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a UlnZalne
littéraire du 1 er au 15 juillet 1970

Entretien avec Vincent


Jean POlDlDier . Auriol
SOMMAIRE

l LE LIVRE J osé Cabanis Le sacre de Napoléon par Claude Mettra


DE LA QUINZAINE
4 LITTERATURE John Barth L'enfant-bouc par Marc Saporta
ETRANGERE Peter Bichsel Les saisons par Jacques-Pierre Amette
S POESIE Miodrag Pavlovitch La voix sous la terre par Serge Fauchereau
Vasko Popa Le ciel secondaire
6 Poèmes élizabéthains (1525-1560) par Jean-Marie Benoist
il ROMANS FRANÇAIS Marguerite Duras Abahn Sabana David par Anne Fabre-Luce
François Nérault Le pon.t de recouvrance par Lionel Mirisch
8 HISTOIRE Jean Pommier Le '~T'e('tarle itltériellr par Gilles Lapouge
LITTERAIRE
11 Lautréamont ŒlLvres COmfllp.tes par André Dalmas
12 Isidore Ducasse Œuvres complp.tes par Marcel Jean
François Caradec Isidore Ducasse, comte
de LalLtréamont
Edouard Peyrouzet Vie de Lautréamon.t
14 Chen Fou Récit d'une vie fugiiivr par Jean Chesneaux
p'ou Song-Ling Contes extraordinaires
du Pavillon du Loisir
Ling Mong-tch'ou L'amour de la renarde
15 ECRITURES Le dessin du récit par Bernard Girard
16 ARTS Dans les galeries par Nicolas Bischower
17 Denis Rouart Edouard Manet par Jean Selz
André Fermigier Pierre Bonnard
18 HISTOIRE Mohamed Lebj aoui JI érités sur la révolution par Marcel Péju
algérienne
19 Vincent Auriol Mon Septennat par Pierre Avril
Journal du Septennat. T. 1
20 PEDAGOGIE A. S. Neill Libres enfants de SummerhiLl par Jacques Bens
21 P. Bourdieu et J. C. Passeron La Reproductioll par Daniel Lindenherg
2l SCIENCES SOCIALES Paul Lazarsfeld Philosophie des sciences par Bernard Cazes
sociales
24 LINGUISTIQ.UE A.J. Greimas Du Sens par Georges Kassai
26 LETTRE DE BERLIN Théâtre à Berlin par Julia Tardy-Marcus
Kommune 2 Versuch des Revolutionierung par Nina Bakman
des Bürgerlichen
lndividltums
26 FEUILLETON W par Georges Perec

François Erval, Maurice Nadeau. Publicité littéraire : Crédits photographiques


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1.11 I.IV&II DII

La fin du reve
A

I.A QUINZAINII

1
José Cabanis et incendiée toute l'Europe chré- siste à l'audace, au manque de
Le sacre de N apoléOJa tienne. scrupule et li la passion effrénée
Gallimard éd., 296 p. Reprenant une thèse ehère à du pouvoir et de l'argent. Tout
Henri Guillemin, José Cabanis est affaire de calcul et, pour que
pense que le dessein premier de la maffia soit sûre de son avenir,
C'était une singulière gageure Napoléon était, à l'exemple d'Ale- il lui suffit de s'assurer d'une sé-
que de confier iJ un peintre de la xandre, de se tailler un empire en rie de complicités qui, s'ajoutant
vie silencieuse, à un décrypteur Orient, dessein dont le détourna les unes les autres, donne au pou-
des eaux souterraines, le soin l'insuccès relatif de l'expédition voir ses racines.
d'évoquer la scène majeure de la d'Egypte. La France ruinée et
hiographie la plus théâtrale de pervertie par la Révolution n'avait De ces complicités, celle de
notre histoire. pas l'aura magique de ces terres l'Eglise est la plus importante.
lointaines sur lesquelles veillaient D'abord parce que le sacre, ac-
José Cahanis n'a pas été effrayé de leur éternité les grands maî- cordé par le Pape lui-même, res-
par son modèle; il l'a dépouillé tres du monde antique; ce n'était titue le pouvoir à l'hérédité, ce
de son masque épique, l'a ramené qu'une putain, mais qui avait au dont toute l'Europe est familière
au niveau des destins quotidiens moins une vertu, celle d'être géné- depuis bien des siècles et qu'elle
momentanément privilégiés. Et ce reuse de ses biens, de son sang aura du mal à oublier. Ainsi, dans
.Sacre de Napoléon ne va pas sans et de sa fidélité. Et la longue l'omhre de la maison régnante,
quelque sacrilège, comme si l'au- histoire de l'Empire, c'est la mise prospéreront les nouv~aux privilé-
teur avait voulu arracher Napo- en coupe réglée de toutes les ri- giés. Ensuite, parce qu'il faut bieu
léon de la galerie romantique où chesses de cette prostituée aveu- inventer une idéologie, si vague
Hugo, Vigny, Stendhal parmi gle qui livre à son maître sa li- fût-elle, pour donner au peuple le
tant d'atItres l'avaient paré de la berté fraîchement conquise, son sentiment du devoir et donner un
David, le sacre de Napoléon (détail)
grandeur mythique. Car derrière amhition égalitaire et la frater- sens à ses servitudes. «La religion
l'épopée, José Cahanis veut voir nité pacifique dont avaient rêvé est la vaccine de l'imagination,
d'ahord la trahison d'un peuple et les premiers inspirateurs de la elle la préserve de toutes les que mascarade sans en tirer les
la décomposition de la foi révo- avantages qu'eUe en espérait, si-
Révolution. croyances dangereuses et absur-
lutionnaire. Et s'il a choisi d'en des. ~ L'Eglise avait de bonnes non celui de se confondre une
parler sur le mode mineur, dans Le sacre de 1804, c'est la consé- raisons pour acquiescer à ce jeu : fois encore avec l'ordre étahli,
un langage presque· intimiste, cration symbolique de cette la plupart des prêtres avaient avee l'argent et avec l'armée.
c'est pour mieux faire revivre le exploitation: Napoléon, c'est le Tout ce grouillement de vau-
abandonné leurs paroi~ses, nom-
héros essentiel de cette grande chef d'une maffia peu nombreuse, tours sans dieu et de prêtres cou-
bre d'églises servaient à des usa-
singerie que fut le sacre, le peu- mais efficace: pour l'essentiel, ges divers et la déchristianisation chés, José Cabanis le raconte avec
ple français, ce peuple muet, écra- elle est faite de ceux qui ont avait atteint une profondeur dont un exceptionnel bonheur. Rien en
sé, fatigué par dix ans d'espoirs trahi la Révolution mais qui ont nous pouvons encore dif6cilement lui du procureur plaidant au tri-
et de désordres, ce peuple au nom appris, au travers des tumultes aujonrd'hui prendre l'exacte me- bunal de l'histoire au nom de
de qui allait être ravagée, pillée révolutionnaires, que rien ne ré- l'innocence bafouée et de la géné-
sure. Elle sanctifia cette gigantes-
rosité agonisantc. On retrouve ici,
dans unc multitudc de portraits
aisément tracés, dans une suite de
raccourcis qui sont autant d'éban-
ches des drames sncces.,>ifs de
l'Empire. la familiarité et la légè-
reté des anciennes <:hroniques.
Ici règne l'humble et ironique
souveraineté des versions tardives
du Roman de Renart, traduisant
l'ancestral dialogue du bien ct du
mal, l'interminable luue de
l'homme ('ontre l'homme. L'épo-
pée impériale se ramène alors à
un vaste sursaut dans l'Enfer.
L'Epopée c'est David, l'Enfer
c'est Goya el, conclut José Caba-
nis, «face au Sacre, Ü est bon de
placer les Fu;>illades du 3 mai. Le
2 décembre 1804 mettait en mar-
che cette mécanique parfaitement
au point, ·figurée par Goya dans
ces soldats aux lignes cubistes qui
sont des automates dressés à tuer.
DCtJant eu.~ qui tirent, le peuple
mîneuwnt sacrifié s'aplatit et
s'écroule tandis ql!.e la terre boit
Goya : Fusillade son. san.g.:.
du J mai 1870 Claude Mettra

... Q!!inuiae UttéraUe. du 1- au 15 juillet 1970 3


LITT • • ATURE

.TRANG.RE
Avant-garde U.S.A. Un son

1
John Barth tionnels agencés en système lisi- dèle à sa vocation de Grand-Mai- Peter Bichsel
L'Enfant-bouc ble). tre-Bouc, le héros insiste plus par- Les Saisons

1
Gallimard éd., 2 vol., 792 p. Grâce à cette pluralité de ticulièrement sur sa double mis- Trad. de l'allemand
moyens, nous voici devant une sion érotique et religieuse. par Mathilde Camhi
sorte de cosmogonie théologique : Roman d'anticipation et roman Gallimard éd., 164 p.
le jeune héros a grandi jusqu'à d'aventures, livre à clef et conte
Avant même de commehcer à son adolescence parmi les chè- philosophique, truffé de thèses, de «On distingue les escaliers exté-
parler de r Enfant-bouc, il con- vres et se prend pour un jeune rieurs et les escaliers intérieurs
prises de position d'où l'humour
vient de rendre hommage au tra- bouc, sous le nom de Billy. Après d'une maison, ceux-ci se répar-
n'est jamais absent, c'est ainsi que
ducteur, Maurice Rambaud, qui avoir eu la révélation de son hu- tissent en six groupes, soit :
se présente cette curieuse œuvre
a entrepris, sur huit cents pages, manité (par le viol et l'assassinat), d'avant-garde qui, au même titre r escalier principal
une tâche démesurée: rendre en il prend le nom de George et que les romans plus convention- les escaliers secondaires
français une allégorie américaine aborde le domaine de l'initiation. nels dans leur facture porte té- r escalier de service
où le langage joue un rôle peu Convaincu de sa Dll8S10n de moignage, avant tout, pour le nou- les escaliers dérobés (qui permet-
commun, celui de désigner les «Grand Maitre:. (Messie?) à tent de se rendre d'un étage à
vel «american way of life» l'ac-
hommes et les événements par un l'égal de Jésus ou de Bouddha, il r autre sans être vu)
cès à une consommation qui a li-
autre nom que le leur. S'il est entreprendra de se mesurer à quidé la société de pénurie mais les escaliers de Cave
relativement aisé de deviner que l'ordinateur qui régit le campus, pose des problèmes spirituels r
escalier du grenier ou de la
«l'émeute tranquille» désigne dans un combat qui évoque, bien grange ».
neufs, la scolarisati9n à outrance
«la guerre froide» et si l'on ne entendu, la geste du chevalier er- de la jeunesse au niveau univer-
doute 'pas que le «Grand Maître Cet extrait du second livre' de
rant et changera de nom une sitaire et même une certaine Bichsel situe le propos de l'au-
Enos Enoch» soit Jésus, il n'est fois encore - ce sera Giles, dont réaction contre la civilisation de . teur. TI est assez différent du pre-
que de comparer le texte anglais la vie nous est aussi contée dans l'image. mier ouvrage, le Laitier. Diffé-
à celui de la version française un nouveau 4: Nouveau Syllabus ». S'éloignant des astres, désor- rent, mais logique. Après une
pour discerner l'extraordinaire On ignore à la fin de l'ouvrage mais éteints, de la grande «géné- exploration de la texture de l'écrit
difficulté à laquelle s'est heurtée quelle sera la fortune du «gile- ration perdue », les jeunes roman- (étude qui portait sur la transfor-
Rambaud. Lorsque John Barth sianisme» au cours des siècles à ciers américains sont en route pour mation du regard en écriture,
dote son ordinateur tout-puissant
venir. exporer des espaces inédits de la métamorphose qui change la vi-
d'un mécanisme d'auto-détermina-
Ce shéma ne suffit pas à rendre galaxie Gutenberg. sion oculaire en signes noirs) Pe-
tion dont les initiales forment le Marc Saporta ter Bichsel met à l'épreuve les
mot AIM (si~ification: but, ob- compte de la complexité de l'œu-
jectif; connotation: volonté dé- vre. A vrai dire, ce qui pourrait types de fonctionnement du ré-
libérée de parvenir à l'objectif), être un passionnant roman - cit, le concept de personnage, la
la version française adopte une peut-être même une œuvre de très virtualité opposée au constat, la
terminologie différente qui abou- grande importance - est quelque notion d'affirmation, entre autres.
tit au sigle AME. Ce n'~st là qu'un peu gâché par son aspect de ro- TI y a. la répertoriation: folie
exemple entre des milliers. man à clef. Le lecteur est sans de l'affirmation,. vertige de la pré-
Ces observations pel'mettent dé- cesse en quête de significations. cision mathématique. Obsession de
jà de. deviner partiellement en Certes, p. .n'est pas arrêté par la la puissance scientifique. Le ni-
quoi consiste le propos de John recherche des équivalences quand veau 1, c'est la nomination - sur
Bartb. Dans une synthèse témé- il s'agit du «campus oriental ~ et quoi se fondait le Laitier.. Le ni-
raire, il utilise des éléments de du «campus occidental », il n'em- veau II, c'est l'accumulation des
science-fiction pour décrire une pêche que l'on hésite un certain éléments de base. Expériençe .à
société parallèle à la nôtre, mais temps devant l'interprétation la Francis Ponge qui se transfor-
qui se prolonge dans l'avenir, et d'une expression telle que «Les me d'une manière qui rappelle à
un vocabulaire parallèle au nôtre Ultimes Epreuves.» qui désigne la fois Borges et Robbe-Grillet.
pour dessiner les contours de ce l'examen final, sans doute, mais Le parti des choses, le parti de la.
monde «de l'autre côté du mi- dont le sens caché n'apparaît pas mise à nu (non pas de la mariée
roir ». Dans la mesure où il se tout de suite. mais de l'objet), s'inscrit dans le
situe dans le domaine de l'allé- Tout cela n'est pas indispensa- jeu du développement scriptural.
gorie (expression d'une idée par ble au lecteur qui cherche seule- Ici on rejoint aussi le jeu d'es
une image), il incorpore son in- ment à prendre son plaisir en sa- peintres comme Mondrian ou Va-
terprétation de l'histoire univer- vourant les aventures infiniment sarely. Juxtaposition d'éléments
selle à un tableau de runiversité variées, cascadantes, pétulantes, primaires. Raréfaction du signe.
américaine (encore faut-il préci- rocambolesques de George.Giles et Goût pour l'expérimentation de
. ser qu'un certain nombre de fi- de ses amis, le docte professeur composantes premières.
nesse échapperont au lecteur non Max Spielman créateur et victi- Mais Peter Bichsel ne s'en tient
américain qui n'est pas au fait me de l'ordinateur dévorant, la pas là. Suivant sa propre logique
des institutions typiques de l'en- pétillante Anastasia dont la nym- il détermine des points de cris-
seignement supérieur aux Etats- phomanie se veut philanthropi- tallisation qui vont lui servir de
Unis : rôle du Président, influen- que et un véritable zoo de per- points exploratoires. TI s'attaque
ce spirituelle du Fondateur de sonnages qui mêlent allègrement au problème des virtualités. L'élé-
l'établissement, etc.) ; enfin, il se la politique internationale, l'éro- ment le plus caractéristique sera
sert, pour parvenir à ses fins, tisme, la mystique, la technologie le personnage Kieninger. Parce
d'une multitude de symboles et les revendications sociales en qu'il rejoint les notions tradition-
(êtres ou choses qui représentent un ballet effréné d'idées tumul- nelles du roman post.balzacien.
une abstraction; signes conven- tueuses. Inutile de dire que fi- C'est l'élément dont la position

4
étrange Poètes yougoslaves
Miodrag Pavlovitch roses:t qui baigne dans une très Qui parle ? Un chœur de chiens
La voix sous la pierre belle atmosphère onirique; «Le à Cnossos, semble-t-il. Mais (on
Préf. et trad. du serbo-croate gâteau de cendre ~ est au con- songe aux dernières images du
par Robert Marteau traire un poème aux angles nets Fellini-Satyricon) qui dit que
Coll. «Du monde entier:& et durs, parfaitement conscient nous ne sommes pas aussi au
Gallimard éd., 106 p. de son âpreté. Nous citerons l'un vingtième siècle? La voix sous
des jeux proposés par le Ciel se· la pierre interroge passionnément
Vasko Popa condaire, jeux parfois dangereux l'histoire et les mythes, or ces
Le ciel secondaire où l'on peut, littéralement, pero poèmes n'ont rien de déclama·
Préf. et trad. du serbo-croate dre la tête : Âu clou. toire: les passions y sont égali-
par Alain Bosquet sées sous un ton uni, et l'angoisse
Coll. «Du monde entier :. L'un fait le clou éventuelle cachée sous un humour
Gallimard éd., 140 p. le second les tenailles noir. L'incertitude trouve son lieu
Les autres sont les maîtres absolu à Constantinople et le
Les tenailles attrapent le clou poème débouche alors en plein
La Yougoslavie. Elle se trou· par la tête fantastique:
vait autrefois entre Byzance et les Les dents et les mains
Barbares. Mais aujourd'hui? s'en emparent Mon nouveau m~n/.Stre me
C'est peu de dire que le pays est Et tirent et tirent chuchota alors
ambiguë (entre Vienne son port un carrefour géographique, ethni· Pour l extraire du plancher qu'il ne fallait pas que je me
d'attache et Tarragone son centre que, linguistique... Il y faudrait soucie trop des affaires
affectif) est parfaitement montrée trop de qualificatifs. Encore se· D'ordinaire elles ne lui de lEtat,
à tous les niveaux. C'est le per- rait-ce mince pour aborder la lec- arrachent que la t.ête lavais, paraît-il, omis de
sonnage sur qui pèse le soupçon. ture de deux de ses meilleurs Dure besogne que d'extraire remarquer
Il est parfaitement douteux, am· poètes; le patrimoine culturel un clou que l étais mort à deux heures
bigu, réactionnaire, à l'image de dont ils sont l'extrême pointe ne de cheval de la ville,
la pesanteur du roman de la Tra· se laisse pas définir simplement. Les maîtres alors disent et il ajouta que je restais tout
dition. Il mélange tout, il est mé· L'intérêt que l'on porte à Vasko Les tenailles ne valent rien de même un hôte cher,
langé par tout. Popa et à Miodrag Pavlovitch Ils leur défoncent la mâchoire qu'aux étages supérieurs des
Faut-il décrire un cendrier? tient justement beaucoup à la leur cassent les bras salles m'attendaient
Faut-il raconter son histoire? complexité et à l'ambiguïté du Et les jettent par la fenêtre prêtes pour la nuit et le séjour
(Cf. l'histoire de l'arbre dans un champ culturel au sein duquel dans lau-delà...
roman de J.M.G. Le Clézio.) Faut· ils cherchent à se définir. Un nOlLveau fait alors le clou
il raconter les amours du fabri· Cnossos, Delphes, Byzance ou
Un nouveau les tenailles
cant de cendriers ou la tension Constantinople... Le poète observe
Dans sa préface à la Voix sous Les alLtres sont. les maîtres
entre le regard du narrateur et la succession des cycles de la civi-
l'objet? C'est la question que po-
la pierre, envisageant le poète lisation et la question réitérée par
serbe comme slave et méditerra- Ici l'objet du jeu ne peut le poème est celle-ci :
se Bichsel. Il n'est pas le premier
néen, Robert Marteau insiste: qu'être à fonctionnement symbo-
à la poser. Mais il la pose parfai-
«A l échec historique de Byzance lique comme le voulaient les sur- Un nouveau siècle de beauté
tement. Et c'est fondamental. Pour
a été lié le sort des Serbes, et la réalistes, processus parodié d'un naîtra-t·il du centre du néant,
le romancier d'aujourd'hui la pre·
chute de B"zance fut la fin d'un jeu beaucoup plus sérieux que le ou bie,~ les tapis sont-ils en
mière mesure à prendre c'est la
monde, une apocalypse qui a poème feint de laisser indéter- secret dépliés
destruction radicale du passé, de
marqué dans sa chair et son âme miné. pour accueillir d'étrangères
la tradition. Nathalie Sarraute,
le peuple serbe.:. On pourrait Vasko Popa ne ressemble guère tribus?
dans un entetien publié dans ce
penser que l aspect catastrophique à Miodrag Pavlovitch, mais s'ils
journal, avait raison de poser le
de son histoire amène chez lei! ont un point commun, il est dans Formant un rccueil aussi com-
problème de la littérature contem·
poètes une amertume fondamen- cette possibilité laissé au lecteur posé que Le ciel secondaire, La
poraine en ces termes.
tale. Or, bien souvent chez Vasko de choisir entre les différents ni- voix sous la pierre n'aboutit pas
Bichsel donne des éléments de
Popa, le poème, allègrement ab- veaux de sens du poème. au terme de son voyage à travers
réponse. Des éléments très pero
surde, semble-t-il, procède avec l'histoire à une vue pessimiste
sonnels. Cela donne un livre qui
un humour bon enfant : Ils ont pillé, sans nous donner sur le futur. Le poème final, inti·
rompt avec cette effroyable
de viande ; tulé «Pressentiment d'une nou-
diarrhée verbale qu'on appelle
Il était une fois un bâillement nous avons sollicité velle naissance », affiche non la
production romanesque. C'est un
Ennuyeux comme tous les bâil- de grandes libertés, certitude mais l'espoir de retrou-
livre qui lutte contre la marée
lements mais nous n'avons reçu que le ver à laube finnocence.
noire des signes, cette littérature
qui clapote entre Balzac et Bon· Il paraîtrait qu'il dure encore. cadavre du roi, en dérision.
Faut-il le dévorer? Vasko Popa et Miodrag Pavlo-
ne soirée. Le livre de Bichsel s'in·
Il ne faut cependant pas se fier Pourquoi pas? vitch ont l'un et l'autre travaillé
terroge sur le mot, ses limites, son
totalement au ton anodin du Déjà nous avions pris sa place en collaboration étroite avec leur
fonctionnement dans le texte. Son
poète; ces poèmes sont loin sur le trône! traducteur, et la qualité du texte
pouvoir d'obscurité et son pouvoir
d'être des divertissements légers Sa chair était coriace français que nous présentent
de rupture. C'est pour' cela que
et innocents. Plus d'un exemple comme une courroie Alain Bosquet d'une part et Ro-
son texte donne un son si étrange, bert Marteau d'autre part, n'est
une sorte de bruit proche du zéro serait nécessaire, mais ces poèmes et son foie noueux...
ne se laissent ni résumer ni dé- Nous avions espéré une pas pour peu dans notre intérêt
du silence. Un bruit de table rase. h.

couper en citations. Il faudrait ci- meilleure vie . pour les deux œuvres.
Jacques-Pierre Âmette ter là le poème «Les voleurs de sous les nouveaUx maîtres. Serge Fauchereau

La Q!!iiuaine Littéraire, du 1er IIU 15 juillet 1970 5


PoèDtes élizabéthains

Poèmes élizabéthains un langage qui se complaît aux alsee confrontation avec le texte de T.S. Eliot que les romantiques.
(1525-1650) concetti, sait en même temps se anglais, immédiate. Dès lors se C'est le mérite du texte français

1 trad. et présentés
par Philippe de Rothschild
Ed. bilingue Seghers.
moquer de lui·même. Il y a des
textes où ce jeu de l'ironie cul-
mine: To his coy mistress, à sa
prude maîtresse par exemple, très
célèbre, mais jamais épuisé, dans
tisse tout un jeu de correspon-
dances, où le métier de traduc-
teur prend tout son sens de mé-
tier textile, de tissage : parvenant
souvent à une qualité du français
de viser cette adéquation essen-
tielle qui vise, en deça, de sa
littéralité immédiate, Une ressour-
ce du signe dont les correspon-
dances avee sa propre langue et
lequel Marvell sc décale par rap- qui fait songer au baroque de littérature se trouve enrichie du
Elizabeth, à Londres, en port à la convention de l'amour Saint-Amant où aux méditations détour par le texte français et les
1970, c'est surtout la salle platonique. de Maurice Scève, où aux entre- correspondances qu'il excelle fai-
centrale de cette magnifique lacs subtils et sensuels· de la poé- re surgir dans la langue et la lit-
exposition, the Elizabethan Had we but worM enough, sie de Louise Labbé, le traduc- térature française.
image à la Tate Gallery, qui and tise teur a fait travailler une réserve Non seulement les éditions bi·
groupe uniquement des por- This coyness, lady, were no de tropes, de tournures de théto- lingues doivent se multiplier à
traits de gentilshommes et de crime. rique, de figures sur le texte an- l'exemple de celle-ci (et pas seu-
dames peints de 1540 à 1620 glais, a pratiqué par eux une sor- lement pour la poésie, mais la lit-
autour de la Reine Elizabeth. Hors monde et temps et leur
te d'alchimie qui révèle combien térature, la critique, les essais doi·
régime
la traduction. peut être transmu- vent maintenant recevoir cette fa-
La France a su aussi vivre ce Femme, être prude n'est point
tation. cilité des éditeurs qui ont intérêt
renouveau élizabéthain grâce à crime.'
La réussite générale de cette à faire des accords par.dessus les
l'édition bilingue des poètes mé- entreprise pose le problème de la frontières) mais la pluralité des
taphysiques et élizabéthains en et atteint, dans lit deuxième stro-
stratégie, ou des stratégies de traductions doit venir «complé-
général, un ensemble de textes phe de ce poème ternaire dont la
structure mime un syllogisme, les l'acte de traduire, surtout en poé· ter» le poème de sa polyphonie,
choisis et traduits par un homme sie: ou bien l'on vise l'exactitude doit venir, de tous les axes de
de goût qui n'a pas entendu faire accents d'une énonciation charnel·
le plus hardie que la Charogne de littérale, et l'on suit pas à pas la son rayonnement centripète, ve-
œuvre universitaire, mais nous li- syntaxe du texte, mais c'est une nir presser d'une question pluriel-
vrer sa propre moisson, son jeu Baudelaire
utopie dans le cas de ces textes le le signifiant du poème: ce li-
de préférences au sein de foison- Thy beauty shall no more be
dont l'équivocité travaille sou- vre fera date par le choix délibéré
nement rigoureux et riche de si- lound;
vent à quatre niveaux de lecturc d'une écriture où l'on ne sc paic'
gnes et de gemmes que sont ces Nor in thy marble vault shall
sound pour un vers, ou bien l'on choisit pas de l'illusion d'une significa.
poèmes. On ne dira jamais assez de construire son texte français tion unique, qu'il faudrait «ren·
le prix de ce travail pour faire My echoing song; then worms
dans l'horizon d'une correspon- dre» dans l'autre code, mais où
connaître au grand public des shall try
That long preserved virginity. dance homogène à établir: asso· l'on vise plutôt à poser, d'un an·
.lecteurs ces auteurs trop souvent nance réussie ici, où la connota gle choisi, la possibilité d'un rap'
ignorés, tant pour le Français mê· tion est souvent de tel ou tel ba- port heureux du signifiant avec
me cultivé l'époque élizahéthaine Ta beauté passée hors d:atteinte
Sous le marbre tombal ma roque français, mais aussi pour· lui·même, éveillant dans le code
s'identifie à Shakespeare. Or l'eu- quoi pas, la surprise provient de des équivalences ou des corres·
phuisme des sonnets shakespea- plainte
A peine écho. Les vers ont eu la résonance, au détour d'un vers, pondances, une écriture symboli.
riens n'est qu'un moment, une va· d'Apollinairc ou de Mallarmé: que dont la fidélité au texte ré·
riante de toutes les combinaisons Vierge sauve, ta vertu.
un retour sur Ip. texte anglais éclai· side dans sa fécondité rigoureuse,
possibles de signes dans un uni· Le mérite de cette édition est re alors combien «modernes» et dans le jeu de ses hardiesses.
vers qui sait garder ce désir des que les libertés prises par la tra- ces poètes peuvent être parfois,
mots, cette érotique de l'écriture duction sont réglées par la très plus prochc de G.M. Hopkins ou Jean-Marie Benoist
et déploie les fastes compliqués,
hermétiques ou plurivoques d'une
poésie baroque, aux arabesques
bien tracées.
Présentant chaque auteur par M.
une notice brève où se résumcnt ~
les événements les plus sympto- Vill.
matiques de sa carrière et de son
Date
œuvre, Philippe de Rotschild n'a
pas surchar~é le lecteur d'infor-
lIOuscrit un abonnement
mations érudites qui eussent étouf-
fé le charme de ces textes, l'em..
P d'un an 58 F / Etranger 70 F
o
sent accablé. Chacune de leurs
lectures est au contraire une sur·
prise, un salut nouveau, sembla-
Abonnez-vous o
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ble à ce good-morrow, à ce bon- o .chèque bancaire
jour de Donne, qui nous hèle au Renvoyez cette carte à
détour de la page. Et jamais la
préciosité, le wit, l'euphuisme La Quinzaine
n'ont été aussi bien mis en valeur U.....I..
que dans cette confrontation, dans 43 rue du 'fempl~. Paris 4.
ce rendez-vous de textes hien éclai- C.C.P. l5.SS1.53 Paris
rés. Jamais n'a été aussi percep-
tible l'ironie légère par laquclle

6
·OM ... NS


P .... NÇ ... IS
Un lieu magIque

1
Marguerite Duras partie du récit l'impossibilité
Abahn Sabana David dans laquelle il se trouve de re-
Gallimard éd., ISO p. noncer au monde et à ce qu'il
aime (les chiens du Juif en l'oc-
currence) et d'accepter le non
C'est à nouveau dans un lieu éblouissant, signe de la «conver··
magique, une sorte de Huis Clos sion radicale» de sa propre réa-
où peut se déployer librement lité. Ce st l'exemple de Sabana
l'aspect de convertibilité de des- qui l'y mènera finalement.
tins singuliers en une aventure On pourrait dire que pour as-
universelle, que se joue la vie, sumer la condition humaine, il
ou plus exactement la survie des faut devenir une âme morte. Dam
âmes mortes que sont Abahn, Sa· une telle perspective tous les per-
bana, David et l'autre Juif. sonnages paraissent en proie à un
A travers l'opacité des corps, double vertige d' ide n t i té:
c'est la transparence des êtres, d'abord celui qui naît de l'affron·
leur possibilité de métamorpho- tement de leur réalité individuel·
se, qui est constamment l'enjeu le en face de la mort, et ensuite,
d'un dialogue dans lequel on re- celui de l'équivalence radicale de
trouvera les éléments du passage toute existence humaine devant
significatif du JE au ON, du sub- les servitudes imposées par l'or·
jectif à l'intersubjectif tel que les justifie le deuxième plan de lec- Il semble qu'une vie invisible, dre établi. Abahn, Sahana, Da·
manifestaient déjà les personna- ture car ce dernier permet par son située au-delà de l'attente et de vid et le Juif ne savent plus qui iJs
ges interchangeables de Détruire, discours «l'accouchement» des la patience devenue inutiles, aI- sont, parce que chacun d'eux re·
dit·elle. consciences en présence, et par mante irrésistiblement David et prend à son compte une forlIIe de
Pourtant, ce dernier livre se voie de conséquence, la «conver· Sabana vers leurs victimes. Com· martyre universel: cellli de l'op.
distingue de tous les autres ré- sion» de David et de Sabana au me elles, ils désirent tout oublier, pression vécue dans la chair et
cits de Marguerite Duras par l'im- sort de leur victime. le travail, le savoir, l'argent, la subie par l'esprit. S'il demeure
portance que l'auteur accorde à Dans ces quatre personnages on douceur illusoire des liens amou- une possibilité rle lihération, elle
rengagement politique. pourra aussi reconnaître deux reux. Sabana peut maintenant réside dans la seule atteIlte de la
Comme le titre l'indique en bourreaux et deux victimes dont abandonner David, renoncer à cet DlOrt et non dans l'espoir d'un
effet, Abahn, Sabana et David re- les rôles sont interchangeables. amour et dire: «J e serai tuée sens à découvrir dans l'ex istence.
présentent la condition juive dans Tous attendent, dans une maison avec ce Juif », avec celui qui par- Il est possib le que le lecteur
le monde, aussi bien que la fas- isolée, entourée d'une immense lait de liberté et de destruction. se sente quelque peu rlérouté par
cination de cette condition. Les forêt où des chiens hurlent à la Elle pourra sombrer pour revi- le début du livre rle Marguerite
personnag~s sont la marginalité mort comme le font les condam· vre, renoncer au monde et choi- Duras: cela provient du fait que
douloureuse, l'exil perpétuel, l'in- nés eux-mêmes mais avec des cris sir la mort. Ce renoncement im- l'auteur inscrit très tôt la dimen·
terminable Odyssée «à travers sans voix. La forêt, ce sont aussi plique son passage dans nn or- sion de convertibilité fies person-
les multiples J udées» des des- les autres hommes, en marche dre différent qui est celui de la nages dans son histoire. Les qua-
cendants de Moïse. L'action se comme l'armée vengeresse de la révolte; assumer la condition des tre êtres en présence OIlt des illen-
situe aux environs d'une ville forêt de Dunsinane, dans Mac- Juifs c'est se choisir «autre », et lités délibéren·lent brou illées et
a p pel é e très symboliquement beth, des milliers d'ombres se di- assumer la tragique souveraineté l'on peut les voir conlll1e les qua'"
Staadt, qui est toutes les villes du rigeant vers le lieu du ma~acre, des «invisibles montagnes de tre visages d'une seule ·et même
monde où sévissent la malédiction ,·ers «l'extermination» toujours douleur» qui hantent les cons-, conscience, d'un seul être humain,
et l'ostracisme. recommencée des Juifs. «Depuis ciences aliénées. à la fois bourreau et victime, pris
L'auteur a réussi à généraliser mine ans» les plaines du monde Comme dans Détruire, dit-elle, entre le feu de l'amour et la gla-
de manière remarquable la con- se couvrent de cadavres, les holo- on retrouve ici le pouvoir d'enli- ce de. la mort, oscillant sans ces·
dition à la fois coupable, désespé. caustes «se succèdent enchaînés sement réciproque des regards et se entre la séduction du sommeil
rée et pourtant secrètement sou- les uns aux autres par leurs fron- la toute-puissance du désir. Ce et celle de la lucidité tragique.
veraine de ces âmes errantes: tières ». dernier n'est plus seulement d'or· Tout l'art de l'auteur consiste
elle leur oppose une autre géné- Au cours de cette longue nuit dre érotique et la fascination ::;e à nous entraîner dans ce vertige
ralité qui est le pouvoir oppres- d'attente, c'est par l'infinie souf· dispense ici du viol des corps pour qui est en apparence particulier,
seur de Gringo (1) et des mar· france que Sabana «accomplit» atteindre les consciences.· La sé· mais en réalité universel. Ce ver-
chands, et assimile également la au-delà d'elle-même dans et par duction porte sur l'être de l'au- tige c'est celui d'une remise en
condition des Juifs à celle des la conscience des condamnés aux- tre dans sa totalité, et dan:> le question de l'engagement de
Portugais exploités dans les chan- quels elle s'identifie, qu'elle dé· cas de Sabana· il s'agit pluti,t dll l'homme.
tiers de construction. Le récit peut passera sa eondition individuelle désir de la «souffrance entière» Derrière le contrepoint subtil
se lire à deux niveaux différents : pour assumer le mortel fardeau que manifeste le Juif en tant qllC de ces êtres qui sont des présen-
celui d'une aventure particulière, des. Juifs. Le jeune David, d'abord eorps et que. conscience tragiqùe ce-absence, l'auteur nous convie à
une longue nuit d'attente pour réfugié dans le sommeil (qui est de sa condition. un au·delà de nous-mêmes dans
un Juif condamné à mort par aussi le sommeil de l'esprit et la Le «ravissement» du je par lequel nous ne pouvons manquer
Gringo et dont il a confié l'exé- peur de la mort) finira, lui aussi le on, c'est la conquête ultime de nousreconnaîtrc.
cution à un de ses employés nom· par céder, fasciné, à la «folie de que peut réaliser un être sur le Anne Fabre-Luce
mé David, accompagné de sa douleur» que dissimulent les vi· sommeil, l'oubli, l'ignorance. Le
1. Gringo: Appellation péjorative
femme Sabana. sages clos des condamnés, afin sommeil du jeune David exprime que les Mexicains donnent aux Amé-
L'arrivée d'un deuxième Juif d'unir son destin au leur. précisément pendant to.ute une ricains du Nord.

La Q!!inzaine Littéraire, du 1 er au 15 juillet 1970 7


BISTOIRE

Partni les hotntnes I.ITTfI RAIRE


Entretien

1
François Nérault Jean Pommier siècle. Qu'espérer d'un critique
Le pont de Recouvrance Le spectacle intérieur dont le pre mie r soin est
Mercure de France éd., 20} p.

1 Dossier des
Lettres Nouvelles
Denoël éd., 418 p.
d'expulser Rimbaud, les surréa-
listes, le nouveau roman et la
nouvelle critique? Alors, on
ausculte le gros ,livre, on le
flaire, on tourne les premières
Les Vigiles des eaux, voici deux Il commence par m'entrepren- pages, on feuillette et c'est le
ans, avaient surpris. De longues dre sur Marcel Proust: est-ce ravissement.
descriptions de régions maritimes, que je l'ai lu et est·ce que je On comprend en même temps
ou de mer, ou de terres maréca- l'aime? «Ah, dit·il avec soula· l'invocation à Proust. C'est qu'à
geuses, l'absence de personnages, gement, vous êtes d'un bon cru. se promener dans ses souve-
si ce n'est anonymes, enclos dans Il paraît que les jeunes gens ne nirs, Jean Pommier adopte na·
un nous qui permettait de racon- le lisent plus D. Pauvres jeunes turellement l'allure de Proust.
ter une «action» en délaissant gens, et qui écrivent si mal, de même si la phrase est plus
l'individualité psychologique (mo- surcroît, dans une langue tara· brève, moins chargée. même si
biles, attitudes et, comportement biscotée. Jean Pommier, lui, a le monde des ténèbres et de
de chacun, fondus dans une gri- horreur de l'obscurité. Il ne. l'indicible n'y est désigné que
saille créatrice de tristesse et de tolère, dans cet ordre, que d'assez loin. Mais c'est la mê·
dérision), cela donnait à ce pre- Mallarmé mais les autres, il me exaltation, cette même lu-
mier livre une grandeur un peu les rejette passionnément. cc Et mière de soleil dans la brume
froide, à laquelle le ton très me- pourtant, je vois des gens si qui est celle de la mémoire et
suré ajoutait ses propres distan- intelligents qui se vouent à dans les transparences de la-
ces. Ainsi naissait, d'un regard net
l'hermétisme. Comment l'expli- quelle tremble, au lieu de Com·
quer? Il s'agit, pour moi, d'un bray, cette ville de Niort, en-
où la tendresse pourtant se lais-
autre univers mental. D dormie dans sa fin de dix·neu·
sait deviner, une poésie assez sente une locomotive vide, avec
Voilà les couleurs annoncées vième siècle, quand Jean Pom-
lointaine, une poésie de climat, son tender, ne remorquant aucun
et elles sont franches. Jean mier, fils du receveur principal
d'espaces à la fois secrets et vas- train, bizarrement gracieuse et ,
Pommier. critique illustre, suc· des postes, partageait son en-
tes, d'images enfin, dont la nudité silencieuse, et qui, conduite par
cesseur de Valéry au Collège fance entre le songe et l'étude.
découvrait les richesses. personne, passe et s'éloigne ma- L'étrange est que ce livre
de France, âgé aujourd'hui de
jestueusement vers la campagne.
soixante·dix·sept ans, est un désuet est d'un ton fort mo·
Si, avec le Pont de Recouvran-
homme d'un autre âge, du derne, et tant pis si Jean Pom-
ce, François Nérault déçoit un Etrange aussi la visite de ce
moins il se donne pour tel. Les mier ne nous pardonne pas de
peu, c'est sans doute qu'il a voulu, phare désaffecté, transformé en
phares qui l'illuminent sont ins- le dire. Dédaigneux de toute
courageusement, ne pas rester tout maison d'habitation, et celle
tallés sur les rivages du siècle chronologie, il se promène,
à fait, dans sa «ligne ». et .-edes- d'une institution où les élèves, passé: Sainte·Beuve et Lanson, avec de fausses paresses, à
cendre en quelque sorte parmi les garçons et filles de seize à dix· ses deux modèles, Chateau- l'intérieur de son âme,. Cet
hommes. Un couple se i1éfait, un huit ans, n'apprennent qu'à rêver, briand, Balzac, Flaubert, Renan écrivain classique est un ro-
enfant se lie aver le viellx gardien leurs cinq sens constamment « sol- surtout. Plus près de nous, il mantique. Ce positiviste aime
d'armes de guen'e ahallllonnées, licités» par une mi~e en scène accepte les hommes qui chemi· la tendresse du souvenir et il
l'ancien élève d'lIl1 lY('ée y vient ingénieuse ou la perception minu- nent sur la voie royale du clas- cède à toutes ses rêveries.
faire un « pèlerinage» qui tourne tieuse de la nature. sicisme: Proust, Valéry, Gide, « Qui nous donnera, disait Char-
court, la fantaisie (011 le sailisme) mais rien au-delà. Rimbaud le les du Bos, un journal des exal·
d'un condu<:teHl' eH i Ild i"ertement Là encore, si l'idée séduit, si le harasse à force de complica· tations de l'âme?» Jean Pom·
la cause d'un a(',('ident. Ces ré- détachement du ton intrigue, si tions. Les surréalistes, ils n'en mier place cette phrase en épi-
cits, où se retrouve ,railleurs le l'écriture promène sur le récit son veut rien connaître. Il a fait graphe. Elle dit superbement
ton neutre, pareollru seulement classicisme subtil, on n'éprouve une expédition chez Robbe-Gril· son dessein.
de l'intérieur par l'émotion ou par pas exactement cette impression let et il s'est' replié à toute Le modernisme est surtout
l'ironie, des V igilps d(',~ eaux, s'or- de déploiement de forces que don- allure, en bon ordre. Michel ailleurs. Rien n'est émouvant
ganisent autour d'un événement naient, compactes, massives, pres- Butor? cc Oui, celui·là est un comme le mariage entre Jean
simple, mais où le souvenir, que souveraines, les nouvelles des peu plus cultivé D. Pommier a Pommier et les livres. On songe
l'amour, la cruauté, viennent met- Vigiles des eaux. Avec le Pont de entendu une de ses conféren· à Mallarmé, à Valéry ou même
tre un peu de désordre (l'ordre Recouvrance, François Nérault a ces: cc Ce n'était pas très dis- à un homme comme Jorge Luis
du récit), une coloration plus vio- peut·être voulu manipuler, dans tingué, mais c'est un homme Borges, qu'il a probablement en
lente, avant que la vie quotidien- d'autres registres, d'autres cordes qui a lu.» détestation. La frontière s'ef-
ne, en silence, raccorde les fils aux résonances plus «personnel. La conséquence est que l'on face entre la vie réelle de l'au-
épars de la réalité. les », mais moins originalea. De pénètre ,dans son 1ivre avec teur et celle des livres qu'il
toute façon, on est en présence des prudences de chat. De ce aime.
D'autres récits du même recueil, d'un talent exceptionnel, où le «spectacle intérieur» qu'il li- JI a été conçu en mars 1893.
cependant, sont' étranges ct moins rêve poursuivi, avec une amertu- vre aujourd'hui, et qui est celui tandis que Zola faisait repré-
définissables. Visions d'existence me moins glaciale qu'il n'y pa· de ses pensées, de ses lectu· senter une Page d'Amour à
antérieure, de pays perdu, comme raît, offre au lecteur qui y con· res, de ses rêves, que peut·on l'Odéon. Son grand·père est né
celle de cette gare où les trains sent de singuliers et rares bon- attendre? Il avoue lui-même en 1827, l'année du Cromwell
passent trop vite ou trop lente- heurs. qu'il a cessé d'engranger à de Victor Hugo et ce grand·père
ment mais ne s'arrêtent générale- l'âge de cinquante ans et toute ressemblait au vieil adjudant de
ment pas, et oit un jour se pré- Lionel Mirisch sa culture date du début du Vigny dans la Veillée de Vin-

8
avec Jean Pommier
cennes. Où est la réa 1 i t é d'Hernani, c'est aussi ce que pèce de moue. Il serait mal- Ici, Jean Pommier s'inter-
et l'imaginaire? Bien souvent, pensaient les «perruques D. Au séant d'insister. Mieux vaut se rompt. Il entame un autre dIs-
c'est la littérature qui l'emporte fond, j'ai cessé de lire vers reporter au livre lui-même: cours, qui porte sur la religion,
sur le réel. D'année en année, cinquante ans, pour me conten- «L'auteur, y est-il dit, sait à il adjure les laïques d'admettre
de passion en passion, un tissu ter de relire et aujourd'hui, eh quoi. l'on s'expose, sous le ré- que l'enseignement religieux ne
de littérature se trame, dans bien, je relis de ,moins en gime de la librairie et de la devrait pas être abandonné aux
lequel s'encoconne la vie appa- moins, et ce qui est affreux, presse et dans les mœurs qui religieux. Les laïques ont été
rente de Jean Pommier. La lit- voyez-vous, c'est que ça ne me sont les nôtres, quand on ose bien naïfs de se laisser exclure
térature l'a presque expulsé de manque même pas. sur certaines questions une du domaine de l'histoire reli-
sa propre vie, sa vie est deve- opinion indépendante.» gieuse, ca: seules, les métho-
nue un interminable livre, une G. L. - Ces confidences sont Je m'emploie à remettre l'en- des rigoureuses de la science
bibl iothèque de Babel. dites avec une espèce de séré- tretien sur ses rails. Freud for- historique devraient être appli-
S'il parle de ses années de nité. Un peu d'ironie éclaire le mera un appât excellent. quées à l'étude des religions,
préparation à Louis-le-Grand, en regard, cette même ironie élé- des grands textes sacrés. Le
1910-1912, il n'en retient que gante et désabusée qui circule ton monte, les lèvres gonflent,
ceci: " Période de grand travail dans les pages du livre, mais et puis, voici la bonace, nous
pour Marcel Proust ". Immenses comment ne pas sentir, dans revenons au calme. Un instant,
entrelacs de la vie et des livres, le même temps, le pathétique seulement, .car un nouveau tra·
du présent, du passé, de l'ave- d'un pareil aveu, chez cet hom- vers de l'esprit moderne, par je
nir. Jean Pommier est le con- me qui se sent en exil dans son ne sais quel détour, se présente
temporain de tous les écrivains propre siècle et qui, sans se dans le collimateur de Jean
qu'il aime. Enfant, il s'asseyait détacher de sa passion essen- Pommier:
sur les genoux de Victor Hugo, tielle, la lecture, découvre au- J. P. - Et cette manie de
il se rappelle très bien la barbe jourd'hui qu'il peut se passer découvrir, dans les écrivains
dure sur sa joue. Au lycée de de toute lecture? du passé ou dans les événe-
Niort, Platon lui enseigne l'his- ments du passé, des aspects
toire naturelle. Rue de la Sor- J. P. - Je suis toujours resté modernes! On admire telle œu-
bonne, il a rencontré Dante un provincial. Quand je suis vre parce qu'elle préfigure le
occupé à " draguer" (il va sans arrivé à Paris, pour poursuivre ' xx· siècle. Quelle sottise! On
dire que le langage de Pommier mes études, j'ai été ébloui par actualise l'histoire. Mais, c'est
est plus raffiné: (( Dante, dit-il, les Parisiens. Ils avaient tout absurde! Le propre de l'his-
occupé à humer le sillage d'une lu, ils avaient une sorte de toire, c'est précisément qu'elle
belle adolescente ») et à Digne, grâce. Je me suis mis à lire, est close dans le passé, que,
en' 1952, il a croisé Arthur mais je crois que je n'ai jamais ses événements ne peuvent
Rimbaud. vraiment rattrapé le retard. Les pas être transportés à travers
questions qui m'obsèdent ne se les siècles...
J. P. - Oui, les livres, les posent plus guère aux hommes Moi·même en paysan breton
mots, leur arrangement, tout de 1970! Chaque année, j'ai la (Photo extraite de l/ouvrage) Tel se dessine, à gros points,
cela est très important pour conviction que le cercle de mes le portrait d'un homme qui se
moi. Je suis un anxieux essen- compagnons va se restreignant, J. P. - Ah, Freud, ce qu'il peint lui-même comme retarda-
tiel, comme l'était ma mère. comme si la loi des généra- a pu dire comme bêtises, quand taire. «Un fossile", a-t-il dit,
Le déterminisme m'apparaît tou· tions était sans appel. il a parlé des rêves! Entendez· mais ce fossile est singulière-
jours comme un miracle. Il suf- moi bien, Freud est un génie ment vivant, emporté, vif, cha-
firait d'un rien pour que l'ordre G. L. - Tout votre livre ne - moindre que Jung, du reste leureux, plein de malice. Ces
des choses se défasse. Alors, parle qùe de littérature, votre - mais, il l'avoue lui-même, il notes ne sauraient pourtant
il est possible que les mots, vie aussi, et pourtant vous dites ne rêvait pas. Il déchiffrait les rendre compte du charme pro-
leur rigueur, l'ordre qui les sou- dans votre préface: « Ma, vraie rêves de ses patients. Moi, j'ai fond de ce «spectacle inté-
tient constituent une sorte de notice serait-elle?: Penseur procédé au contraire. Dans ce rieur ». Quelque part, Jean Pom-
défense contre le chaos. politique et religieux. Violon livre, vous trouverez cinquante mier cite l'épitaphe de Henri
d'Ingres: la littérature." rêves. Ce sont les miens et je Heine: « Il aima les roses de la
G. L. - Vous faites souvent m'astreins à les noter dès mon Brenta ",
allusion à votre âge. Vous ac- J. P. - Oui, je le dis avec réveil car rien ne se dissout C'est ainsi qu'il faudrait par-
ceptez qu'une coupure s'est un peu d'humour, mais il est aussi vite que leur souvenir. Et Ier de ce livre. Sous le discours
produite pour vous, vers cino vrai que la politique est ma ce que j'y lis n'a aucun rapport passionné. brillant, qui couvre
quante ans, après quoi vous vraie passion. avec ce que ----dit Freud. Je ne trois quarts de siècle, ce que
n'avez plus accompagné le mou- crois pas qu'il y ait une cou- l'on ai)ne à retenir, ce sont
vement intellectuel. Ce décro- G. L. - Vous la dissimulez pure radicale entre le rêve et quelques images brèves et déjà
chage, ,vous l'attribuez à une soigneusement. la veille. Il y a unité essentielle disparues: la silhouette de Va-
dimension de votre esprit ou J. P. - Comment voulez-vous dé la vie mentale. Quant au léry devant le Coll è g e de
bien à une sorte d'accélération que j'exprime les idées que système freudien, que voulez- France, le repas pris avec Ho-
de l'histoire? j'ai sur ce point? vous, des quatre éléments qui noré de Balzac, dans une au-
le fondent - l'érotisme, le dé- berge de Saint-Pierre-d'Oléron,
J. P. - Bien sûr, c'est ce G. L. - Il y a donc des inter- guisement, la censure et le une conversation avec Méri-
que je me dis. Je pense que la dits? rôle fondateur de 1'âge infan- mée, dans la salle d'attente
guerre a tracé un sillon pro- tile - , il n'en est pas un seul d'un dentiste, et tout le reste
fond, impossible à combler. Pas dé réponse. Les lèvres qui apparaisse dans les rêves est littérature.
Mais, vous savez, à la bataille se gonflent, fabriquent une es- que je relate. Alors... Gilles Lapouge

la Q.!!bazaine Littéraire, du 1er au 15 juillet 1970 9


Le destin posthume
SI, en 1946, le centenaire de la naissance d'Isidore Ducasse rice Blanchot (Lautréamont et Sade, Ed. de Minuit, 1949),
a suscité peu de commentaires, en revanche le centenaire de Maurice Sail let (Les Inventeurs de Lautréamont, .. Les Lettres
sa mort, qui tombe en 1970, donne lieu à de nouvelles études Nouvelles., 1954, Notes pour une Vie d'Isidore Ducasse et
biographiques (à propos d'une vie dont on ne savait pas de ses écrits, dans Isidore Ducasse: Œuvres complètes, le
grand-chose) et au réexamen d'une œuvre sur laquelle on a Livre de poche, 1963), Georges Goldfayn et Gérard Legrand
formulé les jugements les plus contradictoires. (Poésies d'Isidore Ducasse, édition commentée, le Terrain
Comme on le sait, l'auteur des Chants de Maldoror n'était un Vague, 1960), Marcelin Pleynet (Lautréamont par lui-même,
inconnu ni pour Remy de Gourmont ni pour Léon Bloy ni, en Ed. du Seuil, 1967). Il est nécessaire de se reporter à toutes
général, pour les Symbolistes. Pourtant, ce sont les Belges ces études qui, entreprises de points de vue divers, présen-
qui, en 1885, avaient les premiers découvert Lautréamont, et tent autant de courants d'une critique qui prend en~in ses légi-
l'avaient fait connaître à leurs amis français. Cette découverte times distances envers un auteur et qui permet de mieux
n'avait pas passé le cercle des poètes et de quelques fervents cerner une figure malgré tout énigmatique.
admirateurs. En 1914, Valery Larbaud tente à nouveau de res- L'ouvrage de François Caradec: Isidore Ducasse, comte de
susciter l'auteur des Chants, sans grand succès. Il faut atten- Lautréamont, qui vient de paraître à la Table Ronde. et dont
dre le lendemain de la guerre et la publication, en 1919, des rend compte ici même Marcel Jean, apporte de nouveaux et
Poésies (que connaissait Remy de Gourmont) par André Breton précieux renseignements sur la vie d'Isid,ore Ducasse. La pré-
dans .. Littérature .. pour que commence le plus extraordinaire face qu'a consacrée Pierre-Olivier Walzer. à la réédition des
destin posthume d'un poète. Lautréamont devient le .. dieu • Œuvres complètès dans la Bibliothèque de la Pléïade constitue
des surréalistes, le «seul" qui n'ait pas laissé .. une trace un bref mais remarquable .. état de la question -. Il faut signaler
équivoque de son passage ". Il incarne pour. Breton et ses enfin, brièvement parce qu'il vient seulement de nous parvenir,
amis la révolte absolue et, non content d'avoir été l'initiateur le mémoire d'un universitaire belge: Frans de Haes, Images
de toute la poésie moderne, il annonce une libération de de Lautréamont (Duculot, à Gembloux, Belgique), qui reprend
l'homme entier. la question Lautréamont depuis ses origines (tant au point de
Le .. terrorisme.. surréaliste a pesé durant vingt-cinq ans vue de la biographie qu'à celui des commentaires sur l'œuvre)
sur tous les critiques qui se sont occupés de Lautréamont et et qui joint à une information visiblement complète une judi-
qui, négligeant l'étude de l'œuvre, ont vigoureusement réagi cieuse liberté d'esprit à l'égard des admirateurs fanatiques
pour ou contre. Pour d'aucuns, Isidore Ducasse était simple- d'Isidore Ducasse comme à l'égard de ses détracteurs. C'est
ment fou ". Pour d'autres, il était un .. génié •. Pour d'autres,
ft à une étude sans préjugés de l'œuvre qu'il nous convie, et
enfin, un fou génial... Et peu importait, bien entendu, sa·
ft c'est bien dan~ ce sens que semble aller une critique qui
biographie: suivant les auteurs, les dates de sa naissance désormais et de plus en plus entend s'en tenir aux textes.
et de sa mort variaient entre 1846-50 et 1870-74. Tout ce qu'on Lautréamont a été jusqu'à présent un extraordinaire révélateur
savait était qu'il était mort très jeuné. de tous ceux - écoles, courants, groupes, individualités -
Une étape importante dans la connaissance de Lautréamont qui ont voulu percer les intentions secrètes d'un poète qui,
a été franchie après cette guerre, avec I.es études de Gaston dans notre littérature, fait figure d'aérolithe. Il serait peut-être
Bachelard (Lautréamont, Corti, 1939 et 1956), Marcel Jean et temps de substituer à ce qu'il a .. voulu dire ., ce qu'il .. a dit"
, Arpad Mezei (Maldoror, le Pavois, 1947, et Nizet, 1959), Mau- en effet.

Principales dates de la vie d'Isidore Ducasse

1846. - Naissance, à Montevideo (Uruguay), le 4 avril, de Maldoror, entretenu par son père qu'il a probable-
d'Isidore-Lucien Ducasse, fils de François Ducasse, ment convaincu de l'aider à faire une carrière litté-
commis-chancelier au consulat général de France, et raire.
de Jacquette Davezac (probablement servante des 1868. - Impression et mise en vente du Chant l, qui ne
Ducasse, à Tarbes, avant qu'ils s'expatrient). porte pas de nom d'auteur. Il l'adresse aux Conèours
1847, 16 novembre. - Isidore est baptisé (dix-neuf mois poétiques de Bordeaux.
après sa naissance) en l'église métropolitaine de 1869. - Isidore Ducasse remet à l'éditeur Albert Lacroix
Montevideo. le manuscrit complet des six Chants. Lacroix l'imprime
Décembre, mort de la mère. Certains pensent qu'elle à (Bruxelles), mais en suspend la distribution.
se serait suicidée. 1870 - Isidore Ducasse, qui habite 15, rue Vivienne, écrit
1859 -1865. - Isidore, envoyé en France pour ses études, à son banquier pour lui ànnoncer qu'il. a .. comp1ète-
est interne au lycée de Tarbes, puis élève au lycée ment changé de méthode Jt et qu'il est décidé désor-
de Pau. Ses résultats scolaires sont médiocres. Cer- mais à .. ne chanter exclusivement que l'espoir, l~espé­
tains de ses condisciples seront les dédicataires des rance, le calme, le bonheur, le devoir •. En avril paraît
Poésies. un premier fascicule de Poésies, le second en Juin.
1865 -1867. - On perd la trace d'Isidore. Ducasse. Le 25 JI meurt le 24 novembre dans son nouveau domicile,
mai 1867, il retourne à Montevideo (François Caradec). 7, faubourg Montmartre.
AüClébut de l'automne, il est à Paris, 23,,, rue Notre- 1874. - Mise en vente des Chants de Maldoror, Imprimés
. Dame-des-Victoire.s. Il y écrit le premier des Chants en 1869, par un libraire bruxellois. Succès nul.
d'Isidore Ducasse
cussion porte encore sur l'inven- discours transgresser la loi, toute Mathématicien prodigieux et pro-
taire des sources tant littéraires loi, y compris celle du discours. phétique, révolutionnaire dans la
que biographiques. Tout ou pres- A ces lignes définitives, on peut rue et à l'université, Galois est
que a été dit, le vraisemblable et ajoutcr l'accessoire, et par exem· oublié aussitôt que mort, déjà
le moins vrai, le proche et le pIe, retenir l'influence certaine du écarté de son vivant pour l'inso·
lointain, le certain et l'imaginai- roman noir qui commença à se lence de son intervention. Chez
re. Si bien que le foisonnement faire sentir dès lc début du siè· l'un comme chez l'autre, c'est la
quelquefois artificiel du commen- cle. D'Eugène Sue à Anne Rad- même colère impuissante. A « J'ai
taire a fini par dissimuler le flam· cliffe, la fiction romanesque intro- vu pendant toute ma vie, sans en
boicment de l'édifice dans son fan- duit en littérature un monde fan- excepter un seul, les hommes,
tastique éclairage. tomatique, irréel, disait-on à aux épaules étroites, faire des ac-
l'époque, qui côtoie le monde tes stupides et nombreu~, abrutir
Ce sera justement le mérite de réel sans pourtant se mêler à lui leurs semblables, et pervertir les
l'étude de P.O. Walzer que de re- et quc le lect.eur est invité à con- âmes par tous les moyens. Ils ap-
mettre à son rang, qui peut.être templer à travers la vitre du ré- pellent les motifs de leurs ac-
est secondaire, ce problème dcs cit. de la même façon quc Jc tions: la gloire. En voyant ces
sources. D'autant plus que, par spectateur pcut, à travers sa fenê- spectacles, j'ai voulu rire comme
dérision, Lautréamont a lui-mê- trc, suivre sans danger le specta- les autres; mais cela, étrange
me laissé un certain nombre de cle du dehors... Du roman noir, imitation, était impossible », de
Gravure exécutée de mémoire par un repères visibles. Nous connaissons Lautréamont a saisi le s"cns pro- Maldoror, répond une lettre de
Uruguayen d'après la photographie ses lectures et la production lit- fond pour le bouleverser aussitôt. Galois: «De l'itlresse ! je suis dé·
perdue d'Isidore Ducasse téraires qui lui fut contemporai- L'irrationnel ne côtoie plus ici la senchanté de tout, même de
ne, découverte certes nécessaire réalité, il la pénètre et aussitôt l'amour de la gloire. Comment un
Lautréamont et utile,. insuffisante cependant à la menace. D'un monde à l'autre, monde que je déteste pourrait.il
Œuvres complètes ouvrir la perspective infinie d'une la communication est établie. Le me souiller ? »
Introd. et notes œuvre, au sens propre, boulever· revers des chose;;, celui du monde A propos des Poésies, dont An-
par P.O. Walzer sante. Après Remy de Gourmont mental, est à présent sensible dré Breton souligna, en face de
Bi~liothèque de la Pléiade qui, le premier, entrevoit la véri- et les monstres de Maldoror me- Maldnror, l'apparente contradic-
Gallimard, éd. table originalité de l'œuvre, il re- nacent «naturellement» l'ordre tion, je vOllllrais eil terminant
vient à Maurice Blanchot, P.O. établi, familial et social, ainsi que rappeler la remarque de Jean
Walzer le rappelle, dc mettre à le montrc, parmi d'autres épiso- Paulhan. COllllllenlanl ('es retour-
Si même elle ne semble nu, à sa vraie place, ce .leu in- des, l'enlèvement de Mervyn. nements de langa~e. Dérontant le
- heureusement, pourrait-on sensé d'écrire, révélé par Maldo- Cc ne devrait plus être une sur·
dire - rien apporter qui soit Sens de maximes hiell connues,
ror et les Poésies: prisc pour quiconque que de Lautréamont donna d'une pensée
absolument neuf, l'introduc- «Son imagination est environ- constater l'aveuglement des con·
tion de P.O. Wa 1z e r à f1éjil énoncée el hiell étahlie I.ne
née de livres, écrit Maurice Blan- temporains devant une irruption idée seeol\(le et souvent plus fer-
l'édition des Œuvres de Lau- chot. Et cependant, aussi éloignée aussi soudaine, une métamorpho-
tréamont dans la Pléïade tile. COlllme par exemple: «Si
que possible d'être livresque, cet- se aussi absolue, une transgres- la morale de Clé0f!Ûtre avait été
constitue un document remar- te imagination ne semble [lasser sion aussi radicale. Cc sont là
quable, tant par son ampleur moins courte, la face de la terre
par les livres que pour rejoindre spectaclcs qu'on ne peut sans dan- aurait chanf{é: son nèz n'en se-
(l'auteur a effectivement pris les grandes constellations dont les ger supporter, et chacun doit au-
connaissance de tout ce qui rait pas devenu plus long» ou
œuvres gardent l'influence, fais- jourd'hui admettre, sans risquer encore: «L'homme est un chê-
a été écrit à propos de Lau- ceaux d'imagination imperso1Ulel- de se tromper, qu'il en aurait été
tréamont) que par le très ne. L'ullivers n'ell compte pas de
le que nul volume d'auteur ne de même si la diffusion de l'œu- plus robu,~te. Il ne fallt pas que
sérieux examen des diverses
peut immobiliser ni confisquer à vre de Lautréamont avait à l'épo- l'univers s'arme pOlLr le défelldre.
hypothèses déjà émises et son profit., Il est frappant que que été plus étendue. Aucune so- Une gOlLtte d'eau ne Sil fIit pas à
des commentaires qui les ont
Lautréamont, même s'il suit le ciété ne peut tolérer qu'on dise sa préservation. » L'entreprise
accompagnées.
courant de son siècle, même lors- «au mal» ce que tant de siècles, n'est pas simple palinodie et le
Point d'interprétations - jus- qu'il en arbore, avec l'insolence auparavant, avaient dit « au jeu rien moins qu'inoffensif. Le
tifiées ou pas - point de varian- de la jeunesse, les partis pris et bien ». Après Baudelairc et avant second message imaginé par Lau·
tes qui ne soient ici confrontées les passions de circonstance, exal- Rimbaud, Lautréamont a été l'un tréamont est tout aussi pressant
au texte de Lautréamont lui-mê- tation du mal, gOlÎt du macabre, de ces «agitateurs» qui, par leur que l'ori/!:ina1. Tout se passe com-
me. Une analyse aussi serrée et défi luciférien, sans doute ne fait activité, maintenue par force me s'il n'existait rien qui soit dé·
pertinente rend à l'œuvre son pas mentir ces sources, mais, en presqne clandestine, ont. révélé finitivement incompréhensible.
« incomparable» éclat, cette sou- même temps, semble hanté par cet ébranlement profond de J'es- Tout est «pensable ». Une simple
daine incandescence qui la vit, en toutes les grandes œuvres de tous prit qui a suivi la Révolution fran- agitation de la phrase et la méta-
même temps, paraître et disparaî- les siècles et finalement apparaît çaise. Leur destin est souvent bref morphose de la pensée est abso-
tre, laissant dans cette retombé~ errant dans un monde fiction où, et toujours solitaire. Précédant lue. On n'a plus besoin de pen-
dans le silence ce que Léon Bloy formés par tous et destinés à tous, Lautréamont, un autre jeune ser. Ce n'est pas là une des moin-
appela «la trace calcinée d'un se rejoignent et se confirment les homme, Evariste Galois, mort à dres audaces de l'inventeur des
grand poète~_ rêves vagues des religi01u et des vingt et un ans, en 1832, a, dans Poésies.
Personne aujourd'hui ne songe mythologies sans mémoire.» In- sa brusque apparition, manifesté
plus à mettre en doute l'impor- troduire ainsi Maldoror dans ce aussi la permanence de ce chemi- André Dalmas
tance capitale de l'œuvre de Lau- siècle, c'était prendre une respon- nement soutenain.
tréamont, l'énergie singulière sabilité terrible, que la postérité Il est frappant de suivre le pa- Le volume contient aussi, présentée
par P.O. Walzer, l'œuvre complète de
qu'elle porte avec elle, l'évidence vient tout juste de pouvoir me- rallélisme, en même temps que la Germam Nouveau. sur laquelle nous
de son caractère agressif. La dis- surer. C'était par la violence du brutalité, de ces deux destinées. reviendrons.

.... Q!!'nu'nc LittéraiJ:'e, du litt au 15 juillet 1970 11


Autour de Lautréamont
Isidore Ducasse, s'agit donc "d'une image de avait signalé qu'une copie exis- un "scandale" qui rejaillirait
comte de Lautréamont, pure fantaisie" selon Valotton tait dans les archives de la fa- sur des familles "honorable-
Œuvres complètes lui-même et non d'un "portrait mille Ducasse, acte qui indique ment connues ", il Y a toujours
fac·similés présumé" comme le dit M. Pey- bien que Célestine-Jacquette des arrangements avec le Ciel
des éditions originales rouzet. Davezac, la mère du poète, est et un enterrement religieux est
présentées par Hubert Juin M. Pichon-Rivière, médecin morte le 10 décembre 1847 (en possible. Mais pour l'auteur de
La Table Ronde. psychiatre à Buenos-Aires, a réalité le 9), un après la nais- La vie de Lautréamont, "La
été le premier à révéler, en sance de son fils. Le "sensa- cause est entendue ... ": Mme
François Caradec 1946, la date de la mort de la tionnel" pour M. Peyrouzet, Ducasse ne s'est pas suicidée.

1 Isidore Ducasse,
comte de Lautréamont
La Table Ronde, 264 p.
mère de Ducasse, avec d'autres
informations. Nous avons nous-
même signalé ces données à
deux reprises, en 1949 et 1950
c'est sa",s doute que M. Pichon-
Rivière croie au suicide de
cette femme, en se fondant sur
quelques i n d i ces troublants
Nous ne serons pas aussi affir-
matifs. M. Peyrouzet ne décrit-li
pas les conséquences funestes
du siège de Montevideo, de

1
Edouard Peyrouzet (2) .' Chose curieuse, elles ont (ainsi, on n'a jamais retrouvé 1843 à 1951, sur 1ecomporte-
Vie de Lautréamont été négligées, voire tournées en sa sépulture alors que la tombe ment affectif de la population,
Grasset éd., 381 p. dérision par la critique pendant de son mari existe) et sur une en particulier les femmes? Il
plus de vingt ans. tradition des familiers, qu'on nous in for me d'autre part,
"Un amateur déterminé de ne saurait écarter d'emblée, "donnée précieuse ", dit-il,
Le centenaire de la naissance sensationnel -, tel apparaît, en- même si elle contredit la pièce qu'une nièce de Célestine-Jac-
de Lautréamont est passé ina- core aujourd'hui, M. Pichon- indiquant que la défunte est quette serait morte folle et que
perçu en 1946. Il en est tout Rivière pour M. Peyrouzet, ce morte "de mort naturelle" (à l'un de ses grands-pères passa
autrement du centenaire de sa qui n'empêche pas ce dernier 26 ans) et qu'elle a reçu "sé- en Cour d'Assises, soupçonné
mort: en cette année 1970, de reproduire l'acte de décès pulture ecclésiastique ". En ef- d'assassinat. On sait enfin que
trois ouvrages viennent de pa- (émanant d'une paroisse de fet, lorsque le suicide n'est pas cette femme fut épousée, en-
raître, consacrés au "Monté- Montevideo) dont le psychiatre public et qu'il s'agit d'étouffer ceinte de huit mois, devant le
vidéen ". "digne ecclésiastique" qui
On ne sait à peu près rien sur baptisa le fils et peu après en-
Isidore Ducasse - pas de por- terra la mère. "II faut bien
traits, pas de manuscrits, un avouer ", selon une autre for-
ou deux comparses qui l'aper- mule de M. Peyrouzet qui ne
çurent ont tardivement rassem- recule jamais devant les expres-
blé leurs souvenirs, on connaît sions toutes faites, que sans
son lieu de naissance, les ly- être un maniaque du sensation-
cées où il fit ses études, ses nel on puisse imaginer l'état
adresses parisiennes. Presque psychique de la mère d'Isidore
tout le reste est conjecture, y comme précaire, et pouvant
compris les causes de sa mort. mener à une décision déses-
De son vivant, personne n'a pérée.
pour ainsi dire parlé de lui. La Vie de Lautréamont, qui
Reste l'œuvre, qui a été ignorée se défend d'être une biogra-
pendant cinquante ans, qui est phie conjecturale, fourmille de
symbolique, et qu'on 'peut in- poinrs d'interrogations aussitôt
terpréter, avec tous les risques transformés en certitudes, et
que cela comporte. Les rensei- de aisgressions qui gonflent
gnements se font plus nom- une documentation fort mince,
breux à mesure qu'on s'éloigne eu ~gard au titre de l'ouvrage.
du personnage. La figure de sa Dès les premières pages on
mère est obscure, celle de son nous conte les exploits du
père plus claire, on a pas mal chirurgien Larrey à la bataille
de détails sur les collatéraux d'Eylau, et la biographie d'un
et les ascendants, on connaît certain Laporte, de Tarbes, " ju-
un tas de choses sur les pays riste éminent" et de plus " ins-
qu'il habita et les gens qu'il a trument du destin ", lequel des-
pu fréquenter. Les biographies tin s'exprime également "par
3 "établissent " a 1.1 t our" du 59, rue des Belles-Feuilles. la bouche de Célestine-Jac-
poète et non "sur" lui. Le 2 avril 1921. quette" (?) Enchevêtrées avec
On s'étonne dans ces condi- Il 1l-tonsieur, *
des citations des Chants de
tions de trouver sur la couver- Maldoror, s'accumulent les ré-
ture du livre au titre ambitieux: Le portrait de Lautréamont paru dans le Livre des férences aux personnages les
Vie de Lautréamont, de M. Pey- Masques est une création pure, laite .'>ans aucun document, plus divers et les plus étrangers
rouzet, un " portrait" dont l'au- pef.'wnne, y compris de Gourmont, n'ayant sur le personnage au sujet - André Lhote, Rachil·
teur, Félix Valotton, disait dans la moindre lueur, cependant je sais qu'on chercha. de, le conventionnel Barère, le
une lettre à André Breton le C'esl donc une image de pure fantaisie, mais les cir- frère de Mlle de La Vallière,
2 avril 1921 : "C'est une créa- conslances onl fini par lui donner corp.<; el elle passe générale- Simone Weil, Stendhal... sans
tion pure, faite sans aucun do- menl pour vraisemblable. compter les inévitables Coc-
cument ". Au n" 9 de la revue Agréez, Monsieur... Il teau et Claudel (Cocteau et
Minotaure, ce dessin est repro- Claudel à propos de Lautréa-
duit barré d'une croix (1). Il • Félix "ullotoll à André llreton. mont!) et tant d'autres parmi

12
lesquels • le perspicace Jean des extraits significatifs des
Cassou D déclarant que Lautréa- écrivains du temps. Le style
mont· est un écrivain • essen- alerte de M. Caradec présente
tiellement français D, ce qui est tous ces éléments avec une
bien le· comble du manque de vivacité qui n'exclut jamais la
perspicacité. Plus loin M. Pey- clarté et la méthode, ni surtout
rouzet décrit, sans preuve, la le soin de ne rien avancer qui
• prise en charge D d'Isidore ne soit, en relation avec Du-
par des amis de son père à son casse, conséquent et prouvé.
arrivée au lycée de Tarbes, dont La presque totalité des tra-
le proviseur est. le bon M. Pa- vaux qui ont précédé est citée,
try D. Là-dessus, récit des aven- hommage est rendu, en particu-
tures d'un médecin émigré à lier, à M. Pichon-Rivière, de
Mexico; compte rendu de l'as- nouvelles lumières sont appor-
cension du ballon Zénith en tées et de judicieuses sugges-
1875; histoire d'une famille, Le tions formulées tant sur les as-
Dragon de Gomiécourt, dont un pects critiques que sur des
rejeton, Edmond, aurait été un points de biographie; ainsi M .
• inséparable D de Ducasse; Caradec estime à juste titre
portrait d'un abbé, Osmin Du- que c'est seulement à propos
rosse, personnage. d'une gran- des Chants de Maldoror qu'on
de dis tin c t ion D qui aurait Montevideo· A venida 18 de Julio . Ana 1865
devrait parler de • Lautréa-
1 flairé le drame de cette ami-
D
mont D, mais d'•.,Isidore Du-
tié (?) et éloigné le fils Go- casse D pour les Poésies. Par-
miécourt. • L'amitié d'Edmond, fois, cependant, et bien qu'il se
gage d'espérance, est pour tou- méfie terriblement du • délire
jours tarie D. Et voilà pourquoi, d'interprétation D, le biographe
dans une strophe des Chants, interprète l'œuvre et non sans
Maldoror triomphe du • dra- bonheur, proposant une hypo-
gon» Espérance. Le curé Du- thèse plausible au sujet des
rosse serait-il Maldoror? Tout corrections dans les différentes Principales éditions
cela n'empêche pas M. Pey- versions du premier Cha n t
rouzet d'enfoncer chemin fai- et une traduction que nous
des œuvres de Lautréamont
sant des portes que nous ouvrÎ- croyons légitime de l'étonnante
mes il y a près de vingt-cinq image des Poésies: .• le canard
ans et par lesquelles sont pas- ~890. - Genonceaux. Comte 1950. - Le Club français du
du doute aux lèvres de ver- de Lautréamont: les Chants Livre. Œuvres complètes.
sés, depuis, pas mal de com- mouth D. Mais il y aurait beau-
mentateurs: par exemple, Dieu de Maldoror. Introduction par Maurice
coup d'autres aspects à signa- Blanchot.
comme représentant le père de 1919. - Gabrie. Isidore Du-
ler dans un travail que complè- 1953. - Corti. Œuvres com~
l'auteur des Chants; l'expé- casse: Poésies 1 et Il.
tent les index, une bibliogra- piètes. Avec les préfaces
rience traumatisante de l'exil; Note d'André Breton.
phie et des photographies de de Genonceaux, Gourmont,
le symbole récurrent de la spi- documents. 1920. - La Sir è n e. Les
raie; l'image du vol des étour- Chants. Préface de Remy Jaloux, Breton, Soupault,
neaux; le foyer du chancelier Cependant, lacune étonnante de Gourmont. Gracq, Caillois, Blanchot.
Ducasse inspirant les scènes (qu'on note aussi chez M. Pey- Au Sans-Pareil. Les Poé- 1960. - Le Terrain Vague.
sur le cercle familial; etc. (3) rouzet) : parmi tant de référen- sies. Préface de Philippe Les Poésies, commentées
. N'accablons pas, cependant, ces, on n'en trouve aucune con- Soupault. par G. Goldfayn et G. Le-
M. Peyrouzet. Il a déniché quel- cernant André Breton, dont le grand.
1925. - Au Sans-Pareil. Les
ques faits curieux et point né- nom n'est jamais prononcé. On 1961. - Mazenod. Chants,
Chants. Avec cinq lettres
gligeables dont une véritable regrettera ce silence dans l'ou- Poésies et Lettres. Note et
de l'auteur.
biographie pourra tenir compte, vrage de M. Caradec. postface de Jean Selz.
après vérification. 1927. - Au sans-Pareil. Œu- 1963. - Poche - Club. Les
M. Hubert Juin, cependant, vres complètes. Et u d e, Chants. Préface de Jean
On trouve dans l'étude de ·M. termine sa préface à l'édition commentaire et notes de Cocteau.
François Caradec les renseigne- en fac-similé des Œuvres, qui Philippe Soupault. Livre de Poche. Œuvres
ments les plus utiles dont se nous assure enfin un accès aisé 1938. - G.L.M. Œuvres com- complètes. Etablissement
sert de son côté M. Peyrouzet, aux rarissimes éditions origina- plètes. Introduction par dt! texte et étude de Mau-
avec, de surcroît, beaucoup les, par une citation du chef du André Breton. rice Saillet.
d'apports originaux. Chez M. Surréalisme, le vrai découvreur, Corti. Œuvres complètes. 1967. - .Club Géant, Ed. de
Caradec, l'historique, très com- en fait, de Lautréamont. Etude d'Edmond Jaloux. la Renaissance. Œuvres
plet, du siège de Montevideo, Marcel Jean 1946. - Corti. Œuvres com- complètes. Préface, notes
les aspects du pays tarbais, plètes. Introduction par et variantes d'Hubert Juin.
l'atmosphère du Paris de fin (1) Cf. revue Minotaure, n° 9, octo· Roger Caillois. 1969. - Garnier-Flammarion.
d'Empire, tout ce qui constitue bre 1936, • le Merveilleux contre le 1947. - La Jeune Parque. Œuvres complètes. Intro-
la réalité d'époque des lieux Mystère ", par André Breton. Œuvres complètes. Etude duction par Marguerite
(2) Combat, 24 mars 1949: Ge-
qu'a traversés Isidore Ducasse nèse de la pensée moderne, Corréa de Julien Gracq. Bonnet. .
est restitué par· les en'quêtes 1950.
personnelles de l'auteur ou pal" (3) Maldoror, Ed. du Pavois 1947.

I.a ~bu;aiDe Littéraire, du 1" au 15 juillet 1970


Chinois d'antan
Chen Fou mi avant Chen Fou, était un raté. taoïsme: «montrer le petit dans bosquets et les fourmis en bêtes

1Récit irune vie fugitit'e


Traduit par J. Reclus
Gallimard éd., 182 p.

Pou Song-Ling
fi ne réussit jamais à passer les
examens eonfuœens de licencié
et dut vivoter comme secrétaire"
d'une riche famille, pour" fiuir
comme maîtrc d'école de district.
le grand :t (planter comme au ha-
sard des touffes de bamhous dam
un large espace vacant), ou mon-
ter «le plein dans le vide» (un
paysage artificiel qui débouch~ à
sauvages, les rrwttes devenaient
des rrwntagnes, les creux figuraient
des vallées, et dans ce monde chi-
mérique rrwn imagination enchan-
tée errait tout à son aise.
Contes extraordinaires Son recneil dc uouvelles, ciselé l'improviste sur un horizon Vf'rt). Le recours au fantastique est
du Pavülon du loisir avec one dilection désabusée, ne La seule chance qu'auraient eq. constant dans les deux recueiIS de
Traduction dirigée le consolait mêmc pas de ses dé- ces lettrés désahusés de mettre ~u récits examinés ici, notamment
par Y. Hervouët boires dans la société : œuvre leurs capacités sous-em- pour illu!'trer la condition fémi-
Gallimard éd., 218 p. «Malgré rrwn inexpérience, je ployées, leur seule chance de s'in- nine. Ce ne sont que renardes,
m'efforce de communiquer une sérer dans la réalité sociale au- biches, esprits divers, et guêpes
Ling Mong-tch'ou vie à rrwn pinceau, mais le résul- trement qu'à travers un establi- même, qui se présentent sous les

1L'arrwllr de la renarde
Traduit par André Lévy
Gallimard éd., 292 p.

c Quatre sujets de con-


tat n'est que ce livre médiocre,
fruit de ma désolation amère...
je ne suis rien de plus qu'un oi-
seau terrifié par le gel de lhi-
t'er, qui se serre contre larbre qui
shement confuœen qu'ils refu-
saient et qui les refnsaient, ç'au-
rait été de rénssir par l'argent.
Os l'ont tenté, ils l'ont au moins
rêvé. P'ou Song-Ling était le fils
trails charmeurs de créatures dont
on sait qu'elles sont d'un autre
monde et qui VOllS comblent
néanmoins de leur grâce et de
leur tendresse. Le conte de P'ou
t'ersation étaient bannis de" ne peut lui apporter aucune cha- d'un marchand; ChenF01i-"avâit Song-Ling: "Lôu.yi. N'rit (la femine
nos entretiens au Pavillon leur. je suis linsecte de lautom- essayé de faire fortune dans le à la veste verte) bouleversant dans
de Solitude et de Lumière: ne, qui se plaint à la lune et se commerce lointain, vers Cantou son impeccable concision (deux
les prorrwtions et lIU,Itations presse contre la porte pour se ou Taiwan. Dans le recueil de pages) relate les amours d'un let-
de la gent mandarinale, les réch:auffer. Il me semble que les nouvelles de Ling Mong-tch'oo tré et d'une jeune femme «d'u.ne
potins et faits difH>rs de lac- seuls qui me comprennent, ce (1580-1644), le pIns ancien des beauté exquise, dont la taille était
tualité administrative, les sont les ombres, qui traversent les trois volumes examinés ici, les si fine qu'on l enserrait facile-
traditionnelles c 0 m p 0 si- bois lorsque le soir tombe; et les questions d'argent tieunent une ment à deux mains, et qui chan-
tions à huit branches des lisières des forêts que recouvre la place considérable. Les héros de tait irune voix ténue, tel un fil de
examens impériaux, et les nuit. :. (préface aux Contes du Pa- ces contes fantastiques font fortu- soie à peine perceptible, mais
jeux de cartes ou de dés. vülon du loisir.) ne en des terres lointaines, par la dont les modulations à la fois
Le contrevenant s'engageait simple vertu d'une cargaison de gli,ssantes et ardentes troublaient
à payer une amende de Dans l'ancieune Chine, un hom- mandarines offertes sur le mar- loreille et agitaient le cœur:.. Un
cinq livres de vin de riz. me de culture, même sans aveuir, ché en temps opportun. André Lé- petit matin, elle quitte son amant
En revanche, nolJ$ prisions sans fortune et sans puissance so- vy, qui a préparé l'édition fran- comme à l'accoutumée, mais avec
tous quatre traits de natu- ciale, ne peut songer à travailler" çaise de ce recueil et l'a traduit le sentiment d'un danger qui la
re : la générosité et la hau- de ses mains. fi dispose de nom- avec autant d'adresse que les col- menace. Le lettré sort peu après,
teur irâme, la fantaisie ro- breux loisirs (terme qui est l'ein- Jaborateurs des autres volumes, a juste à temps pour sauver de la
mantique jointe à la m0- blème du studio de Pou Song- raison d'insister sur le lien qui toile d'une. araignée gigantesque
dération, un abord out'ert, " Ling et se retrouve dans le titre existe entre cette production lit- une guêpe au corselet vert, dont
exempt de contraintes ct de de son recueil de nouvelles), d'au- téraire si originale et les esporn les derniers murmures avaient le
petitesse, enfin la tranquIl- tant pIns considérables qu'il est d'une bourgeoisie chinoise qui même timbre que la voix de sa
lité iresprit ct le goût du écarté des responsabilités de la n'arrive pourtant même pas à belle. TI ne la revit jamais.
recueillement. :t classe dirigeante. La vie se passe s'imposer en tant que classe. Ces Ce recours au fantastique est
« à la dérive. (fou, titre de la bio- espoirs de la bourgeoisie sont des le signe de l'extrême isolement
" C'est ainsi que Chen Fou, ao- graphie de Cben Fou), eu déri- espoirs déçus. Le «bloc bistori- mor~ où se trouve ces lettrés
tenr d'une extraordinaire biogra- vatüs dérisoires et raffinés: les - qUe:t confucéen interdisait, par marginaux et non-conformistes.
phie roosseauiste dont le manus- jeux littéraires, la rêverie à la son opacité même, que la bour- c Les seuls qui me compren-
crit (incomplet) fot retrouvé par lune, le jardinage: geoisie poisse préparer de l'inté- nent, dit P'ou Song-Ling dans sa
hasard en 1877, un demi-~iècle «La culture des arbres nains rieur l'avènement du capitalisme préface, ce sont les esprits qui tra-
après sa mort, définit son art de exige pour être menée à bonne en Chine, comme elle a pu le fai- versent le bois lorsque le soir
vivre, son aversion pour les va- fin au rrwins trente ou quarante re dans l'Occident des XVI"-~ tombe... :t Mais c'est en même
leurs conventionnelles de la soCié- année" de soins diligents... siècles. Cette idée était chère à temps le signe de leur intimité
té, sa quête d'hommes plus au- Pour représenter en miniature, Etienne Balazs: la bourgeoisie avec le peuple. Dans leur forme
thentiquement conforme à la na- dans un pot, à laide de plantes chinoise s'est réalisée littéraire- si raffinée, dans leur langue con-
ture. Chen Fou était un raté ; son et de pierre, un paysage quelcon- ment avec d'autant plus de talent ventibnnelle si éloignée du lan-
père, petit employé d'administra- que, on doit faire en sorte que le qu'elle a été incapable de se réa- gage quotidien, ni les contes de
tion~ n'avait même pas réusili à petit paysa~e figure un tableau et liser historiquèment. P'ou Song-Ling ni ceux de Ling
pousser son rejeton aux plus bas que le grand provoque l extase. La. frUstration" des lettrés désa- Mong-tch'ou n'étaient accessibles
degrés de la carrière mandarina- Contemplé tout en humant un thé busés se IProlonge aussi dans le aux simples gens. Mais ils pui-
le. fi vivait pauvrement avec sa parfumé, ladmirable spectacle fantastique et le merveilleux, dont sent directement dans le fonds
bien-aimée y un, a1l86i cultivée que vous procurera, dans la solitude ces trois volumes sont profondé- populaire chinois; ils reflètent
loi, a088Ï sensible. aU88i libre, ca- du cabinet, une vraie jouissance. :t ment, bien qu'inégalemeut, nbur- les" rêves des paysans, leur tenta-
pable de porter son dernier "bijou ris. Chen Fou déjà, dont le iécit tive désespérée pour s'évader de
au Mont-de-Pi~té pour pouvoir fi s'agit donc d'une horticul- est pourtant pIns intimiste et leur misère en peuplant leur uni-
égayer de vin de riz une soirée ture hautement intellectuaIisée, donc plus lié au réel, raconte com- vers d'êtres merveilleux et de puis-
littéraire. qui se prolonge même en ""sensa- ment dans son enfance. a88a au sances fantastiques.
Pou Song.Ling loi a088Ï (1610- tion philOSOphique et fait" appel pied d'un -mur éboulé, les touf-
1715), qui vivait un siècle et de- à la" dialectique élémentaire do fes irherbes se chanseaient en Jean Chesneaux

14
ECRITURES

Pages d'écriture
I
Le Dessin du Récit
«Change» 5
Le Seuil éd., 64 p.

Françoise Rojare publie dans


Change 5 (1) les trente premières
planches de sa «traduction gra·
phiqu~» de Compact (2), roman
de Maurice Roche. Inédite, inso·
lite; cette tentative participe avec
succès d'une tendance encore
souterraine, 'encore incertaine -
une tendance que fardent et que
gangrènent les modes les plus
équivoques (bandes dessinées, af·
fiches, etc.), une tendance qui vi·
se, avec des moyens divers (écri.
ture, dessin), à créer une narra·
tion graphigue.
Disons, dès l'abord, que Mné·
mopolis (titre du fragment) n'a
absolument rien de commun avec
le «Papillon en bande dessinée»
du quotidien le plus vendu depuis
vingt-cinq ans! Bien malin se- combinaison d'une image qui re- duit ID a une simple transmuta- emploie symboles logiques (de
rait, du reste, le scénariste capa· présente l'objei, l'acte (pictogram- tion de signifiants, ni à un chan- consécution...) et texte.' Dans plu-
ble de transformer en roman me, rébus direct) et d'un texte gement de code (ce n'est pas une sieurs planches, pourtant, elle use
d'aventures «la texture de signes, sélectif, explicatif, qui réduit la traduction ordinaire), ni même d'une technique plus élégante et
de cicatrices» de Maurice Roche ! polysémie de l'image, assure, ren- à la combinaison originale de plus économique, empruntée à
Le choix de Compact n'est pas force la cohésion syntagmatique deux ou plusieurs codes dis- l'écriture: plutôt que de disposer
fortuit: les «blancs », la dispo- (le lien entre les images). Fran- tincts. Que les mots, ou groupes les éléments' graphiques, les ima-
sition des caractères typographi. çoise Rojare a utilisé, à l'occa- de mots (mais aussi, les images), ges, dans les conventionnels et
ques dessinent une figure du tex· sion, ces techniques ; mais la com- puissent être utilisés comme cita- mal-commodes rectangles, elle
te, forcent à une «nouvelle lec- plexité du récit à transcrire l'a tions (transport, sans modifica- les insère dans des figures com-
ture », une lecture autre, non plus conduite à multiplier, diversifier tions; d'un fragment du récit), plexes (le crâne, la ville). Par leur'
discursive, successive, mais multi- les procédés de transpositions. Ain- images, (dans les rébus directs, composition, ces caraCtères sem-
ple, simultanée. si, à côté de rébus direct, nous phonogrammes (dans les rébus à blent très proches des idéogram-
Le texte de Compact fonction- trouvons dans Mnémopolis : transfert), etc., qu'ils puissent mes chinois. A cela il y a double
ne sur plusieurs niveaux avec des - des rébus à transfert (pho- avoir en même temps deux ou avantage : la figure complexe éta-
systèmes de renvois horizontaux, no~rammes: dessin d'un chat et plusieurs de ces valeurs éclaire la blit entre figures simples un sens
verticaux... montage de plusieurs d'un pot pour signifier chapeau) ; méthode de Françoise Rojare: de circulation, les met en rela-
récits (modes du récit, registres - des figures, des signes con- détournant les signes, les sou- tion: l'idéogramme évoque, est
de la parole), chacune de ses sé- ventionnels empruntés aux codes mettant à des codes différents, lui-même signe - fait, lui-même,
quences est construite autour de graphiques usuels (plans, parti- elle les violente, brise leur envi- sens.
jeux de mots (douleur, doux leur- tions musicales, symboles logi- ronnement naturel, les disperse Un compte rendu moins rapide
re, d'où l'heure?, lourdeur, etc.), ques, etc.) ; et, dans le même temps, les réu- tenterait de mettre à jour l'arti-
de jeux de signifiants, de cita- - des idéogrammes (combinai- nit. culation de ces deux textes, une
tions (sonores, littéraires, quoti- son de plusieurs des figures pré- Ce montage de «restes dispa- analyse plus fine insisterait sur la
diennes, etc.) n. cette armature so- cédentes) . rates... fragments de toutes appar- plurivocité, la surdétermination
phistiquée étant le calligramme de De même, à côté de textes em· tenances », ce mouvement d'écri- du sens, montrerait le perpétuel
la ville, du crâne, figures privilé- ployés de manière ordinaire - ture qui ne dédaigne aucun mode mouvement de renvoi des signes
giées: «ce qui dure, c'est os :r sélection, supplément, lien entre de notation mais n'en conserve les uns aux autres - et aussi le
la tête de mort c'est une ville, - les images - , nous en découvrons aucun, est assez proche de celui renvoi à l'idéogramme originel,
même pulvérisée par une bombe qui fonctionnent comme des ré- qu'effectue Maurice Roche dans invisible: le crâne/la ville...
atomique, la ville toujours demeu- bus directs (titres de journaux, le son roman: «nous pouvons mon- Si j'ai essayé de démontrer
re, le squelette »... mot NUIT en gros caractères som- ter ainsi des échantillons d'enre- quelques-uns des mécanismes de
Toute traduction graphique bres enfoncé, en coin, à l'intérieur gistrement, des chutes de mémoi- fabrication, c'est que l'expérience
d'un récit se heurte à une double d'un crâne: «tu t'enfonceras lit- re, des prélèvements bruités, est neuve: ni recueil de dessins,
difficulté : passage des signes lin- téralement la nuit dans le crâ- amorces de tombées ». ni bande dessinée, plutôt pages
guistiques (code digital) aux si- ne »), comme' éléD;lents d'un ré· Assurer la cohésion syntagma- d'écriture.
gnes icôniques (code analogique), bus à transfert (D'OU - à l'in- tique, trouver un relais efficace
transposition des «opérateurs ~ térieur d'un cadran de réveil, entre les images constitue sans Bernard Girard
d:u .récit (r e 1 a t ion s tempo- pour «douleur»). Ce travail de doute une des plus grandes dif-
relles, logiques, etc.). La solution transfert d'un roman à un en- ficultés de la narration graphi- (1) • Le Dessin du récit -. Ave,c des
textes de J,P. Faye, Klossowski, PI·
la plus fréquente (celle des ban- semble graphique, cette transpo- que. Certes, François Rojare, sensteln, J.N. Vuarriet.
des dessinées, des affiches) est la sition intersémiotique ne se ré-' comme la plupart des auteurs, (2) Ed. du Seuil.

La Q!!iJu:aiDe Littéraire. du 1er au 15 juillet 1970


15
ARTS

Dans. les galeries


François Bret Denis Rouart
Edouard Manet
64 pl. en couI.
500 ilI. documentaires
en noir
Flammarion, éd., 128 p.
Un artiste peu connu à Paris, mais
qui est l'animateur de ('Ecole d'Art
et d'Architecture de Marseill'e, mon- André Fermigier
tre une série de paysages traités de Pierre Bonnard

1
façon désinvolte et elliptique, avec 48 pl. en couI.
un rare bonheur dans l'emploi de la
couleur. Ses • routes -, diurnes ou 79 ilI. en noir
nocturnes, ont pour dénominateur Cercle d'Art, éd., 160 p,
commun d'être recréées par la vitesse
et par le mince écran des parebrise.
Et d'être vécues à travers la pré- Le reproche qu'on pourrait
sence insolite des mains du conduc- adresser aujourd'hui à Manet est
teur. Bret réussit ainsi à suggérer
l'étrange par le moyen d'une écriture la virtuosité qu'il apporta il l'exé.
immédiate et joyeuse. cution de certaines œuvres, en
(Galerie de France, 3, rue du Fau- particulier à ses portraits au pas-
bourg-Saint-Honoré, jusqu'au 5 juillet.) tel des dernières années. Et peut·
être faut-il voir dans cette façon
un peu trop brillante de manier
les bâtonnets de couleur un effort
désespéré de surmonter ou de
tromper l'ataxie dont il était me·
. nacé et dont les premiers effets
Dorothea Tanning l'avaient conduit à utiliser de plus
en plus souvent le pastel. En tout
Lucio Fontana 1956
cas, c'est, au contraire, son man·
que d'habileté qui, de son vivant,
lui fut reproché avec une hargne
obstinée. La seule habileté que
Dorothea Tannlng sculpteur: on lui reconnut un critique, en 1873,
s'attendait à quelque jeu surréaliste Fontana Giorgio Giffra
où l'esprit aurait compensé l'absence était celle avec laquelle «il cher·
de métier. Et certes le jeu est là, chait à tromper l'ignorance du
avec ('intelligence et l'humour. Mais Cette rétrospective de Fontana Il est de bon ton depuis quelque public. Et, concluait-il, à coup
bien davantage. Selon une technique n'est pas complète et ne tient pas à temps de faire la fine bouche devant sûr, ce n'est pas un peintre. )} Dix
qui est celle des anciennes poupées l'être. Elle concerne les vingt derniè-
en tissu, elle a créé en se servant les expositions de la Galerie Sonna- ans plus tôt, Ernest Chesneau
res années de l'œuvre avec un bref bend. Je crois qu'on a tort. Il me
essentiellement de deux matières, rappel d'une période abstraite dans les avait déjà écrit: «M. Manet au·
tissu clair (femelle et muqueuses) parait en effet que Mme Sonnabend ra du talent le jour où il saura
années trente. En est exclue l'abon-
et peluche (mâle), un ensemble de dante production de céramiques et de demande de plus en plus aux artistes le dessin et la perspective.)} Plus
formes et surtout d'assemblages de reliefs figuratifs que chacun s'accorde Qu'elle expose, de provoquer avant
formes érotiques. Mais cet érotisme tout le potentiel de créativité Qui est persPJcaces que les critiques d'art,
à justifier par la nécessité pour Fon-
Ironique et léger témoigne d'une vir- tana de gagner sa vie. N'y figurent en chacun de nous. Il y a quelques les écrivains - Baudelaire, Zola,
tuosité dans le maniement des trois pas non plus les environnements évi- semaines, Borgeaud nous montrait, Mallarmé - prirent, on le sait,
dimensions, dont il faut espérer de demment impossibles à reconstituer. la défense de Manet.
nouvelles manifestations. photos à l'appui, comment faire trem-
Ne restent donc, dans un excellent per une serpillière dans le sillon d'un Or, en dépit du changement
échantillonnage, que les perforations labour et Quelques autres • actes - du
et les lacérations qui ont fait la re- d'opt~que que l'écoulement d'un
nommée de Fontana. C'est du moins même genre, en nous invitant formel- siècle devait apporter à notre vi·
l'occasion de vérifier que cette répu- lement à suivre son exemple. Aujour- sion du peintre, son œuvre con·
tation ne tient pas seulement au fil d'hui, Giffra coupe un Quelconque mé- serve une contradiction que Paul
d'un rasoir et que derrière ces estafi- trage d'une pièce de percale ou de
lades et ces trous, il se passe réelle- toile à drap Qu'il pend au mur avec Valéry avait découverte et éclai·
ment quelque chose. Quelques semences. On imagine com- rée en constatant «qu'aux extrê·
A.lix Rist La zébrure qui cravache la toile mo- bien la liberté ainsi laissée au support mes d.es Lettres », Zola et Mal·
nochrome ne séduit pas en effet que est susceptible de modifier la trace larmé avaient été tous deux épris
par l'élégance ou l'excentricité du
geste. Lorsque Fontana perfore ou d'un coup de pinceau ou de toute de son art. Il est évident que le
fend la toile, il n'anime pas une sur- autre empreinte colorée. Giffra en fait romancier et le poète n'y trou·
face plane, il l'ouvre à "espace vrai. une démonstration si convaincante Que vaient pas les mêmes raisons de
Alors que de tout temps la peinture je défie quiconque de ne pas avoir l'aimer. La contradiction n'est pas
Le collage abstrait est un jeu diffi- s'est ingéniée à le suggérer en le secrètement l'envie d'en faire autant.
cile qu'Alix Rist joue avec maîtrise. ici précisément technique, encore
réinventant sans cesse, que la sculp- Ne craignons point d'y céder et peut-
Elle le pratique depuis cinq ans dans ture l'a toujours mobilisé pour vivifier que «la présence réelle des cho-
des tableaux de petit et moyen for- être Qu'un jour nous pourrons tous
ses formes, l'entaille profanatrice des exposer chez Mme Sonnabend les ses» que Zola, selon Valéry, ad·
mat où le papier est découpé au gré Concepts spaciaux en impose la pré-
d'une torture originale: ce sont des fruits de cet enseignement novateur mirait' chez Manet, dût impliquer
sence dans son infinie dimension. une façon de peindre différente
fragments plutôt que des formes - Elle restitue à l'espace sa poétique Qu'elle dispense sans tambour ni trom-
qui, biscornus, aiguisés en arrondis, au moment même où on en aborde pette et dont l'efficacité serait ainsi de cette «transposition sensuelle
suggèrent la stridence et aussi l'éro- la connaissance scientifique. démontrée. et spirituelle)} que, toujours
tisme de nos univers en miettes.
(Galerie Philadelphie, 44, rue de (A.R.C., Musée d'Art moderne de (Galerie Sonnabend) d'après l'auteur de Monsieur Tes·
Seine, jusqu'en juillet.) la Ville de Paris.) Nicolas Bischower te, Mallarmé pouvait y goûter. Et

16
Manet, Bonnard
peut-être ne s'agit-il pas d'une guement à l'Institut Courtauld, ct
contradiction mais d'une dualité au sujet de laquelle je ne par-
d'expression qui provenait de la tage pas l'opinion de M. Denis
faculté de Manet de donner à la Rouart qui voit en cette toüe
représentation de scènes réalistes «l'ultime affirmation des impé-
(la Chanteuse des rues, l'Exécu- ratifs qui ont dominé son œu-
tion de Maximilien, Au Café) un vre ».
souffle d'irréalité qui n'était pas Ainsi une riche matière à
perceptible par tout le monde et réflexion et à discussion nous est
que, malgré tout, VaIéry n'expli- offerte par la formule d'édition
que pas suffisamment en parlant de ces «Classiques de l'art» où
de «transposition spirituelle ». l'œuvre peint d'un artiste est re-
Il y a dans les personnages produit dans sa totalité et s'ac-
peints par Manet quelque chose compagne de nombreux extraits
de caché, de tu, d'inquiet, qui de sa «fortune critique ». Ce Ma-
appartient au domaine des rêves net apparaît d'ailleurs comme la
tragiques. C'est à peu près, sem- suite logique du Velasquez d'Yves
ble-t-il, ce que ressentait Georges Bottineau, publié l'année derniè-
Bataille en disant que «l'Olym- re dans la même collection. Car
pia tout entière se distingue mal la filiation entre les deux pein-
d'un crime ou du spectacle de la tres est presque celle de maître
mort ». Et l'Exécution de Maximi- à élève et l'on ne peut s'empê-
lien lui procurait «l'étrange im- cher de rechercher tout ce que
pression d'une absence », ce qui l'auteur de Lola de Valence doit
est bien l'envers du réalisme, le à celui des Infantes (1).
contraire de cette « présence Les rapports entre les peintres
réelle des choses» observée par contemporains des Impression-
Valéry et qui s'accordait avec une nistes et la peinture de ceux-ci
certaine «fureur de peindre ». sont toujours intéressants à obser-
Il y a aussi un côté Léautaud ver. Manet mourut, il est vrai, Bonnard : Femme assoupie sur un divan
chez Manet, peu enclin à fignoler neuf ans après leur première
sa besogne. «Il n'y a qu'une cho- exposition. Néanmoins, il est vi- l'on peut voir, après 1910, c'est- venirs de l'Impressionnisme une
se vraie, écrivait-il à Antonin sible qu'entre Berthe 1l'lorisot au à-dire après une période plutôt liberté éperdue de couleurs. Mais
Proust. Faire du premier coup ce chapeau noir (1872) et Claude sombre, une renaissance de l'Im- son goût de libérer les volumes
qu'on voit. Quand ça y est, ça y Monet dans son atelier (1874), sa pressionnisme, sous une forme de toute construction convention-
est. Quand ça n'y est pas, on re- palette avait changé. Mais comme qui lui fut toute personnelle. Et nelle était déjà puissamment af-
commence.» En vérité, cela ne le notait Antonin Artaud dans un il sera le seul en son temps à en firmé dans des œuvres comme
lui réussissait pas de trop travail- écrit sur Manet, en 1927 : «L'Im- maintenir les modulations lumi- l'extraordinaire Femme assoupie
ler ses toiles. On peut le remar- pressionnisme a pu sur le tard neuses, comme Matisse fut le seul sur un lit, de 1899, ou dans la
quer dans certaines œuvres des modifier sa technique, il n'a rien Fauve à tirer des éléments es- sombre Femme aux bas noirs, de
dernières années, notamment dans ajouté à son tempérament.» sentiels du Fauvisme, sinon une 1900, que nous a révélée, il y a
Un bar aux Folies-Bergère, que On pourrait dire aussi cela de manière de peindre, du' moins uu trois ans, l'Exposition Bonnard à
j'ai eu l'occasion d'examiner lon- Bonnard, en la peinture dc qui choix de couleurs qu'il conservera l'Orangerie. Ce n'était pas ce
jusqu'à la fin de sa vie. «tachisme violent» que Gustave
André Fermigier, dans son Geoffroy, dès 1892, voyait dans ses
Pierre Bonnard, qu'illustrent d'ex- toiles, et ce n'était pas encore, non
cellentes reproductions, analyse plus, le Bonnard « précieux»
cette curieuse évolution d'une dont parle André Fermigier, mais
peinture grâce à laquelle la jeu- c'était déjà une peinture qui
nesse du peintre semble se situer avait complètement bousculé et
après sa vieillesse. Chemin faisant, réinventé le monde des formes, et
ici aussi, le nom de Mallarmé, substitué à la matière de toute
admirateur de Manet, surgit dans chose un imaginaire matériau,
son histoire, et l'admiration de apte à la création des chairs fémi-
Bonnard pour le poète n'a rien nines comme à celle des ciels, des
de surprenant, surtout à l'époque tables et des arbres. Aussi est-ce
où probablement il le découvrit, plutôt à Bonnard que pourrait
dans les années 90, époque de la s'app1iquer, dans son sens le plus
Revue Blanche et de ce «japo- concret, le mot de Malraux disant
nisme» qui le fit plaisamment de Manet qu'il avait entrepris
surnommer par ses amis «le. Na- « une picturalisation du monde ».
hi très japonard ». Jean Selz
Bonnard fut en réalité beau-
coup plus «japonard» que Nabi. (1) Signalons que deux nouveaux tI-
Et lorsqu'il abandonna ce style tres viennent de s'ajouter à cette sé-
rie: un Véronèse, présenté par Sylvie
trop décoratif, ce ne fut pas pour Béguin, et un Watteau, de Pierre Ro-
Manet: Portrait de Mal/armé puiser tout de suite dans les sou- senberg.

La Q!!Ïluaine Littéraire, du 1"' au 15 juillet 1970 17


HISTOIRE

La révolution algérienne
lier comment le processus d'unifi-
cation du mouvement nationaliste
et les tentatives d'élaboration doc·
trinales furent pratiquement arrê-
tés dès le repli de la direction à
l'extérieur. Derrière une façade
d'intransigeance et une phraséo-
logie révolutionnaire ne se dissi·
mula plus, généralement, qu'une
lutte de clans pour le seul pou-
voir, hors de toutc perspective po-
litique. Le résultat fut le «wi-
layisme » et la succession des cri-
ses sous le régime de Ben Bella,
jusqu'au coup d'Etat militaire qui
vint figer les contradictions sans
pouvoir en résoudre auc,une.

Ainsi se pose enfin la question


Les membres du G.P.R.A. au chàteau des hommes, dont il apparaît au-
d'Aunoy en 1962. jourd'hui que l'Algérie manque
De gauche â droite: tragiquement. Riche en dévoue·
Aït Ahmed, Ben Bella, Khider, Boudiaf ments, en sacrifices, en héroïsmes
et Bitat. de toute sorte, le F.L.N. sut for-
mer des combattants, mais peu de
militants et des hommes d'Etat
moins encore. Presque toujours,
Mohamed Lebjaoui revenir: l'histoire détaillée de la le débat politique s'effaça derrière

1
lyses politiques de Lebjaoui et
Jl'érités sur la révolution les choix auxquels elles l'ont Fédération de France, par exem- des rivalités personnelles, qui to-
algérienne conduit. Nul ne peut nier la cons- ple, sur laquelle rien, jusqu'ici, lérèrent d'ailleurs les revirements
Gallimard éd., 256 p. tance avec laquelle il les a main- n'a été écrit. les plus indécents. Quand elles
tenus, au prix d'un refus très inha· Sur trois ordres de faits, en ~e­ n'aboutirent pas, il est vrai, au
bituel des tentations du pouvoir. vanche, ce livre apporte un té- guet-apens le plus nu, au crime
Mohamed Lebjaoui, sur la scè· moignage de premier ordre. II le plus froid. II faut lire, à cet
ne algérienne, occupe une place C'est dire l'intérêt de ces Jl'éri· rappelle d'abord ce qu'on eut par- égard, ce qui est sans doute l'un
singulière. Extérieur aux états- tés sur la Révolution algérienne, fois, la guerre aidant, tendance à des «sommets» du livre de Leb-
majors des partis nationalistes dont il publie aujourd'hui un oublier: l'extrême ambiguïté des jaoui: le récit de l'assassinat
comme au groupe restreint qui dé- premier· volume. II ne s'agit pas rapports qu'entretenaient, sur le d'Abane Ramdane, l'unificateur
clencha l'insurrection du 1er no- d'une histoire exhaustive: trop sol algérien, la communauté euro- du F.L.N., l'une des personnalités
vembre, il n'en devint pas moins, d'archives, constate-t-il, restent péenne et la communauté musul- les plus fortes de la Révolution, à
dès sa fondation, membre du Con- fermées, trop de témoins sont plus mane. L'épisode de Jacques Che- l'instigation de quelques-uns de
seil National de la Révolution Al- ou moins inaccessibles. Mais tout vallier, maire d'Alger, rencon- ses compagnons. II y a là des pa-
gérienne (C.N.R.A.), puis chef de ce qui est dit a été vérifié, rien trant Lebjaoui dans un refuge ges qui, normalement, ne de-
la Fédération de France du F.L.N. n'a été avancé qui ne puisse être clandestin, à la veille de la célè- vraient pas rester sans réponse.
Peu connu du grand public, prouvé, et aucune concession n'a bre «bataille », et procurant de Non moins révélateur, sur un
n'ayant accepté, depuis l'indépen- été faite au genre trop facile de faux papiers à trois dirigeants du autre plan, est l'histoire du diffé-
dance, aucun poste officiel, il l'histoire romancée. Comme c'est F.L.N., en est l'illustration la plus rend entre Ben Bella et Khider,
exerça à plusieurs reprises, sur la la première fois, d'autre part, spectacu~aire, mais non la seule. qui paralysa, dès son instauration,
politique de son pays, une influen- qu'un dirigeant national du F.L.N. Dans un registre plus subtil, le le régime algérien ; ou la manière
ce déterminante. Indépendant des prend la parole, pour ouvrir quel- récit. de la conférence algéroise dont le premier, aveuglément,
clans presque «féodaux» qui, ques-uns des dossiers les plus brû- d'Albert Camus, fait pour la pre- prépara Je lit de Boumedienne,
pendant et après la guerre, se dis- lants de la révolution, cet ouvra- mière fois du point de vue du quitte à voir se rallier à l'armée
putèrent le pouvoir, il put s'enga- ge, tout incomplet qu'il soit, F.L.N. (Lebjaoui fut l'un de ses ceux qui, peu avant, avaient été
ger résolument contre les uns ou prend une valeur capitale. organisateurs) en donne un autre les premiers à dénoncer sa me·
les autres, et même diriger le prin- exemple. nace.
cipal mouvement d'opposition au Incomplet, il l'est, délibéré- Le plus grand éloge, probable.
régime actuel, sans perdre une ment, sur les origines du F.L.N. Ce livre commence d'éclairer, ment, qu'on puisse faire du livre
autorité que même ses adversai· et la préparation même du 1er no- d'autre part, ce que furent les dé- de Mohamed Lebjaoui, est que,
res, aujourd'hui, reconnaissent. vembre - bien que le chapitre bats et les conflits à· l'intérieur lorsqu'on l'a fini, on a envie d'al-
introductif, où sont rappelées les de l'état-major du F.L.N., tant au ler plus loin. Que la Révolution
Dans cette révolution algérien- principales étapes du mouvement cours de la guerre qu'au lende- algérienne ait pu, malgré tout,
ne qui dévora tant d'hommes, nationaliste, contienne d'impor. main de l'indépendance. Eclaira- être victorieuse, n'est pas le moin·
quand elle ne les vit pas, simple- tantes précisions inédites. II l'est ge qui, faut-il le dire, ne laisse dre problème qu'on puisse, ici,
ment, sombrer dans les palinodies aussi sur des sujets qui exige- rien subsister des mythes du bloc évoquer. Peut-être, après tout, y
et les reniements, l'exception est raient, à eux seuls, de longs déve· monolithique ou de l'unité in- a-t·il un sens de l'histoire...
assez rare pour valoir d'être re- loppements et sur lesquels, appa· destructible des dirigeants de la
levée. On peut discuter les ana· remment, l'auteur se réserve de Révolution. Il montre en particu- Marcel Péju

18
Un septennat de la IVe
Vincent Auriol puisque l'on y trouve aussi bien célérés qui montrent la croissan-

1 Mon Septennat
Coll. Témoins
Gallimard éd., 616 p.
le récit des conseils des ministres
que l'emploi du temps détaillé du
chef de l'Etat.
Cette conscience de sa mission
ce d'une plante, tandis que le pre-
mier volume de l'édition intégrale
nous restitue, dans leur durée, les
premiers in8échissements.

1
Vincent Auriol avait surtout conduit Vincent Au- Fondée à l'origine sur l'accord
.Journal du Septennat. T. 1 riol à concevoir son rôle d'une de grands partis disciplinés, la
Armand Colin éd., 880 p. manière qui contrastait avec IVe République prit le virage qui
l'idée subalterne que s'en étaient devait la ramener au parlementa-
faite les constituants de 1946, et risme traditionnel dès 1947, avec
La f 0 n c t ion présidentielle, à transformer ainsi l'institntion l'éviction des ministres communis-
avant 1958, ne bénéficiait pas présidentielle. D'entrée de jeu, le tes. La rupture du tripartisme,
d'un prestige excessif. En lançant 5 février 1947, il prévient ses col- estimait Vincent Auriol aurait dû
sa boutade sur l'inauguration des laborateurs : «Si je dois être seu- entraîner une dissolution afin que
chrysanthèmes, le successeur de lement le monsieur représentatif le pays fût appelé à remplacer
René Coty s'inscrivait dans une en habit et en cordon rouge, que l'ancienne majorité par une nou-
tradition sarcastique: J.J. Weiss l'on prenne un danseur mon- velle. Les conditions posées à
n'observait-il pas en 1885 que «le dain !» Sa première préoccupa- l'exercice du droit de dissolution
principe fondamental dc la Cons- tion sera en effet .le faire respec- rendaient· celle-ci inapplicable au
titution est que le President chas- ter sa fonction et, pour cela, de moment où elle aurait pu contri-
se le lapin et ne gouverne pas» ? revendiquer le plein exercice de buer à clarifier la situation et, sur-
Le général de Gaulle eonfirmait ses prérogatives. tout, à rendre les députés plus
donc un lieu commun. Mais les Ce fut le cas, par exemple, lors- conscients de leurs responsabili-
lieux communs ont besoin d'être qu'il s'agit de donner leur sens tés. L'absence de conséquence di-
revisités de temps à autres, et la plein aux dispositions constitution- recte des crises précipita le ré-
publication des papiers de Vin- nelles prévoyant que le chef de gime dans la confusion qui faci- septennat (p. 583). Il pouvait tout
cent Auriol y invite naturelle- l'Etat est informé des négocia- lita les menées du R.P.F. et, ce au plus en limiter les inconvé-
ment. tions internationales, ou de faire mauvais départ pris, la dissolu- nients en menant une action dé-
Dans sa présentation de l'édi- passer dans la réalité des institu- tion devenait dangereuse car elle fensive, non assurer le fonction-
tion abrégée, Pierre Nora indique tions nouvelles comme la prési- ne pouvait que favoriser les op- nement d'un système paralysé.
que l'ouvrage ne contient aucune dence du conseil supérieur de la positions contraires et non déga- Ille pouvait d'autant moins que
« révélation ». On pourrait ajou- magistrature et la présidence de ger une majorité (par ex. Mon la Quatrième se trouvait en face
ter qu'il ne propose pas de vision l'Union française. On retiendra, septennat, p. 162). de problèmes qui auraient éprou-
historique ni de synthèse politi- pour la première, les interven- Livrée à elle-même, l'Assem- vé le plus efficace des régimes :
que du premier septennat de la tions provoquées par la répres- blée était de moins en moins ca- «cycle infernal» des salaires et
IVe République, d'autant qu'il sion en Tunisie, notamment la pable de se passer des interven- des prix, Indochine, Maroc, Tuni·
s'agit de notes quotidiennes et de vive réaction aux pressions du tions du chef de l'Etat. Pour dé- sie, guerre froide, Allemagne...
ré8exions rapides, non d'une œu- résident général sur-l'exercice du nouer .les crises et dégager des On s'étonne rétrospectivement
vre élaborée. Mais cette sponta- droit de grâce: «Si M. de Hau- solutions, il lui fallait suggérer qu'elle y ait résisté tout en prati-
néité fait précisément tout leur tecloque veut tuer, qu'il tue sous des programmes acceptables par quant une espèce dc bricolagc
prix: avec Mon Septennat, nous sa responsabilité, sous réserve des une majorité (cas de l'investiture bien analysé par Picrre No.ra dans
disposons d'un témoignage sur la conséquences possibles de cette d'André Marie en juillet 1948) et ses notes sur 1947. Les limites de
Quatrième ou jour le jour, ap- action. Il faut qu'il sache que le mettre les partis devant leurs res- l'homme y apparaissent en toute
porté par un Français moyen - pré.sident de la République sym- ponsabilités (crise de mai 1953). clarté, notalnment cn cc qui con-
lequel se trouvait occuper le meil- bolise l'équité humaine et n'est A ce stade, des commentateurs cernc les rapports avec l'Allema-
leur observatoire politique, c'est- pas un assassin.» (Lettre à La- comme Fauvet estimaient que le gne. Ses convictions étaicnt le
à-dire l'Elysée. Un Français niel du 18 août 1953.) Pour la se- président de la République était plus souvent (;ClIc!i du pays lui-
moyen, avec son bon sens et sa conde, il ne parviendra pas à im- à la limite de ses prérogatives même: c'est à la foi!i ]a force et
mauvaise humeur, un brave hom- poser ses conceptions, en dépit constitutionnelles. Vinccnt Auriol la faiblcsse du personnagc qui se
me prompt à s'indigner, mais d'initiatives et de réclamations n'écrivait-il pas dès juillet 1948 : révèlc à travers ces pages que
aussi un vieux routier de la poli- dont l'année 1947 apporte de nom- « Je me considère comme le guide d'avoir été finalement représenta-
tique... Que ces stéréotypes du breuses illustrations. du gouvernement et de la nation, tif au ·sens plein du terme. Repré-
langage viennent naturellement Les prérogatives du chef de comme leur conseiller... Si je ne sentatif des illusion!i des Français,
sous la plume pour définir l'au- l'Etat sont cependant limitées, ju- devais pas remplir ce rôle, je il se préoccupait aussi de répon-
teur est en soi un signe. ridiquement par la lettre de la me demande à quoi servirait la dre au sentiment populaire, ses
Il faut ajouter aussitôt que la Constitution et politiquement par présidence? » Que le grief lui en réf1ex.ions sur ]a désignation de
conscience de sa mission préoc- la responsabilité du Gouverne- ait été fait par les gaullistes dont Pierre Mendès France cn témoi-
cupait Vincent Auriol. Elle le ment devant l'Assemblée. Or les il contrecarait les desseins n'est gnent: «Je l'ai fait envers et
préoccupait tellement qu'il s'était circonstances vont amcner Vin- pas le moins suggestif des rap- contre tous. Mais la foule ne s'y
imposé la tâche quotidienne de cent Auriol à «construire» une pels de cette périodc... est pas méprise. » Et, au moment
tenir cette espèce de journal de interprétation de sa fonction qui En réalité, le rôle du président de quitter l'Elysée: «Si le prési-
bord de la Quatrième, pour l'his- renversera le schéma de 1946. était une sorte de «substitut fonc- dent de la République est aussi
toire. La publication intégrale du Mais c'est parce que les événe- tionnel» à l'impuissance des mé- éloigné du pays que le sont les
Journal du septennat fournit à ce ments eux-mêmes ont fait tourner canismes normaux, au même ti- parlementaires, plus rien ne sym-
propos une contribution inestima- court les intentions des Consti- tre que la permanence de l'Admi- bolisera la République... ~
bltb sur la vie de la présidence et tuants. Les 590 pages de Mon sep- nistration, comme Vincent Auriol
sur l'activité gouv~rnementale telUUlt sont comme ces :films ac- le note lui-même à la fin de son Pierre  vril

La Cl!!;n.. inc l.ittéraire, du 1 er au 15 juillet 1970 19


PEDA.GOGIE

La violence
1
A.S. Neill cessaire qu'on ne le pense, du res- fait qu'il est un éducateur excep-
Libres enfants de Summerhill te), à quoi les enfants, puis les tionnel, capable d'improviser une
Maspero éd., 328 p. adultes, sauront se plier quand bonne réponse à tout nouveau
ils ne pourront pas faire autre- problème posé par ses pension-
ment, si leur éducation les a suf- naires. Mais il est clair qu'un édu-
En 1921, à Leiston, dans le Suf- fisamment équilibrés. Il ne remar- cateur moyen, quelle que soit sa
folk (Angleterre), un psycholo- que pas qu'il existe une différence bonne volonté, ne peut remplir
gue, mécontent des méthodes fondamentale entre la corvée et le correctement sa tâche que s'il dis-
d'éducation qu'il avait connues travail créateur, et que l'enfant pose d'une méthode, de techni-
jusque-là, fonda l'école de Sum- devenu adulte ne pourra se dé- ques et d'outils appropriés. Dans
merhill. Ce psychologue, qui s;ap- fendre contre les effets destruc- le cas contraire, la première dif·
pelait A.S. Neill, voulait expéri- teurs de la corvée que dans la ficulté venue le fait trébucher,
menter les effets d'une. atmosphè- mesure où il aura profondément l'épuise, le décourage.
re de liberté totale. C'est cette ressenti les richesses du travail
longue expérience qu'il raconte créateur. Le troisième défaut du système
dans son livre, dont la première Ces deux dernières attitudes de Neill, et c'est peut-être aujour.
édition parut aux Etats·Unis en trouvent sans doute leur origine d'hui le plus grave, c'est d'ap-
1960. dans les convictions philosophi- puyer son mépris de la société
D'abord, quelle liberté? (Car ques de Neill. Il semble manifes- contemporaine sur. une utilisation
nous savons bien qu'il n'existe pas ter une opposition totale à la so- parfaitement .bourgeoise de cette
de liberté totale.) C'est à peu près ciété occidentale (anglaise, tout société. Les enfants de Summer·
celle des communautés utopiques, au moins) dans laquelle il vit. Il hill étant libres de ne rien faire,
celle du royaume de Pausole: renie en bloc toutes les bases de Neill est obligé d'embaucher du
«Ne fais pas de niaI à ton voi· cette société. (La forme' de mépris personnel pour récurer les plan-
sin; en dehors de cela, fais cc de l'argent qu'il enseigne à ses chers. En d'autres termes, .les en-
que tu veux. » En d'autres termes, élèves est tout à fait significative : fants de Summerhill ne sont li-
celle dont nous rêvons pour notre entre l'adulte et l'enfant (con- il admet le gaspillage, il l'encou- bres que parce que la société
usage, d'un bout de notre vie à trainte, obéissance, punitions, ré- rage presque.) Bien entendu, le bourgeoise leur procure des servi-
l'autre. compenses, etc.). travail est englobé· dans cette teurs. Il arrive à Neill de le re·
En revanche, quelques points malédiction, ainsi que toutes les gretter. Mais ses regrets ne vont
Ce n'est pas aussi simple les séparent, qu'il est intéressant connaissances «académiques» pas jusqu'à un changement radi-
d'examiner. des hommes d'aujourd'hui. cal. Nous ne demandons pas né-
On n'a pas manqué de préten- D'abord, Neill a une formation cessairement, quant à nous, aux
dre, bien entendu, qu'une telle de psychanalyste assez poussée. Un certain enfants de faire le ménage. Mais
entreprise devait fatalement en- Beaucoup de cas difficiles sont ré- ils se livrent à des travaux, con-
gendrer le désordre, l'anarchie et solus, dans son école, par des nombre de défauts venant à leur âge et à leurs aspi-
les sentiments asociaux. Et, bien moyens dérivant de la psychana- assez évidents rations, qui équivalent aux beso-
entendu, ce n'est pas aussi simple. lyse. L'lj,ttention qu'il apporte, no- gnes des adultes. Or, ce principe
Neill démontre suffisamment que tamment, aux questions sexuelles, Une telle conception, qui s'ap- d'équivalence, s'il n'est pas res-
la discipline nécessaire à toute vie est extrêmement intéressante et puie en vérité sur une vision idéa- pecté, met en cause le principe
communautaire est aisément at- capable de consolider n'importe liste, et non politique, du progrès de l'égalité entre les enfants et
teinte, que des enfants que l'on quel système d'éducation. On res- humain (quand tous les hommes les adultes qui est fondamental
ne soumet pas à des contraintes te cependant un peu perplexe de- seront devenus gentils, il n'y aura pour Neill (pour nous aussi) •
imbéciles acceptent volontiers les vant le récit de certains traite- plus de guerre), présente un cer- Parce que Neill n'a pas admis
contraintes justifiées. Enfin, Neill ments, dont la naïveté paraît dé- tain nombre de défauts assez évi- l'importance du travail, le travail
se garde bien de tomber dans le sarmante. (Et si cette apparente dents. fait apparaître l'inégalité entre les
piège du «risque» : s'il est inter- naïveté provient d'une simplifica- enfants et les adultes.
dit, à Summerhill, d'embêter son tion du récit, c'est regrettable: Le premier consiste à deman-'
voisin, il est également interdit de car, justement, c'est le récit com- der un effort trop grand à la na- ,Finalement, il est évident que
faire l'acrobate sur les toits, de se plet qui nous eût intéressés.) ture de chaque individu. On ne l'école de Summerhill apporte
baigner sans surveillance, de far- En~uite, Neill professe un étran- peut plus, au xx· siècle, devenir des arguments tout à fait remar-
fouiller dans l'armoire aux médi- ge dédain pour la pédagogie. Il quelqu'un sans avoir rien apprIS, quables aux diverses tendances de
caments. Cela seulement pour pré- dit, à plusieurs reprises, qu'un ni apprendre suffisamment de la pédagogie moderne. On n'aura
ciser que la conception de la li- enfant qui veut apprendre à faire choses tout seul. A vouloir res- plus à craindre, désormais, les
berté que défend Neill n'est ni des divisions y parviendra de tou- pecter la liberté d'un enfant excès imaginaires de la liberté .et
aveugle, ni visionnaire. tes façons, quelle que soit la mé- d'une manière trop systématique, de la confiance. Mais ses réponses
Si l'on examine son expérience thode utilisé. On peut répondre à on risque de le priver de l'appui sont trop souvent d'une nature in-
à la lumière de l'expérience fran- cela: primo, que ce n'est pas tout dont il a un besoin permanent. dividuelle: l'aide psychanalyti-
çaise la plus voisine, celle de à fait exact (ce n'est vrai qu'avec Et, justement, toute 18 pédagogie que, le mépria du travail, la li-
Freinet, on constate beaucoup 1 e sen fan t s supérieurement de Freinet démontre qu'un ensei- berté sexuelle ne sont pas immé-
d'éléments communs entre elles. doués) ; deuxio, que «donner en- gnement bien conçu peut aider un diatement applicables. sur nne
Tout le procès de l'enseignement vie d'apprendre » représente l'es- enfant sans jamais le contraindre. vaste échelle. Or, ce sont tous. les
traditionnel, par exemple, est sentiel de la pédagogie. Le deuxième réside dans l'im- enfants du monde qui ont besoin
identiquement traité. Il en est de Enfin, Neill méconnaît totale- possibilité raiso~nable d'étendre d'une. nouvelle pédagogie, et pas
même de l'analyse de la psycho- ment la valeur formative du tra- à tout un pays le système de seulement les enfants de Summer-
logie du tout petit enfant, de la vail. Il considère le travail comme· Neill. Les réussites qu'il a con- hill.
discipline collective, des rapports un mal nécessaire (et moins né- nues dans son école vienDtmt du Jacques Bens

20
pédagogique
1
P. Bourdieu et J.-C. Passeron d'Etat, pas plus d'ailleurs qu'ils
La Reproduction n'étaient. en dépit d'une aberra-
Ed. de Minuit. 279 p. tion contraire, les prophètes de
Mai. En effet. 8i l'inspiration de
Durkheim était celle d'un positi.
Avec les Héritiers, paru en visme moralisant aux fortes ré-
1964, les sociologues Pierre sonances kantiennes, la méthode
Bourdieu et Jean-Claude Pas- de Bourdieu et Passeron est ma-
seron réintroduisaient entre
les sciences sociales et la
nifestement nourrie (comme cel-
le de Max Weber dont ils ne man-
ENFIN!
Parutions inattendues
vie de la cité une prise quent jamais de se réclamer), aux
directe dont on avait perdu sources de la pensée nietzschéen-
en France en tirage limité

EHINeR
l'habitude depuis la mort de ne dont on connaît l'a-moralisme
Durkheim. A vrai dire, les foncier et la méfiance incoercible
similitudes étaient grandes pour tout discours éthique, soup-
entre le projet que laissait çonné par principe d'être le voile
entrevoir l'écriture brillante protecteur de passions et d'appé- Anthologie
des Héritiers et ce qu'avait tits inavouables. Ainsi toute ré-
été la c grande pensée. du
de la littérature Suédoise
férence au normal et· au patholo-
fondateur de l'Ecole française gique, appliquée méthodiquement par de grands écrivains contemporains:
de sociologie. par les durkheimiens et en géné- Bengt Martin, Bengt Anderberg, Eva Berggran.
ral par la sociologie de l'éduca- Illustrations originales de Benjamin Baltimore.
Même importance d'abord, at- tion traditionnelle, est-elle systé-
tribuée à l'institution scolaire con- matiquement écartée. Ce qui .Le volume: 28 F
sidérée comme un rouage essen- permet. par exemple, à Bourdieu
tiel de la société ; même souci de et Passeron de traiter de la vio- La Presse en parle:
s'insérer dans un débat national lence comme Taine (un ancêtre .. Aujourd'hui c'est de Suède que nous vient
d'une grande .portée tout en le qu'ils ne renieraient nullement, la plus belle preuve de l'érotisme.
dominant par la sûreté de l'in- malgré l'opprobre quasi.rituel - Composée par les meilleurs écrivains,
formation et la méfiance vis·à·vis et suspect - dont ce nom est elle possède un caractère artistique indéniable."
des lieux communs, eussent-ils d'il- recouvert) voulait qu'à l'instar Dr KRONHAUSEN The Sunday Times: 24.7.1966
lnstres cautions; même volonté «du sel ou du sucre ~ on traitât
enfin d'aboutir au terme de l'en- du «vice ~: sans passion ni pa- ET AUSSI
quête scientifique à des proposi- thos.

~IRI ERaliaU'~
tions concrètes réactualisant ainsi Que la violence, la' force nue
le lien, tôujours conscient dans la soit à la racine, avouée ou hon-
grande sociologie classique d'Au- teuse de tout fait social, tout une
guste Comte à Max Weber (mais tradition Sociologique l'affirme, et
oublié quelque peu depuis au pas seulement les marxistes. Il a Vol. 1 Vol. Il 28 F
prix d'une certaine chute dans le même pu arriver, - ct il arrive
ARTISTBS DB PARIS TRUONQ DISTRIBUTION
discouI'll pontifiant ou édifiant), encore - que des marginaux du
entre sociologie et réforme socia- marxisme, voire des adversaires 91- LINAS
le, voire entre sociologie et so- endurcis, soient pour un temps
cialisme, au sens très large (so- les tenants d'lme thèse si «ou-
ciété organisée) que ce mot avait bliée ~ qu'elle en paraît neuve et
il y a cent ans. partant, suspecte. De Kautsky, le
Mais il faut se méfier des ana· marxologue qui affirmait sa foi
logies: Bourdieu et Passeron, la lénifiante dans l'évolution pacifi-
suite des événements ra prouvé, que à l'ombre de la paix des mo-
n'avaient rien (le sociologues nopoles, ou de Max Weber. hé- ~

une toute jeune


collection
déjà prestigieuse
"REVER DE..."
... DE LA GRECE
présentation de Michel Déon 30,35 F

... DE LA FRANCE
présentation de Georges Blond 30,35 F

... DES CHATEAUX DE LA LOIRE


présentation' de Armand Lanoux' 22,80 F

... DES ILES SRITANNIQUES


présentation de Jean Duché 30,35 F

• ... DE PROVENCE,:" COTE D'AZUR


présentation de Jean·Paul Clébert

... DE PARIS
30,35 F

présentation de Jean-Paul Clébert 22,80 F

na DU MAROC
présentation de Ahmed Sefrioui 30,35 F
~ Bourdieu

raut de la bourgeoisie allemande, de l'opium»; mais il témoigne scientifique de la face cachée de tence d'une forme particulière de
faisant de la lutte (<< Kampf ~) le tout aussi bien d'une conception la Société. L'un représente une violence, différente de la violence
rapport social élémentaire ct irré- élitiste mal refoulée de la socié- mise en ordre de thèses déjà lar- ouverte et palpable, mais non
ductible, qui était le plus «idéo- té. D'autre part, on est ici quasi~ gement connues, voire vulgarisées moins efficace (contre l'économis·
logique» ? ment en terra incognita pour tou- depuis plusieurs années. C'est la me, - ou le «politisme» - vul-
De même, pour prendre appui te théorie non-conformiste, marxis- deuxième partie, intitulée «Le gaires). C'est ce que les deux au-
sur un épisode de notre vie in- me compris, si l'on met à part maintien de l'ordre », qui fait le teurs définissent «tout pouvoir
tellectuelle qui n'était peut.être quelques fragments, extrêmement bilan de tous les travaux semi- qui parvient à imposer des signi-
pas sans résonances aujourd'hui, riches mais «bruts» d'A. Grams- empiriques poursuivis par les au- fications et à les imposer comme
l'ingénieur Georges Sorel ne rap- ci et de Boukharine. teurs eux-mêmes ou leurs colla- légitimes en dissimulant les rap-
pelait-il pas le b.a. ba de la lutte De ce point de vue, l'entreprise borateurs du Centre de Sociolo- ports de force qui sont uu fonde-
des classes à coup de références de Bourdieu et Passeron fut dès gie Européenne d e p u i s les ment de sa force, a joute sa force
proudhoniennes et bergsoniennes, l'origine suivie avec passion par Héritiers et qui aboutissaient tous propre à ces rapports de force ».
au grand scandale du socialisme tous ceux qui ressentaient com· à la conclusion: si l'on pose qu'il Rien de très nouveau, susurre-
français qui misait ouvertement me une lacune l'absence de toute y a diffus dans l'espace social un ront tels esprits chagrins. Marx
avec son prophète Jaurès sur les élaboration sérieuse sur les no- capital culturel comparable au ca- ne disait-il déjà que l'idéologie
perspectives de démocratisation tions de pouvoir, de culture et pital économique (il se transmet dans certaines conditions, peut de-
indéfinies ouvertes par la Républi- d'idéologie. n n'est pas non par héritage; on l'investit pour venir une force matérielle? Plus
que laïque? En 1907, l'essor du plus étonnant qu'ils aient été vite le faire cultiver, etc.) il y a là près de nous, les freudo-marxis-
syndicalisme révolutionnaire fait rapprochés d'hommes qui dans une source d'inégalité qu'aucune tes de l'Ecole de Francfort n'ont-
voler en éclats la paix sociale et d'autres domaines défrichaient scolarisation, aussi laïque, gra- ils pas fait du concept de mani
ses penseurs attitrés. Plus de ba- dans le même esprit, disons le tuite et obligatoire soit-elle ne pulation le pilier de leur analyse
vardages «solidaristes », plus de « structuralisme », pour faire saurait réduire. Toutes les études du pouvoir dans nos sociétés in-
confiance béate dans le «pro- court, d'autres contrées vierges de publiées jusque-là laissaient en- dustrielles? Certes! Mais un
grès ». La violence exclue de la la connaissance. Et de fait 'un cer- tendre que lc systèmc d'enseigne- monde sépare une intuition expri-
théorie, «forclose », reparaît dans tain nombre de refus rapprochait ment n'était pas une loterie, mais mée en termes vagues ou incanta-
la rue. Du coup elle accède en- incontestablement Bourdieu et une machine à confirmer les pri- toires, qui ne dépasse guère le
fin à la dignité philosophique. Passeron de Foucault, de Barthes, vilèges. La Reproduction le dit, niveau descriptif, et un discours
Sans abuser des analogies his- de Derrida, etc. Mais partager un en toutes lettres, et soumet le qui rend compte de l'efficace d'un
toriques, on ne peut qu'être frap- certain nombre d'antipathics in- Père durkhcimien à un réévalua- phénomène soupçonné, mais mal
pé des rapports étroits, aujour- tellectuelles n'a jamais fondé une tion sévère. «En définissant tra- connu.
d'hui comme hier, entrc une gran- école de pensée. En fait, pour cer- ditionnellement le « système Les véritables ancêtres sont ici
de explosion sociale et la crise de tains (qui n'hésitent pas depuis d'éducation» comme l'ensemble Freud et Max Weber, en tant
ce que Robert Castel appelle très peu à clarifier leurs arrièrc-pen- des mécanismes institutionnels ou qu'ils ont connu l'un et l'autre
justement la «sociologie domi- sées marxicides...), la méthode coutumiers par lesquels se trouve dans leur théorie de la religion,
nante », ce mélange déconcertant structurale n'était que le point de assurée selon l'expression de Dur- cette violence symbolique par
d'apologies de l'ordre établis et départ. d'une nouvelle métaphy- kheim la conservation d'une cul- excellence, essayé de fonder
de conseils au Prince. Il est vrai sique ·idéaliste de la culture. Pre- ture héritée du passé, c'est-à-dire une science des pouvoirs que
que les dégâts sont proportionnels nant appui sur l'importance du la transmission entre les généra- nous proposerions d' a p pel e r
au caractère plus ou moins in- symbolique dans l'étudc des faits tions de l'information accumulée, a-matériels (a-matériel s'oppo-
féodé de la sociologie en ques- humains (les structures qui tis- les théories classiques tendent à sant à immatériel comme a-mo-
tion. Il est certain par exemple sent la trame dans laquelle nous dissocier la fonction de reproduc- ral à immoral..,). Sous une forme
que personne n'oserait plus faire sommes insérés à notre entrée tion culturelle de la fonction de axiomatique, dépouillée à l'extrê-
aujourd'hui de la «sociologie in· dans la vie, structures signifian- reproduction sociale. » me, nous voyons, fascinés, mais
dustrielle », comme on en fai!'ait tes de l'Oedipe, de la langue, des Dans une communication pré- parfois un peu sceptiques, se dé-
à la veille de mai 68. rapports de parenté) , de nouveaux sentée au moment même où pa- rouler l'enchaînement déductif
Pour la sociologie de l'éduca- idéologues bâtissent une ontologie raissait la Reproduction Pier- qui nous conduit de la violence
tion, les choses sont loin de se fantasmagorique du social: tout re Bourdieu déclarait: « Le symbolique en général à un de ses
présenter avec cette simplicité bi- n'est que symbolique, tout n'est système scolaire remplit une fonc. cas particuliers, à savoir faction
blique. Bien que pendant des an- que le jeu du signifiant. Tout - tion de légitimation de plus en pédagogique, elle-même condition
nées, Bourdieu, Passeron et la plu- y compris la lutte des classes, qui plus nécessaire à la perpétuation sociale d'une forme de pouvoir,
part de leurs disciples aient mis devient en toute logique, au ter- de fordre social (souligné par f autorité pédagogique, ct impli-
le politique entre parenthèses, me de ce discours de platonicien nous) à mesure que l'évolution quant, pour former des sujets
leur sociologie a toujours .repré- enragé, un simple effet de langa- . du rapport de forces entre les conformes à la commande sociale
senté, en intention et en acte, une ge. Contre le courant, Bourdieu classes tend à exclure plus com- qu'elle véhicule, un procès d'in-
conte.~tation, parfois virulente (cf. et Passeron n'hésitent pas à se plètement l'imposition d'une hié- culcation dit travail pédagogique.
le Métier de Sociologue) de la so- démarquer une fois pour toutes de rarchie fondée sur l'affirmation De proche en proche sont ensuite
ciologie dominante. Cette conte!l- la Sainte Famille structuraliste, brute ct brutale des rapports.» redécouverts les notions fonda-
tation débouche toujours, même au risque de subir l'affront défini- Cet excellent résumé de la Repro- mentales que sont l'autorité sco-
si elle est menée sur le terrain tif, la marque infamante entre duction nous introduit au problè- laire, le système d'enseignement
épistémologique, à dévoiler en fin toutes : sociologisme vulgaire. Cet- me central, posé dans la première et le travail scolaire.
de parcours un présupposé poli- te démarcation c'est la Reproduc. partie, dont l'enjeu n'est pas min- A l'heure de tant de contesta-
tique réactionnaire. Ainsi l'usage tion. ce. D'emblée s'v trouve à la fois tions oiseuses de la théorie, n'y
de la notion de «don» pour ren- Deux thèIJles s'entrecroisent affirmées l'uni~ersaIité de la ré- a-t-il pas là comme une promesse
dre compte de la réussite scolaire dans la Reproduction, et chacun pression dans tous les secteurs de d'une théorie - enfin -- trouvée
est-elle d'abord un non-sens scien- d'eux nous '~emble également im- la vie (contre les fonctionnalistes de la contestation ?
tifique, du type «vertu dormitive portant pour la compréhension ou sociologues philistins) et l'exis- Daniel Lindcnbcrg

22
SCIENCES

SOCIALES
La mathématique sociale
Paul Lazarsfeld politiques, et surtout de la diffi· mathématiques entre caractères que éminente à la quête de ce
Philosophie des Sciences culté d'en répandre et d'en faire observables et variables non qu'il appelle les faits révélateurs
Sociales adopter les vrais principes, c'est observables» (p. 38) . ou surprenants (cf. pp. 156.7, 320,
Préf. de R. Boudon l'imperfection de la langue qu'el- 351), à côté des grands nombres
Trad. de l'anglais les emploient.» Le troisième qui seuls se prêtent à un traite·
Bibliothèque des Sciences grand ancêtre ment statistique.
Humaines, En fait, cette imperfection Il n'est donc pas surprenant
Gallimard éd., 506 p. s'amenuise, quoique de façon len· Le troisième grand ancêtre est que l'on trouve vers la fin du li-
te et irrégulière. Dans un chapitre lui aussi un Européen (car Lazars- vre un chapitre, à bien des égards
fascinant consacré à une histoire feld rappelle très justement que le plus stimulant, sur la collabo·
de la quantification en sociologie, la sociologie empirique n'est pas ration qui devrait s'instaurer en-
Lazarsfeld montre qu'à partir du née aux Etats-Unis). Ce n'est pas tre l'historien et le spécialiste des
XVIIe siècle, un des problèmes per- un astronome comme Quételet, sondages. Cette collaboration a
L'aspect doctrinal lpour ne pas manents de la méthodologie scien· mais un ingénieur des Mines, le été jusqu'ici peu fréquente, et l'on
dire doctrinaire) des sciences so· tifique a commencé à se poser: très catholique Le Play, surtout a plutôt eu cette interversion pa·
ciales tend à occuper un peu trop le choix (ou plutôt le dosage) en· connu comme le fondateur des radoxale des rôles relevés par
souvent le devant de la scène au tre exactitude et pertinence. Les études de budgets familiaux, mais Charles Tilly (dont l'étude de so-
détriment d'autres traits qui, pour fondateurs britanniques de l'arith- qui a eu surtout le désir de «fai- ciologie historique sur l'insurrec·
se prêter moins bien aux conver· métique politique (Petty, Graunt, re parler» les chiffres pour en tion vendéenne vient d'être tra-
sations de sa'lon, n'en constituent etc.) avaient cherché à décrire inférer des aperçus sur des aspects duite) : les historiens cherchent
pas moins l'essentiel de la démar- la société de leur temps à l'aide non chiffrables de la réalité so· à rendre compte des événements
che scientifique, à savoir la tra- d'éléments chiffrés, d'ordre démo- ciale. Lazarsfield dirait: pour as· par les intentions et les senti-
duction de concepts scientifique- graphique en particulier, et à dé- seoir son diagnostic. ments, toutes choses que les sour-
ment stratégiques en variables gager des relations causales entre Ce mot de diagnostic est plus ces documentaires sur lesquelles
observables, et l'analyse des rela· ces éléments. Mais à peu près en important chez Lazarsfeld qu'il ils travaillent ne révèlent que dif-
tions entre ces variahles. Le re- même temps, l'Allemand Conring, n'y paraît à première vue (encore ficilement, cependant que les so-
cueil de textes du sociologue amé· contemporain de Leibnitz, et un que l'absence d'index thématique ciologues, intéressés par les struc·
ricain Lazarsfeld qui nous est pré- certain nombre d'universitaires ne permette pas de le percevoir tures et les changements de Ion·
senté, dans une traduction extrê- de Gottingen, jetèrent les bases clairement), car il désigne à ses gue durée, sont mal armés pour
mement soignée, par Raymond d'une nouvelle science qui reçut yeux «les procédures par lesquel. les appréhender au moyen de
Bourdon, l'un des trop rares re- le nom de statistique (1a pater- les on peut établir une classifi- leurs enquêtes par sondages.
présentants en France de ce que nité de ce terme revient à Achen- cation à partir d'observations em·
l'on appelle improprement la so· wall, qui enseignait à Gottingen), piriques» (p. 217) , c'est-à·dire,
ciologie empirique (celle qui se mais ils entendaient par là la une fois encore, à inférer la pré. Les opinions
préoccupe d'administrer une preu- «science de l'Etat », c'est·à-dire sence . de l'inobservable à partir sont des "faits"
ve logiquement suffisante des pro- une description systématique des de l'observable.
positions qu'elle énonce), a préci. forces et des faiblesses d'un Etat, L'ouverture d'esprit assez excep- L'opposition est dans une large
sément pour originalité d'être qui ne faisait appel qu'avec pré- tionnelle de Lazarsfeld se manie mesure réelle, et les propositions
centré sur le langage des sciences caution aux variables quantitati· feste à cette occasion, car une lec· de Lazarsfeld, qui consistent au
sociales, sous le double aspect de ves, et au cours des premières an- ture tant soit peu attentive de fond à considérer que les opinions
sa formation historique progres· nées du XIX' siècle, une longue son livre permet de se rendre et les attitudes sont des «faits»
sive, et de la structure logique polémique opposa les quantitati- compte que chez lui, le diagnostic comme les autres dont l'historien
qui le constitue. vistes aux partisans du qualitatif, ne se fonde pas exclusivement sur peut être appelé à faire usage,
qui reprochaient aux premiers de l'analyse empirique de la «causa- devraient contribuer à la réduire,
Un travail vouloir faire croire que «l'on bilité » et l'instrumentation statis- en suscitant une politique d'in-
peut comprendre la puissance d'un tique. Certes, plusieurs chapitres vestissement en sondages qui tien·
de méthodologie nént compte des besoins présents
Etat en ne connaissant que sa su- leur sont consacrés mais un texte
Autrement dit, pour employer perficie, sa population, son revenu très important traite de l'analyse et futurs des recherches historie
un terme-clé de la pensée de La- national et le nombre des ani- qualitative en sociologie, toujours ques. Moyen utile d'enrichir la
zarsfeld, nous sommes en présen. maux broutant alentour» (p. 99). à partir « d'explications de comptabilité sociale, moins déve·
ce d'un travail de méthodologie La seconde grande étape, dans texte» conduites avec clarté et un loppée jusqu'ici que la comptabi.
consistant à étudier les produits ce tableau historique de la quan· profond respect de l'objet ana- lité économique, mais illustration
de la recherche sociale et à en tification sociale, est représentée lysé. Lazarsfeld y formalise no~ également de l'unité latente des
élucider le mode d'élaboration par le Belge Quételet, qui avait tamment un processus de concep- sciences de l'homme, unité qui
- à l'inverse des fausses querel. su provoquer dans sa jeunesse tualisation fréquent en ethnolo- ne naît point d'un essai d'appli-
les méthodologiques où l'on s'in· l'admiration de Goethe, et qui gie, en macrosociologie ou en cation à la réalité sociale des mo-
terroge a priori sur la validité gé. n'est guère connu en France que psychologie sociale, qu'il appelle dèles emprunté8 aux sciences de
nérale de telle ou telle voie d'ap. par l'éloge que lui consacre B. de « construction de formules-mè· la nature, mais d'une traduction
proche sans trop s'inquiéter des Jouvenel dans l'Art de la Con- l'es» (matrix formulation). L'opé- des problèmes et des hypothèses
situations concrètes où elle mérite jecture. C'est à Quételet que l'on ration consiste à agréger sous un de recherche en procédures for-
de s'appliquer. Lazarsfeld renoue doit les premiers travaux sur la vocable commun (la Gemeinschaft melles contrôlables, et d'une con·
ainsi avec la pensée de Condorcet, théorie de la mesure dans les de Tonnies ou la «culture apol- viction, présente chez Lazarsfeld
qui écrivait un an avant sa mort sciences sociales, et plus générale. linienne» imputée par Ruth Be· comme chez Quételet ou Durk·
en présentant son nouveau Jour- ment l'idée, comme l'écrit Bou- nedict aux indiens Zunis) des élé· heim, à savoir que l'arbre de la
nal d'instruction sociale: II: Une don, que «l'inobservable peut ments disparates mais étroitement connaissance n'a pas pour l'hom-
des principales causes du peu de devenir mesurable à condition associés. De même Lazarsfeld at- me de fruits empoisonnés.
pl'ogrès des sciences morales et d'admettre l'existence de relations tribue-t-il une fonction heuristi- Bernard Cazes

... _lgz.lge Lfttéraue, du 1er au 15 juillet 1970 23


LINGUISTIQUE

La nature du sens
La conception de Hjelmslev messages français renvoie au signi-

I
A.J. Greimas
Du Sens que Greimas s'efforce de dévelop- fié "français"»? (Barthey: Elé-
Seuil éd., 320 p. per pour le plus grand profit de ments de sémiologie, p. 165). Or,
la sémiotique (Pour une socio- le genre d'explications suggéré
Parmi les théories linguis- logie du sens commun, p. 93), est par Greimas à propos de l'exem-
tiques modernes, celle du à la fois plus obscure et plus ple de la connotation désignée en
Danois Louis Hjelmslev est ambitieuse. Pour Hjelmslev, la français par «vulgarité» (p. 95)
sans doute la plus séduisante connotation est un système, une renvoie à l'extra-linguistique: un
et la mieux exploitable pour langue dont le plan de l'expres- champ sémantique sociologique-
la recherche' littéraire. En sion serait déjà constitué par une ment délimité, des habitudes arti-
postulant l'isomorphisme du langue. Autrement dit - et en culatoires et prosodiques que la
plan du contenu et du plan simplifiant, peut-être, outrancière- phonostylistique identifie facile-
de l'expression, c'est-à-dire ment - en «connotant» on ment comme manifestations du
en affirmant que le • fond • « parle» du signifiant. (Si on moi profond, etc.
pourrait être structuré de la « parle» du siguifié, on est dans On pourrait cependant tenter
même façon que la • forme ., le métalangage.) Ce qui est parti- une étude des connotations basée
Hjelmslev a ouvert la voie à culièrement séduisant dans cette sur les structures du matériau
de fécondes et passionnantes conception, c'est le caractère sys- qu'est la langue dans laquelle le
spéculations sur la nature et tématique que Hjelmslev attribue texte est produit. La connotation
l'organisation du sens d'une aux langages de connotatiou qui « bienséance» ou «discrétion»
part sur ses manifestations s'ajouteraient aux langages de dé- de tel roman français de l'épo-
dans les différents types de notation et dont les éléments que classique serait l'expansion de
discours (et la littérature en Les lieux de cette manifesta- constitutifs seraient les ,connota- ]a structure dite «discours indi-
est un!) de l'autre. tion et les modes de cette trans- teurs. Par exemple, dit Hjelmslev, rect », acquisition relativement ré-
formation - tel est, en gros, J'ob- la langue danoise forme le plan cente. La suppression d'une telle
Préfacier de la traduction fran- jet des quatorze textes écrits en· de l'expression dans un système structure (dans le cas, par exem-
çaise du Langage de Hjelmslev, tre 1960 et 1969, qui constituent significatif dont le contenu serait ple, de la tradition, si la langue
A. J. Greimas se place, à plus ce recueil. Les quatre premiers l'esprit danois. Les mots danois, d'arrivée ignore cette structure)
d'un égard, dans la perspective précisent la conception théorique outre leur sens « référentiel» pro- entraîne une modification dans la
hjelmslcvienne. De même que de l'auteur en explicitant, notam- prement dit, posséderaient un connotation. II en est de même
Hjelmslev se désintéresse de la ment, l'idée que le sens est «un Eens second qui est «l'esprit da- de la structure dite «imparfait»
c substance:t pour ne s'occuper projet virtuel, l'achèvement d'un nois ». dans le «récit itératif» (le terme
que de la forme du contenu et procès programmé ». C'est dans On voit l'immense extension est de G. Genette) chez Proust,
de l'expression, de même Greimas cette première partie que le théo- que pourrait prendre cette notion, ou «passé c 0 m p 0 s é» dans
abandonne à la philosophie l'in- ricien de la littérature lira avec si on réussissait à décrire le sys- l'Etranger de Camus, etc. Une au-
terrogation sur l'essence du sens le plus grand intérêt la discus- tème qu'elle constitue. Avec les tre voie de la recherche pourrait
et limite son enquête c aux mo- sion - toujours dans la perspec· métalangues et la métasémiologie, consister à considérer la connota-
des de sa manifestation :t. Dans la tive hjelmslevienne - sur la no- également postulés par Hjelmslev, tion comme une «valeur moyen-
préface de son ouvrage Du Sens, tion de connotation. «la théorie linguistique nous ne » déterminée par les continents
il décrit la quête, la vaine pour- On peut s'étonner avec Michel amène, note Martinet dans son du texte, c'est-à-dire les termes en
suite du sens, l'enquête du sémio- Arrivé (1) du peu d'efforts qui compte rendu sur la glossémati- présence, et cela aussi bien sur le
ticien menée c par une porte ont été déployés jusqu'à présent que (3), à une position-clef d'où plan phonétique que sur le plan
étroite, entre deux compétences en vue d'une étude ssytématique aucun domaine scientifique ne sémantique, bien que dégager des
indiscutables, philosophique et de la connotation. Pour les uns, peut nous échapper. En concen- sèmes dans un texte comporte
logico-mathématique:t (p. 12). La c'est tout simplement l'attitude trant notre attention sur la langue toujours un certain risque d'arbi-
seule certitude, c'est que c la pro- du sujet parlant à l'égard de elle-même, et non sur ses à-côtés, traire. Mais cette méthode aurait
duction du sens n'a de sens que l'énoncé, un message supplémen- nous avons atteint la connaissance, l'avantage de nous enfermer dans
si elle est la transformation du taire dont le codage et le déco- non seulement du système linguis- le corpus. Les «anagrames» de
sens donné :t (p. 15). Jouant alors dage obéiraient à des règles fort tique, dans son ensemble, mais .saussure pourraient nous servir
sur la polysémie du mot français mal connues. Parmi les tentatives aussi celle de l'homme, de la so- de guide: le texte que l'on re-
c sens :t qui signifie à la fois c ce d'élucidation les plus intéressan- ciété, de la totalité du domaine trouve «sous le texte », qui est
que les mots veulent bien nous tes, signalons celle d'Ivan Fonagy, de la science ». secrété en quelque sorte par lui,
dire:t et une direction c Sinn :t qui la considère comme un mode Avec Greimas, nous n'avons ressemble étrangement au «systè-
et ~ Richtung :t, Greimas identifie d'encodage prélinguistique, tou- que des ébauches de description, me second ~ des hjlemsléviens.
le sens avec le procès d'actuali- jours archaïque et élémentaire (la des «directions de recherche» L'étude de Greimas sur la con-
sation orienté, la production lit- périodicité du rythme, un des co- qui nous éloignent à la fois du notation débouche sur une autre
téraire se présentant comme un des producteurs de connotation, texte et de la linguistique en gé- notion qui dominera une bonne
cas particulier de ce procès représenterait la régression à un néraI. On aimerait pourtant avoir partie des textes suivants de ce
d'actualisation du sens virtuel, état précédant la fonDation de la quelque lumière sur la façon dont recueil: celle de la «réalité so-
comparable à la production des conscience et évoquerait le rado- Hjelmslev concevait la langue da- ciale vécue », prolongement my-
voitures automobiles, procès désé- tage, la victoire du principe de noise comme système de connota- thique des langues de connotation
mantisé, réduit en automatisme. plaisir et du principe léthal sur tions de l'esprit danois - si toute- avec ses « objets culturels»:
c Ainsi, on ne sait rien de phl~ le principe de réalité) et d'An- fois un ter m e aussi vague proverbes, rites, récits, etc. «En
sur le sens, mais on a appris à dré Martinet (2) qui, allant fina· qu' «esprit» peut servir de point ne nous référant apparemment
mieux connaître où il se mani- lement dans le même sens, la rat- de départ pour une étude systé- qu'à la langue naturelle, nous
feste et comment il se trans- tache à l'apprentissage de la lan- matique - ou sur les opérations avions constamment présents à
forme:t (p. 17). gue maternelle. qui font que «l'ensemble des l'esprit les autres langages so-

24
Théâ.tre à Berlin

ciaux », note Greimas. Or, ces structures !lont l'effet d'une vo- Depuis quelques années, les remarquable pour illustrer l'épo-
langages sociaux, eux, sont décrits lonté et non le fait d'une quelcon- meilleures mises en scène en lan- que de Cabale et amour de Schil-
comme des systèmes, en termes que fatalité. gue allemande sont présentées en- ler. Le trône et les jambes d'un
relationnels (le contraire, le con- suite à Berlin. Il ne s'agit pas souverain ame dimensions gigan-
tradictoire, l'implication, etc.). Il seulement d'une confrontation eu- tesques emplissent la scène, de
en est de même en ce qui con- Une prise de position tre les diverses manières de faire sorte que le jeu est conditionné
cerne les œuvres narratives: récit du théâtre. Chaque présentation par ce poids fatal. Rolf Henniger,
mythique, contes populaires. Le est en effet suivie d'une discus- Gerd Bockmann et Susanne Trem-
Toute tentative de démythifica-
gros de l'ouvrage est consacré à sion puhlique entre metteU:rs en per sont les protagonistes de ce
tion est, en effet, une dénoncia-
l'établissement de modèles desti- scène, auteurs, traducteurs et drame de la cupidité au détri-
tion et la lucidité du regard est
nés à rendre compte de leur con- spectateurs. ment des «sujets:t d'un hon père
prise de position chez un homme
figuration structurelle, celle-ci Deux pièces de Goethe ont ins- du peuple. Excellente mise en
«appartenant à une génération
étant significative à un certain de- piré des mises en scène totale- scène de Hans Hollmann.
gré: «La génération de la signi-
où tous les intellectuels se défi-
ment différentes. Le sujet de CIa- Les Cannibales, de George Ta-
fication ne passe pas, d'abord, par nissaient par rapport au marxis·
vigo - drame écrit· par Goethe hori (première européenne à l'ate-
la production des énoncés et leur me» (4). Explicite dans quelques
à 25 ans en une semaine - a été lier du Théâtre Schillcr de Ber-
combinaison en discours; elle cas - comme à propos des pro-
emprunté au Fragment de mon lin) est présentée comme une
verbes et des dictons, où il est
est relayée, dans son parcours, voyage en Espagne de Beaumar- messe noire à la mémoire du pè-
dit que «la répétition du même
par les structures narratives et ce chais. Une grande partie du texte re de l'auteur, mort à Auschwitz.·
sont elles qui produisent le dis- élément lexical... contribue notoi-
a été presque littéralement tra- C'est une exorcisation à résonan-
cours sensé articulé en énoncé.» rement à la mise en ordre du
duite, et Beaumarchais, se voyant ce singulière de l'univers concen-
monde moral censé régir une so-
(p. 159). lui-même en Clavigo selon Goe- trationnaire dans son pays d'ori-
ciété» (p. 314) - cette prise de
the, a trouvé, paraît-il, que ce gine. Elle est incarnée avec un
position est implicite tout au long
dernier avait peu de talent et grand courage physique par tons
Adéquation du modèle de l'ouvrage. La position qui con-
une tête de linotte. Le metteur les acteurs.
siste à refuser de chercher le sens
à l'objet en scène Fritz Kortner a assumé L'Anglais John Hopkins (38
ailleurs que dans ses modes de
manifestation n'est pas sans ana-
la représentation du Théâtie de ans) est l'auteur de This story 0/
Hambourg. Les personnages se Yours. Prohablement très mal
logie avec celle du linguiste distri-
Pour dégager les structures nar- détachaient avec la finesse d'om- traduite, cette pièce culmine en
hutionnaliste. Dégager par com-
ratives, Greimas fait appel à l'an- hres chinoises, mais l'action, floue, un méli-mélo physico-psychologi-
mutation des formes «avons »/
thropologie structurale ou à la traînait en longueur. que entre un policier et sa vie-
« avions », le «i» qui peut être
mythologie comparée. C'est l'as- Torquato Tasso a été joué par time. Le metteur en scène Peter
la marque de l'imparfait en fran·
pect· le plus connu de son acti· la troupe du théâtre de Brême, Palitsch et ses acteurs du Théâtre
çais, c'est hien. Cela n'empêche
vité: il déploie une ingéniosité dirigée par Peter Etein, qui pré- de Stuttgart se sont fait copieu-
pas le linguiste de s'interroger sur
scrupuleuse en vue de l'adéqua- sentera, entre autres, à Berlin, cet sement huer.
la nature de cet imparfait, dont
.tion du modèle à l'objet. Ce qu'il automne, {Interrogatoire de Ha- Le pla i sir du eth é â t r e
la richesse sémiologique va bien
faut noter à ce sujet, c'est qu'il bana de H.M. Enzensherger. Un pour et par le théâtre:t a servi
au-delà de la simple indication
est parfaitement conscient de la buste de Goethe, posé sur un ta- de fil à la mise en scène de
temporelle. Il en est de même du
portée idéologique d'une telle en- pis de sol vert pré, un Torquato What you will de Shakespeare,
« sens» des structures sémanti-
treprise. «Ce qui est en cause, Tasso répétant toutes les poses par Johannes Schaaf et ses ac-
ques : contrainte sociale ou idéo-
écrit-il (p. 36), c'est {ensemble tenues par Schiller et Goethe sur teurs du· Théâtre de Munich. Im-
logique, faihlesse des ressources
des valeurs culturelles - popu- tous les socles des monuments hroglios, travertis, intrigues, tout
imaginatives, finitude de la comhi-
laires autant que bourgeoises - historiques, une structuration re- est prétexte à un déchaînement
natoire. La liherté, la vérité, la
que la société occidentale assume maniant entièrement la pièce ont joyeux du jeu.
heauté sont bien des illusions.
traditionnellement et qui, sous le Mais elles sont si profondément permis au puhlic de se délecter Samuel Beckett a été présent
nom de {humanisme, constituent ancrées en nous qu'elles contes- tout au long de la soirée. Ironie deux fois. La Dernière Bande à
son «vécu» implicite... La sémio- tent la validité des analyses for- et parodie constituent les attraits l'atelier du Théâtre Schiller bé-
logie syntagmatique menace, par melles. Au fond, c'est sur la vieil- de ce renouveau, qui marque sans néficie de la mise en scène de
le fait même qu'elle est possible, le contradiction faustienne entre doute une date dans l'histoire du Beckett lui-même et d'une inter-
les deux bastions de la tradition la soif d'absolu et l'impossihilité théâtre contemporain. prétation magistrale par Martin
humaniste : la littérature et {his- de l'atteindre que déhouchent les Wolfgang Bauer, jeune auteur Held. En attendant Godot est ve-
toire. » recherches sur la structure du autrichien de 29 ans, s'est fait un nu de Bâle, où la pièce se joue
sens. nom avec sa première pièce Magie depuis 20 mois. 25 000 8pectateurs
Ainsi, tout en limitant ses re- afternoon. Continuant sa préfé- l'ont vue dans une salle louée
cherches aux modes de manifes- Georges Kassai rence pour les titres anglais, il a longtemps d'avance. Les jeunes y
tation du sens, on ne peut éviter écrit Change, qui se veut une cri· tiennent la plus grande place. fi
de rencontrer le sens lui-même: tique «sanglante» de la société est vrai que le théâtre de Bâle
celui-ci est suggéré par la struc- (1) Langue française. 3 septembre actuelle, à l'occasion du lance- leur offre un tarif réduit, quel
ture. L'étude de la sémiotique des 1969, p. 8. ment d'nn artiste-peintre. La mi- que soit le nombre des acheteurs
relations sexuelles (pp. 142-150) (2) Connotations. poésie et culture. se en scène de Bernd Fischerauer à plein tarif. La mise en scène
dans • To Honor Roman Jakobson.,
ne peut guère éviter de poser le (du Théâtre populaire de Vienne), de Hans Bauer offre une commu-
La Haye, 1967. Tome II.
prohlème du «pourquoi» de tou- (3) A. Martinet: Au sujet des fon- réussie aux deux tiers, n'est sans nication totale avec le spectateur.
tes ces contraintes, ces permis- dements de la théorie de Louis doute pas responsahle des « inten- Quant au personnage de I.ucky
l'ions, ces interdictions. S'agissant Hjelmslev, Bulletin de la Société de tions scéniques» de l'auteur, (Peter Brogle), je n'ai jamais vu
d'institutions humaine!l, et non de Linguistique, 42, 1946, 19-42..
(4) Cf. Le langage au stéthoscope,
d'une banalité navrante. une interprétation aussi bowe-
matières inanimées, on ne peut par CI. Bonnefoy dans • Les Nouvelles Le décorateur Thomas Richter- versante du rôle.
s'empêcher de penser que ces Littéraires. du 4 juin 1970. Forgach a inventé un dispositif JulÛl Tardy.Marcw

La Q!!inzaine Littéraire, du 1 er au 15 juillet 197Q 25


LETTRE

DE BERLIN
Une COnInIune
Kommune 2 avant de pouvoir changer la réa- fester des agressions contre leur ainsi: «Etre antiautoritaire ne
Versuch der Revolutionierung lité sociale ». Un appartement de père et leur mère, au lieu de signifie pas abandonner complè-
des bürgerlichen 7 pièces fut loué, où emménagè- devoir les refouler, comme c'est tement les enfants à eux-mêmes,
Individuums rent 3 femmes et 4 hommes, âgés le cas dans la famille tradition- mais empêcher que la soumission
Oberbaum éd., 311 p. de 19 à 29 ans, et deux enfants: nelle. De leur côté, les adultes autoritaire ne soit ancrée dans la
Berlin-Ouest. Nessim, un garçon de 3 ans et apprirent lentement à communi- structure caractérielle.»
9 mois, une fille, Gricha, de 2 ans quer avec les enfants et à com- Beaucoup plus ardue que l'édu-
et 9 mois. prendre leurs besoins. Craignant cation des enfants se révéla l'évo-
La commune s'est dissoute en au début de prononcer des inter- lution des adultes. Tous étaient
L'idée est r é pan due dans été 1968, elle aura duré près de dictions, ils réalisèrent par la sui- partis de l'idée que l'existence
l'extrême-gauche que la révolu- deux ans. Le rapport de son exis- te qu'ils recouraient à la manipu- collective se justifiait seulement si
tion changera l'homme, que l'ins- tence difficile, passionnée, vécue lation pour influencer les enfants elle accroissait l'aptitude de cha-
tauration d'un système politique avec une sensibilité aiguë et des dans leur sens et changèrent d'at- cun à s'engager dans la lutte poli-
nouveau entraînera une transfor- exigences radicales, a été rédigé titude: «Quand cela nous sem- tique. Les études universitaires
mation profonde des rapports hu- collectivement par ses anciens blait inévitable, nous avons préfé- que les hommes avaient commen-
mains. Rares sont ceux que préoc- membres. Le livre s'ordonne non ré formuler des interdictions clai- cées leur avaient donné un senti-
cupent les modalités psychologi- selon la chronologie, mais d'après res (en essayant de les motiver) ment de frustration et d'isolement.
ques de cette transformation et, des thèmes: l'organisation de la plutôt que d'empêcher les en- Ils voyaient dans la commune la
ce qui importe peut-être davan- vie quotidienne, l'éducation des fants par des trucs de faire certai- possibilité de faire un travail col-
tage) les problèmes psychiques enfants, l'activité politique, les nes choses : utiliser le tourne-dis- lectif qui alliât la productivité au
que posc aujourd'hui la lutte po- conflits et la psychanalyse de que, jouer dans la chambre de plaisir. Mais tous les projets dans
litique aux militants eux-mêmes. groupe. travail. » . ce sens échouèrent; une activité
La commune berlinoise dont le La vie quotidienne fut organi- Dans le cadre d'une telle édu- commune satisfaisante ne put
rapport vient de paraître a tenté sée de façon à éviter une division cation, la sexualité prenait une être trouvée, ni dans le domaine
de résoudre ces deux questions à du travail d'après les sexes. A importance particulière car, pour de la théorie, ni dans celui de
la fois: elle a anticipé, par l'expé- tour de rôle, tous les membres, les «communar.ds », l'épanouisse- la pratique politique. Les fem-
rience communautaire, un ordre deux par deux, faisaient le ména- ment de l'adulte dépend des res- mes surtout retrouvaient le malai-
social radicalement différent; en ge et s'occupaient des enfants. trictions imposées à la jouissance se qu'avait suscité en elles l'enga-
même temps, cette forme de vie Ainsi était rompue la monotonie de l'enfant. Ils s'efforcèrent non gement au sein du S.D.S. : la lutte
était destinée à rendre ceux qui d'une existence faite de travaux seulement de tolérer mais d'ap- politique et le travail théorique
la pratiquaient plus aptes à l'en- ménagers constamment recom- prouver affectivement la sexualité leur semblaient abstraits, sans
gagement révolutionnaire; il mencés. Sur ce plan, l'égalité des enfantine. Ils encouragèrent l'in- rapport immédiat avec leurs
s'agissait de modifier un caractère hommes et des femmes s'instaura térêt et les jeux sexuels de Nes- problèmes personnels. Pour tous,
formé par une éducation bour- sans difficultés. sim et Gricha, tout en insistant les inhibitions et les conflits indi-
geoise dont les normes étaient in- L'aspect le plus nouveau et le sur «réquivalence fonctionnelle viduels resurgissaient continuelle-
tériorisées. plus captivant de l'expérience des organes génitaux masculins et ment: « Nous étions toujuurs re-
La «Kommune 2 » fut créée à communautaire est sans conteste féminins », afin d'éviter la valori- jetés sur nous-mêmes: sur nous-
Berlin-Ouest début 1967 par un l'éducation collective des enfants. sation traditionnelle du sexe mâ- mêmes comme des individus qui
groupe de militants du S.D.S. lSo- Tous les membres s'accordaient le. avaient peur, qui ne savaient tra-
zialistischer Deutscher Student.en- sur la nécessité de créer avec eux Les enfants allaient au jardin vailler collectivement mais seule-
bund, Association des étudiants un autre rapport que la famille d'enfants municipal; ils commen- . ment en tallt que concurrents in-
socialistes allemands). A cette traditionnelle. Une théorie de cèrent par le faire avec plaisir, divicf,ualistes, ... qui craignaient
époque existait déjà la «Kom- l'éducation antiautoritaire était puis manifestèrent une aversion r autorité, que ce fût la police,
mune 1 », qui devint célèbre par inexistante, à part quelques essais croissante à son égard. L'éduca- la justice, le professeur, une ve-
ses actions provocantes. L'inten- datant des années 20 (Véra tion discipline qu'ils y recevaient de,t,te S.D.S. ou un membre du
tion première des promoteurs de Schmidt, Wilhelm Reich et le était en contradiction flagrante groupe... »
la seconde commune était de vivre mouvement sex-pol); il fallait avec celle de la commune. En Ainsi les «communards» fu-
ensemble pour faire du travail donc partir de zéro et oser expé- collaboration avec d'autres mili- rent amenés à se préoccuper de
politique en commun. Cette ten- rimenter, en corrigeant les erreurs tants du S.D.S., celle-ci entreprit plus en plus de leurs difficultés
tative se solda par un échec : les au fur et à mesure par une ré- de créer des jardins d'enfants se- psychiques. Ils tentèrent au fil du
membres de la commune avaient flexion théorique. L'idée générale lon sa propre conception; des temps d'élaborer une méthode,
de sérieuses difficultés indivi- était d'éduquer les enfants à l'au- magasins désaffectés furent loués basée sur la psychanalyse, qui
duelles qui les empêchaient de se tonomie. à cet effet, d'où le nom de «Kin- leur permît de «travailler» leurs
consacrer librement à l'activité Nessim vivait dans la commune derladen» (magasin d'enfants). conflits. Dès les premiers jours de
politique: «Nous réalisâmes de avec son père, Gricha avec sa Actuellement, il en existe à Ber- la commune, ils avaient commen-
plus en plus clairement qu'un tra- mère ; tous deux étaient trauma- lin-Ouest un nombre considérable. cé par des conversations, où cha-
vail collectif était impossible sous tisés par des événements anté- L'expérience communautaire cmi racontait à sa guise «sa vie ~
la pression de nos problèmes per- rieurs et profondément liés à leur n'a pas assez duré pour permettre et ses tourments. C'était à peu
sonnels, aussi longtemps que nous père et à leur mère. L'éducation des conclusions définitives en ma- près les mêmes pour tous: diffi-
ne les avions pas affrontés. » collective réussit à réduire pro- tière d'éducation collective; il cultés de travail, peur de l'auto-
Tirant les conséquences de cet gressivement cette fixation: les n'est par exemple pas possible de rité, problèmes sexuels. A l'en-
échec, ils se regroupèrent en été enfants s'attachèrent peu à peu dire aujourd'hui quelle influence contre de la «Kommune 1 ~ qui
1967 pour recommencer d'une fa- aux membres de la commune, qui elle exerce sur des conflits déci- avait solennellement décrété l'abo-
çon différent.e: la priorité serait s'occupaient d'eux autant que sifs tels que le complexe d'Œdi- lition du couple, la seconde com-
donnée à la solution des problè- leurs parents. La possibilité de pe. La commune ne prétend pas mune a récusé tout dogmatisme
mes personnels, car «nous devons décharger leurs affects sur d'au- livrer un modèle, elle a voulu à cet égard. La plupart de ses
nOlIS transformer nous - mêmes tres adultes leur permit de mani- frayer une voie qu'elle résume membres vivaient en couple.

26
INFORMATIONS

berlinoise LES PRIX


Le prix Roger Nimier 1.970 a été
attribué à Robert Quatrepoint pour son
roman, publié aux éditions Denoël:
Mort d'un Grec.
Jacqueline Kahn-Nathan et Gilbert
Tordjman ont obtenu le Prix Fagon
1970 pour leur étude intitulée le Sexe
en questions. Une expérience d'édu-
cation sexuelle dans la région pari·
sienne, et publiée dans la collection
• Femme. chez le même éditeur.
Le Prix Charles Perrault, créé cette
année. a été attribué à Italo Calvino
pour son roman le Baron perché (Gal-
limard).
Le Prix du Rassemblement Breton a
couronné l'ouvrage de Jean Markale.
les Celtes et la civilisation celtique,
publié aux éditions Payot.
Le Grand Prix Inter-Clubs du Théâtre
1970 a été décerné au spectacle de
la Gaîté-Montparnasse: Un jour dans
la mort de Joe Egg, pièce de Peter
Nichols (adaptation française de Clau-
de Roy, mise en scène de Michel
Fagadau). Le jury, qui représente une
centaine de groupes de spectateurs.
a attribué d'autre part les Prix Inter-
Clubs à la Mise en pièces du Cid
(mise en scène par Roger Planchon)
au Théâtre Montparnasse et aux Non-
nes d'E. Manet (mis en scène par
Roger Blin) au théâtre de Poche-Mont-
parnasse.
Le Grand Prix de la Société des
Gens de Lettres a été décerné à Marc
Bernard pour Mayorquinas (Denoël,
LN).
Il s'avéra bientôt que cette fa- de chacun étaient perpétuelle- daus la conclusion du livre le
çon de discuter ne résolvait rien. ment l'objet d'une interprétation retour à une forme de vie non
Après une phase de désarroi, on freudienne de la part du groupe. collective. Leur exigence d'allier
décida de pratiquer une psycha. En outre, un réseau complexe de l'activité politique et la vie privée
nalyse systématique de groupe; transferts mutuels se tissa, qui en- reste posée, et une commune leur
des séances régulières furent insti- richit les rapports affectifs mais semhle le seul moyen d'y répon-
tuées. Leurs procès-verbaux té· suscita de fortes tensions. Le grou- dre.
moignent de la confusion qui y pe se repliait sur lui-même: La faillite semhle due à plu-
régnait et du danger de mener en « Plus tard, nous réalisâmes sieurs facteUl's : elle illustre la dif- LES EDITIONS
amateurs une «analyse sauva- qu'une situation se répétait, de ficulté de changer délihérément «SPECIALES JO
ge ». façon presque insensible, que un caractère déjà formé; les
Un psychanalyste munichois nous croyions dépassée depuis moycns dont disposaient les DE
appelé à l'aide proposa qu'au lieu
de se faire analyser par le grou-
longtemps : la surcharge émotion-
nelle de la famille.»
L'attentat contre Rudi Dutschke
« communards» étaient cel·taine-
ment insuffisants; la psychana- SEXOLOGIE
pe, chacuu ait son propre «ana- lyse n'a pas donné les résultats
lyste» déterminé. Cc conscil fnt en avril 1968 et les manifestations escomptés : elle cst inadéquate au CATALOGUE
suivi: chacun devenait à la fois anti-Springer qui suivirent arra- but qu'ils se proposaient ou elle
« patieut» el «analyste ». Le chèrent la commune à ses pro- a été mal faitc. De plus, l'activité
COMPLET
groupe investit une énergie consi- blèmes internes et interrompirent politique et la transformation de Le plu. Important
dérable dans son analyse, qui don- ranalyse. Par la suite, certains re- (80 page. lIIu.trée.)
«.l'individu bourgeois» s'excluent Plu. de 800 titre.
na deux résultats positifs: la pos- fusèrent de la reprendre, soit peut-être, tant que cette dernière (livre., IlIm, etc.)
sibilité d'exprimer des affects parcc que le travail politique leur exige un repli complet du groupe
sans provoquer de réactions hos- semblait plus important, soit par- SELECT-DIFFUSION
sur lui-même. SerY. 15, B.P. 170, Paris 18e
tiles eut un effet libérateur, et ce qu'ils n'en avaient pas la force Toujours est-il que cette expé. (Joindre 5 timbr. pour trais)
l'accroissement de la sensibilité à psychique. La mère de Gricha, en rience rcste exemplaire. Les
l'égard d'autrui créa une atmos- revanche, y tenait énormément. « communards» en ont pleine-
phère quotidienne dépourvue de Ces intérêts contradictoires ne pu- ment assumé les risques: ils ont VENTE-EXPOSITION
contrainte. rent être conciliés. La communc LIBRAIRIE
osé vivre, dans toute leur acuité,
Mais l'analyse eut aussi des vivota quelque temps encore pour les difficultés, les angoisses, les 15, rue André-Antoine
conséquences négatives, qui fini- se désagréger en été 1968~ conflits. «Révolutionner l'indi· (Métro Pigalle)
rent par l'emporter. EUe «psy· La «Kommune 2» s'est donc vidu bourgeois », c'est commencer Ouvert sans interruption
ehologisa» la vie quotidienne: achevée sur un échec. Aucun de par s'affronter soi-même. de 9 h à 21 h
les gestes, les paroles, les actions ses membres n'envisage pourtant, Nina Bakman

La Q!!inzaine Littéraire, du let au 15 juillet 1970 27


COLLECTIONS FEUILLETON

Les nouvelles prononce un petit discours dont les


termes varient rarement d'une céré-
dites nobles: les courses de vitesse
d'abord, le 100 m, le 200, le 400, puis
monie à l'autre ou d'un officiel à le saut en hauteur, le saut en Ion·
collections l'autre et qui, en souhaitant la bien- gueur, le 110 m haies, les courses de
venue aux futurs Athlètes, exalte ies demi-fond, etc., jusque, en désespoir
vertus du Sport et rappelle les grands de cause, aux pentathlons et déca-
principes de l'idéal olympique. Puis, thlons.
pour clôturer la cérémonie, une ren-
contre amicale, c'est-à-dire dont les En règle générale donc, la plupart
Au Seuil résultats ne feront l'objet d'aucune des novices se retrouvent avoir pour
homologation et ne donneront lieu à protecteur attitré l'un ou l'autre de
aucune récompense, réunit les Athlè- ces deux super-champions; il peut ar-
Une nouvelle collection aux éditions tes et les novices. river qu'on se les dispute âprement
du Seuil, qui s'annonce comme une et que leur obtention fasse l'objet
remarquable réussite commerciale et La seconde manifestation, de carac- d'une lutte sanguinaire: mais, le plus
technique: • Les Guides Seuil -, Sous tère beaucoup plus privé, a lieu dans souvent, le partage se fait par accord
la direction de Jean-Pie Lapierre, ils les chambrées des villages. D'abord tacite: chaque champion choisit à tour
nous proposeront, à raison d'un guide secrète et clandestine, elle a fini par de rôle, selon les arrivages, dans le
par département, des ouvrages très être reconnue par l'Administration qui, lot des novices et le combat singu-
complets qui se distinguent des gui- selon sa politique habituelle, n'a pas lier qui les oppose se limite à quel-
des traditionnels et, notamment, des cherché à l'interdire mais s'est con- ques invectives topiques et à un simu-
• Guides verts - du même éditeur, par tentée d'en codifier le déroulement. lacre de corps à corps.
la diversité et la richesse des informa- L'objet de cette manifestation est de
tions qu'ils apportent non seulement choisir parmi les Athlètes celui qui On conçoit ainsi aisément comment
aux touristes ou aux voyageurs occa- sera le Protecteur du nOVIce, c'est-à- cette institution, qui ne visait au dé-
sionnels, mais aussi à tout lecteur dire celui qui se chargera de son part que la seule relation des Anciens
curieux des ~essources de sa pro- entraînement, qui le guidera sur les et des Nouveaux, un peu à l'image de
vince. stades, qui lui enseignera les techni- ce qui se pratique régulièrement dans
ques du' sport, les règles sociales, les les collèges et dans les régiments, a
Les livres, abondamment illustrés marques extérieures de respect, les pu devenir sur W la base d'une orga·
(200 illustrations dans chaque volu- coutumes du village. C'est lui, évidem- nisation verticale complexe, d'un sys-
me), présentent, outre une étude géo- ment, qui viendra à son secours cha- tème hiérarchique qui englobe tous
graphique et historique approfondie que fois qu'il sera menacé. En échan· les sportifs d'un village dans un ré-
du département concerné, un réper- ge, le novice servira ce tuteur attitré seau de relations en cascade dont le
toire de ses richesses artistiques et avec dévouement et reconnaissance: jeu constitue toute la vie sociale du
touristiques, un inventaire de ses res-
sources sur tous les plans (chasse,
pêche, foires, manifestations diverses,
par il lui fera son lit chaque matin, lui
apportera son bol de porridge,. lui
lavera son linge et ses gamelles, lui
village. Les protecteurs en titre n'ont
en effet que faire de leurs trop nom-
breux filleuls: ils s'en réservent deux
etc.). un lexique des noms et des servira son repas de midi; il veillera ou trois et monnayent les services
expressions régionales et, bien enten-
du, une cartographie très complète.
Georges Perec au bon état de son équipement spor-
tif, de ses maillots, de ses chaussures
des autres auprès des autres Athlètes.
On aboutit ainsi à la formation de
Ils seront vendus au prix de 12 F de compétition. Accessoirement, il véritllbles clientèles que les deux
le volume. lui servira de giton. champions de tête manipulent à leur
Premiers titres à paraître: la Seine gré.
maritime, par Jean·Pie Lapierre: la Il faut évidemment être classé pour
Corse, par Antoine Ottavi. En prépara- Sur. le plan strictement locai, le
avoir l'honneur de protéger un novice.
tion, l'Isère et le Rhône. pOl,lYQir des champions protecteurs est
On peut se rappeler qu'il y a, dans
immense, et leurs chances de survie
chaque village, 330 Athlètes dont 66
so.~i . considérablement plus grandes
Chez Aubier sont classés régulièrement, c'est-à-dire
ql,t6 celles des autres Athlètes. Ils
ont gagné leur nom dans les cham- peuvent, par des brimades systématl-
pionnats de classement, et une ving-
Sous le titre de • Bibliothèque de ql,les, .filn les faisant harceier par leurs
taine, au maximum, de crouilles qui
sciences religieuses -, une nouvelle novic.e.s et par leurs crouilles, en les
ont réussi à se décrocher une Iden-
collection vient d'être créée en co- empêchant de manger, en les empê-
tité en triomphant dans les Sparta-
édition entre Aubier Montaigne, les chllnt .de dormir, épuiser ceux de leurs
kiades. Or l'effectif des novices oscille. compatriotes dont ils ont le plus à
éditions du Cerf, Delachaux et Niestlé nous l'avons vu, entre 50 et 70. Il
et Desclée de Brouwer. Dirigée par craindre, ceux qui se classent immé-
pourrait donc y avoir à peu près au-
Michel de Certeau, elle se propose diatement derrière eux dans leur spé-
tant de protecteurs que de protégés.
cialit~, ceux qui les talonnent à cha-
d'articuler sur les diverses disciplines Mais ce serait méconnaître profondé-
des sciences humaines (linguistique, Au bout de ses. six mois de quaran- que course, à chaque concours et
ment la nature de la société W que dont ils savent que la victoire serait
sociologie, psychologie, histoire, etc.), taine, le nouvel arrivant est officielle- de croire qu'il pourrait en être ainsi.
une réflexion fondamentale en ce qui ment déclaré novice. Cette nomina- le signal d'une-·impitoyable vengeance.
En fait, ia désignation du tuteur est
concerne les sciences dites • religieu- tion est l'occasion de deux manifes- Mais le système des clientèles est
déterminée par l'issue d'un combat aussi fragile qu'il est féroce. L'achar-
ses -. Premiers titres: Création et tations. La première est une cérémo- singulier que se livrent les deux meil-
séparation, étude exégétique du cha- nie d'intronisation qui se déroule sur nement d'un adversaire ou le bon
leàrs champions du village, c'est-à-dire
pitre premier de la Genèse, par Paul le Stade central, en présence de tous plaisir d'un arbitre peuvent, en une
ceux qui sont au moins Champions
Beauchamp: l'Articulation du sens, les Athlètes: on enlève aux jeunes seconde, faire perdre au Champion ces
Olympiques et dont le nom est pré-
discours scientifique et paorle de la gens leurs menottes, leurs fers et cédé de l'article défini (le Kekkonen, noms qu'il a si durement gagnés et
fol, par Jean Ladrière, qui traite ici si sauvagement défendus. Et la masse
leurs boulets et on leur remet l'in- le Jones, le -McMillan, etc.) S'il y a
d'un problème d'ordre sémantique et signe de leur nouvelle fonction: un de ses fidèles se retournera contre
plusieurs champions olympiques dans
s'efforce, par l'analyse du langage, large triangle d'étoffe blanche qu'ils lui et ira mendier les bouchées, les
un village, ce qui est fréquent puis- sucres et les sourires des Nouveaux
d'ouvrir de nouvelles perspectives à cousent, pointe en haut, sur le dos qu'il y a 22 champions olympiques et
J'étude des rapports entre fol et de leur survêtement. Un sous-direc- Vainqueurs.
4 villages, on choisit en priorité ceux
science. teur de courses ou un chronométreur qui ont triomphé dans les disciplines (à suivre)

28
Livres publiés du 5 au 20 juin 1970
112 p., 9 F. par J. Rosenthal .Julio Gortazar Gudrun Pausewang par A. Bosquet
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Mercier et Camier Les simples "humour anglais Un recueil de huit quotidienne des publiés en 1969.
Editions de Minuit. rencontres à la fantaisie nouvelles, par l'auteur Indiens dans les
216 p" 15 F Edition Spéciale, italienne. de • Marelle - (voir hauts-plateaux REEDITION8
Un roman inédit, 208 p" 19 F. le n° 20 de la de Bolivie. CLASSIQUES
écrit en 1946 (voir Dans le Paris de mai • Jorge Amado Quinzaine) .
les nO' 1, 67, 82 et 93 1968, une jeune femme Les pâtres de la nuit
de la Quinzaine). fait son éducation Trad. du brésilien • William Golding Georges Bataille
sentimentale Stock, 352 p., 26 F. La pyramide Œuvres complètes
• Joyce Mansour et politique. Une comédie humaine Trad. de l'anglais Tome 1: Premiers
Ça par M.-L. Marlière .André Bely écrits (1922-1940).
Georges Thinès qui a pour toile Poèmes
Illustrations de Baj de fond Bahia, par Gallimard, 272 p" Histoire de l'œil.
Soleil Noir, 160 p" 18 F. Les effigies 21,25 F. Edition bilingue L'anus solaire.
Gallimard, 240 p., 17 F. un des principaux Adaptation par
Sept récits d'érotisme, représentants du Par l'auteur de Sacrifices. Articles
de cruauté et d'humour Inspiré de • L'Anabase - • Sa majesté des Gabriel Arout Texte établi et annoté
de Xénophon, un roman brésilien Gallimard, 128 p., 16 F.
noir. d'aujourd'hui. mouches - et de par Denis Hollier
pèlerinage lyrique c La Nef - (voir le Présentation de
Ph. Mestre aux sources de n° 19 de la Quinzaine), Ghérasim Luca M. Foucault
Quand flambaIt le l'enfance et de John Brunner Héros-Limite
Le long labeur 32 pl. hors texte
bocage l'humanité. • Joyce Garol Oates 3 dessins de J. Hérold Gallimard, 664 p.• 55 r.
Laffont. 416 p., 20 F. du temps Des gens chics Soleil Noir, 96 p.,
Un roman d'amour et Trad. de l'américain Trad. de l'américain 12 F. Georges Bataille
d'action qui a pour par A. Doremieux Stock, 320 p., 20 F. Réédition d'un Œuvres complètes
toile de fond ROIIAIII8 Laffont, 224 p., 16 F. Par une des ouvrage paru en 1953 Tome 1\: Ecrits
l'insurrection
.TRAIIIGBRS Dans la collection romancières les plus et devenu posthumes
vendéenne de 1795. • Ailleurs et demain-, originales de la introuvable. (1922·1940)
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Jean-Pierre Milovanoff Rennie Alrth fiction sociologique actuelle, lauréate Poèmes de l'année et annoté par
La fête interrompue Rapt et historique d'un du National Book 1970 Denis Hollier
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, ;,., ,p i 1 Formation professionnelle
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4 'j
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La .Q!!inzaine Littéraire, du 1"' au 15 juillet 1970 29


Livres publiés du ; au 20 juin 1970

Auguste Comte Correspondance Hachette, 256 p. sociétés rurales 352 p., 45 F. Collection • Panoramas
Œuvres: Tomes VII, établie, présentée et 17,50 F. françaises A la portée de tous illustrés -.
VIII, IX et X annotée par A. Blanchet Par le directeur du A. Coiin, 312 p., les publics, une étude
Le système de politique Aubier-Montaigne, Centre psycho- 11,80 F. à la fois claire et Victor Wolfson
positive ou Traité 512 p., 42 F. pédagogique de La substitution à la rigoureuse sur le Mayerling: la mort
de sociologie l'Académie de Paris. civilisation paysanne fonctionnement de trouble
Anthropos, 850, 650, Alain Jouffroy traditionnelle de la notre langue. Trad. de l'américain
650 et 800 p. La fin des alternances F. Chazel nouvelle civilisation par M. Ponty-Audiberti
200 Fies 4 vol. Gallimard, 312 p., R. Boudon technicienne. 8 p. de photos
23,25 F. P. Làzarsfeld Laffont, 256 p.,
Une suite de textes L'analyse des Sexualité humaine HISTOIR. 19,50 F.
qui ont pour point processus sociaux Ouvrage collectif Une enquête
MEMOIRES de départ la rencontre Sous l'égide de l'Ecole Aubier-Montaigne, minutieuse sur le
BIOGRAPHIES J.-B. Barbier
du poète avec Breton Pratique des Hautes 304 p., 21 F. Si Napoléon avait drame de Mayerling.
en 1946 et qui éclairent Etudes Un ensemble -d'études pris Londres•••
son propre itinéraire Mouton, 413 p., 38 F. qui présentent la La Librairie Française,
F. d'Hautefeuille ainsi que celllj de Un recueil de textes sexualité humaine éd., 160 p., 18 F.
Le tourment de
la poésie consacrés aux divers en fonction des Sur un sujet fort
Simone Weil contemporaine dans types d'analyse diverses approches
POLITIQUB
Préface de controversé, une étude ECONOMIE
son ensemble. dans le temps. dont elle est objective et
J. M. Perrin
Desciée de Brouwer, aujourd'hui l'objet. rigoureusement
Monique Jutrin F. Donovan
207 p., 17,20 F. Panaït Istrati, documentée.
Education stricte Denis Szabo Gene E. Bradley
Simone Weil ou le un chardon déraciné
drame d'un esprit ou éducation libérale Déviance et André Castagna Le défi des années
Maspero, 304 p., Trad. de l'américain criminalité. Textes 1970 - Europe-
écartelé entre 20,80 F. Panorama du siècle
l'optimisme militant par Simone Roux A. Colin, 384 p., élisabethain Amérique: un marché
Une étude critique 13,80 F.
et le pessimisme et une biographie très
Laffont, 288 p., 22 F. éo iII. in texte de 500 millions de
Un bilan des plus Un recueil de textes Choix de textes, consommateurs
spirituel. fouillée de cet exilé objectifs sur les ' de sociologues chronologie synoptique, France-Empire, 364 'p.,
roumain devenu recherches effectuées français et étrangers 25,50 F. .
Jeanine Huas bibliographie
écrivain français à depuis un siècle sur )es. pr.oblèmes Une étude synthétique
Juliette Drouet ou Seghers, 256 p., 25 F.
l'âge de quarante ans. et demi sur le majeurs de la réalisée dans le
la· passion Collection • Panoramas
romantique Jean-José Marchand comportement et criminologie. illustrés -. cadre du Conseil
Hachette, 320 p., 25 F. Sur «Mon cœur mis l'éducation de Atlantique.
Une biographie à nu,. de Baudelaire l'enfant. E.R. Chamberlin
approfondie de la L'Herne, 308 p., 26,87 F. Des mauvais papes Jacques Capdevielle
compagne de Victor Une glose minutieuse, Fernand Dumont PHII.OSOPHIJI Trad. de l'anglais René Mouriaux
Hugo, étayée sur de où l'auteur s'est Dialectique de Stock, 304 p., 28 F. Les syndicats ouvriers
nombreux documents efforcé de dégager l'objet économique Martial Géroult La vie publique et en France
inédits. l'enseignement du Préface de Spinoza privée de sept papes A. Colin/U 2
poète pour les temps L. Goldmann 1. Dieu (Ethique, 1) dont les dépravations Les fondements
Ho Chi Minh, Anthropos, 382 p., 27 F. Aubier-Montaigne. devaient conduire à historiques, les
notre' camarade que nous vivons.
Une critique 624 p., 45 F. la Réforme. structures, le champ
Souvenirs de épistémologique des Réédition d'un d'action., les moyens
Henry Miller
militants français sciences humaines important ouvrage, ePierreChaunu et les problèmes
~ritretiens de' Pa,is
rassemblée par qui se situe à la fois considéré comme La civilisation de actuels du syndicalisme
Léo Figuières avec Georges Belmont
Stock, 130 p., 18 F. dan~ I.a sphère des une éclatante l'Europe classique français.
et Ch. Fourniau concepts et de la démonstration 140 illustrations en
Une série d'entretiens
8 hors-texte logique et dans celle d'analyse structurale héliogravure, 8 pl. Charles Carter
enregistrés en
Editions Sociales, des pratiques sociales appliquée à une œuvre hors texte et 37 cartes La richesse
272 p., 14,50 F. septembre 1969
modernes. philosophique. et plans Trad. de l'anglais
Un recueil de pour l'O.R.T.F.
Arthaud, 876 p., 102 F. Stock, 192 p., 21 F.
souvenirs qui permet Denise Jodelet .Karel Kosik La civilisation de Par un économiste,
Janine Mossuz Jean Vi et
de comprendre la La dialectique du l'Europe classique vÎce-chancelier de la
personnalité réelle André Malraux Philippe Besnard concret dans son unité nouvelle Université
de l'Oncle Ho' et les et le gaullisme La psychologie sociale Trad. de l'allemand profonde et dans sa de Lancaster et
raisons des combats 6 hors-texte Une discipline en par R. Dandeville
A. Colin, 316 p., 35 F. diversité. Réédition. co-rédacteur en chef
et des victoires du mouvement . Maspero, 176 p., de • The e'conomic
peuple vietnamien. Une étude littéraire Préface de S. Moscovici 14,80 F.
et politique dont le Abba Eban journal -.
Sous l'égide de l'Ecole Par un militant Mon peuple,
thème central est Pratique des Hautes communiste tchèque, histoire du peuple Nicolaï Ceausescu
celui de la fidélité Etudes un ouvrage considéré
CBITI-,UIZ contestée de Malraux juif Pour une politique
Mouton, 470 p., 34 F. comme l'un des grands 65 illustrations de paix et de
HISTOIR. à l'idéal de sa Un instrument de textes de la
LITTERAIRE jeunesse. Buchet-Chastel, coopération
travail et de réflexion philosophie marxiste. 374 p., 30 F. internationale
appuyé sur l'analyse Par le ministre des 17 illustrations
André Bleikasten Pierre Spriet de textes de référence Michel Piclin
Affaires étrangères N3gel, 200 p., 18,75 F.
François Pltavy Michel Grivelet et sur une approche La notion de
Shakespeare : d'Israël, un ouvrage ~ Par le président de
Michel Gresset critique des problèmes transcendance la République Socialiste
Richard III . la fois historique .
William Faulkner de la recherche. A. Colin, 304 p., 70 F. de Roumanie.
A. Colin, 208 p., 8,80 F. Le sens de cette et philosophique, qui
4 illustrations reflète les visions,
A. Colin, 384 p., Une étude approfondie • Henri Lefebvre notion et son évolution
de l'une des les faits, les mythes Monica Charlot
13,80 F. Du rural à l'urbain de Platon à
principales pièces '.: dont sont constituées La persuasion
Un dossier littéraire Ed. Anthropos, l'existentialisme.
de Shakespeare. . la vie et la pensée politique
comprenant une 285 p., 25 F.
L'opposition du peuple juif. A. Colin/U 2
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l'indépendance de
du tiers monde Neil Armstrong (Le Seuil)
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Préface de Michael Collins 2 Roger Peyrefitte Des Français (Flammarion) 2 2
Gaston Leduc Edwin E. Aldrin Hubert Nyssen
Premiers sur la lune 3 Françoise Mallet-Jorris La maison de papier (Grasset) 1 4
France-Empire, L'Algérie en 1970
372 p., 29,50 F. Trad. de l'américain telle que je l'ai vue 4 Christine de Rivoyre Fleur d'agonie (Grasset) 6 2
Un spécialiste fait le par Frank Straschitz Arthaud, 160 p., 19,50 F. 5 Jean Giono L'iris de Suze (Gallimard)
Epilogue d'A. C. Clarke 4 3
bilan de l'aide privée Une étude d'ensemble 6 Romain Gary Chien blanc (Gallimard)
aux pays du Coll. • Ce jour-là» 7 2
sur l'Algérie après
tiers monde. 28 p. de hors-texte huit ans 7 Philip Roth Portnoy et son complexe (Gallimard) 1
Le récit complet de d'indépendance. -1
la conquête de la lune 8 Charles de Gaulle Discours et messages (Plon)
André Kaspi
La vie politique par ceux qui l'ont O. Reile
9 Zoé Oldenbourg La joie des pauvres (Gallimard) 1
aux Etats-Unis. vécue. L'Abwehr ou le 10 Graham Greene Voyages avec ma tante (Laffont) 5 5
19 tableaux, 5 cartes contre-espionnage
et schémas, index, Jacques Chancel
Radioscopie allemand en France Liste établie d'après les renseignements donnés par les libraires suivants:
bibliographie de 1935 à 1945
A. Colin, 416 p., Laffont, 312 p., 18 F. Biarritz, Barberousse. - Brest, la Cité. - Dijon, l'Université. - Issoudun,
Dix entretiens réalisés Préface de Rémy Cherrier. - Lille, Le Furet du Nord. - Montpellier, Sauramps. - Nice,
13,80 F. France-Empire, 320 p.,
L'évolution du système pour France-Inter, Rudin. - Orléans, Jeanne d'Arc. - Paris, les Aliscans, du Bols, au Charlot
avec B~igitte Bardot, 19 F. d'or, la Hune, Julien-Cornic, Marceau, Présence du temps, Variété. - Ren·
politique américain Par celui qui fut
de 1776 à 1945 et Mitterrand, Montherlant, nes, les Nourritures· terrestres. - Royan, Magellan. - Strasbourg, les
Pouillon, etc. l'adjoint de l'amiral Facultés, les idées et les arts. - Toulon, Bonnaud. - Vichy, Royale.
son fonctionnement Canaris qui le chargea
actuel. Jean. Daubier du contre·
Leonev Histoire de la espionnage en France
De Gaulle devant révolution culturelle à partir de 1935.
ses juges prolétarienne en
Nouvelles Editions Chine George Saint-George
Debresse, 288 p. 23 F. Màspero, 306 p., La Sibérie
Un réquisitoire violent 18,10 F. Trad. de l'américain
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Maspero, 196 p., H. A. Werner Georges Bataille Œuvres complètes 1 et Il Gallimard
par des témoignages Dix-huit secondes
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Un recueil de textes pour survivre
plus importants Trad. de l'américain André Frénaud Depuis toujours déjà Gallimard
provenant d'Union . phénomènes de
soviétique et édités par J. Bricard Hoffmannstahl Andreas et autres récits Gallimard
civilisation de notre 16 p. de photos
par le Samisdat. temps: l'automobile. Laffont, 496 p., 28 F. Etienne Leroux Sept jours chez les Silberstein Laffont
Pierre Naville Victor Franco La guerre et le Ann Quin Trio Gallimard
Nouveau Leviathan; La grande aventure nazisme vus par un
officier allemand qui 1. B. Singer La famille Moskat Stock
Tomes Il et III: du Club Méditerranée
Le salaire socialiste, Laffont, 344 p., 15 F. participa à la bataille W. B. Yeats Le frémissement du voile Mere. de France
Anthropos, 550 p., L'histoire du célèbre de l'Atlantique comme
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Belfond, 256 p., 26 F. révolution algérienne 120 illustrations Michel Crozier La société bloquée Seuil
La première réédition, Gallimard, 256 p., 24 F. Seghers, 440 p., 35 F. Friedrich Heer L'univers du Moyen Age Fayard
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Genève, du plus irrécusables, par un historique et de la Henri Lefebvre La révolution urbaine Gallimard
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