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surtout les plus sensibles, y compris quand elles visent


des amis ou des adversaires politiques, voire des amis
L’affaire Urvoas ou la justice soumise
PAR FABRICE ARFI
ou des ennemis tout court.
ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 19 DÉCEMBRE 2017

Jean-Jacques Urvoas, alors ministre de la justice,


le 8 mars 2016, à l'Assemblée nationale. © Reuters
Jean-Jacques Urvoas, alors ministre de la justice,
le 8 mars 2016, à l'Assemblée nationale. © Reuters Les plus hautes instances du pays, qu’il s’agisse des
L’affaire Urvoas, du nom de cet ex-ministre de gouvernements successifs (de droite ou de gauche)
la justice qui a transmis à un député une note ou du Conseil constitutionnel, se refusent avec une
confidentielle sur une enquête en cours le visant, est le constance désespérante à combler cette faille, pourtant
révélateur d’une pathologie française dans son rapport au cœur de la défiance citoyenne vis-à-vis de la
à la chose judiciaire : la soumission. justice et, à travers elle, de la démocratie telle
C’est un peu la version judiciaire de l’œuf et de la qu’elle est pratiquée. « Nos régimes peuvent être dits
poule. Dans l’affaire Urvoas, il y a l’œuf : la faute démocratiques, mais nous ne sommes pas gouvernés
personnelle d’un homme, l’ancien ministre socialiste démocratiquement », écrivait en 2015 l’historien
de la justice, Jean-Jacques Urvoas, qui, alors qu’il Pierre Rosanvallon en ouverture de son ouvrage Le
était en exercice place Vendôme, n’a rien trouvé de Bon Gouvernement (Seuil). Difficile de mieux dire.
mieux à faire que de transmettre au député macroniste Il faut bien prendre la mesure de ce que, dans le
Thierry Solère (ex-LR) une note confidentielle du bruit du dossier Urvoas, nous dit son signal. Cette
ministère sur une enquête judiciaire en cours le visant affaire, loin d’être anecdotique, est le révélateur d’une
personnellement. L’avenir dira si le geste du ministre lourde pathologie française dans son rapport à la chose
relève du délit pénal. judiciaire. Cette maladie s’appelle la soumission.
Et puis il y a la poule. Celle-ci prend la forme d’une Si Urvoas a agi de la sorte, c’est parce qu’il le
faille institutionnelle, béante et bien identifiée, qui peut. Non pas qu’il ait le droit de violer le secret
permet depuis toujours à un ministre de la justice au profit d’une partie, mais il peut savoir. La
– c’est aussi valable pour celui de la police – d’être culture française de la verticalité impose en effet
informé à sa guise du contenu des enquêtes en cours, que les procureurs de la République soient soumis
statutairement, hiérarchiquement, fonctionnellement,
au pouvoir exécutif, c’est-à-dire au ministre de la
justice.
Or, par leur position centrale dans la chaîne judiciaire,
les procureurs ont – et c’est bien normal – une fine
connaissance des dossiers en cours, surtout quand
les procédures sont sous le statut d’enquête dite
préliminaire, ce qui est le cas de l’affaire Solère. À
leur initiative ou à la demande de leur hiérarchie, les
procureurs sont ainsi amenés à faire remonter certaines
informations : celles-ci passent d’abord entre les mains

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du procureur général de la juridiction concernée, elles vieille classe politique est un délit dans d’autres pays...
continuent leur chemin par la Direction des affaires Elle résume toute leur conception de la justice :
criminelles et des grâces (DACG) du ministère et elles muselée. »
atterrissent, au besoin, sur le bureau du ministre ou de En 2008, la Cour européenne des droits de l’homme
son cabinet. Au nom de quoi ? De la soumission. (CEDH), justice supranationale à laquelle les 47
C’est exactement ce qui s’est passé dans l’affaire États membres du Conseil de l'Europe doivent se
Urvoas, telle qu’elle a été révélée par Le Canard conformer, avait rendu un arrêt célèbre – l’arrêt
enchaîné, mercredi 13 décembre. Seulement voilà, que Medvedyev – dans lequel elle écrivait qu’un procureur
l’on se plaigne des agissements d’un ministre pris la français ne pouvait être perçu comme une « autorité
main dans le pot de confiture sans rien faire pour, judiciaire […] car il lui manque en particulier
durablement, changer le fonctionnement institutionnel l’indépendance à l’égard du pouvoir exécutif pour
qui permet de telles dérives : voilà la faute supérieure. pouvoir être ainsi qualifié ». Une gifle. Un camouflet.
Cela n’est pas sans rappeler, dans un tout autre Quelque chose de honteux.
domaine, l’État qui interdit de rouler à plus de 130 km/ Les deux principaux syndicats de magistrats français,
h sur l’autoroute – et on comprend bien pourquoi –, l’Union syndicale des magistrats (USM) et le Syndicat
mais qui autorise la vente de voitures dont les moteurs de la magistrature (SM), ont bien essayé de changer
peuvent vous transporter à plus de 200 km/h… la donne en saisissant le Conseil constitutionnel de
Parmi les valeurs cardinales sur la base desquelles la cette situation qui, d’après eux, contrevient de manière
République française s’est construite, il y a pourtant manifeste à l’indépendance judiciaire pourtant édictée
la séparation des pouvoirs. En 1748, Montesquieu par la Constitution. Leurs efforts furent vains.
écrivait dans De l’esprit des lois : « Pour qu'on ne Dans un arrêt rendu le 8 décembre dernier, le Conseil
puisse abuser du pouvoir, il faut que par la disposition constitutionnel a débouté les requérants à la faveur
des choses le pouvoir arrête le pouvoir. » C’est d'une formule qui ressemble fort à un défi cognitif :
limpide, c’est puissant, mais ce n’est toujours pas « Il résulte de l’ensemble de ces dispositions que la
d’actualité près de trois siècles plus tard. Constitution consacre l’indépendance des magistrats
« Il faut vraiment faire quelque chose concernant du parquet », mais « cette indépendance doit être
l’immixtion du politique dans les affaires judiciaires. conciliée avec les prérogatives du gouvernement ». En
Chaque fois que je vais à l’étranger et que j’explique somme, les procureurs sont indépendants, mais il ne
le statut du parquet français, j’ai honte », me confiait, faut pas qu’ils le soient. Comprenne qui pourra.
il y a quelques jours, un procureur après l’éclatement Parmi les « sages » de la rue Montpensier qui se sont
de l’affaire Urvoas. Il ajoutait : « Nous sommes les penchés sur cette question, on trouve notamment le
premiers responsables. Quand je vois la manière dont président du Conseil constitutionnel, Laurent Fabius,
se comportent beaucoup de procureurs… Nous avons mais aussi Lionel Jospin ou Michel Charasse. Soit
été élevés dans une culture de la soumission. » deux anciens premiers ministres et un ancien ministre.
Sur Twitter, plusieurs magistrats en poste qui L’affaire Urvoas apparaît aujourd'hui comme un
s’expriment anonymement en raison du devoir de boomerang pour le Conseil constitutionnel, qui le
réserve qui leur est imposé disent, eux aussi, leur ridiculise. Elle ouvre aussi un gouffre : combien
indignation à la lumière du dossier Urvoas. C’est le cas d’autres Urvoas au ministère de la justice ont, à l’abri
par exemple du compte @ProcEpique, qui se présente du sentiment d'impunité, agi de la sorte ?
comme un procureur en région : « Rhaaaaaa ! Les
fameuses “remontées d’informations” au ministre de
la justice... Cette “tradition” à laquelle tient notre

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Boite noire
Cet article a été amendé, samedi 16 décembre,
concernant les prérogatives de la Cour européenne des
Droits de l'Homme (CEDH) qui s'appliquent aux pays
membres du Conseil de l'Europe et non de l'Union
européenne, comme écrit initialement.

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