les lJf'rd ses signe's, comme on pc'rd se,~ cll/. se.m), au ;':l'é de mots simples
de la hal!uette, qui, cI"êtant sur le sr'puT/'r, à les dédoubler )1. r.e qui c!WVI>UX, S('S dents, sa peau; il
qui ne visent apparemment an·
platelnl • palelle, montre, trans- f"t fait pour le Japon: il s'a;rissait passc~ dl~ la signification (vid(~) à
eune profondeur, clonnent à !la ,'Ié·
porte, refait, écrit; la villc' Ol' .11' .Iévoiler la Jlossibilité cl'un~ la communication (de masse). » marche la mohilité, la préci!lion,
l'absence d'adresse écrite con· .Iifrérence .Illns la propriété cles On serait tenté de réponclre la lé1-!f.reté et le bonheur re!rarclés
traint à la cl'éation Ile traces; le systèmes symboliques, « la fissure qu'après tout la fissuration clu clans les :restes qui si~nent le Ja.
poème, intelli;!ihle, mais qui ne ~êl11e du symholique 1). Mais no· symbolique pourrait bien être la pon. Mais la séclndion rIe l'Em·
veut rien dil'e, simple adéquation tre évocation !Iura laissé entelulre façon .Iont le Japon (industrialisé) pire des signes tient pent.être
Il'un événement bref. à sa juste que contrairement au précepte risque aujourd'hui de conquérir avant tout au fait que ce livre est
forme; le visage (. sans hiérar- cité, cette éc1'Îture cie l'Orient est l'empire du monde. le si~ne cI'un empire - au sen.s
chie morale Il où la paupière des· elle-même orientée, traversée racinien - d'un pouvoir passion.
sine l'ouverture du vide, L'attrait ll'une préférence, ll'un jugement Mais on pent aussi lire cefte nel, daté et localisé, d'un ravisse·
cie ces si;.:nes vivants est à' chaque à tout le moins esthétique, sinon affirmatiou réaliste comme une ment à l'occident.
fois si intense qne le système sem. éthique, et même clavanta;re. Et, formule ma~ique : déclarer à tra· Françoise Choay
hie n'affleurer que IUlr ac·.·illent : tout naturellement, la question - vers elle que l'empire des signes
le centre vide Ile la ville l'envoyant verti;rineuse - se pose à chaque est à jamais différé et différent,
à celui clu paquet qui se Ilét;loie instant : la voie ne nous est-elle que le la/mn fut une métaphore 1. A quoi conlribue également - et
autour d'un presque rien, celui Ilu pas historiquement ouverte qui offerte à Barthes par le dieu des de façon aulonome - l'image, remar·
paljuet à celui clu poème ou clu mène cie l'empire cles mots à celui voyageurs, n'est-ce pas conjurer le qu~blement mise en page.

La Quinzaine liUéraire, du 1- au 15 mai 1970 5


COBBIIS.

Fa··ulkner
, ",' " ' " . .

PONDANCIIS

Le jour où. en 1946, ayant ouvral!es se trouvèrent ~n lil!lW


~n mt-me t~mps pour la cours~
feuilleté le Portable Faulkner Par Maurice·Edgar Coindreau final~. Pour ,I~s raisons commer-
de Malcolm Cowley, mes yeux
tombèrent sur la phrase sui- ciales, .il" crois, Pt trios sal!~s du
vante: «Dans les parties les rpste, Sanctuaire prit le d':part
plus reculées du Mississippi, I~ premi~r ~t Talldi,\ I/ue .ïa!{onise
on dit parfois d'une femme suivit de quelques mois. Valery
LarLaud, quand il insèra sa prè-
enceinte, mais plus souvent
d'une jument ou d'une vache: faeP. dans Ce Vicl' impulli la lec-
elle sera légère en août ou en ture supprima le derni~r para-
septembre", phrase où Wil- I!raphe Ilui n'avait plus sa raison
liam Faulkner aurait trouvé, d'ptre. Il est donc exact que la
d'après Cowley, son titre Light l'n''face d'Andrè Malraux lança
in August, je sus qu'il ne fal- Faulkner en France, mais c'est
lait p<;ls attendre de ce critique Valery Larbaud qui lui avait fait
des jugements littéraires très franchir l'ocf'an. Malcolm Cowl~y
pénétrants. il!nore tout cela, mais Faulkner
ne l'il!norait pas el 111' ~n sut tou-
jours gré.
Malcolm Cowley,
.J'aurais aimé trouver à la lec-

1
William Faulkner
ture de cette corr~spondanc~ l'oc-
Correspondance 1944-1962
casion Ile Ilonner à Malcolm Cow-
Gallimard, éd., 216 p.
ley sinon le taLleau d'honneur,
tout au moins un Lon point. Or il
m'a paru sinl!ulièrement rapetissé
On ne pouvait même pas lui alors que William' Faulkn~r en
donner le Lénéfice de la nouveauté sortait mal!nifi quenlent I!ramlî.
car, dans le New York Herald Ses, lettres sont admiraLles par
Tribune du 12 mars 1933, IsaLel Ip-ur dil!nit':, leur simplicitc\ leur
Patterson, qui tenait la rubrique calme, leur dés;r de n~ pas cOIn-
Turn ,âth a bookrvorm dans ce que .t'avais eu ra]~on fIe (lonner à fluits litt':ral~mpnt en {rançai.;, "licIup-r les chosp-s inutil~IIJent,
journal, écrivait les lil!nes sui- son livre le titre de Lumièrl' donneraipnt : « Je me f01l,\ rovale- lettres de I!rand seil!nellr prêt à
vantes: « A propos, le bruit court fl',Joût car il s'al!issait Lien d'une ment de la N.H.F. '/ui, il TIIa tout accepter sauf Ile trallsilfer
que Ben IV (/'s.~on a aimé tou t par- lumière qu~, Lien plus tard, il coftnai.\.\ance. n'a .;amai.\ rien fait avec' ses principes. Le ton en ehan-
ticulièrement le titre d!1 nollt'eau d':crira en détail au cours fIe ses pour les lettre.\ américaines. ) .l~ I!e pro!!ressivement. Le ~7 o!'to-
roman de Blair Nile.~_ Li!!ht entretiens avec les étudiants IIp- lui envoyai alors le calalo:me en bre 19.:\.5, (Jour 1lP- citerfJue cet
Al!ain, parce qu'il amit tro;"'é l'['niversité de Virl!inie que trou- lui exprimant mes rel!rets ,I~ n'y exemple, quand Malcolm Cowley
au.~.\i que Light in Au/-(ust, de blaient un peu les vaches .Ie Ml'; pas voir fil!urer ses propres œu- lui a!)preIHI qu'il a chanl!é( 41u
IFillian! Faul/mer était Ul/ titre Cowley. vres, et je reçus qu~lq ues mol s homme n eil l( l'homme» il accep-
merveilleux. C'est pm.~ible, mais Il'excuse. te ave(~ résil!nation celle ahsurf!e
évidemment Ben IVaxmn ne com- Plus I!rave, ,Ians ce Portnblf, eorrection de pet-de-loup en expli-
prend pa.~ ce que le titre de Faul/mer, était la mutilation des Donc, tluancl il'eti vient au lan- quant toutefois à son correspon-
W. Falll1.:ner signifie, all.~.~i nou.\ Palmiers sauvages, roman double, l'pment Ile Faulklier en FraICI'e, il dant pourquoi il avait, à dessein,
cr()yon.~-nous obligés de révéler écrit, comme Faulkner l'a dit et dil simplement : il y eut le roman- pris cette IiLerté avec la I!ram-
qll'il ne .~'a{{it nullement d'illll- r~t!il, en mauière de hll!ue aux I·ier AlHlré Malraux. Il ne sait pas maire française, (( de l'homme »
minfltio)l; "liv,ht" veut dire le thèmes savamment imhriqués.' que Valery Larbaud, avant que ne pouvant pas l0l!iquelllent se
contraire de "heavy" et Ben ferait :X'en puhlierqu 'une partie était paraisse la préfat'e qu'Alulr': Mal- transformer en Doom.
sagement de jeter lin coup d'œil une mons! ruosité. raux écrivit pour Sanctuaire en
sur l' hi.~toire d'Angleterre ju.\- 19:n ~vait puLlié dans Commerce I.es choses se I!â!eront plus tarll,
((Il' il ce qu'il apprenne ce ((l/(' la j'Oln'ris 110nc cel te correS'lon- XXIX: Vile Uo.~e fJOur Emilie quand, eélèLre en Europe, et sur-
reine Elizabeth dit qlland l'lie sut Ilance avec une c~rtaine n\l~fjdnce. (hiv'er 19:~:n, que la même année, tout après le prix ~oLel, Faulkner
qlle la reine Mary venait de Dès les commentaires ,lu déLut je la :X.R.F. avait puLlié Septembre sera devenu une ri(~he matière
donner un héritier au trône t )'011\' ai Iles inexact it u,les en ce ardellt en suite à un art ide flue pour la puhlicité. On le harcèle
d' Eco.\.~e. 1) qui concerne les déLuts tle Faulk- j'avais Ilonné il la même revue le alors de toute parI. Malcolin Cow-
Iler en France. Il est Hai que P juin 19:H, que la préfat'e Ile ley s'al!ite, Il va même jusqu'à
Isabel Patterson était une fem- Malcolm Cowley n'a jamais été LarLaud pour TflIuli.~ qUI' rago- porter Iles jUl!ements littérairelt.
me de beaucoup d'esprit et qui t l'ès Lien informé Ile ce qui se "Ùe avait été écl'ite avant la pré- Le l:r février 194·6, il donne des
tenait à ce que personne ne l'igno- passait dans notre pays en matière fa(,e Ile Sanctuaire, comme en té- conseils a RoLert Linscott qui
re, mais eHe me joua le vilain littéraire. Quanll, une année, à la moi~ne le dernier paral!raphe: avait eu l'e:oœellente idée de pu-
tour .Je mourir sans me .Jonner cleman,le de Gaston Gallimarll « 11 faut .mullaiter que le .mccè.~ Llier en un volume, dan::l la Mo-
le temps IJe lui .Jeman.ler ce j'écrivis à Ilivers cl'itiques amé- obtenu en f)(/,:'<'s de languf' frwl- llem Library, le Brllit et la Fu-
qu'avait .Jit Ja reine ElizaLeth. Et ricains pour leur demaluler ,le se çaise par cettel:er.~ioll de As 1 reur et Taluli.\ que j'agoni.~e. « Je
je crains b;en de ne jamais le joinflre à nous pour renllre hom, lay Ilyinl! l'ngage ['éditeur il pu-
cOTltinue à m.' dem.ander, éerit-
samir. En 193ï, étant allé pas- ma~e, en quelques lignes, à sa blier une l'er.~Îfm de Sanctuary. »
ser plusieurs jonrs chez William p,restil!ieuse maison qui av'ait tant
il, si le choix Ifue l'OU.~ faite.~ d"
Faulkner, en Californie, .ie lui fait ponr les lettres contemJlorai- Or, il alhint que RaimLault roman destiné à relancer Failli..·
llosai la question. Il sourit, .lit : nes, Malcolm Cowlev fut le seul avant terminé cette ve'rsion et An- ner .\lIr le marché littéraire est
"It's "l'r:,<' funny" et me confirma à refuser en des ter;nes qui, tra- d~é Malraux sa préface, les deux heureux. jl1e.~ doute.\ viennent des
le nloraliste
questions que je me pose moi· ce trat'ail sans L'otre assentiment
même sur As 1 lay dyin~. Là, je et ,;e pensais (lue vous devriez le
ne suis pas d'accord avec Faulk· savoir. Il (p. 153) L'artide parut
ner et je ne le considère pas com· en cIeux numéros, 5 et 12 odobre Vient de paraître
me un de ,~es nwilleurs romans. 195:1. Quand, lors ,l'un séjour à
Trop de sauts continuels d'un ét.at
d'â.me à lin autre. Pa,~ assez de
New York, Faulkner se trouva
en face ,le Robert Cou~hlan qui
Jean Starobinski
contraste avec The Sound and the lui dem:mda ce 'lu 'il pensait de
Fury, les deux romans étant. des
romans psychologi qlles. II
son article, il répondit comme il
avait répondu à Malcolm Cowley Portrait de l'artiste
après l'article sur Hemin!!way:
Les bras en tombent quand on
lit de semblahles insanités. Le
« Je ne l'ai pa,~ lu, mai,~ ,;e ,mis
sûr Iju'il est bien» (p. 154). On
en saltimbanque
marché littéraire ! Il ne sera plus croirait entendre le colonel SaI" '57 ILLUSTRATIONS
guestion ,l'autre chose dans les toris s'adressant à des Snope5.
lettres de Cowlev et cela amt-nera Parfois un beau chien de race se Dans toutes librairies Il a été tiré à part
Volume broché 16,5 x 21,5 cm . 1000 exemplaires numérotés
Faulkner à cha;"!!er de ton et à voit suivi d'une troupe Ile petits couverture acétatée. F 35.- reliés pleine peau
,lire non et non à tout effort de roquets aboyeurs qui cherchent à
ses tortionnaires de le tran~for· lui voler son os. J'en ai connu un
mer en produit Ile consommation qui, au bout ,le quelques minutes,
et en objet ,le publi,·ité. Malcolm perdait patielll:e, 'levait la patte et
Cowley a une excuse. Il avait les asper!!eait. Après quoi, il leur
beaucoup fréquenlé Hemin!!way donnait un bon coup de ,lents.
et son optique' était faussée; il Ce coup de dents, Faulkner finit
avait pris de mauvaises habitu· par le donner, et ce fut le magni.
des et n'était jamais parvenu à fique article qui parut en 1955
compren,Ire que les lieux hom- dans Harper's Magazine sous le
mes ne se ressemblaient en rien. titre On Privacy. Sachons !!ré à
Il en était mi-me si loin qu'il pro· Malcolm Cowlev ,J'en avoir inclus
posa à Faulkner ,l'écrire un arti- une partie dan~ son livre. Il nous
cle sur lui, comme il en avait écrit devait bien cela.
un sur le m'as-tu-vu chas5eur de
!!rosses bi-tes. Faulkner naturelle· Pa!!es admirables et pathéti-
!nent dit non, ou, plus exaete· ques. Sans emphase ni gran,lilo-
ment, il essava : (( re.~saie de dire quence. La révolte de l'homme
NON, mai,~ ~n dix pages de mots traqué, de l'homme qui écrivait
pol.v.~yllabil/lles, parce que ma à. son tortionnaire (bien inten-
conscience, mon cœllr, mes goûts tionné, mais tortionnaire tout de
et tOllt le fon:d de gratitllde 'I"e même) 'lu ~il 'aurait voulu, si
je peux en('ore at'oir, m'empê. c'eÎlt été possible, ne pas si!!nN
chentd'écrire ce mot. simple et ses livres eomme certains auteurs
rapide. » (p, J.t3) Cowley ne lui élizabethains et qu'on bornât sa
envoya pas moins son article, d'oÙ bio!!raphie à ces simples mots :
la répons!' : (( J'ai vu l'otre arti· « Il écrivit ses livres et il mOIl'
cle .mr lIemillgll'ay. Je ne l'ai pas rut. Il (leltre ,lu Il février 1949)
lu, mai,~ ,;e ,mis qu'il est bon, sans
qlloi l'I)//,~ ne l'ail riez pas signé. Il faut lire celle correspondan-
Et pOlir cettl' rai.~on jl' suis certain ce. On en trouvera rarement
qu'IIemingll'ay pense IIU' il pst ,l'aussi digne et d'aussi pathéti-
bon et .i' e,~père qu'il en tirera pro· que. William Faulkner le roman·
fit, si tant l',~t qu'un brave homo cier devient Faulkner le mora·
ml', un arti.~tl' pui,~se at'oir be,~oin liste et y trace le plus beau POl'·
dl' tirer profit de quoi que CI' soit. trait que je connaisse de ce qu'au
tHais ';1' sui,~ l'Iicorl' plus convaincu Grand SièeJe on appelait un hon-
(l't résolu) illl(' jamai;~ lJue cela ni-te homme.
n'l'st pa.~ pour moi. JI" protest(>·
rai jll,~qu'au·bollt... )) (p. 147) .J e me permellrai de suggérer
que, dans les éditions futures de
Mais Malcolm Cowley était plus cette correspon,lance, on suppri.
enti-té que ces mules que Faulkner me .lIes fautes de français, qui ne
aimait tant et sur lesquelles il soni peut-i-tre que des fautes d'im-
écrivit de si belles pa!!es.N'ayant pression, que l'on ne transforme
, pas réussi, il tenta de lancer dans pas la Paris Reviel(; en Rqvue ·de
l'arène un rédacteur dé Lifl', Ro· Pari,~ et que l'on rende leur ~exe
bert Cou'!!hlan, et il va jusqu'à. à ,Jeux femmes de lettres qui, l'o·
proférer des mf\naces; affirmant mancières, se voient. appelées
à Faulkner que, s'il n'àccepte·pas romanciers. C'est. un détail mais
l'article ·,JeCou!!hlan, Lifl> « trou· qui a tout de même son impor.
vI'ra··queiqu'un·d'autrl' pour faire tance .

. La Quinzaine liuéraire, du 1" au 15 mai 1970


ROMANS
Une cruauté

sans concession Kataïe'v
ÉTRANGERS

c'est dur. C'est cynique. Ccst, on ra deviné, totalement Valentin Kataïev


C'est même d'une cruauté désespéré. L'homme qui s'échappe Le puits sacré

1
sans concession. Pas la moin- du conformisme de l'American Way Trad. du russe
dre tendresse. C'est un uni- of Life n'a qu'une issue : se plon- par Lily Denis
vers d'où tout sentiment a ger dans les mythes qu'on lui a en- Gallimard, éd., 166 p.
disparu. C'est plein de bruit seignés parce qu'il n'en connaît pas
- un véritable tintamarre - d'autres. Or, ces mvthes sont les
mais il n'y a pas la moindre produits de ce confoimisme : le ré- A plus de soixante-dix ans, Va-
fureur : la fureur exige un sultat ne peut être que désastreux. lentin Kataïev se retrouve sur une
minimum de passion, donc Quoi qu'il fasse, l'homme est pris table d'opération. On lui adminis-
d'humanité. Or ce roman est au piège. Toute velléité de révolte tre . des anesthésiques et lé voilà
un perpétuel ricanement si· se termine comme la menace rie se promenant en Géorgie, rencon-
nistre. Mais les éclats de ce Krouchtchev sur Cuba, par une di· trant Ossip Mandelstamm. effec-
ricanement suffisent à faire lution de l'événement dans le tuant un voyage aux Etats-Unis à la
d'Irvin Faust l'un des écri· temps. Le pire événement du mon- recherche de la l( vraie Amérique ll,
vains les plus impression- de n'est jamais qu'une péripétie introuvable d'ailleurs. Heureux
nants qui nous soient venus sans importance : tout le reste est pays où les anesthésiques produi-
des Etats-Unis depuis dix ans. fabrication de mythes. sent de tels effets...

Une rigueur d'écriture En fait, il s'agit d'abord d'une


Irvin Faust chronique qui se veut eriti<lue.
'UAciaigle L'U.R.S.S. fait l'objet d'une ironie
Cette destruction de toutes les

1
Trad. de l'américain assez mordante : le chat parlant
valeurs ne va pas sans un boule-
par André Simon. meurt au cours de son dressage
versement du langage, mais Faust
Gallimard éd., 245 p. cidc d'aller au-delà de ses habitu- pendant la Révolution, car il n'a
est logique : de même que le mon-
dcs de vie et il se met à dire tout pas réussi à prononcer le mot « néo·
de ne peut être détruit par l'hommc
haut ce qu'il pense et ce que tout le colonialisme ll, le cc guide » officiel,
sans' risque d'un isolement morteL
Le premier ouvrage de l'auteur: n'0nde pense tout bas. Faust agit cupide, lèche-bolles nous rappelle
le langage ne peut être lui non plus
Hardi les lions! publié il y a trois différemment : le héros veut sim- ce que l'on savait déjà : tous les
détruit totalement. C'est à l'inté-
ans, était un recueil de nouvelles plement mettre en pratique le seul régimes ont leurs profiteurs.
rieur des structures qu'il va éroder
sur divers personnages exemplai- idéal qu'on lui a enseigné et vivre
le langage. C'est pendant deux cents
res de la société américaine. C'était au rythme de ses mythes. Quels En revanche, rien de plus
pages un feu d'artifices où brille
bien fait, ironique et cruel mais sont ces mythes? Le base-ball, le conventionnel que la satire des
une écriture elliptique,prgotiquc,
avec un, soupçon de tendresse qui cinéma, la bande dessinée, la publio U.S.A. : le fric, le problème noir,
volontiers précieuse, pleine de rac-
tempérait l'acuité de la vision. Le cité, la démocratie, le sexe, la fa· les maisons mortuaires. Tout a été
courcis qui sont autant de trou-
talent était là, mais on peut lire mille et l'Amérique une et indivi- dit, redit sur cc thème. Curieùse·
vailles. Faust fl\it feu de t0ut bois :
chaque année dans Esquire et dans sible. ment, Kataïev est muet sur la dro·
il utilise les titres de films (cer-
le Saturday Evening Post - où ces gue : le sujet serait·il tabou en
tains connus seulement des spécia.
récits avaient d'ailleurs paru - Une randonnée U.R.S.S. ?
listes), les scénarios, les dialogues
des nouvelles d'égale qualité. Rien passionnante des bulles de bandes dessinées, les
ne laissait prévoir ce roman impi-
toyable qui dépasse de loin la ·so-
slogans publicitaires. Une méditation
ciété américaine même si c'est cette
Dans sa classe, il commence a sur le temps
faire l'éloge d'un champion de Je sais bien que ce roman peut
dernière qui est la première cible.
base-bail (et le conformisme de ses profondément irriter : Irvin Faust Mais on aimera quelques bon-
Irvin Faust part d'un événe- étudiants est tel que cet éloge est va, en effet, jusqu'au bout de son heurs d'écriture, la description
ment contingent : le refus de Ken· considéré comme la définition au· propos, c'est-à-dire jusqu'au mau- amoureuse des paysages et de la
nedy de céder à la menace de dacieuse' du héros élisabéthain), il vais goût. J'ai écrit tout à l'heure vie simple de Géorgie. On sera sen·
Krouchtchev sur Cuba. La psychose insulte son chef de service et culbu· le mot cynique. Faust l'est sans sible à la méditation poétique sur
de panique décrite dans le roman te la plus prude de ses collègues, la- apprêt. On songe aux films de Jean- le temps qui, tel l'anneau de Moe-
est évidemment exagérée et invrai· quelle découvre soudain son véri- Pierre Moeky ou de Marco Ferreri bius, se tord, se distord, se resserre,
semblable, mais elle appartient au table tempérament. Mais ce n'est qui ravissent les uns et font hurler se ferme sur lui,même, perd parfois
qu'un début : tout se situe encore les autres. Ce qui donne plus de toute réalité et finit par anesthé-
système d'outrance voulue par l'é-
à l'intérieur du roman réaliste, mê- poids à ce cynisme, c'est qu'il est sier.
crivain et elle revient comme une
sorte, de leitmotiv concret à travers me s'il est traité sur le mode burles· soutenu par une rigueur d'écriture
les multiples débordements du hé- que. Alors il prend l'avion et com' que n'ont pas toujours les cinéastes Ce livre mélancolique d'un sep-
l'os. Ce dernier est juif, professeur mence une randonnée invraisem- précités. tuagénaire serein ressemble fort au
de littérature anglaise, marié, homo blable et passionnante où le présent testament d'un vieillard pour lequel
me tranquille et sans histoire, ses est envahi par le passé, où le héros Jusqu'à présent, le nom d'Irvin la vie devient statique et qui attend
phantasmes et ses désirs secrets de- incarne tour à tour les mille et un Faust n'a pas encore été inscrit sur la mort dans une sage immobilité.
personnages qu'on lui a appris à les tablettes des spécialistes de lit· Cet écrivain qui ne fut jamais
meurant toujours jugulés par le
aimer et à considérer comme exem· terature américaine. C'est pourtant exceptionnel trouve là des. 'accents
cadre de sa vie policée.
plaires. Le discours devient un mé· un écrivain de plus à ajouter à cet- personnels au point qu'on peut se
L'événement historique sert de lange de vaudeville et de culture te é~ole juive qui a fait couler tant demander parfois si c'est bien le
catalyseur : la fin du monde étant subtile, l'itinéraire du héros devient d'encre. Irvin Faust s'inscrit dans vaudevilliste de Je veux voir
attendue, il décide de vivre sa vie. une suite de catastrophes qui le les tout premiers rangs. Personnel- Mioussov qui a écrit cette chroni·
C'est là où apparaît l'habileté de laissent pantois, et il n'a plus lement, je n'hésite pas à le mettre que triste et tendre. Kataïev serait·
Faust. Dans le roman de Karleja : qu'une se~le ressource : le relour en tête. il enfin lui-même ?
Je ne joue plus, le héros aussi dé· au foyer et au collège désertés. Jean Wagner Y.C.

8
Cuba, avant Fidel
Guillermo Cahrera Infante, Quant au reste, la réussite est 'ma. ironique et ten,lre, centré s... r
Trois tristes Ûgres cerlaine. Elle tient sans doute à La Havane d'avant la rl~volnlion
Tra,l. ,le l'espa~l101 ('1' que tous les procéflés énullléré~ 'et sa faune :noeturne : cover.:rirls
par Albert Bensoussan plus hallt sonl employés sans à prétent ions hollywoodiellll!'!1,
Coll. « Du monùe enlier» l'omhre fIe la moindre péllanterie, musieiens de l'aLarets, journalis.
Ga Il imard, éd., ,I():~ Il, ave,' 1111 parfait naturel, à la fa~on tes, photo).!raphes, prostituées ca·
d'une lan~ue native en «uelquf' piteuses, et, Lien entendu, touris·
sorte, et presque ini!.(·numenl. les en qu(-te de spe('tades affrio·
Palindrome,.;, l'aHi~ralllme,.;, pro- L'auteur s'y meut à son aise el bnts. CaLrera, Infante évoque
vl'rhe" sllrréalistes «(
Tt'l qui rit nous met à l'aise. Il utilise le ma- tout ce petit mOlllle de ni:rht
vendredi. robinson pleurera,» tl~riau qui lui eon"ient et ne cher- duLs et ,le promena,les en tor"é-
« L'Ilavanie l'st mère> ,le tous les l'he pa~ à jeter de la poudre aux dos sur le Lord de mer avec une
vif'es. »), manipulations typo~r:I­ yenx, Rien ('hez lui qui sente le luci,lité non (lépourvue ,le nos-
phiqlles en tonl ~I'nre, pa~e hlan- lahoratoire ou l'éf'riture pour lal:rie. Bien qu'il Ile soit aw(une·
"he pour la rêvel'ie>, pa~e noire ,le l"~eriture, S'il affirme, à l'ol'ca- ment question ,le politiqn?, on
tOlite son encre 10rs(IU'un Ile,.; hé- sion, que le vTai sujel de son l'o· devine à certains traits, cà et là,
ros l'hoit dans le> néant, mot,.; hif. man ~,.;t la Litt/'rature, entpndons ,qne ses "entiments à l'éWtrd .Iu
fés, él'orchés, in n~rsés, .lé,'er.. és que ,,'est dans la Ulf'~Sl1re oÙ ('l'Il",· nouveau ré:ri,ne et ,le ses .li:rni.
il flots, en italiques ou en "api~a' ci fait part il' inlé~ral1te 411' la v'if' laires sont pour le moins m:~lan·
les, lacis de lapsus freuduleuse- fles );/'1'0"; flu'il met en scène, Ih~ i!ès. Témoin cette fli!l'he à l'adres·
ment enlacés, où la « métaphysi. mème (Pf' r(trrroclH'.I~"{!:lle Ifui se ll'Alejo Carpentier, « le der·
(lue » voisine av'e(' le « méal phy. donne !'on titre il rouvra:re n'est ni"r romancier frnnçltis qui écrit
sique» qui annonce la « sylphi. pas nu simple jeu verhal l'fl fair 1'/1. espagnol pour rendre la poli-

lis (le Chopin »', tout l'attirail hé· mais une autheut i'lue "Olllpt ine ml~ditat!on en action sur les rap·
tesse à Heredia ll, ou cette remar·
tl~rodite fIe l'universelle avant· CF Laine. que, qu'on a quelque peine à
ports de la' r"alité et ,lu la'n~a~e.
~aTfle - nualH'é ,l'lin soup<;on Qn'on n'aille pas (,roire pOl!r croire purement Ilhilole:rique, sur
Il',:tlmanal'h Vermot semLle S:"nplo1llatif"lle en~'ore il ('et le fi cuLa in à l'envers)) qui l'es·
:tu tant que nos Trfiis trist(,s ti1!l'/i.~
aHlil' é'!é ré~lIli ,Jans ('1' livre, en él:.ar,L l'elllp~oi ,lu m()nolo~ue se /'p,IÙisent à une sorte ,le fat ta-
semble à ,du ru"se.
l'ollection interminaLle et verti· dans l~s étinl'elantes !1équenfes Vn beau liv!',!, en somme, ,qui
sie oÙ la jon:rlerie le ,l'sputf' il
~ineuse. dn dèLut : la forme appart~nte est éehappe à tOlite classifil'ation
l'intelleetÜali"me, L'auteur nOI~s
celle .Ill monolo·!ue intérieur flans ('omme il tout eJllLri~~:Hlement. et
De .1 oVl'e à BlItor ou Co:',azar, raconte aussi .les histoires, et il
,l~ Lewi~ Carroll il Rayinonfl Que. la li~née .le .lo;·ce. En fail, (·ha· le fait meneillellsemeat Lien,
qu'on lit avec plaisir en dépi,t ,lu
que personna~e prt'!ld /a parale, dérapa!!e final. Ajoutons que l'au·
neau en passant par Henry ',1 i1- ave(( un art ('ollsommé (le la nou·
tout haut, qu'il s'adresse à un pu· teur a eu la e"~ nce de voir son
IflT,' tous les :rralllh; sont au rende':!;· velle qui l'onfirme les qualités de
Lli(', qu'il réfli:re une lettre, qu'il ouvral-!e confié à un traducteur
VOliS, tOlItes les influences s'entre· son précèdent recueil, Dans la
ra(:on'e une hisloire au télép)lOne ,le I-!rande clas3~, (lont le tal!'nt
l'roisent, et l'auteur ne s'en caèhe paix comme dall,~ la guerre (1),
ou qit'il ,e narle à lui·même. Le ,l'écrivain, le sens inné du jeu ·de
pas le moins du momIe, 'nom· L'hisloire .11' La Estrella, l'énor·
"dent ,le Cahre,'a Infante consiste mots, s' al'cordent miraculeuse-
mant ses m .: iilres lui.même, à la me ('hanteuse nQire, eaehalot mé.
,lrme à ,lécouvrir, a"ec honheur, ment à son style. AILert Bensous.
Lonne franquette, sOHli~nanl à ('OI111U flu boléro, a toute la beau·
une transposition lilléraire con· san - dont on n'a pas oublié lès
plai!'ir ses em:lrunts, l'omme dans té tri"te ,l'une lilélodie de jazz.
cet épilo;!ue qui ..f:ollllense el ,pa· "'Iincante de ces différents par- BagllQulis (2) - nous offre une vé·
Le rél'Ît de MI'. Camphell nous
l'Ollie le hmeux chanitre final l('r,~ cu1Jai,ns, captés à l'ori:rine sur ritable, recréation d'un texte appa·
offre à la fois un apolo:rue à va·
d'Uly.~,~e, On pourrait ;Tainflre le le vif. D'Uli côté, la vie imite la riations .multiples, sur une anec· remment intrallllisihle. Si quelque
pire, l'inlli:restion, l'allel'l..'ie au litt{·rature ou le sner'tae1e, ('omme ,lote plus vraie que nature, et ~ II jury s'avisait de l'ellonner du .lus.
d{'jà vu, l'ennui qui s'installe, eh ml le v;oit dans le « viol)) (léso- portrait joyeusement féroce ,lu trI' à un art mé"onnu autant que
L'en pas ,lu tout, CaLrera Infante pilant d' « Inl!rid Ber~ame», vé· touriste américain typique flans le lIlal rémunéré, il devrait couron·
nous tient en haleine sans désem· cu dans le plus pur !'tyle (le nos p[/r(ld,:,~ pour prospeetus en cou·
11er ce mérite·là.
parer ,lnrant trois cents pa:res C'Ihiers du cinéma; ,le l'autre, leurs des CaraïLes. luct/ues' Fressard
,l'un texte tour à tour drôle, co· 'la littérature mime la vie pal' l'in.
1. Gallimard, Co.ll. « La Croix du
c:t"se, sai irique, PO(~t ique, émou· termédiaire d'un lan~al-!e spéci. Tout le livre, ,l'ailleur,,, se prp. Sud Il, 1962.
v'ant. Iiis~ns trois (~ents pal-!es, ('al' fi,que, (lui fonl}e l':I~uvrf'. D'oÙ senlt' "Ollllllt' un vaste Tr.opicora. 2. ,Me...,ure de Fran(:e, 1965,
dalis le dernier quart il faut Lien l'importanl'e de la parodie et du
rel'onnaÎlre que les (,hoses se I-!â. pastiche. Parodie, par exemple, des
LE NOUVEAU
tent un peu, On croit entendre le taxinomies érudites, à la façon de
crépitement d'une machine à écri.
rI' emQallée qui (léviflerait !1alts
Borl-!es (mais ,avel' plus d'exuLé·
rance et sans la souveraine l'ete·
COMMERCE
Cahier 15·16 • vient de paraltre
. arrêt les mêmes mot!1 dans tous nue fIe l' Ar~entin) ; pastiche, en· Traité des Tropes
les sens, COllllne la mitrailleuse de t1'e autres, des :rrands noms (le la DU MARSAIS
la florde SUllt.'age, pour pren(lre littérature cuLai ne, sur le thème
et les œuvres de
,une (le ces ('omparaisons cinéma· de la mort de Tl'otsky (le lecteur
to:rraphiques dont Guillermo Ca· fran~ais apnréciera au moins la Claude Vivien (Henry James), Roger Munier (Orphée)
~rera Infante hit un si I-!énéreux v,~rSlOn ,l'Alejo Carpentier et Kenneth White. Charles Racine
emploi. C'est un I-!rand art que celle ,le Nicolas Guillén, particu. , André Dalmas (Effusion de Sens)
'de savoir s'aITêter à temps, mais li,èremellt savoureuses). Ces exer· ,, 'Rappel: cahier 14 ' ,
peut.on raisonnaLlement l'exil-!er cices de style, dont le livre est (M. Heidegger: Qu~est-ce que la Métaphysique?)
,l'un tempérament Laroque par truffé, vont plus loin que le libre Cahiers de littérature en librairie et Nouveau ~rtier Latin,
exeellelll'e, .qui met tout SOli I-!é. 78, boulevard St-Michel, P(lris-16<
mouvement d'une imal-!ination
nie ,lans la profusion ? ,Iébri·dée : ils nous proposent une Le cahier : 20 F. ' A b o n n ; m e n t : 55 ./
•_ _.;... ...;',;..;...;.._.;.. ".J.

Là Quinzaine littéraire, du r au 15 lJUJi 1970 ,t


ROMANS
Romain Gary
face au racisme
FRANÇAIS

surenchère dans la violence il la-

1 1
Romain Gary et à qui il ne cache pas son exas- Jean-Pierre Gaxie
Chien blanc pération: « Je leur avais expli- quelle on assiste, on ouhlie pre~­ Graffites
Gallimard, éd., 256 p. qué que .i' aL'ais déjà eu beaucoup que l'histoire du chien; et pour- Seuil, éd. 160 p.
dl' mal à me débarrasser du V iet- tant, elle est horrible, puisqu';' la
nam, du Biafra, du sort de.~ 1n- fin du livre « Chien blanc » sera Viviane Forrester
Quand Romain Gary se heurte diens mas.~acrés en Amazonie, devenu « Chien noir )), tellement Ainsi des exilés
à quelque (~hose qu'il ne peut
changer, qu'il ne peut résoudre,
qu'il ne peut redresser, il l'éli-
mine; il l'évacue dans un livre
des inondations au Brésil, du sort
des intellectuels soviétilJue.~, il fal-
lait tOllt de même savoir s'arrê-
ter. )l Mais à cause de ce chien
bien dpbaI'rass~ (le ses odieuses
habitudes, qu'il ne fera qu'une
bouchée .lu premier homme blanc
qu'il rencontrera. « Bral.'o l't nll'r-
1 « Lettres Nouvellcs))
Denoël, 192 p.

Premiers livres de leur auteur,


pour cesser J'en être oppressé. - remis sans grand espoir à un ci, dira Gary au dresseur Noir - publiés au même moment, Graf-
C'est ce qu'il explique lui-même zoo, pour rééducation - et sur- appartenant à la secte· des Bla('k fites et Ainsi des exilés sont corn·
dans Chien blanc, qui est né tout parce que la question noire Muslims - qui aura opéré ee me ces jumeaux qui ne se rcssem-
J'une indignation tellement viye avale aujourd'hui quiconque se revirement s;-Jeetaculaire, comnw b1ent pas. D'évidence, ils ne sor-
que l'on se demande, à la fin, si trouve aux Etats-Unis,- Gary re- ça, au moills, nous ne .~olnntl'.~ tent pas du même œuf. Graffites
les vertus thérapeutiques de l'écri- prend des contacts, tâte le pouls plus seuls à nous déshonorer! »
est un recueil de proses, allant de
ture auront, cette fois encore, pu de l'Amérique, écrit et dpcrit.
la brève notation poétique à la
faire leurs preuves avec efficacité. Mai 1968. Fati~ué Ile souffrir
nouvelle, Ainsi des exilés est un
américain, Gary an'ive à Paris
roman. Pourtant, d'une certaine
Chien blanc est un récit vécu pour souffrir français. En blue-
Une excellente santé manière, ils appartiennent à la
dont le sous-titre pourrait être jeans, barbu, il se (ait matraquer
intellectuelle par un a~ent en sortant de d:ez même famille, comme au même
« Romain Gary face au racisme ».
C'est un livre d'humeur, intéres- Lipp. Il fonce chez lui, enfile son temps, ils présentent des traces
sant pour cela même, où les évé- eostume le plus distin~ué, épin- d'une hérédité commune.
D'où ce livre, où l'on trouve
nements se bousculent et où la ~le la rosette, coiffe le « Hombur~
tout compte fait, beauwup plus Jean~Pierre Gaxie et Viviane
tral!édie est souvent évoquée hat)) Ile chez Gellot, accroche
Ih .hoses qu'il n'y paraissait Forrester écrivent après les recher-
avec esprit et sarcasme. C'est un son parapluie. Retour dans la
d'abord et, au premier chef, une ches diverses du nouveau roman.
livre lucide, nourri Ile révolte, et rue. Les C.R.S. s'effacent, préve-
excellente santé intellectuelle. Au Sans celles-ci, ils ne seraient pas
qui permet de découvrir un nant, les éludiants lancent des
g:~ fhs événements - et ils furent
Uomain Gary a s s e z nouveau, insultes. Ce passage du livre ce qu'ils sont. Ils ne sont pas fas-
nombreux, à eette époque, de- cinés par elles pour autant. Pour
plus journaliste que romancier, n'ayant pas été clairement com-
puis les émeutes de Watts jus-
brusque, tranchant, nerveux, irr:- pris par la critique, Gary s'est eux, cl'lles-ci appartiennent à un
qu'aux assassinats de Martin Lu-
table, mais capable de b~.'lUX engagé à le rendre plus intellif!i- paysage culturel où font également
ther King et de Robert Kennedy
él'}ns et se sentant pris entre deux ble dès la prochaine édition. signe d'autres œuvres, différentes
- on sent Gary fai.re des efforts
chaises dans ce monde cont?mpo- Mais où sommes-pous ? En plein et plus anciennes. Ici comme là,
désespérés pour ne pas se laisser
rain qui le passionne tout en lui happen;ng. « .le suis un minori- plus tliscrète chez Viviane Forres-
gagner par la _ violence, pour
donnant périodiquement Iles en- taire-né)) écrit Gàry retour des ter qui semble par instant être un
l'obliger à demeurer verbale:
vies irrésistibles de fuite: comme Champs-Elysées, le jour du défilé personnage de Marguerite Duras
c'est ce qu'il appelle « se main-
dans son précéllent roman Adieu, tenir en laisse n. Rencontrant gaulliste. humant lei' vents humides sur les'
Gary Cooper, on retrouve ici avec la m<-me faëilité les dirigeants plages de Julien Gracq, plus vive
l'évocation nostalgique de la N01rs les plus extrémistes, Bob Non-conformisme et exhibition- chez Gaxie qui se perd dans la mi.
(( Mongolie Extérieure)), il h- Kennedv ou les intellectuels amé- nisme vont de pair dans Chil'n ture et goûte les réalités fantasti-
·quelle Gary rêve chaque fois qu'il ri.ca ins dont « le signe distinctif par blanc. Mais entre ceci et cela, ques, se révèle une secrète nostal-
voudrait se trouver transporté ail- excellence est la culpabilité)) car quelques remarques pertinentrs gie du romantisme. Mais ce qui,
leurs, à l'extérieur d'un monde (( avoir mauvaise conscience, c'est sur la société américaine très ju- par delà des écritures très diffé-
Ilemt il épouse, é;Jillermiquemenl, d:'monfrer que l'on a une bonne dicieusement définie comme étant rentes, rapproche le plus ces deux
les maux. conscience ('Tl parfait état dl! mar- de provol'ation, ou sur la situa- auteurs, c'est un sens très certain
che et, pour commencer, une tion des Noirs - « le jeune Noir· de l'effleurement, de l'allusion, un
Cela commence le 17 février ('muc;ence tOllt courf )), il essaie r/.t' sait pas qu'il fait partie d'une faible marqué pour les retours sur
19é8, un soir Où les Gary recueil- de se ménager les haltes nécessai. minorité. Vivant parmi des cen- soi, les présences furtives, les ab-
lent Ilans leur maison de Holly- res pour l'organisation de ses taines de milliers et de millions sences insistantes, les souvenirs ef-
wood un chien perdu, un maf!ni- idées. Il écrit alors: « Le Viet- d'au tres N o-irs concentrés dan.~ les filochés et obsédants, un art de
fique berv,er allem.:md aussitôt n:lm ('st la pire· chose qui pouvait ghettos... il en vient à oublÙ~r
taire, enfin. qui est moyen de dé-
rebaptisé Batka. L'événement arriVf'r au Vietnam, mais la meil· complètement l'aspect numérique
signer. Mai~ ~('s parentés se situent
n'aurait pas grande importance si leure chose qui pouvait arriver à de la supériorité des Blancs l) -
au plus profond et chacun a choisi
ce chien ne s'avérait pas, au bout l'A mérique: la fin des certitu- ajoutent encore à l'efficacité du
de quelques jours, être un I( Chien d'avoir son propre visage.
des, la rem;se en question, la récit. Ce n'est pas négligeable.
blanc)), c'est-à-dire une bête sommation à la métamorphose. Je On reproche à Romain Gary son
D'un texte à l'autre - le plus
spécialement dressée pour s'atta- ne sais pas ce que sera la nou- incapacité de se ranger totale-
court, Enfance, a moins d'une pa-
quer aux Noirs. Voilà donc Ro- velle Amérique, mais je sais que ment et sans réticences d'un côté
ge, le plus long, Libretto, en comp-
main Gary contraint une fois de l' er:plosion noir(~ l'empêchera de ou de l'autre, l'absence de mani-
plus de plonf!er dans le problème chéisme, en somme. Cela peut te vingt - Jean-Pierre Gaxie passe
pou.rrir sur· pied dans l'immobi-
-raci al. Or, autour de sa femme, lisme des structures sclérosées aux agacer, en effet; mais cet aga· insensiblement du poème en prose
l'actrice Jean Seberl!, s'al!itent de sapes invi.~ibles. l.~ A mérique sera cement ne ramène-t-il pas au. à la nouvelle. Du moins c'est ce
nombreux l!roupes Ile libéraux, .~auvép par le défi noir, ce chal- point de départ, c'est-à·dire à ce- qu'il semble si l'on s'en tient à une
j,lus ou moins authentiquement lenge dont parle Toynbee, que les lui que suscitent, précisément, les classification arbitraire. En fait, les
i.ll·alistes, qui transforment sou- civilisations relèvent en .~e transe minoritaires ? différences sont moins nettes. Tou-
. vent le salon en salle de réunion mutant.)) Devant l'hallucinante Cella Minart jours on entend la même voix,

10
Après le Nouveau roman Réseaux

qu'elle dise je. qu'elle décrive un

1
élégance est d'être sobre. Elle n'ha· mythologie cinématographique et se Yves Buin
I)aysage ou qu'elle raconte l'histoire !tille pas une histoire avec des mots, recompose devant nous, comme la La Nuit verticale
cie Pazzi, passant paisible dans un figure d'un puzzle. la petite ville Grasset, é(l., 174 p.
village tranquille, c'est-à·dire tout de Scheveningen, d'abord anonyme
aussi énigmatique que lui-même. et neutre, simple décor de sa nou· Un lonl! reeJt aux sonorités (li~­
Ou plutôt, c'est la même main - velle vie, se révèle et révèle son ('rètes, pr~squ~ assourdies, hale-
la même plume - qui griffe le pa- passé, ses fissures nées de la guerre tant lhns ses cheminements l'OU-
pier, agrippe lïnstant. rallrappe et que rien ne peut combler. terrains, en\oÎltant l'lus que sé-
par brihes le temps perdu. Cruf- En fait, à travers ces voix, ce 41uisant, semblable (lans sa more
n'est pas seulemen t l'h istoire de phol0l!ie à des fonds marins. ()ue
fites. ce sont des notes. analogues
~on accès soit r~ndu malaisé par
aux graffiti, qui fixent. non par le Sarah Marielle qui, du village d'en-
\'usal!e .l'un (Iollbl~ j~u d~ for·
trait. mais dans récriture. la trace fance, proche du lieu où elle tourna
mes typo!!rarh;qnes (pleine pal!e
(fun geste, la couleur d'un ciel. le son plus grand film et connut son
et colonne) n 'enlève rien à s~s
jeu - au sens scéni({ue - d'une plus tragique amour jusqu'à la pla-
qualités l\'intelIi~eJlee et (le poé-
rencontre. et jusqu'au mouvement ge désolée et monotone où elle s"in-
sie. Yves Buin, qui a 1';I1~tru­
d'une émotion. vente de nouvelles racines et se ment d'une belle lanl!u~ a(~êrée
reconnaît enfin elle·même qui se comme du silex, aventure son (lis-
dessine et s'impose, c'est en fili- cours littéraire silr le terrain des
Un univers aux grane, l'histoire de notre monde. diva~'ations, des « aberrations (les
frontières fragiles bouleversé par la guerre, hanté par facultés mentales H, savamment
le souvenir des horreurs qu'elle maîtrisées, ordonnées suivant des
De run ù l'autre, ces « graffi- suscite, par la nostalgie d'une in- lois qui relèvent bon I!ré mal I!ré
tes ». poèmes. descriptions ou ré- ri r;wl(' ·Forr('~U'r. nocence perdue. dn calcul de~ l'robabilité~. \-ar. il
cits - ou le tout ensemble - des- Tout ici s'inscrit dans les jeux ;nlrtir (le sepsations, d'impres-
sinent lIII univers aux frontières elle J,a laisse s'infiltrer, s'insinuer du rappel et de l'oubli, de la quête sio.ns, de réfle" :ons provolJnées
fragiles el néanmoins repérables. ell iïe les mots, se développer à tra· et de la fuiie. Et tout s'inscl'it éga· par le choc ressent i à la vue, à la
Apparemment. les cadres temporels \ers une série de gestes quotidiens. lement dans ce paradoxe : vou!ant lecture et à l'écoute d'~'uvres des
sont aholis, mais tout se joue tou· de ll:ltal.i:lIls brèves, de points de fuir dans le souvenir, Sarah Ma· peintres Frani': Marc et Marc 1'0'
jours entre un maintenant qui est nie différents. rielle se rapproche de son innocence hey, du poète Georl! 'l'rakI, (lu
le' temps du discours. du pélerinage primitive, et finalement se retrouve, joueur (le jazz Charlie Parker et
al:X lieux de jadis. de récoute des En cf'Cet. rhistoire dl' Sarah Ma· cherchant roubli et voulant créer tlu eompositelll' Anton \Vebern
\' iei Iles pierres ou des sensa': iO:ls rielle. actrice jadis célèbre, toujours autre chose. Ses amis. ou les ha'li- (toutes œuvres unies par un mê·
renaissantes et une enfance. ulle célèbre. qüi tourne le dos à ce tants de Scheveningen sont au con· me lien s~eret), l'écrivain écrit,
adolescence. un amour perdu ct qu'elle fllt ou plutôt à ce qu'on traire repris par leur passé, s'avan- prodnit un te':te aux sounles
LJlljours vif. De même, il est dif· crut qu'elle était, pour trouver sur cent vers l'enlisement ou la dé[~ra­ beautés qui semble traduire en
ficile de savoir ee qui est vrai, ce dation. Ce double mouvement, Vi- d'autres sil!nes - ceux de l'éeri·
une petite plage de Hollande une
<lui est songe. Mais tout est réécrit, ture syncopée - les phrases, les
sorte de sérénité, pour retrouver SOR viane Forrester a su moins le dé·
repris. transposé tandis que le nal·· palpitations, les rythmes d'une
vrai visage et meUre de l'ordre erire que le suggérer, avec un sens
rateur. le poète sans cesse retrouve. partition de jazz.
dans ses souvenirs nous est contée très juste de la nuance. Derrière
penl. réinvente les mêmes chemins. par plusieurs voix qui, sans cesse, les gestes de tous les jOli rs ou des D~ lonl!ues I!ammes ehromati·
les mêmes parcours et les odeurs s'entremêlent, la sienne et eeHes conversations banales, elle revèle ques qui monlent (lu hleu au
qui les ellvelovpenl. Là, sans dou· de ses amis d'autrefois ou d'au- des abîmes. Désormais, il faudra pourpre et de,~('elldent llu noir au
te. dans celle attention au sensible, joul"lrhui. En même, temps que compter avec elle. blanc se eonju!!uent avec ll'ato·
dans ces errances romantiques qui I"image de cette femme sort de la Claude Bonlll'foy nales arabesques musicales. A vrai
sont moyen de faire surgir les pay· tlire, l'art Ile BlIin tient en ce
sages, les personnages et leurs fan· qu'il Illet il eO'lt ribut ion tons les
tômes est le meilleur du livre. Si sens. La Nuit verticale e~t le ru·
on peut regretter quelques précio. b~Hl eluel!istreur de leurs manifes·
qui s'inspire de la révolution joycienne.
sités de style, quelques adjectifs Editeurs L'Apocalypse écarlate, par Victor Gar-
tations. Point n'est besoin (le se
« COI'uscants» qui n'ajoutent rien don. qui est à la fois un poème lyrique, munir d'une clé Ilour entrer flans
à son talent. il est certain que un récit épique et un témoignage sur ('~s areanes. Buin le (lit lui-même,

Jean.Pierre Gaxie fait là des déhuts Calmann-Lévy ('univers des réfugiés arméniens. instal- il fait du sens avee du non-sens.
lés à Tiflis pour échapper aux massa- Aussi son cheminement ressemble-
promclleurs. Trois nouveaux romans chez Cal· cres des Turcs.
mann-Lévy: La ville sur la mer, par t-il il un parcours en forêt vier!!e
Suzanne Prou, satire sociale et politi- - quantI le chasseur ouvre à
Viviane Forrester. aussi, a le
que où l'on retrouvera les obsessions t'oups (le maehete (les pistes qui
goÎlt des dévoilemcnts progressifs. filmilières de l'auteur des Patapharis, Ed. du Seuil
se referment aussitôt sur lui,
des glissements dans la durée des des Demoiselles sous les ébéniers et
de l'Eté jaune (voir les numeros 16, 36 Sous le titre de l'Etudiant, parait aux quand, s'étant trop profontlément
correspondances cntre lcs lieux, les
et 59 de la • Ouin,zaine "), élargies, éditions du Seuil un inédit de Mi.chelet enfoncé (lans l'épaisseur des tail.
personnes, les situations, les évé· cependant. et approfondies par' la d'une • actualité surprenante" ainsi lis et (les lianes, il e~t contraint .le
nements, des promenades dans le dimension inhabituelle des interroga- que s'en explique Gaëtan Picon dans reven i r sur ses pas (lesquels?).
souvenir, des bouffées d'enfance ou tions qu'elle a su poser ici. Le pont de l'essai qu'il lui consacre et qui accom-
l'Academia, par Pier Pasinetti, chro- pagne le ,volume:,. Michelet et la pa· Sous J'apparente raison .les mots
de passé colorant 1Ïnstant présent nique romanesque qui a pour tôile de role histo~ique", L'Etudiant regroupe coule la déraison (les motivations
ou se dissolvant en lui. Mais au fond non seulement le 'quartier de l'ensemble des cours que l'historien qui ont (léclellché les réactions en
contraire des incantations de Jean. Venise qui lui <lonneson titre. mais continua à rédiger pour son p(opre chaîne du phénomène .le création.
Pierre Gaxie, son écriture vise au aussi la Californie, et dont le projet compte lorsque, après les événements
narratiJ vise et réussit à briser les .de ,1848, il fut contraint de quitter le [,a Nuit verticale est l'itinéraire
dépouillement, à l'économie. Son cadres traditionnels dans une optique Collège de "France. ' sensé (les investil!ations, des é~a'·e·
~
La Quinzaine lilléraire, du 1"' au 15 mai 1970 Il
Les écrivains
contre la Commune
ments hors du temps et du sens. Paul Lidsky , (l'hoil't', se méfiant désormais cie
Yves Buin, qui procède par jux. Les écrivains ' (~ette (( race d"esclave.~ qui nI' peut
tapositions, voire par télescopages
de phrases courtes, comme pas·
sées au laminoir, donne libre
cours à ses musiques intérieures, à
ses fantaisies impromptues qui
1 contre la ,Commune
Cahiers lihres, 167·168.
Maspero, éd., 180 p.

Issu, ll'un diplôme d'études


vivn' salis bât et sans joug»
(Maxime Du Camp).
.Mais celte attitude, possible en
pério(le de calme, les fera tt'éhu-
cher au premier vent de l'histoire
se rencontrent dans un concert de supérieures de Lettres, cet ouvrage ,et tomber, l'épouvante au cœur,
réminiscences. Le texte, qui sem- se propose de mettre en lumière au sein de la forteresse bourgeoise
ble apparemment sour.dre par la et d'expliquer l'altitude (les écri· qui les défenclra eux et leurs
seule vertu de l'écriture ,automa- vains de 1871 qui, à quelquc~ hiens, sans les{Juels ils ne pOUl'·
tique, obéit en fait aux flux de exceptions pl'è's (les plus ilIustr('~ raient se livrer à leurs chères
la vie inconsriente. Un étranl!e étant .Rimbaud, Verlaine, Villiel's occupations, à l'abri de la ra-
réseau de connivences lie les 1I1ul· de l'Isle·Allam et bien entendu cailJe. La Commune et Paris seront
tiples personnages qui l'habitent. Victor Hugo)' se déchaînèrent à le mal, Versaillës et l'Armée seront
Leur llénominateur commun se qui mieux mieux contre la' le bien et selon une lliall'dique
trouve être une ville, Salzbourl!, Commune, pendant comme après, connue, leur langage (lem' grande
où se passe l'événement (lequel? Avec Hne pl'Obité parfaite, arme) sera à la meSUl'e de leur
peu importe, l'essence du dis, l'auteur n'avaJ1(~e rien qui ne soit ('lIpitulation intérieure, c'est·à.
cours est ailleurs). ' (lire d'une bassesse incroyable. Le
étayé l'al' Iles textes «Iont il a'
Salzbourg, que raconte, que fait déniché la plupart dans la corres· ,.Jlapitre IV du livre, consacré au
exister dans sa chair (morte ou pondance Iles intéressés ou dans \'ocahulaire des auteurs anti.
vive) une jeune femme, juive dcs articles de journaux, et l'on communards serait comique s'il
polonaise anonyme, absente en sOl,ffre Ile voir Théophile Gau· n'exhalait une puanteur de sang.
fait et qui n'est là que pour axer Dessin de Gustave Doré. Un chapitre qui ne manque pas
tier (le doux Théo )', Alexan-
les dérè~dements du récit, est le d,'e Dumas, Flaubert, Leconte de de saveur est celui qui fait des
li,èu d'élection du poète Trakl. V"I'S. J'ai VII cela de me," proprl's rapprochements entre mai 1871 et
Lisle, Zola ou'Georl!e Sanll expri.
Rien n'est fortuit. La nécessité 'mer une rage, une haine d·'tine yeux. » mai 1968. Citant les journaux, les
di,cte à Buin son inspiraÙon. Ep violence stupéfiante! Et c'est cela qu'approuvp-nt, qui discours radio(liffusés et télévisés,
vérité, le titre parle de lui.même, remplit d'une joie furihonde des il souligne l'identité de réflexes
qui accole deux concepts de pri. Les moins féroces sont Gobi· (les couches con<ervatrices de la
neau, les Goncourt, qui (et c'est un hommes de lettres, rles poètes.
me abord inconciliables mais se Un Vigny qui a écrit '«( Chatwr· Société. De même qu'en 71, il ne
marient dans un beau fracas (10· commencemellt d'explication) ont s'agissait que de ( brutes sangui.
vu des scènes ou' vécu, comme ton», un Leconte de Lisle qui
décaphonique. Il dit la finali,té du était socialiste, une George Sand, naires » menées l'al' des
livre. La vnticalité qui.. surdéter· Catulle Mendès, à Paris au milieu ( voyous », par des « étrangers »
des' Communards. Gobineau mon· auteur du Compagnon du tour de
mine la nuit, l'ouvre sur le ver- France. et qui « crevaient de jalousie »
tige, l'élève, elle qui est ombre, tre le cortège des prisonniers
vis·à·vis des Bourgeois, en mai 68,
lieu de tous les possibles, à la « n'ayant ni dormi ni reposé
presque toute la presse se refuse en
llimension démiurgique. depl/.i.~ dix jours» « frappés en La désillusion qui a chœur à prendre en consirlération
Par sa coufiguration, le l'ecU route par le soleil» et tom· suivi la révolution de 48 les causes réelles, c'est·à·dire poli.
(comment le qualifier autre· bant « foudroyés sur les bas·
tiques et sociales, de cet immense
ment ?) fait penser à un spectre côtés du chemin, On a amené deilx Une des grandes raisons de celle mouvement étudiant et ouvrier.
qui opère un choix parmi les charrettes pleines de ces morts, » Il rage sanglante, J'auteur Ja voit C'est « une fièvre obsidionale »,
rayons lumineux pour ne garder y a vu « des femmes en. quantité, clans la désillusion qui a suivi la une (( maladie », une ( gangrène »,
que ceux qui satisfont à ses condi· des jeunes filles de quatorze à quin- révolution de 1848. Romanciers et un ( virus », bl'ef quelque chose
tions, en les déviant, en les trans- ze ans» sur lesquelles les hussards poètes avaie':'t en général épousé de passager et d'imprévu, le seul
formant. Il est à la fois un avec de l'escorte « frappaient à coups' avec plus ou moins d'exaltation la problème étant cie trouvt'r le mé·
l'auteur et autre. En même temps de sabre », il note la foule des, cause (lu peuple en qui ils voyaient dicament approprié pour que le
qu'il s'él'l'it, s'écrit son histoire, spectateurs applaudissant, riant, l'ennemi du bourgeois, ce bour- malade retrouve la santé et le sou·
L'érriture fait (~orps (I( s'incar· « charmée » de voir « fendre la geois, leur seul lecteur possible>, rire. Il y a des harrica(les, des
ne ») avec elle·même. Elle est son tête d'un homme qui n'avançait et qui ne les comprenait pas. Tous grèves monstres, on en minimise
propre destin. Buin n'est plus l'US »). Il rlécrit une «( dame res· pensaient alors naïvement (et la portée en les attribuant à des
que le label d'un produit qui, se pectable, son livre de messe à la orgileilleusement) ( qu'il suI/it fauteurs rle troubles, à de;; COol·
suffisant à lui.même, se consti· main» et qui donne de l'argent d'aller aux masses 'et de leur dire plots internationaux, ou à la pè.
t,uant en république autareique, à un soillat parce qu'il a « expèdié la vérité pour que celle-ci appu- gre. Chose curieuse, la même mu-
ge conserve de lui que son nom. d'un coup de baïonnette un enfant raisse lumineusement». Or, les sique est chantée, et à pleine voix,
Le récit efface le récit, il se remet incendiaire ». masses fermèrent leurs yeux et par « l'Humanité » qui se distin-
en cause à l'instant même oÙ il Catulle Mendès a assisté à la leurs oreilJes à J'élite intellec· gue par une hystérie aussi sauvage
s'affirme. La parole, dont Buin répression sur place : l( on amène tuelle : 5 millions de voix pour que celle des écrivains en 1871. Là
se délivre, est dérobée à eUe·mê· ft!S Fédérés vingt par vingt, on les ,( le neveu rle J'oncle» en 1850, où la bourgeoisie plus sage em·
me" à sa fonction première de condamne; conduits sur la place 18.000 à Lamartine. Oubliant que, ploie dans son langage surtout le
communication. Le mot excède le (du Châtelet) les mains liées der~ aux yeux du peuple ils faisaient bouclier, le P.C.F. fulmine, met·
mot. Il s'évade de sa sphère de rière le dos, on leu.r dit « tournez· partie eux·mêmes des bourgeois tant en évidence un conservatisme
désignation, s'érige en objet tota' VOliS». A cent pas il y a une et qu'entre lui et eux s'était creusé {le gauche aussi lourd et plus sus·
litaire. « Le moindre de vos mots, mitrailleuse; il.s tomb(mt vingt, un abîme en juin 1848, ils pensè. ceptible que le conservatisme de
dit la voix de la Nuit verticale, l'ar vingt, Méthode expéditive. rent que (( l'Action n'est pas la droite.
est un absolu, un lieu de vérité il)' 'Da,ns une cour, rue Saint· Denis, sœur du Rêve », se replièrent sur Livre à lire et à méfliter.
dépassable. » Pierre du BoÏJ ;il Y a, une écurie rerJtplie de cadao, leur rêve, sur leur art et leur Tour Martin Fort

12
Pour Gabrielle
Gauriel1e Russier
Lell re~ de pri~oll

1
pré('é~lé de (( Pour Gabrielle»
par Ravmon~1 Jeal!. l'
Ed. du Seuil. 144 p;

Sans doute v a·t-il quelque


('hÜse ~Ie I!enant ~Ians une telle
publi('ation; et de plus I!ênanl en-
Cher point du mondé
('ore il "pn~er qu'elle va de"enir une image, agrandie jusqu'au mythe, de l'homme d'aujourd'hui que
un sU('('ès. de librairie. C..rtes, la
I!ralHI .. presse s'en ..st tenue I!éné.
la violence tourmente et fascine, ·JacquelinePiatier. LE MONDE uri
ralement au niveau lill fait di,:el's style haché, violent, rapide, d'une remarquable efficacité narrative.
~('al\4laleux. Pal' ('ompellsatiOl'I, Bernard Pingaud. LA QUINZAINÈ LITTÉRAIRE
fallt·ilfail'c d'Ilne jeune femme .' ..
~Iésespérée une sainte de l'amour,
une IH:'roïne et une martyre '?
Les Lettres N ouvelle~
collection dirigée par Mautice Nadeall
Entre le fait divers t~t le mythe,
Raymon~1 Jean, prt"sentateur de
~~p!te ('ollrte mai~ illtense et bOIl- sa eollèl!ut' Pt, très tôt, il l'avait
leversante ('orrespondalll'e, a trou- dis: inl!uée clu lot. Son sérieux, sa
vé le ton jnste. A' l'indil!nat ion, soif dt' ('onnaÎtre en allant au
au "athélique, il l'exaltati(m, il a fond des l'hoses, la présence en
préféré l'analyse fond(',,, sur un l'lit' ll'une « ('prtaine exil!elH'e in-
solide ~ens des réalités de la vie tc"rit'ure qui pouv'ait la eonduire il
et sur le ·sens, moins ('ommun, de IPle ét raul!e forme de clépasse-
('es ('omposantes ('ontradidoires nient de soi» (el qui venait sans
qui forment le ('adre de noIre
existell('e sociale et ~l"i (lissilllll-
doute dt' sa formation protes-
tante), nl'.lis aussi « ('e qu'il y
((Les grandes vagues
lent, pour les poissons a"eul!les
qlle 1I0llS ~ommes, l'élat de kll'ha-
a'ail de refus, de défi cahré el
parfois de prOHwat ion en t'Ile n
révolu tionnaires"
rie dans leqllel nolis vinll\s, (:e Illi font évoquer l'Alissa de Gide,
qui a droit de ('ité dans les li, re.. , Antil!one, une héroïne d'Anto·
('e l'Jlli est ma;!1Iifié dans la poé- nioni. Ces référelll'cs lilléraires
si .. P.I le rOlllan : l'amOllI' d.. deux sont de mise à pr<.>pos de quel.
êtres libres, ({;abrielle et C'Jris. qll 'un - t't l'~lte l'orrespondanl'e
tian l'étaient et en· s'aimant ne en (-.lit foi - qui s'était mis en
faisaienl tort il personne) n'e .. 1 têlt' de délllentir l'affirmation de
aU('llIIement toléré par une société HilllLaud : (( la \Taie vie est ab·
qui l'l'fuse de ('ollfondre la lillé· sente n. Moins uaïv'e, moins éprise
r:llure ave(' la vie. Toléranle en d'absolu, plus sOUl',c-use de ('1'
apparence ,;euleml,nt, par la mar- qu'il faut el ne faut pas faire, Ga-
('he normale de ses institutions, Lrielle eÎ11 pu ('ouler Iles jours
sans tapal!e el sans ('olère, anony- d'hypol'l'ite Lonheur avec son jeu.
mement, elle ft"taLlit le l'ours na· ne amant. Au lieu de cela, et portée
turel lies ('hoses, lin moment per- il l'e (( dépasst'menl d'elle-même»
turLé, (:'Iimiile les I!êneurs. EUe a par la val!ue de mai qui la fait
l'assentiment de tous l'es (( -hon- vivre en ('Omlllllllauté de pensée
nêtes vens » dont parle Prévert et et cie sent iments avee ses élèves,
qui, en l'ol't'Urellee, d'lin pro('u- elle conçoit sa passion comme une nir de"aill d'autres jUl!es. L'insti. quoi elle l~royai t s '~st effOlulré.
l'l'Ill' (( :lOlInêle» il d'(( honnêtes étape vers l'elle « vraie vie » qui, tution nommée Education natio· Sur l'et amas de dèeomLres ell~ va
('ommunistes » de parents font la durant quelques semaines, semblait nale entreprend cie se déLarrass~r placer son cadavre.
chaîne pour éviler (!Ile ne I!al!ne à portée de la main. En se disant (le la breLis lf.aleuse. Alors, Ga· Histoire momie s'il en fnt, el
l'inl'endie. L'arl!Umenl sans répli. heureuse, elle d(:'fie les pharisiens. brielle pren~1 pellr et s'affole. Son exempla"ire, qui méritait Lien les
(/Ill' (Jui a tué GaLrielle Ru,.;s'er Quoi d'étonnant il ('e qu'elle soit amour sali. elle·mêmé réputée in· larmes d'un président de la Répu-
relè\'e (le ('e,; I!énéralisat ions im· ell1!lorlée dans le reflux? fi'tme, privée lIe ('e qui pour elle a blique. « Compremw qui vou·
bé('i les llont est prod il!ue la été toujours plus qu'un gagne.pain, dra ... », le vers d'EIÜan! visait
fameu,;e ."a!!es.. e des nal iOlls ': (( Et Jelée en prison, son rêve l'onti· l'exereiee (le son métier, se vovant (( une fille I!ahnte » (le l'ocf~upa­
,~i l()lI,~ le,~ flr()fe,~,~('"r.~ .~e TI/./'l/rrÎl'1l1 nne de l'h:lbiter : « Di,~.moi, éc'rit· oblil!ée cIe ('onfi"er à l'Assist.~n:'e tion, une malheureuse toncJue de
ri ('r",('llI'r (("('(' It'''r,~ (;lt~J'('s ... » elle il un de ses amis, (lUi' 1(' ,~()l('il cIeux jumeaux Ile six ans qu'elle a la LiLération. Victime pour vic-
Précisénll'Ilt, "Raymond Jean, l'\:i,~tt', tl'W la vérité 1'1 la purl'té eus cI'un mal'ial!e précol'e, son time, il est également on ne peut
avel' un tad et lH1e ~Iéli('atesse ,~()III dl' Cl' Tllund!" '1'1t' .il' n(' rêl'ai,~ ('()ural!e l'aLanIJonne. Elle. n'a plÙs moral que la suici(lé~ ait reçu
iufrn:s, monlre en quoi Gahrielle pas ... ». La voi('i devant le triLu· plus la force de vIvre en Lête mar- ce eoup (le pied de l'rIDe.
Russie,.. était un être partil'ulier nal et son histoire cie nouveau éta· quée llans une . · société qui la consi. Maurice lVaileau
et l'e fJu'ayait d'unique son (( aven· lée en puLli(:. Elle ne bronehe dère cOll11lleanormale. Plus en·
ture» aV'e(' le jeune Chr:stian. pas. C'en est trop. Le pro('ureur l'ore: elle ne ·croit· plus, sli pei'lle P.S. - L'éditeur de ce~ lellre~ n!,u~'
fail indderrimenl savoir que le pro.duit
Ravmollli Jean avait eu Gahrielle estime qlle la peine est trop lé· pUTl!ée, "à'1a possiLilité de repartir de. leur puhli,calion doit rev.enir l!J!1I'
pO;lr é)èn~ avant qu'elle llevienne gère, (j'ue la condamnée doit reve· I)our ljne 'nou.velle vie. lout ce ·à enfanls de Gabrielle Ru~sier,

Lu Quinzaine liltéraire, du 1" au 15 /liai 1970 :13


ETUDE

Sacher Masoch
Pascal Quignard « Qu'Cil. l'st-il de la pIaille'! La rlr », dans un texte comme éerit gOISSC. s'institue par le fameux

1 CEtre du baLbutieml'II t pIaille est ill/illie. Elle n 'est pas sur une' bande de Moebius ct l.1ui ('olltrcll. Le contrat instaure du
Essai sur Sacher Masoch La ml'sure du regard. au regard toujours à la périphérie d'un moi la dépossession. la souffran;'l'
Mercure de France éd., 191 p. du projet... n'où si La pLaille est anneaU déecntré. rép<-lc cl prél'isc. heu n'use (li masochisle .. ), par
ma m('re. si 1/1(/ l'OÎ.1; l'II est déLé- effaee sans l'effacer son origille illl- « une parole C/iJsolUlIIl'lIt clCJIlllée ".
Dans ravant-propos du livre guée. si l'Ile est excès et /11/11· possibll'. Dans la figure qu'il donne du
qu"il a consacré à Sacher Masoch totalité. FerrI' l'II elle: y ètrl' à l'ont raI. Quil-\nard fail entendre que
Dès lors. pounluoi nc pas citer
(J). Gilles Deleuze écrit : « Il se lïlltérie!:.r exdut CJlte F~~ a(mrde. pour dire Qui~nard œ que Qui- li Il' conlral supplée la lransgres-
peut que La critique (au sells Litté- y mel/(/('e le pire : le continu. le "ion .. ct. par là. il silue Masoch
gnard dit de 1\1asoch'! « Le l'es·
raire) et la clillique (au sells médi- plI r OUl'er/. la m or/. là oÎt rèt re aU-llelà des grandes provocations
sort des œUl'n's' dl' M c/SO(-[, l'st lC/
caL) soiellt déterminées à l'litrer est de Il'c~tre pas JE. ilÙ sïllClil'i- sl'xUl'lIl's Ilui de Smic à Balaille sc
répétitioll. LC/ métC/phore... ('(' qui
dans de nombreux rapports où duer s·éparpille., oÙ tout resolllle donncnt comme lransl-\rcssives ou
tuurlle ll'.~ pages à lïlltérieur des
{'/lne apprend de rautre et réci- mais de perSOIlIlI'... » Ic demeurenl malgré ellcs. L'idl;l'
textes cLl' Masoch. l'st {"attl'Ildre.
proquemellt. La symptomatologie force (cl là. I)Cut-i:lre. un paralli'le
le sl!spelle/I! à tuute répétition...
est toujours "//aire d·urr. .. » C'cst Par de telles concrétions méta- avec Gilles Deleuze devrail être
ALors Les poillts Ile suspellsio/l oÎt
une telle « symptomatologie " que phoriques. l'éeriture se distribue mainlenu. malgré cc qu~en dit Qui-
soure/ent e/ se pere/l'lit ('ette non-
tente Pascal Quignard dans un autour de quelques imal-\es centra- nard lui-même) est <lue. de la mort
/illité e/e la pC/roll'. et ce/IOIl-Cll'{>-
essai dont ni le contenu ni l'art les ou quasi-thèmes (lu pLai/H'. lI' de Dieu nail une d~sinlégralion qui
ne se peuvent séparer, sous le doublet CClïll-jésus. La siri>lIe et le
111'111 l'II t ell! sile/lce.cr Il/te /C/roll

l'xcl'ptiulI/teILe. /1I/1lC'lIt le bC/lbu- stipule l'ers le cUlltrat. Mais ce,


signe de Sacher Masoch, d'une miroir /c~/é ... ). par lesquelles ne se au-delà de la visée de la transgres-
tielllellt ci rexpl'('/atioll ... » Nouant
visée à la fois clinique et poétique: trouye pas désignée l'œuvre de sion_ car (1 MC/soch est hors el'ulle
le parler et l'angoisse. le line ne
« Balbutier, c'est la parole du Masoeh. m'ais dans lesquelles celle telle l'ISl'e: ~a reiC/tioll illtl'relit-
fait pas « revenir ». scull'ment
langage rendu, de la parole abso- œuvre devl·ail. au meilleur cas. t rclllsgressioll_ Ll's rd~t iOlls sacrées.
l\'lasoch mais aussi dan's une cer-
lument donnée. C'est RedoubLe- revelllr. le.~ 1'//rois t héoLo~iques. Leselécla-
taine mesure la violence feutrée
ment" c 'est la passion de la passi- d'un B1am'hot. la violence fraetu- lIIC/tiollS de la IIwLéeliction se sont
vït.é, passion de la passion. C'l'st Un tel revenir (et revcnir autre)
caractérise une recherche <lui esl rante d'un du Bouchet. 1·I/CJllelré('s. De LC/ III or/ de Dieu
M étap/wre. c 'e,~t la Passioll de La 'WÎt La désilltégrC/tioll. La lIulI-/i:w-
symptomatologie, mais surtout vo- l\1ais. )luisl(ue Masoch nous fait
!Jassioll. passioll de La Passioll ... tioll elu pire... »
[,e bClllmt iem l'lit est La parole du lonté d'inlerprétation. parce qu'elle penser V éllus_ /lmrrures. crcwa-
ches... qu'en esl-il, scion Pascal Depuis eNte désintégralion, la
retour, du dé tour au retour même. rompt avec lous les crilères de
Quignard. du masochisme direc- parole du halbutiement suscite la
cl la mère, du retour au détour l'ohjeetivité cl >'e manifeste comme
tement (sexuellement) envisagé '? loi qui la soumet. stipulant vers
même, cl la mort. )1 effort d'invention créatrice. En
Lorsque la mort devient mère, le eonlral - comme l'œuvre peut-
Par une rhétorique dont n 'est e!Tel, celui qui tienl la plume in-
Masoch (C au plus près de la mort, êlre.' vers une forme à la fois
pas mince la puissance d'effrac- vente le visage de son précurseur
l'éloigne et en rel ranche la pos- conlractée et contractuelle qui la
tion, Pascal Quignard fait irrup- (Masoeh), invente celle origine
sibililé. la violence nue. Il s'agil plie et la l'eplie sur elle-même.
tion dans le discours philoso- dont nous savons bien qu'elle est
et qu'elle n 'est pas. Car s'agit-il, d'avoir femme comme la vie pro- j eU/I-Noël V llUrllet
p'Jique. Mais a la limite extrême
au fait, d'un essai sur Saeher Ma- cure une mère, une mort il quoi
oÙ ce discours. disjoint. n'est plus 1. Gill('s De!('U7.c_ Présell/a/ioll cle SII-
roch '! L'Etre dl! balbutiement. L'un s-a//iLie ». Celle affiliation,
d'un réseau métaphorique inquiet rlwr MIISO,." (avee (1' lexIe inlé~ral dl'
c'est au>'si et peut-êlre surtout le Ilui est unc ruse renversanl (ou là \'1~IlUS à la fourrure). Ed. de Minuil.
ùe lui-même et constamment tra·
fait de « chânter. balbutier, mou- différant) l'expeC'lation de l'an- 1%7.
"el'sé par ses doubles éblouissant,;
ou obscurs.
II n'est pas sftr que l'Etre du
balbutiement, en ce que son pm·
l'os présente d'encore très phéno-
ménologique malgré la volontl; Il.
~'
excessive ou excédente de l'auteur,
s'inscrive au même ciel que la vm.
Présentation de Sacher Masoch Da.
rédigée par Gilles Deleuze. Néan·
moins, rapproche existentielle et -.:rit un a b o _ t
linguistique de Quignard corres· D d'un an 58 F 1 Etranger 70 F
pond à une dimension qu'il n'était 0, de six mois 34 F 1 Etranger 40 F
pas dans le propos de Gilles
Deleuze de mettre en relief : di·
Abonnez-vous 'règlement joint par
_0 mandat postal a chèque postal
mension pathique, émotionnelle,
située là oÙ le discours se retourne
o chèque bancaire
sur ses fantômes non discursifs, Renvoyee cetle carte à
sur le formalisme sensible qui le
hante. C'est pourquoi la médita- 'La Quinzaine, 11t-"
tion de Pascal Quignard est de 43 rue du Tempte, Paria •.
celles que les lecteurs préoccupés C.C.P. 15.551.53 Paris
de Masoch comme ceux qui sont
préoccupés par l'idée d'un renou·
vellement formel en philosophil·.
n'éluderont pas.
ARTS

Six siècles d'estampes


Tous ceux que concernent les de très primll1ves xylographies du
formes les plus modernes de XV" siècle et se termine par un
reproduction de la pensée poster Pop munichois de 1967. Et
écrite ou dessinée en sont l'on 'reconnaÎtra son mérite si l'on
redevables aux premiers xylo- songe au temps 'que représente la
graphes dont le travai 1 est à rechcrchc, dans les eaLinets d'l's-
l'origine de toutes les tech- tampes, des· pièces qui, seules, Tl;'
niques d'imprimerie. y com- pondcnt aux caractères de l'image.
pris celles du livre. Cepen- rie populaire, alors qu'elles n'y
dant, nul, à ma connaissance. sont jamais rassemblées sous la dé-
n'a commémoré d'une façon signation de celle catégorie, mais
ou d'une autre, en cette an· classées aux noms de leurs auteurs,
née 1970, le sixième cente- généralement inconnus.
naire de la gravure dont le
C'est grâce à cette patience que
plus ancien exemple connu,
Briickner a pu étaLlir, pour cha-
le fameux bois Protat. aurait
été taillé en 1370. Ces lignes que époque, l'activité des princi-
favoriseront peut-être la répa- paux ateliers, que dominaient au
ration d'une injustice ou d'un XV" siècle ceux d'Augsbourg, de
Mayence et de Nuremberg, et ob-
oubl i.
server l'apparition des nouveaux
thèmes qui s'imposèrent pour un
Wolfgang Brückner temps plus ou moins long, parfois
pour pl~sieurs siècles, dans l'ima-

1
Imagerie populaire allemande
199 il!. dont 45 pl. en cou!. gerie. \

Elccta- W cber, 224 p. Beaueoup de ces thèmes étaient 'i)ig. 11. ~a~ uncerfrou\v{c.~~J
~
connus ailleurs qu'en Allemagne (le Bois gravé allemand, X V Ile siècle.
Herman J. Wechsler Couple mal assorti, la Fontaine dl'

1
La Gravure, art majeur Juuvence, le Monde à l'envers, etc.),
137 il!. dont 16 pl. en coul. restera pour eux le moyen de pré- une· seule planche de bois) bien
mais, sans parler des images de
Cercle d'Art, 244 p. dilection qui leur permettra d'igno. des années après que Gutenberg
propagande religieuse, aussi bien
rel' longtemps toute évolution sty- eût mis au point (vers 1448) son
catholique que protestante - en
listique. C'est aussi ce qu'avaient invention des caractères mobiles.
dépit dcs iconoclastes réformistes
Lcs études consacrées aux i ncu- fait les imprimeurs de livres, nous L'Ars Moriendi et la BilJlia Puu-
- , c'est en AfIemagne que furent
naLles de l'estampe s'accordenl lou- dit de son côté Herman Wechsler, pern nt en sont de célèbres exem-
surtout répandus, autour de la Ré·
tcs à démontrer le earactère essen- en continuant à imprimer des ou- ples dans la seconde moitié du XV"
forme, certains sujets où se reflè-
tiellement populaire dcs premiers vrages entièrement xylographiques siècle.
tent les angoisses et les supersti-
boi:; gravés, qu'il s'agisse de petifP;; (dont chaque page de texte était, Cette conLinuité d'une esthétique
tions d'une époque malheureuse.
images de piété ou de cartes à comme son illustration. gravée SHI' primiLive fut la cause de bien des
La Mort, le Diable, les sorciers et
jouer. C'est aussi ce que nous en- erreurs de datation, certaines 'plan-
les sorcières, y jouent un rôle pré-
seignent les auteurs des deux nou- ches du XVIII" et même du début
pondérant, en même temps que sont
veaux ouvrages dont nous signa. du XIX" siècle ayant été attribuées
imagés avec une maladresse qui ne
Ions aujourd'hui le g!'and intérèl : à un travail de beaucoup antérieur.
s'oppose pas à une force expressive
l'Imagerie populaire allemande, de Les changements de technique, mê·
véritablement dramatique, les ca-
Wolfgang Briiekner, et la Gravure, me au début de ('époque de la ré-
lamités, les actes de vandalisme.
art majeur, de Herman J. Weeh- \olution industrielle, ne fUrent pas
et les plus inquiétants phénomènes
sler. L'importante documentation toujours, d'ailleurs, aecompa~nés
célestes qui s'étaient abattus ou d'un changement d'esprit, ni d'un
iconographique (plus de 300 estam- menaçaient de s'abattre sur la ter-
pes reproduites dans les deux volu- renoncement aux habituelles mé-
re.
mes) sur quoi se fonde l'étude des thodes de composition. C'est une
auteurs, a pour nous un attrait Un des thèmes les plus rares hors des caractéristiques les plus remar·
d'autant plus grand que les origi. d'Allemagne est celui de Marie quables de l'imagerie populaire que
naux ne nous sont pas facilement enceinte, ici représenté par une la représentation d'un fait histori-
accessibles et qu'ils nous sont en image d'Augsbourg, la Vierge de que pouvait fort bien s'accommoder
partie inconnus. Bogenberg, inspirée d'une figura- d'une part de pure imagination.
tion vénérée au Moyen Age. L'en- Et c'est en cela sans doute que les
Pour Wechsler, la plupart des mots image et imaginaire ont aboli
fant est visible sur le ventre de
exemples publiés dans son livre ont la frontière qui séparait leurs si·
Marie où il se tient debout et com-
été choisis dans la collection de gnifications. Une lithographie alle-
me dévoilé par une exploration ra-
Lessing J. Rosenwald, fondateur du mande de Gustav Kiihn, de Neu-
diographique.
musée destiné à sa conservation, ruppin, intitulée l'Attaque du, Lou-
l'Alverthorpe Gallery de Jenkin- L'histoire de l'imagerie populai- vre pendant la révolution de juil.
town, en Pennsylvanie. Pour Brü- 're se confond avec celle des tech· let 1830, nous fait ainsi voir, sous
ckner, c'est dans les collections pri- niques d'impression. Mais alors qul' les coups de feu des assiégeants, le
vées et les musées d'Europe Cen- les imagiers utiliseront tous les pro- Palais des Doges de Venise!
trale, principalement ceux oe Ber- cédés qui viendront successivement Les Bilderbogen lithographiées
lin, Hambourg, Munich et Nurem- s'ajouter à la gravure sur bois - auront encore, à Munich et ailleurs,
berg, qu'il a trouvé cette admirable taille-douce, eau-f~rte, plus tard 'iJig, 8. ~cr 'liiffe!woll. une période charmante avec le ro-
série d'images qui commence par lithographie, etc. - le bois gravé Bois gravé allemand, X V Ile siècle. mantisme sentimental des com-

Lu Quinzaine litléruire, du 1" 15 1970


~
IIU IIlIIi lS
~ Jean Selz
Un tour
plaintes et des histoires racontées Concept
en feuilles volantes. Remarquons
que l'imagerie enfantine fut tard i- non concept
ve et ne compta, le plus souvent.
que pour une faible part de la pro-
duction. De tous temps les images Le moindre paradoxe de ce
servirent à la décoration des inté- compte rendu c'est qu'il paraî-
rieurs villageois : les Kistenbilder tra au moment où s'achève
désignaient celles qu'on collait à l'exposition qu'il concerne et
l'intérieur des bahuts et des cof- que cela n'a strictement au-
fres, parfois découpées en pcti ls cune importance. Parmi les
morceaux, ornant les bois de lit et réfiexts que l'art conceptuel
les portes, ou même, comme ce fl1t met en question, celui de visi-
le cas, à répoque baroque, d'un cer- ter une exposition, comme au
tain « Pctit château des Chanoi- bon vieux temps, après avoir
été informé de son organisa-
nes », à Dürnstein, en Basse-Autri-
tion, est sans doute l'un de
che, tapissant les murs par centai-
ceux qui paraissent des plus
nes, les feuilles les plus populaires
suoerflus lorsque l'on fait le
s'y trouvant réunies, pêle.mêle, à
bilan de l'opération « 18 Paris
ces Callotliguren dérivées des Cub-
IV. 70 n.
bi Je Jacques Callot. Jean Di"I",\-.
Les enfants, cependant, eurent
leurs histoires, leurs jeux et leurs
Ce sigle signifie que 18 artistes, ce qui est présenté) que du point de dans une dizain~ de points à Paris).
soldats à découper, aussi bien en sollicités par Michel Claura, ont parti- vue du fond (le catalogue constitue le Il est véritabler:lE''lt .. le sens et la
bois gravé et en taille-douce qu 'en cipé en avril 1970, à Paris, 66, rue conteru de l'exposition). Il ('st à la fois réalité sensible" de cette exposition
lithographie. Et lorsque, vers 1870. Mouffetard, à une «exposition" que le sens de l'exposition et sa réalité extraordinai remen ~ ratée, donc sour·
apparut la chromolithographie, ces tout le monde s'acharne à considérer sensible ». noisement réussie dans la mesure où
comme «conceptuelle" bien que l'or- On se réfèrera donc au petit livre elle signifiait autre Ghose qu'une parade
petites images brillantcs qu'on ap- ganisateur se défende vigoureusement noir édité par Seth Siegelaub, .. prochic· conceptuell e.
pelle en Allemagne des « hosties " de n'avoir rien fait de tel. Celui-ci se teur" de l'exposition, et établi par C'est, en effet. il une entreprise de
(Oblaten) s'offraient à eEX, collées iivre même à une critique du terme et Michel Claura. Il révèle la raison pro- dér.1olition que s'est livré Claura, à un
sur des pains d'épices ou. sur des de l'usage qu'on en fait, et ajoute fonde de la débandade à laquelle cette carambolage intelligent qui visait moins
(<< Opus international" n° 17) que le exposition a donné lieu et noc!s montre les quelques artistes réunis - bien
pages festonnées de papier dentelle. mot, « d'une part, devient synonyme de en quoi celle-ci sortait effectivement sympathiques au demeurant - à qui il
Ce fut une des dernières formes. facilité et~ d'autre part, fait référence du cadre « conceptuel ". Claura a concu ne veut aucun m,,1. que le problème de
et l'une ùes plus jolies, de lïmage- à une cérébralité de bon aloi ". l'intervention des artistes en deux éta- l'art reposé par leurs activités variées
rie véritablemcnt populaire. On Donc, 18 artistes européens, améri- pes : il leur a demandé, le 20 novembre et leur charmant dilettantisme et le
peut en voir actuellement une excel- c[lins (ct japon1!,is) ont été invités à 1969, la soumission d'un premier pro- fonctionnement même de ce que l'on
participer il cette opération désignée jet pour le 15 décembre, ét2nt entendu anpelle une « manifestation artistique ",
lente collection à l'exposition d'()- sous' la référence 18 Paris IV. 70. La que tous les projets reçcs seraient c'est-à-dire une revue statique, norma-
bla/en qui vient de s'ouvrir à première surprise qui attendait les visi- retournés à chacun des artistes invités, tive, obligatoire, solennelle et cloison-
l'Allonaer Museum de Hambourg. teurs non initiés c'est que 6 seulement qui renverraient, un mois et demi plus née.
d'entre eux (je crois) avaient laissé tard, leur participation définitive, modi- Le système de l'intervention en deux
C'est aussi dans la seconde moi· sur les murs quelque chose qui ressem- fiée ou non, après donc avoir pris con- temps, au lieu de provoquer une • ac-
tié du XIX'- siècle que les imnges blait à une trace de leur invention: Gil- naissance des intentions de tous les tion" sur l'exposition de la part des
gravées sur bois debout connurcnt bert et George montraient leurs effi· autres. On a beau dire que l'art concep- artistes, a donné un mouvement de
une srande vogue en Europe après gies; Toroni, des empreintes de pin- tuel démystifie le terme de « création" recul se traduisant par un refus ou une
ceau; Lamelas, la projection de trois et que l'activité du conceptualisme participation passive et spectatrice,
que cet emploi eût fait, cinquante films de trois minutes chacun sur des s'intègre entre les domaines de la que Claura analyse dans la pœtface de
ans plus tôt, son apparition dans ~ortions de temps pris en tournage recherche et ceux de la communication son catalogue; il fait ainsi lui-mêl'le la
l'illustration du livre. Un bel exem- continu; Jean Dibbets, une suite narra- (Catherine Millet), la bonne dose de critique de son entreprise et des réac-
ple nous en est mantré dans la Cru- tive de' plusieurs photos prises dans le subjectivisme, de prudence, de carrié- tions des participants - ce qui n'est
métro à chaque arrêt, pendant quinze risme et d'égocentrisme, qui anime la pas la moindre originalité de sa tenta-
vur!!, art majeur avec la reproduc. minutes; Ruscha, un livre accordéon plupart desdits conceptualistes, a pro- tive,
tion d'une page de l'ouvrage Ile déplié avec un gâteau (français) au voqué un mouvement de volière effa- Les causes de ce mouvement de
Thomas Bewick, History 01 British bout et, si je ne m'abuse, il y avait rouchée. L'idée diabolique de Claura a recul ou de passivité, résident essen-
Birrls. encore des carrés de couleurs de Djia:l fait remonter plus d'un sur son per- tiellement dans l'esprit de sérieux des
et des compositions de Ryman. Que. choir. Certains ont rompu tout de suite officiants et dans la référence à une
Ce que sont les particularités du s'",tait-i1 donc passé qui explique cet (on ne les nommera pas), d'autres ont certaine idée de l'art (l'art est une
bois debout, ce que sont toutes les étrange phénomène de dilution? cherché des alibis, des dérobades sub- « réponse à donner" et non une « ques-
techniques de l'estampe (il en est Il faut tout d'abord rappeler que l'art tiles, ont voulu sauver la face: Weiner tion ,,) que' gardent au fond d'eux-
aujourd'hui de nouvelles et de très conceptuel posant l'absence de toute laisse aléatoire la réalisation de sa mêmes ceux-là mêmes qui en dislo-
réalité esthétique formelle, les moyens pièce; Sol Lewitt efface son premier quent les apparences. «Sur une
compliquées), c'est ce que \Vechs- àe concrétisation du concept peuvent projet; Broodthaers envoie un certificat idée, sur un concept, des spécula-
1er explique fort bien dans son li- certes être extrêmement variés (tilms, médical de bonne s;:m~é, pour s'excu- tions cie tous ordres repartent bon
Vl'e, et c'est ce qu'il est utile de documents dactylographiés, photos, ser, Barry donne dans la divagation: . train sous la houlette de l'art ».
connaître alors que le Louvl·e. la bandes magnétiques, etc ... ), mais éga- D'autres (Brown, Richard Long, d'une Effectivement, sauf chez' deux irré-
Iement non apparents, non concrets. Le certaine façon On Kawara), les vrais ductibles : Toroni et Buren, et chez
Bibliothèque Nationale et de nom- sup;1ort matériel ne constitue, à aucun conceptuels de service, ont maintenu un participant qui détonne et détonne
breuses galeries nous invitent cons- moment, l'œuvre elle·même qui de- sans broncher ou presque leurs pre- brutalement dans la complaisance de
tamment à contempler dcs gravu- meure mentale. D'où l'importance du miers projets. L'évolution des partici- l'ensemble: Francois Guinochet. Toroni
res : nous n'y prendrions peut-être catalogue qui constitue l'élément cen- pants • concrets» que nous avons cités et Buren ont déêonnecté l'exposition,
trai et essentiel de l'exposition. Ainsi, plus haut a consisté surtout dans des non seulement en se référant à des
pas un plaisir aussi grand si nOlis René Denizot peut écrire: • Le cata- ajustements ou des accommodements travaux effectués en -dehors d'elle, mais
ignorions toutes les difficultés «(ue logue rassemblant des documents sans de leur première mouture. Il faudra donG en donnant à ces travaux, l'un avec
doit surmonter le graveur. réalité esthétique est donc la totalité se reporter, pour saisir les subtilités de impassibilité, l'autre avec ironie et inso-
de l'exposition te conceptuelle.. aussi ces comportements et de ces réactions, lence, une valeur critique et révélatrice.
bien d'un point de vue formel comme au petit catalogue noir (en vente dans Ainsi Buren, qui dans un premier projet
Jean Selz utalogue de l'exposition (panorama de toutes les bonnes librairies, c'est-à-dire avait proposé de faire la critique de

1(,
dans les galeries
tous les autres projets (ce qui n'a pas
été pour rien dans la débandade de
Claude Georges
certains), a répliqué dans son inter-
vention définitive par cc la réalisation
Perturbations, éruptions, explosions
littérale de son premier projet, c'est-à-
de couleurs structurées par ce gra-
dire: des bandes verticales bleues et
blanches ont été visibles en dehors phisme si caractéristique de Claude
des limites de cette exposition du 25 GeorÇJes. Le découpage des tableaux,
formés de la réunion de plusieurs
au 31 mars, dans 110 stations de
toiles, ainsi qu'une bande dessinée qui
métro ". Ainsi Buren a opposé l'ensem-
ble de son travail (sur lequel il faudrait sert de préface expriment clairement
revenir dans un autre article) à la le désir du peintre de se placer dans
totalité de l'entreprise conceptualiste, la perspective d'une" abstraction nar·
à ses équivoques et à ses complai- rative " : description en plusieurs ima-
sances. Le retournement de la menace ÇJes de scènes" interplanétaires " to-
critique, contenue dans le premier pro- talement abstraites. S'il en était be-
jet, en une gifle massive est bien dans soin, la force d'une telle exposition
la manière de ce dangereux individu montre que - malgré quelques reten·
qui déjoue (presque) tous les pièges tissants naufrages d'artistes de l'Ecole
qu'on lui tend depuis deux ans et pour- de Paris depuis 10 ans - les meilleurs
suit son entreprise de mise en question créateurs de l'abstraction lyrique ont
de l'art avec une précision et une une aventure picturale dont les recher·
logique étonnantes. ches actuelles sont très vivantes.
Quant à François Guinochet, il a été
le plus expl icite: critique de l'avant· (Le Point Cardinal.)
garde, de la spécificité de l'art comme Jusqu'au 23 mai 1970.
activité parcellaire, des rapports de
celui-ci avec un système social devant
lequel il est impuissant, etc. Même si.
l'on ne partage pas ce radicalisme du Claude Ct'or!(es, huile sur toile, détail.
refus de l'art comme moyen - et c'est
pour une part mon cas - son interven-
Bertholo
tion est une bouffée d'air frais dans le Eva Aeppli Roel d'Haese
marais conceptualiste, une réponse
rationnelle et cohérente devant quinze L'univers des modèles réduits de Trente poupées grandeur nature, en- Deux totems semblent veiller sur
maniérismes mentaux, un réquisitoire Bertholo est constitué par quelques sachées dans de longues robes de ve- l<>s confins de l'exposition de Roel
sans bavure sur "imposture de la plus é'6:n,nts naturels primaires (le soleil, lours châtaigne, d'où n'émergent que d'Haese comme pour mieux "isoler
manifeste opération de • dépassement- l'eau, le vent, et ses fameux nuages) les longues mains de squelette et la du monde extérwur. A l'entrée, Dide-
récupération" à laquelle on ait assisté dont on observe l'action sur une situa- tête, dont la forte ligne du nez accen- rot soulevé par le jaillissement d'un
durant cette décennie. tion schématique qui est anecdote tue l'arc d'un crâne prognathe. Trente cri déchirant. Au fond, Gœthe, tel un
pure : une maison et deux palmiers, têtes identiques aux méplats marqués, Pégase aptère pétrifié par quelque
Gérald Gassiot-Talabot. un bateau à quai. Le globe solaire ap· qu'une légère variation dans la mise foudroiement chtonien au moment de
paraît ou disparaît sur la ligne d'hori- en place de l'œil ou de la bouche, prendre son vol, cloué au sol par une
zon et l'ombre des palmiers se rac- quelques roussissures légères suffi- hésitation qui fige son corps dans
courcit ou s'allonge; une balise ma- sent à rendre différentes. une scrutation inquiète. Entre ces
Hantai rine est ballotée par les flots. Dans Ces visages, ces mains que l'on di- deux pôles, que Claude Bernard sem-
les dernières œuvres, un élément rait sculptés, sont en réalité faits de ble avoir dressés à dessein, comme
Un espace triste : le musée d'art aléatoire est introduit par la course tissu et ces poupées sont d'étranges des bornes initiatiques, aux extrémi-
moderne; un maté.riau pauvre : des d'une bille folle dont on peut suivre personnages asexués dont le hiératis- tés de cette exposition, un univers
mètres de papier couverts de signes les avatars dans un boîtier transpa- me intemporel provoque la rémi- hermétique, clos, gardé par ces divi·
peints. Hantaï prouve que le monu- rent; ainsi sont programmés les re- niscence littéraire et en autorise la nités tutélaires.
mental tient seulement à la perfection couvrements partiels des trois nuag~s mise en scène.
du oeste qui l'écrit. Et les dimensions de • nuaÇJe à surface variable ", ou Etres d'entre vie et mort, ils siè-
le saut d'un dauohin dans une mer L'invocation de celles-ci ne paraît
de ce mur géant de papier qui sera gent chez lolas dans "attente d'on pas gratuite. Chacune d'elles inGarne,
bientôt réalisé en tôle émaillée, démul- houleuse. La beauté de la mécanique ne sait quel jugement, juges ou ac-
et des enqrenages apparents, la len- à sa manière, dans la mythologie fami-
tiplient, en quelque sorte, la recherche cusés, victimes ou bourreaux, em- lière qui nous tient lieu de lecture,
menée par le peintre dpuis une di- teur et la précision des mouvements preints de toutes les ambiguïtés dé-
fascinent aussi. une image de sérénité, tantôt aima·
zaine d'années et permettent d'en lectables de la culpabilité. ble et souriante, tantôt grave et appo-
mieux saisir l'organique continuité (Galerie Alexandre lolas.) linienne. Roel d'Haese les restitue à
avec ses commencements. (Chez Lucien Durand.)
Jusqu'au 9 mai 1970 un univers profondément chaotique et
Nicolas Bischower baroque où la joie et la légèreté
(Musée d'Art moderne.)
n'éclatent, de haute lutte, qu'au som-
met d'une infrastructure analysée
avec une humilité méticuleuse, com-
Affiches de me dans la Madelon, ou érigée sur un
Nous remettons au prochain nu- les, au gré d'expériences extraor- promontoire écra!lflnt, comme 1e s
Chine populaire méro la critique de l'exposition dinairement diverses et au goût de pieds massifs de l'Aviateur.
Matisse qui nous a semblé mériter l'époque, aérant ensuite, jouant de
Une exceptionnelle série d'affiches une étude approfondie dans sa pré- la hauteur, des contrastes et des Chacune de ces œuvres relève de
jamais montrées qui datent d'avant la sentation définitive. Mais' nous si- rapprochements. C'est une des pre· la métamorphose, aboutissements noc-
• révolution culturelle ". Il faut aller ÇJnalons dès à présent à nos lec- mières fois qu'il nous aura été turnes d'associations hybrides, que le
les voir pour réfléchir objectivement teurs l'exceptionnelle qualité de donné de mesurer positivement (et bronze perpétue dans leur dérisoire
sur les directives de l'art, leur évo- l'accrochage dû à Jean Matisse, le non négativement comme dans le incongruité. Dans les dessins, en re·
lution et leur destin dans la pensée fils du peintre. Moquant les modes. cas de la triste exposition Picasso) vanche, la fluidité et la mobilité des
marxiste-léniniste et sur le poids d'une et sans autre système que celui la triple valeur heuristique, esthé- lignes accentuent leur fragilité. Noyés
tradition artisanale et picturale dont de la sensibilité, non seulement il tique et didactique de l'accrochage. dans les spirales et les circonvolu·
la puissance est ici, non point encore a su respecter le cheminement de tions du rêve, les visages et les
réprimée, vulgarisée ou niée, mais l'œuvre sans être l'esclave de la F. C. corps se confondent comme des re-
au contraire exaltée par la fraîcheur chronologie, mais il a différencié flets perçus par à-coups dans une dé-
et la joyeuseté avec laquelle les l'organisation des cimaises selon Grand Palais jusqu'au 21 septem- rive envahissante.
thèmes révolutionaires y sont inté· les périodes de la vie du peintre : bre 1970, tous les jours de 10 h à
grés. bourrant presque les premières sal- 20 h et le mercredi de 10 h à 22 h.
(Galerie Claude Bernard.)
(Galerie Vercamer J.)
Jusqu'au 6 mai. Guy C. Buysse

La Quinzaine littéraire, du r au 15 mai 1970 17


Mille' lIlilliards
Carnac de .'dollars

1
Robert T,aui-s prIses (a\'ee lc même' pu rtugc
11 ille M illiarris dl' Dollars :lO + 10). Est-cc pal'ce (lue le
Edition spé"iale, 222 p. chiffre (ruffaires de ce groupe
était en 1968 (Ic ronlt'e de 2:>0
Ce livre, écrit dans un esprit as-
millianls de tlollal's. ce (plÎ ave,"
sez analogue à celui Ile J,-J. Ser-
lu règle précitée, le fait Ilualint.
\'an-Schreibcl', mais clavantage
pl cr ,l'ici 198:> et le porte UII ('hif-
('('ntré sur les entrcpl'ises, reposc
fre « parlant» de 1.000 milliards,
sur un raisonnement par extra·
titre de l'ouvragc ? On uuruit pu
polalion construit semble-t-il com-
en effet opérer le même calcul
me suit: les ~()() premières firmes
avec les 600 firmes, et Iruilleurs
améri,'aines, ct les 100 premières
)1. Lattès é('rit quelque l'urt IllIe
firmes non américaines ont ,lou-
le llIonde développé sera ,lominé
hlé leUI' chiffre Ira.ITaires en huit
économi'iuement pal' 1.')0 ent re-
ans. Cela nous donne une hypothè- pl'ises, alol's que d'alltres ont parlé
se de croissanee - 1(' doublement de 300.
en huit ans - , ct une idée Iles Le ('hiffre n'est pas l'essentiel,
proportions entre sociétés améri· au demeurant. Ce qu'il s'agit Ile
('aines ct non amél'icaines - einq faire ressOl·tir, e'est d'uboJ'(1 lu ten-
à un. Il est plus difficile de dire dance il la l'onl'entration éeonomi-
pourquoi l'auteur a ehoisi ensuite qlle, et jI n'est pus sÎtr qlle l'extra-
:\li~llt'nlCnls de Kerrnaria. de ('oneentrer le projeeteur sur polation soit un bon instrument
les soixante plus grandes entre-
de prévision, car en 1930 BerIe
et Neans s'étuient déjà essayés à
un tel exerei('e, et l'évolution réel-
le n'a pas ('onfirmé le III' pronostic.
Denis Roche giques et anthropologiques Ics plus raconter r» Le second oh.iectif, à mon avis le

1
Carnac récentes permettent tout au plus
d'émettre quelqucs hypothèses, Ile Quel est cc lieu, Carnac? Com- plus intéressant, ('onsiste à souli·
Photos de J.-R. Masson
déceler quelques filiations. Le dol- ment explilluer ces alignemcnts de gner qlle dans le~ échanges écono-
Tchou éd., 256 p.
milliers d'énormes blocs dressés? III i'lues internationaux, l'investis-
men, souvcnt enfoui sous un tumu·
lus aurait cu un rôle funéraire. Le Armée romaine figée par Saint Cor- sement direct effedllé il l'étranger
mcnhir est plus ambigu : poteau· neille, vestiges d'un camp de César" devient allssi important qlle l'ex-
A la fois carnet de routc, guidc monument druidique, cimelière pOl'lal ion. D'oÙ la néecssité de ré-
totem, stèle votivc ou eommémora-
huristique ct recueil de citations, « préhistorique », figuration zodia- \'iser certaines unalyses économi-
tivc, silhouette humaine, phallus?
un livre' récent ouvre en quclque cale, monument égyptien (Carnac 'lues qui tlatent Ile l'époque oÙ
Le phénomène mégalithique touchc
s~;·te une parenthèse dans la série = Karnak !), champ de bataille ... c!Jaque Elat n'avait affaire qu'à
des régions aussi diverscs que le
de3 « Guides noirs» que publie Tibet, rInde, la Corée, rEthiopie, Chaquc époque secrète des inter- des entreprises pu rement autoch-
té~ulièrement l'éditeur Claude prétations, chaque auteur projelle lones. alors qlle de nouveaux cen-
la Syrie, rAfrique du Nord, la
T~:hou. ses funtasmes, entendez sa eelloma- tres de décision apparaissent, à sa-
Corse ou le Danemark. S'agit-il de
phénomènes de convergence '! Peut- nie, son égyptomanie, son nal iona- voir les firmes dites multinationa-
. Carnac est en effct le dossier
on interpréter Ics aires de disper- lisme; ct les textes que cite lon- les Ilui échappent (moins totale-
d'une irritante énigme qui n'a pas
sion 'européenncs par rextenslOn guement Denis Roche, ne man- ment pourtant que l'auteur ne le
u'anqué de fasciner, après des gé-
d'une Il religion » venue par mer quent pus de saveur. Quelqucs écri- suggère en forçant le trait 1 à J'in-
nerations d'archéologues, d'histo-
du Moyen-Orient '! Autant d'inter- "ains s'en sont mêlés : Chateau- fluence de la pclitique économi-
riens, d'écrivains, le poète Denis
Roche. L'ordre mégalithique rogations que Denis Roche ne man- hriand «( Teutatès veut du sang: que ou monétuire. On aurait
que pas de rappeler. il a parlé dans le chêne des cl rui- d'uillcurs tort de croire que le
2.200 menhirs, 4.500 dolmcns, 70
ali~nements et 106 cromlechs du
des») ou Fluubert «( Le champ de phénoJlti'ne sc limite aux seules
Mais (1 hors des mégalithes, rien ,Carnac est IlIl large espace dans économies indust delle" de l'Ouest,
territoire français, monstres de
d'autre ne caractérise le mégali- la campagne, oÙ l'on voit onze files car ,les sodétés multinationales
pierre que Ics spécialistes s'effor- de pierres noires... »). '
thisme ». En effet, que dire '! Nous anglo-saxonnes s'installent dans
cent de recenser mais auxquels ils
n'avons aucune donnée « histo- le Tiers-Monde pour y transfor-
ne peuvent donner d'explication En fait, le livre risque de laisser
rique», rien qui réponde à un mer des matières premières ali-
satisfaisante. Le grand menhir brisé sur sa faim le lecteur curieux : pas
eotle, à quelque possibilité de dé- mentaires, et elles commencent à
de Locmariaquer aurait mesuré de ~rande synthèse, pas d'expli-
chiffrement. Absence de sujet cer· fail'e Ile même dans des pays de
plus de 20 mètres et pesé dans les eution définitive et rassurante. seu-
tes, mais non pas absence de dis- l'Est IBulgarieL
30.0 tonnes. L'une des dalles de lement quelques hypothèses n 'esl-
couverture du dolmen de Bagneux cours : des génér~tions de « com- La partie «effets de civilisa-
ce pas, tout compte fait, une démar-
mentateurs malheltl eux» se sont I ion» du phénomène est moins
pèse 52 tonnes. Les alignements 'de che scientifique? Ainsi, not re
succédé avec la même frénésie connlincante, parce que trop ra-
Carnac comprennent près de 3.000 science n'ayant pu se l'approprier,
d'explication radicale. Et c'est sur· pillement traitée. Je préfère là-
!.l1enhirs plantés sur 4 kilomètres. le classer, le mégalithe demeu re
tout cette disproportion entre notre dessu,; renvoyer le lecteur au livre
Or nous ne savons rien des hom- disponible, ouvert à tous les dis-
ignorance et l'abondance du di~" de Mishan, de la London School
mes (des « civilisations» ?) qui ont cours. C'est ce constat agaçant que
cours qui a frappé l'auteur. !.ln of Eeonomics, The Costs of Econo·
pu édifier ces monuments, ni des dresse Carnac. Signalons les belles
livre sur les mégalithes ne peut être mir Crowth, qui vient de paraître
techniques employées. photographies de Jean-Robert Mas-
que l( l'histoire des rhétoriques du en livre de poche chez Penguin,
son qui apportent à l'ouvrage son
Quelques ossements, quelqucs I/l(;/{alithisme». Ainsi, le dolmen, indispensable complément gra-
en formulant le vœu qu'il soit
ohjets pas toujours contemporains, l( sa signification n'existant pas, hientôt traduit en français.
phique.
quelques gravures ne nous rensei- est-il possible que signifie à son
gnent guère. Les données ethnolo- tour la façon que nous avons de le Alain Jaubert Bernard Cazes

18
LIRaVISTICI 1JE

L'étrangère
Quoique récente, la sémio- par Roland Barthes nous a fait découvrir. Le premier
acte de ce dialogisme, c'est, pour la
logie a déjà une histoire. Dé-
rivée d'une formulation tout sémiotique, de se penser à la fois
et contradictoirement comme scien-
olympienne de S a u s sur e
(<< On peut concevoir une
ce et comme écriture - ce qui. je
crois, n'a jamais été fait pa'r aucune
science qui étudie la vie des La sém.analyse ve, dialectique, irréductible à un sens
uniaue mais faite de type de pratiques science, sauf peut-être par la science
signes au sein de la vie so-
• Le problème de l'examen critique signifiantes dont la série plurielle res- matérialiste des présocratiques, et
ciale "), elle ne cesse de te sans origine ni fin. Une autre his-
de la notion de signe se pose à tou- qui permcttrait peut-être, soit dit
s'éprouver, de se fractionner, te démarche sémiotique : sa défini- toire se profilera ainsi, qui sous-tend en passant, de sortir de l'impasse
de se désituer, d'entrer dans tion, son développement historique, l'histoire linéaire : l'histoire récursi-
vement stratifiée des signifiances science bourgeoise (parlée) / science
ce grand carnaval des lan- sa validité dans, et ses rapports avec
les différents types de pratiques si- dont le langage communicatif et SOI. prolétarienne (écrite : du moins
gages décrit par Julia Kris-
gnfiantes. La sémiotique ne saurait idéologie sous-jacente (sociologique, poslulalivcmcnt ).
teva. Son rôle historique est se faire qu'en obéissant jusqu'au historiciste, ou subjectiviste) ne re-
actuellement d'être l'intruse, bout à la loi qui la fonde, à savoir présentent que la facette superfi- La valeur du discours kristevien,
la troisième, celle qui déran- la désintrication des démarches Si- cielle ". c'est que son discours est homogène
ge ces bons ménages exem- gnifiantes, et ceci implique qu'elle à la théorie qu'il énonce (ct cette
plaires, dont on nous fait un se retourne incessamment sur ses Le texte homogéné'ilé est la lhéorie même) :
propres fondements, les pense et
casse-tête, et que forment, les transforme. Plus que • sémiolo- en lui la science est écriturc, le
paraît-il, l'Histoire et la Ré- gie» ou • sémiotique -. cette scien- • Nous définissons le texte comme signc est dialogique, le fondement
ce se construit comme une critique un appareil translinguistique qui redis-
volution, le Structuralisme et tribue "ordre de la langue, en mettant est destructeur : s'il paraît « diffi-
la Réaction, le déterminisme du sens. de ses éléments et de ses cilc » à certains, c'est précisément
lois - comme une sémanalyse-. en relation une parole communicative
et la science, le progres- visant l'information directe, avec dif- parce qù 'il est écrit. Cela veut dire
sisme et la critique des férents types d'énoncés antérieurs ou (1 uoi '! D'abord qu'il affirme et pra-
contenus. De ce .. remue- L'écriture et la science synchroniques. Le texte est donc une tique à la fois la formalisation et
J:rvductivité, ce qui veut dire : 1 r:O'l
ménage ", puisque ménages rapport à la langue dans laquelle il son déplacemcnt, la mathématique
.''Si le sémioticien vient après l'écri·
il y a, le travail de Julia vain, cet • après - n'est pas d'ordre se situe est redistributit (deslructivo- devenant en somme assez analogue
Kristeva est aujourd'hui l'or- temporel : il s'agirait, pour l'écrivain constructif), par conséquent il est au travail du rêve (d'où beaucoup
a:lssi bien que pour le sémioticien, abordable à travers des catégories lo- de criailleries). Ensuite qu'il assume
chestration finale il en giques plutôt que purement linguisti-
de produire simultanément des langa· au tilre même de la théorie le glis-
active la poussée et lui don- ge!'. Mais la production sémiotique ques; 2. il est une permutation de
ne sa théorie. a~ra la particularité de servir de trans- textes, une intertextualité : dans l'es- sement terminologique des défini·
mission entre deux modes de produc- pace d'un texte plusieurs énoncés, pris tions dilcs scienlifiques. Enfin qu'il
tion sionifiants : l'écriture et la scien- à d'autres textes, se croisent et se inslalle un nouveau type de trans-
ce; la sémiotique sera donc le lieu neutralisent -.
mission du savoir (ce n'est pas le
Julia Krisleva où la distinction entre elles est desti-
née à s'articuler-. savoir qui fait problème, c'est sa
Séméiotiké, La théorie transmission) : récriture de Kris-

1
Recherches pour une sémanalvse.
teva possèdc à la fois une discursi.
Coll. Tel Quel. . L'histoire • La recherche sémiotic/ue reste
une recherche qui ne trouve rien au vité, un « développement» (on vou·
Le Seuil éd., 381 p.
• Faisant éclater la surface de la bout de la recherche (. aucune clé drait donner à ce mot un sens « cy·
largue, le texte est l'. objet" qui per- pour aucun mystère", dira Lévi- c1istc » plus que rhétorique) et une
mettra de briser la mécanique concep- Strauss) que son propre geste idéo- formulation, une frappe (trace de
Lui devant déjà beaucoup (el dès tuelle qui met en place une linéarité logique, pour en prendre acte, le
nier et repartir de nouveau. saisissement et d'inscription), une
lc début), je vicns d'éprouver unc historique et de lire une histoire stra-
tifiée : à temporalité coupée, récursi- Julia Kristeva gcrminalion : c'est un discoürs qui
fois de plus, et cette fois-ci dans
a~it moins parce qu'il « représente »
son cnsemble. la force de ce lra-
unc pensée que parce que, immédia-
vail. Force veut dire ici déplace-
lement. sans la médiation de la
ment. Julia Krisleva change la place
lcrnc écrivance, il la produit et la
des choses: elle délruil Loujours le
destine. Cela veut dire que la séma-
dernier préjlLgé, cel u i donl on l'œuvrc dc Julia Kristeva est cet rie de la sémiologie : « Toute se-
nalyse, Julia Kristeva est la seule à
croyait pou v 0 i r se rassurer el avertisscment : que nous allons miotique ne peut se faire que
po";voir la faire: son discours n'est
s'enorgueillir; ce qu'elle déplace, toujours trop lcnlemcnt, que nous comme critiqlLe de la sémiotiqup. ».
pas propédeutique, il ne ménage
c'est le déjet-dit, c'est-à-dire l'insis- perdons du temps à « croire », e'est- Une tclle proposition ne doit pas
à-dirc à nous répélcr ct à nous eom- s'cntcndrc eomme un vœu pieux et pas la possibilité d'un « enseigne-
tance du signifié, c'est-à-dire la bê-
tise; ce qu'elle subvertit, c'est l'au- plairc, qu"il suffirait souvent d'un hypocrite «( critiquons les sémioti-
ment» ; mais cela veut dire au,ssi,
à l'inverse que ce discours nous
torité, celle dc la scicnce monolo- petil supplémenl de libcrlé dans une ciens qui nous précèdent »), mais
gique, de la filialion. Son travail pcnsée nouvellc pour gagner des comme l'affirmation que dans son transforme, Il 0 U s déplace, nous
est entièrcmcnt neuf, exact, non annécs dc travail. Chcz Julia Kris- discours même, et non au niveau donne des mots, des sens, des phra-
par purilanisme scientifique, mais teva, ce supplément est théoriquc, dc cluelques clausules, le travail de ses qui nous permettent de travail-
parce qu'il prcnd toute la place du Qu'est-ce que la théorie'! Ce n'est la science sémiotique est tissé de ler et déclenchent en nous le mou-
lieu qu'il occupe, l'emplit eXlIcte- ni une abstraction, ni unc généra- rclours destructeurs, de coexisten- vement créatif même : la permuta-
ment, obligeant quiconque s'cn ex- lisation, ni une spéculation, c'est ces contrariées, de défigurations tion.
clut à se découvrir en posilion dc une réflexivité; c'cst en quelque productives. En somme, ce que Julia Kristeva
résistance ou de censure (c'est ce sorte le rcgard rctourné d'un lan- La science des langages ne peut fait apparaître, c'est une critique de
qu'on appelle d'un air très choqué: gage sur lui-même (ce pour quoi, être olympienne, positive (encore la communication (la première, je
le tcrrorisme). dans une société privée de la pra- moins positivistc), in-différente, crois, après celle de la psychana-
Puisque j'en suis à parler d'un tiquc socialistc, condamnée par là adiaphorique, comme dit Nietzschc; lyse). La communication, montre-
lieu de la recherche (laissant à qucl- à discourir, le discours théorique elle est elle-même (parce qu'elle est t:elle, tarte à la crème des sciences
langage du langage) dialogique. -
ques citations que j'ai choisics le
soin de rappeler les arliculations de
cctte pensée), je dirai que pour moi
est transitoirement néet'ssaire). C'est
en ce sens quc, pour la prcmière
fois, Julia Kristeva donnc la lhéo-
notion mise à jour par Julia Kris-
teva à partir de Bakhtine, qu'elle
philosophies et des politiques "II
positives (telle la linguistique), des

« dialogue », de la « parli('ipation "

La Quinzaine littéraire, du r au 15 lII<ti 1970


~
1!1
Un classique
de la linguistique
et de l' Il échange », la communica· La traduction en français de tion différente parviennent finale· Loldt. En fait, Sapir; a été fornH~à
tion est une marchandise. Ne nous l'ouvrage fondamental de la ment à des formulations et à des l'éeole des ethnologues (~Omllle
rappelle-t-on pas sans cesse qu'un linguistique américaine doit solutions anal0l!ues. Mais, (~omme Boas, et Bloomfield à celle ,le
livre Il clair» s'achète mieux, qu'un être salué comme un événe· le soulil!ne l'introduc~teur, ces so· Wundt d'abord et des behaviorls-
tempérame~t communicatif se place ment de l'ordre de .Ia culture lutions ne sont pas idfmtiqLlf's. tes ensuite. De toutes façons,
facilement? C'est donc un travail générale; il est douteux, en Par exemple, Bloomfield hésite Bloomfield· a vivement repoussé
politique, celui·là même que fait effet, qu'en linguistique cette souvent entre critère physique l'interrm~t~tion psYl'hologisante de
Julia Kristeva, que d'entreprendre tradl.!ction puisse e x e r c e r (aceent très fort, fort, ou faihle) .Hermann Paul. Il v a chez Bloom-
de réduire théoriquement la corn· encore que 1que influence et critère fonctionnel (fonction field un refus' très net du
munication au niveau marchand actuellement. Certes, l'impor· (~ulminative, .Iémarcative, ou ex- nlf'''tali.~11I(', au bénéfice d'une
de la relation hitmaine, et de l'inté- tanc.e de cette Bible ou de ce pressive). Tandis que pour Tru- .Iescription linl!uistique adéq\.late,
grer comme un simple niveau fluc- vade·mecum de la linguistique hetzkoy seules les fonctions lin- permettant d'ailleurs grâce à une
tuant à la signifiance; au Texte, ap- américaine n'est plus à établir /-!,uistiques de l'accent ont quel- ri~~ueur toute "cientifique d'appor-
pareil hors-sens, affir.mation victo· et, depuis la date de sa paru· que valeur clarifiante. ter les. conelusions historiqllPs né-
rieuse de la Dépense sur l'Echange, tion, 1933, le livre a été lu, Autre problème I!énéral et ll'ail- j'essaires adaptées à une ten(~ des-
des Nombres sur la Comptabilité. comme il est à souhaiter, leurs extra-linl!uistique, celui fIe cription. Tels sont les principes
Tout cela fera-t-il son chemin ? même en France. la différf>flcf' qui s'instaure fata- d'une étude lin)!uistique de l'évo·
Cela dépend de l'inculture fran- lement entre les précurseurs et lution. Conune l'éerit Frédéric
çaise : celle-ci semble aujourd'hui leurs SUf~('esseurs : ce que ces der· François: Il la distinction pntre
clayoter doucement, monter autour l.eonard Bloomfield, niers ~a)!nent en rigueur sur les l'ariatiuns p/w.nétiques continues
de nous. Pourquoi ? pour des rai· Le Langagf'. premiers ne s'obtient qu'au dé- f't variations phonologiqups dis·
sons politiques, sans doute; mais Trall. de l'américain triment .Ie la richesse et de la continues, aboutissement des pre-
ces raisons semblent curieusemfmt par Janick Gazio, mu1tiplil'ité des voies ainsi sacri- nlièrt,.~, peUt seule en f'I/(·t rt!ndre
déteindre sur ceux qui devraient l~ a\ ant·propos fiées. Faire é('ole entr3îne donc c(~;r lois intelli,~ibles... (~llf;n les
mieux leur résister; il y' a un petit de Frédéric François. nél'essaire mutilation; d'où la loi.~ ne deviennf>nt intelligibles
nationalisme d e l'intelligentsia Payot, éd., 525 p. prudence qui c01nmande la re- que .~i on les envisage comme
française; celui·cl ne porte pas, lecture de ce qu'il est convenu l( structurales n, c'est-à-dire com·

b i e n sûr, sur· les nationalités Toutefois, il faut le dire dès d'appeler les Il classiques n : leur me traduisant lf's prt's.sions
(Ionesco n'est-il pas, après tout, le maintenant, beaucoup de lecteurs, contenu Ilépasse largement leur qu'exercent 11111 tuellf>nwnt le,~
Pur. et Parfait Pet i t Bourgeois .non linl!uistes et linguistes, béné- postér.ité. C'est aussi en quoi la plzonènws les UliS sur les autrt!s,
Français ?), mais sur le refus opio fjcieront de ce taLleau complet et leeture du Langage de Bloomfield causes stru.cturdf's qui fournis.wnt
niâtre de l'autre langue. L'autre systématique du fondement de la s'impose trente ans après. Un 1(,. cadrt~ dans lequel des considé·
langu~ est celle que l'on parle d'un linl!uistique structurale actuelle. même ret(;ur aux sources .le la lin- ra-tions de ling 1listiqup externe
lieu politiquement et idéologique- De ce point de vue, on trouverait I!uistique européenne n'est pat! peuvent. jouer (emprunts, inva-
ment inhabitable : lieu de l'inter- difficilement l'équivalent de ce sans conséquences: l'intérêt d'une sions, etc.) » (p. XIII.XIV). Ainsi
stice, du bord, de l'écharpe. du boi· l'ôté-ci de l'Atlantique: un ou· étude du Cerele fIe Pra!!ue n'a Bloomfield raual'he-t-il ril!0ureu-
tement : lieu .cavalier puisqu'il tra· Ha!!e qui prend le lecteur sans· Il'ailleurs pas échappé. Si J'his- sement toute l'onclusion historie
verse,· chevauche, panoramise et of· prénotion aucune et qui le con- toire exigeait quelque justifica- que concernant la. lanl!ue à la
fense. Celle à qui nous devons un duit, dé chapitre. en chapitre, à tion, voilà qui est fait. présupposition d'une analyse syn·
savoir nouveau, venu de l'Est et la connaissance de la ling:uistique. Il est vrai, comme l'affirme chronique. .
de l'Extrême·Orient et ces instru· Ce' fondement a donc' double va- Malmberl! ,lans Lf's flOU I:ellf',~ ten- Depuis Bloomfield, les trois
ments nouveaux d'analyse et d'en- leur, et scientifique et pédagogi- dances de la linguistiqllf' (P. U ,F., relations syntaxiques suivantes
gagement que sont le paragramme, que. 1966), que l'analyse de Bloomfield ont été définies rar les linl!uistes
le 'dialogis'me, le texte, la producti. L'avant-propos de Frédéric ne se distingue pas de celle des américains d'après les rapports
vité, ~'intertextualité, le nombre et François tente de discerner de phonolo)!ues de Pra)!ué. Aussi entre les constituants immédiats
la formule, nous apprend à travail- façon claire et intéressante Il ce s'est-on interrogé sur l'oril!ine et l'unité: relation de suborlli·
'1er dans la différenc~, c'est·à·dire qui est vivant» et (( ce qui est des similitudes qu'offrent les tra- nation (l'unité et un seul des
par dessus les différences au nom mort », ou plutôt le vrai et le vaux .le Bloomfield avec les prin- constituants appartiennent à la
de quoi on nous interdit de faire faux, d'un tel travail d'ensemble. cipes et les méthofles des formes même clàsse fonnelle), relation de
germer ensemble l'écriture et la Il a l'avantal!e d'attirer l'attention dites structurales de la lin)!uisti- l'oordination (la classe formelle de
science, l'Histoire et la forme, la sur les roints litil!ieux et sur les- que européenne. Y a-t~il eu dépen- l'unité est celle même de chacun
science des signes et la destruction quels la discussion reste ouverte danee réelle, puisque entre 1914, ries constituailts), relatioil de
du signe : ce sont toutes ces belles et susceptible d'être féconde. Il ,Iate de l'Introduction to tlze Stu- construction exocentrique (la clas.
antithèses, confortables, 'conformis- ressoit Ile ce texte liminaire que. dy of languagf' et 19~3, Bloom- se formelle rie l'unité est autre
tes, obstinées et suffisantes, que le la lin!!uistique de Bloomfield est field avait pu prendre connais- que ~elle des constituants). On
travail de Julia Kristeva prend en issue .l'une idéol01tie propre, mais ·sance des tenrlances européennes ,? identifie ces constructions avec les
écharpe, balafrant notre jeu n e n'en dirait·on pas de même des Ou bien, s'al!it-il d'un accord fonctions de la glossématique
.science sémiotiq\.le d'un trait étran- autres? Aussi apparaît flonc un .« nécessaire Il s'expliquant par <l:dossèmes : les plus petites uni·
ger( ce qui est bien plus difficile premier problème général : celui l'ohjet lui·même. rie l'étude tés de sil!nalisation): la' sélec·
qu'étrange), conformément à la pre- du rapport de l'idéologie et de bloomfieldienne Je lanl!age i·ion, la combinaison, la solida·
mière p h ras e de Séméiotiké : la sl'ience sociale, car lalinl!uis- humain? rité. Il faut savoir, en outre, que
Il Fq.ire de la ,langue un. travail, œu- tique est, pour ·Bloomfielll comme La "conception du lan)!al!e com- Bloomfield a relevé le caractère
vrer dans la matérialité de ce qui, ponr Trubetzkoy, ni science de la· me produit social, Bloomfiehl a indécomposable ,du mot qu'Ü dé·
pour la société, est un moyen. de nature ni science de l'e"prit, mais pu la trouver chez son compatrio. finit comme "minimal free form" :
contact et de compréhension, n'est. scienCf' .~ocialp. te Sapir, qui lui·même comme le forme libre minimale. Ce critère
ce pas se faire" d'emblée; étranger Sans doute, ICI encore, sera suppose Adam SchaH (in: Lan· a le défaut d'exclure les préposi.
à.la langlJe ?» eQnfirmée l'observati~n selon, la- gage et connaissance, éd. Anthro- tions et conjonctions mais il
Rolqnd Barthes quelle' des chercheurs d'inspira. pos, 1969) concorde avec Hum· {onctipnne négativement po»r,

fi
Le vocabulaire
indo-européen
(' lasser les unités liées (comme le « la phonologie ne prend pas Emile Benveniste
ait de mangeait). Ainsi le mél'ite garde à la nature acoustique des Le vocabulaire des
de cette définition du mot est phonèmes, mais les acc('pte sim- 1nstitutions indo-européennes
d'être purement linguistique, et plement comme dl's unités dis- T. 1. Economie, parenté, société
non sémantique. tinctes)) (p. 131). Bloomfield T. 2. Pouvoir, droit, religion.
L'ouvrage lui-mi-me procèllf' montre la nature et la portée de Minuit éd., 376 p. et 340 p.
d'une présentation pro~ressive. la méthode comparativl' qui per-
L'observation est la base de cet met des reconstructions; mais:
enseignement. « Jac/,' et Jill des- « La méthode comparative ne A l'heure où la linguistique s'est
cendent un sentier. Jill a faim. lWU,~ hu/iqul' en principe rien en dégagée de la grammaire comparée
Elle ,'oit une pomme sur un arbre. ce qui concerne la forme acous- d'où elle est issue, et rejette sou·
Elle fait un bruit alWC son larynx. tique des formes reconstruites; vent l'histoire pour se vouloir uni·
sa langue et sps lèvres. Jack saute elle n'identifie les phonèml's d(,s quement structurale, un linguiste
la barrière, grimpe à l'arbre, fonnes reconstruites que conlme nous restitue « le vocabulaire des
prend la pomme, rapporte à Jill, de,~ unités récurn'lltes » (p. 291).
institutions indo.européennes»
la pose dans sa main, Jill mange La métholle comparative suppose M. Benveniste fait revivre sous nos
la pomme)) (p. 26-27). Bloom- des ruptures et « reconstruit de,~
yeux les institutions des Indo-Eu-
fie!l1 décompose l'incillent en trois langue,~ mères uniformes, existant
ropéens, leur économie, leur sys-
parties: « A. Actions pratÎque.~ à certains moments du passé, pt
tème de parenté, leurs relations
précédant l'acte de parler. El Ll' suit des changements qui ont ('u
lieu après que chaque langue sociales, leurs conceptions du pou-
discours. C. Actions pratiques sui- Emile Benveniste,
mère se soit scindée jusque dans voir, du droit, de la religion, au
vant l'acte de parler.)l Il y a
la langue mère qui a .mil;i dans moyen de la seule comparaison des
d'une part en A des éléments qui
la langue enregistrée)l (p. 293). langues par eux léguées à la partie ses emplois, connotations histori-
sont le ,~timulus du locuteur, fl'au-
tre part, en C, nous assistons à Il en résulte une généalo~ie des du monde qu'a soumise leur orga- ques, connexions et opposi tions
la réponse de l'auditeur. Quant à langues. De quoi dépenll l'expan- nisation politique et sociale. soli- dans le contexte, et de définir sa
l'événement-parole, il se décom- sion des traits linguisti{IUeS, si- dement structurée. place à l'intérieur d'un système :
pose ainsi : BI : mouvements des non des conditions sociales? Et bref, de distinguer sa « significa-
l'ordes vocales, de la mâchoire in- quand peut-on parler de change- La matière est vieille : l'appari- tion )l, notion centrale autour de
férieure, de la langue, qui sont ment phonique? Seulemf'nt, tion des Indo-Européens dans laquelle s'organise un ensemble
une réaction au stimulus : réaction « lorsque la substitution de l'ha- l'histoire date de près de quatre lexical cohérent, des « désigna-
linguistique de substitut; B2: bitudl' a conduit à une altération millénaires ; Bopp, l'un des tions», fruits de développements
mouvement des ondes sonores; de la structur<' de ·la langl/(')) fondateurs de la grammaire com- historiques particuliers.
B3: vibration des tympans de (p. 344). Le chan~ement phonéti- parée, est mort il y a plus d'un
Jack, audition-stimulus : stimulus que « l'st un changement dans le.~ siècle, et dans nombre de nos fa- Dans cette entreprise - et c'est
linguistique-substitut. Qu'est-ce habitudes d' ('xécution des mou- cultés, cette discipline décline. Mais là le paradoxe - , l'auteur sert
que le langage ? Ce sont les ondes I;enlent.~ producteurs de ,~on)) neuf est le dessein : la langue, loin l'étymologie, mais ne s'en sert que
sonores qui comblent la séparation (p. 347) ; mais il existe d'autres d'être à elle-même son propre ob- peu ou point. Ainsi la comparaison
entre les corps du locuteur et de changements; tout d'abord le jet d'étude, est utilisée, et elle traditionnelle pose pour le nom du
l'auditeur. Et si : « Un groupe' so- changement analo.gique, ne prove- seule, comme instrument permet- « frère » un prototype bhràter,
cial humain est réellement une nant pas d'un prolongement alté- d'où procèdent les formes histori-
tant de ressusciter la culture répan-
unité d'un ordre supérieur à celui ré de formes plus anciennes et quement attestées (latin frater, an-
due par les tribus indo-européennes
d'un animal seul, de même qu'un résultant d'un processus de for- glais brother, russe bàtja, etc.),
de l'Atlantique au Turkestan.
animal composé de plusieurs cel- ma~ion étudié par Bloomfjeld et
Aussi la comparaison ne se limite- compte tenu des évolutions phoné-
lules est une unité d'un ordre su- qui n'est autre que le mécanisme
t-elle plus à la grammaire : alors tiques connues pour chaque lan-
périeur à celle d'une simple cel- de la quatrième proportionnelle
que l'étude du vocabulaire, souvent gue. L'originalité est ici de montrer
Iule» (p. 31), le langage n'est A P
négligée, n'avait en général donné que ce terme s'insère dans un sys-
autre que ce qui coordonne le
B x naissance qu'à des répertoires, tout tème de parenté classificatoire, et
groupe social. Les communautés
A et B étant de même nature, ici, est synthèse, et organisation de non généalogique, car en grec, le
linguistique~ ont des types Ile
la relation Ax doit être néces- données lexicales disparates. Voi- nom du « frère de sang » est autre
discours qui sont: 1. la langue
saIre. ci donc que son t conciliées histoire (adelphos), et phrater, désignant
littéraire standard; 2. la langue
et structure, « diachronie » et un membre d'une phratrie, témoi-
standard padée; 3. la langue Autre changement : le change-
standard provinciale; 4. la lan- « synchronie ll, et qu'avec cet exem· gne d'une signification indo-euro-
ment sémantique, ce sont « les
gue sous-standard; 5. le dialecte innovations qui chan!{ent le sens pIe magistral de structuration du péenne large, et encore prégnante
local. Si, des trois phases de l'in- lexical plutôt que la fonction lexique « la dimension temporelle... chez les confréries religieuses du
cident Jack-J ill, on admet que !{rammaticale d'une forme» (p. devient une dimension explica- monde italique, Frères Arvales à
A et C constituent notre monde et, 402). Et Bloomfield montre que tive )l. Rome, ou Atiédiens en Ombrie. Ail-
par le fait, renferment la signi- « la métaphore poétique ('st en leurs, les interprétations tradition-
fication de B, et concernent donc !{rande partie une excroi.~sance La méthode aussi est renouvelée. nelles sont renversées : le sens
la sémantique. des emplois figurés du discours Les comparatistes, guidés par le « richesse II de peku (cf. français
Une étude du langage peut se ordinaire)) (p. 219). Il est per- souci de reconstruire des formes, pécuniaire) ne vient pas, comme
mener sans préjugés spéciaux mis, en tout cas, d'espérer que ont souvent mis l'accent sur l'éty- on le pensait, d'une extension sé-
quant à la signification, c'est la la linguistique pourra permettre mologie. Le propos de l'auteur est, mantique de l'acception «bétail ll,
phonétique: c.a.d. la phonétique une meilleure compréhension des au contraire, de préciser avant tout mais est l'appellation générique de
de laboratoire qui étudie la lan- sociétés humaines. Telle est la le sens d'un terme, d'en donner une la « richesse mobi1iêre et person-
gue du point de vue acoustique conclusion de Bloomfield. reconstruction interne dans des lan- nelle l), ayant fini par désigner
et physiologIque. Au contraire,

La Quinzaine Iitl4lraire. du 1:" cu 15 mai 1970


Angèle Kremer-M'arietti gues particulières, par l'analyse de
...
dans certaines langues la propriété

21
HISTOIRB

~ Benveniste

spécifique qu'est le bétail pour une tion initialc de pluie comme hu- Autrichien, déporté à Buchen- reste. la réclusion, non l'extermina-
société d'éleveurs. meur fécondante, en celle de re- wald de 1938 à 1945, Eugen tion ou l'exploitation à des fins
producteur du troupeau (wers : p. Kogon fut l'un des premiers industrielles. Si, d'autre part, des
L'auteur démasque des structu- ex. grec e (w) érsè « rosée » et la- à décrire après la guerre, le exterminations massives ont lieu
res voilées par plusieurs siècles ou tin verres « verrat))). Il y a là re- système des camps de con- alors, c'est sans r e cou r s à
millénaires d'évolution. les peuples fus d'admettre la synonymie et dé- centration allemands. Publié l'institution concentrationnaire. par
ont parfois conservé le fonction- sir de réduire la polysémie. dès 1946 en ·Allemagne et des voies clandestines (cas ùu prfl-
nement de certaines institutions, en l'année suivante en France, gramme d'euthanasie cn 1939-
en renouvelant l'expression. Les Dans cette quête, des divergen- peu avant les Jours de notre 1941) ou des moyens « artisanaux»
quatre divisions sociales et territo- ccs sont ramenées à l'unité : l'un mort de David Rousset, son (massacres perpétrés par les Ein-
riales de plus en plus larges du des noms du « droit» en grec, ouvrage vient d'être réédité. sa/zgruppen sur le front de l'Est).
mon d e indo-européen, famille, diké peut être rapproché du latin Il faut saluer cette initiative, Pour que l'on se trouve cn p.'é-
clan, tribu, pays, sont désignées en dico « dire », dont il semble rare dans l'édition. sence du système proprement dit,
iranien par des termes dont les trois il faudra autre chose : la main-
éloigné, parce que la racme
Eugen Kogon mise militaire allemande sur toule
premiers ont d'ailleurs des corres- deik-, qui leur est commune, si-
l'Europe, l'accroissement dans des

1
pondants formels, mais n'ont plus gnifie « montrer ce qu'on doit fai- L'Elat S.S.
Coll. Politique proportions énormes des déportés
la même ordonnance : et de mon- re )) : la diké est la formule de
Le Seuil, éd. 380 p. et des (( déportables » (1 ui fs. tzi-
trer comment le grec, par exemple, droit qui se transmet, dans une
ganes, résistants, opposants de tous
a rénové ici son appareil lexical. société où le rôle du juge est de bords sans oublier les prisonniers
en conservant l'institution. Parfois,. « prononcer avec autorité» (dico)
Le phénomène concentration-
naire nazi a touché l'Europe cn- de droit commun et tous ceux qui
les transformations du vocabulaire le formulaire. durent leur déportation au hasard),
tière : le nombre des victimes (huit
reflètent l'évolution des structures le développement des bcsoins de
millions environ, dont six millions
politiques: le vieux nom du « roi )) N'ayant plus besoin d'un support l'économie de guerre allemande. A
de Juifs) et. leur origine variée ont
qu'ont encorc l'Inde et Rome formel, la comparaison franchit le ces facteurs géographiques, numé-
fait que les classes, les pays, les
(rex) témoigne d'une représentation cercle de la linguistique, et du riques et économiques vient s'ajou-
opinions et les confessions les plus
plus religieuse que politique de la monde indo-européen. De la tripar- diverses ont été représentés dans ter un dernier fait : le régime
royauté; mais celle-ci est plus mo- tution sociale spécifique de ce der- les camps. Il y a aussi sa durée : nazi se transforme : le primat de
derne et démocratique en Grèce, nier en classes hiérarchisées même si le système en tant que leI l'idéologie sur toutes les autres
où elle s'exprime par deux termes prêtres, guerriers, agricultcurs - n'apparaît que tard, il demeure considérations, même stratégiques,
nouveaux, le lcallax. seul détenteur dégngée par M. Dumézil. M. Bcn- que Dachau ouvre ses portes en est absolu. Une bureaucratie poli-
du pouvoir et le bllsiLeus, qui, s'il veniste donne de nombreux exem- 1934. La machine à exterminer tico-policière spécialisée dans l'ad-
exerce des fonctions magico-reli- ples d'application au lexique. Mais tuera jusqu'au bout. Les derniers ministration de la terreur, dans la
gieuses, est un homme et non pIns il fnit intervenir aussi des usages convois quittent Paris le 15 aoî,t technique de l'extermination indus-
un dieu comme le rai indien. Et d'autres sociétés. Le potLatch, type 1944, Lille le 2 septembre; quel- trielle, prend une place capitale :
l'étymologie, qui n'est jamais te- de relations qui repose sur un ques jours avant l'armistice, l'avia- les S.S. (D'où le titre du livre
nue pour condition suffisante de la système dc dons et contre-dons, tion anglaise bombarde au large dc d'E. Kogon).
reconstruction d'un sens n'est mê- bien connu notamment chez les po- Hambourg et de Lubeck des navi-
me pas nécessaire : aucun terme pulations indiennes du Nord-Ouest res allemands où les déportés ont C'est ce système qu'il a décrit, à
ne peut être rapproché de la « han- de l'Amérique, rcnd compte, entre été parqués et abandonnés. Consi- partir non seulement de sa propre
ne» germanique, institution qui autrcs, des sens successifs du latin dérons aussi l'extension dans l'es- expérience de Buchenwald, mai..
survit jusqu ïl l'époque moderne hostis « .hôte» puis (( ennemi », pace : on trouve des camps en d'informations recueillies sur d'au-
chez les riverains de la Mer du mais en réalité à l'origine (( celui Allemagne (Dachau, Buchenwald, tres camps. Plusieurs chapitres re-
Neuengamme, Bergen-Belsen, Ra- latent avec précision de quoi étaient
Nord, mais l'étude des emplois en- qui est en relntions dc compensa-
vensbruck), en Autriche (Mauthau- faites la vie et la mort des dépor-
seigne que, si elle est devenue une tion )). Le nom allemand du c( no-
sen), en Pologne (Auschwitz, Tre- tés : l'entassement, la lutte perma-
association économique de mar- bIc» Edel, étymologiquement
blinka, Maïdanek), en Tchécoslo- nente pour l'existence, les condi-
chands, elle est à l'origine une com- (c nourrisson », s'explique par la
vaquie (Flossenbourg, Theresien- tions inhumaines de travail, la ma-
pagnie de jeunes guerriers, que pratique du foslerage, qui consiste stadt), en France enfin (Le Stru- ladie, la faim, le froid, l'insécurité,
Tacite décrit dans sa Germanie. à faire élever les enfants nobles thof-Natzweiler, en Alsace). les tortures. Quant à l'essence du
par des parents nourriciers, et qui, système, elle repose sur deux élé-
Saussure disait déjà que dans la de règle dans les sociétés scandina- ments.
Le système concentrationnaire,
langue il n'y a que des différences, ve et surtout ccltique pour les en-
loin de naître en 1933, n'apparnÎt
et ce sont elles que M. Benveniste fants roynux, existe aussi chez la qu'à partir du moment où la guerre Le premier est ce que l'on pour-
fait surgir ou aplanit, en restaurant noblesse de Géorgie. Si l'on a cru s'étend à l'ensemble du continent. rait nommer l'administration indi-
tantôt la diversité de ce qui paraît jusqu'à maintenant que la grande Certes il 'J a, bien avant 1942, des recte. Les camps étaient adminis-
un, tantôt l'unité de ce qui semble famille indo,européenne était or- camps, des déportés, des bourreaux, trés par les détenus, sous la surveil-
divers, pour découvrir la significa- ganisée autour du père, la termi- des massacres. Mais les différences lance d'une hiérarchie SS parallèle.
tion d'un mot, perdue et grâce à nologie garde des traces d'une li- avec ce qui va suivre sont essen- Au commandant du camp (Lager-
lui retrouvée : contrairement à liation matrilinéaire. tielles : on peut, jusqu'au déclen- führer) correspond le doyen du
l'opinion reçue, l'animal mâle .1.1, chement de la guerre, sortir des camps (Lageraiteste). Viennent en-
non pas un, mais deux noms qui, A insi s'universalisent les pers- camps (Bruno Bettelheim sera ainsi suite les responsables de bloc
s'ils riment et pnr un accident de pectives ouvertes par ce livre, qui le premier à révéler aux Américains (Bloclcalteste), de chambre (Stuben-
l'histoire se sont confondus en sans- transcende le vocabulaire des insti- încrédules ce qu'il avait vécu). Les dienst) et les messagers (Lauler).
krit, sont distincts. L'un, physique, tutions iodo-européennes et la lin- sévices, reéls, sont encore indivi- Coiffant le tout, des services admi-
désigne l'espèce mâle comme oppo- guistique même. duels et ne sont pas le résultat sa- nistratifs spécialisés : le ravitaille-
sée à la femelle (ers :. grec arsen), vant d'une organisation quasi-scien- ment, source de nourriture, donc
l'autre, fonctionnel, transpose la no- Françoise Bader tifique. Enfin et surtout la finalité de vie et de contacts possibles avec
22
Le système COLLECTIONS

• •
concentrationnaire
«R»
1 cxterieur ; l'hôpital (Re1'ler). pos- «Jeune éditeur qui a choisi pour
te clé pour s'abriter, faire abriter programme liberté dans diversité cher-
un ami, mais aussi éliminer un che pour dernière née de ses collec-
tions auteurs personnellement concer-
adversaire ou prendre l'identité nés par révolte particulière, individuelle
d'un mort. Au-dessus, une sorte ou collective, d'aujourd'hui ou d'autre-
de ministère de l'intérieur : le Se- fois, sur laquelle il leur serait demandé
crétariat (Schreibstube). tient rétat- d'apporter regard neuf et conceptions
subjectives. Universitaires et pédants
civil de cette ville immense; la sec- de tout poil s'abstenir.»
tion politique (Politische Abtei- L'annonce, est-il besoin de le préci-
lung) dispose des informations po- ser, est de notre cru et nous n'espé-
litiques sur les détenus et permct rons guère la voir figurer demain' dans
les pages spécialisées des grands
donc de les connaître, de discerner quotidiens. Cela n'aurait rien de cho-
les ennemis de camoufler un allié; quant. cependant, aux yeux de ceux qui
une sorte de police intérieure (La- tiennent - et ils sont nombreux -
~erschütz) maintient cc l'ordre ». que les temps sont proches où tout
citoyen normalement constitué se sen-
Enfin l'administration du travail, tira sinon tenu du moins habilité à
oÙ le rôle essentiel est joué par prendre la plume, soit pour rendre
l ,1 rbeitstatistik, qui répartit les compte de son aventure particulière,
emplois, d'où dépendent chaque soit pour reprendre à son compte telle
aventure de l'humanité qui lui parait
jour la vie et la mort. Kapos et offrir avec la sienne propre tout un
vorarbeirers surveillent les esclaves. réseau de correspondances éclairant
pour l'une et pour l'autre.
A toutes ces fonctions s'attachent Gageons, en tout cas, que si notre
des privilèges considérables : plus appel devait être entendu, la chose
de nourriture, moins de coups, n'aurait rien pour déplaire à Jean Plu-
l'exonération des travaux les plus langage, on trouve dans les archives dans le secret des camps, l'illusion myène et Raymond Lasierra qui prési-
des exemples innombrables du vo- que tout ce qui se passe dans les dent, chez André Balland, aux destinées
meurtriers, en un mot la possibilité de la collection « R» (comme Révolte,
cabulaire aussi neutre et aussi tech- camps est strictement dosé, voulu
directe ou indirecte, d'écarter ou Rébellion, Révolution) et dont le grand
nique que possible alors en vigueur, et qu'il peut se concevoir des de- problème à l'heure présente n'est pas
de rapprocher la mort. Tel est l'en-
jeu de la lutte pour le pouvoir. qu'il s'agisse de la désignation des grés dans la situation concentra- de trouver des idées nouvelles, il s'en
camps ou de celle des traitements tionnaire ». Arbitraire parfois l'af- faut, pas même de gagner à leur entre-
Pour comprendre par qui et com- prise un public qui, à en juger par l'ac-
ment seront exercées ou contrôlées infligés aux déportés, fectation aux déportés de tel ou tel
cueil fait aux premiers titres, semble
ces responsabilités, il faut passer A propos du comportement de triangle, comme le note E. Kogon : lui avoir été acquis d'entrée de jeu,
au second élément du système : la ceux-ci, E. Kogon émet des juge- cc Les insignes donnés aux prison- mais bien de découvrir de nouveaux
ments que les études publiées de- niers ne fournissaient aucune ga- talents capables de tenir la gageure
différenciation des déportés. Il n'y qu'ils leur proposent.
aurait pas de pire erreur que celle puis vingt ans ont en gros confir- rantie absolue quant à leur qualité
més. Ainsi celui-ci : l'accoutuman- Car du talent, il en faut beaucoup
qui consisterait à imaginer une et leur appartenance réelle. ) Le pour réussir à concilier la passion et
masse homogène de détenus faisant ce psychique, donc la résistance bouffon ? Il suffit de se rappelt'r la rigueur scientifique, l'érudition et la
face aux 55, L'hétérogénéité des physique et la survie étaient direc- que Buchenwald eut des équipes tenue littéraire, le coût du détail, de la
tement fonction de la force de ca- sportives aux maillots impeccables, couleur, des faits, et celui de l'analyse,
déportés est fondamentale : diffé- de l'eXégèse. de la démythification.
ractère et de la présence de convic- des orchestres, une salle de ciné- C'est ce dont Gilles Lapouge nous fait
renciés par la langue, la nationa-
tions politiques, religieuses ou mo- ma, une bibliothèque et une maison la brillante démonstration lorsque, trai-
lité, la confession, les détenus sont
rales chez les détenus. close, Les camps avaient aussi des tant de l'histoire des Pirates (voir le
enfin et surtout divisés par le mo- numéro 87 de la « Quinzaine»), il nous
Encore n'est-ce pas tout. Cet uni- prisons et des cachots. Laissons
tif de leur déportation. Aux poli- propose tout ensemble une fascinante
vers totalement réglementé était conclure Jean Cayrol :
tiques s'opposeront les droits com- galerie de portraits, le récit haletant
aussi celui où régnaient l'arbitraire, d'une des révoltes les plus extrêmes
muns, Réelle, cette hétérogénéité « Neuf millions de mOl·ts hantent
voire le bouffon. Arbitraire, la clas- et, en tout état de cause, les plus éten-
est consacrée dès l'arrivée au camp. ce paysage. Qui de nous veille dans dues dans le temps qu'ait connues
sification des camps, contenue dans
Chaque détenu doit porter un trian- cet étrange observatoire pou r nous l'humanité, et un essai anthropologique,
une circulaire de Hevdrich du -;
gle indiquant son origine : rouge avertir de la venue de nouveaux sociologique et philosophique à travers
décembre 1941 qui ~nonce grave- lequel se fait jour le sens même d'un
pour les politiques, vert pour les bourreaux ? Ont·ils vraiment un
ment que les camps de première projet à contre-courant de l'ordre établi,
droit-commun, jaune pour les autre visage que le nôtre '? Quelque d'une mythologie insolite quoique fon-
catégorie (Dachau, Sachsenhausen
Juifs, rose pour les homosexuels, part, parmi nous, il y a des kapos dée sur ces thèmes devenus aujour-
el... Auschwitz 1) sont réservés aux
violet pour les Témoins de Jéhovah, chanceux, des chefs récupérés, des d'hui familiers que sont l'impossible,
détenus susceptibles d'amendement. l'échec et la transgression.
sans oublier l'indication, par une dénonciateurs inconnus. II y a tous
ceux de la seconde catégorie (dont De même, Claude Mettra, ressusci-
lettre, de la nationalité. L'une ou ceux qui n'y croyaient pas, ou seu-
Buchenwald, Neuengamme et Aus- tant dans le Grand printemps des
l'autre de ces qualités peuvent lement de temps en temps. Et il Y
chwitz II) aux détenus sur lesquels gueux ces révoltes à demi-muettes, ces
d'ailleurs se conjuguer. La couver- a nous qui regardons sincèrement mouvements presque souterrains des
pèsent de lourdes charges, mais
ture du livre de Kogon reproduit ces ruines comme si le vieux mons- masses populaires qui, en 1925, allaient
encore susceptibles d'amendement. allumer en Allemagne un immense
ces insignes, tre concentrationnaire était mort
Comme le note Mme Olga W orm- incendie, choisit de le faire par le tru-
Propriétaire du système et l'ex- ser-Migot dans sa remarquable .thè- sous les décombres, qui feignons de chement de Thomas Münzer, familier
ploitant, la bureaucratie 55 règne se «(Le système concentrationnaire reprendre espoir devant cette imagê
qui s'éloigne, comme si on guéris-
d'Erasme et de Dürer, dont le témoi-
gnage passionné ajoute ainsi une
souverainement sur les déportés. nazi - 1933-1945 », Presses Uni- dimension inhabituelle à cette étude
Sadisme, pédanterie administrative versitaires de France, 1968), il sait de la peste concentrationnaire,
remarquablement documentée.
s'agissait là d'une opération de ca- nous qui feignons de croire que tout
et préoccupations économiques voi- C'est dans une optique non moins
cela est d'un seul temps et d'un seul
sinent chez elle. Méticuleuse, vo- mouflage parmi d'autres : « Vo- « personnelle. que Joël Schmidt, étu-
lontiers didactique et moralisatrice lonté de déguiser la réalité concen- pays,et qui ne pensons pas à regar- diant cette révolution fondamentale que
«( Le travail rend libre »; (c A trationnaire en se donnant à soi-
der autour de nous, et qui n'enten-
dons pas qu'on crie sans fin. »
constitue pour l'humanité l'apparition
du christianisme au sein de "Antiquité
chacun son dû »; cc Un pou, ta même, à ceux auxquels s'adressent dans un livre qu'il intitule le Christ
mort »), elle secrète son propre les directives, et qui sont pourtant Roger Errera des profondeurs, s'attaque avec un

La Quinzaine littéraire, du 1« au 15 mai 1970 ~


23
PSYCBIATRI..

La contestation
savoureux mélange de fougue et de " Ceux qui étaient enfermés chez eux après Ilix, quinze ou (coup de tampon infâmant ~ur
rigueur qu'il doit à sa formation protes- ici, priaient pour mourir; vinl!t ans d'hôpital. le casier jUllic'iaire de l'interné,
tante à la problématique même durap· nous étions entassés à quatre- inter!Iiction cles clroits civiques
port entre Rome et les chrétiens qui Basaglia et Minguzzi cléciclent
lui paraît mieux que toute autre appro- vingts dans des dortoirs grilla- penclant cinq ans, torture il
gés, gilets de force pour les alors cie mener une en<!uête appro. l'étranglette: « un draf' le plu.~
che éclairer l'histoire du christianisme.
Et la, même démarche pousse Jean .épaules et les pieds, attachés fonllie sur les expériences similai- .~()/i,.enl mouillé pour ('mp(;('''er [a
Bécarud et Gilles Lapouge à analyser à un arbre dans la cour... » Le res en France, celles clu courant re.~piratio·n (I"e ['on tord étroite-
dans les Anarchistes d'Espagne les ori- de Psychothérapie inst itu! ion·
gines lointaines de la flambée de 1936 témoignage d'Andréa, un aveu- nu'nt mltour dll cou : [fi perte de
gle interné depuis de longues nelle, et en Angleterre, cene cml1l(1i.~.mllce e.~t imnl(~diate» (p.
pour mieux interpréter toute rhistoire
récente de l'Espagne et, au-delà de ce années à l'hôpital psychiatri· des Communautés thérapeutiques W-t., Basaglia).
phénomène singulier, les fondements que de Gorizia, sur la frontière (Dingleton sous la clirection de
mêmes des relations entre la liberté Basaglia ne se fait pas Il'illu·
italo·yougoslave, tout près de Maxwell Jones). Progressivelnent,
et ('Etat, l'idée et le réel. ,ion sur l'expérience de Gorizia:
Dernier titre paru de la collection, Venise, donne le ton du livre ils Ilégagent leurs propres concep-
son avenir est condamné: au
Les esclaves noirs de Hubert Gerbeau, collectif du psychiatre italien tions, prennent leur distance à
mieux, les eh oses y évolueront
est le récit terrible de ces révoltes l'é!~anl Ile ces autres tentatives
Franco Basaglia et de son connne llans les Communautés
absolues parce que dés~spérées qui qu'ils jugent trop réformistes et
marquèrent l'histoire de l'esclavage, en équipe. thérapeutiques de Maxwell Jones
même temps que l'exégèse d'un phéno- remettent en cause leurs propres
à Dingleton, c'est·il-dire dans un
mène inquiétant pour l'esprit en ce Ilémarehes initiales.
« engagement lliclactique et thé-
qu'il menace de subsister longtemps rapeutique plus pou~sé au niv'eau
encore, quel que soit le progrès Jusque là, c'était l'équipe diri-
des sociétés, dans l'inconscient de L'Institution en négation. geante « l'avant-garde> li du staff, mais qui s'enferme clans
l'homme. 30us la direction de qui « octroyait des pri\jlège~ II la sphère particulière des intérêts
Circonstance piquante, qu'on ne sau- Franco Basaglia. aux malades. Les dés étaient pi. institutionnels n (p. 10(1).
rait manquer de souligner, la collection Tracl. de l'italien A la différenl'e de ce qui se
« R - a été conçue à une époque où,
pés. Basa/!lia et son équipe Iléci-
si l'on s'en souvient, la France s'en- par Louis Bonalumi. lient, en 1965, Ile clévelopper plus passe généralement ailleurs, la
nuyait ferme, c'est-à-dire un mois avant Coll. « Combats n. à fond la « culture communautai. « révolution psychiatrique Il (le
l'explosion de mai 1968. Bien des livres Le Seuil, éd., 288 p. re II qui, peu à peu, gagne du Basaglia et de son équipe n'est
ont été écrits sur les événements qui pas « pour rire ». D'année en an-
réussirent si bien alors à désennuyer la terrain et modifie les rapports de
France. Aucun, semble-t-il, n'a réussi à force réels entre le personnel et née, on assiste il une véritable e~'
faire surgir cette « lecture au second C'est en terme cIe lutte militante les malades. Les conceptions cie calade qui a d'ailleurs entraîné
degré - qui est l'idéal poursuivi et sou· que nous est retracée, en une quin. Maxwell .Jones sont critiCfuées: cIe graves clifficultés à ses promo-
vent atteint par "ensemble des études zaine de témoignages enregistrés,
que nous venons d'évoquer. ils consiclèrent que les techniques teurs. (C L'open 11001' », l'ergothé-
de comptes rendus de cliscussions, du « reachin/! a consensus II ne rapie, la socialthérapie, la secto-
d'extraits de journaux de borll sont, après tout, qu'une nouvelle risation, tout cela est mis en place
OUVRAGES A PARAIIRE permnnels et d'articles, cette sor· méthode d'intégration clu malafle mais n'ac'croche pas de fac:on satis-
Les écrivains encagés (titre provi· te de guerre de libération qui a à la société répondant à « l'illéal faisante. Est·ce le contexte du
soire), par Françoise d'Eaubonne qui, à été menée Ilepuis dix années pour de panorganisation de la société « Mai ramnant li italien qui en-
travers quelques cas exemplaires tels « renverser n l'institution trallï-
que Saint-Jean de la Croix ou Genet, "néocapitaliste" Il (p. 149, Lucio traîne ce refus permanent Ile toute
retrace l'histoire des écrivains qui, en tionnelle. Et cela sans le moin- Schiter). La fameuse « troisième auto-satisfal'tion ? Ou bien e~t-ce
tout temps et en tous pays, euren1 dre pédantisme. D'emblée, un re· révolution psychiatrique », ne se- l'indifférence de l'Etat italien et
maille à partir avec la justice régulière fus violent de toute pseullo- neu- rait, selon les auteurs, qu'« une son incapacité à promouvoir des
ou séculière. tralité scientifique dans ce domai- tnrdive adaptation des m{)dalilé.~ réformes qui décourage toute ten-
Les Dandys, étude historique, socio- ne, qui, pour les auteurs, est émi- de contrôle social dll comporte- tative de rénoralion ? De toutes
logique et philosophique sur le phéno- nemment politique. ment pat/lOlogi(IUe all:t méthode.~ fac:ons, « l'avant-garclen de Gori-
mène du dandysme, par E. Carassus. Les cho~es ont commencé en de prodllction perfectionnées a" zia n'en est pl us là: le « but
Les .Gnostiques, par Jacques Lacar- 1961. La nouvelle direction de cours des quarante dernières (fn- commun Il c'est maintenant le
rière, qui analyse le problème de la l'}>ôpital - sous l'impulsion du née.~ par ies .~ociologlle.~ et les « renversement institutionnel », la
gnose depuis les chrétiens aberrants Dr Basaglia, a opéré 1< une brus- techniciens de la communication « néga1ion Ile l'institution »,
dès . premiers siècles après Jésus· que rupture de la soliclarité fonc·
Christ jusqu'à ces résurgences moder- de masse. » (p. 149). l'équivalent italien Ile l'<mti-psy-
nes de l'esprit gnostique que sont, tionnelle II au sein du personnel, chiatrie de Lail'g et Cooper en
çI'après l'auteur, le surréalisme ou le le démarqual!e d'une « avant- Ils refusent Iionc toute politique Angleterre (2).
phénomène hippy. garde» qui refusera d'assumer d'amélioration et de consolidation
des hôpitaux, cette politique qui, L'honnêteté même Ile ce livre
'Toujours chez André Balland, vient plus lon~temps le « mandat Ile conduit à nous interroger sur le
cure et de surveillance» confié en France, devait mener les cou-
d'être créée une collection d'essais ranIs psychiatriques les plus nova· caractère désespéré de celle ten-
polémiques avec, pour premier titre, le par la société répre~sive. Progres- tative. N'est-elle pas habitée se-
pamphlet de Jean-Jacques Brochier paru sivement, tous les sen;ces seront teurs à collaborer étroitement avec
ce m'dis-ci sous le titre de Cllmus. phi- le ministère de la Santé, à élabo- crètement par un désir de voir les
losophe pour classes terminales. ParmI ouverts ; Iles assemblées générales choses craquer? Le proeès clialec-
ou\'erte~ à tous wnt instituées, on
rer, avec les hauts fonctionnaire",
les ouvrages à paraître prochainement: les circulaires de réforme des hô' tique n'est-il pas en train de se
A r a g 0 n, prisonnier politique, par intensifie les communications, muer en fuite en avant, et, en un
Alain Huraut, jeune poète· qui met en l'organisation des loisirs et de la pitaux psychiatriques, etc. Expé-
question l'art poétique de cet auteur, rience, à la longue, décevante et sens de se trahir lui-même? Pour
dégradé ou tout au moins infléchi, social-thérapie... 1'« anti-psychiatrie n, l'interven·
amère qui a conlluit au Iléses-
s·eJon lui, par ses appartenances poli· Au début, « personne ne des- poir certains psychiatres français, tion politique constitue le préaJa.
tiques; Demain le parricide ou la dé· serrait les dents n, puis ce fut le hIe cIe toute thérapeutique. Mais
mission du père dans le conflit de parmi les meilleurs (1).
générations actuel, par André Coutu, dégel, une vie intense gagne tous le mot d'orllre de 1< Négation de
auteur de deux ouvrages parus chez les services, plus de cinquante En Italie, la situation des hôpi. l'institution n qui n'a de sens que
Fayard: Dix siècles de violence au réunions par semaine pour l'en- taux et de la législation étant sans s'il est assumé par une avant-garfJe
quartier latin et La lune n'est pas. semble de l'hôpital, d.es amélio- Iloute une des plus archaïques réelle et solidement amarrée dans
morte, En préparation, un pamphlet de
Jeiln-François Steiner contre la clien- rations spectaculaires sont obte- Il'Eurolle, de telles illusions ne la réalité sociale, ne risque-t.j]
tèle de « L'Express -. nues, des malades sont renvoyés pouvaient guère être de mise pas de servir de tremplin .à une

24
Une pièce
psychiatrique convenable
René Ehni Vava est un metteur en scène

1 Super-Positions
au Théâtre 347

Un plateau de théâtre, un lit,


de gauche tel que la droite se
le représente. C'est en cela que
la position d'Ehni n'est pas
claire: ou bien c'est une dénon-
une productrice Nini " marxiste ciation du théâtre commercial
style Express ", dit l'auteur, un dit politique (ce que je crois),
metteur en scène Vava ," mar- ou bien c'est une dénonciation
xiste style Nouvel Observa- du théâtre gauchiste non com-
teur JI, quelques comédiens mercialisé mais, qui relève aussi.
style Béjart, on répète une bien de l'amalgame et du confu-
pièce qui pourrait, on le sup- sionnisme car on y mêle sou-
pose, être 0 Calcutta. Et c'est vent le Che, le dollar, le nu, .on
un débat sur le théâtre dit « po- peut aussi ajouter le spiritua-
litique " qui va s'engager car la lisme, la croix, le rite, etc.
productrice Nini a fait venir Face à Vava et Nini, carica-
« l'ami de la préfecture Il qui
tures, images stéréotypées et
peut permettre ou interdire le
parisiennes de la gauche, le per-
spectacle. sonnage de « l'ami de la préfec-
ture " est le seul à avoir une
Déjà, là, je ne comprends pas
nou\'elle forme .Ie répression so- pre écoute Ile l'aliénation mentale certaine poésie, une certaine
très bien. On a, "c'est vrai, beau- tendresse. Il n'est jamais ridicu-
"iale, celle fois au niveau Ile la sans la rahattre systématiquement coup de nùs sur le théâtre en ce
Société glohale el visant le statut sur l'aliénation sociale. Les cho- lisé, il garde son individualité et
moment et de spectacles dits parce qu'il est interprété sans
même de la folie? ses sont relativement simples et révolutionnaires, mais je ne sa-
se doÎ\'ent d'être violentes quanll excès par Fernand Gravey, ce
llasaglia déclare 'lU 'avec les mé- vais pas qu'on avait besoin qu'il dit prend valeur de vérité
dicaments (ju'il administre « le il s'agit cIe nier l'institution ré- d'une permission ministérielle
p'·essive. EUes sont heaucoup plus pour le public et on est tenté de
méllecin calme sa propre anxiéli. quelconque et si on en avait crolre que l'auteur parle à tra-
face à un malalle a\'ec lequel il difficiles lIuatul il s'agit d'enten- besoin, tous ces gens étant
dre la folie. Quelques formules vers lui. Il a donc toutes les
ne sait pas entrer en contaet ni marxistes s'en passeraient. On cartes en mains et il saura' 'Sans
t rou\'er un langage commun » (p. Il'inspiration sartrienne ou maoïs- sait donc, a priori, que l'auteur
te n'y suffisent pas. difficulté manipuler Vava. SOil
117). Formule ambigui.: et peut- ne va pas parler de véritable argument (celui de l'auteur,' je
être Ilémagogique, la ps.y<:hophar- La causalité politique ne régit théâtre politique, mais d'un
suppose) selon lequel' il faut
macologie n'est pas, en soi, une pas aussi directement la causalité théâtre qui se prétend tel et qui
laisser faire la révolution sur
science réactionnaire! C'est le .le la folie. C'est peut-être, à l'in- est tout à fait commercialisé. une scène pour éviter qu'elle se
contexte Ile son utilisation qui Iloit verse, un agencement signifiant in-
La pièce, dans sa première fasse dans la rue, toute action
t-tre mis en question. conscient, où loge la folie, qui
partie, est construite comme représentée étant une action
La nosographie également est prédétermine le champ structu- désamorcée, relève d'une ana-
peut-être un peu légèrement jetée ral où se déploient les options po- une pièce de boulevard, c'est-
à-dire qu'on présente la produc- lyse superficielle du théâtre po-
par-dessus honl. Les voies .le la liliques, les pulsions et les inhi- litique.
répression sont quelquefois suh- hitions révolutionnaires, à côté, trice, le metteur en scène com-
tiles ! Plus efficaces que des poli- au delà Iles déterminismes sociaux me étant des types de notre Quant à Nini, on a, par mo-
ciers, peu\'ent devenir les tenants et économiques. théâtre courant, on nous pré- ment aussi, l'impression que
.l'une normalité il tout prix ! Avec
sente des comédiens amorphes l'auteur parle à travers elle. Son
Bien heureusement, l'entreprise
les meilleures intent ions du mon-
et on nous parle de « l'ami de argument est fort quand elle, dif
cIe Basaglia n'a pas basculé dan.;
de, morales ou politiques, on en
la préfecture JI, en préparant qu'on accepte la pornographie
un dogmatinne théorique. Ce
vient à refmer au fou le Ilroit
son entrée. Il arrive en effet sur tous les murs, dans .toutes
livre est pré<:ieux en ce 'lu 'il pose
d'être fou, le : « c'est la faute à à grand renfort de bruits de les publicités, qu'elle est, ad-
mille questions que les doctes de
la société)), peut masquer une sirène, sifflets, coups de freins, mise dès qu'elle représente une
la psychiatrie contemporaine évi-
façon Ile réprimer toute déviance. etc. Fin de la première partie. certaine puissance d'argent et
tent soigneusement.
La négation institutionnelle de- C'est surtout dans la seconde qu'on la refuse au théâtre au
P.F. Guattari nom d'un moralisme Tartuffe
vieillirait alors une dénégation - partie que le débat s'installe.
V erneinung, au sens freudien - Les idées échangées sont sou- parce que le théâtre dispose de
1. Dernièrement ent'ore, la réforme moins de pouvoir d'argent, donc'
du fait singulier .Ie l'aliénation de l'ensei~nement de psyl'!liatrie, mise vent très confuses. Bien sûr,
mentale. Avant de prendre option au point par les servÏ<'es d'Edgar Faure l'attaque contre les "artistes de moins de p~uvoir tout court.
sur la nosographie, Freud s'est devait semer la ('onfusion dans les rangs gauchistes" qui mêlent sur leur
employé à donner vraiment la de la "ontestation psyl'!liatrique d'après En somme, cette pièce con·
mai 19611. La SO('iété de Psyt'hothérapie théâtre 1ibération sexuelle et vient parfaitement au régime
parole aux névrosés, à les Ilégager libération politique, le tout par-
Institutionnelle elle-même s'est mal dans lequel n 0 u s sommes.
de tout effet de mggestion. Renon- remise du mouvement de mai, t'el' tains fumé d'encens et de yoga, est e L'ami de la préfecture ,,' est
cer à la suggestion médicale pour psyl'!liatres estimant « qu'il ne s'était juste, si du moins ce que mon-
rien passé en mai Il, rien en tout (,as aussi un ministre aux idées
tomher dans la suggestion ('oUec- tre Ehni est "' gauchiste ". En
qui puisse ('Olll'erner la psydlothérapÎe e progressistes ", car enfin tous
tive ne constituerait qu'un héné· fait, l'auteur dénonce un théâtre
institutionnelle, des positions violem- ces gens-là entre eux c'est bon-
fice illusoire. ment ('ontradi('toires s'affrontèrent lors commercial qui s'affuble des net blanc et blanc bonnet, selon
Je pense que Basaglia et ses d'un C()n~rès International à Vienne en plumes du gauchisme. Mais on
19611, Con~rès que Basaglia finit par un mot célèbre. Je ne sais ,pa~,
camarades seront amenés à dépas- quiller en ('laquant la porte.
sait bien que ce ne sont pas là au juste quel dossier plaide
~er certaines de leurs formulations des spectacles politiques, seuls René Ehni.
2. Cf. « Politique de l'expérience»
actuelles, un peu trop à l'emporte- Laing, Ed'. Sto(:k et Recherches c( Spé· les régimes en place ont intérêt
pièce, et IC creuseront» leur pro- dal enfanœ aliénée >J, Il, dé.:embre 68. à les considérer comme tels. Simone Benmussa

La Quinzaine littéraire, du 1" au 15 mai 1970 '25


TH*ATR.

Miroirs partout
multipliée par les glaces: un nous ne nous en plaindrons pas.
monde de figurants tyranniques, Sami Frey, malgré sa voix
joliment habillés de tons pas- coincée dans le nez, Denis Ma-
tels par René Allio. architecte nuel, Antiochus de roman. et
de ce palais : officiers, gentils- Francine Bergé - on sait depuis
hommes, dames de Cour, car- les Abysses· quelle comédienne
dinal romain, et un Paulin-Col· elle est - ont été excellem-
bert armé de la raison d'Etat; ment ce que Planchon voulait
tout ce « monde extérieur .. , ty- qu'ils fussent. Transposant eux
ranniquement présent, et chargé aussi dans l'espace, par leurs
de figurer Rome et sa Loi, déplacements rigoureusement
arpente le plateau (un plateau géométriques, l'artifice et la
carré qui s'enfonce de guingois convention de l'alexandrin de
dans le public) selon les mou- tragédie, et diversifiant le dis-
vements, rectilignes et à angle cours tragique à travers un sa-
droit, d'une géométrie qui com- vant appareil de cris, soupirs,
pose un espace parfaitement silences, déclamations. joutes
irréel; un monde où le bruit des oratoires, ils rendent la tragé-
pas se répercute à l'infini, inso- die à sa machinerie rhétorique.
lite et menaçant comme dans Bref, je me trompe peut-être,
les songes, ou comme la voix mais il me semble que, dans ce
du Dieu janséniste, spectateur très brillant exercice de man·
et muet. A la fin, quand Béré- darin, Planchon, en décapant
nice, lionne blessée dans son ainsi Bérénice comme il avait
orgueil, arrache dans sa colère décapé Tartufe ou Richard III,
Miroirs partout sur les scè- exegeses qui en ont été faites, le pan d'une alcôvé qui s'effon- prend un malin plaisir à nous
nes. Bérénice, vue par Planchon, s'acharnant seulement à traquer dre, c'est moins le mur du pa- dire que Racine (du moins dans
les Bonnes dans la mise en les personnages dans ce qu'ils lais de Titus que les briques du Bérénice) n'est pas Shakes-
scène de Garcia, en espagnol, d:seilt et ce qu'ils font, Plan- théâtre qui apparaissent : toute peare, ni Molière, et que cette
les deux formes de tragédie, chon n'a cassé ni violé le cl dis- cette réalité - en fait ces quintessence de la culture fran-
celle de jadis et celle d'aujour- . cours .. racinien, comme aurait allées et venues et cette rhéto- çaise n'a finalement rien à nous
d'hui, inscrites toutes deux da:;s pu le faire sauvagement Ché- rique - n'était que jeux de théâ- dire aujourd'hui sur l'homr.:e.
un labyrinthe de miroirs, se r3- reau. Il l'a subtilement déplacé. tre et fantasmes d'adolescents: son destin et son histoire (d
trouvent comme chez elles. De l'élégie magique. louisqua- il ne s'est rien passé. part. peut-être, le néant - jan-
torzienne et classique, de 1670,
séniste - du monde, mais ça
il a fait un jeu de construction Rien. Dès le début. d'ailleurs. intéresse qui?) et que mettre

1
Racine baroque, logé dans .une Cour Titus sait qu'il renverra Béré- en scène ce rien est un plaisir
Bérénice (par Planchon) Louis XIII de roman précieux, un nice; il ne l'aime plus ou du
de choix pour un homme de
Théâtre du Montparnasse [eu sur l'amour et la gloire et moins ne sait plus s'il l'aime, théâtre très intelligent et un peu
leur mécanique compliquée, ce qui revient au même; ce désabusé.
Jean Genet comme on I.es aimait vers 1630, qu'il sait c'est qu'il est proba-

1 Les Bonnes avec une héroïne dure, à l'or- blement empereur de Rome, Il est bien certain, en tout cas,
(par Victor Garcia) gueilleux courage, sortie tout puisqu'il se voit et veut se voir qu'une tragédie modeste ·com.
Cité universitaire droit de Corneille. 11 suffisait d'y tel dans ses miroirs. et que ce me les Bonnes nous parle un
penser. jeu nouveau est plus fascinant langage singulièrement .plus ri-
qu'une maîtresse déjà ancien- che que ces jeux raciniens, à
On savait déjà que le théâtre Donc, on nous montre quoi? ne : adolescent fragile et crispé, quelque niveau, ou selon quel·
de Genet se fonde sur un jeu Trois personnages de roman empereur-enfant maladroit et que grille, qu'on les déchiffre.
de glaces; voilà que, dans Plan- (presque de bandes dessinées) , embarrassé, à la fois apeuré, et Quand on a vu la mise en scène
chon, le jeu des glaces se fourre toujours prêts à prendre des sadique sur les bords, il est, que Victor Garcia a présentée
insolemment dans la dramatur- poses, trois êtres jeunes et nar- aprés tout, fort racinien. Antio- des Bonnes à Barcelone et à Ma..
gie racinienne, dont il opère cissiques se contemplant, mul- chus, aussi gosse mais plus ro- drid - et pour quelques jours
une « mise en pièces .. autre- tipliés, dans des miroirs, « se mantique ou plus romanesque, à la Cité Universitaire - (ainsi
ment implacable que celle qUe mirant dans leurs monologues ", s'enivrant délicieusement de que le fragment de film, haliu-
Planchon fit semblant d'infliger comme dit Planchon pris au jeu son malheur, de sa vocation de cinant, réalisé sur sa mise en
au Cid. « Toute l'invention· con- de leurs paroles plus ou moins l'échec, est un Oreste modéré scène du Balcon à Sao Pauloj,
siste à faire quelque chose de doubles, plus que livrés à de oue la folie ne menacerait Pd s, on comprend que Genet, dans
rien ", disait Racine. Jamais ce vraies passions, ne croyant pas Quant à Bérénice, heureuse rrin- l'enthousiasme, ait donné à Gar-
rien n'a éclaté sur la scène avec nécessairement à ce qu'ils di- cesse de magazine tant qu'elle cia les droits sur son œuvre.
une telle évidence; c'est le sent, cc corrigeant d'une scène à ignore ce qui l'attend, blonde On a l'impression de voir les
spectacle - et l'analyse - de l'autre le sens qu'ils donnent à insouciante aux coquetteries Bonnes pour ·Ia première fois
ce rien, qui fait la matière de leurs actes » et créant de leurs gamines. l'amour ni le déses- telle qu'on imaginait l'œuvre :
ce superbe exercice de trois sincérités successives une réa- poir. sauf par bouffées, ne cc une version admirable - dit
heures. lité à demi fantasmatique. un l'étouffent; c'est l'orgueil bles- Genet - qui rajeunit mon texte
J'admire la ruse de Planchon. monde incertain, presque imagi- sé qui la rend furieuse, et fe- et lui donne de nouvelles dimen-
Pour traiter cet .. objet ar- naire ou rêvé, que le jeu des melle terrible, le seul homme, sions »; non, sa vraie dimen-
chaïque.. qui est aujourd'hui miroirs irréalise davantage en- finalement de la pièce. Bref on sion plutôt. Dans un labyrinthe
pour nous la tragédie racinienne, core; imaginaire comme cette est à mille lieues de l'élégie de miroirs - non plus la Gale-
et voulant oublier toutes les Cour idéale sortie d'un rêve et tragique et du déchirant adieu; rie des glaces logée par Allio

26
CINEMA

A ··
.' ntonlonl
dans un cabinet Louis XIII, mais Le dernier film d'Antonioni.
uri mur de plaques de métal Zabriskie Point, suscite des
mobiles et verticales, cernant prises de position passion·
un haut-lieu de sacrifice et de nées et contradictoires. Nous
meurtre, Garcia, avec son sens donnons ci-dessous d eux
espagnol, cérémonial, érotique points de vue opposés. Le
et funèbre, rend la scène, com· lecteur - qui sera vraisem-
me le veut Artaud, à sa desti· blablement aussi spectateur
nation de 1ieu rituel. dont l'au· - jugera.
tel. au centre - c'est-à-dire le
lit - ressemble à ce trou d'om- Le dernier film d·Antonioni. Zabris-
bre sur lequel les devins anti- kie Point, surprendra peut·être les
ques évoquaient les morts. Et spectateurs dans la mesure où il ré·
la messe noire commence. jus- vèle un certain « engagement» de son
auteur, lequel paraissait jusqu'alors
qu'à la consommation du rite, se tenir à l'écart des courants du ci-
jùsqu'aux noces sacrilèges des néma critique. En réalité, il ne fai1
deux sœurs, la criminelle et la que développer d'une manière plus
sainte. simple, plus directe et plus claire, une
problématique déjà contenue dans ses
Une messe dont la liturgie est films antérieurs, en particulier depuis
l'Eclipse.
conduite au rythme d'une tran·
se continue, qui nous projette Dar.s un campus de l'Université de
d'emblée dans l'onirique, selon Californie, les étudiants noirs se réu·
les lois d'une déclamation sa- nissent pour décider l'occupation de
l'université et convient leurs confrè- Dans Zabriskie,Point, il va plus loin. Il celui omniprésen des forces de ré-
vante, rompue, accélérée, à la res blancs à les suivre. Différentes n'est plus passible de ne pas prendre pression, policiers bardés d'antennes,
scansion démente, usant d'un thèses s'affrontent: radicalisation des parti, de s'évader dans une sérénné plus semblables à des habitants d'un
fantastique apparei 1 de ruptures militants, hésitation, enthousiasme artificielle; il Y a un lien entre la monde étrange qu'à des hommes.
des Blancs. L'un d'entre eux, peu mort du jeune homme et le groupe Contrairement à ses précédents
de ton, de dédoublements, de financier pour lequel travaille Daria. films, où il utilisait u" style feutré et
changements de registre des convaincu de l'efficacité des métho-
des proposées et las des discussions Mais, comme toujours chez Antonioni, allusif pour décrire un monde indécis
voix, toute une construction ver- stériles, quitte la réunion. Cependant, ce lien n'est pas indiqué, C'est à Da- et inquétant, Antonioni utilise ici de
bale et gesticulatoire chargée il participe à la manifestation et tue ria, et éventuellement au spectateur, gros plar.s brefs, des zooms, un mon-
de porter ce terrible jeu c1'ima- - de sang-froid - un policier. Obligé de le faire. Le seul moyen d'empê- tage brutal et rapide (sauf dans' la
de fuir, il s'empare d'un avion privé et cher de telles morts est de détruire séquence du désert. bien entendu)
ges et de signes à travers quoi une société au service d'lIne classe ahn d'exprimer la violence d'un uni-
vole vers le désert proche. Or, là
deux pauvres filles, deux souil- justement, roule en voiture une jeune dominante. Déjà, le caractère factice vers où toutes les forces sont agres-
lons en blouse noire, parias étudiante, Daria, secrétaire d'un hom- du paradis rêvé par Daria était suggé- sives. Deux séquences sont particu-
vouées à l'amour et la haine me d'affaires chargé de créer un énor-
sans issue, jouent jusqu'au me complexe immobilier dans cette
zone. Les deux jeunes gens se ren-
bout de leur condition d'humi- contrent - d'une manière un peu so-
liées: tantôt grimpées sur des phistiquée, il faut le dire - mais si Une image frappante de l'Amérique
cothurnes pour jouer la céré- le garçon par son acte, se trouve déjà
monie dont Madame est l 'hos- à un certain point de non-retour, la
tie, tantôt tapies dans leur or- jeune fille, en revanche, préfère croi- et de ses différents mondes, sans liens
re en la possibilité d'une évasion indi-
dure gratta:=It la terre comme des vidualiste - la drogue, les médita-
enfants de Bunuel ou des bêtes tions d'un douteux «maître à pen- entre eux. Un montage brutal et rapide.
apeurées. Quand Madame appa- ser» - et se moque des révolution-
naires qui préfèrent lutter dans la réa-
raît, tombant des cintres com- lité plutôt que « d'élargir le champ dé
me un Jupiter d'Opéra, toute ca- leur imagination". Après une halte
paraçonnée d'or et de toc et se au point central du désert, Zabriskie ré dans la scène d'amour: la jeune lièrement réussies: l'arrivée du petit
pavanant, divinité idiote, dans Point, gigantesque paysage lunaire de fille imagine le désert peuplé de cou- avion bariolé de tendres couleurs psy·
sable et de roc, lesieunes gens se ples, trios, groupes faisant l'amour, chédéliques, petit papillon hésitant et
un bruit de clochettes, com- séparent. Naïvement, le garçon croit mais leurs gestes étaient caricaturaux fragile pris en chasse et cerné im-
mence alors la lente ascension pouvoir rendre impunément l'avion et la poussière qui recouvrait leurs placablement par les voitures de poli-
vers le rite du crime, qui de- volé et la jeune fillp- part rejoindre corps les apparentait à des cadavres; ce et le morceau de bravoure du film,
vient en fait une lente descente son patron, en conférence avec un cet. âge d'or n'en était pas un, car se destruction imaginaire du motel où se
groupe financier. éventuel bailleur de retirer dans le désert ri'est pas possi- tient la réunion d'affaires et, par en-
dans la mort. fonds. Mais, évidemment, la police se ble tant qu'il y aura des gens pour le chaînement. de toute la société amé-
prépare à accueillir le jeune voleur transformer - ' par l'argent - en une ricaine: les aliments,' les vêtements,
Jamais cette violence sacri- qui est tué avant même de sortir de jungle cruelle et mortelle. les produits de toutes sortes, y com-
lège à travers laquelle deux pa· l'avion, et Daria, comprend en appre- Les amateurs d'Antonioni apprécie- pris les livres, s'éparpillent dans un
rias ne parviennent pas à exor- nant la nouvelle, qu'elle ne peut plus ront comment en quelques plans il a chatoiement de couleurs explosives
ciser leur condition de parias, se réfugier dans l'évasion et qu'il ne donné une image frappante de l'Amé- sur un fond de ciel bleu, terminant ce
lui reste qu'une solution, abandonner rique: son gigantisme (énormes pan- beau film dans une apothéose que
cependant que la conscience son travail et rejoindre - éventuelle- neaux publicitaires, camions-citernes l'emploi du ralenti rend encore plus
des maîtres. retournée comme ment - les grounes révolutionnaires lléants, autoroutes vertigineuses), ses inquiétante.
doigt de gant. est jetée à j'en- fbien que ceci ne soit pas clairement fantastiques moyens techniques, ses C'est une œuvre qui frappe surtout
can et rendue à sa pourriture, dit dans le film). millions de dollars. Plus encore, la par sa, clarté, sa simplicité, l'efficacité
juxtaposit:on des différents mondes des moyens employés. Peut-être pour-
jamais cete messe, selon Ge- Dans Blow Up, Antonioni, dressait sans liens entre eux: celui des affai-
net, n'avait atteint cette altitude rait-on reprocher à son auteur de ne
le constat d'un échec: celui d'une res, uniquement préoccupé d'inves- faire que constater une crise déjà bien
tragique, ni ce pouvoir de dé- société en apparence heureuse et fa- tissements et de rapports, celui· des connue, mais il est un des premiers à
nonciation. Il fallait que Garcia cile, en réalité fausse et sinistre; contestataires, celui des • laissés l'avoir exposée avec une maîtrise qui
mais il terminait sur une note pessi- pour compte", petits blancs silen- est le propre des classiques.
vînt. miste : le héros prenait conscience de cieux, isolés, perdus dans des snacks
GiUes Sandier cette facticité mais s'y résignait. poussiéreux, 'enfin, par-dessus tout, Annie Goldman."

Lli Quin7.aine littéraire, du 1" au 15 mai 1970 27


FEUILLETON

~Antonioni

A tort ou à raison, chaque film de ses cigarettes Lucky Strike, ses frigi-
Michelangelo Antonioni est considéré daires bourrés d'épinards en boîte.
comme un événement. Si vous aVez' . Bref, elle rêve de faire sauter la so-
le malheur d'être considéré comme un ciété. Point final. Par ici la sortie m'es-
cinéphile, on ne commence plus par sieurs dames.
vous dire bonjour quand on vous ren- Ce film donne l'impression terrifian-
contre, on vous demande: «Qu'est-ce te d'être admirablement composé sur
que vous pensez du dernier Antonioni, le plan technique. Antonioni sait choi-
Zabriskie Point?» On a envie de ré- sir ses objectifs, diriger un travelling,
pondre: «Pa.s fameux» et d'aller mais exactement comme un photo-
boire un verre sur les bords de ·Ia graphe de mode sait trouver l'angle
Seine en regardant les jeunes filles de prise de vue. Cela donne donc un
qui rient comme ça, pour rien, à la film glacé, élégant, avec des beaux
table d'à côté. Enfin puisqu'jl faut paysages, des têtes de flics plu~
parler de Zabriskie Point, parlons-en. vrais que nature et des couples qUi
C'est un film qui touche à beaucoup roulent nus dans la poussière. Tout
de problèmes à la fois, qui est fait de
beaucoup de sujets très à la mode:
la révolte étudiante, la drogue chez
ceci ne serait pas gênant si on ne
sentait une volonté de faire penser
sur l'échec de la société, sur le mal-
par Georges Perec
les jeunes, l'impérialisme américain, être de l'individu moderne, sur le mal-
plus agressif et auto-satisfait que j~­ heur de ces deux personnages d'au-
mais, le problème du couple et la re- jourd'hui à la recherche d'un nouvel
volution sexuelle, la société unidimen- Eden. Les personnages ont l'air sur-
sionnelle, etc. pris de n'avoir pas trouvé le bonheur
Au premier abord, tout ceci semble en roulant l'un sur l'autre, loin des
un peu décousu: je veux dire dans villes et de la civilisation corruptrice.
La conception des enfants est, sur Jusque vers 13 ou 14 ans, 18s filles
W, l'occasion d'une grande fête que partagent la vie des garçons dans les
l'on appelle l'Atlantiade. Maisons de Jeunes. Puis les garçons
sont envoyés dans les villages, où ils
Tout ~a est de la vieille histoire. Je conseillerai à Les femmes W sont tenues dans
deviennent novicGs et plus tard athlè-
tes, et les filles gagnent le gynécée.
des gynécées et soumises à une garde
Antonioni la lecture complète des œuvres de Brecht. Elles s'y livrent à longueur de jour-
extrêmement vigilante, non par crainte
née à des activités d'utilité publique:
qu'elles ne s'échappent - leur doci-
tissage des maillots, des survête-
lité est exemplaire, et elles ont du
ments et des étendards, fabrication
monde extérieur une vision plutôt ef-
des souliers, confection des costumes
frayée - mais pour les protéger des
le film, ou plutôt mis bout à bout Ces enfants du Coca-Cola et de Rous- de cérémonie, tüches alimentaires et
hommes: de nombreux athlètes en ménaqères diverses, à moins, évidem-
comme des éléments d'une démons- seau (mais plus encore de D.H. Tho- effet, généralement parmi ceux que
tration pas très convaincante parce reau puisqu'ils sont américains) traî- ment, qu'elles ne soient sur le point
les lois impitoyables du sport W ont d'accoucher ou qu'elles ne s'occupent,
que d'un' mécanisme trop simplet. nent leur ennui et se replient sur eux- écarté des Atlantiades, tentent pres-
L'histoire est facile à résumer. Un mêmes. On finit par trouver qu'ils se pendant quelques mois, des poupons
que quotidiennement, en dépit des en bas âge. Elles n8 sortent jamais du
jeune étudiant contestataire blanc prennent trop au sérieux, qu'ils s'écou- sanctions extrêmement sévèrE;ls qui
s'aparçoit que les flics de son pays tent trop vivre. Notamment la jeune gynécée, sauf pour les Atlantiades.
punissent ce genre d'agissements, de
n'hésitent pas à cogner, et rneme à fi!le dans la dernière bobine, qui joue s'introduire par effraction dans le Dé-
tuer pour faire régner l'ordre (un les Jeanne Moreau désabusées, en er- partement des Femmes et d'atteindre Les Atlantiades ont lieu à peu près
comble pour la 'glorieuse Amérique, rant l'air dégoûté le long des vitres les dcrtoirs. L'optique particulière qui tous les mois. On amène alors sur le
pays de la liberté et du coca-cola), il d'une sorte de villa accrochée à un régit la Société W trouve d'ailleurs ici stade central les femmes qui sont pré-
vole donc un avion pour fuir cette rocher. A aucun moment les person- aussi une application originale: la ri- sumées fécondables, on les dépouille
terre d'agents d'affaires et de poli- nages n'ont l'idée de passer de la gueur du châtiment infligé à l'athlète de leurs vêtements et on les lâche sur
ciers armés de fusils à lunette et de révolte individuelle à une prise de est en effet directement proportion- la piste où elles se mettent à courir
bonne conscience (celle de ce que conscience collective. L'idée que le nelle à la distance qui le sépare des du plus vite qu'elles peuvent. On leur
M. Nixon appelle la majorité silencieu- monde peut se changer ne les effleu- femmes au moment de son arrestation: laisse prendre un d8mi-tour d'avance,
se). Il s'envolera sous les yeux éba- re pas. Ils se replient sur eux-mêmes. s'il est surpris aux abords de la cein- puis on larce à leur poursuite les
his des mécaniciens de l'aérodrome. Ils cultivent leur désespoir avec un ture électrifiée qui entoure le gyné- meilleurs athlètes W, c'est-à-dire les
Il rencontrera dans le désert une jeu- soin assez morbide. On aurait envie cée, il risque d'être passé par les ar- deux meilleurs de chaque discipline
ne fille en vditure fuyant son amant de leur dire: ne vous regardez plus mes séance tenante; s'il réussit à dans chaque village. soit en tout, puis-
agent d'affaires, sorte de Jean-Jacques le nombril et passez à l'action politi- franchir la zone des patrouilles, il peut qu'il y a vingt-deux disciplines et qua--
Servan-Schreiber ne rêvant que mana- que. Mais non. Ils restent coincés, tre villages, cent soixante-seize hom-
s'en tirer avec quelques semaines de
gement, technocratie et Club Méditer- peureux finalement, tragiques et naïfs cachot; s'il parvient à passer le mur mes. Un tour de niste suffit générale-
ranée pour toutes les bourses. Le à la fois, individualistes forcenés qui d'enceinte, il ne se verra infliger qu'une ment aux coureurs pour rattraper les
jeune contestataire et la femme en finissent par en crever sous l'œil im- femmes et c'est 111 plus souvent en
simple bastonnade et s'il a la chance
rupture d'amant iront faire l'amour à passible des flics américains (qui d'arriver aux dortoirs - la chose ne face des tribunes d'honneur, soit sur
Zabriskie Point, un désert minéral qui ont vraiment l'air très imoassibles, la cendrée soit sur la pelouse, qu'elles
s'est jamais vue mais elle n'est pas
blanchit les corps mais hélas ne puri- même en tirant au pistolet!l. théoriquement impossible - il sera sont violées.
fie pas les âmes de ses tourments. Antonioni a voulu montrer l'Améri- félicité publiquement sur ·Ie stade cen-
Les plans du coït, filmés selon une trai et recevra le titre de Casanova Ce protocole particulier qui fait que
que telle qu'il. la voyait: sorte de dé-
esthétique très magazine • Play Boy", d'honneur. ce qui lui oermettra de par- les Atlantiades ne ressemblent à au-
sert rouge. de désert où ne poussent cune autre compétition W a, on le de-
montrent, comme toujours chez le réa- que la violence, le dollar et les agents ticiper officiellement à la prochaine
lisateur, la parfaite solitude des par- Atlantiade. vine, plusieurs conséquences remar-
d'affaires. Ses deux personnages res-
tenaires. L'affaire se terminera tragi- quables. En'premier lieu, ~lIe p!ive
semblent à de modernes Paul et Vir- complètement les non-classes (meme
quement mais logiquement. A p r è s ginie s'apercevant que le monde n'est
avoir traîné sur les routes au volant Le nombre des femmes est assez s'ils ont triomnhé dans les Sparta-
pas fait pour les enfants rêveurs. Ils restreint. Il excède rarement le demi- kiades) et les troisièmes des cham-
d'une vieille voiture grise, ce couple cherchent la fuite par tous les
en fuite finira par revenir au point de millier. La coutume veut en effet que pionnats de classement (par exemple,
moyens. La drogue étant la plus prisée l'on laisse vivre la totalité des enfants Perkins aux 400 m W, Shanzer au
départ. Le garçon posera l'avion sur actuellement. Mais tout ça est de la
l'aérodrome pour se faire abattre par mâles (sauf s'ils présentent à la nais- poids Nord W, Amstel aux 100 m Nord-
vieille histoire, Il y a longtemps que Ouest W, etc.) de toute chance d'obte-
les flics comme un vulgaire gibier. sance quelque malformation lés ren-
les hommes cherchent l'ailleurs et fi- nir une femme tant au 'ils resteront
La jeune femme retournera auprès de nissent par retomber sur la fornica- dant inaptes à la compétition, étant
son <lmant, lui dira bonjour et trouvera entendu qu'aux pentathlon et déca- troisièmes ou, • a fortiori ", non clas·
tion, la lecture des journaux, le bridge, sés (et cela même si ce troisième est,
sa tête vraiment insupportable de con- le suicide mJ la lecture. Pour cette thlon une infirmité physique mineure
tF!ntement. Elle reprendra alors sa voi· par ailleurs, premier ou deuxième
dernière. je conseillerai à Antonioni est souvent considérée davantaoe dans un championnat local, une épreu-
ture et rêvera que la maison saute, la lecture complète des œuvres de comme un atout que comme un handi- ve de sélection ou une compétition
que le cauchemar climatisé vole dans Bertolt Brecht. cap], mais que l'on ne garde qU'une olympique). En second lieu, le nombre
le,s airs, avec ses bouteilles de Coca, Jacques-Pierre Amette fille sur cinq. des femmes étant toujours inférieur

28
·
Livres pU"blleS #

du 5 au 20 avril
à cent soixante-seize (il dépasse en Georges Touroude Jack Vance A. Michel, 276 p., 18 F.
fait rarement la cinquantaine), la plu- ROMANS Les pavés Un monde d'azur Une étude précise
pJrt des athlètes autorisés à courir FRANÇAIS de la haine Coll. • Ailleurs et sur l'un des
l'Atlantiade, souvent les deux tiers, A. Michel, 320 p., 15,90 F demain " plus énigmatiques.
parfois plus, n'obtiendront absolument Un roman d'amour Trad. de l'américain
Hervé Bazin des personnages du
rien. Il est enfin évident que, vu la qui a pour toile de fond par J. Rémillet.
les bienheureux XVIII' siècle.
mlture même de la compétition et le les événements Laffont, 232 p., 16 F.
demi-tour d'avance concédé aux fem- de la Désolation
de la Commune. Un récit où la • Karl Geiringer
mes, ce sont les Coureurs de demi- Seuil. 256 p., 20 F.
science-fiction rejoint Jean·Sébastien Bach
fond ou, à la limite, les sprinters de A:Jpuyée sur un fait le conte philosophique. Trad. de l'anglais
400 01 qui sont les plus favorisés. divers qui passionna ROMANS par Rose Celli.
récemment les ETRANGERS M. Villa-Gilbert Seuil, 384 p., 30 F.
Les sprinters de 100 01 et de socirnogues d'Outre- Mon amour
Manche, l'odyssée Une étude à la fois
200 01 s'asphyxient souvent avant Homero Aridjis tout habillé de blanc biographique et critique,
d'arriver au but, les coureurs de. fond étonnante des habitants Trad. de l'anglais
de l'île de Tristan da Perséphone par un professeur de
ou de marathon ont du mal à s'impo" Trad. de l'espagnol par C.-M. Huet. l'Université de
s·er. sur une distance qui excèd_e rare- Cù.nha dévastée par A. Michel, 192 p., 16,50 F
l'irruption d'un volcan. par Irma Sayol. Californie.
m::lnt un tour de stade, c'est-à-dire Gallimard, 224 p., 18 F. La confession d'un
550 mètres. Quant aux non-coureurs, Par un jeune poète adolescent hanté par • Zoé Oldenbourg
si les sauteurs ont parfois une mai- Jean Chatenet ses obsessions.
Petits blancs, vous mexicain, un vaste Saint Bernard
(F"l chance, les lanceurs et les lut- poème en prose à • A. Michel, 420 p., 28 F.
serez tous mangés
tp.urs son t pratiquement éliminés
Seuil, 272 p., 21 F. l'avant-garde de la jeune Ror W~lf . Une étude neuve et
d'avance.
Poésie latino.américaine. Le tembl~ festin
Un • reportage fiction" Trad. de 1allemand objective sur celui
par Lily Jumel. qui fut le plus grand
Pour compenser ces différences et sur l'Afrique. au~ prises .italo Calvino ingénieur des âmes de
avec la cooperation. Temps zéro Gallimard, 232 p., 19 F.
rétablir un tant soit peu l'équilibre, Un roman exubérant la France médiévale.
l'administration des Atlantiades a pro- Trad. de l'italien
Jacques Folch·Ribas par J. Thibaudeau. comme un tableau de
gressivement assoupli les règles de la Breughel et dont le Bernd Ruland
course et a admis des procédés qui Le démolisseur Seuil. 160 p., 16 F.
Laffont, 224 p., 16 F. thème principal est Dossiers intimes
seraient évidemment inacceptables Dix récits dans la du poùvoir
veine des Cosmicomics l'appétit sous toutes ses
dans le cadre d'une compétition nor- Par un écrivain formes. Trad. de l'allemand
male. C'est ainsi· que l'on a d'abord d'origine es!)agnole et (voir le n° 55 de la par N. Nideriniller.
toléré le croche-pied, puis, d'une ma- de langue française • Quinzaine"). Presses de la Cité,
nière plus générale, toutes les ma- qui vit actuellement à 318 p., 16,90 F;
nœuvres ayant pour but de faire· per- Montréal. Jacques Harnelin"ck
De clara Petacci à
dre l'équilibre à un concurrent: pous- Horror vacui
Soekarno, en passant
sée des épaules, .coup de coude, coup Jean Hougron Trad. du néerlandais Raymond Chasle par Eva Braun .. Evita .
de genou, poussée de la main ou des ta gueule par Maddy Buysse. Le corailleur des limbes Peron et Trujillo, une
deux mains,' percussion transcutanée nhine de dents Coll. • Nouvelles préèéc;lé de versos Çlaleri('l de portraits
du poplité interne entraînant une Plon, 528 p., 27,50 F. nouvelles ". interdits dignes de la
flexion réflexe de la jambe, etc. Pen- A. Michel, 192 p., 19,50 F Pierre·Jean Oswald,
Un roman qui fait suite Renaissance italienne.
dant un "certain temps, on a tenté d'in- à « Histoire de Georges Un recueil de nouvelles 95 p., 9,60 F.
terdire des types d'agression jugés Guersant « et qui a pour insolites, entre le Jacques Weygand
trop violents, comme la strangulation, . cadre l'Indochine. cauchemar et le rêve. Charles Lè Quintrec Weygand, mon pèn
la morsure, J'uppercut, le coup du la- La marche des arbres Flammarion, 512 p.; 30 F,
pin (manchette au niveau de la troisiè- Claude Longhy Willi Heinrich A. Michel, 144 p., 19,50 F. 32 p. hors texte.
Me vertèbre cervicale), le coup de Le cri et le silence ~éométrie amoureuse
tête au plexus solaire (ou coup de Trad. de l'allemand Une biographie appuyée
bO:.Jle), . l'énucléation, les coups de Laffont, 296 p .., 55 F. par Louise Marsiac. sur des documents
Le récit, inspiré A. Michel, 336 p., 15,90 F. 'REEDITIONS inédits 'et sur la
tr-.utes sortes portés au sexe, etc. CLASSIQUES
Mais ces attaques devenant de plus rie notre passé récent, La peinture crue mais correspondance' intime
en plus fréquentes, il s'est avéré de d'une nuit d'angoisse véridique d'un couple de Weygand.
plus en plus difficile de les réprimer vécue par une femme au bord de la rupture. Romain Rolland
et l'on a fini Par les admettre dans qui attend qu'on lui . Beethoven,
les règles. Néanmoins, pour éviter que annonce l'exécution de .José Cardaso Pires Les grandes étapes CRITIQUB
les concurrents ne dissimulent sous l'homme qu'elle aime. . le Dauphin . créatrices RISTOIRJil:
leurs maillots des armes (non pas des Trad. du portugais A. Michel, 1500 p., 69,50 F
Pierre Nord A l'occasion du
LITTBR,J\IRB
armes à feu dont l'usage est évidem- par R. Quemserat .
ment interdit aux athlètes, mais, par . ProvoCations à Prague Gallimard, 224 p., 18 F. bicentenaire de la
exemple, ces lanières de cuir plombé Flammarion, 224 p., 12 F. A la fois une histoire naissance du musicien. .Mikhaïl M. Bakhtine
qu'utilisent les pugilistes, les fers de Dans les coulisses d.e chasse, une La poétique
lance des javelistes, les poids. des des machinations russes' chronique stendhalienne . Emile Zola de Dostoïevski
lanceurs, ou divers instruments con- ou les dessous . et une fresque sur le Les Rougon·Macquart Trad. du russe
tondants, ciseaux, fourchettes, cou- politiques du Portugal' et ses mythes. Tome III: Une page par 1. Kolitaheff.
teaux qu'ils auraient pu se procurerl, « Printemps de Prague ". d'amour, Nana et . Présentation
ce qui aurait exagérément fait dégéné- Mercedes Sali sachs Pot·Bouille de Julia Kristeva.
rer la compétition, et l'aurait transfor- Roger Peyrefitte La frontière Présentation et notes Coll. « Pierres vives ",
mée en un carnage aux consé:juences Des Français . de l'amour de Pierre C·ogny. Seuil, 336 p:, 30 F.
imprévisibles ~ ce sont; après tout, Flammarion, 296 p., 25 F. , Trad. de l 'espà g.l'IO1 Coll. • L'Intégrale ", Un ouvrage fondam'ental,
les meilleu;'s éléments des vil~ages, par Denise Nast. Seuil, 522 p., 20 F. qui constitue un des' ,
en fin de· compte les meilleurs spor- La chronique Laffont, 344 p., 20 F,
scandaleuse de la apports majeurs du "
tifli de "île, qui. sont admis à se pré·· Coll. «Pavillons-. formà1isme russe àla
senter aux Atlantiades - on a imposé société française Les problèmes majeurs
contemp.oraine. B IOGRAPBIES théorie de' la littérature.
que les adversaires soient, comme les de la vie d'uri couple. MEMOIRES
femmes qu'ils poursuivent, entière- CORRES·
Michel Sage" Mikhaïl M. Bakhtine
ment nus. La seule tolérance admise Zaharia Stancu PONDANCES
Le rendez·vous de La tribu . Problèmes de hi
- elle se justifie dans la mesure où
~arcelone ou une poétique de Dostoïevsky
il s'agit teut de même d'une course à Trad. du roumain
journée à Nuremberg Trad. du russe
pied, même lli son clépart en est pas- rar Léon Negru~zi. P. Céria et F. Ethuin
par Guy Verret.
sabJement mouvementé - concerne Laffont, 304 p., 20 F. '.- A. Michel, 376 p., 28 F. ('énigmatique comte
Ed. de l'Age d'Homme,
les chaussures, dont les pointes· sont Une nuit, à Barcelone, L'epopée d'une tribu de Saint-Germain
325 p., 28 F.
aiguisées ·et rendues particulièrement un' homme à la . de' Tziganes d'origine Un'e reproduction hors
acérées et lacérantes. r"echerche du temps roumaine pendant la texte. Le même ouvrage. est
perdu et· des amours .~. deuxième guerre Coll. « Les chemins de publié au Seuil, dans
(à suivre) mortes. mondiale. l'impossible ", une' autre traduction,

La Quinzaine littéraire, du 1" au 15 mai 1970 2lI


Livres publiés du 5 au 20 avril 1970

Abel Clarté enseignant qui s'appuie par René Pavans. .Elie Wiesel
Eros et Rastignac SOCIOLOGIE EN SEIGNEMENT sur l'expérience de toute Coll. « Science ouverte " Entre deux soleils
ou la Maison Rodelco PSYCHOLOGIE PEDAGOGIE une vie. Seuil, 368 p., 35 F. Seuil, 256 p., 20 F.
Dix caricatures de Un ouvrage méthodolo- Un ensemble de textes,
• Alexandre S. Neill gique, où l'auteur légendes, dialogues,
Pinatel. R. Blum Libres enfants
Ed. de la Source, Marc Nedelec ESSAIS discute l'usage qui a été témoignages qui font le
de Summerhill fait jusqu'ici du principe tour de la question
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Seuil. 176 p., 18 F. • Roger Caillois d'uniformité. juive .
Un pamphlet contre par M. Laguilhomie.
les mœurs littéraires Un professeur de Préface de Cases d'un échiquier
médecine en retraite Gallimard, 344 p., 25,20 F Roger Ikor
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s'interroge sur l'avenir Maspero, 328 p., 20.80 F (Voir ce numéro, p. 3).
de la profession . aux Juifs
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autogérée, créée par Gabriel Delaunay Roland Auguet
Les écrivains contre Pierre Solignac L'herbe et le vent Une méditation sur Cruauté et civilisation:
la Commune l'auteur en 1921 dans l'ensemble des
Pour un médecin la région de Londres. A. Michel, 272 p., 18 F. les jeux romains
Maspero, 184 p., 14,80 F. de famille Un nouveau recueil problèmes qui se Flammarion, 272 p., 24 F
La réaction bourgeoise Flammarion, 226 p., 18 F. de «Feuillets du posent aujourd'hui aux Une vaste synthèse
Eugène Rethault
en 1871. à travers ses Par un médecin temps volé '. Juifs d'Israël et de la historique,
Trois postulats de la
écrivains les plus général iste et un diaspora. psychologique
psycho-pédagogie
représentatifs, ou les neuropsychiatre, une moderne Marcel Haedrich et sociologique.
mécanismes essentiels étude qui met l'accent E.S.F. éd., 110 p., 20 F. Et Moïse créa Dieu Peter Kolosimo
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Lettre ouverte à un Henri Wadier se dégage "histoire du de· l'impossible '.
sa vie, son œuvre
malade en colère La réforme de peuple juif. 38 documents hors texte, Le message laissé à
Ed. de l'Age d'Homme,
A. Michel, 160 p., 9,60 F. l'enseignement A. Michel, 384 p., 25 F. l'humanité par la
400 p., 33 F. civilisation grecque,
Par un ancien chirurgien, n'aura pas lieu R. Hooykaas Ecrite en 1969, une
Par un spécialiste aujourd'hui à la retraite, Laffont, 272 p., 18 F. Continuité et histoire de l'exploration des épopées homériques
de la civilisation russe, une étude sur les Un ouvrage objectif discontinuité de "espace connu et jusqu'à la chute
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ft

(Voir le numéro 59 de noir à l'ombre.: Publié en Grèce un an 6 Gabrielle Russier lettres de prison (Le Seuil)
la Ouinzaine .• ) aujourd'hui exilé à Alger. avant le coup d'Etat, 7 J.-J. Servan-Schreiber Ciel et terre (Denoël)
ft
7 2
un témoignage
CI élude Fohlen eH. Darin-Drabkin fondamental 8 Desmond Morris le zoo humain (Grasset) 1
l'agonie des le Kibboutz; 9 Simone de Beauvoir La vieillesse (Gallimard) 3 3
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10 Robert Sabatier les allumettes suédoises 4 7
R~.sma, 236 p., 24,15 F. Trad. de l'anglais
par Michel Janin. '
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départ l'assassinat de
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Un document El Fath parle 1a Marche sur le Pent<,!gone
Les tares d'une les Palestiniens
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contre Israël
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laffont, 328 p., 18 F.
Trad. de l'allemand leur lutte. Psychanalyse' existentielle
Par des ascendants de
par J.-M. Brohm.
Robert des Armoises, Robert Conquest la grande terreur Stock
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de J.-M.Vincent, M. Morgan Witts
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suivi d'une analyse le volcan arrive !
familiaux. Une sàciologie appliquée
de Karl Korsch. 8 p. de photos,
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diff. Maspero). Un nouveau titre dans Un philologue épris de totalité
POLITIQUE Par un bolchévik de la la collection ft Ce
ECONOMIE première hellre et le jour-là.: un document Bernard Thomas Jacob Tchou
juriste soviétique le sur l'éruptioll de la .La belle époque de l'anarchie
Ester Boserup plus éminent de la montagne Pelée, le José Yglesias Dans le. poing de la révolution Denaël L.N.
J;.V.pluti.oo ..agraire génération 8 mai 1902. ' Cuba aliec Fidel

La Quinzaine littéraire, du 1" au 15 meli 1970 :u


L'UNIVERS DES FORMES
collection dirigée par André Malraux et André Parrot

vient de paraître
dans la série " Le Monde Romain"

LA FIN DE LART ANTIQUE


par Ranuccio Bianchi Bandinelli

Ce livre considère l'Art Ce volume fait suite au


de Rome, de Constantinople précédent ouvrage
et de toutes les provinces Rome, Le Centre
de l'Empire qui apportèrent du Pouvoir, qui traitait des'
une contribution artistique origines de Rome
originale, de jusqu'à la mort de
la fin du Ile siècle l'Empereur Commode
à la fin du IVe siècle. en 192 après J.-C.

dans la même série par le même auteur Rome, Le Centre du Pouvoir (paru) l'Italie avant Rome (à paraître)

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