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Paper for the Symposium


Language Contact and the Dynamics of Language: Theory and Implications
10-13 May 2007
Leipzig

Tabouret-Keller Andrée DRAFT


Université Louis Pasteur et Université Marc Bloch
Strasbourg, France

Langues en contact : l’expression contact comme révélatrice de l’évolution


du langage et de la dynamique des langues
Language contact, a field for sustainable reseach
INTRODUCTION

L’usage du terme contact se maintient depuis quatre siècles au moins pendant que ses
emplois se diversifient : ce ne sont pas seulement les contextes qui changent – c’est trop
facilement dit – ce qui change c’est la référence généralement implicite à ce qui fait contact,
par quoi ça passe et qu’est-ce que ça produit ? est-ce que ces questions sont valables pour ces
objets particuliers que sont le langage et les langues ? La première partie de cet exposé a pour
objet un abord historique des emplois de la notion de contact, la seconde examine un certain
nombre de questions qui résultent des emplois actuels de l’articulation de la métaphore du
contact avec celle de la dynamique des langues.

La carrière mouvementée de la notion de contact : esquisse historique


« Es ist die lexikalische Art der Sprachmischung die allgemeinste, weil sie
bei der oberfläschlichen Berührung von Sprachen eintritt ; sie hat in ihrem
Wesen nichts problematisches und wird daher überall bemerkt und
behandelt ; die Untersuchung der einzelnen Erscheinungen führt aber zum
grossen Theil tief in die, Culturgeschichte hinein […] », Schuchardt, 1884,
p. 63.

Cette esquisse a pour objet d’illustrer comment, par le biais d’une large métaphorisation, un
emprunt du latin, langue morte dit-on, va être assimilé en français, le français à la fois savant
et technique et celui de la langue quotidienne (une métaphorisation analogue, sinon identique,
est présente dans au moins quatre langues de l’Europe de l’ouest : allemand, anglais, italien,
espagnol). Dans le français, auquel nous nous limitons, les contextes de ses emplois sont
révélateurs de l’évolution du langage et permettent de préciser quels en sont les facteurs, ces
derniers pouvant eux-mêmes être appréhendés comme faisant partie des agents de la
dynamique générale des langues.

Le contact physique, direct, immédiat

latin : contingere (cum : avec, tactus : toucher)


français : 1611 : contact par lequel deux points se touchent
géométrie, physique, chimie, médecine (maladies contagieuses, contact, attouchement)
vertu magnétique, phlogistique
2

Les contacts indirects, médiats

19ème siècle
Dès sa parution, au début des années 1860, Le Littré atteste deux types d’extensions:
« relation, rapport. Le commerce met en contact les peuples les plus éloignés. Le contact du
monde / Point de contact, sentiment, idées par lesquels des personnes se touchent,
s’accordent » (loc. cit.). Ces deux types de contact – le commerce et les idées – ont en
commun d’être indirects, médiats. Alors que ce sont des objets matériels du commerce qui
transitent des uns aux autres dans le premier cas, ce sont des « objets » intellectuellement
construits, psychiques, sentiments ou idées dans le second. Nous voici dès lors sous le règne
de la métaphore1 dans lequel s’ouvrent différentes avenues.

Contacts indirects par la médiation d’objets matériels

Relation, rapport : le commerce met en contact les peuples les plus éloignés
Ex. : phénomènes hétérogènes: électricité, télégraphe, moyens de transmission
divers, etc.
Ex. : thè, (R. Fortune, 1852, La route du thé et des fleurs), café, coton (E. Orsenna, 2006, Voyages au
pays du coton, 2006)
Ex. : marché urbain (A.Thomas, 1905, Le transsibérien)
Objets industrialisés, armes

Contacts indirects par la médiation d’objets de pensée ou cognitifs

Sentiments, idées par lesquels les personnes se touchent


Immense domaine de la relatio (relativus : récit, relatio : sens grammatical,
relatio : sens philosophique)
L’ambiguité du « circuit » de Saussure (CLG, p. 27-28), et aussi « principe du
dualisme » (Ecrits de LG, p. 20-21)

Mischung und anderes bei Schuchardt

Mon propos n’est pas de relever les contributions de Hugo Schuchhardt (1842-1926) à
la problématique du mélange de langue mais simplement de rechercher l’éventuel rapport
qu’il entretient avec la notion de contact. J’ai vérifié qu’il n’employait pas le terme allemand
Kontakt, par contre je l’ai repéré deux fois en français dans un texte en français : « […] les
facteurs qui mettent en contact les idiomes divers » et « […] dans les localités où deux nations
vivent en contact journalier [qu’] il peut se produire de nombreux cas de ces mariages
internationaux » (Schuchardt, 1898, 1971, respectivement p. 206 et p. 230), il s’agit de
l’emploi courant de l’expression. Schuchardt souligne qu’un contact étendue (breite
Berührung) entre deux aires linguistiques s’il favorise le bilinguisme ne favorise pas le
développement d’une langue particulière de médiation (Vermittlungssprache)2.
Schuchardt emploie couramment l’expression Mischung, plus rarement l’expression
Mischschprachen, rendue aujourd’hui par langues mixtes voire langues de contact ce qui n’est

1
La métaphore est une « figure de rhétorique, un procédé de langage qui consiste à employer un terme concret
dans un contexte abstrait par substitution analogique sans qu’il y ait d’élément introduisant formellement la
comparaison », Le petit Robert de la langue française, 2000, 1566.
2
Leo Spitzer, Hugo Schuchardt-Brevier. Ein Vademecum der allgemeinen Sprachwissenschaft, Halle, Niemeyer
Verlag, 1928.
3

pas la même chose que langues en contact, le titre de l’ouvrage d’Uriel Weinreich. La
possibilité offerte par l’allemand de former des mots composés, comme Mischsprachen, est
exploitée par Schuchardt qui mobilise un nombre considérable de termes composés, courants
comme Sprachmischung, Umgangssprache, Gaunersprache, Handelssprache, Haussprache,
etc., d’autres plus spécialisées comme Ungardeutsch ou Serbokroatisch pour en donner des
exemples (voir les deux index des notions (Spitzer, 1928, p. 460-83 et Gerhardt 1971, p. 321-
43).
Pour Schuchhardt Sprachmischung est un terme général qu’il emploie couramment.
Mais cette expression recouvre-t-elle des phénomènes que l’on pourrait unifier ? La science,
dit-il, doit simplifier et non multiplier :

« Die Wissenschaft soll vereinfachen, nicht vervielfachen. Bis jetzt hat man sich fast nur mit den
Veränderungen des sprachligen Stoffes beschäftigt, durch welche sich seine Einheitlichkeit
darthut ; als weiteres Ziel bleibt vor uns die Einheitlichkeites sprachligen Veränderungen, welche
sich aus der Erkenntniss von deren Urasche ergeben muss », Schuchardt, 1884, p. 3. (Jusqu’ici, on
s’est presque uniquement préoccupé des changements du tissu de langue par lequel se manifeste
son homogénéité ; comme but ultérieur, il nous reste l’homogénéité des changements de la langue,
qui doit se déduire de la connaissance de leurs propres origines)

Il suggère une distinction très générale entre le changement (Veränderung) et mélange


(Mischung) :

« Noch ohne dass ich das Wesen der Sprache analysiere, sondern indem dass ich sie nur von
weitem betrachte, werde ich wohl allen Wechsel auch in ihr auf jene doppelte Ursachen Gruppe
beziehen dürfen die überall zutage tritt, so bei Dynamischem wie bei Substantiellem. Es beruht die
Veränderung entweder aus dem Zutritt von Heterogenem – dann handelt es sich von
Veränderungen im strengen Sinn des Wortes, oder auf den Zutritt von Homogenem, dann pflegen
wir von Mischung zu reden », Schuchardt, 1884, p. 4.

« Avant même que d’analyser l’essence du langage, mais en ne le considérant que de loin, je
rapporterai bien tout changement même interne à un double groupe de causes qui se manifestent
toujours, tant dans le dynamique que le substantiel. Le changement repose ou bien sur l’entrée
d’hétérogène – alors il s’agit de changements au sens étroit du mot, ou bien de l’entrée
d’homogène, dans ce cas nous parlons de mélange ».

En substantivant les termes hétérogène et homogène, il catégorise en fait un rapport entre


deux entités de langue (plutôt que linguistiques) et pose la question de l’essence de la
différence entre langues. Thématiques qui restent fondamentales et ne requièrent pas l’emploi
de la notion de contact.
Schuchardt ne semble pas s’intéresser au versant psychique des mélanges, si ce n’est, à
l’occasion d’un compte-rendu, pour se demander si l’acquisition d’une seconde langue a pour
conséquence la formation d’un second lieu de traitement langagier dans le cerveau ou bien si
de la coexistence étroite de deux langues ne finit pas par résulter un seul centre de traitement3.

La filière associative : Wundt, Freud et quelques autres

Par hasard plutôt que par dessein, je rencontre chez Freud dans sa Psychopathologie
de la vie quotidienne (1901)4, l’expression Kontaktwirkung der Laute qu’il emprunte à

3
CR d’un article de F. Techner dédié à von Miklosich, le CR a paru dans Internationale Zeitschrift für
Sprachwissenschaft, 1887, 3, p. 372 et suivantes, reproduit dans Schuchardt, 1971, p. 279-83. ,
4
Zur Psychopathologie des Alltagsleben. Über Vergessen, Verschprechen,Vergreifen, Aberglaube und Irrtrum,
Gesammelte Werke, Tome 4. Londres, Imago Publishing. 1941.
4

Wilhelm Wundt (1832-1920) chez qui elle renvoie aux Laut- und Wortassoziationen5. Freud
emploie l’expression à propos des oublis, lapsus, actes manqués, erreurs de lecture ou
d’écriture, dans lesquels la part du langage est pré-éminente. Celle-ci n’est pas évoquée de
manière explicite mais sous le couvert de la notion de représentation, un terme classique en
philosophie et en psychologie à l’époque, au sens de contenu concret d’un acte de pensée.
Freud autant que Wundt se situent dans le cadre alors dominant de l’associationnisme qui
rend compte de la vie mentale par un jeu d’associations entre les états psychiques
(associations d’idées)6. Selon les présupposés associationnistes, l’énergie circule à l’intérieur
de l’appareil neuronique, chaque excitation empruntant à chaque carrefour telle voie de
préférence à telle autre en fonction de frayages (Bahnung) établies par les excitations
précédentes. C’est à propos des lapsus que Freud cite Wundt, pour évoquer à sa suite le
principe des causes complexes, principalement le jeu conjoint de la cause positive du flot
ininterrompu et libre des associations et de la cause négative du relâchement de l’action
inhibitrice de l’attention.
Un modèle psychique du contact. Dans la terminologie de Freud, les deux processus opérants sont la
condensation (Verdichtung), « fusion de plusieurs idées de la pensée inconsciente, dans le rêve notamment, pour
aboutir à une seule image dans le contenu manifeste, conscient » (Vocabulaire de la psychanalyse, par la suite,
Voc., suivi de la ou des pages, 186, 87) 7, et le déplacement qui transforme, au moyen d’un glissement associatif,
des éléments primordiaux d’un contenu latent en des détails secondaires d’un contenu manifeste »
(Verschiebung, Voc. 211-12). Le Robert, déjà cité, précise « Transfert total ou partiel par voies associatives, de
l’énergie psychique investie dans une représentation sur une autre (objet phobique, substitut, formations de
l’inconscient) » (2000, 670). Condensation et déplacement trouvent leur fondement dans l’hypothèse
économique : sur la représentation (image, signifiant ou autre) « viennent s’additionner des énergies qui sont
déplacées le long des différentes chaînes associatives. Si certaines images acquièrent une vivacité toute
particulière, c’est dans la mesure où, produits de la condensation, elles se trouvent fortement investies » (Voc.,
90). Ces métaphores trouvent leur place dans le cadre de la métapsychologie freudienne dans laquelle le
psychisme, est assimilé à un appareil, « l’appareil psychique » (psychischer ou seelischer Apparat), un
« appareil » énergétique dont Freud retient la capacité de transmettre et de transformer une énergie déterminée.
Outre le fait que le contact est ici intra-psychique – il s’est déplacé de l’extérieur vers
l’intérieur du corps – on peut supposer que les mécanismes décrits par les associationnistes ne
devaient pas être étrangers à la formation des langues mélangées, surtout à leur première étape
de pidgin.

Languages in contact above bilingualism and interference

Uriel Weinreich took up André Martinet’s suggestion to call his book Languages in
8
contact , and Einar Haugen reminds us that : « Language contact, this term is the happy
creation of André Martinet » (1958, p. 771)9. In an interview given on April 11th 2007,
Jeanne Martinet recalls that the choice of that expression was the cause of animated
discussions in one of Martinet’s seminars at Columbia at the time, that it had been seriously
debated and finally preferred to the term bilingualism, even though it was by far the more
frequently used expression, as is still the case today. As of his very first sentence, Weinreich
restricts the meaning of contact :

5
Völkerpsychologie, 1900, tome 1, 1ère partie, p. 317 et suiv.
6
Le cadre de cette étude me contraint à écarter les importants développements que mériteraient ici à la fois
l’histoire de la notion de représentation et ses développements au courant du 19ème siècle.
7
Il s’agit du Vocabulaire de la psychanalyse, par Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis, ici édition de 1967.
8
Uriel Weinreich, Languages in contact. Findings and Problems, New York, Linguistic Circle of New York,
1953 ; La Haye, 1963.
9
Einar Haugen, Language contact, Proceedings of the VIII InternationalCongress of Linguists, 1958, p. 771-
785.
5

« Two or more languages will be said to be IN CONTACT if they are used alternately by the same
persons. The language-using individuals are thus the locus of contact ». He makes it immediately
clear that « The practice of alternately using two languages will be called BILINGUALISM, and the
person involved, BILINGUAL ; those instances of deviation from the norm of either language which
occur in the speech of bilinguals as a result of their familiarity with more than one language, i.e. as
a result of language contact, will be referred to as INTERFERENCE phenomena […]. The term
interference implies the rearrangement of patterns that result from the introduction of foreign
elements into the more highly structured domains of language, such as the bulk of the phonemic
system, a large part of the morphology and syntax, and some areas of the vocabulary (kinship,
color, weather, etc.) » (1953, p.1).

There is somewhat of a paradox in the limits imposed by these choices (bilingualism for
alternating practices, bilingual for persons, interference for the deviations from the norm of
each language involved), and the scope, extraordinary for the times, of the domains explored,
from the psychology of bilinguals to the socio-cultural settings of language contact.
Weinreich places bilingualism and multilingualism in the same category, the latter being
defined as the alternating practice of three or more languages10. His theoretical framework is a
systemic vision of language, he speaks in terms of mechanisms and the structural causes of
interference, of internal linguistic factors such as the low frequency of a word or homonymy.
However, with a bibliography of more than 600 titles, an experience of fieldwork in
Switzerland’s Romansh speaking region, and a desire to provide precise information and
avoid generalizations, Weinreich’s investigation went far beyond the limits that might have
been the result of his first rather restrictive definitions. He put the important questions. His
book remains a valuable reference, though it is rarely consulted today, not, in my opinion,
because of any drawback of its own but rather because the constraints of university careers
and editing combined impose a rapid turnover of publications and a permanent, often over-
hasty up-dating of references, with a just as hasty shelving of valuable works.

Conclusions intermédiaires
Le mot ‘contact’, esquisse historique d’un feuilletage complexe.

Si l’on accepte de considérer le terme contact comme un indicateur de la dynamique


des langues, on doit retenir que sa trajectoire n’est ni unidirectionnelle – elle comporte des
embranchements, ni unitaire – ses connotations et ses dénotations sont hétérogènes, ni uni-
temporelle – elle comporte des hiatus, également des cheminements parallèles non identiques.
Son histoire révèle un exemple de feuilletage complexe qui se poursuit à travers des siècles,
contact constitue un objet construit cognitivement et sémiotiquement disponible, opérant à
différents niveaux de pertinence, dans différentes langues (Nicolaï, JLC, 2007, p. 211). Il reste
disponible et, tout en poursuivant sa carrière, est à l’orée de la renouveler, en particulier dans
JLC.
L’expression contact ne recouvre pas une seule notion ; dans ses emplois courants, ses
dénotations et connotations se multiplient. Le résultat de cet ensemble de processus est la
présence du terme dans des contextes de plus en plus diversifiés. Il n’est pas leur commun
dénominateur, il fonctionne plutôt comme une sorte de grand parapluie qui nous permet ici de
travailler ensemble de la manière à la fois la plus plaisante et la plus sérieuse. Le langage est
fait pour cela.
L’examen de la carrière d’un seul lexème entraîne la mobilisation de la notion de
complexité, au sens le plus banal de la multiplicité des éléments et de leurs relations. Est-ce
10
C’st l’objet de la note 1. du texte de Weinreich : « Unless otherwise specified, all remarks about bilingualism
apply as well to mutiingualism, the practise of using alternately three or more languages », 1953, p. 1.
6

que notre esquisse historique nous dit quelque chose sur la dynamique des langues ? en
négatif: comme nous l’avons établi lors de notre table ronde de Nice en décembre 2006, il
n’est guère possible d’échapper à la métaphorisation dans l’édification du savoir sur le
langage et les langues11, en positif certes : les langues changent en permanence dans des
échelles de temps diverses (j’y reviendrai), elles ne changent pas de manière uniforme, elles
ne changent qu’en fonction des emplois qu’en font leurs locuteurs. Si la référence à la notion
de dynamique a l’avantage de favoriser une représentation voire une modélisation non
seulement en termes de processus mais encore de processus éventuellement contradictoires,
elle a également l’avantage de désenclaver ces processus du linguistique proprement dit vers
le langagier et, plus généralement le social.
Notre histoire est incomplète : elle ne tient pas compte de l’histoire parallèle et
complémentaire des travaux dans l’immense champ de ce qu’il est convenu de qualifier
comme celui du bilinguisme. Pendant un demi siècle (1850-2000) pour le moins, ce dernier a
été considéré comme nocif pour la santé psychique de l’enfant et même de l’adulte, car les
effets du contact intra-psychique de deux ou de plusieurs langues se révélait non seulement
incontrôlables mais handicapantes (Tabouret-Keller, forthcoming).. Historiquement, c’est
dans le champ du bilinguisme (au sens étendu de deux ou plusieurs langues) que se situent
Weinreich et Einar Haugen, parmi les plus connus, actuellement ce champ est toujours en
pleine extension, les termes de « situation linguistique complexe » seraient à la fois plus
englobant et moins exclusifs12. Dans la mesure où nous souhaitons ne pas rester
exclusivement dans le domaine des Mischsprachen au sens strict, nous devrions, au moins
pour des raisons historiques, prendre en considération un champ plus étendu en y incluant des
thématiques contemporaines comme celles que présente le premier n° de JLC. De manière
plus générale, et malgré le souci affirmé de la pluridisciplinarité, cette petite revue historique
révèle un appel relativement faible à d’autres disciplines. La notion de dynamique aurait
l’avantage de favoriser l’appel à d’autres champs de la connaissance.

Anciennes et nouvelles questions posées par le phénomène du contact de


langues en rapport avec la dynamique des langues.
Language contact, a field for sustainable research

« Il faut dire : primordialement il existe des points de vue ; sinon il est


simplement impossible de saisir un fait de langage », Saussure, Ecrits
de LG, p. 19.
« Il n’y a aucun terme définissable et valable hors d’un point de vue
précis, par suite de l’absence totale d’êtres linguistiques donnés en soi »,
Saussure, Ecrits de LG, p. 81.

Les emplois des termes évolution et dynamique sont indicatifs et programmatiques


plutôt que strictement notionnels, le premier est descriptif – le langage vu du dehors –, le
second est explicatif – le langage comme lieu de processus multiples aux inter-relations
diversifiées. Nos deux termes sont à leur tour des métaphores dont je ne veux pas explorer les
dimensions, rappelons simplement que le terme évolution trouve ses premiers emplois sous la
forme adjectivale au 14ème siècle dans le domaine militaire, emplois qui vont se généraliser
sous la forme nominale dans le sens de « l’action de se dérouler ». La difficulté actuelle de ses

11
Andrée Tabouret-Keller, « De l’impossibilité d’échapper à la métaphorisation dans l’édification du savoir sur
le langage et les langues », communication à la Table Ronde La ‘Modélisation métaphorique’ dans la
représentation des phénomènes, Nice, 14-16 décembre 2006.
12
Voir ATK, 1982 et suiv.
7

emplois dans notre domaine provient du fait que depuis le 19ème siècle, ils relèvent de la
théorie évolutionniste qui ne cesse de séduire un certain nombre de linguistes et
d’anthropologues ; après tout nous sommes ici les hôtes bienheureux du Max Plank Institute
for Evolutionary Anthropology. Le second terme, dynamique, trouve un emploi adjectival
chez Leibniz en 1692, dans le Traité de la science dynamique où il est relatif aux forces et à la
notion de force, ensemble de connaissances qui à partir du 17ème siècle va constituer une
branche de la mécanique ; au 20ème siècle, on rencontre le terme en économie (économie
dynamique), sociologie (dynamique sociale chez Auguste Comte), démographie (dynamique
des populations), psychologie (dynamique des groupes), psychanalyse (dynamique de
l’appareil psychique chez Freud), et sans doute d’autres encore. Plus récemment, avec
l’invention de la dynamite dans les années 1870 par Alfred Nobel (1833-1896), il est devenu
difficile d’oublier ses impacts à travers toute la planète. Mais dans les emplois figurés tant du
substantif la dynamique que de l’adjectif dynamique, les connotations sont généralement
positives: le mouvement, la décision, l’entraide, les forces orientées vers le progrès
(dynamique européenne, un jeune cadre dynamique).
Quant à la dynamique des langues, je me limiterai au sens le plus général d’un
ensemble de forces en interaction au sein de phénomènes généralement qualifiés de
linguistiques que pour ma part je préfère qualifier de langagiers. Dans un premier temps, je
tente de formuler trois principes qui me semblent acquis, dans un second temps je veux
présenter quelques difficultés durables et encombrantes.

Trois principes acquis


Ils figurent déjà chez Schuchardt qui, il faut bien le dire, n’a pas beaucoup été lu ni
commenté. Ce qui est intéressant, c’est de voir que dans notre domaine de l’étude du langage
et des langues, somme toute marginale dans nos sociétés contemporaines par comparaison à la
chimie par exemple que nous venons d’évoquer à propos de la dynamite, les idées novatrices
mettent un temps long à trouver de l’écho, bien après qu’un certain nombre d’observations les
aient confirmées et que le vocabulaire et les cadres épistémologiques aient changé.

1. Un principe général : nous posons que le langage humain n’est pas un objet la nature –
l’humain dispose héréditairement, c’est-à-dire « naturellement » (on dit biologiquement
aujourd’hui), de la possibilité d’apprendre à parler mais pas de l’aptitude à parler une langue
particulière13. Apprendre à parler n’est pas non plus une propriété de la société : le milieu
social humain en est la condition. D’où la nécessité de distinguer le langagier, le linguistique,
le social qui tout en s’interpénétrant permettent chacun la construction d’objets particuliers; il
me semble que le langagier recouvre les deux autres;
2.. Concernant le mélange de langues, un premier principe :
« Sie (die Sprachmischung) ist nicht sowohl Ausnahme als Regel. […] Es gibt keine völlig
ungemischte Sprache »14 (Le mélange de langue n’est pas tant l’exception que la règle … il n’existe
pas de langue totalement libre de mélange)
Comme le montre l’abondance de données de Schuchardt, ce principe n’exclut aucune variété
de langage ;

3. et un second principe :

13
Fréquentes mentions chez Schuchardt (à compléter)
14
Hugo Schuchardt, Slawo-deutsches und Slawo-italienisches. Dem Herrn Franz von Miklosich zum 20.
November 1883, 1884, Graz, Leuschner & Lubensky », 140 p. – Par la suite : Schuchardt, 1883, et la ou les
pages de l’édition originale, avec éventuellement entre parenthèses la pagination de l’édition de D. Gerhardt en
1971. Citer les traductions en anglais
8

« Die Möglichkeit der Sprachmischung hat nach keiner Seite hin eine Grenze ; sie geht bis zum
Maximun wie bis zum Minimum der Sprachverschiedenheit »15 ; la possibilité du mélange de langue
n’a de limite d’aucun côté ; elle s’étend du maximum au minimum de la différence entre langues.
Il en découle, entre autre, qu’une Mischsprache peut se mélanger à une autre Mischsprache

Language contact, a field for sustainable research

Les lectures faites pour la préparation de cet exposé révèlent des répétitions dans la
longue durée, disons de Schuchhardt à aujourd’hui. Elles ne sont pas forcément exprimées
dans les mêmes termes mais elles concernent des questions analogues. J’essaye de formuler
quelques thèmes de ces questionnements.
Déterminismes biologiques et facteurs sociaux
Le bagage biologique neuronal de l’aptitude au langage et la transmission socialement
nécessaire de l’exercice de la parole et de la pratique du langage sont dans un rapport d’inter-
détermination (je propose ce néologisme); nos connaissances du fonctionnement neuronal
sont aujourd’hui très largement incomplètes et les constructions spéculatives à ce propos
d’autant plus nombreuses que non limitées par des connaissances objectives

Hétérogénéité des contraintes fonctionnelles du langage

L’observation et la description attirent l’attention sur l’hétérogénéité de toute langue,


quelques soient les artefacts qui contribuent au construit ‘langue’ – disons grammaticaux et
politiques pour aller vite et pour les principaux d’entre eux. Aucune langue n’est un ensemble
homogène, ni du point de vue de son histoire – nous sommes ici pour en examiner un des
facteurs fondamental, le mélange – ni du point de vue de son fonctionnement car les
contraintes auxquelles obéit sa pratique n’ont ni la même stabilité ne la même rigidité. Le
principal facteur stabilisant est certainement l’écriture.
Les processus langagiers qui résultent des contacts mettant en jeu des langues sont
divers à l’extrême, des processus analogues peuvent produire des résultats différents. Dans
ces conditions, les tentatives d’élaboration d’un modèle général unifié si elles sont
stimulantes, restent abstraites et en général relatives. Par exemple, s’il y a des transformations
linéaires, ne dépendant que d’un ordre de contraintes, ou bien d’autres poly-contraintées (je
propose ce néologisme), la portée du modèle sera d’autant plus précise que son cadre sera
plus rigoureusement délimité. Autre exemple, les différents processus, tels que convergences
ou divergences ne s’excluent ou ne se succèdent pas nécessairement mais peuvent coexister.
La question qui se pose alors est celle se savoir si les créoles ont des propriétés formelles et
fonctionnelles qui leur seraient propres ou bien si ils ne différent pas fondamentalement des
langues à très longue tradition de grammaticalisation par l’écriture, question qui concerne en
particulier la phonologie. Corrélativement, se pose la question des facteurs de stabilisation.
Nous savons cependant que des conditions de mélange (ie. contact) analogues ne produisent
pas forcément les mêmes résultats, ces conditions n’expliquent pas tout.

Hétérogénéité des temporalités

Le constat de la coexistence de phénomènes contraires, divergents d’une part,


convergents d’une autre, est une chose, celle de la durée des uns et des autres, en est une
15
Schuchardt, 1883, p. 6.
9

autre. La référence à Fernand Braudel peut être instructive : il distingue trois temporalités
historiques : l’histoire très lente ou quasi immobile avec des permanences que l’on hésite à
mettre en cause (la configuration des paysages, par exemple) ; l’histoire lente avec des
changements importants (techniques et organisation de la production, dans les migrations, la
démographie, etc.) au cours de laquelle le nouveau peut être durable et devenir une matrice
pour la période suivante, ou bien y sera frappé d’obsolescence ; l’histoire rapide avec des
évènements qui laissent ou non des traces, et sont des indices de changements incertains.
Dans les modalités de la transformation des langues, ces trois types de temporalité peuvent
co-exister.
La connaissance de la durée et des conditions des relations entre personnes de langues
différentes est indispensable à la compréhension de la formation des langues de mélange. Elle
recouvre deux questions. Celle de la durée des contacts : la formation d’un instant pidgin peut
être immédiate, la durée nécessaire à la formation d’une langue créole couvre, semble-t-il, une
période de 2 ou 3 générations.

Hétérogénéité des processus de la mise en valeur significative : un magasin de


porcelaine
Seule sauvegarde : distinguer selon les points de vue
les significations pré-contextualisées, figées et stabilisées dans les discours qui
courent tant oraux qu’écrits et refont surface à tout moment dans la vie quotidienne : figement
et stabilité sont aussi largement exploitées dans tous les domaines, de la vie publique en
particulier ; significations qui courent en avant de leur expression. Vaste chapitre de
l’aliénation langagière
les significations éphémères relatives à leur mise en contexte dans l’oralité (Instant
pidgin de l’interlocution)
le sens : distinction
entre production et créativité en contexte et en situation,
effets de sens, pris entre immédiateté et temporalités variables
La créativité au sens plein est relativement restreinte : à l’art et en particulier à la poésie, au
langage des enfants, aux formations du rêve, des mots d’esprit, aux processus de formation
des pidgins, à la créolisation

L’idéal d’un modèle unique : Relativité des modèles et niveau d’abstraction.

Avons-nous besoin d’un modèle unifié ? directement liée à cette première question,
une seconde question : à quoi peuvent servir les modèles de prédictibilité ? Que nous
éprouvions la tentation d’élaborer des modèles est certain et ce seul plaisir vaut déjà la peine.
Nous avons à faire à deux mouvements : avec l’accumulation des données, nous
avons à faire à de l’hétérogéne en extension (pour reprendre le mot de Schuchardt), avec la
même accumulation, nous avons de plus en plus le souci de construire des modèles de
synthèse, simples autant que possible.
« Man mag sich von den alten bequemen Abstractionen und Metaphern nicht trennen, wie sehr sie
auch das wirkliche Verhaltent der Dinge verdecken », Schuchardt, 1884, p. 7 (29)

Un modèle simple serait celui qui ferait appel au nombre le plus restreint possible
d’abstractions, notions ou concepts. Mais comme le précise Schuchardt, de telles abstractions,
qui, de plus, résultent de processus divergents de métaphorisation – nous en avons eu
l‘illustration avec l’expression contact – sont des béquilles commodes dont les applications
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sont d’autant plus circonscrites que le modèle se veut plus rigoureux. Les abstractions et les
métaphores recouvrent, voire masquent le comportement véritable des choses.
Les modèles que nous élaborons ne sont jamais a-idéologiques (idéologie au sens de
système de représentation du monde), et plus particulièrement les modèles de description.
Dans notre ouvrage Acts of Identity, nous illustrons dans quelle mesure la focalisation des
conduites langagières, par le biais des différents agents de la normalisation, a pour contre
partie une focalisation des moyens de description, des grammaires abstraites aux structures
des langues (1985, p. 202, Figure 2 : Focussing in linguitsic behaviour related to focussing in
linguistic description).
Le discours actuel de la post-modernité, plus généralement le discours moderniste, que
ce soit en peinture, en écriture, en musique, met en avant une sorte d’implosion des formes
dont nous pouvons nous demander si elle n’a pas sa correspondance dans la mise en avant de
l’hétérogénéité du langagier, voire du linguistique, dont nous trouvons l’écho en force dans
nos travaux, on aurait alors à faire à une idéologie de « l’éclatement », du non-contrôle, sous
couvert de créativité ? Par ailleurs l’accent que mettent nos sociétés sur les valeurs de
l’individualité et du discours personnel16, comme moyen de la réussite, semble tendre lui aussi
à orienter notre attention vers le particulier, voire le singulier, avec une certaine mise à l’écart
du général, si ce n’est sa dénégation.

Conclusions générales (à développer)


La question d’un modèle unique : impossibilité d’un mathème suffisamment abstrait et
général dans les « sciences humaines » ? Caractère incontournable de la métaphorisation des
notions, pureté illusoire des concepts
En préconisant de distinguer le langagier, le linguistique et le social pour si possible
les faire fonctionner ensemble, est-ce que l’on ne pose pas les fondements d’une
anthropologie générale du langage ? nous pourrions trouver là le cadre général qui figure en
arrière-fond de notre revue.

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La très récente campagne électorale présidentielle en France vient d’ne apporter un éclatant témoignange.