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de se résumer à la politique, ses institutions et ses élus,


se joue au contraire à hauteur d’individu, de courage
Un imaginaire démocratique
PAR EDWY PLENEL
personnel et de prise de risque. Au service du public,
ARTICLE PUBLIÉ LE MERCREDI 24 JANVIER 2018 du droit de savoir des citoyens afin qu’ils soient libres
et autonomes, le journalisme ainsi célébré rappelle
Le film de Steven Spielberg sur les « Pentagon
que la démocratie est une culture partagée, tissée de
Papers » en est une nouvelle illustration : dans le
principes intangibles et de valeurs fondamentales. Et
cinéma américain, le journalisme est un protagoniste
surtout, qu’il faut se battre pour elle tant cet idéal sera
héroïsé de la démocratie. Cet imaginaire contraste
toujours en butte aux attaques des pouvoirs, politiques,
avec les cabales récurrentes que doit affronter le
étatiques et économiques, qui ne supportent pas
journalisme indépendant en France.
l’indocilité de cette liberté fondamentale, irréductible
à toute soumission à des intérêts particuliers.
En 1952, alors que le maccarthysme règnait, cette
« chasse aux sorcières » supposées communistes
dont le sénateur Joseph McCarthy était le meneur
et qui n’est pas sans évoquer des intolérances
d’aujourd’hui envers d’autres dissidences, sortirent
ainsi deux inoubliables films dont le journalisme est le
héros. Deadline USA (Bas les masques dans sa version
française) de Richard Brooks, avec Humphrey Bogart
dans le rôle-titre, raconte la résistance d’un rédacteur
en chef à la prise de contrôle de son journal par des
Un livre des "Cahiers du Cinéma" (Giorgio Gosetti et Jean-Michel Frodon)
adversaires de la liberté de la presse. On y entend,
Pentagon Papers vient enrichir la longue liste des
dans l’enceinte d’un tribunal, un formidable plaidoyer
films hollywoodiens sur le journalisme, dont rendait
pour cette dernière (à voir ici). Mais mon préféré
compte en 2004 Print the Legend, un livre en forme
reste le trop méconnu Park Row (Violence à Park
d’inventaire édité par Les Cahiers du cinéma. Aux
Row en VF) de Samuel Fuller, version romancée de
États-Unis, qu’il soit vertueux ou malheureux, loué
la façon dont Joseph Pulitzer (1847-1911) bouscula
ou déchu, le journaliste n’en est pas moins un héros
l’establishment conformiste et la presse installée avec
indiscutable de l’imaginaire collectif, propulsé grâce
son New York World en menant une campagne
à l’art populaire par excellence qu’est le cinéma.
populaire pour que la statue de la Liberté, offerte par la
Cette vision légendaire du rôle de ce métier en
France, se dresse enfin dans la rade face à Manhattan.
démocratie n’empêche aucunement d’en traiter la part
d’ombre, ses corruptions avec, notamment, le célèbre Face à la présidence Trump, Spielberg reprend
Citizen Kane d’Orson Welles (1941), réquisitoire donc la défense du journalisme comme contre-
contre le dévoiement en pouvoir intraitable d’une pouvoir indispensable qu’avait, déjà, brandie George
liberté indocile, ou ses limites avec, par exemple, The Clooney face à l’administration Bush, avec Good
Insider (Révélations dans sa version française, film de Night, and Good Luck (2005), film sur Edward R.
Michael Mann, 1999), récit véridique des pressions de Murrow (1908-1965), ce journaliste de télévision
l’industrie du tabac sur l’émission phare de la chaîne qui justement, en 1953, avait provoqué la chute du
CBS, 60 Minutes. sénateur McCarthy. On peut y entendre le discours
qu’il prononça trois ans plus tard, quand il fut célébré
Mais à travers les figures de journalistes qui bravent les
par la profession, cassant l’ambiance par une charge
interdits et défient les pouvoirs, la plupart de ces films
froide contre une télévision « utilisée essentiellement
américains diffusent un idéal démocratique qui, loin
pour nous distraire, nous illusionner, nous amuser,

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nous désolidariser », accompagnée d’un appel à ce vont-ils l’emporter ? Ou bien, par-delà les sensibilités
que les journalistes résistent en se battant pour la politiques des uns et des autres, le principe du droit
dignité de leur métier et la qualité des contenus (à de savoir tout ce qui est d’intérêt public va-t-il les
voir ici). Avec Pentagon Papers, c’est la question rassembler ?
de l’indépendance qui est au cœur de l’histoire : Comme pour tous les films rapidement évoqués et bien
savoir résister aux pressions, oser publier ce que les d’autres encore, Pentagon Papers plonge forcément
pouvoirs voudraient taire, s’émanciper de la tutelle un journaliste français dans un sentiment paradoxal.
des propriétaires, défendre le pouvoir souverain de la D’enthousiasme et de malaise. D’enthousiasme pour
rédaction. son métier, dont l’idéal y est rehaussé loin de ses
À l’heure des concentrations et des faillites qui petitesses et de ses lâchetés. De malaise pour son pays,
accompagnent la révolution numérique, avec des car l’imaginaire démocratique qui est ici porté est
prises de contrôle des médias par des intérêts non seulement absent de notre cinéma comme roman
extérieurs aux métiers de l’information, Steven national mais, de plus, abîmé par un discours politique,
Spielberg a préféré cet angle original plutôt que voire médiatique, qui le malmène ou le discrédite. La
de frayer des pistes plus évidentes. Car en 1971, courte histoire de Mediapart, qui fêtera ses dix ans en
le vrai héros de cette histoire est évidemment le mars prochain, pourrait abondamment en témoigner
lanceur d’alerte, Daniel Ellsberg, l’analyste de la tant, de l’affaire Bettencourt au scandale Sarkozy-
Rand Corporation qui permit de révéler les milliers Kadhafi en passant par le compte Cahuzac, elle fut
de pages de documents secrets venus du Pentagone marquée de batailles à contre-courant pour imposer
sur la gestion mensongère et criminelle de la guerre la vérité de nos informations et défendre la légitimité
du Vietnam par trois présidents américains successifs. de leur publication. Non seulement en justice mais
Décalant la perspective, le réalisateur a de plus mis de devant l’opinion, face à l’adversité coalisée du monde
côté le principal quotidien à l’origine des révélations, politique et des médias dominants.
le New York Times, puissance alors déjà installée, pour Aux origines de la faible culture
se tourner vers l’outsider, le Washington Post, qui démocratique française
n’était alors qu’un quotidien local, fût-ce celui de la
L’histoire de ce décalage entre France et États-
capitale des États-Unis où siège le Congrès et se trouve
Unis reste à faire, dont la clé est évidemment
la Maison Blanche.
politique avant de se traduire par ce contraste
Quand une décision de justice interdit au quotidien cinématographique – on peine à trouver un grand
new-yorkais de publier des documents « secret film français héroïsant le journalisme en fantassin
défense », sous peine d’emprisonnement, son allié de la démocratie. Sans doute faut-il remonter très
et rival washingtonien va reprendre le flambeau loin, en allant aux sources de l’illibéralisme français,
et braver l’interdit, tandis qu’un recours devant la ce privilège donné au pouvoir, notamment sous
Cour suprême va heureusement se terminer par sa forme étatique, plutôt qu’à l’individu et à ses
une décision favorable à la liberté de la presse, audaces solitaires. Car s’agissant de la liberté de
annulant l’interdiction. Centrée sur la relation entre la presse, d’information et d’expression, la culture
le rédacteur en chef, Ben Bradlee (1921-2014) – qui politique dominante française, aussi bien à gauche
le sera encore lors du scandale Watergate, quelques qu’à droite, entretient depuis les premiers débats
années plus tard, qui entraînera la chute du président révolutionnaires un rapport de défiance vis-à-vis d’un
Nixon – et la propriétaire, Katharine Graham droit fondamental qui lui semble un désordre potentiel.
(1917-2001), toute la tension du scénario repose sur
Issue des débats de l’été 1789, la première formulation
une seule question : vont-ils oser publier ou se plier
de cette liberté fondamentale, dans l’article 11 de
à l’interdit ? Les pressions du milieu social de la
la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen,
propriétaire, elle-même traditionnelle et conservatrice,

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s’accompagne en effet d’un « sauf » restrictif. Cette Il se trouve que cette différence entre les deux
restriction ne vaut que dans ce cas d’espèce, les autres déclarations des droits est déjà une histoire franco-
libertés n’ayant de limites que dans leur confrontation américaine. Le francocentrisme de nos débats
à d’autres droits, comme l’énonce au préalable l’article intellectuels et politiques a pour conséquence qu’il
4 : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui n’est jamais souligné combien l’énoncé de 1793 est,
ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits en réalité, une adaptation de l’anglais au français du
naturels de chaque homme n’a de bornes que celles premier amendement de la Constitution des États-Unis
qui assurent aux autres Membres de la Société la d’Amérique, adopté avec la Déclaration des droits le
jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent 15 décembre 1791, soit un an et demi avant l’énoncé
être déterminées que par la Loi. » Or seule la « libre républicain de 1793. Cet amendement a en effet pour
communication des pensées et des opinions », alors particularité de lier ensemble les mêmes trois libertés :
même qu’elle est considérée comme l’« un des droits celles de s’exprimer, de croire et de se réunir, bref
les plus précieux de l’Homme », se voit formulée avec de défendre sa propre opinion, fût-elle minoritaire ou
une réserve explicite : « Tout Citoyen peut donc parler, contestataire. « Le Congrès, énonce-t-il, n’adoptera
écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus aucune loi relative à l’établissement d’une religion, ou
de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi. » à l’interdiction de son libre exercice ; ou pour limiter
Un « sauf » qui n’en finit pas de réclamer son dû. la liberté d’expression, de la presse ou le droit des
Ce n’est pas le lieu, ici, de retracer les récurrents débats citoyens de se réunir pacifiquement ou d’adresser au
sur la liberté de la presse de l’immédiat après-1789, Gouvernement des pétitions pour obtenir réparations
où s’exprime déjà la tentation de l’encadrer et de des torts subis. »
la contrôler face à cette imprévisible « révolution Il n’est pas exclu que ce va-et-vient transatlantique
du journal » dont les bouillonnantes « nouvelles à d’une révolution à l’autre, l’américaine et la française,
la main », gazettes recopiées plutôt qu’imprimés, ait eu pour passeur un citoyen de plusieurs mondes,
faute de moyens, étaient l’équivalent de nos blogs protagoniste de la contestation démocratique de la
contemporains, expression libre du « n’importe qui » monarchie britannique, avant de devenir le principal
citoyen. Mais pour en résumer la tension, il suffit de publiciste des insurgés de la colonie nord-américaine,
rappeler la formulation autrement audacieuse choisie puis d’épouser passionnément la cause républicaine
par la seconde Déclaration des droits de l’homme et française, ce qui lui vaudra d’être citoyen français
du citoyen qui, quatre ans après la première, introduit et député à la Convention en 1792 – donc témoin
la Constitution du 24 juin 1793, celle de l’An I de et acteur de ses débats en 1793. Cet internationaliste
la République – Constitution qui n’eut pas le temps pionnier, trop oublié de nos jours, s’appelait Thomas
d’entrer en vigueur. Il s’agit de son article 7 : « Le Paine (1737-1809). Paine, qui survivra à la Terreur, ne
droit de manifester sa pensée et ses opinions, soit par rentrera aux États-Unis qu’en 1802. Ce qui lui laissera
la voie de la presse, soit de toute autre manière, le le temps de jauger le futur empereur Napoléon Ier,
droit de s’assembler paisiblement, le libre exercice refusant de céder aux avances intéressées d’un Premier
des cultes, ne peuvent être interdits. La nécessité Consul dont il avait deviné les intentions autoritaires.
d’énoncer ces droits suppose ou la présence ou le
Drôle de pays tout de même que le nôtre qui continue
souvenir récent du despotisme. » Cette fois, aucune
de célébrer, au prétexte de l’homme d’État, l’un
réserve ni restriction, tout au contraire l’affirmation
des pires ennemis des libertés, et notamment de la
d’une évidence, soulignée par la dernière phrase.
liberté de la presse – sans oublier, ô combien, le
Une évidence qui associe, irréductiblement, liberté
rétablissement par Bonaparte de l’esclavage, aboli par
de la presse (soit liberté d’opinion, d’expression,
la Révolution qui l’avait même déclaré « crime de lèse-
d’information, etc.), liberté de réunion et liberté de
humanité ». « La presse, confiera l’empereur déchu à
croyance.

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Sainte-Hélène, doit, entre les mains du gouvernement, Que sous trois présidences, celles de Nicolas Sarkozy,
devenir un puissant auxiliaire pour faire parvenir de François Hollande, puis d’Emmanuel Macron,
dans tous les coins de l’Empire les saines doctrines et notre journal se soit dressé avec constance contre le
les bons principes. L’abandonner à elle-même, c’est présidentialisme français, ce monarchisme républicain
s’endormir à côté d’un danger. » Même aux pires qui prolonge le césarisme bonapartiste, n’est donc
temps de la Terreur révolutionnaire, il y eut plus de qu’intérêt bien compris : lucidité plutôt qu’audace,
journaux d’opinions diverses que sous l’Empire qui, réalisme plutôt qu’idéalisme, cohérence plutôt que
en vérité, n’en connaissait qu’un, l’officiel, décliné surenchère. Cette simple conviction, au fond, que cet
sous divers atours. archaïsme politique, si tenace alors qu’il n’a cessé de
« Si je lâche la bride à la presse, je ne resterai dévitaliser notre démocratie en réduisant la volonté de
pas trois mois au pouvoir », disait Napoléon juste tous au pouvoir d’un seul, est l’adversaire farouche
après son coup d’État du 18-Brumaire an VIII (9 d’une presse libre. Comme si un passé lointain,
novembre 1799). On n’en finirait pas de citer le d’étatisme, de verticalisme et d’autoritarisme, pesait
premier des Bonaparte sur ce sujet, tant sa détestation toujours sur notre présent.
de la presse disait sa haine de la liberté, sauf si Dès lors, on comprend mieux pourquoi nous
elle se mettait à son service. Cette lettre à Joseph avons toujours dû et devons encore nous battre,
Fouché, son ministre de l’intérieur, par exemple : sans cesse, pour défendre ce qui semble une
« Réprimez un peu les journaux. Faites-y mettre évidence dans le cinéma américain. Tout simplement
de bons articles. Faites comprendre aux rédacteurs parce que la conception de la liberté de la
des Débats et du Publiciste que le temps n’est pas presse et de l’indépendance du journalisme dont se
éloigné où, m’apercevant qu’ils ne sont pas utiles, revendique Mediapart, avec une intransigeance que
je les supprimerai avec tous les autres, et je n’en les accommodants et les opportunistes caricaturent en
conserverai qu’un seul. […] Le temps de la Révolution sectarisme ou en dogmatisme, ne va tout simplement
est fini, et il n’y a plus en France qu’un seul parti. Je pas de soi en France.
ne souffrirai jamais que les journaux disent ni fassent
rien contre nos intérêts. »

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