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Entretiens Du nouveau

avec
des sur

romancIers
de l'Est·

96 Hochhuth .&m.alrik

et
,
cree l'U.R.S.S~

en
un scandale 1984
Barthes
SOMMAIRE

J LE LIVRE Massin La lettre et limage par RolaDd Barthes


DE LA QUINZAINE
4. Georges Limbour par Maurice Nadeau
Loys MassoD Des bouteilles dans les yeux par Maurice Chavardès
S Mare Bernard Mayorquinas par Cella MiDart
6 LITTERATURE Zaharia StaDCU La tribu par Claude Bonnefoy
7 ETRA.NGERE Kazimir BraDdys propos recueillis par
Claude Bonnefoy
9 Italo CalviDo Temps zéro par C.B.
10 Luigi Malerba Saut de la mort par Luc EvaroD
11 BreDdaD BehaD Encore un verre avant par Jou MODtague
de partir
lJ .ESSAIS M. CODtat et Rybalka Les écrits de Sartre par Bernard PiDgaud
14. HISTOIRE Mikhaïl BakhtiDe Problèmes de la poétique par Georges Nivat
LITTERAIRE de Dostoïevski
La poétique de Dostoïevski
16 EXPOSITIONS Trois Californiens à tODdre par FraDçoise Choay
Les galeries par Nicolas Bischower
17 BANDES DESSINEES Ser~e SaD J uaD Xiris par Mare Saporta
18 POLITIQUE ADdrei Amalrik L'Union soviétique par Annie Kriegel
survivra-t-elle en 1984?
20 RELIGION G. VaD der Leeuw La religion dans son par Roger Bastide
essence et ses manifestations
Phénoménologie de la
religion
22 LETTRE RoH Hochhuth propos recueillis par
D'ALLEMAGNE IrmeliD Lebeer
24 Le Mai de Bordeaux par Colette DemaD
2S ROMANS Maurice ReDard Les mains d'Orlac par Serge Fàuchereau
POPULAIRES Le docteur Lerne
L'invitation à la peur
26 FEUILLETON W par Georges Perec
z7 TIlEAT.KI: RolaDd furieu:E: par Gilles Sandier

FraDçois Erval, Maurice Nadeau. Publicité littéraire: Crédiu photographiqae-


Conseilkr: Joseph Breithach. 22, rue. de GreDelle, Paris (7"). p. 1 Le Seuil
Télépho'ue : 222·94-03.
Comité de rédaction : p. 3 Gallimard
Georges BalaDdier, Bernard Cazes, Publicité générale: au journal. p. 4 Françoise Thésée
FraDçoisChâtelet, PlU du a O au Canada: 75 ceDts. p. 6 Cartier BressoD, Magnum
FraDçoise Choay, p. 7 Gallimard
Dominique FernaDdez, Abonnemenu : p. 9 Carla Certi
M~c Ferro, Gilles Lapouge, Un aD: 58 F, t1~I"troû numér06. p. 10 Grauet
La Quinzaine Gilbert Walusinskî. Six mois: M F, douze numéro•• p. Il KeystoDe
Etudiants: réductioD de 20 %.
Htteraire
Secrétariat de la' rédaction: p. 13 Mare Ribaud, Magnum
Anne Sarraute. Etranger: UD aD : 70 F.
Six mois: 40 F. p. 14 Le Seuil
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Rédaction, adminUtration:- p.23 D.R.
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43, rue du Temple, Paris (4").
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I.E I.IVRE DE

I.A QUINZAINE
L'esprit de la lettre
par Roland Barthes
Massin ce trajet circulaire de la lettre non de la communication mais de naît, paraît-il, ces signifiants con-
La lettre et fimage et de la figure que Massin nous

1
la signifiance: aventure qui se tradictoires, ces ad"dâd, auxquels
Préface de R. Queneau permet d'entrevoir. Son livre,
Gallimard, éd.,
situe en marge des prétendues J. Berque et J. P. Charnay ont
comme toute encyclopédie réus- finalités du langage et par là- consacré un livre important) : Z,
228 p., l 106 ilL sie (et celle-ci est d'autant plus même au centre de son jeu. pour Hugo, c'est l'éclair, c'est
Le livre de Massin est une belle précieuse qu'elle est faite d'un Second objet de méditation (et Dieu, mais pour Balzac, c'est la
encyclopédie, d'informations et bon millier d'images), nous per- non des moindres), suscité par le lettre mauvaise, la lettre de la
d'images. Est-ce la Lettre qui en met, nous fait une obligation de livre de Massin: la métaphore. déviance. Je regrette un peu que
est le sujet ? Oui, sans doute : la redresser quelques-uns de nos Ces vingt-six lettres de notre al- Massin ne nous ait pas donné
lettre occidentale, prise dans son préjugés: c'est un livre heureux phabet, aninIées, comme dit Mas- quelque part une récapitulation
environnement, publicitaire ou (puisqu'il y est question du signi- sin, par des centaines d'artistes de tout le paradigme, mondial et
pictural, et dans sa vocation de fiant), mais c'est aussi un livre de tous siècles, sont mises dans séculaire, d'une seule lettre (il en
métamorphose figurative. Seule- critique. un rapport métaphorique ,avec avait les moyens): tou~ les
ment, il se trouve' que cet objet, Tout d'abord, à parcourir ces autre chose que la lettre: des figures du M, par exemple, qui va
apparemment simple, facile à centaines de lettres figurées, ve- animaux (oiseaux, poissons, ser- ici des trois Anges du Maître go-
identifier et à dénombrer, est nues de tous les siècles, des ate- pents, lapins, les uns mangeant thique aux deux pics neigeux de
quelque peu diaboli'que: il s'en liers de copie du Moyen Age au parfois les autres pour dessiner Megève - dans une publicité - ,
va partout, et principalement à Sous-marin jaune des Beatles, il un D, un E, un K, un L, etc.), en passant par la fourche, l'hom-
son contraire même: c'est ce est assez évident que la lettre des hommes (silhouettes, mem- me courbé, cUÎ8lle8 levées, cul of.
qu'on appelle un signifiant con~ n'est pas le son; toute la linguis- bres, postures), -des monstres, des fert, le peintre et 80n chevalet et
tradictoire, un énantiosème. Car tique fait sortir le langage de la végétaux (fleurs, pousses, troncs), les deux ménagères qui s'apprê-
. d'une part la Lettre édicte la Loi parole, dont l'écriture ne serait des .instruments (ciseaux, serpes, tent à étirer un drap.
au nom de quoi peut être réduite qu'un aménagement; le livre de faux, lunettes, trépieds, etc.):
tout un catalogue des produits Car - et c'est le troisième cha-
toute extravagance (<< Tenez-vous- Massin proteste: le de-venir et pitre de cette leçon en images sur
en, je vous prie, à la lettre du l'a-venir de la lettre (d'où elle naturels et humains vient doubler
la métaphore - il est évident
texte :.), mais, d'autre part, de- vient et où il lui reste, infiniment, la courte liste de l'alphabet: le
monde entier s'incorpore à la let- qu'à for c e d'extra-vagances,
puis des siècles, comme le montre inlassablement., à aller) sont indé- d'extra-versions, de migrations et
Massin, elle' libère inlassablement pendants du phonème. Ce foison- tre, la lettre devient une image
d'associations, la lettre n'est plus,
une profusion de symboles; nement impressionnant de lettres- dans le tapis du m9nde.
n'est pas l'origine de l'image:
d'une part, elle «tient:t le lan- figures dit que le mot n'est pas le Certains traits constitutifs de toute métaphore est inoriginée,
gage, tout le langage écrit, dans seul entour, le seul résultat, la la métaphore sont ainsi illustrés, dès qu'on passe de l'énoncé à
'le carcan de ses. 26 caractères seule transcendance de la lettre. éclairés, redressés. Tout d'abord l'énonciation, de la parole à l'écri-
(pour nous Français) et ces ca- Les lettres servent à faire des l'importance de ce que Jakobson ture; le rapport ui..Jogique est
ractères ne sont eux-mêmes que mots ? Sans doute, mais aussi au- appelle le diagramme, qui est une circulaire, sans pr~llence; les
l'agencement de quelques droites tre chose. Quoi ? des abécédaires. sorte d'analogie minimale, un termes qu'il saisit SOlit flottants :
et de quelques courbes; mais L'alphabet est un système auto- rapport simplement proportion- dans les signes présentés, qui
d'autre part, elle donne le départ ,nome, ici pourvu de prédicats nel, et non exhaustivement ana- commence? l'homme ou la let-
d'une imagerie vaste comme une suffisants qui en garantissent l'in- logique, entre la lettre et le mon- tre? Massin entre dans la méta-
cosmographie ; elle signifie d'une dividualité: alphabets «grotes- de. Ainsi, en général, des calli- phore par la lettre : il faut bien,
part l'extrême censure (beaucoup ques, diaboliques, comiques, nou- grammes ou poèmes en forme hélas ! donner un c sujet:. à nos
de crimes commis au nom de la veaux, enchantés:t, etc.; bref, d'objets, dont Massin nous donne livres; mais on pourrait aussi y
Lettre), et d'autre part l'extrême c'est un objet que sa fonction, une collection précieuse (parce entrer par l'autre bout, et faire
jouissance (toute la poésie, tout son lieu technique n'épuisent' pas: qu'on en parle toujours, mais de la lettre une espèce d'homme,
l'inconscient sont retour à la Let- c'est une chaîne signifiante, un qu'on ne connaît jamais que ceux d'objet, de végétal. La lettre n'est
tre) ; elle intéresse à la fois le syntagme hors du sens, mais non d'Apollinaire). Ensuite, la nature en somme qu'une tête de pont
graphiste, le philologue, le pein- hors du signe. Tous les artistes polysémique (on devrait pouvoir paradigmatique, arbitraire, parce
tre, le juriste, le publicitaire, le cités par Massin, moines, gra- dire pansémique) du signe-image: qu'il faut que le discours com-
psychanalyste et l'écolier. La let- phistes, lithographes, peintres, ont libérée de son rôle linguistique mence (contrainte qui n'a pas en-
tre tue et f esprit vivifie? Ce se- barré la route qui semble aller (faire partie d'un mot singulier), core été bien explorée), mais cette
rait simple s'il n'y avait précisé- naturellement de la première. à une lettre peut tout dire: dans tête peut être aussi une sortie, si
ment un esprit de la lettre, qui la seconde articulation, de la let- cette région baroque où le sens l'on conçoit par exemple, tels les
vivifie la lettre; ou encore: si tre au mot, et ont pris un. autre est détruit sous le symbole, une poètes et les mystagogues, que la
l'extrême symbole ne S(' retrou- chemin, qui est le chemin, non même lettre peut signifier deux lettre (l'écriture) fonde le mon-
vait être la lettre elle-même. C'est du langage, mais de l'écriture, contraires (1a lan~e arabe con- de. Assigner une origine à l'expan-
!'ion métaphorique est toujours
une option, métaphysique, idéo-
logique. D'où l'importan'ce des
renversements d'origine (tel celui
que la psychanalyse opère sur la
lettre elle-même). En fait, Mas-
sin nous le dit sans cesse par ses
images, il n'y a que des chaînes
80ttantes de signifiants, qui pas-
sent, se traversent les unes les
IIUtres: l'écrit.nre est en fair.
Voyez le rapport de la lettre et
~
La Q.!!inzaine littéraire, du 1er ;lU 15 juin 1970 3
~ Massin Ge()rges Lilnbour L'invisible

1
de la figure: toute la logique s'y engagés, quoique fort librement, Loys Masson
épuise: 1) la lettre est la figure, dans les problèmes de l'époque De, bouteilles dans les yeux
cet 1 est un sablier; 2) la figure (exploitation coloniale dans les Robert Laffont, éd., 368 p.
est dans la lettre, glissée tout en· Vanilliers, Guerre d'Espagne' Avant sa mort, Loys Masson
tière dilns sa gaine, comme' ces dans la Pie voleuse, franquisme avait lui·même présenté les texte8
deux acrobates lovés dans un 0 dans la Chasse au mérou). réunis sous le titre : Des bouteil-
(Erté a fait un grand tlsage de le, dans les yeux. «Ce, histoires,
cette in'J1irication, dans son pré· .Avec ses amis André Mas·
son et Michel Leiris, Georges une présence ~. unit l'une ci
cieux alphabet, que Massin ne l'autre et fait du livre un tout:
cite malheureusement pas) ; 3) la Limbour était entré dans le
groupe surréaliste en 1924. Fon· Satan, le vieil homme, IOlitaire,
lettre est dans la figure (c'est le comme l'a nommé je ne sail qui.
cas de tous les rébus) : puisqu'on cièrement indépendant, dans
son allure et son inspiration, il Et avec lui sa sainte ombre, l'al-
n'arrête pas le symbole, c'est qu'il cool, l'homme grandet maigre
est réversible : 1 peut renvoyer à supporte mal la tutelle d'André
Breton et fait partie de la char· au visage trè$ beau, mais eXlaR-
un couteau, mais le couteau n'est gue... :. Ce qui caractérise effec.
à son tour qu'un départ, au ter· rette des exclus du Deuxième
tivement ce recueil - et qui fit
me duquel (la psychanalyse l'a Manifeste (1929). Il fuit alors
l'originalité de quelques.uns des
montré) vous pouvez retrouver 1 les groupes, les partis, les cha·
précédents Quvrages de Loys Mas·
(pris dans tel mot qui importe à pelles, les modes, poursuit son
son, poèmC?s ou proses - est l'art
votre inconscient) : il n'y a ja· activité en solitaire. D'où, sans
de rendre palpable le mystète,
mais que des avatars. doute, le son unique que ren·
Georges Lim1Jour, dégustant un verre d'imposer la présence .de l'invi8i-
Tout cela dit combien le livre dent ses écrits. Grand amou·
de rhum, chez Baccardi à Santiago de ble en lui conférant un poids tel
de Massin apporte d'éléments à reux de la peinture, il se livre
Cuba, juin 1961. que l'être humain en est littéra-
l'approche actuelle du signifiant. également en outsider à la cri·
lement broyé.
L'écriture est faite de lettres, soit. tique d'art, écrit des pages lu· Dans la première des sept nou~
Mais de quoi sont faites les let· mineuses et sensibles sur Du- velles ici regroupées, l'invi8ible
tres'?' On peut chercher une ré· buffet, Picasso, André Beaudin, s'appelle «la Chose :.., Elle 8e
ponse historique - Ïnconnue en S.uzanne . Roger, tout dernière- manifeste dans un cadre de s~~
ce qui concerne notre alphabet; ment, Cesare Peverelli. Une au· perstitions et d'angoisse8. On peut.
mais on peut au.ssi se servir de Au moment de mettre sous tre de ses activités était moins
presse, nous apprenons la mort la considérer .comme .une prémo-
la question pour déplacer le pro· connue: celle de professeur de nition: ce qu'elle annonce, c'est
blème de l'origine, amener· une accidentelle de Georges Lim· philosophie qui a enseigné dans
b.our, en Espagne, le jour de la la venue de l'innommable, peut..
conceptualisation progressive de les instituts français d'Egypte, être la mort. Dans les Orpingtonl,
l'entre-deux, du rapport flottant, Pentecôte. de Pologne, de divers pays bal· de Monsieur Beruf, ce dernier
dont nous déterminons l'ancrage kaniques p'uis, finalement, dans personnage contient en lui.. tout
d'une façon toujours abusive. En un lycée de Paris. Les aspects le mystère, il e,t presque le mys-
Orient, dans cette civilisation Il était venu du Havre à Pa· multiples de cette figure qui tère, et on se demande s'il n'in·
idéographique, c'est ce qui est en· ris, comme Raymond Queneau sera pour nous inoubliable ont carne pas finalement Satan, c le
tre l'écriture et la peinture qui et Jean Dubuffet, avec qui il été vivement esquissés par vieil homme solitaire ~ ...
est tracé, sans' que l'on puisse ré· était resté très lié. (II a notam· quelques·uns de ses amis (dont L'inquiétant thaumaturge qui
férer l'une à l'autre; ceci permet ment contribué à faire connaî· les plus proches, Michel Leiris donne son titre à un autre récit
de déjouer cette loi scélérate de tre le peintre dont il est le vra.i et André Masson) dans une re· - c Saint Alias ~ - pourrait
filiation, qui est notre Loi, pater· découvreur.) Poète rare, à qui vue de jeunes: • Atoll,. (octo· aussi figurer Lucifer. Un Lucifer
nelle, civile, mentale, scientifique: Max Jacob avait prédit un grand bre 1968), qui lui a consacré inversé, qui damnerait les gens en
loi ségrégative en vertu de. la· avenir, qu'Aragon et Cocteau un numéro spécial. . leur facilitant le bonheur. On
quelle nous expédions' d'un côté avaient publiquement salué com· Du grand voyageur qu'a été songe à un Monsieur Ouine angé-
les· graphistes et de l'autre les me leur • maître,. (bien qu'ils toute sa vie Georges Limbour, lique, encore qu'il y ait peu de
peintres, d'un côté les romanciers fussent de la même généra· nous venions de recevoir une ressemblances entre le dru Berna-
et de l'autre les poètes; mais tion), à l'occasion d'un prix de carte postale envoyée de Cadix nos et l'inquiet, le fragile Lo.Y8
l'écriture est une: le discontinu poésie qui lui avait été décerné le 9 mai: • Maintenant, je sais Ma8son.
qui la fonde partout fait de tout il y a une dizaine d'années pour ce qu'est l'Enfer: il s'appelle Les délires du «Capitaine Le.
ce que. nous écrivons, peignons, un recueil introuvable et qui n'a Urbanlsacion. Intégrale, catas- Gall ~ en route vers c le8 eaux
traçOl.\s, un seul iexte. C'est ce pas été réédité (Soleils bas, trophique, cancer et gangrène blanches de la joie~, vers c la
que me montre le livre de Mas· Galerie Simon, 1925), L1mbour généralisée. C'est pire que la glaciale félicité~, est·ce le re-
sin. A nous de ne pas censurer a surtout fait œuvre de conteur bombe atomique, qui est belle mords d'un meurtre ou le souve-
ce champ matériel en réduisant et de romancier avec l'Illustre et sûr qu'Apollinaire' l'aurait dé· nir d'un naufrage qui le8 provo-
la somme prodigieuse de ces let· Cheval blanc (1930), les Vanil· corée, ornée féeriquement et que? L'homme est possédé au
tres.figures à une galerie d'extra· Iiers (probablement son chef· chantée en' alexandrins et calli· 8ens théologique: Satan l'habite~
vagances et de rêves: la marge d'œuvre, 1938), la Pie voleuse grammes. Urbanisaclon; mot le C'est Dieu pourtant qu'il supplie
que nous concédons à ce qu'on (1939), le Bridge de Mme Ly. plus sinistre du vocabulaire in- de le sauver. Et lorsqu'il déclare:
peut appeler le baroque (pour ne (1948) et, en 1963, la Chasse ternational... " Il nous y annon· c La mer est peuplée d'une extra-
nous faire comprendre des huma· au mérou qui le met soudain en çait son retour. Ce soir, nous ordinaire chevalerie~, se8 yeux
nietes) est le lieu même où l'écri· vedette: Ces ouvrages insolites, aurions sans doute parlé de • la voient ce que le8 autres n'ont ja.
vain, le peintre et le graphiste, en chargés de poésie, d'ironie et petite ville chinoise,. dans la· mais vu. A une belle histoire de
un mot le performateur de texte, d'émotion, porteurs d'un mer· quelle, depuis longtemps, il se mer - l'auteur en avait déjà
doit travailler. veilleux qui s'allie au plus grand réfugiait avant de s'endormir. imaginé plusieurs: Tous le! cor·
Roland Barthes naturel, sont en même temps Maurice Nadeau ,aire, sont morts, par exemple, ou

4
Vivre à Majorque
le Lagon de la Mi&éricorde - Marc Bernard il suffit, en effet, de peu de pa- autont qu'aux aigles, je n'allume-

1
s'ajoute la peinture d'une halluci- Mayorquinas ges pour entendre battre le pouls rai& pas de feu, mai& mon cœur
nation qui a ceci d'encore plus Coll. Les Lettres nouvelles de l'Ile et couler son sang. Mais battrait plus vite. J'aurai& envie
étrange qu'elle est voulue et pro- Denoël éd., 260 p. à une vue des choses qui n'est de crier: «Nous ne sommes plus
voquée par le machiavélique Le pas sans rappeler l'attention seuls ! ~ Comment ne pas être
Gall. qu'un Jean Grenier porte aux ému par l'aridité du chemin par-
A l'opposé: l'hallucination du menus détails de la vie quoti- couru, par la certitude qu'il ne
petit Emmanuel, dans la plus dienne, voici que se mêle bientôt peut être qu'à sens unique, puis-
réussie des nouvelles, celle qui «Si l on me demandait, pour- un souffle lyrique qui signifie que même les retours que l'on
donne au recueil son titre. Le quoi je fui& les hommes, je ne l'abordage vers des réalités moins voit tentés ici - en de petits
«vieil homme solitaire. est ici saurai& quoi répondre. Ils ne faciles à cerner. textes brefs et sans appel qui
le père de l'enfant, ou du moins m'ont pas été dans l ensemble Marc Bernard et sa femme Else constituent la seconde partie du
l'enfant confond-il l'image d'un hostiles, et je n'ai jamai& beau- ont pris possession de l'Ile et de récit - ne font que marquer le
père ivrogne avec la silhouette du coup compté sur eux pour tenter la solitude pour désormais se divorce d'avec les autres ?
Malin. Malentendu d'autant plus d'être heureux. ~ Mayorquinas confondre avec elles. Ce pas fran- « Il est passionnant, écrit Marc
pathétique qu'Emmanuel est la n'apporte en effet pas la réponse chi, la situation acceptée et mê- Bernard, d'être celui qui interroge
pureté même et que son âme est à cette question; on y trouvera, me savourée, il s'avère bientôt et celui qui répond., et sans
salie par la crédulité et l'insinua- en revanche, quelques indications qu'ayant réintégré sa peau doute l'intérêt de son livre tient-
tion, par une représentation cul- concernant le long silence que « d'homme préhistorique. et il, très exactement, à ce glisse-
pabilisante de l'instinct, due à Marc Bernard vient de rompre en s'étant fait reconnaître comme ment du dialogue qui, commencé
une tante dévote et à une «né- publiant ce livre et qui révèle tel par la nature, il s'agit à pré- d'abord avec une terre mystérieu-
IJène. malgache bourrée de su- que la coupure avec les hommes, sent de s'accommoder d'une nou- se, se poursuit peu après avec
perstitions. tout en ayant été - sciemment ou velle sorte de disponibilité, tout soi-même. Mais tout a-t-il vrai-
De tous ces récits dont le cadre non - la motivation première, intérieure celle-là. A lire les pa- ment été dit ici? L'élan poéti.
est l'île Maurice, où naquit l'au- constitue à présent une justifica- ges que Marc Bernard rédige à que qui soulève ce petit livre, qui
teur, celui-ci rappelle le mieux tion nouvelle de l'acte d'écrire: partir de ce moment et d'où la lui imprime cette trajectoire si·
son enfance, à laquelle, dans une « Remplacer la présence humaine notion de Temps est rigoureuse- nueuse et secrète, à qui mène-t·il
chaleureuse préface, Claude Roy par celle du feu, c'est ~ncore lune ment absente, les rendant pour vraiment ? A cet autre, dont Marc
attribue un des traits les plus del$ choses que je ne m'attendais cela même intensément dramati- Bernard se sent maintenant cou-
constants de l'œuvre de Loys guère à trouver sur cette rive.• ques; on a le sentiment que la pé, alors que toute son œuvre
Masson - éternel enfant «puni. En fait, débarquant avec sa communication qui s'est établie était précisément quête du sem-
d'être né dans une famille humi- femme à Majorque pour finale- blable, ou à qUèlque chose qui
ne concerne plus la face visible
1iêe, offensée. D'où peut-être la ment y passer un automne et un de l'Ile, mais son essence même. n'est pas nommé, dont on n'ose
soif de l'ailleurs, la soif de l'ou- hiver, Marc Bernard avoue bien Dans ses grondements, dans les pas, ici, prononcer le nom?
bli - et le penchant à demander ne s'être attendu à rien de parti- étincelles et dans le tourbillon de « C'est la nuit, pourtant tout
cet oubli à la boisson. Tous les culier. Tout au plus s'agissait-il tourne; le grand manège vire
feu par lesquels elle manifeste
personnages masculins du recueil de parier sur l'insolite là où les sans fin. Peut-être lm vieillard
son humeur, l'Ile apparaît à Marc
- à l'exception d'Emmanuel - touristes s'entassent parce que les Bernard comme exprimant de fa- actionne-t-il la roue, pensif, le re-
boivent plus que de raison. Pres- rassure, précisément, la certitude çon hallucinante ses propres tour- gard vague, d'un geste machinal.
que tous ont l'ivresse contrite. de trouver ce à quoi ils s'atten- ments: «Ce souvenir d'un ins- Depuis le temps ! Pourquoi a-t-il
Visionnaire et poète, plus sans dent: mer, soleil, nature domp- tont de délire et lillusion d'avoir construit cette mécanique ? :.
doute 'que romancier, poète d'un tée et loisirs organisés. Aussi vu le signe au moment où je les- Eh ,oui! Mayorquinas, livre
exotisme qui doit moins à la géo- commence-t-il par comparer la pérai&, je ne les échangerai& pour, d'un renoncement et d'une décou-
graphie qu'au folklore (les cou- vision qu'il a, lui, de l'Ile, avec rien au monde, car ce tourbillon verte, ne serait-il pas, surtout, ce-
leurs, les parfums, la sensualité la carte postale classique. né de la terre, ce cercle de feu lui d'une absence? La dernière
qui imprègnent son œuvre sont Rien ne coïncide. Etonné et et de poussière a été comme la page tournée, on a le sentiment
davantage typiques des mœurs circonspect, il fait le tour de son passerelle entre deux univers, que que quelque chose d'irréversible
que des ciels), en mettant l'inso- nouveau domaine, une «cala. j'ai franchie en courant•• s'est produit, et voilà pourquoi
lite au cœur de ces textes afin de déserte et sa maison blanche de Ce signe, il faudra pour le com- on ne se souvient plus qu'indis-
mieux montrer la déréliction de type arabe, afin de ne rien per- prendre, patienter jusqu'à ce que tinctement du début, de l'arrivée
l'homme, Loys Masson s'est livré dre de la dualité de chaque cho- Marc Bernard apprenne lui· joyeuse, de la découverte d'une
d'une façon.. encore plus émou- se: le soleil qui se déguise tan- même à le déchiffrer: «Comme île dont les facéties ont paru si
vante qu'il ne l'avait fait dans ses tôt en Dr Jekyll et tantôt en nous ne voyons autant dire per- surprenantes. Cependant, Major-
juvéniles et provocantes 'confes- Mr Hyde, l'eau douce qui de- sonne et que personne ou pres- que existe et elle est rassurante,
sions (Délivrez-nous du mal, Chro- meure introuvable en surface que ne nous écrit, j'ai comme un d'innombrables prospectus ne
niques de la grande nuit, ou alors qu'en profondeur il n'y a avant.goût de la mort. Ce n'est cessent de le répéter, qui garan-
Pour une Egli&e). que lacs et rivières, la traîtrise pas désagréable.. Aussi la pré- tissent au voyageur un retour
On y devine la détresse de de l'asparagus, si doux et tendre monition, malgré sa fugacité, a- sans encombres.
l'exilé en quête d'accueil, l'ingué- en sortant de terre et finalement t-elle tout de même été nommée. Marc Bernard, quant à lui, est
rissable blessure d'une enfance invincible lorsqu'on s'imagine Comment s'étonner, dès lors, de revenu profondément changé de
heurtée, la déception de l'écrivain pouvoir l'arracher. ce qu'il guette tous les «signes~, son voyage; par-delà Majorque,
créole dont le nom s'est tôt im- Cet examen minutieux auquel ceux de la mer, ceux de la pluie c'est de l'autre côté du miroir
posé mais que ses pairs n'ont pas Marc Bernard se livre autour du et même ceux des soucoupes vo- qu'il a abouti. Privilège de poè-
toujours accueilli avec la chaleur plus petit brin d'herbe, est lantes ?: «Si je les voyai& pla. te ? Assurément. Mais c'est l'hom-
qu'il attendait, ami terriblement d'abord celui d'un médecin atten- ner au-dessus de moi, ou monter me qui nous dit ce qu'il y a
exigeant et incommode. tif à ne rien perdre des moindres et descendre gracieusement dans trouvé.
Maurice Chavardès symptômes d'un malade difficile ; un ciel qui paraît leur appartenir Cella Minart

La Qyinzaine littéraire, du 1- 2U 15 juin 1970 5


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tTRANGtRE
Entretiens avec
Célèbre en Roumanie, Za- Ourouma, la fille du Tartare
haria Stancu n'est pas incon- que vous connaissez, et Les
nu du public français. Jeu Pieds Nus. Les romans du se-
avec la mort, roman étrange, cond cycle, intitulés Les Raci-
lyrique, violent, Ourouma, la nes sont amères, présentent non
fille du Tartare, récit dont les seulement la vie des paysans,
thèmes, la mer, les chevaux, mais toute la vie sociale et poli-
l'amour, et l'écriture rappe- tique de la Roumanie à partir de
laient, retrouvaient la pureté 1922. Un des thèmes principaux
des chansons médiévales, est la lutte, qui prit parfois des
nous avaient déjà révélé ses formes assez dures, entre les dif-
dons de conteur. férents partis politiques durant la
période de montée du fascisme.
Zaharia Stancu Mon projet, actuellement, est de
La Tribu continuer ce cycle jusqu'à· nos

1
traduit du roumain jours, d'écrire fhistoire de toute
par Léon Negruzzi une époque de la Roumanie, mais
Albin Michel éd., 376 p. de f écrire en utilisant non le8
moyens de f historien, mais, au-
Avec la Tribu, qui n'a peut. tant que j'en suis capable, ceux
être pas, et pour des raisons logi- de fartiste. Au reste, tous mes
tions avec les villageois ou le8 ci- pelait. Les petites filles tziganes
ques qui tiennent à l'ampleur de romans sont écrits à la première
tadins, pour vendre ou acheter, dansaient nues sous un vêtement
l'œuvre, la densité poétique des personne. Ils comprennent une
pour dire la bonne aventure, mais d'herbe, et tout le monde les ar-
précédents ouvrages, Stancu de- part importante d'autobiographie,
on ne peut pénétrer facilement rosait, pour appeler la pluie.
vrait cependant rencontrer une mais transformée par la littéra-
chez eux. En Roumanie, toute- Quand ils les virent partir en. dé-
plus large audience. Et cela pour ture, accordée aux nécessités de
fois, ils ne sont pas tous noma- portation, les Roumains eurent
deux raisons, apparemment con- la fiction. Or la Tribu, qui n'ap-
des. Les sédentaires sont beau- conscience que celle-ci était fun
traires. partient à aucun de ces deux cy-
coup plus intégrés à la vie con- -des crimes les plus absurdes, les
cles, ne comporte rien non plus
D'une part, la construction du d'autobiographique. C'est un li- temporaine, mais même aujour- plus cruels de cette guerre.
livre, la manière de raconter, d'hui les nomades conservent leurs
vre que j'ai écrit à partir de faits C. B.: L'absurdité de cette
précise, réaliste, riche en détails vécus par d'autres, et qui m'ont vieilles traditions. Si j'ai pu écri-
guerre, à la fois lointaine et pro-
pittoresques, sont plus classiques, re ce livre, c'est que dans ma
été racontés. ~ che, à peine nommée mais tou-
plus immédiatement accessibles jeunesse j'ai connu de très près
C. B.: Vous dites, en exergue jours menaçante pour les gens de
au lecteur. D'autre part, l'histoire une de ces tribus, expérience que
de votre livre: C'est Alimut qui la tribu, apparaît bien dans votre
est plus singulière encore, et plus j'ai décrite au dernier chapitre
m'a raconté tous ces événements. livre.
dépaysante - même si Ourouma des Pie d s Nus. Pendant la
ouvrait sur le monde austère et Kéra a insisté pour que je les guerre, le gouvernement fasciste, Z. S. : C'est une des raisons qui
rude des paysans Tartares de la mette sur le papier. Or, Alimut raciste, a condamné tous le8 Tzi- m'ont polissé à récrire. l'ai voulu
Dobroudja, vaste plaine des bords et lCéra sont des membres de -la ganes à être déportés vers fEst montrer cette absurdité, comment
de la mer Noire. En effet, non tribu, le fils et la bru du chef, et dans des régions presque déserti- des gens qui n'avaient rien à faire
seulement la Tribu nous offre la à ce titre, tiennent une place im- ques, que les combats, de surcroît, avec la guerre finissent, malgré
peinture d'une société close, portante dans le récit. Il s'agit avaient ravagées. Chaque tribu eux, par être concernés par elle.
ayant se8 rites et ses traditions, donc, dans celui-ci, de la transpo- était parquée en un endroit pré- Aussi, j'ai voulu faire de ces gens
vivant résolument en marge, celle sition d'une aventure réelle. Mais cis. Les Tziganes n'étaient pas ha- très simples, très humbles que
des tziganes nomades, mais elle ce qui frappe, c'est la manière bitués à vivre dans des conditions sont les Tziganes, des héros qui
montre cette société dans une dont vous décrivez, comme de l'in- aussi dures, et beaucoup sont vivent leur tragédie avec une très
situation elle-même exceptionnel- térieur, les comportements et les morts de froid et de faim. Il y grande noblesse humaine. Enfin,
le: la déportation collective, du- rites des Tziganes. Au niveau des eut néanmoins des survivants. Ce j'ai montré que même dans le8
rant la guerre, dans un désert sentiments, des passions, vous ré- sont ceux-ci qui m'ont raconté situations les plus exceptionnelles,
glacial de l'Est de la Roumanie. vélez leur humanité profonde, et leur histoire. les plus dangereuses, la vie con-
Aussi bien ce livre, qui est à la combien ils sont proches de nous. tinue avec ses soucis quotidiens,
fois url étonnant document et un Mais vous montrez également C. B.: Vous dites à plusieurs ses désirs, ses rêves, ses amours,
passionnant 'roman d'aventures, comment ces sentiments, de joie, reprises dans votre récit que le ses haines.
occupe-t-il une place à part dans de peur, d'amour, s'expriment chef de la tribu, durant leur
voyage vers l'Est, croyait lire dans Dans son livre où la tragique
l'œuvre de Zaharia Stancu. dans des gestes, des actes qui se réalité prend les allures de l'épo-
réfèrent à des traditions différen- les regards attristés des gendar-
mes, des villageois, l'annonce de pée, Zaharia Stancu a su très ha-
Z.S.: Mes romans et mes con- tes des nôtres, aux lois à la fois bilement mêler le drame histori-
cruelles et nobles de la tribu. Ce- leur mort prochaine. Quels étaient
tes constituent deux grands cy- les rapports de la population avec que et les aventures individuelles,
cles étroitement liés entre eux. la suppose une grande connais- les jeux de l'amour et ceux du
sance de la vie des Tziganes. les Tziganes ?
Le premier, que j'ai commencé destin. Mais parce qu'il a su re-
en 1948, illustre les principaux as- Z. S. : En Roumanie même, on Z. S.: Les Tziganes sont des créer poétiquement la vie de la
pects de la vie des paysans rou- m'a souvent demandé: «Com- gens très intéressants, très sympa- tribu, il a la pudeur de nommer
mains dans la période qui va du ment avez-vous pu connaître ces thiques. Ils gagnaient leur - vie « roman ~ ce que d'autres, moins
début du siècle aux années 1920- gens ? '> Ceux-ci, en effet, vivent comme forgerons, ou en disant la scrupuleux, baptiseraient «docu-
22. Il comprend des romans dans un cercle complètement fer- bonne aventure. Quand la séche- ment ~.
comme Le Jeu avec la mort, mé. Ils ont, certes, quelques rela- resse était trop grande, on les ap- Claude Bonnefoy

6

deux rontanclers de l'Est
Kazimierz Brandys est l'un mais à mon avis, ce que j'ai C.B.: Façon d'être présente du héros. Mais en écrivant, je
des écrivains les plus singuliers fait là n'était pas réussi. Egaie- une singulière particularité. Ce ne pensais pas au théâtre, à
de la littérature polonaise con- ment, à l'époque qui précéda oc- roman est la description d'une une représentation possible, je
temporaine. Si ses romans se tobre 56, en Pologne, j'ai écrit pièce de théâtre. En transpo- donnais simplement ces indica-
réfèrent à la réalité polonaise une vingtaine de récits dont le sant vos indications, en conser- tions pour renseigner le lecteur
actuelle, directement ou implici- plus connu est la Défense de vant les dialogues, on pourrait sur la nature du personnage. Or
tement, ils sont surtout intéres- Grenade où je tentais d'une ma- en donner une représentation. depuis, deux spectacles, l'un à
sants en ceci qu'ils contribuent, nière plutôt artistique d'expri- Varsovie sous forme de lecture
au même titre que les meilleu- mer le difficile passage de la K.B. : J'appelle ce genre litté- avec un seul acteur, l'autre à
res œuvres de l'avant-garde eu- période stalinienne à une étape raire Cl: la prose scénique ». Pour Cracovie avec trois comédiens
ropéenne ou américaine, à la ultérieure. moi, les indications de jeux de dans le rôle principal et d'au-
remise en question des formes scène sont aussi des moyens tres pour interpréter la femme,
littéraires traditionnelles. D'au- l'ami, le professeur de gymnas-
tre part, il propose moins une C.B.: Revenons à vos deux artistiques. Par exemple, je sug- tique, ont été montés à partir
nouvelle écriture qu'il ne cher- trames principales. Dans Façon gère dans Façon d'être qu'un de ce texte.
che de nouvelles voies. Façon d'être, qui illustre la première,· metteur en scène devrait recou-
d'être (Gallimard), le troisième la voix que l'on entend n'est rir à trois comédiens pour jouer
de ses livres à avoir été traduit pas celle d'un héros de roman, le même rôle durant le specta- C.B. : Comment se présentent
en français (voir Quinzaine au sens classique, mais ce cle. Le fait que les comédiens les romans appartenant au cy-
pourrait être celle de n'importe soient interchangeables souli- cle des Souvenirs du temps
n° 79) ne ressemble pas aux gne le caractère quasi anonyme présent?
précédents, la Mère du roi quI.
(Julliard), Lettres à Madame Z
(Gallimard), mais brise tout au- K.B.: Dans ce livre, Je vou-
tant avec les modes habituels lais dire que l'être humain est
du récit. Aussi bien, Kazimierz à la fois coupable et innocent.
Brandys reconnaît volontiers Parfois mon narrateur s'accuse
qu'il y a deux directions ou plu- de ses fautes, ou s'enfonce
tôt cc deux trames» principales dans ses péchés. Mais au mo-
dans son œuvre. ment de mourir, c'est lui qui par-
donne à Dieu de l'avoir créé, qui
K. B.: Lors de mes débuts
littéraires, dit-il, immédiatement
après la guerre, en 1946, j'ai pu-
absout Dieu de cette faute mé-
taphysique : la création de
l'existence. Dans le même es-
prit, j'ai écrit sous forme de
roland auguet
blié le Cheval de Bois, roman
écrit à la première personne et dialogue un court récit dont on

cruauté
qui décrivait la vie d'un homme pourrait traduire le titre par
moyen, d'un intellectuel quel- Trop vieux tous les deux. Ce ré-
conque dans une petite ville de cit met en scène un vieux cou-
Pologne durant la guerre. En ple habitant une maisonnette
1963, à la parution de Façon
d'être, les critiques ont recon-
nu dans ce livre l'esprit du Che-
des environs de Varsovie qui,
en attendant la visite des en-
fants et des petits-enfants, ba- et civilisation:
les jeux
val de Bois. La trame de ces varde sur un banc, évoque des
deux romans est la trame la souvenirs. Enfin les enfants ar-
plus subjective, la plus fictive rivent, mais même s'ils ne ve-
de ma littérature. Dans le mê- naient pas, ce serait la même
chose. Les deux vieux seront

romains
me temps, j'ai développé une
autre trame - moins subjective encore là le lendemain. Pour
malgré la résonance un peu sub- eux, Godot ne viendra pas car
jective de certains titres - ils n'ont rien à attendre, sauf
dans le cycle intitulé les Sou- la mort.
venirs du temps présent et qui
comprend notamment Lettres à Rome: théâtre de la cruauté et de la violence. Ville
C.B.: Vous citez Godot. A de spectacles hauts en couleur. Cité où l'angoisse prend
Madame Z, Joker, la Place du propos de Façon d'être, on a
Marché. Ces textes ne sont pas peu à peu le masque de la folie. En lisant l'ouvrage
évoqué la Dernière bande. De-
de pure fiction littéraire, mais fascinant de Roland Auguet, peinture d'un monde
vez-vous beaucoup à Beckett?
proposent un collage de souve- délirant et tragique, "on comprend mieux comment
nirs, de lettres, de reportages, Rome a pu, presque sans s.:en apercevoir, s'offrir
de journal de voyage, d'essai et K.B. : En écrivant Façon lentement aux invasions barbares."
de fiction. Quand je. dis cc je », d'être, je ne connaissais pas la CLAUDE METTRA - L'Express
ici, c'est bien de moi qu'il s'agit. Dernière bande. Mais je recon-
Schématiquement donc, ma lit- nais une certaine dette envers Un volume illustré: 24 F
térature a deux profils. J'ajoute- Oh les beaux jours! Toutefois,
rai que dans les années 49-53,
j'ai essayé de me plier aux for-
mes du réalisme socialiste,
si je me suis inspiré d'un texte,
c'est surtout d'un petit récit de
Tchékhov: les Méfaits du tabac.
flammarion
La Q.yinzaine littéraire, du 1er au 15 ;uin 1970 7
~ Brandys INFORMATIONS

K.B.: Ils ont pour origine aussi d'une étude approfondie des
mon expérience, notamment œuvres vocales, et Instrumentales, du
mes voyages en Yougoslavie, compositeur, appuyée sur les recher-
en Italie, aux Etats-Unis. 'le ma· A l'occasion de l'exposition qui a ches les plus récentes, par Karl Gel-
lieu actuellement au Grand-Palais, à ringer, professeur à l'Université de
tériel essentiel est ce que je Paris, les éditions L.C.L. (diffusion Californie et spécialiste de la musi-
pense, ce que je fais - y com- Garnier) nous proposent un album in- que du XVIII' siècle. A paraître: l'Opé-
pris mes travaux littéraires - titulé Matisse, Florilège des Amours ra auJourd'hui, par Jacques long-
de Ronsard. Ce nouveau volume de la champs, critique musical du • Mon· .
au cours de ces voyages. On y collection «Les peintres du Livre. de.; Debussy, Impresslonlsme et
trouve par exemple des rencon· présente vingt-trois poèmes et chan· symbolisme, par Jarocinski; les Qua-
tres avec des étrangers, des sons, accompagnés de soixante litho- tuors de Beethoven, par Joseph Ker-
impressions d'un congrès litté- graphies du peintre. man.
Parmi les ouvrages sur Matisse ac-
raire à Belgrade entremêlées tuellement disponibles, rappelons: M.
avec mes brouillons, mes pro- tisse, par Jean Selz, dans les • Gran·
jets, mes notes, mes rêves noc- des. monographies illustrées. de Il Histoire de la France"
turnes, mes souvenirs d'enfance Flammarion; Matisse, par Jacques
Lassaigne, dans la collection • Le goût Denoël inaugure une nouvelle col-
et les premières esquisses de de notre temps. de Sklra et. chez lectlon; «Histoire de la France ", qui,
romans que j'essaie d'écrire en le même éditeur, dans la collection sous la direction de François Dornic,
voyageant. Tout cela ne crée les «Albums d'art Skira., un autre se propose d'aborder l'histoire glo-
pas un désordre, mais au con- volume intitulé lui aussi Matisse; bale de la France en faisant appel
Matisse, par Gaston Diehl, publié par aux techniques de l'anthropologie, de
traire s'ordonne selon une cer- T1sné-Vilo; Matisse, par' J.•J. Levêque, la sociologie, de l'économie, etc. « His-
taine structure. Par exemple aux éditions Cercle d'Art-Bordas (dlf· toire de la France" s'attachera à dé·
dans la Place du Marché, je ne fusion Vilo); Matisse. par J. Mar· couvrir les articulations profondes
voyage pas seulement aux Brandys chiori à la Bibliothèque des Arts; Ma- d'une archéologie nouvelle qui rende
tisse, par Jean Guichard Meill chez compte des transformations de la so-
Etats-Unis, mais aussi, d'une Hazan (diffusion Vilo) ; Matisse, dans
manière plus symbolique à la K.B.: Je ne vois pas de dif· ciété, de l'économie et de la civili-
la collection • Les grands maitres du sation. C'est ainsi que le premier vo-
recherche de l'innocence hu- férence essentielle entre la lit- dessin. du Cercle d'Art; Matisse, lume de la collection: la France de
maine. Cette innocence, je ten- téra'ture polonaise et la littéra- période fauve et Matisse 1911-1930, la Révolution 1789·1799, est divisé en
ture européenne. Ce qui m'inté· dans la collection «ABC. de Hazan trois parties: une «chronologie., qui
te de la trouver dans mes sou- et, chez le même éditeur, dans la s'efforce de suivre pas à pas le dérou·
venirs d'enfance, dans des ren- resse le plus, en Pologne ou en collection • Bibliothèque Aldine des
Occident, ce ne sont ni les ro- lement des événements; un • diction-
contres avec certaines person- arts", Matisse; Matisse ce vivant, naire" qui fournit une mise au point
nalités comme Thimotée Leary, mans ni les anti-romans, mais recueil de souvenirs par Raymond des connaissances actuelles sur les
certaines recherches comme Schollier chez Fayard. Signalons éga- sujets abordés; une • histoire globa-
le prophète du L.S.D., sur les Iement qu'Aragon prépare actuelle- le", au niveau des structures, des
traces des pionniers de l'ancien- celles de Claude Roy dans Moi ment un Important ouvrage sur le
Je ou d'Adolf Rudnicki dans les problèmes politiques, économiques, so-
ne Amérique, ou encore dans peintre à paraitre chez Gallimard. ciologiques, etc. Un Important appa-
une fiction ethnologique que Feuillets bleus ou Witold Gom· reil critique complète l'ensemble.
j'essaie d'écrire durant le browicz dans son Journal et
voyage. Le sujet de celle-ci, que je classerais sous la déno· Il Travaux "
d'inspiration Levi-Straussienne, mination d'auto· roman, bref Il Femmes dans la vie "
est le mythe d'une tribu primi- c'est le collage de l'autobiogra-
phie, de l'essai, du reportage, • Travaux" est le titre d'une nou-
tive qui aurait existé jadis dans velle collection des éditions de l'Ar· Publlé~ en co-édition par Grasset et
les îles des mers du Sud. Une de la fiction. Les ancêtres de ce che qui proposera des ouvrages très Le Centurion, la collection • Femmes
autre fiction du même livre re- genre sont aussi bien Montai· divers: écrits sur le .théâtre, romans 'dans la vie. traite de tous les pro-
gne et Rousseau qu'Alexandre étrangers, etc. Trois volumes sont sor- blèmes qui préoccupent actuellement
joint celle-ci. C'est une sorte de tis en avril: l'Achat du cuivre, par les femmes, qu'il s'agisse de la sexua·
roman érotique qui met en Herzen. Pour moi, ce collage B. Brecht, entretiens sur une nouvelle lité, de l'éducation, des activités de la
scène des gens moyens, une n'est rien d'autre que le roman manière de faire du théâtre; Racine, vie quotldi"mne, etc. Premiers titres:
dentiste et un petit employé. contemporain. Le trait le plus par Lucien Goldmann (réédition); l'Entente du couple, par Renée Mas-
caractéristique du roman est la Théâtre complet de Büchner, compre- sip; Comment plaire à tout âge, par
Dans ce roman, l'innocence est nant la Mort de Danton (traduit par Simone Baron; la Femme et les ad0-
représentée par le fils de l'em- variabilité. Le roman se recon· A. Adamov), Léonce et Léna et Woy- lescents, par Simone Fabien; la MaI-
ployé, ancien poliomyélitique, naît à ce qu'il change toujours, zeck (traduits par Marthe Robert). A son ouverte, par Ghislaine Lavagne.
qui ressemble à un ange. Or, "Odyssée et la Bible (celle-ci paraître ce mois-el: le Petit organon
d'une manière toute modeme, pour le théâtre, par Bertolt Brecht;
cet ange deviendra un savant Musset, par Henri Lefebvre (réédl·
ethnologue et découvrira les avec ses collages) étaient déjà tlon); Itinéraire de Roger Planchon,
"Les idées et les mœurs"
traces de la tribu primitive dans des romans comme le sont les recueil de divers articles parus dans
les mers du Sud. J'ai voulu dire œuvres de Madame de La • Théâtre populaire ". Les ouvrages, au Chez Flammarion sera Inaugurée en
Fayette, de Balzac, de Stendhal, format 11/18, sont vendus 9 F. juin une nouvelle collection Intitulée
là q.ùe même dans la vie la • Les idées et les mœurs. et qui, en
plus grise, le monde le plus de Proust, de Joyce, de Kafka. six volumes, formera une vaste fres-
plat, peut apparaître une géné- Les prosateurs contemporains que sur les divers aspects de la vie
ration, un individu qui sauve sont en train de chercher une Il Musique" d'autrefois. Pourquoi les • idées et les
nouvelle forme de ce sac éter- mœurs"? Parce que le principe qui
tout. C'est là mon espoir. sert de point de départ à la collec-
nel que fut toujours le roman, Sous la direction de François-Régis tion est que les Idées et les mœurs,
ou de ce cc miroir sur la route », Bastide, est lancée, ce mois-ei, aux plus encore que les événements, dé-
selon le mot de Stendhal, qui éditions du Seuil, une nouvelle collec- terminent une époque donnée. Aussi.
C.B.: Comment situez-vous reflète tout ce qui passe. tion: «Musique.. Le premier volume pour évoquer les périodes les plus si·
de «Musique. Illustre bien l'esprit gnificatives de notre civilisation occi-
votre œuvre dans la littérature de cette collection qui propose au pu- dentale, les auteurs ont recueilli des
polonaise, plus largement dans blic amateur de musique des ouvrages témoignages très divers et rassemblé
la littérature européenne, con- Propos recueillis par sérieux mais accessibles aux non spé- une iconographie aussi abondante
clallstes: Il s'agit en effet d'une bio- qu'originale. Les deux premiers titres
temporaines ? Claude Bonnefoy graphie de Jean-Sébastlen Bach, mals paraissent ces Jours-el.

8
Le Sourire Qfwfq
Italo Calvino le lait lunaire, épais comme du. sultats cocasses que le lecteur dé- part sont concrètes, quotidiennes,
Temps zéro fromage blanc, il évoque l'échan- couvrira avec ravissement. Et banales. Un archer primitif vise

1 trad. de. l'italien


par Jean Thibaudeau
Seuil éd., 160 p.

Depuis ses débuts, Italo Cal-


ge de matière qui se fit entre
la planète et son satellite à la
faveur de ce rapprochement et
grâce aux lois de l'attraction réci-
proque. C'est alors selon lui que
c'est dans cette deuxième partie
que s'opère le renversement qui
caractérise les derniers textes du
recueil, de Temps Zéro au Com-
te de Monte-Cristo.
un lion, un conducteur est pour-
suivi par un tueur, un amant rou-
le vers le domicile de sa maîtres-
se à la suite d'une conversation
téléphonique orageuse, un prison-
vino a toujours été le conteur de la Terre perdit sa dureté, sa net- Les histoires de Qfwfq par- nier célèbre, Edmond Dantès,
l'inattendu. D'où les surprises teté, cette couche de matières lis- taient d'hypothèses scientifiques, rêve aux moyens de s'évader.
qu'il réserve au lecteur, non seu- ses (béton, plastique, verre, acier) d'un moment de l'évolution du Tout est simple à première vue.
lement à l'intérieur d'un même qui la recouvrait alors et qu'on cosmos ou de la vie pour con- Mais comme dit Ionesco dans la
récit mais d'un livre sur l'autre. s'efforce péniblement de reconsti- ter les réactions, les aventures Cantatrice Chauve, «prenez un
Calvino sè reconnaît à ceci que, tuer aujourd'hui. Au reste, une d'individus, de personnages quel- cercle et caressez-le, il deviendra
du Baron Perché à Temps zéro fois lancé sur l'apparition des conques - si on peut les nom- vicieux~. Les personnages que
en passant par la Journée d'un oiseaux, la mésaventure des cris- mer ainsi - ayant les goûts, les Calvino met en scène dans ces
scrutateur, ses livres ne se res- taux, l'analogie du sang 'et la habitudes et les travers du petit situations naturelles sont en proie
semblent apparemment pas. Le mer qui fait que les amants sou- bourgeois moyen qui n'aime pas au démon de la logique. Si la
ton change. On passe du concret haitent se replonger ensemble - ou du gamin farceur qui ado- science a disparu avec Qfwfq,
au bizarre, de l'insolite au ra- dans le même flux primitif pour re - les bouleversements. Ici, son langage est resté et se met
tionnel, et l'auteur semble jouer le perpétuer, QfwEq pourrait au contraire, les situations de dé- à tourner tout seul, à rendre in-
à chat perché avec le réalisme, la continuer interminablement. En
fantaisie et le fantastique. Mais effet, il a tout vu, tout connu, et
~
toujours, il y a quelque part quel- il serait à même de récrire avec
que chose de déréglé. Les systè- le bon sens gouailleur du mon-
mes révèlent leur faille ou bien, sieur qui était là et à qui on ne
quand Calvino y met le doigt - la fait pas, toutes les œuvres de
ou une goutte de son humour - la science, de la philosophie, de
les mécaniques les mieux huilées la littérature, y compris les vi-
deviennent folles. L'invraisem- sionnaires, les fantaisistes et les Vient de paraître
blable se teinte d'évidence, la lo- apocryphes. Et il le ferait si son
gique se prend à ses propres piè- dernier avatar - dans la peau
ges.
·Mais voici qu'avec Temps zéro,
d'un amateur de dolce vita, de
jolies filles et de puissantes voi-
Claude Simon
le conteur nous réserve une nou- tures - ne finissait dans un ac-
velle ruse. Il feint d'abord d'être
le même et de nous entraîner en
terrain connu. Les récits qui ou-
cident d'automobile, laissant Cal-
vino libre d'écouter ou de suivre
d'autres voix ou voies.
Orion aveugle
vrent le recueil, non seulement Cependant Calvino conduit 24 ILLUSTRATIONS
sont de la même veine que ceux mieux que le docteur libertin res-
de Cosmieomies, mais ils ont le ponsable de la fâcheuse dispari-
même héros, si l'on peut dire, ou Dans toutes librairies Il a été tiré à part
tion du bavard cosmique. Il prend
Volume broché 16.5 x 21.5 cm 1000 exemplaires numérotés
du moins le même narrateur, le les virages sans en avoir l'air, et couverture acétatée. F 35.- reliés pleine peau
multiforme et bavard Qfwfq qui, ses dérapages sont contrôlés. La
microscopique ou volumineux, deuxième partie de Temps Zéro,
llubtil ou jobard, fut, de la nébu- en apparen~, est une sorte d'hom-
leuse originelle aux temps moder- mage à Qlwfq, ou encore se
nes, l'éternel témoin de l'univers, présente comme les œuvres pos-
de sa formation, de ses transfor- thumes du susdit. Elle est l'his-

VH
mations et de ses caprices. QfwEq toire de celui-ci et en même
continue donc à parler, glissant temps de l'évolution de la vie ~
son grain de sel dans les théories depuis l'apparition de l'unicellu- OTTO HAHN Littérature et Mystification
cosmologiques, les élucubrations laire jusqu'à la mort du pluricel- PETER HANDKE Gaspard
cosmogoniques, illustrant d'exem- lulaire (supplanté par la machine ANDY WARHOL Comment devenir
ples surprenants les hypothèses, électronique qui conservera tout

101
un homosexuel professionnel
sérieuses ou hasardeuses, des sa- en mémoire). C'est donc toujours
vants. MARTIAL RAYSSE Les Socialistes
de la même chose qu'il est ques- n'aiment pas leur mère
Ainsi, comme dans Cosmieo- tion, et pourtant le ton a changé.
mies, il commence par nous par- Il ne s'agit plus d'aventures inso- GYbRGY LIGETI De la forme musicale
VH 101
ler de la Lune et du temps où lites sur un fond d'hypothèses DANIEL BUREN Mise en garde N° 3
celle-ci s'était rapprochée de la LA REVUE
scientifiques, mais presque d'un
Terre à un point tel que, selon cours de biologie, de génétique DE L'AVANT-GARDE
CARL ANDRE - MICHAËL HEIZER
les calculs de Gerstenkom et sur la mit08e, la meiose, la trans- INTERNATIONALE
DAVID LAMELAS - PIERO MANZONI
Mven, les continents terrestres mission des caractères, le rôle de
seraient des morceaux de Lune la double hélice, mais d'un cours
128 pages Dans toutes les bonnes librairies. Correspondance
tombés sur notre planète. Mais truffé de métaphores, de remar- 70 illustrations et abonnement: 101, rue de Vaugirard _ Paris 6·
cette fois-ci, QfwEq ne nous conte ques ironiques, récrit de manière 14 F
plus comment il allait extraire subjective et aboutissant à des ré- Editions Esselller

La Q,yinzaine littéraire, dù 1er au 15 juin 1970 9


• •
.. Calvino Une vertIgIneuse
Luigi Malerba mier interrogatoire, Joseph dé- brouillement du reclt construit
Saut de la Mort couvre, entre autres, le prénom comme un labyrinthe d'où l'on ne

1 Trad. de l'italien
par Jean-Noël Schifano
Grasset éd., 260 p.
Pourquoi diable Michelange10
Antonioni a-t-il été jusqu'à Za-
du boucher: «Il s'appelle Jo-
seph comme moi, voilà qui ne
me plaît guère c'est-à-dire pas du
tout.:lI Ainsi commence la ronde
endiablée et cocasse des Joseph,
voudrait plus sortir tant il séduit,
il y a donc quatre Joseph prin-
cipaux (reflets, sans doute, du
protagoniste qui semble posséder
le pouvoir de se diviser en qua-
tous, l'un après l'autre, soupçonnés tre, «spontanément comme le ver
briskie pour tourner son dernier par Joseph dit Joseph, d'être le soi-disant solitaire :li!) qui mour-
film? Luigi Malerba aurait pu
coupable. Joseph, l'émoucheur ront tous, sauf le chineur, d'une
lui confier que Paonne Point se
d'Albano, qui prend un goût mort rocambolesque.
trouve à 24 kilomètres au Sud
étrangement sadique à tuer les Par exemple, le boucher se
de Rome; et question désert, la mouches; J 08eph, le maître na- noiera dans vingt centimètres
plaine de Paonne «c'est un dé-
geur, dont le métier consiste, en d'eau, persuadé qu'il était, expli-
sert pire que le Sahara:ll. Il est
partie, à retirer des cadavres de quera son épouse, de grimper à
vrai que le moyen de locomo-
l'eau et qui peut tout aussi bien un arbre!
tion dans Saut de la mort (1),
éprouver la tentation de concur- J 08eph dit Joseph se sent aus-
c'est la bicyclette; que le «je ~
rencer la mer néfaste. De plus, le si persécuté, menacé par la po-
narrateur, Joseph dit Joseph, est
maître nageur, comme l'émou- lice et par cette «voix ~ qui n~a
chineur de métier et qu'il tète
cheur - et le protagoniste, d'ail- cessé de le poursuivre, cette
sa Rose (Rose ou Rosette ou Ro-
leurs - possède «une bicyclette « voix ~ qui semble être elle-mê-
seblanche ou Roseclaire... - un
noire de forme et de couleur:ll. me - déguisée - de l'auteur qui
suffixe à Rose, s'il vous plaît, et
Malgré les remarques de «la pèse à sa créature (<< mon excel-
vous trouverez III Femme -)
voix ~ qui le double et lui dit, par lent ami:ll, «mon bon ami », sont
entre deux bouffées de Gitanes,
exemple, «Joseph, mon bon ami, les voyants lexicaux qui indiquent
refusant tout Zabriskie coït: pas
je suis navré mais tu fais rire les une intervention brève de l'au-
de pertes stupides d'énergie, sa-
solite ou insoluble ce qui d'abord chiens avec tes interrogatoires:ll, teur auprès du «je:ll narrateur).
pristi! Et surtout pas de pertes
semblait aller de soi. On a l'im- il n'en poursuit pas moins son en- Et nous assistons, de chapitre en
de connaissance; car Joseph mè-
pression d'entrer alors dans un quête et découvre même, tout à chapitre, à l'irritation puis à la
ne l'enquête...
monde où les miroirs eux-mêmes trac, que Rose lui a fait un petit révolte du personnage contre son
Si «une voix:ll n'avait été là
deviendraient schizophrènes, au- Joseph en catimini, pour ainsi di- auteur, jusqu'à la séparation fi-
pour le tirer vivement d'un som-
trement dit fêlés, à force de réflé- re, un fils âgé maintenant de 18 nale où Joseph rudoie son créa-
meil qui promettait d'être éter-
chir. Et voici l'archer qui sou- ans. A cette dernière nouvelle, il teur et... le dénonce à la police.
nel, Joseph ·dormirait encore, ber-
haite demeurer éternellement à pose la question capitale que tout Ainsi, il poursuivra sa destinée
cé par Radio Vatican (ou le bour-
cheval sur sa flèche en un point T. père, depuis Freud, formule au d'incomparable inquiéteur, désor-
donnement d'un nuage de mou-
du temps mais qui ne peut ima- sujet de son fils : «As-tu entendu mais seul sur la scène narrative.
ches? - au fond, peu importe...)
giner l'intérêt de cette position dire par hasard qu'il en veut à
Et ce serait bien regrettable: Jo- Mais ce n'est là qu'une tran-
qu'en se transportant en TI, T' mort à son père ? :li Bref, le mort
seph est un impayable enquê- che de ce livre vivant et étince-
ou T' c'est-à-dire au moment où du début - que ce soit un vrai
teur; un fils clownesque d'Œdi- lant qu'est Saut de la mort, de
le lion soit sera mort soit lui aura mort ou un fantasme trimballé
pe et d'Agatha Christie qui dé- cette pirouette vertigineuse où les
sauté dessus. De même Edmond par le «je:ll narrateur - est à
masque et démystifie à coups vers, les chiens et les mouches ri-
Dantès ne peut trouver la maniè- notre sens (chacun poura interpré-
d'ingénuité. Aussi bien, le cou- golent à belles dents !
re de s'évader qu'en inventant, ter cette énigme-là à sa façon) le
pable ne devrait pas lui échap- Dans une langue que Luigi Ma-
outre le roman de Dumas, la for- père (ou un substitut) du protago-
per. lerba excelle à chatouiller aux
teresse dont on ne pourrait s'éva- niste: «Il y en a un déjà qui est
L'énigme première, la voici: mots sensibles, sont abordés les
der. allongé dans le pré, entouré de
qui a tranché la gorge de cet thèmes les moins agréables d'une
homme, «ce vieux », qui gît dans fourmis, le second pourrait être Italie coupée en deux (la riche
Au terme, la perfection du rai- toi, s'il vous plaît~, se dit Jo-
la plaine de Paonne, près de la plaine Paonne et la misérable
sonnement aboutit au dérègle- seph après la révélation de Ro-
Tour médiévale? Des interroga- lande désertique au Sud de Ro-
ment de la réalité comme à se, car «c'est ainsi que tourne la
toires burlesques vont former le me en sont un symbole) où rè-
l'impossibilité de sortir d'une si- roue de la vie.:lI
fil conducteur de l'enquête et du gne un banditisme ici dénoncé
tuatiorl. Et dans le même mouve-
livre. Joseph soupçonne d'abord Nous vivons donc, dans ce ro- - «Joseph le boucher de Paon-
ment/ l'auteur réussit à conter
un boucher, coupable tout dési- man, une brillante et authentique ne est mort, s'il vous plaît. C'est
une histoire et à la détruire, à
gné: en effet, son métier est de illustration du complexe d'Œdipe peut être la Mafia sicilienne qui
faire de la littérature tout en
tuer - des animaux, certes - (cf. pour l'autre composante de r a tué, c'est d'elle que dépend
la niant, à récrire· et à effacer
mais l'adresse avec laquelle il ce complexe, la Femme-Mère) et rabattage clandestin de tout le
l'œuvre d'Alexandre Dumas. Mais
découpe la viande n'est-elle pas de la culpabilité - d'autant plus Latium:ll - dans le cours même
si savants que soient les jeux
un sérieux indice (indice renfor- angoissante qu'elle est incons- du récit, dénonciation judicieuse-
auxquels il se livre, Calvino ne
cé par la méfiance qu'éprouve ciente - , conséquence première ment intégrée aux extraordinaires
perd jamais le sourire de Qfwfq.
l'enquêteur loufoque devant ses de ce complexe, chez le «je ~ aventures du protagoniste. Et si
petits yeux et ses oreilles qui re- narrateur qui projette son anti- l'on peut aisément mettre sur le
Et si nous sourions avec lui, c'est
muent quand il parle!)? Et que désir de mort (ou son acte compte de la schizophrénie les
pour oublier qu'il nous a pris
puis, «blague à part ~, on a aper- criminel réel) sur d'autres Jo- incohérences de pensée et d'ac-
dans ses pièges.
çu le criminel sur une bicyclette seph - l'homonymie facilitant tion de Joseph, ces «incohéren-
noire : le boucher en possède une cette projection. Si l'on veut ces» sont tout de même savam-
Claude Bonnefoy identique... Au coul'8 de ce pre- d'abord s'en tenir au seul dé- ment placées par Malerba pour

10
• Avant
pIrouette de partir
donner à son personnage la tail- qui• a tue.' ? QU1. tue encore ?.... le titre du recueil est dé- Genet écrivait pour le Fi~aro),
le réelle d'un être vivant aujour- « C'EST VOUS ~. sormais chargé d'une tragi- ces récits sont déjà inconsciem-
d'hui sur un globe pollué par le Luigi Malerha, ce magicien du que ironie. Brendan Behan ment censurés. On n'y trouvera
mazout (sur les plages), les gaz langage, cet alchimiste du temps est parti et nous ne lèverons pas grand-chose qui touche à la
carboniques (dans les villes), et et de l'espace, des formes, des plus nos verres avec lui de religion, à l'amour ou à la révo-
les poisons en tout genre. couleurs et des sensations, qui ce côté de la tombe. Et pour· lution, mais on y trouvera beau·
Tels ces gouvernements coupa- peint un paysage en trois mots et tant, ces brefs récits sont coup d'humour. Qui pourrait re-
bles d'incapacité - même si «le pire des mondes:t en un l'œuvre d'un jeune homme fermer un livre qui commence
dans le monde tous les présidents éclat de rire, a écrit un roman qui commence à découvrir comme par hasard: «rai connu
de la République ne se prénom- « moderne:t, au sens stendhalien son talent d'écrivain. A dé· un homme de Nicholas Street qui
ment pas Joseph. «Autrefois on du terme, un roman témoin d'une couvrir qu'il a quelque chose s'est assis sur le trône cl'Angle-
parlait des vernis allemands, dit société et d'une époque, et qui vit, à dire que les gens paieront terre ~ ?
le protagoniste (au sujet de sa bi- loin d'une littérature frelatée en pour entendre. Et j'insiste Ce type-là était peintre en bâti-
cyclette, bien sûr 1), désormais on cure chez Enzyme ou rendant avec sur le paiement, car derrière ment, comme Brendan lui·même
peut employer les vernis natio- force spasmes des mots chiqués. les jeux et les mots, on sent et son père avant lui (Behan répé-
naux ils sont même meilleurs.:t Disons enfin, que Saut de la mort, déjà la tragédie. tait volontiers que son père était
Surtout quand un clergé obtus les plein d'humour et de cocasseries, Brendan Behan Président du Syndicat des Pein-
fait briller. En effet, que peut est cependant dominé par la cou- Encore un Verre tres en Bâtiment) et il refaisait
comprendre, par exemple, le prê- leur noire (bicyclettes, journaux, avant de partir les pei~tures du palais de Bu-
tre de' Paonne auprès de l'émou- vêtements, voitures, oiseaux, etc.). Trad. de l'anglais ckingham, travaux qui lui va·
cheur qui, sur son lit d'hôpital, Noirs et nus, en effet, sont ces fan- par Paul·Henri Claudel laient du reste quelques avanta-
lui confie: «j'entends la mysté- tastiques «événements de Paon· Gallimard éd., 201 p. ges en nature, puisqu'ils l'habili-
rieuse syllabe de la création ~ : ne:t reflétés par ce chineur tour· taient à vendre de l'Eau du Pa-
Le trait le plus caractéristique
OM? menté qui, dans une manière de lais à des royalistes fervents. Un
du jeune Behan était l'énergie:
«A présent, je n'en S6J& pas « conversation ~ au Latium, ac- jour qu'il peignait l'escalier, «un
avec sa chemise ouverte et ses
plus qu'avant:t dit· le prêtre: cuse une Capitale, un Pays et un pied menu et ravissamment chaus-
boucles noires, il avait l'air d'un
pour lui, certes, le mot de passe Monde postiches. C'est une drôle sé... ~
jeune taureau, dangereux, mais
ne peut-être l'homme. de création poétique, cette histoi·
joyeux. Avant de bien le connaî- On voit le genre... mais ce
Saut de la mort est donc aussi re inquiétante, un roman d'une
le roman d'une schizophrénie tre, je l'ai vu poursuivre un des qu'i()n ne saurait assez apprécier,
rare authenticité.
meilleurs poètes irlandais, Pa- c'est combien le plus simple ré·
géographique et sociale; le ro- Ceci encore: Ionesco, Beckett,
trick Kavanagh, à toute allure, le cit est riche de la culture du
man de l'Italie mutilée. Tous ces Aymé, etc., ce brillant écrivain
long de la rue la plus élégante petit peuple de Dublin, culture
cous coupés, doigt coupé, jambes d'outre-Alpes ne s'est·il pas, dans
de Dublin. Mais il s'était arrangé toute locale et internationale à
coupées, ces yeux qu'on ne vou- cet ouvrage, débarrassé de ses
pour ne pas le rattraper ; en dé- la fois. Internationale, parce qu'il
drait pas avoir, peuvent être, en- « pères ~ ?... Car Malerba est ici
pit de ses allures de forçat, la vio- y avait toujours quelqu'un de la
tre autres, le symbole de ce cli- Malerba, avant tout. Un grand
lence de Brendan était celle du famille qui avait fait les campa-
vage entre deux Italies, entre créateur qui s'affirme.
langage plutôt que celle du gnes d'Mrique du Sud ou d'Inde
deux Mondes. Luc Evaron
Anti-héros d'une «hilarodys- geste. dans l'armée anglaise, ou travaillé
sée» miniaturisée par un orfèvre, Ce qui le différenciait des au- dans les chantiers ou dans les
(1) C'est le second roman de Luigi tres jeunes écrivains réunis cha-
Joseph le chineur se sert incons- Malerba dont l'œuvre est traduite
chemins de fer en Angleterre ou
dans de nombreux pays. Son pre- que jour dans les bars ou les aux Etats-Unis. Internationale
ciemment de tous les prétextes
mier roman : le Serpent canniba- sous-sols, comme les Catacombes dans les idées aussi: il ne faut
- tous passionnants, ô comhien ! le - paru en Italie après un re- (L'Homme de Gingembre de Don- pas oublier que Marx et Engels
- pour atermoyer la découverte cueil de nouvelles intitulé la
leavy (1) donne un aperçu de pensaient tous deux que la révo-
du coupahle : et ce sont alors ces Scoperta dell'Alfabeto - fut pu-
blié en France, par Grasset, en cette institution maléfique), c'est lution aurait pu commencer en
regards stupéfaits et indignés qu'il
1967. La traduction est de Mi- que Behan avait déjà accumulé Irlande. La longue grève de 1913
jette sur le monde et les gens qui chèle Causse. N° 30 de la- Quin· une expérience à lui. Encore ado- avait été l'une des plus sauvages
l'entourent. Et, en fin de compte, zaine Iittéralre-.
lescent, il s'était engagé dans l'ar- d'Europe, et si James Connolly et
mée clandestine irlandaise et avait son Armée de Citoyens avaient
été envoyé en prison. Bien d'au· survécu à la Révolution de 1916,
tres fanatiques ont fait de même, l'Irlande aurait pu être une pre-
mais Brendan venait de la classe mière version de Cuba.
ouvrière et ne s'était pas dissocié Mais 1916 était une révolution
des prisonniers de droit commun; nationaliste et non pas socialiste ;
la prison avait été pour lui une comparé à celui de O'Casey, le
sorte d'internat, assez rude. A monde de Behan est sur le déclin.
vrai dire, il était le premier repré. L'humour est sa dernière défense,
sentant des taudis de la rive nord qui rend même la défaite accep-
à émerger depuis O'Casey; et il table. Quelques ouvriers rassem-
est sans doute le dernier. blés autour d'un trou entonnent
C'est l'écume de ces premières «Bon Anniversaire... ~. Est-ce la
pintes de Guinness que représen- fête du contremaître? demande
te ce recueil, fait surtout de con- un nouveau. - Non, c'est le
versations de bistrot. Publiés dans deuxième anniversaire du trou.
le plus orthodoxe des journaux La plaisanterie peut même
irlandais (un peu comme si Jean adoucir l'horreur de la guerre.
~
La Q!!inzaine littéraire, du 1er au 15 juin 1970 11
~ Behan
COLLECTIONS

R.êver de... vertu des rêves: conter peu et don-


ner beaucoup. Ils donnent à voir le
(Vilo) monde à qui prend le départ et à qui
s'en déprend. • Rien que la terre.?
Revenir, c'est mourir un peu: mou- Sûrement pas: rêver de toute la terre,
rir à ce qu'on laisse. La douane, la ce n'est pas rien.
grève des transports, les factures im· A paraitre prochainement:
payées, le travail en retard et le quo- Rêver de la Tunisie
tidien, plus quotidien que jamais, nous Rêver de la Camargue
attendent à la fin de l'échappée belle. Rêver de l'Espagne
On rêvait d'un pays, le rêve s'est réa- Rêver du Portugal
lisé, Il est derrière nous: Il faut re-
commencer les rêves à l'envers, com-
me on reprojette à l'envers la bobine
d'un film. Q!!e j'aime
Dans l'aller et retour des rêves de (co-édition Sun-Vilo)
voyages, L. Larfillon a voulu, avec sa
collection • Rêver de...., ouvrir la plus
sûre agence de tourisme: le tourisme Editeur des voyages, L. Larflllon est
des songes, des songes vrais. Le tou- en train de faire le voyage d'un édi-
risme des tapis volants de papier et teur: Il fait quitter à son navire·
d'Images, qui donnent l'envie d'aller, "amarrage, traditionnel dans l'édition,
le sourire d'ami été, la nostalgie heu· du 6' arrondissement, pour aller jeter
reuse de retrouver, et la consolation l'ancre au large et presque à la cam-
d'être revenu. Invitation et incitation pagne - enfin dans le 15' arrondisse-
au voyage, la prolongation en harmo- ment. Tandis que ses livres vont s'ins-
niques de celui qui s'est clos, ouver- taller, eux, vraiment à la campagne,
ture sur les horizons à explorer ou à 40 kilomètres de Paris. J'ai vu pas-
réouverture des horizons parcourus, ser ainsi devant mol, par camions en-
c'est à des rêveurs toujours un peu tiers, des tonnes de lettres d'amour:
amoureux, et donc rêveurs lucides les vingt titres de la collection • Que
(qui aime bien, connaît bien), que j'aime -. Belle cargaison.
L. LarflIIon a demandé d'être les gui- Des albums. Les éditions Vilo-Sun
des de son Agence Générale du Rêve voudraient que la collection • Que j'al·
vagabond. me ., ce soit davantage. Et Ils y sont
parvenus. Un recueil de cartes pos-
tales reliées, ce n'est pas un livre,
c'est seulement un mémorandum. " y
De J.-P. Clébert à Duché a beaucoup d'images dans chaque vo-
lume de • Que j'aime - (120 docu-
Rêver de Paris? Qui peut le faire ments photos, dont douze en cou-
Un Dublinois échappe aux balle!' Contre l'ennui, l'arme déci· mieux que J.·P. Clébert, qui ne salt leurs). Mais Il y a plus: la présence
des Boers, parce qu'avec son col- sive, c'est le langage, chanté, par- Jamais très bien s'il est Clébert rêvant d'un écrivain, la tenue d'un texte, et
back, il a l'air d'un hérisson. lé, écrit, dans cet ordre. En vrai de Paris ou Paris rêvant de Clébert? ce mariage d'amour entre un homme
Bien des rescapés, cependant, de- Dublinois, Behan est fasciné par Armond Lanoux sait Rêver des Châ- et un pays qui rend l'un et l'autre
teaux de la Loire, Georges Blond Rê- Inoubliables.
viennent «candidats au garage le verbe; S8 prose, comme celle Ifer de la France. Si on descend au
pour cerveaux malades », comme des autobiographies de O'Casey, Sud, tiens: Jean-Paul Clébert est là,
le Sergent Cloonoe qui «faisait devient aisément une sorte de en train de Rêver à la Provence: Dan. leur .ecret
sortir sa femme du lit à une heu- sous-Joyce, truffée de calembours. Jean·Paul est resté à Paris, Clébert
lézarde au soleil. Au soleil? C'est
re et demie du matin pour lui Les noms de ses personnages ca- Rêver de la Grèce qu'aime par-dessus Une ville? C'est ce qui se passe
faire faire. de lordre serré et de ractérisent leurs humeurs, Maria tout Michel Déon, qui y vit, et la vit, entre Venise et Cocteau, entre Marcel
lentraînement ·à la baïonnette Concepta la mégère, Tambour, le d'île en île et de vague en vague. So- Aymé et Paris, entre Florence et Paul
avec un balai ». En fin de compte, peintre, et pour l'orchestre, les leil encore, le Rêver du Maroc de Morand. Mais la cité et son ami de
Séfrioui. Et si trop de soleil éblouit, cœur nous mettent ici dans leur se·
seule la légende importe: «Es- Canards Boiteux. Quant à l'au- traversons la Manche avec Jean Du· cret. Comme nous mettent dans la
suie ta baïonnette, Kinsella, tn en teur, tous s'accordent à l'appeler ché, qui s'habille à Londres et qui confidence de leur complicité (et de
as tué suffisamment », dit l'illus- « Behing », ce qui convient par- est anglomane comme d'autres sont leur savoir partagé) Jean Giono, pro·
tre Lord Roberts, en félicitant un faitement, car s'il y a jamaIs eu amateurs de peinture ou de tabatiè· meneur à Rome, Robert Guillain au
res: Rêver des Iles Britanniques est Japon, Max Pol Fouchet au Mexique,
fusilier dublinois. un «human being », un être hue Iln vice secret, et récompensé. Pierre Gaxotte à Versailles, Jean Char·
main, c'est bien Brendan. donne au Portugal.
Pour Behan, la vraie gnerre Le traducteur lutte vaillam- On parle parfois de • Grands
n'est Val' contre les Boers, mais ment avec ce riche patois, sans noms -. ,II n'y a peut·être que de
(et le jeu de mots est intradui-
La lanterne magique vrais talents et de vraies beautés.
presque de défaillance. (Comment Mais le grand nom de "Inde, marié
sible) contre les bores, les fâ· pourrait-il savoir que «mot» La lanterne magique et le vol en· Ici au nom de Jean Guéhenno, c'est
cheux, les emmerdeur!.'. Dans ces n'est pas un mot, mais une petite chanté des albums • Rêver de.... pro· autre chose que deux. grands noms -,
rédts, comme plus tard dans Un jette sur l'écran des projets de voyage c'est l'intelligence de la passion pour
amie?) Mais j'aurais aimé que ou des souvenirs de vacances. Cent
Otage, une foule d'hommes et un pays. Les Alpes • vécues. par
l'édition française conservât les il· soixante-dix photographies dans cha· Maurice Herzog, ce n'est • deux ve-
d'idées se mêlent, conservés dans lustrations de la jeune femme de que volume, dont quarante en cou- dettes à "affiche -, c'est un homme
la solidarité de l'alcool. En cas Brendan. Elles cement la joyeuse leurs. Le lecteur. amoureux de cartes qui fait corps avec la montagne et la
de querelle entre anciens combat- et d'estampes. trouve ici son compte, possède comme on possède les se·
innocence de l'époque, avant que l'amateur d'histoire la trouve, qu'on
tants des armées républicaine et crets d'un être.
le jeune taureau n'ait compris lui conte, et le flâneur des grandes
anglaise, il y a toujours un poi- que le seul spectacle qui puisse routes se voit indiquer les hauts lieux A paraître:
vrot pour s'interposer: «A qu.oi satisfaire le grand public soit ce- de chaque pays et les Itinéraires de San Francisco que J'aime
bon aller maînterwnt se disputer son plus vif plaisir. Londres que J'aime
lui de sa mise à mort. Edltés simultanément en français,
pour cela ? Ne sont-il, pas aujour- John Montague anglais et allemand, avec un tirage
La Hollande que j'aime
tf hui tous morts depuis long- La Yougoslavie que j'aime
(1) Publié aux. Lettres Nouvelles • de départ de 30 000 exemplaires, les
.temps, de toute manière? :t Denoël éd. albums • Rêver de... - ont une autre A.B.

12
ESSAIS

Un ntonuntent public
• Il n'est pas plaisant d'être c mettre en place •• C'est ce que
traité de son vivant comme Contat et Rybalka ont fait, au
un monument public Jt, écri- prix d'un labeur énorme. Le&
vait Sartre dès 1945. Ceux qui Ecrits de Sartre constituent l'ins-
le connaissent savent que trument de travail dont aucun
l'écrivain le plus courageux exégète ne pourra plus, désor·
de notre temps est aussi le mais, se passer.
moins soucieux de sa figure Ajoutons qu'en appendice, figue
historique, et que sa gloire rent quelque 250 pages de c textes
l'encombre plus qu'elle ne le retrouvés ., les uns complètement
satisfait. Mais le fait est là : inconnus, les autres égarés dans
Sartre joue depuis vingt-cinq des publications aujourd'hui in.
ans sur la scène publique un trouvables, qui méritent tous, à
rôle qu'aucun écrivain, sans quelque titre, l'attention: les pre·
doute, n'avait jamais joué miers récits de Sartre, sa première
avant lui. pièce, Bariona, des fragments non
utilisés de Qu'est-ce que la litté·
rature? ou du Saint-Genet, de
brefs essais phénoménologiques

l
M. Contal et Rybalka comme le très beau Visages, des
Les écrits de Sartre réflexions sur le théâtre, le ciné-
Gallimard éd., 792 p. ma, la poésie.
L'intérêt principal du livre, à
C'est dire l'intérêt que présen- mon avis, n'est pas seulement
te, a priori, un recensement de dans la masse des renseignements
ses multiples écrits. Si MM. Con- qu'il fournit, l'éclairage qu'il don·
tat et Rybalka s'étaient contentés ne sur certains moments peu con·
d'un simple travail d'érudition, nus de l'évolution de Sartre. Il
ils auraient déjà fait Ulle œuvre n'est pas seulement de nous rap-
très utile. Mais, par sa forme et peler, textes à l'appui, quelques blié8 80US forme d'entretiens, plan que Qu'est-ce que la littéra-
par son contenu, leur livre va scandales oubliés et la résistance dans des journaux ou revue8. Si ture? ni voir dans l'entretien de
beaucoup plus loin. Il inaugure obstinée à laquelle l' œ pure· l'auteur ne prend pas 80in de les l'Arc sur le structuralisme, en
un genre, la «bibliographie com· ment littéraire de Sartre aussi réunir lui·même, dans quelque 1966, qui n'en fit pa8 moins, un
mentée~, qui, pour reprendre bien que son action politique volume, on. les oublie vite. Pour· prolongement direct de la Criti-
l'heureuse expression des auteurs, s'est toujours heurtée dans cere tant, ils font partie de l'œuvre, que de la raison dialectique. Mais,
vise à reconstituer la «vie biblio· tains milieux. Pour la première comme le reste - comme ces préci8ément parce que l'interview
graphique de l'écrivain~. fois peut.être, ce travail biblio- brouillons, ces inédits, ces varian· se situe' à un autre niveau que
graphique met en lumière un tes auxquels, seuls, se limitait l'écrit, elle est souvent plus signi.
trait particulier de l'écrivain mo- jusqu'à présent la curiosité des ficative. SOU8 la pensée propre·
derne, plus évident sans doute' interprètes. ment dite, de tels textes révèlent
I/œuvre ~cIaire
chez Sartre que chez n'importe Certes - Contat et Rybalka l'attitude générale, la réaction
la vie qui, mais dont la critique devra ont raison de le souligner - de instinctive, ce que cette pensée
tenir compte de plus en plus: à tels écrits doivent être maniég nuance et atténue en l'élaborant,
Ces mots marquent à la fois savoir que toute œuvre s'accom· avec prudence. Beaucoup n'ont mais qui en constitue le fond
les limites et l'originalité de l'en· pagne désormais de son propre pas été revus par l'auteur, et la permanent.
treprise. La biographie de Sartre commentaire. L'écrivain, aujour. transcription de ses propos n'est
n'est évoquée ici que pour autant d'hui, ne se contente pas d'écri· pas toujours fidèle. La plupart
qu'elle aide à situer certains re: il parle - de lui, des au· reflètent une opinion du moment, Une sugesdon
textes; la vie n'éclaire pas l'œu- tres - , il prend des attitudes pu· exprimée dans le feu de l'impro.
Ainsi l'attachement de Sartre à
vre, c'est plutôt l'œuvre qui éclai· bliques, signe des pétitions, inter- visation; telle phrase que l'au·
des notions comme celle de sujet
re la vie; et le «commentaire ~ vient dans des domaines qui ne teur n'aurait vraisemblablement
ou de praxis, son sens de l'enga.
ne va jamais jusqu'à l'interpréta. relèvent pas de 8a compétence .. pas écrite, mais qu'il a dite, prête
gement ou de la liberté apparais·
tion. Il arrive à Contat et Ry. immédiate. On l'attaque, il se dé· à confusion et suscite des malen·
sent·ils d'autant plus clairement
balka de porter des jugements, fend; on le critique, il se justi· tendus; et si l'on relit ces textes
dans ces écrits périssables qu'il a
de signaler tel écrit qui leur pa· fie; on l'interroge, il répond - à la' suite, on y trouve sans doute
moins cherché à peser ses formu·
raît plus intéressant qu'un autre. bref, il a un avis sur tout. Ainsi bien des contradictions.
les. Je suggère que Contat et Ry.
Mais leur but n'est pas de nous s'élabore, en marge de l'œuvre of· Vouloir exploiter ces malenten·
baIka, après avoir fait la partie
donner un point de vUe person· ficielle, celle qui est réunie en vo· dus ou ces contradictions contre
la plus ingrate du travail, qui
nel sur Sartre. Il est plutôt de lumes, une œuvre seconde, dis- l'écrivain serait faire preuve
consistait à repérer et réunir le8
réunir, autour de références pré- persée dans des textes de circons· d'une grande mauvaise foi, car il
textes, nous donnent une «édi·
cises (on en compte 511 jusqu'à tance, qui prolongent, explicitent y a des niveaux différents dan8
tion commentée ~ des entretiens
la fin de 1969) des informations, et parfois corrigent la première. l'expression 'd'une pensée. Pour
les plus importants de Sartre. Ce
des citations, des rappels qui Ces textes, généralement, ne 8ur· prendre des exemples précis, on
serait le complément naturel à
pourraient servir de base à, une vivent pa8. 118 ont été dits à la ne peut pas placer la fameuse
cette pas8ionnante bibliographie.
étude ultérieure. Avant d'interpré. radio, prononcés dans de8 confé· interview du Monde, qui fit tant
ter une œuvre, il faut d'abord la rences ou de8 colloques, ou pu· de bruit en 1964, sur le même Bernard Pingaud

La Qyinzaine littéraire, du 1er au 15 juin 1970 13


HISTOIRII

LITTllRAIRII
L'exploration
Miklllu1 Bakhtine par rapport aux formalistes, un lui où les personnages sont tous de fin, c'est-à-dire se résoudre en
ProbreJne$ de la poétique dissident ou plutôt un marginal. des objets agencés, animés par la un accord majeur final. Chaque
de Dostoiet1ski Mais son ouvrage est néanmoins volonté d'auteur, par le regard parole est une parole adressée à
Trad. du rosse fondamentalement formaliste en d'auteur, seul sujet véritable. un autre, en lutte clandestine
par Guy Verret ce qu'il ramène la nouveauté de Chez Dostoïevski, cette primauté . avec un autre, et chaque mot du
L'Age d'Homme éd., 325 p. Dostoïevski à une innovation du regard de l'auteur disparaît et héros n'est que provocation ou
structurelle: le roman polypho- tout s'organise en un échange de orientation à l'égard de cet au-
La poétique de Dostoiet1ski nique. Le roman de Dostoïevski regards, en un dialogue de cons- tre.
Trad. du ru88e est radiealement opposé au ro- ciences qui, à l'inverse du roman Bakhtine, pour mieux souli-
par J. Kolitahefl man monologique traditionnel, ce- monologique, ne peut pas avoir gner sa démonstration, s'attaque
Coll. c Pierre Vives ~
Seuil éd., 336 p.
Exhumés d'un long oubli, et
aussi des limbes où tombent en
Union soviétique les auteurs
idéologiquement coudamnés, les
c formalistes ru88e8 ~ sont aujour-
d'hui à l'honneur chez nous et
même refont surface en Union
soviétique. Chez nous, les réfé-
rences à leur œuvre sont nom-
breuses, une anthologie de textes
leur a été consacrée. Le groupe
de jeunes universitaires et criti-
ques rosses que l'on baptise de ce
nom a, de 1915 à 1929, formulé
avec une géniale précocité l'es-
sentiel de cette révolution coper-
nicienne qui consiste à analyser
dans le texte littéraire ce qui le
différencie des autres textes,
dans le discours à faire l'inven-
taire d'une morphologie et non
des fables dont se nourrit ce dis-
cours. Peut-être parce que la tra-
dition radicale, utilitariste et
scientiste avait été en Russie
poussée à des extrêmes quasi pa-
thologiques, les Russes se sont les
premiers avisés que contenus et
formes n'ont en littérature qu'un
rapport second et que les genres
littéraires ont leurs· propres muta-
tions et séismes. A la fois .érudits
et passionnés, portés par l'expé-
rimentalisme poétique de leurs
amis poètes futuristes, les forma-
listes russes définirent d'abord la
spécificité du langage poétique
(principale victime de la critique
traditiQDDelle), puis élaborèrent
une sorte de syntaxe historique
des ~hres littéraires. Cervantes,
Sterne, Tolstoï furent dans cette
seconde étape le matériau d'élec-
tion des formalistes.
Mais aussi Dostoïevski. Deux
traductions paraissent aujourd'hui
simultanément d'un même ou-
vrage c formaliste ~ ru88e: les
ProbreJne$ de la Poétique de
DostoïetJski de Mikhail Bakhtine.
Ce livre .parut d'abord à Moscou
en 1929, puis, revu et complété,
il fit sa réapparition, toujours à
Moscon, en 1963. Bakhtine est,
DostoïevsD eD 1847
14
de l'interdit
principalement aux récits de pénètre le quotidien, où le fantas- ches burlesques de toutes sortes tion carnavalesque où brusque-
Dostoïevski qui sont en appa· tique rôde autour du coutumier qui servent à pr01Joquer l'homme. ment «les cordes pourries tom-
rence des monologues, les Note! parce que les masques sociaux et Depuis Pétrone, Apulée, Lucien, bent ». Le scandale et ]a profa.
écrite! clam un !ous.!ol, ou la psychologiques so.ot levés et que en passant par les dialogues mé- nation ouvrent la voie au n'ai
Douce. Même seul, le héros de seules apparaissent, dans leur diévaux, cette tradition s'est trans- dialogue des consciences. Ce scan-
Dostoïevski est en perpétuel dia· jaillissement spontané, les cons- mise à Cervantes, à Rabelais, à dale, dans l'œuvre de Dostoïevski,
logue et affrontement. Rongé par ciences. Et dans les particularités Swift. Bakhtine e,plique par la c'est le résidu moderne de J'an·
cet affrontement, l'homme du et artifices du roman dostoÏevs- résurgence de ce genre plusieurs cienne liberté carnavalesque où
SouNol dira: c Cela fait qua· kien (trame policière, permanen- caractères spécifiques de l'œuvre les hommes de l'Antiquité et du
rante ans d'affilée que par un ce du thème de la bouffonnerie, de Dostoïevski: les confronta- Moyen Age avaient trouvé leur
petit trou j'écoute vos paroles." tions insolites, les doubles paro- antidote au monde des contrain-
Mais par ce trou, ou cet œil, c'est diques (Raskolnikov - Svidrigaï- tes sociales ou religieuses.
toute l'affluence des autres qui lov, Ivan - Smerdiakov, etc.) A trop expliquer, J'ouvrage de
pénètre. Dans les grands romans, l'atmosphère de place publique Bakhtine provoque des soupçons:
cet œil devient immense, chacun conférée aux principaux lieux de qu'est-ce que cette c mémoire
est comme constamment surveillé, l'action, le rôle essentiel joué par objective du genre ~ à laquelle
sondé par l'autre dans une con· le scandale. Certains schémas ty- obéirait Dostoïevski? Nous vou·
frontation publique et inlassable. piquement carnavalesques lui Ions bien admettre qUe Dostoïevs-
n n'y a chez Dostoïevski ni caraco semblent sous-tendre des situa- ki appartienne à une tradition du
tères, ni types sociaux, ni vérita· tions de persounages d08toÏevs- défoulement carnavalesque, ou,
bles relations familiales, il y a kiens: Raskolnikov couronné et comme le dit Julia Kristeva, de
avant tout des consciences qui, découronné devant le peuple, « l'exploration de l'interdit ~,
d'emblée, d'une- façon imma· comme le bouffon du Carnaval, mais nous restons quelque peu
nente, sont engagées dans une op· ou encore le mythe de Stavro- sur notre faim en ce qui con·
tion existentielle et la confron- guine Prince et Tsar (aux yeux cerne les mécanismes de cette mé-
tent à celle des autres. Et cette de la Boiteuse puis de Pierre moire ou les raisons propres à
confrontation est d'autant plus Verkhovenski) . Dostoïevski de cette désacralisa-
pathétique et sans issue que cha· Armé de cette hypothèse de tion. En fin de compte, l'ouvrage
que consciençe entend les voix travail, Bakhtine nous fait relire de Bakhtine, si riche d'idées et
des autres, résonne à leur appel toute l'œuvre de Dostoïevski et de rapprochements, porte moins
et qu'un extraordinaire réseau 1860 : Retour :4 la vie attire notre attention sur deux sur Dostoïevski que sur ce qu'il
souterrain de connivences, de di- courts textes qui sont à son avis appelle la tradition carnavales-
Vination, de complicité s'établit mélange du tragique et de l'actua- deux chefs·d'œuvre de la satire que dans la littérature. Là est son
entre les voix et entre les re- lité vivante proche du fait divers), ménippée: Bobok (1873) et Le intuition centrale et nous n~ pou-
gards. Ainsi entre Porphyre et Bakhtine voit l'héritage d'un rêtJe d'un homme ridicule (1877). vons que souhaiter aux lecteurs
Raskolnikov, entre Mychkine et genre littéraire antique qui fut Bobok est assurément un étrange français de pouvoir bientôt lire,
Rogojine, entre Ivan et Aliocha. toujours marginal, parce qu'à récit: un narrateur surprend au en plus de la Poétique de Doa-
Avant Bakhtine, le grand poète toutes les époques il a reflété la cimetière les conversations entre toïevski, l'excellent FrançoÎ$ Ra-
symboliste russe Viatcheslav Iva· vie en marge des normes : la tra-, les morts les plus récents aux- belais et la culture populaire du
nov avait souligné la qualité de dition carnavalesque. Hiatus dans quels, dit-il, est donnée une der- Moyen Age et de la RenaÎ6aance,
c pénétration ~ du discours du la continuité historique ou épi- nière et fugitive vie de la cons- paru en 1965 à Moscou, et qui
héros dostoÏevskien. Ce discours que des nations, le carnaval re- cience, qui s'éteint en trois à qua- reprend cette étude de la désa.
est pénétrant, c'est-à-dire divina- présente un affranchissement, li- tre mois. Les dalles s'entrouvrent cralisation carnavalesque et du
toire parce que l'autre est profon. mité dans le temps, de toutes les et une sorte de carnaval cynique rire collectif comme c une des
dément présent dans le moi, contraintes sociales. C'est un et provocant commence. 'Pour formes universelles de la vérité ~.
parce que le tu est ce qui fonde spectacle syncrétique où tous 80nt passer leurs trois mois de sursis, Ainsi dans toute son œuvre,
le discours de chaque conscience. acteurs, où s'abolit la distance so- les morts conviennent de parler Bakhtine affirme l'existence d'un
Mais en même temps, cette péné- ciale, où le sacré est profané, le sans avoir honte de rien. «Là- courant littéraire anticanonique,
tration ne paralyse pas, ne mu- bouffon couronné puis décou- haut, tout était ligoté par des cor- à la fois populaire et philoso-
tile pas, ne dit pas le dernier mot ronné, où la place publique se des pourries. A bas les cordes! phique, auquel il rattache aussi
parce qu'elle se heurte à une li- substitue au palais. La fête car- et vivons deux mois dans la vé- bien Socrate ou Rabelais que
berté intérieure qui est un noyau navalesque par excellence, c'est rité la plus impudente! Dévoi- Dostoïevski. Dans cette perspec-
profondément irréductible au mo- celle des Saturnales. Or sous la lons-nous et dénudons-nous! ~ tive, l'utopie p~opre à Dostoïevski,
nologue. protection des· libertés carnava- Ceci est en quelque sorte la de- ou plutôt les deUx utopies con.
lesques se sont développés des vise même de l'affranchissement currentes, celle du Grand Inqui-
La véritable originalité de genres littéraires mineurs, bouf- carnavalesque et une des clés de siteur et celle des Noces de Cana,
Bakhtine est de rechercher à fons, comiques, triviaux ou paro- l'univers dostoïevskien. Cette clé, se réduisent un peu à un exer-
quelle filiation littéraire ratta- diques, dont le prototype est la c'est la liberté de l'aveu, liberté cice «cutltrapuntique ~...
cher Dostoïevski. Et c'est là qu'il Satire Ménippée inventée au qui, du Sous-sol aux Frères Kara- Georgea Nivat
formule sa grande découverte, III" siècle avant J ésus-Chrlst par maz01J, alimente le dialogue dos- La traduction de Ouy Venet est
l'idée de la littérature carnava- le cynique Ménippe de Gadara. toÏevskien. La fête chez Nastassia fidèle, élégante et répugne aux excès
lesque. Ni biographique, ni so- Exubérante, affranchie des inter- de jargon spécialisé. Celle d'Isabelle
Philippovna, le repas funéraire Kolitcheff adapte ou modi1le en bien
cial, ni psychologique, le roman dits, la satire ménippée (ou plu. qui suit la mort de Marmeladov, des endroits, mals sans trahir l'en-
polyphonique de Dostoïevski lui tôt les satires ménippées) sont la grande scène dans le salon de semble. Dans sa substantielle presen-
apparaît comme un genre spécifi- des sortes de dialogues philoso- Varvara Pétrovna, la confronta· tation, Julia Krt8teva replace Bathtl-
que où le dialogue est à jamais ne dans l'histoire, le langage et me-
phiques menés dans le désordre tion familiale dans la cellule de me l'actualité structuraliste (ou plu-
inachevé, où l'exceptiounel inter- des pérégrinations et des embû- Zossime sont des scènes de libéra- tôt tel-queU1enne),

La Qyinzaine littéraire, du 1er au 15 juin 1970 15


EXPOSITIONS

Trois
Californiens à Londres Dans
La Tate Gallery, ce temple de Nora Speyer
Turner qui consacre aussi' une
partie de ses galeries à l'art
contemporain, sait, exemplaire- Nous n'avons pas revu un ensemble
important de Speyer depuis sa pre-
ment, faire alterner les exposi- mière exposition parisienne à la gale-
tions temporaires. Hier, l'. Ima- rie Facchetti en 1963. Le temps ne
ge élizabéthaine" et sa valeur fait que confirmer l'intérêt d'Une
d'icône, commentée par quel- œuvre miirie dans la solitude, loin
du monde et des modes - fait excep-
ques portraits métaphysiques, tionnel aux Etats-Unis, les toiles de
par le d~or architect~ral, la grand format - des nus pour la plu-.
poésie (métaphysique) et la part exposés aujourd'hui, se signalent
musique du temps. Aujourd'hui, par leur puissance et l'économie des
moyens: construction elliptique, mais
une des plus intéressantes ma- architecturée, couleur limitée à une
nifestations consacrées en Eu- gamme de rouges-brun, mais d'Une
rope à l'art de l'environnement. matière somptueuse.
(Galerie Speyer.)

L'espace d'exposition a été li-


vré sans restrictions, pour qu'ils
en fassent l'usage de leur choix
à trois artistes de Californie. Alechinsky
dont seul Larry Bell a exposé
en France (galerie Sonnabend, Les gravures exposées à la Hune
1967) . livrent comme une sorte de dénude-
ment de la démarche et de l'œuvre
Bell, Irwin et Wheeler appar- d'Alechinsky. Plus explicitement que
tiennent à un groupe d'artistes sa peinture, en effet, elles témoignent
établis à Venice, près de Los du don graphique exceptionnel et de
la déroutante facilité de l'artiste. Mais
Angeles. Ils tentent d'agir sur ce trait torturé par le caprice, la
la sensibilité visuelle en refu- réminiscence ou la parodie laisse aussi
sant au spectateur toute lecture mieux percevoir la gratuité et le ba-
de contenu, en supprimant tou- vardage où s'enlise cette œuvre.
(La Hune.)
te connotation au profit d'une
intensification de la perception.
Davantage leur entreprise se si-
tue aux seuils les plus bas de
l'information perceptive, dans Man Ray
un processus contraire à celui Dough Wheeler
de la tradition occidentale et
dont l'ascèce évoquerait bien Les dessins de Man Ray pour illus-
tactile des relations humaines, jecteurs, deux en haut et deux trer Breton sont sertis dans une guir-
plutôt la démarche des artistes comme semblent en témoigner en bas. Pénétrant dans la pièce, lande d'œuvres évoquant la carrière
zen. les bruits divers et rires de on est fasciné par la présence du peintre-photographe-surréaliste. Ce
femmes chatouillée~ qui, du d'une sphère translucide qui, contexte aide à mieux situer la suite
Le moindre intérêt de l'expo· graphique de «La ballade des dames
sition de la Tate Gallery n'est matin au soir, égayent l'oreille parmi quatre sphères grises, hors du temps» dont le trait évoque
sans doute pas de faire apparaÎ- des gardiens. semble caressée d'un fulgurant curieusement la manière de Matisse
tre - involontairement - à la Côté Wheeler, des paralléli· rayon métallique, dans un va et et qui confirment ce que nous savions
vient incessant. Ici l'objectif de de Man Ray : non créateur de formes,
fois la puissance et la précarité pipèdes de plastique, lumineux, mais bricoleur subtil dont l'intelli-
de l'art de l'environnement. Ain- restent désespérément parallé- l'artiste est atteint. Le specta- gence de se dément jamais.
si Larry Bell propose une pièce lipipèdes de plastique, lumi· teur s'oublie dans la réalité des
(Galerie du XX, siècle, jusqu'au
plongée dans l'obscurité où le neux malgré une somptueuse ombres (portées sur le mur par 15 juin.)
spectateur dispose seulement, moquette blanche et malgré la les projecteurs) . Non seulement
pour suivre son chemin, de l'en- blancheur des murs. l'attention est captée, mais par
trée à la sortie, de la mince in- Mais comment définir le gouf- quasiment rien. La puissance
dication fournie par deux frag- fre qui sépare le vide-vide et le d'un pareil mirage, voilà le trau-
ments lumineux linéaires qui vide de la plénitude? Car le matisme - et qui présage une Alain Kirili
traduisent l'orientation des deux miracle peut se produire, com- révolution.
parois sur lesquelles ils sont me en témoigne l'environne- R. Irwin est né en 1928. Il
placés à trois mètres et demi ment de Robert Irwin, à propos s'est adonné à l'expressionnis- . Dans une galerie vide, un fichier
du bureau avec des fiches portant les
du sol. Une expérience analo- duquel on voudrait parler de me abstrait jusqu'en 1959 où il noms d'artistes contemporains dans
gue tentée au Museum of Mo- magie. a commencé de s'orienter vers le vent, par exemple: Rauschen-
dern Art de New York fut, nous A l'analyse, les moyens sont des recherches optiques. En Eu- berg Robert, numéro de codification
dit-on, vécue à un tel niveau simples. Sur un mur blanc, fixé rope, des œuvres de lui ont 3390720907 25 M. Figurez-vous qu'il
ne s'agit de rien de moins que de
d'intensité psychologique, qu'el- par un cylindre de métal, un été montrées à Cassel (Docu- repenser radicalement la problémati-
le provoqua des actes de van·
CI disque d'aluminium légèrement menta 1968), au Stedelijk Mu- que de l'art! Les derniers nés de
dalisme ". Le public anglais, connexe, recouvert d'un enduit seum d'Amsterdam, pUis à l'art (Art conceptuel, Art pauvre)
moins traumatisable, aurait plu- continuant à perpétuer une vision
plastique blanc, sauf une bande Eindhoven. Souhaitons que Pa· personnelle et phantasmatique de
tôt tendance à utiliser le dispo- centrale parallèle au mur. La ris l'accueille bientôt. l'artiste, cette codification d'artistes
sitif pour un approfondissement baguette magique: quatre pro- Françoise Choay entend enfin faire triompher l'obJec-

16
Entre
les galeries le roDtan et la T.V.

1
Serge San Juan partir de photos des bandes reprises
X/ris dans des publications pour la jeunesse,
Losfeld éd. 70 p. à défaut des plaques originales dis-
parues, tout cela empêchait le public
de . prendre au sérieux' ce qui sem-
La recherche de nouvelles techni- blait être une nouvelle forme de sno-
ques narratives est en grande partie bisme ou un engouement passager.
le résultat de la concurrence faite à
l'Image mentale par l'Image réelle, au . X/ris que publie Serge San Juan aux
roman par le cinéma et la télévision. éditions Losfeld montre bien que la
La caméra-stylo de Robbe-Grillet et B. D. a enfin accédé au stade de la
les procédés de l'école du regard cor- maturité.
respondaient (à cinquante ans de dis-
tance) aÙx expérienèes des cubistes
traqués par les photographes dans le
réduit des objets. Une esclave sexuelle

L'Intrigue en est encore relativement


simple, mals elle est en prise directe
sur les mythes et les fantasmes con-
Une réhaoilitation temporains : dans un univers qu'il est
Certes, la littérature objectale pré- loisible de situer sur une autre pla-
nète (et par là on rejoint un autre
sentait aussi un avantage autre que genre littéraire qui suit la même évo-
purement technique, pour l'écrivain; lution, à savoir la science-fiétlon) la
elle annonçait avec une remarquable jeune et farouche Xiris subit un condi-
intuition ('obsession des • choses - tionnement qui doit la transformer eh
qu'un Georges Perec développerait esclave' sexuelle; elle réussira .à fo·
bientôt et qui formerait le fonds com- menter une révolte pour échapper à
mun d'une certaine Idéologie, alors son sort, mals en voyant les émeu-
en gestation. Mals il était normal qu'on tiers se conduire avec une sauvagerie
ne. s'en tînt pas là. D'ailleurs le rallie- égale à celle des anciens maîtres du
Un oas-relief de Marc Boussac ment d'un Robbe-Grillet aux modes
d'expression cinématographiques _de- pays, elle se sauvera dans le cosmos
en faisant exploser derrière elle J'en-
tivité et l'info)."mation scientifique Ainsi, ses premières toiles étant vait bientôt prouver que le fameux gin (atomique?) qui détruira oppres-
et M. Kirili se souvient de ses tra- datées de 1908, c'est plus de soixante • nouveau-roman -, pour Intéressant seurs et opprimés.
vaux pratiques d'économie quand il années de peinture que résume cett qu'il fût, ne parvenait pas à déplacer
était étudiant. Souhaitons-lui que ce exposition de Bourges. Le chemin le champ romanesque suffisamment
«travail neuf,' vivant, subversif» parcouru est singulier depuis le jour pour le mettre hors d'atteinte des L'inconscient collectif
tienne la fiche... où le jeune Hayden quitta l'Ecole agressions et des empiètements du
Polytechnique de Varsovie pour venir récit filmé. Cet apologue est remarquablement
(Galerie Daniel Templon, jusqu'au s'installer à Montparnasse. Nous en servi par les procédés picturaux de
23 mai 1970.) retiendrons deux périodes qui consti- C'est dans cet échec qu'il faut cher- Serge San Juan qui se révèle, par la
tuent les deux phases de son évolu- cher la raison d'une résurgence de la même occasion, un artiste capable de
tion: la période cubiste de l'après- bande dessinée. Ce n'est pas un ha· pratiquer l'osmose entre l'Image et le
guerre 1914-1918, durant laquelle son sard si, à la même époque, ce genre texte, de faire dire à celle-là plus
nom s'était imposé à côté de· ceux généralement peu prisé des • lec- que n'en révèle celui-cI. JI en va ainsi
Marc Boussac de Picasso, de Braque, de Metzinger,' teurs - commençait à faire l'objet d'une par exemple de l'utilisation du person-
de Severini, sur les cimaises de la réhabilLtation - à vrai dire quelque nage de garde mobile casqué dont les
Empreintes et déchirures composent Galerie Léonce Rosenberg, et les der- peu prématurée encore. photos de mai 68 ont érigé la si-
des reliefs blanc sur blanc où la lu- nières quinze années de sa vie, impli- lhouette en symbole. On peut en dire
mière accroche le grain du plâtre, quant ce renouvellement total de sa autant du recours aux procédés de
caresse des muqueuses de papier. manière que nous ont progressivement Bandes pour adultes l'art psychédélique. Si la B. D. par-
L'atis~ .IL tenu .à présenter simulta- révélé les présentations de la Galerie vient, par ces moyens, à donner une
nément ses grands «plâtres abstraits» Suillerot et la grande exposition de En effet, si l'on commence déjà à représentation adéqliate de l'incons-
récents et ses «femmes» aux hanches 1968 au Musée national d'Art mo- parler alors de bandes pour adultes, cielJt collectif, il n'eét pas impossible
larges, .aux sexes gontlés, et insiste derne. si l'on organise des clubs dotés de qu'elle ait trouvé sil vraie vole.
sur l'unité qu'il accorde à ces deux revues comme l'érudit • Giff Wiff-,
aspects de son travail toujours déve- Or, le fait le plus remarquable de si l'on publie, au Pavillon de Marsan Sur les procédés néo-romanesques,
loppés simultanément. La variété des ces deux manières à priori aussi dif-' un important catalogue initiatique pour elle offre l'avantage de donner à voir.
techniques et la richesse des formes férentes l'une de l'autre qu'elles sont, accompagner une fort belle exposi- Sur la télévision, elle l'emporte par la
gardent à Marc Boussac une place l'une de l'autre, éloignées dans le tion • Bandes dessinées et Figuration liberté du graphisme et de la composi-
privilégie dans l'Ecole du «Blanc» temps, est précisément le rapport qui. narrative -, il faut convenir qu'à ce tion. Elle garde avec le roman le con-
dont il fut l'un des précurseurs. Quel- existe entre elles, fondé non sur un moment-là les réimpressions font fi- tact par le recours à l'Image mentale
queS œuvres récentes sur plomb nous même langage pictural, non sur une gure d'exhumations et que les sym- qu'elle se contente d'expliciter, enc.ore
font, en contraste, découvrir la som- même esthétique de la représentation, pathisants eux-mêmes sont plus sen- que son Irréalisme systématique con-
bre douceur de ce métal. mais sur une même faculté de sibles à la qualité documentaire des cède des marges à l'interprétation;
Hayden, et qui nous livre le point B. D. remises dans le commerce qu'à
(Galerie Coard, jusqu'au 21 juin.> le plus sensible de sa personnalité, des marges que Serge San Juan a
leur valeur plastlco-Iittéralre. souci de préserver en évitant de cou-
d'associer une distribution rigoureuse,
presque mathématique, des formes ou vrir l'espace scénique de la page blan-
L'Indigence des intrigues, le côté che pour que le • troisième œil - du
des plans colorés avec cette sorte de quasi folklorique de dessins désuets,
délicate incertitude qui donnait tant lecteur y trouve des vides à meubler.
la mauvaise qualité des reproductions
Hayden, à Bourges de grâce à ses compositions cubistes généralement réalisées en offset à Marc Seporta
et qui apporte une dimension de
Le 12 mai dernier, huit jours avant réalité distancée à ses dernières toi-
l'inauguration de la rétrospective que les où les sujets sont amenés à ne
lui consacre actuellement la ville de signifier presque plus un paysage, GALERIE RI \lE DROITE
Bourges, à sa Maison de la CUlture, presque plus une nature morte, et où 3, rue Duras - P ••ris Se - 265-33-45
toute chose est perçue comme au tra-

GINA PANE
Henri Hayden mOurait. Un infarctus
était venu à bout de ses solides vers d'une divagation de l'esprit en'"
quatre-vingt-six ans: en mars, il· chantée.
traVaillait encore à une série de 11 JUIN - 20 JUILLET
gouaches. .Jean 8eIs

LaQ!:!iDzaine litt~rair., du 1.r au 15 juin 1970 _ 17


POLIT IQUE

Amalrik citoyen soviétique de 32 ans. Né de membres actifs et quelques soviétique enregistre en effet les

1 L'Union soviétique
survivra-t-elle en 1984?
Fayard éd., 118 p.

Un journaliste américain a par-


en 1938 à Moscou d'un père histo-
rien, il a lui·même fait des étu-
des d'histoire à l'Université de
Moscou. Exclusion (pour avoir
écrit, sur les origines de l'Etat
centaines de ilympathisants ~ ; au·
delà, nne aura attentive et silen·
cieuse.
- Compo!lition !lociale : le
faiblesses intrinsèques de la cou·
che ou cluse qui constitue le, fon·
dement social du Mouvement:
son inévitable médiocrité d'en.
semble, résultat des ponctions sé-
russe, une thèse dont les conclu- monde « académique ~, comme on lectives d'une épuration continû.
lé récemment de la «gauche din-
sions ne ratifient par l'orthodoxie dit en pays socialiste, mais, sur ment pratiquée sur plusieurs dé-
gue~. Il faut admettre que le
chauvine grand-ru88e) ; petits mé- la bue du dépouillement statis· cennies; la conscience qu'elle a
lourd handicap de cette «idiotie
tiers ; prison en 1965 (pour avoir tique d'une population de 738 de son impui88ance; sa passivité
rurale ~ dont s'agaçait le cher
écrit des pièces de théâtre qui perSonnes ayant signé pétitions et essentielle, produit inéluctable du
Marx et qui grève notre patri-
n'ont pourtant jamais été ni lettres individuelles à l'occuion statut de fonctionnaire qui est ce-
moine, empêche qu'en France on
jouées ni publiées); relégation de divers procès d'opinion (tel lui de tous 8e8 membres.
atteigne de manière très signifi-
en Sibérie'; retour à Moscou fin que le procès Guinzbourg), il est
cative le niveau de dérèglement
1966; journalisme (à l'agence de à noter que le pourcentage d'étu. Au bout du compte, une telle
nécessaire à la production d'une
presse li{Of)Osti): aujourd'hui, diants (5 %) est très faible par couche, réglée de manière si
telle gauche. Aussi demeurons-
l'auteur cultiverait dans 80n vil- rapport à celui des scientifiques fondamentale par des mécanismes
nous seulement affligés d'une gau-
lage des concombres et des toma- auto-conservateurs, peut bien, au
che frivole.
tes. prix pour le régime de conces·
Frivole ? Disons : étourdie. Par sions et d'aménagements limités
exemple? Elle avait longtemps Bref, une biographie assez clu· (la reconnai88ance, en particulier,
localisé dans la République des sique de contestataire post-stali- d'un ordre juridique, d'une léga·
Soviets sa rêverie sur le thème de nien. Ce qui n'est pu clusique, lité qui ne soit pas seulement
la société parfaite. Déception: c'est la qull1'aôtaine de pages écri· « socialiste ~) , constituer para-
l'Union soviétique n'est pas ce tes par Amalrik et traduites pour doxalement un phénomène «an·
qu'on croyait. Alors l'Union sovié- nous par Michel Tatu: la pre- tientropique ~: en d'autres ter-
tique? Rayée. Plus: démodée. mière analyse socio-politique, par mes, une telle opposition (dont la
Parlez-nous de la Chine, ou mê- un Soviétique, du système de pou· situation ou la fonction n'est pu
me de Cuba, de Marx, de Lénine, voir soviétique. Une analyse' si sans rappeler, mais à l'inverse du
de Trotsky, de Rosa Luxemburg, topique que cette fois, on n'a pas point de vue de son idéologie, le
de Gramsci, de Makno. de Bou· seulement envie de saluer un texte «marxisme légal ~ des années 90
kharine, de Kautsy, de Bernstein qui authentifie, fût-ee dans une du siècle dernier) concourt à
à la rigueur. Mais parler de langue maladroite et comme l'immobilité du système, immobi·
Brejnev? émaillée de naïvetés, ce qu'on sa· lité qui est précisément la mal"
vàit et disait à l'Occident, mais que du système de pouvoir post.
Pourtant, comment oublier que un vrai texte qui dit mieux et stalinien: «Une cluse moyenne
sous les quatre lettres du sigle à plus que ce'que disent les' polito- p888ive fait face à une élite bu·
peine cinquantenaire et déjà vieil- logues occidentaux, cela dans la reaucratique pa88ive. ~
lot d'U.R.S.S. se cache un grand langue même de la politologie. Andréi Amalrik
peuple - se cachent de grands Andréi Amalrik en arrive donc
peuples dont l'aventure malheu· Une analyse en deux parties. à privilégier, à ce niveau, l'hypo-
reuse se poursuit, fût-ce en se traî· Dans un premier chapitre, Amal· (45 %), ce qui donnerait à pen· thèse d'uJœ -stabilité du régime.
nant, et donc, au demeurant, le rik part de l'idée que la «révolu- sel' que l'image sociale du Mou· Stabilité qui est enlisement, en·
poids reste considérable dans tion au sommet ~, dont Khroucht· vement reflète moins un état de gourdissement, ankylose. La «li-
l'aventure humaine globale? chev fut l'animateur, a rendu du l'opinion universitaire que le de- béralisation ~ en cours, sous cet
jeu aux conduites rigidement ca· gré de la llberté d'expre88ion laie- angle, n'est pas «un renouvelle-
Heureusement, l'événement - nalisées de la société stalinienne. sée à chacune de ses parties (les ment mais comme la décrépitude
politique, littéraire et autre - Ce «jeu ~ s'est traduit en parti. spécialistes, comme on sait, jouis- du régime ~ dont «le résultat lo-
dément l'obsolescence à laquelle culier par l'émergence d'une for- sant d'une marge très particu. gique sera la mort de celui.ci,
le bon goût parisien condamne ce autonome, «indépendante du lière). Amalrik en convient d'ail- une mort à laquelle fera suite
les hommes, les pays, les périodes, gouvernement », qu'Amalrik pro- leurs implicitement puisque, réflé· l'anarchie :te
les sujets qu'il décrète ne plus pose de dénommer Mouvement chissant sur une caractérisation
«fairë l'histoire~. sociale du Mouvement, il élimine Cette perspective ne pourrait
démocratique. être modifiée que si la base so-
L'é'Vénement en l'occurrence, successivement les termes d'intel-
La «fiche» de ce Mouvement ligentsia et de classe moyenne ciale du Mouvement démocrati-
c'est, entre tous et ]es plus ré- que se modifiait, par exemple en
cents, la publication, chez Fayard, démocratique est aisée à établir : pour retenir celui de «classe des
spécialistes ~. acquérant une dimension large.
d'un court texte signé Andréi - Composante idéologique: ment populaire. Amalrik ne die-
Amalrik - L'Union soviétique trois courants y participent, s'y Notion capitale : elle comman· simule pas à ce propos son scepti.
survivra·t-elle en 1984 ? marient ou s'y combattent sans de le pronostic qu'Amalrik se ris- cisme : s'il croit pouvoir caracté-
Un événement? Double. Par le qu'on puisse aujourd'hui encore que à produire quant au dévelop- riser l'état d'esprit des mU8e8
caractère exceptionnel du ,docu- parler ni de syncrétisme ni de pement de cette opposition et sur· comme un «mécontentement pu-
dominante - un courant de re- tout quant à sa fonction dans le sif~, il ne voit, pas comment le
ment russe qui nous est soumis.
Par le caractère non moins excep- tour à un marxisme-léninisme système. peuple pourrait se jeter dans une
tionnel de la préface française « authentique ), un courant chré· Avec une lucidité remarquable- action positive: déjà handicapé
due à Alain Besançon. tien, un courant libéral. ment peu «russe ~ et daDil' le ca· par son arriération culturelle per-
dre d'une analyse résolument sistante, par le martèlement idéo-
Andréi Amalrik est donc un - lorce: «quelques dizaines concrète et empirique, l'historien logique epI'il subit, par 88 dénatu·

18
en 1984?
ration (c la prolétarisation du vil- En fait, arrivé à ce point, et delà l'Union soviétique, à recon- Alain Besançon propose dans son
lage a engendré une classe étran- pour poursuivre notre ré6.exion naître la Russie et la culture nouveau texte-préface une his-
ge - ni paysanne ni ouvrière ~) , sur les devenirs possibles de russe, à fréquenter familièrement toire de l'intelligentsia russe
le peuple serait encore paralysé l'aventure soviétique, c'est moins l'univers de Pouchkine ou de dans la Russie prérévolutionnaire,
par deux idées qui font tradition- vers le second chapitre d'Amalrik, Dostoïevski ne pouvait être que des valeurs qu'elle sélectionna et
nellement partie de son bagage consacré à des analyses un peu stupéfait· ou révolté par le ton de leur avatar - la loi, la jus-
mental: l'id~e qu'il se fait du aventureuses de stratégie mon- de la traduction, un ton juste tice, la grâce (la sainteté) - et
pouvoir - le pouvoir ne saurait diale, qu'il faut nous tourner, s'il s'était agi d'un intellectuel du rôle de l'idéologie comme ver·
être qu'un pouvoir fort; l'idée que nous retourner vers la pré- parisien du type courant, détaché rou de sûreté interdisant au re·
de justice - c l'aspect le plus face d'Alain Besançon. et gentiment cynique, mais assu- foulé de monter à la conscience.
destructeur de la psychologie rément pas le ton d'une intellec- Il est désormais exclu qu'on
Un seul mot résumera l'exacte
ru88e~. Ainsi, conclut AmaIrik, tuelle russe, habillée de parme puisse oser une prospective con·
impre88ion ressentie à la lecture
c les deux idées qui sont com- et de violine, aspirant à la sain- cernant l'Union soviétique sans se
de cet essai-préface: c Enfin ~ ! ~
prises par le peuple et lui sont les teté, au moins à la pureté, pour- référer à ces pages majeures, sé-
Enfin quoi? Enfin une ré6.exion
plus proches sont également hos- tant convaincue de succomber et vères, graves, exactes.
exigeante, savante, étendue dans
tiles aux idées démocratiques, les- d'ailleurs succombant au péché, Annie Kriegel
le temps, vaste dans ses champs
quelles se fondent sur l'individua- voulant bien faire et faisant mal
d'intervention - parce qu'elle a (Moscou. A. F. P.). - L'écrivain
lisme ~'. mesuré l'épai88eur ru88e de l'his- (ou ne faisant rien), effarouchée André Amalrik. auteùr de l'ouvrage
toire soviétique, une ré6.exion qui par ce qui, pour elle, est le com· clandestin L'Union soviétique survlvr.
Dans ces conditions, l'opposi-
ble de l'inculture et de la vulga- to8lle en 1984 1, a été arrêté Jeudi
tion intérieure ne semble pas en part d'une interrogation fonda- dans un village de la région de Ria-
mentale: quelle est la consis- rité - le laisser-aller du langage
mesure de fournir l'énergie grâce zan. Il a été emmené à Moscou par
tance et l'ordre de la pensée, - , affolée, désolée, sincère, ah! des policiers de la sécurité d'Etat.
à laquelle le système d'ensemble
quels strates, quels dépôts d'idées combien sincère, de cette sincé- (Le Monde, 23 maL)
pourrait faire mieux que s'auto.
se sont accumulés dans l'être rité accablante, désarmante, sal-
conserver. L'opposition dont tout
d'un jeune intellectuel soviéti- vatrice, destructrice quand il fau-
système politique global semble
que, avec quels éléments humains, drait d'abord de la lucidité et
avoir besoin pour être par elle
sociaux, économiques, culturels, du bon sens.
soit, au pire, dynamité, soit,. au
mieux, dynamisé, Staline la fabri- spirituels, un jeune Russe d'au- Alain Besançon avait déjà,
quait lui-même artificiellement: jourd'hui peut-il tenter d'orgàni- dans un précédent ouvrage, diffi·
c'était l'objet spécifique des pur- ser des réseaux significatifs du cile, téméraire et envoûtant, Le
ges et des procès. En ne pouvànt monde où il vit, d'interpréter ce Tsarevitch i m mol é, mis en
ou ne voulant plus avoir recours monde et, peut-être, ~e le façon- œuvre la démarche, d'une singu-
à ce type d'opposition d'autant ner ou refaçonner? Quels sont lière richesse, de l'anthropologie
mieux contrôlée qu'elle était les thèmes, les valeurs, les phan- psychanalytique: par une écoute
agencée dans le sérail, les diri- tasmes, les rêves, les acquis, les des textes - pas ceux des té-
geants soviétiques apparaissent échecs qui meublent et structu- moins de second ordre qui ne Avant de partir.
paradoxalement (r·~pourvus: l'en- rent et donnent prise sur le réel sont c fidèles ~ et «réalistes ~ rêvez a vos vacances
vironnement, ses demandes et ses à la mémoire de chaque homme qu'autant qu'ils sont pauvres et
exigences sont coupées d'une c so-
ciété de caste immobile~. Or,
russe et de la société soviétique
tout entière ?
secs, mais c ce massif central de
la littérature russe que forment
REVER DE...
comment durer sans la capacité Interrogation fondamentale: ensemble dans leurs correspon-
d'assimiler le changement, com- car· elle seule peut fournir un dances multipliées Pouchkine, Go-
ment durer si la durée n'équivaut minimum de rigueur, de sécu- gol et Dostoïevski ~ - il avait
qu'à la sclérose ? rité et de solidité aux spécula- tenté de retrouver la configura-
tions sur les issues offertes à tion symbolique de la loi dans
C'est ici qu'Amalrik introduit la culture russe, symbolique qui
logiquement une autre série de l'U.R.S.S. pour sortir d'elle-même
en persévérant dans son être, s'exprime dans la relation à Dieu
données: celle liée à la p088ibi- et dans la relation au Souverain.
lité de recourir, pour en faire un pour rompre les blocages qui la
figent sur place, pour lui permet- Historien slavisant mais aussi
foyer de dynamisme interne, à praticien initié à la pratique psy-
des c ennemis extérieurs ~ qui ne tre de retrouver le fil du récit
russe. chanalytique, Alain Besançon
seraient pas des ennemis c inté- fait ainsi le juste pari que, si
rieurs extérieurs ~ (comme dans le . C'est parce que cette interro- crise soviétique il y a, celle-ci
cas des grands procès) mais des gation fondamentale n'est pas po-
peut être partiellement décrite
ennemis. extérieurs à la fois à sée, même par trop de slavisants
dans ses manifestations économi-
l'Empire et au régime; il pénè- français qui se bornent à «comp-
ques, politiques ou autres, mais
t~ alors dans le domaine de la ter les verstes de chemins de fer
elle ne saurait être saisie dans
politique étrangère, avec cette et les pouds de seigle ~ qu'a pu
son unité et à sa racine qu'au ni-
for m u 1 e remarquable: c·Le se produire un incident comme
veau profond, dérobé, en partie
mieux est de le comparer [le ré- la fausse traduction, par Michel
inconscient de fidentité russe.
gime existant aujourd'hui] au ré- Cournot, du livre .de Svetlana Al-
gime bonapartiste de Napoléo;.l liluieva. Qui ne connaî~ pas . Avec une maturité et une sû-
m. Si l'on s'en tient à cette com- l'Union soviétique peut en effet reté plus évidentes encore, ayant
paraison, le Proche-Orient sera considérer que la traduction en ré6.échi sur les travaux des grands
son Mexique, la Tchécoslovaquie cause, même deci-delà infidèle, slavisants américains des vingt
son domaine pontifical, et la était dans l'ensemble correcte. dernières années - Raeff, Malia,
Chine son Empire germanique. ~ Qui, par contre, a appris, par- Ulam, Fainsod, Cherniavsky -

La Q..uinzaine littéraire, du 1er au 15 juill 1970 19


' ' ] '
REI.ICION

Phenomeno ogle ,e

Bien que la phénoménolo- le sens dernier, n'est jamais at· crifice, du service liturgique - ou voit pas très grande différence en-
gie de la religion ait près d'un teint: «le sens dernier est en encore la figure de la mère, du tre les descriptions empiriques
siècle d'existence maintenant, même temps la limite du sens~. sauveur, du père comme objets des phénomènes religieux et les
c'est G. Van der Leeuw qui Mais, par un paradoxe apparent, de l'expérience religieuse - du actes de saisie phénoménologique
en est le plus célèbre repré- qui n'en est pas un, ce qui est roi divin, du sorcier, du prêtre, de ces mêmes phénomènes. Cer-
sentant et c'est bien à travers vrai de la religion, qu'elle est «ce du prédicateur, si l'on met au tes, l'auteur est bien obligé de
lui qu'il convient d'étudier le qui se dérobe au regard~, «ce contraire l'accent sur le sujet... Et partir des données recueillies par
mouvement. qui reste caché~, est vrai aussi après, elle regarde ce qui se mon· l'histoire des religions et par
de la science - toute compréhen. tre, afin de le comprendre et d'en l'ethnologie religieuse, mais, trop
sion, lorsqu'elle est poulltlée jus- saisir le sens véritable. Deux con- souvent, à mon gré, il reste trop
G. Van Der Leeuw qu'au bout, et quel que soit son séquences s'en dégagent: près de ses lectures. Au point
La Religion dans son essence objet, est donc finalement reli· que l'on trouve des paragraphes
et ses manifestations gieuse. Si l'epoché est nécessaire, entiers, chez 'lui qui se refuse
,Phénoménologie de la Religion En premier lieu que, contraire-
le «regard aimant ~ qui décou- ment au positivisme, plus particu. pourtant à étudier l'origine et
Trad. par J. Marty vre les significations profondes, l'évolution des religions, qui gar-
Payot, éd., 693 p. lièrement au positivisme évolu·
dans «ce qui se montre ~ de la tionniste, qui a régné dans les dent - des livres où la docu-
religion, est aussi nécessaire. esprits à la fin du XIX· et au dé· mentation a été puisée - un cer-
Le point de départ de la phé. but du xx· siècle, elle ne se po- tain climat encore d'évolution-
noménologie, c'est naturellement sera jamais le problème de l'ori· nisme, surtout dans la première
La possibilité d'une phénomé-
l'étude des phénomènes. Le phé- nologie religieuse étant ainsi affir· gine et de l'évolution des reli- partie. Disons, pour ne pas 'pous-
nomène, c'est ce qui se montre; mée, en quoi consistera-t·elle? gions. Elle s'interdit de bâtir un ser notre critique trop lOIn, qui
or le fait de se montrer concerne roman. Elle reste sur le terrain gardent le souci de la «genèse ~
Elle part de l'expérience vécue,
aulltli bien ce qui se montre (l'ob- solide des «phénomènes~. Par et pas seulement de «l'essence~.
conditionnée objectivement, puis-
jet), que celui à qui cela est mon· contre, et c'est là la seconde con- Les typologies du monde ou de la
qu'il n'y a pas, comme nous
tré (le sujet). Mais on ne peut séquence de la définition donnée figure sont mieux venues que cel-
l'avons dit, d'intérieur' sans exté·
séparer les deux, car l'objet ne de notre discipline, lorsqu'elle les de l'objet ou du sujet - en
rieur; une pierre sainte est vé-
peut jamais s'appréhender qu'à voudra les comprendre, puisque tout cas, par rapport aux classi-
cue comme crainte ou comme
travers un sujet, et réciproque- tout extérieur repose sur un inté- fications des empiristes, beaucoup
amour. C'est pourquoi elle com·
ment la conscience du sujet est rieur et réciproquement, que des plus originales et allant plus loin.
mence par l'angoisse, 'mais cette
toujours relative à un objet; elle angoisse n'est pas un simple senti. coupures par consequent se pro-
n'est jamais conscience de rien. ment, réductible à l'analyse psy- duiront, distinguant telle expé- La question se pose alors. à
La phénoménologie se distingue chologique; elle est une expé- rience du sacré de telle autre, nous de savoir le pourquoi de
donc nettement de l'empirisme, ,rience existentielle, qui se trouve elle aboutira à une classification. cette tentation de la description
qui prétend connaître l'objet en à la base de toute vie dépassant La phénoménologie religieuse est empirique des phénomènes, qui
lui-même, en le détachant de ce qui n'est que pure donnée. Ce· essentiellement - du moins dans précède celle plus proprement
l'expérience vécue, en le chosi- pendant cette expérience elle- le livre dont nous rendons compte, phénoménologiqlle.' Je n'en vois
fiant - comme de la psychologie, même est insaisissable; on est car cet élément classificatoire, tout qu'une raison, c'est que - comme
qui étudie les sentiments en de- obligé de la reconstruire; on en étant présent dans un autre Van der Leeuw le reconnaît lui·
hors des objets qui les orientent passe ainsi de l'expérience vécue livre de Van der Leeuw, fHomme même - son examen des problè.
et leur donnent une signification à la compréhension, qui la struc· primitif et la religion (P.U.F.) ; mes religieux a son point de dé-
spécifique. ture, qui établit une connexion y est tout de même moins appa· p art dan sIe christia.nisme
entre ses éléments ; l'homme élu- rent - une typologie. Et les ty. (p. 629). Certes, dès qu'apparais-
Mais alors, peut-on faire une cide ce qu'il a vécu, il essaie de pes auxquels elle aboutit (ceux sent dans son œuvre, la figure du
phénoménologie de la religion? comprendre ce qui s'est montré. de l'objet de la religion, du sujet médiateur, et le passage des reli-
Le' sacré se définit par la transcen- La compréhension aboutit à son de la religion, de l'action récipro- gions d'équilibre (de prestation
dance et, dans nos religions uni- tour à la signification : le factum que de l'objet et du sujet, du entre l'homme et Dieu) aux reli·
versalistes, par la Révélation. Or empirique ou métaphysique (sui. monde et des figures, c'est.à-dire gions de la distance (où la Foi
la, phénoménologie ne veut pas vant qu'il est donné dans une reli- des divers types de religion et des est nécessaire) , il introduit de
être une métaphysique, elle étu- gion primitive ou universaliste) types de fondateurs) sont naturel- suite l'epoché. Mais, ajoute-t~il,
die les phénomènes, non ce qu'il èst devenu alors un datum, c'est. lement des types «construits~, l'étude de la religion ne peut ja-
y a ~ .derrière ~ eux; la Révéla- à-dire une expression (du sacré), donc des «images idéales~, au mais être détachée du condition-
tiqn ~llt «mise entre parenthè- une parole vivante qui parle à sens webérien du terme. Et alhms nement religieux de celui qui s'y
~ ~: c'est fepoché phénoméno- l'homme. jusqu'au bout de notre pensée, livre. Un bouddhiste pourrait
logique. Mais même ainsi, ne des constructions de la raison. faire une phénoménologie de la
franchissons-nous pas un premier Comme on le voit, et èontraire- On voit donc combien ont tort religion en prenant la sienne pour
obstaèle que pour tomber sur un ment à ce que l'on pense souvent ceux qui reprochent à la phéno- point de départ. Ce serait à la
second. Ce qui caractérise en ef- (en confondant la phénoménolo- ménologie de nous lancer dans théologie de décider laquelle est
fet la religion, c'est que l'homme gie avéc l'existentialisme), la des gouffres, de nous rejeter au la plus valable. «Nous considé-
n'accepte pas la vie .qui lui est phénoménologie religieuse n'est pur vécu et à l'inconnaissable, elle rons le christianisme comme la fi-
donnée, il cherche la puissance pas pure appréhension, plus ou est au contraire - à partir certes gure centrale de toutes les reli-
qui l'enrichira; il essaie aussi de moins inexprimable, du sacré; de ce vécu, mais le dépassant - gions historiques. D'aüleurs la
trouver un sens, à son existence ; elle donne, comme toute disci- effort de compréhension ration· « comparaison ~ des religions en-
il découvre ainsi peri à peu que pline scientifique, des noms aux nelle. tre elles n'est possible que du
toute chose au monde a, aussi, sa phénomènes, tout en les insérant point de vue de la position qu'on
sipifi.cation religieuse; cepen- bien entendu, dans la vie : expé- Ce qui fait que, bien souvent, prend soi-même dans la vie. ~
dant 'le, sem du, tout, c'est-à-dire riences' de la purification, du sa-' en lisant Van der Leeuw; on ne C'est parce qu'il est parti de ce

20
de la religion
postulat, d'ailleurs en grande par· ne, c'est ce qui se montre, nous comme des occidentaux, à travers orienté, par conséquent, détermi-
tie jU8tifié, qu'il a bien été obligé, devons dire que c'est ce qui se toute une série de discours reli- né par un extérieur: n'ayant pas
pour les religions non-chrétiennes, montre à celui qui vit ce phéno- gieux ; et tant pis si elles ne sont voulu prendre en compte cet
de 8'adresser aux empiristes, pour mène, non à l'étranger - et que, pas comparables ! « extérieur~, c'est·à·dire les cho-
chercher après ce qu'il pouvait y pour l'étranger, c'est ce qui s'en- ses 8acrées, il ne lui restait plus
avoir, dans ces expérience8 «au- tend par l'oreille. La phénoméno- Durkheim n'avait donc pas tort d'autre objet possible alors que
tres ~, de ré80nances aptes à être logie doit aboutir finalement à de demander au savant d'étudier celui qu'il pouvait 8e donner, par
re88enties sur la longueur d'ondes laisser parler les hommes sur les faits sociaux «comme des un raisonnement de nature philo-
d'une conscience chrétienne. leurs objets et leurs vies religieu- chose8 ~; il ne faut pas oublier sophique: la société. Lévy-Brühl,
ses, non à interpréter ces expé. que pour lui ces cho8es n'étaient «le mal aimé~, et Leenhardt
La compréhension des expé- riences - ce qui risque d'y intro- pas forcément des réalité8 maté- nOU8 montrent la voie, dans la
riences d'autrui est certe8 difficile. duire notre propre conditionne- rielles, mais aussi des réalités mesure où ils ont voulu .« écou.
Elle néces8ite un effort de conver- ment religieux. Comme le boud- psychiques; 80n erreur serait ter~, non dans celle où ils ont
sion et je prends le mot dans dhiste dont parle Van der Leeuw, d'un autre ordre: d'avoir consi- voulu expliquer, d'une phénomé-
son sens religieux. Et certes l'idéal serait d'avoir non une déré les faits religieux comme des nologie de l'Altérité.
aussi, cette conversion est, à la phénoménologie, mais des phéno- sentiments, sans voir - ce qui
limite, impo88ible. Cependant si ménologies, des animistes comme est la base de toute phénoméno- Roger Bas·tide
nOU8 acceptons que le phénomè. des polythéistes, des orientaux logie - que tout intérieur est

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La Qyinzaine littéraire, du 1er au 15 juin 1970 21


LETTRE

D'ALLEMAGNE
Rolf Hochhuth
• J'avais annoncé une c0mé- l'ère de Che Guevara, • est • J -, il commet une erreur fa- tion et de réalité et charrie,
die. C'est de nouveau une tra- aussi historiquement probable tale: il envoie sa femme, nantie malgré son caractère utopique,
gédie. Rien à faire. On ne chan- que techniquement possible-. d'informations secrètes, au Gua- quelques • révélations - qui, si
ge pas de peau. D Ainsi parle Le cerveau du complot fomenté temala, où elle se fera tuer par elles ne sont pas susceptibles
Rolf Hochhuth en présentant sa à l'intérieur de l'Establishment des agents de la C.I.A. Lorsqu'il de provoquer une contre-mani-
nouvelle pièce Guérillas, don- même, est le sénateur améri- apprendra cet assassinat, Nicol- festation aux flambeaux de
née en première mondiale au cain David Nicolson, millionnai- son se rendra compte que sa 10000 catholiques bâlois, n'en
Staatstheater de Stuttgart dans re de son état et ami intime conjuration - l'opération Aube feront pas moins grincer des
une mise en scène de Peter Pa- de Johnson, qui cherche à dé- , - a été éventée et qu'il a perdu dents dans plus d'une chancel-
litzsch. Elle sera reprise, par la truire l'hégémonie politique des la partie. Dans Guérillas - lerie. Peu avant la première de
suite, dans une dizaine de théâ- cent-vingt grandes familles amé- dont la version intégrale publiée Stuttgart, notre collaboratrice a
tres de langue allemande. A l''en- ricaines et à répartir plus juste- par Rowohlt comporte quatre rencontré, à Zurich, Rolf Hoch·
contre de ses deux premières ment les fruits de la prospérité heures de spectacle - les dia- huth qui est, à trente-huit ans,
pièces, le Vicaire et les Soldats industrielle. Nic ols 0 n peut logues sont entrecoupés de l'auteur allemand dbnt les piè-
- centrées sur des personna- compter, dans son entreprise, commentaires de l'auteur et de ces ont déchaîné le plus de pas-
ges historiques: le Pape Pie XII sur la collaboration des gueril- citations empruntées à des arti- sions depuis Brecht. Elle lui a
et Churchill - , Guérillas est leros cubains, de certains mem- cles de journaux et à des essais posé quelques questions sur
une œuvre d'anticipation politi- bres de l'Etat-major, voire de la politiques. La nouvelle pièce de GuérillaS et sur ses idées en
que. Elle décrit un coup d'Etat Centrale Electronique du Penta- Hochhuth présente ainsi, une matière de théâtre.
en Amérique du Nord qui, à gone. Mais à la veille du jour fois de plus, un mélange de fic-

I.L. Vos deux premières piè- ment les conjurés veulent-ils directement l'appareil de la pa- Hopkins - des hommes qui se
ces ont déclenché des polémi- instaurer? lice n'a, elle, aucune chance de sont trouvés au sommet de la
ques dans le monde entier. réussir. pyramide et qui ont eu en mains
Guérillas contient-elle, de nou- R.H. Ils ne demandent' que Souvent, l'échec d'une utopie tout l'appareil de l'Etat. ROose-
veau, des révélations qui ris- l'application réelle de la Cons- n'est pas imputable à une im· velt descendait d'une famille de
quent de faire scandale? titution. Ils veulent instaurer un possibilité matérielle, ou tech· millionnaires et avait, en mime
Etat constitutionnel basé sur la nique, mais à une absence de temps, une très grande cons·
R.H. Aucune de mes pièces justice sociale et la pluralité foi paralysante chez les contem· cience sociale. Il a été le M'ira-
ne contient des. révélations D. des partis en renversant l'oligar- porains. D'après Galbraith, te il beau de l'Amérique, un Mira-
Le silence du Pape Pie XII à pro- chie ploutocratique, ce club des faut bien que quelqu'un com· beau qui a réussi. Churchill a
pos d'Auschwitz et l'extermina- cent vingts familles qui te pos. mence. Si l'on ne devait se dit à son propos: Roosevelt a
tion délibérée de populations sèdent toutes les autres D, dé- vouer qu'à des idées politiqùe- épargné la révolution aux Amé-
civiles durant la deuxième guer- tiennent 80 % des biens du pays ment réalisables aujourd'hui, on ricains.
re mondiale étaient des faits et contrôlent les deux grands ferait mieux de se battre pour
largement connus. partis d'Etat tout autant que le une meilleure distribution du
I.L. Sur qui votre sénateur
Il est vrai que le théâtre por- seul quotidien new·yorkais qui courrier et de laisser tomber
et ses principaux acolytes peu·
te à la conscience d'un grand ait réussi à survivre. tout le reste-_
'vent-ils compter pour mener à
nombre de gens des faits révé- Les analyses de H.G. Wells, Guérillas est, en quelque sor·
bien leur entreprise?
lés depuis longtemps par les Galbraith, Mathias et Lundberg te, une illustration théâtrale du
historiens. nous ont appris qu'aux Etats- célèbre manuel du coup d'Etat
Unis, plus d'un cinquième de la d'Edward Luttwak qui révèle la R.H. Les principaux protago-
I.L. Ouel est le sujet de vo- population végète en dessous réussite de 73 coups d'Etat nistes du coup d'Etat doivent
tre nouvelle pièce? du te seuil de la pauvreté D dé- dans 46 pays durant les dix der· nécessairement faire partie de
terminé par l'administration elle- nières ani1ées. ' l'Establishment, mais Ils n'en
R.H. Guérillas déc rit un' même, alors qu'en 1968 par ont pas moins besoin de s'ailier
coup d'Etat en Amérique du exemple, l'Etat a dépensé 40 fois I.L. N'est-il pas illogique que aux groupes extrémistes dans
Nord., Je suis parti notamment plus d'argent pour l'armement ce coup d'Etat soit l'œuvre d'un la rue, aux guerilleros urbains.
de la constatation banale, fami- - c'est-à-dire pour l'industrie sénateur millionnaire, c'est-à- Selon des enquêtes effectuées
lière à tout lecteur de journal, - que pour les pauvres. dire d'un membre du groupe pour le compte du Pentagone
que les Etats-Unis sont le seul qu'il s'agit d'éliminer? par des militaires comme le cé·
pays civilisé du monde où ...... I.L. L'idée d'un coup d'Etat lèbre colonel Rigg, les déten-
cun parti ouvrier n'a été en me- en Amérique n'est-elle pas en- R.H. Il n'y a que les gens In- teurs du pouvoir savent qu'une
sure d'envoyer un candidat aux tièrement utopique? tégrés dans l'appareil et occu· seule méthode permet de com·
élections présidentielles. Tout pant des situations-clé - offi· battre une Insurrection urbaine :
le monde sait que, le jour des R.H. De toute façon, If! coup ciers supérieurs, sénateurs, etc. la mise en place d'un système
élections, un conducteur de bus d'Etat me parait le modèle de - qui puissent exécuter un tel d'espionnage au sein de la gué-
n'a d'autre choix qu'entre le can- subversion le moins sanglant, le coup d'Etat. Ce n'est pas un ha- rilla même. L'Establishment doit
didat des Kennedy et celui des seul à pouvoir - peut-être! - sard si les véritables révolution- recourir ainsi au moyen que Je
Rockefeller. éviter les massacres d'une guer· naires que l'Amérique ait comp- considère comme seul apte Il
re civile. Une révolution déclen- tés au cours de ce siècle soient renverser le pouvoir: au noyau-
I.L. Ouel genre de gouverne- chée dans la rue et affrontant Franklin Roosevelt et Harry tage de l'adversaire.

22
nous parle de "Guérillas"
Dans ses études publiées par I.L. Comment avez· vous
l'hebdomadaire Newsweek, le construit votre nouvelle pièce?
colonel Rigg a comparé la Jun-
gle des gratte-ciel à la jungle R.H. J'ai tiré les leçons de
vietnamienne et démontré qu'il mes expériences précédentes.
n'existe d'autre possibilité de Le Vicaire était trop chargé, trop
mater par des moyens militaires explicite ausssi. En m'inspirant
une insurrection habilement me- de Woyzeck (qu'il faut lire et
née sur le plan tactique que relire), j'al essayé de bâtir des
celle de raser complètement les scènes courtes - pleines de
grandes villes, à l'image de Sta- trous - que le public est Invité
lingrad. à combler par son Imagination.
Ce procédé, mieux qu'aucun au-
I.L. Pourquoi avoir cherché, tre, crée le suspense et soutient
une fois de plus, la cible de vos la progression dramatique.
critiques à J'étranger?
I.L. Le Vicaire et Les Soldats
R.H. Ma pièce est fondée ont eu une très grande influen-
sur la thèse qu'un coup d'Etat ce sur la littérature allemande;
doit avoir lieu au centre même vous passez pour le • père du
des grandes puissances pour théâtre documentaire-.
avoir quelque chance de succès.
Dans les Etats satellites, coups R.H. Cette étiquette me dé-
d'Etat et révolutions seraient plait, mals on me l'a collée mal-
automatiquement annihilés: en gré mes protestations répétées.
Allemagne de l'Est, en Tchécos- Des documents ne feront jamais
lovaquie, en Hongrie par l'Ar- une pièce. Le Vicaire n'est pas
mée Rouge - à Téhéran ou à plus documentaire qu'une Dis-
Athènes par la C.I.A. pute fraternelle à Habsbourg.
Comme l'Allemagne, mon Grillparzer avait compulsé des
pays, est un Etat satellite des documents, lui aussi. Die Ermitt-
Etats-Unis (d'année en année lung (l'Enquête) de ~ter Weiss,
s'intensifie le processus qui voit voilà du pur théâtNt documen-
les industries allemandes les taire, car Il porte ~r la scène
plus rentables passer aux mains les minutes du procès d'Ausch·
des Américains - ce que de Rolf Hochhuth witz, condensées, mals littéra-
Gaulle voulait éviter à l'Euro- les. Le cas Oppenheimer de
pe), j'ai -le droit d'écrire une C'est ce principe que J'ai essayé beaucoup plus puissants que les Kipphardt relève du même prin·
pièce comme Guérillas au mê- de mettre en pratique dans Gué- Rockefeller qui sont milliardai- cipe. Dans mes pièces, certains
me titre que Servan-Schreiber a rillas. res. personnages sont entièrement
accompli soli devoir de Fran- Si Marx croyait que l'expro- fictifs - Riccardo Fontana, par
çais, en sonnant l'alarme contre I.L. Vous citez Marx priation conduirait à l'égalité, exemple, l'un des personnages-
les menées américaines au sein croyez-vous à la justesse de cela est dû au caractère idéa- clé du Vicaire. S'il est vrai que
du Marché commun. J'analyse marxiste des événe- liste et eschatologique de la des prêtres ont été tués dans
ments historiques? pensée allemande qui considère les camps de concentration, un
I.L. Votre modèle de subver- que l'humanité est en route soit Jésuite comme Fontana, appar-
sion n'est donc pas applicable R.H. C 0 m m e Tocqueville vers le paradis, soit vers une tenant à la haute société ro-
en Europe? pour la démocratie, Marx affir- société sans classes, soit, der- maine et choisissant de partao
me que le communisme fera ré- nière instance, conçue par Mar- ger le sort des déportés, n'a
R.H. Le noyautage de l'appa- gner l'égalité. Mais je suis cuse, vers une Commune dont jamais existé dans la réalité.
reil comme seul moyen de d'avis que Marx s'est trompé les membres, grâce à une révo- C'est d'ailleurs une des raisons
changement" vaut aussi pour sur deux points import~nts: lution instinctuelle, biologique pour lesquelles jd. trouve Injuste
l'Europe. Si les étudiants ne d'une part, il ne fait aucune pia- et psychique, seraient devenus qu'on m'accuse d:1avoir maltraité
comprennent pas cette néces- ce à l'Opposition. Son système tous bons et débarrassés des l'église dans le Vicaire.
sité - que Rudi Dutschke a demande donc à être complété tentations de la soclété« d'abon-
d'ailleurs soulignée avec son à la lumière des expériences dance D. I.L. Cela signifie - t - il que
extraordinaire formule de la historiques du XX" siècle. Marx i.a puissance est une instance vous prenez des libertés avec
ft longue marche à travers les n'a pas vu, d'autre part, que la amorale, qu'elle se trouve en- la vérité historique?
institutions» - , ils n'auront cause profonde de l'oppression tre les mains de l'individu ou
même pas droit à une note en des masses ce n'était pas la entre celles de l'Etat. La fai- R.H. Non, Je la respecte -
bas de page dans l'histoire du propriété, mals la puissance. blesse seule humanise les mais je suis d'avis que le théâ-
XX.. siècle. C'est la puissance qui distingue grandes nations. Chaque Etat tre ne doit pas faire concurren-
Je crois au- principe de Marx les hommes entre eux - la est honnête dans la mesure où ce aux actualités filmées ou à
selon lequel ft toute vraie théo- moindre hiérarchie dans l'em- Il a peur. l'histoire. Rien que par sa durée
rie doit se développer à partir ploi est déjà source d'oppres- Si l'Etat est seul propriétaire, limitée, une pièce de théâtre ne
de situations concrètes et des sion. Les maitres du Kremlin, il est aussi seul à détenir le pourra Jamais se mesurer à un
rapports de force existants D. sans être des possédants, sont pouvoir... volume documentaire comme
~
La Q!!inzaine littéraire, du 1er ;lU 15 juin, 1970 23
Le Mai
~ Hoehhuth de Bordeaux
le Troisième Reich et les Juifs (tH. Oui. Je suis d'avis que Le Mal de Bordeaux est clas· prétation puissante et virile,
de Poliakoff·Wulff. Le théâtre chaque individu doit répondre de sique. G.lorieusement. Désespé- passionnée, qui exaltait le gé-
n'est pas mû par des faits, mais ses actes, et cela même aux rément. Le Mai, ce n'est pas, nie d'un compositeur si mal
par des hommes. Ce n'est pas échelons les moins' élevés. comme à Aix, une idée, une in- connu et souvent si mal joué.
la matière, mais le personnage Ouant aux puissants, on peut tention, une volonté, mais une . Zino Francescatti porta le
qui rend la pièce intéressante. prouver jusque dans les ordres addition. L'addition d'un certain concerto en Ré Majeur Opus 35
du jour que les décisions les nombre de chefs, de solistes, de Tchaïkowsky jusqu'au subli-
I.L. Adorno vous a reproché plus graves de notre siècle ont de danseurs. L'addition du bon me. Michèle Boegner donna du
de présenter l'histoire comme été prises par une poignée de et du moins bon. Un peu au ha- concerto n° 20 en Ré Mineur de
si elle était faite par des indi- gens. sard des disponibilités des uns Mozart une exécution étourdis·
vidus, alors que nous sommes et des autres. Sans thème, sans sante. L'orchestre national de
depuis longtemps régis par des I.L. Vous posez, dans vos colonne vertébrale, donc sans l'O.R.T.F., sous la direction de
puissances anonymes auxquel- pièces, les grands problèmes grande chance d'attirer un pu· Jean Martinon et Paul Klecki,
les l'Individu ne sert plus que moraux de notre époque. Ont- blic extérieur à la ville, même fut excellent. Katia et Marielle
de façade. elles opéré des changements? si les citadins s'estiment satis- Labèque confirmèrent avec au-
faits. tant de charme que d'éclat les
R.H. Oui, dans Minima Mo- Hétérogène, le programme se promesses d'un double, Jeune et
ralla, Adomo a même écrit: devait d'être inégal. Je n'énumé- riche talent, se jouant avec une
«C'est déjà une effronterie, rerai pas ici les spectacles les passion toute juvénile des ara-
pour beaucoup de gens, que de moins intéressants ou les plus besques difficiles de Stravinsky
dire « Je -. Je trouve cela inad· «On me prend pour un maî-
tre de l'ironie. Pourtant, l'idée décevants. Je me bornerai à re- ou de Bartok.
missible. J'estime que chaque gretter que le Parsifal qui avait Enfin la chorale de chambre
homme a le droit de considérer ne me serait pas-venue d'ériger
une statue de la liberté dans le été choisi pour la soirée d'ou- Madrigal de Bucarest révéla une
sa personne et son destin com· verture n'ait pas su traduire la étonnante maîtrise du chant • a
me uniques et irremplaçables. port de New york.-
ferveur musicale, la poésie reli- capella -.
D'ailleurs: Adorno enseignait Bernard Shaw, cité par Hoch- gieuse qui fait le mystère et le
huth en exergue à sa nouvelle Le Harkness ballet de New
la philosophie à Francfort. S'il charme de cet ouvrage wagné- York, dont on attendait beau-
pensait que l'individu ne sait pièce. rien. coup, offrit ce qu'il est convenu
pas ce qu'il fait, qu'il n'est qu'un En revanche, le premier con- d'appeler un bon spectacle. Une
numéro dans la masse, pourquoi cert du Mai fut d'une poignante technique solide, un travail sé-
n'est·iI pas allé au Palais de beauté. Marie-Madeleine et Mau- rieux, mais une chorégraphie
Justice où se déroulait le pro- rice Duruflé étaient à l'orgue. sans originalité et dépourvue du
cès d'Auschwitz pour dire aux R.H. C'est difficile à dire. S'appelant, se répondant, croi- jaillissement créateur d'un Mau-
juges: tous ces gens, vous J'ai appris, toutefois, par des sant fugues, chorales, cantates rice Béjart. La plus belle soirée
n'avez qu'à les renvoyer chez théologiens catholiques, que le de Bach, œuvres de Tourne· du Mai, ou du moins la plus
eux, Ils ne savaient pas ce qu'ils Vicaire avait contribué, dans mire, d'une sidérale pureté. Ce parfaite, c'est-à-dire au sens
faisaient, ils n'étaient que les une certaine mesure, à la libé- Bordelais inspiré réussit à épa- premier du terme, la plus ache-
rouages d'un appareil ? ralisation du clergé. nouir l'originalité de son talent vée, le Festival la dut au T.N.P.
Je regrette, par contre, que le tout en s'inscrivant dans la tra· Il ne s'agissait, du moins le di·
niessage des Soldats n'ait pas dition des grands maîtres. Ma· sait-on, que de jouer • l'Illusion
été entendu. J'ai écrit cette rie-Madeleine et Maurice Duru- Comique - de Pierre Corneille.
pièce après avoir appris, au flé ont en partage une telle In- De cette œuvre baroque et gé-
Pièces de Rolf Hochhuth siège de la Croix Rouge, à Ge- telligence du cœur et des néralement ignorée, Georges
Le Vicaire (Ed. Rowohlt, 1963. Ed. nève, qu'il n'existait aucune doigts, qu'ils ont su nous trans- Wilson a extrait un pur chef-
du Seuil, 1964). Sujet: le Pape convention internationale régle- mettre la quintessence de rê- d'œuvre de théâtre, d'humour,
Pie XII et son silence devant le mentant la guerre aérienne. ves, de poèmes intérieurs qui d'intelligence, d'esprit. Tout est
drame juif de la Seconde Guerre Ouand les Américains déver· nous laissèrent bouleversés. raffiné à l'extrême. L'originalité
mondiale. Traduite en 16 langues.
Représentée dans 26 pays. sent, par exemple, leurs bom- Le lendemain, autre fête de des décors, le somptueux des
Les Soldats (Ed. Rowohlt, 1967. Ed. bes sur les populatiOns civiles l'esprit: franchies les douves costumes signés par Jacques Le
du Seuil, 1968). Sujet: les res· du Vietnam, Ils ne violent pas de l'austère et délicat château Marquet, l'accompagnement mu-
0nsabilltés de Churchill dans le 1es conventions de la Croix de La Brède, dans l'enchante- sical de Georges Delerue.
!t
.' bardement des villes aile-
m ndes et dans la mort mysté-
rieuse du général Sikorski, chef
Rouge, parce que celles.el ne
s'appliquent qu'à la guerre ter·
ment d'une lumière dorée, un Grâce à l'exposition de la Ga-
public surpris et ravi a pu dé- lerie des Beaux-Arts, le Festival
dugouvemement polonais en restre et navale. C'est parfaite- couvrir, sous les voûtes de la de Bordeaux se prolongera jus-
exil. TradiJlt~ dix fols. Représen- ment absurde. bibliothèque de Montesquieu, qu'au mois de septembre. Ce
tée' dans 11 pays.
SI le Président Nixon annonce, un étrange bonheur. Celui d'en- dernier rameau n'est pas le
Guérillas (Ed. Rowohlt, 1970). Su-
,et: un coup d'Etat fomenté à aujourd'hui, que des troupes tendre deux Quatuors et le Trio moins intéresssant : c'est à une
'Intérieur de l'Establishment amé- américaines seront retirées du de Gabriel Fauré, joués par le véritable rétrospective de Dufy
ricain. Anticipation d'un événe- Vietnam, c'est que l'armée cie directeur du Conservatoire Na- que nous sommes conviés. Une
ment • politiquement probable et tional Supérieur de M~slque" centaine de toiles, de gouaches,
techniquement réalisable-. l'air lui aura promis de créer
une ceinture de térres brûlées Raymond Gallois-Montbrun, qui de dessins, d'aquarelles retra-
telle que les troupes n'auront avait réuni autour de lui Co- cent l'évolution d'un art tour à
même plus besoin d'y aller. lette Lequlen, André Navarra et tour tenté par le foisonnement
I.L. VOUS croyez à la respon- Jean Hubeau. Bonheur rare, car du fauvisme, l'austérité rigide
sabilité totale de chaque hom- Propos recueillis p~r les Interprètes donnèrent de du cubisme, les sortilèges du .
me? lrmelin Lebeer ces œuvres de Fauré, une Inter- primitivisme. Colette Deman

24
ROIIA.NS

POPULA.IRES
Maurice Renard
1
Maurice Renard pionnage, voire de bandes deesi-
Lea mairu d'Orlae nées. Où le lecteur se délectait
Préface de P.-A. Touttain d'une intrigue inédite, riche en
imbroglios dramatiques, il fallait

1Le docteur Lerne


Préface de H. Juin
à présent une trame simple, une
écriture élémentaire, avec en re-
vanche quantité de coups de feu,
L'invitation à la peur bagarres et vamps, jeux brutaux
Préface de P. Rambaud ou d'un érotisme primaire. Ce

1 Coll. «Domaine fantastique


Pierre BeHond éd.,
256 p., 280 p., 208 p.
~

Cette nouvelle édition est desti-


née à redécouvrir le vrai Maurice
nouveau lecteur ne veut plus
d'histoires aussi complexes que
les Mairu d'Orlae ou le Maitre de
la lumière; il ne peut plus com-
prendre l'érotisme exaspéré du
Docteur Lerne, car les tournures
Renard, déclare le préfacier des
et les mots même lui font défaut,
Mairu d'Orlae. Dédié à Wells, le
non que l'écriture en soit savante,
Docteur Lerne remontait en effet
mais parce que, sans être un grand
à 1907. Romancier prolifique,
maître de style, Maurice Renard
Maurice Renard a surtout connu
reste toujours soucieux de la te-
le succès entre les deux guerres
nue et de la précision de ce qu'il
mondiales, grâce à ses feuilletons
écrit.
et aux centaines de contes qu'il
écrivit pour le journal le Matin. Maurice Renard n'est plus un
A cette époque, les éditions et les auteur populaire, pas plus que
rééditions de ses œuvres se suc- Jean de la Hire ou Gustave Le
cédaient, d'autant plus que le ci- Rouge, ses contemporains. Des au-
néma, en 1924 puis en 1935, avait teurs comme Renard, qui n'avaient
.adapté avec bonheur l'une d'en- eu d'autre ambition que de con-
tre elles, les Mains d'Orlae. ter des histoires de leur inven-
Après la seconde guerre mon- tion, qui ne se prenaient pas pour
diale, le romancier étant mort en- des maîtres (que sont devenus les
tre temps, on pouvait croire que Marcel Prévost, les René Bazin,
8es livres allaient tomber dans de l'Académie française?), voici
l'oubli. Il n'en est rien, puisque qu'on crée pour eux de belles col- Maurice Renard
les éditions Tallandier firent plu- lections où l'on entend faire redé-
sieurs fois reparaître de ses ro- couvrir leur vrai vi3age. Cette Maurice Renard est à la jonc- Lerne (frère du docteur Cornélius
mans dans .leurs collections popu- nouvelle édition des œuvres de tion de deux époques. Venu du de Le Rouge), le chirurgien au
laires, volumes à bon marché, des- Maurice Renard montre ce qu'il dix-neuvième, on trouve chez lui nom transparent de Cerral, qui
tinés à un large public se préoc- faut entendre par là: cette œu- l'attirail savoureux du roman- greffera de nouvelles mains à
cupant peu du renom littéraire vre n'eut pas à subir vraiment de feuilleton : vendetta, enfants trou- Orlac - songeons que dans le
de l'auteur mais des qualités pal- temps de purgatoire puisqu'il fut vés toujours de haut lignage, châ- même moment, chez Gaston Le-
pitantes de ses histoires. La der- toujours possible de trouver quel- teaux, sociétés secrètes... Avec, roux, le Kanak pratiquait l'opé-
nière en date de ces éditions, qua- ques-uns de ses livres en librai- sans doute, ce côté roman-feuille- ration inverse sur Chéri-Bibi, ne
tre volumes, était de 1958 ; inter- rie, mais, négligence des éditeurs ton, il y a chez Renard un conser- lui laiesant que les mains. Avec
venant à un moment où le public ou peut-être de l'auteur, ils vatisme endurci pour lequel le la fascination de la science, la
de lecteurs et la diffusion des li- étaient souvent déformés par des monde, par exemple, ne peut première avant-guerre avait aussi
vres étaient en pleine mutation, coupures et des édulcorations; qu'être divisé entre maîtres et une passion pour les expériences
après l'expansion du livre de po- faute de procéder à ces aména- serviteurs: entre, ici, financiers, métapsychologiques, comme pour
che (objet bien différent du livre gements, comme dans certaines aristocrates, et, là, domestiques, les grandes affaires criminelles,
de «série populaire~, de Tallan- éditions du Docteur Lerne, on paysans fidèles et respectueux, du Sâr Péladan à la bande à Bon-
dier par exemple, mais c'est là un précisait sans rire dans les Mairu n'ont droit de cité que les artistes no(. Dans Orlae et dans Lerne, les
autre problème), cette dernière d'Orlae de 1933 que l'ouvrage ne et les hommes de science. S'il ar- spéculations sur la vie et la mort
série hésitant dans sa présenta- pouvait être mis entre toutes lea. rive par exception que l'on évo- n'excluent ni les tables tournan-
tion entre le livre populaire et le mains. Aujourd'hui, les amateurs que la petite ou moyenne bour- tes ni les enquêtes policières. Le
livre ordinaire, ne répondait pas se réjouiront de voir des réédi- geoisie, comme dans les preI;DÏè~•. médium criminel des Mains d'Or-
au conditionnement que le public tions intégrales de ces deux li- chapitres d'un Homme -chez. kt lac trouvera un splendide homo-
attendait dorénavant d'un livre. Il vres; l'Invitation à la peur .est microbe~, cela tourne à la bouf- logue dans le docteur Mabuse,
se produisait simultanément un un choix de nouvelles (sous le fonnerie assez lourde. tandis que le docteur Lerne et ses
changement de la demande: où même titre, l'édition précédente A cet héritage du siècle précé- aides ne verront leur monstruo-
l'on attendait des «grandes aven- présentait un choix différent) ; la dent, Renard a ajouté des traits sité dépaesée que par des méde-
tures et voyages excentriques~, parution prochàine du Péril bleu, qui sont typiquement de son épo- cins nazis, hélas ! bien réels.
des «romans mystérieux~, on de fHomme truqué et du Maitre que. On était alors passionné de
voulait maintenant d'autres lec- de la lumière est annoncée. Ainsi physiologie et l'usage qu'en fait De nombreuses anticipations
tures (la télévision y était-elle Maurice Renard n'est-il pas exac- Renard est caractéristique. Des de Renard échappent à leur épo-
pour quelque chose?) sous for- tement redécouvert mais péren- expériences du chirurgien Alexis que : nOU8 avons fait allusion aux
me de romans policiers ou d'es- nisé. Carrel sortiront, outre le docteur transplantations d'organes de
~
La Qyinzaine littéraire, du 1er au 15 juin 1970 25
~ Renard

Lerne, mais il faudrait s'arrêter FEUILLETON les chaussures à pointes, les rendent guerre - Il ne semble pas que le
longuement à ces œuvres qui re- inaptes à accomplir une course, si pe- mot soit ici trop fort - qui pour
tite soit-elle. s'être déroulée en dehors des pis-
lèvent proprement de" la science-
tes, n'en a pas moins été acharnée
fiction, le Voyage immobile ou le Il n'y a pas dans les Atlantlades, li et souvent meurtrière. La raison de
Péril bleu: téléguidages hardis, proprement parler, de stratégie unique cette guerre est simple: c'est que les
assurant la victoire. Chaque partici- participants d'une Atlantiade (les deux
sous-aériens, aérofixes, visites du pant doit tenter d'évaluer ses chances
monde microbien, êtres invisibles premiers de chaque épreuve de clas-
en fonction de ses qualités Indivi- sement) ont été désignés plusieurs
venus d'une autre planète et cap- duelles et a à décider de sa ligne jours, et parfois jusqu'à trois '3emai-
turant sur la terre des plantes, de conduite. Un très bon coureur de nes auparavant, et que dès lors cha-
demi-fond, qui salt qu'II pourra pro- que jour, chaque heure, chaque minu-
des animaux, des hommes afin de duire son effort maximum après 300
les étudier. C'est justement à pro- te, ont été pour les futurs concurrents
ou 400 mètres de course, a évidem- l'occasion de se débarrasser de leurs
pos de ces être". les Sarvants, que ment Intérêt li se placer le plus en adversaires et d'accroître ainsi leurs
l'auteur laisse voir son optimisme arrière par rapport à la ligne de dé- chances de triompher. Sans doute
part; moins Il aura d'adversaires der- cette lutte permanente, dont la com·
à l'égard des découvertes futures rière lui, moins Il aura de chances pétition elle-même n'est que le point
et des mondes inconnus ; cet opti- d'être agressé avant le départ. Au final, est-elle l'une des grandes lois
misme le distingue de ]a plupart contraire, un pugiliste, ou un lanceur de W, mais elle trouve ici, li l'occa-
des auteurs de science-fiction de poids, qui savent qu'ils n'ont prati- sion des Atlantlades, son terrain d'ac-
quement aucune chance li la course, tion le plus favorable, dans lame-
(l'exemple de Wells est flagrant). essaieront plutôt d'éliminer tout de sure où la récompense - une fem·
Lorsque les Sarvants, qui ignorent suite un maximum d'adversaires. Cer- me - accompagne Immédiatement la
ce qu'est la douleur, prennent tains tenteront donc de se protéger le victoire.
conscience que les hommes et les plus longtemps possible, d'autres au
contraire attaqueront d'emblée. Entre Les pièges se tendent, les tracta-
animaux souffrent durant leul'll ces deux groupes li peu près définis, tions s'échafaudent, les alliances se
expériences, ils cessent de pros- la masse des concurrents ne salt Ja- nouent et se dénouent dans les cou-
pecter sur terre et relâchent tous mais très bien quelle tactique est la lisses des stades, dans les vestiaires,
leurs prisonniers - et les hom-
mes s'empressent de tuer les ani-
par meilleure, encore que l'Idéal soit évi-
demment pour eux de parvenir li li-
dans les douches, dans les réfec·
tolres. Les plus chevronnés cherchent
vrer leurs adversaires les plus dange- à négocier leurs conseils; on achète
maux libérés par les Sarvants
sous prétexte qu'ils sont maigres Georges Perec reux - les meilleurs coureurs - II
l'agressivité souvent aveugle "des pugi-
listes.
l'Indulgence d'un lutteur: Il fera sem-
blant de vous frapper, on pourra faire
et en mauvaise santé après leur le mort jusqu'au signai du starter. A
Aucune manifestation sportive W, 15 ou 20, des non classés, des crouil-
captivité. Ce schéma élél)'lentalre se compli- les, qu'attirent "espoir Insensé d'un
pas même l'ouverture solennelle des
Il n'est pas si important de dé· Olympiades, n'offre un spectacle com- que considérablement du fait des pos- avantage le plus souvent dérisoire,
eider, comme le voudraient quel- parable à celui des Atlantiades. sibilités d'alliance. La notion d'alliance une demi-cigarette, quelques sucres,
n'a aucun sens dans les autres com- une barre de chocolat, un peu de
ques spécialistes de ces questions, pétitions: la victoire y est unique et
Cet attrait exceptionnel vient sans beurre ramené d'un banquet, s'atta-
si Maurice Renard est un auteur doute, pour une bonne part, de ce personnelle, et c'est seulement par quent à un champion d'un village voi-
de science-fiction plutôt qu'un au- que, au contraire de toutes les autres crainte de représailles qu'un concur- sin et le laissent pour mort. Des ba-
teur fantastique: ce Maître de la compétitions qui se déroulent dans un rent mal parti apportera, s'II le peut, tailles rangées éclatent la nuit dans
climat de rigueur et de discipline for- son aide au mieux placé de ses com- les dortoirs. Des athlètes sont noyés
lumière encore marqué «Prix de patriotes. Mais, dans les Atlantiades,
cené, les Atlantiades sont placées dans les lavabos ou dans les chiottes.
mathématiques de la classe de sous le signe de la plus entière li- et c'est une de leurs caractéristiques
6 eM2 pour l'année 1950-51 », je berté. Elles ne font appel ni aux Ju- spécifiques, il y a autant de vain- L'Administration n'est pas ignorante
ges de touche, ni aux chronométreurs, queurs que de femmes à conquérir, et de ces marchandages Incessants. Elle
l'avais alors lu d'une seule traite, fait afficher partout des placards les
ni aux arbitres. Dans les courses nor· toutes les victoires étant identiques
et je crois l'avoir lu avec le mê- (il serait évidemment utopique de la interdisant; elle rappelle que lamo-
males, qu'il s'agisse d'éliminatoires ou
me plaisir aujourd'hui. C'est là de finales, les 12 concurrents sont part d'un concurrent de convoiter une raie du Sport n'admet pas le trafic,
le paradoxe des meilleurs auteurs amenés sur la ligne de départ dans femme particulière), Il est parfaite- que la Victoire ne peut pas s'acheter.
des cages grillagées (un peu analo- ment possible à un groupe de concur· Mais elle n'a jamais rien tenté de
de ce qu'on nomme quelquefois sérieux pour y mettre fin. Elle sem-
gues à celles qui sont utilisées pour rents de s'unir contre les autres jus-
la littérature marginale; on re- les chevaux de course) que le coup qu'au partage final des femmes. Ces ble s'en accommoder. C'est la preuve
trouve avec autant de plaisir les de pistolet du starter fait se soulever alliances tactiques peuvent prendre pour elle que la vigilance des Athlè-
plus ahurissantes créations d'un toutes ensembles (à moins qu'un juge deux aspects selon que les partants tes est toujours en alerte, que ce
facétieux n'ait déCidé de retarder de s'allient leur nationalité (c'est-à-dire n'est pas seulement sur la piste,
Maurice Renard, les Sarvants, les mais partout, et li tout Instant, que
quelques instants le mécanisme libéra- selon leur village), ou selon leur
yeux électroscopiques de l'homme teur d'une, de deux, ou même de tou- spécialité. Les deux clivages existent sa Loi terrible s'exerce.
truqué, Orlac le pianiste aux tes les cages, ce qui provoque géné- rarement en même temps, bien qu'ils
soient parfaitement envisageables, Les autres compétitions se dérou-
mains greffées, que les subtiles ralement des incidents spectaculaires) . lent dans un silence total. C'est le
fictions de la plus littéraire litté- Dans les Atlantiades, les 176 concur- mais ils se succèdent souvent et
parfois avec une rapidité terrifiante Directeur de la course qui, en levant
rents sont parqués tous ensemble sur le bras, donne le signal des applau-
rature. Renard prenait le parti du la zone de départ; un treillis de fer et c'est toujours un spectacle éton-
rêve et de l'imagination bruts, nant que de voir, par exemple, un dissements et des vivats. Dans les
électrifié, large de plusieurs mètres, Atlantiades, au contraire, la foule peut,
profession de foi que l'on peut est posé sur la piste et les sépare lanceur de marteau Nord-Ouest W (en
l'occurrence Zacharie ou Andereggen) ou plutôt doit hurler tout son saoul
lire dans les premières pages du des femmes. Quand les femmes ont et ses cris, captés, sont retransmis
pris suffisamment d'avance, le starter se battre contre l'un de ses collègues
Docteur Lerne: «Pour repren- des autres villages, comme Olafsson à pleine puissance par des haut-par-
coupe le courant et les hommes peu- Ieurs disposés tout autour du stade.
dre ridée du philosophe, «quand vent se lancer à la poursuite de leurs de Nord W ou Magnus de W, puis
l'eau courbe un bâton », il m'est proies. Mais Il ne s'agit pas, même tout à coup s'unir à lui pour tomber Les vociférations et les clameurs
au sens strict du mot, d'un départ. sur un de ses propres compatriotes sont telles, sur la piste comme sur
désagréable que «ma raison le (Friedich, ou Von Kramer, ou Zannuc-
En fait, la compétition, c'est-à-dire la les gradins, elles atteignent li l'issue
redresse », et je voudrais ignorer lutte, a commencé depuis longtemps. ci, ou Sander, etc.). de la course, lorsque les rescapés
que sans la décomposition de la Un bon tiers des concurrents est déjà parviennent enfin à s'emparer de leurs
lumière solaire, rarcher Phœbus pratiquement éliminé, les uns parce Mais c~s luttes préliminaires qui proies pantelantes, un paroxysme tel
qu'ils ont été assommés et qu'ils gi- se déroulent sur la zone de départ que l'on pourrait presque croire à une
ne banderait pas son arc-en-ciel sent inanimés sur le sol, les autres avant la course proprement dite, ne
formidable et charmant.» émeute.
parce que les coups qu'ils ont reçus, sont elles-mêmes, elles aussi, que
et particulièrement les blessures aux l'aboutissement, la dernière manifes-
Serge Fauchereau pieds et aux jambes occasionnées par tation, les ultimes péripéties d'une (A suivre.)

26
Le théâtre retrouvé
Roland furieux· sage amusé des bandes dessi- des traditions populaires de jeu texte est réduit à rien. Tout,

1
'1
d'après l'Arioste
par le théâtre libre de Rome
Th. des Nations

Le Roi Jones
nées, l'opéra et l'opéra-bouffe,
et les marionnettes siciliennes,
et les machines de Léonard ou
de Vigarini, et les fresques de
Pinturicchio, sans compter une
théâtral dont notre art dramati-
que de mondains s'est radicale-
ment coupé; il faut des comé-
diens capables à la fois de la
fougue, de l'humour et de la
dans cette action dramatique
d'une violence et d'une vérité
presque insoutenables, tout est
dit par le corps, et le cri, et le
chant, et le rythme, et l'afro-
Slave Ship certaine référence à l'analyse tendresse dont sont capables jazz d'Archie Shepp et Gilbert
Rencontres Internationales 70 structuraliste des textes, et un les acteurs italiens; il faut une Moses, et jusqu'aux lambeaux
. Cité Universitaire certain mode de distanciation langue susceptible de se décla- de negro-spirituals qui ne chan-
dans le récit, et enfin, curieuse- mer et de se chanter autrement tent plus le Rédempteur mais
Théâtre de fête, de foire, de ment alliés, le principe médié- que ne le fait la nôtre. Il faut la révolutjon raciale. Retrouvant
carrousel, de place publique, val de la simultanéité des ac- enfin le support d'une civilisa- l'art noir dans son essence mê-
nous rendant soudain, dans tions scéniques et les recher- tion où, il existe encore Une vie me, avec son étonnant pouvoir
l'émerveillement, une sor t e ches récentes sur l'espace théâ- de cité, où des gens peuvent d'incantation, faisant coïncider
d'enfance. Théâtre de provoca- tral conçu comme lieu de com- encore se regarder, se parler, la révolte charnellement, viscé-
tion raciste à la violence révo- munication - ou d'affronte- se sourire et exister les uns ralement vécue, et la poésie
lutionnaire - la révolution noi- ment - entre spectateurs et pour les autres. théâtrale dans sa beauté la plus
re. Voilà en tout cas, sem- acteurs. intense, ce spectacle fascine
blant se repousser l'un l'autre, Aussi bien, quand vers la fin comme un rituel religieux.
deux spectacles étonnants - Ici, cet espace n'est plus de leur spectacle (Slave ship) ,
qu'un: lieu commun, vivant et les comédiens noirs du Celsea Dans un massif appareil de
Roland furieux et Slave Ship - bois, échafaud figurant la cale
qui tous deux nous proposent tumultueux, d'acteurs emportés Theater C e n ter cherchaient
un nouvel usage, à la fois très dans le mouvement furieux et dans le public leurs frères de et le pont d'un bateau négrier
ancien et très moderne, du théâ- éclaté d'un dynamique scénique, race pour leur prendre les et susceptible d'être installé
tre; deux spectacles qui tous et de spectateurs bousculés, ré- mains, leur sourire, les embras- partout sauf dans une salle à
deux rendent un sens au voca- veillés, redevenus hommes par- ser et les inviter à danser avec l'italienne, se déroule l'histoire
ble exténué de • théâtre popu- mi d'autres hommes, et actifs eux, en nous ignorant ostensi- d'un continent déporté, avili,
laire -, deux spectacles en face de nouveau, contraints de se blement, en nous refu~ant, nous depuis l'entassement de cette
de quoi le reste de la chose déplacer sans cesse pour choi- autres Blancs et Parisiens, nous marchandise humaine, puis sa
théâtrale paraît soudain artifice, sir dans la multiplicité des ac- donnant leur dédain en paie- vente aux enchères, jusqu'à
trompe-l'œil, cabotinage, exhibi-. tions qui se jouent au milieu ment de nos hécatombes, nous l'explosion révolutionnaire d'au-
tionnisme ou vulgaire ou savant. d'eux, et aux quatre coins de laissant à notre peau et à nos jourd'hui. Histoire de l'avilisse-
l'aire commune: un duel ou une . souvenirs collectifs de croisa- ment d'une race, é.\'ocation de
Quand les chariots du Roland scène d'amour, la folie de Ro- des esclavagistes et d'extermi- son ancienne gloir~, dénoncia-
furieux foncent au milieu de la land ou des bricolages libertins, nations coloniales, aussi bien tion du christianisn1e mystifica-
foule du public en faisant vire- cependant que l'hippogriffe du avait-on le sentiment - qui teur et célébration de la mort
volter à hauteur de nos têtes magicien vole au-dessus de leur n'était pas forcément délecta- de tous les libéralismes, le
ces acteurs gesticulant, accou- tête, que l'ourse marine - fan- tion masochiste - que c'était blanc et le noir. Ce spectacle
trés d'oripeaux et peinturlurés tastique carcasse de. dinosaure là vengeance légitime, qu'ils a la beauté violence, inouïe,
comme des figures de charret- - s'avance parmi eux, ou qu'un n'avaient rien d'autre à nous d'un cérémonial d'exorcisme.
tes siciliennes, ces chevaux de labyrinthe à claire-voie les en- donner que ce mépris. Gilles Sandier
métal pour manège onirique, ferme peu à peu dans les méan-
ces paladins et amoureuses dres où ils se retrouvent tous, Dans cet admirable et halluci-
d'opéra-comique, ces lances acteurs et spectateurs, prison- nant spectacle, qui se veut ra-
pour Don Quichotte, ces épées niers et complices. Rarement le ciste et qui est féroce en effet
de Matamore, et ce Charlema- bonheur de jouer et de regarder (encore le mot de • spectacle -
gne en ruines, et ces corps de jouer ont été· unis dans une si est-il presque indécent,)' Le Roi
guerriers nus et beaux, et con- magnifique connivence. Jones, comme dans les pièces
vulsés, quand ces petits véhi- que nous avait fait connaître
cules scéniques s'assemblent et Il est vain de se lamenter. Bourseiller (Métro fantôme no-
se désassemblent comme les Mais le spectacle que nous a tamment) continue son œuvre
grosses lettres d'un alphabet proposé Luca Ronconi sur une de dramaturge révolutionnaire
d'école pour composer et dé- adaptation du très savant poète noir, militant du Black Power
composer, démonter et remon- Eduardo Sanguineti, ce specta- dont on hisse, à la fin, le dra-
ter le poème de l'Arioste en cle qui nous paraît offrir de tel- peau. Il ne veut voir dans le
images à la fois ironiques et les possibilités à l'élaboration théâtre qu'une arme, l'instru-
naïves, l'enchantement est tel d'une écriture dramatique nou- ment d'un réquisitoire implaca- tt
- celui de l'esprit et des yeux velle et authentiquement popu- ble contre la race des maîtres, .
- , qu'on ne sait plus si c'est laire - celle que, peut-être, le véhicule - comme dans les
l'enfant amoureux d'images, de cherche en vain Gatti par exem- Nègres - d'une haine superbe
fables et de songes, qui est ple - , ce spectacle n'est guère et inexorable, et le moyen d'or-
comblé en nous, ou le maniaque concevable en France. Il faut chestrer l'appel à la révolution
de théâtre soudain mis en pré- d'abord, pour qu'il existe, qu'il noire.
sence d'une somme de culture puisse s'ancrer dans un fonds
théâtrale, populaire et savante, populaire, mythologique, que no- Mais dans cette pièce qui est,
où se retrouvent unis le dérou- tre culture aristocratique et sa- en somme, une • action - ges~
lement cinématographique, l'u- lonnière ne fournit pas, il faut tueIle, musicale et physique, le

La Qyinzaine littéraire, du 1er au 15 juin 1970 27


Daniel Boulanger Yves Heurté heures glluantes Jean Suquet
ROMANS Mémoire de la Ville La ruche en feu Laffont, 240 p., 16 F. Le acorplon ROMANS
FRANÇAIS Gallimard, 232 p., 19 F. Gallimard, 216 p., Un roman-reportage et la rose ETRANGERS
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L'Or du Temps Ch. Bourgols, et d'une fantaisie par Mathilde Cambl
américain. Gallimard, 168 p.,
202 p., 31 F. 128 p., 15,40 F. débridées.
Un roman d'un Victor Gardon
Jacques Isornl Voir le n° 38 de 12,75 F.
libertinage raffiné. L'apocalyp.. la Quinzaine. François Valorbe Par l'auteur du
Un dlpl6me en Bavl.e
écarlate Voulez·vou. vivre • laitier.
Flammarion, 160 p.,
Couverture de Carzou en EPS 1 (voir les n" 27 et 90
Christine Arnothy Cal mann-Lévy, 384 p., 12 F. Suzanne Prou
Ch. Bourgol., de la Qulnzafne).
Chiche 1 24 F. Un récit traité à la La ville .ur la mer 272 p., 20,40 F.
Flammarion, 256 p., 18 F. manière des conteurs Calmann-Lévy, William Burroughs
A la fols une épopée, Un roman
Un livre qui tient du libertins du 232 p., 18 F. Nova express
un poème et un d'anticipation et
roman d'anticipation XVIII' siècle. Une satire sociale et d'humour noir qui Ch. Bourgols,
reportage qui retracent
et du conte politique qui révèle nous décrit, avec la 224 p., 18,40 F.
la tragédie
philosophique. Michel Massian un aspect Inattendu minutie d'un reportage, Par l'auteur du
arménienne de 1894 du talent de l'auteur
à 1915. La ..ntonlme la vie dans un Etat • Festin nu. et de
Julliard, 256 p., (voir les n" 16, 36 • La machine molle •
et 59 de la Quinzaine). Imaginaire.
Georges Bordonove 17,10 F. (voir les n" 40 et 45
Le chevalier du Jean Olivier Héron Un jeune sociologue Xavière de la Quinzaine).
LancIrMu La maison brille parisien enquêtant à Jean-Philippe Simonne F.S.
Laffont, 352 p., 20 F. Laffont, 208 p., 15 F. Saintes, découvre une Les 101. de l'ét6 Ch. Bourgols, Alfred Dôblln
Le roman d'un homme Un roman très réalité secrète Flammarion, 224 p., 160 p., 20,40 F. "rlln
qui, ayant vécu représentatif des qui échappe aux 20 F. Un roman érotique Alexanclerplatz
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les SlIbersteln 181 p., 15 F. Un important ouvrage Henri Giraud ETHNOLOGIE 6 plans et 41 tableaux
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Coll.• Pavillons» La variété Andromède biographies de tous L'éthique d'Alain: un glossaire ylddlche
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fiction que certains . Claude Michelet Aragon, prisonnier explication
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publiés par la NASA . Julliard, 320 p., Balland, 276 p., proudhonlsme.
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actuel. la seconde guerre Une étude fort sévère il Anvers apt&s 1945.
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Ch. Bourgols, Coll.• Dans Simone problématique même P.U.F., 304 p., 40 F.
240 p., 18,40 F. Mon nouveau Stanislas Tomklewicz Comptes rendus du
l'Epouvante» du parti communiste Traité de psychologie
L'aventure déchirante Ch. Bourgois, testament français. symposium de
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l'AccademJa Julliard, 224 p., Kllncksleck, 207 p., Maurlçe Debesse
Trad. de l'Italien 17,10 F. .Paul Lazarsfeld
Karl Jaspers 32 F. Paul-A. Osterrieth Philosophie d..
par Nlno Frank Strindberg et Van Gogh Un journal apocryphe Un essai de sociologie Traité de psychologie
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336 p., 24 F. Etude psychiatrique composer lequel Trad. de "anglais
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s'étend sur trois de Raymond Boudon
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générations - 1925, Préface de M. Blanchot Huysmans en France P.U.F., 208 p., 20 F.
1945, 1965 - où .Claude Vigée R. Boudon
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l'auteur manie avec 244 p., 20 F.
La lune d'hiver Gallimard, 512 p.• 42 F.
Flammarion, paternité revient à La réflexion de
une grande maîtrise .Colette Janlaud Lust Henri Wallon qui, peu
les techniques 424 p., 35 F. Lazarsfeld sur le
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joyclennes. La littérature de vie, son œuvre avait dessiné les
méditation et recueil sociales.
l'I9-e baroque de souvenirs, Maspero, 600 p., grandes lignes.
Circé et le paon l'itinéraire d'un 54,35 F. A: Maeder
Frontisclpe et 16 p. écrivain, de la France Une étude biographique André Coutln De la psychanalyse
POESIE d'illustrations occupée aux et critique très Demain les parricides à la psychothérapie
José Cortl, Etats-Unis et, enfin, complète sur l'auteur La trahison des pères appellative
336 p., 36 F. en Israël. de • Zorba - et du Balland, 180 p., 15 F. Pltyot, 224 p., 21,80 F.
Jean Arabla Un classique • Christ recruclfié-. Les causes profondes Par un représentant
Etoiles et bolides de la critique d'une crise de la de J'école de Zurich,
Avis de Jean Paulhan littéraire. CRITIQUE .Mlchel Jeanneret civilisation que une étude consacrée
Editions Dutilleul, HISTOIRE Tradition et poésie l'auteur attribue à à l'expérience des
Bruxelles, 320 p. Sainte Thérèse LITTERAIRE biblique au • la démission des psychothérapies de
d'Avila XVI" siècle pères -. courte durée.
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Traduit de l'hébreu Desclée de Brouwer, Pierre Boutang sur les paraphrases Bernard Durou Michel Panoff
par H. Meschonnlc 905 p., 42,30 F. William Blake des Psaumes de André Rlmallho La terre et

La Qyinzaine littéraire, du 1er <lU 15 juin 1970 29


Livres publiés du S a-u 20 mai

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en Polynésie Le treizième César Flammarion, 256 p., . Rosa Luxemburg. la drogue à travers Vilo, 328 p"., 75 F•
Payot, 288 p., 29,70 F. Gallimard, 200 p., 20 F. le témoignage de Réédition rewe et
Une enquête sur le 14,75 F. Une étude approfondie David Ricardo deux jeunes filles. augmentée de- cet
terrain, par un jeune Urfe étude sur les de la guerre d'Espagne Principes de ouvrage très complet
ethnologue, élève constantes de l'âme qui, de 1808 à 1814, l'économie politique Lewis Chester auquel ont collaboré
de Claude Lévi-Strauss. romaine qui éclaire usa l'Empire et et de l'Impôt Godfrey Hodgson une trentaine de
un aspect essentiel détermina sa chute. Préface de Ch. Schmidt Bruce Page spécialistes
• Géza Roheim de l'inspiration de Coll. • Perspectives Un mélodrame internationaux..
Héros phalliques Montherlant. de l'économie- américain
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