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La Grande encyclopédie

/ 14 / Moyen âge-Ostie /
Larousse
Source gallica.bnf.fr / Larousse
Larousse / 0070. La Grande encyclopédie / 14 / Moyen âge-Ostie / Larousse. 1975.

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Volume 14

Cet ouvrage est paru à l’origine aux Éditions Larousse en 1975 ;


sa numérisation a été réalisée avec le soutien du CNL. Cette
édition numérique a été spécialement recomposée par
les Éditions Larousse dans le cadre d’une collaboration avec la BnF
pour la bibliothèque numérique Gallica.
La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

tombeaux et bientôt des sarcophages, mentale les premiers programmes ico- lisation des bords de la Méditerranée
Moyen Âge qui en ont assuré la conservation. Sur nographiques, à San Pedro de la Nave jusqu’aux pays d’entre Meuse et Rhin ;

(art du haut) le plan des techniques, les objets de par exemple. il correspond à un déclin des voies de
parure et les armes témoignent d’un commerce traditionnelles et à l’appari-
Les influences de la Méditerranée
travail des métaux très développé. tion de nouveaux courants de relation.
La disparition de l’Empire romain orientale sont plus évidentes encore
L’armement le plus redoutable, l’épée Surtout, il constitue un effort conscient
n’entraîna pas ipso facto celle de la en Italie, où Byzance maintient puis-
longue à double tranchant, sortait et résolu en vue de ressusciter la civi-
culture antique et pas davantage celle samment sa présence jusqu’à l’époque
des mains de forgerons aussi habiles lisation antique, sans distinguer entre
de l’art du Bas-Empire. carolingienne. C’est dans la Ravenne
que minutieux. Les principes qui pré- la Rome de César et d’Auguste et celle
de Théodoric et de Justinien qu’il faut
La nostalgie d’un passé regretté
sidèrent à cette admirable création de Constantin. On sait quels brillants
chercher le premier art byzantin. Les
entretint la fidélité à la tradition artis-
furent également appliqués à la pro- succès sont à mettre à l’actif de Charle-
progrès du style peuvent ensuite être
tique romaine, d’autant mieux que les
duction des bijoux. Par le placage et la magne et de son entourage. En matière
« Barbares* » installés en Occident ne suivis à Rome, à travers les mosaïques
damasquinure, on réussit à marier des d’art, ils comprennent la redécouverte
de l’oratoire de Jean VII et les pein-
lui étaient pas nécessairement hostiles.
métaux différents et à les incorporer de l’urbanisme, la mise en place d’une
tures de Santa Maria Antiqua. Les
Ceux-ci n’apportaient rien avec eux architecture civile et religieuse more
les uns aux autres. Les jeux brutaux de Lombards eux-mêmes, après avoir
qui pût être substitué à cette culture. matière et de couleurs ainsi obtenus se romano ainsi que la généralisation de
accumulé les ruines, prirent l’Antiquité
Bien mieux, les rois et l’aristocratie l’art figuratif dans l’orfèvrerie, la petite
retrouvent dans la technique de l’orfè- et Byzance comme modèles. Un style
germaniques adoptèrent le genre de vrerie cloisonnée, qui présente sur un sculpture et la peinture.
et une technique aussi assurés que ceux
vie de la classe dirigeante romaine. Ils fond d’or des pierreries serties d’une des manuscrits à peintures sortis des On connaît cependant les limites
habitèrent dans ses palais et ses vil- mince cloison d’or ou d’un autre métal. de cet effort, tant à l’intérieur qu’à
ateliers impériaux caractérisent les
lae. Leur attitude vis-à-vis de l’art fut l’extérieur de l’Empire. Ne fallut-il
On a longtemps discuté sur les ori- admirables fresques de Castelseprio,
celle des Romains. Ils le considérèrent pas composer avec l’art irlandais, qui
gines de cet art aux effets violents et près de Varese. La même tradition se
comme un instrument de prestige et est le triomphe du linéarisme expres-
contrastés. Il importe surtout de rap- retrouve sur les stucs et les peintures
de propagande. C’est ainsi que la très sif, même si, par ailleurs, le renouveau
peler ici que les productions les plus murales de Cividale del Friuli. Cette
longue période du haut Moyen Âge, carolingien eut des prolongements
riches et les plus parfaites de l’orfè- dernière ville fut par ailleurs le siège
allant des Grandes Invasions du Ve s. jusque dans les Asturies* ? Surtout,
vrerie sont relativement tardives, d’un important foyer de sculpture sur
à l’apparition de l’art roman*, présente l’existence de l’art carolingien devait
puisqu’elles datent des VIe et VIIe s. pierre, dont les principes sont cepen-
un caractère constant : son admiration être brève. Celui-ci disparut dès la mort
Mais on les trouve alors dans l’Europe dant bien différents. La représentation
pour la culture romaine. de Charles II le Chauve en 877.
entière. Aux objets, aujourd’hui per- de la figure humaine ou animale sert
On ne s’immobilisa pas cependant Cependant, il en fut du retour à l’an-
dus, attribués à saint Éloi, le maître de ici de prétexte à des jeux abstraits de
dans ce sentiment, car les sources de tique comme du phénix qui ne meurt
la monnaie de Dagobert Ier* — grande lignes menés en dehors de tout cadre
nouveautés ne firent pas défaut. que pour renaître de ses cendres. Une
croix de Saint-Denis et grand calice spatial. Ce style se développa à proxi-
Il y eut d’abord ce fait d’évidence : de Chelles —, correspondent les cou- mité des carrières de l’Italie du Nord. fois surmontée la terrible crise résul-
le monde n’était plus le même. La sen- ronnes votives de Receswinthe, roi Il donna naissance à une production de tant des invasions normandes et hon-

sibilité de l’Occident se transforma des Wisigoths* d’Espagne (653-672), caractère industriel qui se répandit en groises, on assiste, à la fin du Xe s., à un
profondément avec l’installation sur trouvées à Guarrazar (Musée archéolo- Suisse, en Provence, dans la vallée du brillant rétablissement de la culture, en

son sol des peuples des Grandes Inva- Angleterre avec la Renaissance anglo-
gique national, Madrid), et celles-ci ne Rhône et jusque dans le sud-ouest de
sions, et tout autant son goût artistique. saxonne, en Allemagne avec la Renais-
peuvent qu’évoquer la couronne de la la Gaule.
sance ottonienne. Ces deux courants
Par ailleurs, le développement des reine Théodelinde († v. 625), conser- Mais voici que les îles Britanniques,
diffèrent sensiblement, cependant, de
arts ne s’effectua pas en vase clos. Des vée à Monza. Le goût pour de tels ou- c’est-à-dire un lointain Occident de-
l’entreprise carolingienne. Par bien des
contacts s’opérèrent avec Byzance, vrages se maintiendra jusqu’à l’époque meuré peu romanisé, s’efforcent à leur
points, cet art de l’an 1000 annonce
qui en imposait par son haut degré de carolingienne. tour d’assimiler les modèles latins et
déjà une Europe nouvelle, celle qui
culture. Or, si l’art byzantin* mainte- C’est à proximité de la Méditer- orientaux. Cette recherche conduit en
trouvera sa pleine expression dans le
nait d’authentiques traditions antiques, ranée, autrement dit dans les régions peinture au Codex amiatinus (début
style roman.
il les transformait en faisant à l’Orient les plus romanisées, que les traditions du VIIIe s.) et en sculpture aux croix
M. D.
une place de plus en plus grande. À tra- artistiques du Bas-Empire se prolon- de Grande-Bretagne et d’Irlande*,
F Carolingiens / Irlande / Mérovingiens / Wisi-
vers Byzance, l’Occident eut connais- gèrent le plus longtemps. Ces foyers dont l’iconographie annonce celle du goths.

sance de la civilisation de la Méditer- conservateurs s’enrichirent d’apports Moyen Âge roman. La plupart de ces J. Hubert, l’Art pré-roman (Éd. d’art et
ranée orientale. nouveaux, généralement orientaux, monuments ne sont pas antérieurs au d’histoire, 1938) ; l’Architecture religieuse du

grâce au commerce et aux relations de IXe s., mais le type en remonte au VIIe s. haut Moyen Âge en France (Klincksieck, 1953).
Il convient enfin de tenir compte
/ A. Grabar et C. Nordenfalk, le Haut Moyen Âge
d’un phénomène essentiel. Certes, la tous genres qui se maintenaient entre La Gaule septentrionale entre dans le
(Skira, Genève, 1957). / J. Hubert, J. Porcher
nostalgie du passé antique provoqua le les rivages de la mer Intérieure. jeu au même moment, c’est-à-dire dès et W. F. Volbach, l’Europe des Invasions (Galli-

désir d’un retour à la culture romaine la fin du VIIe s. Jean Hubert a très juste- mard, 1967) ; l’Empire carolingien (Gallimard,
L’intervention des Wisigoths ne doit
1968).
vénérée. Mais, comme la résurrection pas faire oublier que l’art de la pénin- ment rapproché le tombeau d’Agilbert,
du passé est chose impossible, les ten- à Jouarre, des croix anglaises contem-
sule Ibérique antérieur à l’invasion
tatives de « renaissance » furent l’occa- arabe est romain dans son principe, poraines, celles de Reculver (Kent),
sion de véritables créations. de Ruthwell (Écosse) et de Bewcastle
avec une contamination orientale qui
(Cumberland). Moyen Âge
Insistons d’abord sur les transfor- ne fit que s’accentuer avec le temps.
mations du goût, qui se manifestèrent Il en résulte au VIIe s. la construction On peut considérer les recherches (musique du)
avec une particulière netteté dans les d’édifices ramassés et entièrement poursuivies dans l’Italie du Nord, en
domaines de la parure et de l’ornement. voûtés, qui se signalent par l’emploi Grande-Bretagne et dans la Gaule Bon gré, mal gré, les historiens de la
Ces aspects nous sont connus à travers de l’appareil en pierre de taille et de septentrionale comme les prémices musique se sentent tenus d’adopter
les pratiques funéraires des Barbares. l’arc outrepassé. Par ailleurs, en dépit du grand mouvement carolingien* de pour leur discipline les cadres imposés
Ceux-ci enterraient les morts avec d’un fort courant iconoclaste, on voit renovatio à l’antique. Celui-ci résulte par une tradition bien implantée selon
leurs vêtements et leurs armes dans des se développer dans la sculpture monu- d’un déplacement des centres de civi- laquelle est appelée Moyen Âge la

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longue période de dix siècles comprise musicale aujourd’hui mieux connue et essentiellement différente de la mono- tout en se compliquant, restent des
entre la dislocation de l’Empire romain que préciseront dans quelques décen- die, en ce sens qu’elle consiste non pas formes très vivantes. La polyphonie en
(prise de Rome par Alaric Ier en 410 et nies les études en cours : c’est le cas de à écrire un accompagnement, mais à vient même à affecter des genres pro-
chute de l’Empire romain d’Occident pays comme l’Allemagne orientale, la superposer des lignes. J. Samson l’a fanes jusqu’ici monodiques, comme
en 476) et la dernière partie du XVe s. Pologne et les pays scandinaves. très justement nommée polymélodie. les virelais et les ballades. Quant à
D’autre part, rien ne prouve que la la production de musique religieuse,
Pour les uns, la date charnière entre Le bilan musical de ces dix siècles
le Moyen Âge et les temps nouveaux monodie religieuse ou profane n’ait été elle nous fait assister à l’élaboration
est loin d’être identique, du seul fait
pourvue d’un accompagnement impro- progressive du cadre de la messe en
est 1453, à la fois fin de la guerre de que les documents écrits ne remon-
Cent Ans et, du fait de la chute de visé, fût-il rudimentaire. musique avec la fixation des pièces qui
tent pas au-delà du milieu du IXe s. ;
seront, dorénavant, traitées polyphoni-
l’Empire romain d’Orient, fin de cette encore s’agit-il là de documents qui L’histoire de la polyphonie depuis
quement. L’exemple le plus typique est
grande illusion qu’avait été le rêve plus ne peuvent être déchiffrés que grâce à le XIIe s. jusqu’au début du XVIIe n’est
celui de la Messe Notre-Dame à quatre
ou moins avoué d’une hypothétique des manuscrits postérieurs. La notation qu’une longue et insensible transfor-
voix de Guillaume de Machaut.
restauration de l’Empire romain. Pour neumatique, apparue vers 850, n’in- mation interne dont nous allons signa-
d’autres, c’est 1492, avec la découverte dique que les accents musicaux, mais ler les principales étapes. À cette même époque, l’Italie mu-
de l’Amérique par Christophe Colomb, ne se soucie pas des intervalles. Il faut, sicale prend son essor. L’Ars nova
La première est celle des XIIe et
ou 1494, avec le début des guerres pour la période antérieure, se contenter italienne (le trecento) se distingue de
XIIIe s., qui voit en France et en An-
d’Italie. de descriptions plus ou moins précises l’Ars nova française par une moins
gleterre l’éclosion subite d’un grand
et de documents liturgiques où allusion grande recherche de complexité ryth-
Or, si, en musique, on peut déjà dif- genre, l’organum, dans lequel le chant
est faite au chant d’église (jusqu’au mique et plus d’abandon à la musique.
ficilement admettre que le Ve s. consti- grégorien, appelé alors teneur parce
XIIe s., la musique notée n’est que reli- Les compositeurs (Francesco Landini)
tue un point de départ, il est encore que la valeur de chacune des notes est
gieuse ou parareligieuse). C’est ainsi écrivent, eux aussi, des ballades, mais
plus difficile d’accepter la fin du XVe s. allongée, sert de base à une, à deux ou
que nous connaissons mieux l’histoire également des madrigaux, des chasses,
comme terme d’une esthétique. Car, parfois à trois voix dites organales,
de la formation du répertoire appelé le tout le plus souvent à deux voix.
même si, à certains points de vue, une écrites en valeurs brèves. Du fait de
évolution se manifeste à la lisière entre à tort chant grégorien que l’état de la superposition de plusieurs lignes, la Il semble qu’au XVe s. l’art devienne
le XVe et le XVIe s., une transformation ce chant durant le Ier millénaire. On plus international, sans doute du fait
notion de mesure s’impose — alors que
beaucoup plus sensible encore s’opère sait que, dès les premiers temps de la le chant grégorien en était dépourvu de la rivalité franco-anglaise de la
au seuil du XVIIe s., et radicale celle- chrétienté et dans toutes les régions guerre de Cent Ans et des prétentions
— et provoque l’élaboration d’un sys-
là, tant dans le mode d’expression (la christianisées de l’Empire romain, on tème de notation où les figures ont, en des ducs de Bourgogne, qui attirent à
monodie accompagnée supplante alors utilisa des chants pour les réunions de leur cour brillante les artistes tant an-
fonction de leur disposition, une valeur
la polyphonie), dans la naissance d’un fidèles, à l’image de ce qui se pratiquait déterminée. De l’organum naît le motet glais que flamands et français. D’autre
sentiment harmonique (accompagne- à la synagogue. D’uniformité, il n’était par l’adaptation des paroles aux voca- part, le contact avec l’Italie, qui s’était
ment en accords avec chiffrage d’une pas question. Les initiatives disparates lises des voix supérieures. On trouve amorcé à la cour pontificale d’Avignon

basse) que dans la destination même firent sans doute ressentir à Rome le be- aussi à cette époque des conduits poly- au XIVe s., se poursuit au XVe grâce au
de la musique (c’est à ce moment que soin d’élaborer des cadres qui pussent phoniques, en général strophiques, qui rayonnement de la cour romaine, qui
s’impose définitivement la musique lutter contre les essais de féodalité. Ce devient un pôle d’attraction pour les
présentent la particularité d’être écrits
dramatique). fut l’oeuvre de saint Grégoire le Grand, sans prendre appui sur un motif em- artistes de tous pays. Du fait de ces
pape de 590 à 604. Mais, malgré les influences réciproques, les outrances
Le temps est révolu où l’on consi- prunté. De ces trois formes à l’origine
efforts de centralisation, les apports religieuse, seul l’organum le restera. rythmiques de l’Ars nova finissante se
dérait le Moyen Âge comme monoli-
dans le chant d’église sont multiples, et modèrent, et la polyphonie s’enrichit
thique, en englobant tous les siècles Les deux autres deviendront de plus en
l’on parle aujourd’hui de chant vieux- de consonances nouvelles. Le goût
qui précédaient la Renaissance dans plus profanes, surtout dans la seconde
romain, milanais, byzantin, gallican, pour le nombre s’estompe, la poly-
un même mépris. Le XIXe s. a beaucoup moitié du XIIIe s. C’est le moment aussi
mozarabe, etc. phonie s’assouplit, sans doute grâce à
contribué à faire renaître le goût pour où la polyphonie commence à s’inté-
l’Italie, et la tierce, réputée consonance
cette période et en a commencé, par- On ne peut prétendre que l’appari- resser à un domaine purement profane,
imparfaite sur le continent, mais prati-
fois maladroitement, la restauration. tion d’une notation* musicale suffise celui de la chanson, avec le rondeau
quée en Angleterre, fait son apparition
Le XXe s., qui en poursuit la prospec- à déterminer un changement d’ère, et polyphonique, dont le premier grand
et introduit dans le tissu polyphonique
tion systématique et favorise ainsi une cela d’autant moins que les manuscrits compositeur est Adam* de la Halle.
une douceur très nouvelle.
connaissance moins passionnelle, per- que nous possédons sont moins le reflet À partir des années 1320, une évo-
met enfin de distinguer des périodes de l’époque à laquelle ils ont été écrits Les formes musicales ne subissent
lution se manifeste, liée aux perfec-
brillantes comme des heures plus que l’écho d’époques antérieures et pas d’évolution fondamentale. La
tionnements obtenus en matière de
sombres. Le Moyen Âge musical, très qu’ils traduisent le désir de fixer par messe devient la forme religieuse la
notation. Des possibilités nouvelles
long, est naturellement fort divers. À écrit une tradition orale déjà longue. plus importante ; à ses côtés prend
s’ouvrent aux compositeurs, surtout
l’intérieur même de ce Moyen Âge, on place le motet, redevenu religieux.
D’une tout autre importance est dans la rythmique, dont la complexité
distingue aujourd’hui une période de Quant à la polyphonie profane, le plus
l’avènement de la polyphonie*, dont ira en grandissant durant tout le siècle.
renaissance et un style classique, que souvent rondeau ou ballade, elle est en
les premiers témoignages sont, eux La suffisance des promoteurs de ces
pour la commodité on appelle siècle de général à trois voix et peut recourir aux
aussi, du IXe s., mais dont les premières nouveautés (Philippe de Vitry) pousse
instruments.
Saint Louis. réalisations artistiques remontent au ceux-ci à dénigrer la période précé-
Si les limites historiques sont malai- XIIe s. La polyphonie ne sonne pas le dente, pourtant brillante, qu’ils taxent Ainsi, à l’époque de Dufay* et d’Oc-

sées à déterminer, il en est de même glas de la production musicale mono- alors d’Ars* antiqua, en nommant la keghem*, est donc déjà créée cette

des limites géographiques. Et s’il reste dique, qui se poursuivra longtemps leur Ars* nova. À la complexité des polyphonie, profane ou religieuse, qui

vrai que ce sont les pays d’Europe occi- encore, mais elle déplace vers elle le rythmes élémentaires s’ajoute celle des s’épanouira à l’époque de Josquin Des

dentale qui constituent la terre d’élec- centre d’intérêt. Sauf pour les pre- formes, que l’on s’efforce de perfec- Prés* et de Palestrina* : tant il est vrai
qu’entre Moyen Âge et Renaissance il
tion du développement musical (Italie, miers essais, qui semblent bien n’être tionner en imposant à chacune des voix
Espagne, Angleterre, Irlande et surtout que l’analyse consciente d’un phéno- des schémas rythmiques (isorythmie). n’existe point de solution de continuité.

France), on sait désormais que dans mène inconscient (le fait de chanter à L’organum et le conduit tombent en Parallèlement à la polyphonie, la
bien d’autres régions existait une vie la quarte ou à la quinte), elle n’est pas désuétude, mais le motet et le rondeau, monodie a poursuivi une carrière pro-

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

fane qu’il serait injuste de ne pas évo- — organisation de l’enseignement sous une forme très proche de celle qu’il a Un organisateur de
quer. Cette production s’étale sur un Charlemagne, création des universités encore de nos jours. l’enseignement Alcuin
peu plus de deux siècles : ce sont en au XIIIe s. — et celles de guerre (guerre
y L’école d’Alcuin et de Charle- Ce savant religieux anglo-saxon a vécu de
France les troubadours (de la fin du de Cent Ans au XIVe s.). D’autre part,
magne. C’est certes par amour des 735 environ à 804. Charlemagne le rencon-
XIe s. au début du XIIIe), puis les trou- il est malaisé de circonscrire, avant tra en Italie et fit de lui un de ses princi-
lettres et piété sincère, mais surtout
vères (de la seconde moitié du XIIe s. Descartes, un domaine propre de la paux collaborateurs. Il dirigea l’école du
par nécessité politique que Charle-
à la fin du XIIIe), en Allemagne les réflexion philosophique, nettement dis- palais d’Aix-la-Chapelle et celle de Tours.
magne* décida de réorganiser l’ensei- Membre de l’Académie palatine, il y avait
Minnesänger (du XIIe au XIVe s.) et en tinct d’autres types de pensée comme la
gnement. Il fallait former des fonc- pris le pseudonyme de Albinus Flaccus.
Espagne les auteurs des Cantigas de théologie ou la science. Ici, érudition,
tionnaires assez instruits pour assurer Son action a été très importante sur quatre
Santa Maria, compilées au XIIIe s. Tous théologie, philosophie, préoccupations
points : restauration culturelle (enseigne-
sont à la fois poètes et musiciens. scientifiques s’entremêlent étroite- la marche d’un État centralisé.
ment de la grammaire, de l’art de bien
Il est très délicat de parler pour le ment, et c’est d’ailleurs souvent de la Sous les Mérovingiens*, l’ensei- parler et de bien écrire, conservation des

Moyen Âge de musique instrumentale. confrontation de ces différents points gnement était tombé dans une déca- manuscrits antiques par les copistes), lutte

On a longtemps omis de le faire, parce de vue de la pensée et de la connais- dence complète : prêtres ignorants au contre les hérésies, cessation des violences

sance que naissent les problématiques : dans la conversion des Saxons, couronne-
que les règlements ecclésiastiques point de ne pas comprendre le latin
ment impérial de 800.
n’étaient guère favorables à l’utilisa- de la théologie, de la philosophie ou
des prières, pénurie de livres. C’est
tion d’instruments à l’église, que les de la science, de la foi ou de la raison,
d’Angleterre que lui vient son princi-
quelle sera la meilleure voie d’accès à y Les universités (« universitas stu-
manuscrits de musique polyphonique pal collaborateur : Alcuin (v. 735-804)
Dieu, c’est un des fils essentiels de la diorum » = la communauté de ceux
comportaient très souvent des paroles
[v. Carolingiens].
pensée médiévale, à travers Jean Scot qui étudient). Elles sont nées d’un be-
à toutes les voix et qu’enfin peu nom-
Érigène, saint Anselme, saint Thomas. L’idée grandiose de ce dernier était soin d’indépendance du corps ensei-
breuses étaient les oeuvres sans paroles.
de « construire en France une nouvelle gnant à la fois envers l’autorité ecclé-
Or, on sait aujourd’hui que l’usage des
Athènes », de restaurer le temple de la siastique, qui, par l’intermédiaire de
instruments était très répandu même à Les conditions socio-
Sagesse, bâtie sur les sept arts libéraux. l’évêque, pesait sur les écoles établies
l’église et que la variété de ces instru- historiques de la
près des cathédrales, et envers le pou-
ments était extrême. Comment donc pensée médiévale Dans la pratique, Alcuin reconsti-
voir laïque.
étaient-ils employés ? La pratique la tua une bibliothèque en faisant venir
Les textes Assez curieusement, elles trouvèrent
plus courante était de doubler les voix
des livres d’Angleterre, en rédigeant
pour les soutenir et non de les rempla- On ne peut considérer la pensée médié- un sérieux appui, dans la revendica-
des manuels, et il fonda des écoles an-
cer ; d’autre part, même s’il est pos- vale comme une simple somme d’élé- tion de leur indépendance, auprès du
nexées aux cathédrales. C’était ouvrir
sible de déterminer des groupements ments disparates. Certaines conditions pouvoir pontifical. Pour les papes, en
l’enseignement à un nouveau public :
habituels d’instruments, l’orchestra- communes en font l’unité. effet, ce fut, comme plus tard pour les
celui, séculier, des jeunes gens étran-
tion au sens moderne du terme était Tout d’abord, de même que la pé- ordres mendiants, le moyen d’assurer
gers aux monastères.
totalement ignorée ; enfin, si des pièces riode patristique qui la précède, la pen- directement leur autorité. C’est donc le
ont été destinées aux instruments seuls sée du Moyen Âge se nourrit de textes, L’enseignement comprenait trois Saint-Siège qui octroya aux universités
(il en existe dès le XIIIe s.), si des chan- comme s’il était tacitement admis que niveaux : apprendre à lire et à écrire, les statuts d’exception que l’on sait :
sons ont pu comporter des préludes ou la sagesse dormait dans des oeuvres et s’initier aux rudiments de la Bible exemption de la juridiction laïque ;
interludes instrumentaux (c’est le cas qu’il fallait s’approprier et transmettre. et de la liturgie ; s’initier aux sept arts indépendance intellectuelle.
des chansons du XVe s.), il n’est pas libéraux et lire un certain nombre (très
Or, la source est double : Écritures Quant aux princes, ils s’en accom-
exclu que des pièces avec paroles aient
et textes des saints, d’une part ; textes variable) d’auteurs païens et chrétiens ; modèrent assez rapidement : les uni-
pu être jouées aux seuls instruments,
antiques progressivement retrouvés, étudier, enfin, l’Écriture dans ses deux versités constituaient pour eux une
notamment dans le cas des danses, aux-
d’autre part. Leur confrontation sera sens (littéral et spirituel) et de trois pépinière d’administrateurs, et le pres-
quelles on adaptait parfois des paroles.
le travail inlassable des penseurs du points de vue différents : grammatical, tige en rejaillissait sur la ville. Dans
B. G.
Moyen Âge, soit qu’ils cherchent une historique, théologique. les faits, elles furent donc de plus en
F Adam de la Halle / Ars antiqua / Ars nova /
conciliation entre le contenu de la foi plus liées au gouvernement laïque : on
Chanson / Guillaume de Machaut / Messe / Motet Il est intéressant de noter l’intérêt
/ Notre-Dame (école) / Polyphonie / Troubadours, et celui de la philosophie antique, soit ne peut plus séparer les universités de
qu’on prit alors pour le premier des arts
trouvères et Minnesänger.
qu’ils refusent tout compromis. Plaisance et de Pise de la gloire des
libéraux : la grammaire. La reconquête
A. Machabey, Histoire et évolution des Visconti et des Médicis, ni la Sorbonne
Le Moyen Âge n’est donc pas, du patrimoine classique qui caractérise
formes musicales du Ier au XVe s. (Payot, 1928). de celle du régent Bedford.
pour autant, une période de stérilité
/ T. Gérald, la Musique au Moyen Âge (Cham- cette époque supposait d’abord celle de
pion, 1932). / G. Reese, Music in the Middle Ages livresque. Pour concilier ou refuser, y L’évolution des universités.
la langue.
(New York, 1940 ; 2e éd., 1948). / J. Chailley, His-
il faut que la pensée soit active et que 1. Universalité puis spécificité
toire musicale du Moyen Âge (P. U. F., 1950 ;
le choix s’effectue en fonction d’une de la formation. Au XIIIe s., lorsque
2e éd., 1969).
expérience vécue, notamment l’expé- Les sept arts
furent fondées les premières universi-
rience religieuse de la méditation. (La Selon la tradition de la culture latine re- tés (Bologne est la première), maîtres
plupart des penseurs médiévaux sont prise par Cassiodore, dans ses Institutions et écoliers étaient itinérants ; ils ne
des théologiens.) Bref, l’écrit n’est
Moyen Âge des lettres divines et séculières, l’enseigne- séjournaient que quelques années au
qu’un chemin, indispensable certes, ment, tel qu’Alcuin, puis les universités du même endroit, ce qui assurait une sorte
(philosophie du) mais dépassable, vers la sagesse. XIIIe s. l’organisèrent, est fondé sur les « sept
d’universalité de la formation universi-
arts libéraux » : trois arts (trivium) propre-
taire. Cette universalité cessa lorsque,
ment dits (grammaire, rhétorique, dialec-
On peut faire aller la philosophie mé- L’enseignement au Moyen Âge au XIVe s., les établissements se mul-
tique) et quatre disciplines (quadrivium)
diévale de la fin de la patristique latine Le livre, sa lecture, sa compréhension tiplièrent sous la poussée des princes,
[arithmétique, musique, géométrie, astro-
au XIVe s. et son dépassement éventuel dans un qui voulaient contrôler la formation de
nomie]. La différence entre un art et une
Il ne faut donc pas s’étonner de la di- commentaire requièrent une technique discipline, c’est que le premier a un objet leurs administrateurs. C’est ainsi que
versité d’une pensée que conditionnent et une méthode. On comprend, dès contingent, alors que la seconde traite de furent créées les universités de Prague,
dix siècles d’histoire, où se succèdent lors, que le Moyen Âge ait vu naître choses qui ne peuvent se produire autre- de Cracovie, de Turin, de Dole, d’Aix,
les périodes d’épanouissement culturel et se développer l’enseignement sous ment qu’elles ne font. de Louvain.

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2. Les locaux. Au début, ces univer- les traductions qu’il fit de l’Organon tion cette masse d’étymologies le plus ramener à l’unité la division fondamentale
du Créateur et de la créature. Mais, selon
sités n’avaient pas toujours de locaux d’Aristote*. Son ambition, héritée souvent fantaisistes.
une vision grandiose et beaucoup plus
propres. On se réunissait chez les du néo-platonisme, était de concilier
moderne, elle est aussi, en quelque sorte,
maîtres, dans les chapelles des cou- Platon* et Aristote. Cela ne va pas, Le problème des une réalité historique. Elle se réalise dans
vents, etc. semble-t-il, sans quelque incohérence l’Histoire sainte. La division s’introduit
universaux
Les collèges étaient les résidences (c’est ainsi que, à propos du problème dans la créature de Dieu (l’homme) par le
Le fameux problème, familier à toute la
des universaux, tantôt, commentant péché. L’apparition du corps est le terme
des étudiants boursiers (les bourses
pensée du Moyen Âge, était le suivant : extrême de la descente. Le mouvement
étaient, comme les arts à cette époque, Aristote, il tint pour impossible que
les genres et les espèces sont-ils des réa- de réunification est constitué par le retour
fruit du mécénat). les idées générales soient des subs- lités subsistantes par elles-mêmes ou bien de l’homme à sa nature originelle ; il est
tances séparées des choses sensibles, n’ont-ils d’existence que dans l’esprit qui
En 1257, le chapelain de Louis IX, préfiguré par l’incarnation du Verbe, qui
tantôt il soutint l’existence d’un les conçoit ? Par-delà la formulation un annonce la remontée universelle de la fin
Robert de Sorbon (1201-1274), fonda
peu technique et abstraite, on peut voir des temps, quand le corps lui-même rede-
un collège, la future Sorbonne. monde intelligible de nature platoni-
dans ce problème l’effort de la pensée mé- viendra esprit et que la nature humaine
cienne...), mais explique aussi l’im-
Mais la plupart des étudiants vi- diévale pour confronter les deux sources sera finalement totalement transportée en
portance de son influence, certains fondamentales de l’Antiquité : Platon et
vaient chez l’habitant ou à l’auberge, Dieu. Ainsi, l’enfer lui-même se résorberait
médiévaux retenant l’aspect aristo- Aristote.
intimement mêlés à la vie de la ville. finalement au sein de la divinité...
télicien, d’autres l’aspect platonicien
3. Fonction rétribuée et ordres men-
de son oeuvre. Dignitaire de la Cour,
diants. Au XIIIe s., la fonction ensei- La renaissance carolingienne
il fut accusé de conspiration, dépos- Le XIe siècle
gnante était une profession. À la rétri-
sédé de ses biens et emprisonné. C’est En dehors d’Alcuin et de ses disciples Le XIe s. est dominé par la personna-
bution des auditeurs s’ajoutaient les
avant d’être exécuté, et pour affer- — Frédégis († 834) en France, Raban lité de saint Anselme*. Dans la lignée
bénéfices ecclésiastiques.
mir son âme devant le supplice, qu’il Maur (v. 780-856) en Allemagne —, d’Augustin et de Jean Scot, Anselme
C’est en particulier en protestation composa son oeuvre la plus connue, un « penseur génial » caractérise cette associe étroitement foi et raison. Mais
contre cet ordre de choses qu’appa- époque : Jean Scot* Érigène. D’ori-
d’inspiration platonicienne, De conso- il insiste particulièrement sur le rôle
rurent les ordres mendiants. Les gine irlandaise, il arriva à la cour de
latione philosophiae (De la consola- de phare, de lumière que joue la foi :
maîtres séculiers, se sentant menacés Charles II le Chauve vers 846 pour
tion de la philosophie). De style très « Fides quaerens intellectum », dit-il
dans leurs privilèges, ne tardèrent pas enseigner. Ses premières oeuvres sont
soigné, l’ouvrage connut un immense (la foi cherchant l’intelligence). On ne
à évincer Franciscains et Dominicains. des commentaires et des traductions
succès, et il eut d’innombrables imi- cherche pas à comprendre pour croire,
tations (dans des circonstances, heu- (notamment ceux de la Hiérarchie cé- mais on croit pour comprendre. Le
L’organisation des reusement, la plupart du temps, moins leste du pseudo-Denys l’Aréopagite). point de départ de la connaissance n’est
universités médiévales dramatiques). Bien que le De conso- Son penchant le porte irrésistiblement pas entièrement rationnel, il est élan ;
latione ne contienne aucune référence vers les textes grecs. Son De divisione son point d’arrivée, qui est amour de
Les étudiants sont jeunes — de quatorze
à l’Écriture, il semble que l’on ne naturae (De la division de la nature, Dieu, ne l’est pas non plus.
à vingt ans —, nombreux — plusieurs mil-
865) traité en cinq livres, est son oeuvre
liers au XVe s. dans les grandes universités puisse mettre en doute les convictions
— et répartis en groupes linguistiques et capitale. L’ouvrage est plusieurs fois
chrétiennes de Boèce, à qui on attri- L’argument ontologique
nationaux. condamné par l’Église. C’est que Jean
bue cinq traités théologiques.
Scot place si haut la raison qu’il lui C’est l’argument unique du livre de saint
On distingue les facultés des « arts »
y Cassiodore (v. 480 - v. 575). Il a, Anselme, le Proslogium. La tradition phi-
(arts libéraux), qui constituent l’enseigne- subordonne l’autorité des Pères. Pour
tout comme Boèce, exercé une acti- losophique l’a appelé argument « ontolo-
ment secondaire, et l’enseignement supé- lui, d’ailleurs, il ne saurait y avoir de
gique ». Il consiste à déduire l’existence
rieur. Rien n’est moins systématique que la vité politique sous Théodoric ; mais
véritable conflit entre l’une et l’autre : de Dieu de son essence. Il est évident que
répartition de ce dernier : chaque univer- ce fut un érudit plus qu’un philosophe. toute cloison est abolie entre philoso- Dieu est l’Être tel qu’on n’en peut penser
sité est spécialisée dans une branche. Il assura la conservation de la culture phie et religion. Mais de l’affirmation de plus grand ; si cet être existait seule-
On va à Paris pour les arts et la théolo- classique et patriotique, notamment de saint Augustin* : « La vraie philo- ment dans l’intelligence et non pas dans
gie, à Montpellier pour la médecine, à Bo-
en rassemblant une riche bibliothèque la réalité, il serait possible de penser un
sophie n’est autre que la vraie religion,
logne pour l’enseignement juridique.
dans son monastère de Vivarium en autre être qui : aurait toutes les perfections
et, réciproquement, la vraie religion
Les statuts aussi sont différents selon du premier, avec, en plus, celle d’exister
Calabre. Quant à son oeuvre, Ins- n’est autre que la vraie philosophie »,
les villes. À Bologne, au Moyen Âge, les dans la réalité ; ce second être serait donc
titutiones divinarum et humanarum il retient surtout la seconde partie : la
étudiants gouvernent ; à Paris, les écoliers plus grand que celui dont on a dit qu’on
sont associés au pouvoir, mais les maîtres lectionum (les Institutions des lettres philosophie est la voie royale d’accès n’en peut concevoir de plus grand, ce qui
en ont la réalité. divines et séculières), c’est une sorte au ciel... Son instrument en est la dia- est absurde ; en conséquence, l’être dont

d’encyclopédie qui contient une intro- lectique, qui procède de l’un au mul- on ne peut concevoir de plus grand existe
Procureurs, recteurs, doyens, chanceliers
dans la réalité, et c’est Dieu.
sont élus ; quant aux maîtres, ils sont choi- duction à la théologie et à l’Écriture tiple, et réciproquement.
sis par leurs pairs. sainte ainsi qu’un précis des sept arts Un moine de Marmoutier, Gaunilon, ob-
Aucun disciple ne lui est, même de
jecta qu’il n’est pas d’une saine méthode
libéraux. loin, comparable, mais son influence de déduire l’existence de l’essence... Cri-
y Isidore de Séville (v. 560-636). Cet est perceptible, en particulier dans tique profonde que Kant*, plus tard, adres-
L’évolution de la pensée
archevêque espagnol rassembla toute l’école monastique d’Auxerre (dont sera à Descartes*.
médiévale
la science de son temps dans ses Ety- les deux représentants principaux
Les « fondateurs du Moyen Âge » mologiae (Étymologies). Il y reprend sont Heiric [841 - v. 876] et Rémi
l’idée familière à l’Antiquité selon [† v. 908]). La renaissance du XIIe siècle
y Boèce (v. 480-524). Le philosophe
de l’Antiquité ayant exercé la plus laquelle les noms, loin d’avoir été C’est une réactivation de l’héritage

forte influence sur le développement arbitrairement choisis, reflètent la na- culturel de l’Antiquité, un peu à la
La dialectique chez Jean
ture des choses : on sait par exemple façon qui sera celle du XVIe s.
de la science médiévale fut un grand Scot Érigène
personnage de la cour du roi goth presque tout de l’essence de l’homme y Elle est accomplie tout d’abord
Dans De la division de la nature, la dialec-
Théodoric : Boèce. C’est à travers lui quand on s’avise que son nom vient par l’école de Chartres* déjà célèbre
tique est d’abord un procédé de la pen-
que se perpétua la tradition de la phi- de la terre, homo ex humo... Les mé- au XIe s. sous l’évêque Fulbert et où
sée qui permet de considérer l’univers soit
losophie antique : jusqu’au XIIIe s., on diévaux, adeptes de cette conception, « divisé », comme le titre l’indique, c’est- s’illustrent : Bernard de Chartres,
ne connaîtra la logique qu’à travers répétèrent de génération en généra- à-dire multiple, soit un, puisqu’on peut pédagogue remarquable (écolâtre de

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1114 à 1119, puis chancelier de 1119 des sentences », à cette époque, est et d’une piété mystique qui mettra fin à niant que les idées générales aient une
la problématique centrale des penseurs
à 1126) ; Gilbert de La Porrée, théo- Pierre Lombard (v. 1100-1160). existence séparée ou même soient en
médiévaux, en interdisant toute tentative
logien subtil (chancelier de 1126 à puissance dans le sensible ; l’universel,
de conciliation entre la raison et la foi.
1140) ; surtout Thierry de Chartres Le XIIIe siècle pour lui, n’est qu’un signe, celui d’une
Mais il ne faut pas oublier qu’aupara-
(chancelier de 1142 à 1150), qui ac- Deux nouveautés sociologiques impor- pluralité de choses singulières.
vant la scolastique a été l’instrument de
cède au platonisme par l’intermédiaire tantes donnent une nouvelle forme à clarification de la pensée médiévale : Malgré sa condamnation, l’occa-
de Boèce et, au-delà, au pythagorisme la pensée : la création des universités saint Thomas* d’Aquin, Roger Bacon*, misme constituera bientôt la « via
et la découverte d’Aristote, dont on ne Guillaume* d’Occam, Jean Buridan, autant moderna » en matière de pensée, par
(il mêle la science du nombre et les
de « maîtres » d’universités dont la pensée
considérations métaphysiques, créant connaît que les oeuvres logiques. opposition au thomisme et au scotisme.
prit forme en son sein.
une sorte de pythagorisme chrétien, C’est seulement au XIIIe s. que Robert Cette « voie moderne » est importante,

qui, à sa manière, est un effort d’in- Grosseteste (v. 1168 ou 1175-1253), et puisque c’est là que se situent des es-

tellection de la foi comme chez saint surtout, sur la demande de saint Tho- prits curieux de science tels que Jean
La fin du Moyen Âge
Anselme) ; Guillaume de Conches mas d’Aquin, Guillaume de Moerbeke Buridan (v. 1300 - apr. 1358).
À la fin du XIIIe s. se développe l’aver-
(1215-1286) traduisent directement D. C.
(v. 1080 - av. 1154) et son disciple roïsme sous forme d’un culte sans
Jean de Salisbury (v. 1115-1180) en- le texte grec des traités relevant de E. Gilson, la Philosophie au Moyen Âge
réserve de l’aristotélisme : Siger de (Payot, 1925). / J. Le Goff, les Intellectuels au
seignent également à Chartres à partir la métaphysique et de la philosophie
Brabant (v. 1235-1281) affirme l’éter- Moyen Âge (Éd. du Seuil, coll. « Microcosme »,

des textes de Platon, de Sénèque, de naturelle. Par le biais de l’aristoté- 1957). / F. Vignaux, Philosophie au Moyen
nité du monde et le retour éternel.
lisme, les hommes du XIIIe s. ont accès Âge (A. Colin, 1958). / P. Delhaye, la Philoso-
Boèce. Condamné par l’Église, il doit quit-
aux philosophies extérieures au monde phie chrétienne au Moyen Âge (Fayard, 1959).

y Abélard*. Sans en avoir fait par- ter son enseignement et va mourir en / Mélanges offerts à Étienne Gilson (Vrin,
latin, arabes (Avicenne*, Averroès*) et
tie, Abélard se rattache à l’école de Italie. 1959). / E. Jeauneau, la Philosophie médié-
juives (Maimonide*). vale (P. U. F., coll. « Que sais-je ? », 1963 ;
Chartres par ses positions dans les Le Catalan Raymond Lulle* lutte 2e éd., 1967). / F. Van Steenberghen, la Phi-
À l’université d’Oxford, l’helléniste
controverses d’alors. Dans la querelle contre l’averroïsme ; mais, surtout, il losophie au XIIIe siècle (Nauwelaerts, Louvain,
Robert Grosseteste fait montre d’une
des universaux, notamment contre les constitue contre la logique aristotéli- 1966). / B. Parain (sous la dir. de), Histoire
curiosité surtout scientifique. Son dis- de la philosophie, t. I (Gallimard, « Encycl.
positions réalistes de Guillaume de cienne, certes excellente pour démon-
ciple Roger Bacon* jette les bases de de la Pléiade », 1969). / A. Abdel-Malek,
trer, mais impuissante à inventer, un
Champeaux, il affirme son « nomina- A. Badawi, B. Grynpas, P. Hochart et J. Pépin,
la science expérimentale.
« ars inveniendi » (art d’inventer), la Philosophie médiévale (Hachette, 1972).
lisme », soutenant que les idées géné-
Réagissant contre cette vague d’aris- sorte d’algèbre théologique dont le On peut également consulter les Études de
rales sont de purs « noms » et n’ont philosophie médiévale (1921 et suiv.) et les
totélisme, saint Bonaventure*, dans son maniement doit conduire tout homme
pas de réalité en dehors de l’esprit qui Archives d’histoire doctrinale et littéraire du
Itinerarium mentis ad Deum (Itinéraire aux grandes vérités chrétiennes. Moyen Âge (1925 et suiv.).
les conçoit.
de l’esprit vers Dieu, 1259), reproduit
Le XIVe s. se ressent de la dureté
y Il faut également signaler l’école fidèlement la dialectique ascendante
des temps (guerre de Cent Ans). On le
contemporaine de celle de Chartres, augustinienne. Au cinquième degré de
connaît d’ailleurs moins bien que les
fondée à Paris en 1108 par Guillaume l’élévation, il cite une formule prove-
précédents. Moyen Empire
de Champeaux (milieu du XIe s. - nant d’une compilation ancienne : Dieu
Le franciscain écossais Duns*
1121) dans l’abbaye des chanoines est « comme une sphère intelligible
Seconde période de stabilité et de pros-
Scot mérite sa réputation de « Doc-
augustins de Saint-Victor où s’illustre dont le centre est partout et la circon-
tor subtilis » par une pensée profon- périté de la monarchie pharaonique
notamment Hugues de Saint-Victor férence nulle part », formule que l’on
(2052-1770 av. J.-C.).
dément originale : ainsi affirme-t-il, à
(fin du XIe s. - 1141). retrouvera chez Pascal*.
l’encontre du thomisme, que l’intel-
Saint Albert* le Grand, dominicain,
y Saint Bernard*, abbé de Clair- ligence humaine possède un mode de Histoire dynastique
sera le maître de saint Thomas. Il ne
vaux, et les Cisterciens* prêchent connaissance intuitive, par lequel elle
réussit pas tout à fait à organiser l’im- Vers 2280 av. J.-C., le premier
au contraire le retour à la simplicité atteint les êtres concrets et singuliers,
mense somme de connaissances qu’il royaume (constitué en 3200 ; v. An-
de l’Évangile ; Guillaume de Saint- à commencer par le sujet connaissant
avait emmagasinée (cultures grecque, cien Empire) sombre dans l’anarchie.
Thierry (v. 1085-1148) est, cependant, lui-même.
arabe, juive). Celle-ci résulte — après le long règne
imbu de culture classique, comme Maître Eckart*, dominicain alle- du faible souverain Pepi II — de deux
Mais c’est bien sûr saint Thomas*
beaucoup de moines cisterciens. mand, est un étrange personnage. causes essentielles, qui ont entraîné
d’Aquin, le « Doctor angelicus », qui
y Vers la même époque prêche un il- Hegel* et Schopenhauer* le tiennent l’affaiblissement du pouvoir monar-
domine par sa personnalité le XIIIe s.
luminé, le Calabrais Joachim de Flore pour l’ancêtre de leur système. D’après chique central : d’une part, la tendance
et, peut-on dire, toute la philosophie
les vingt-huit propositions condam- de plus en plus grande à l’autonomie
(v. 1130-1202). Il annonce un « troi- médiévale (v. thomisme).
nées en 1329 par le pape Jean XXII, manifestée par le puissant clergé du
sième âge » qui prendrait le relais des
ce « chevalier de l’erreur » aurait pro- dieu Rê à Héliopolis (enrichi maté-
âges de l’Ancien et du Nouveau Tes-
L’enseignement fessé l’éternité du monde, proscrit le riellement par les donations royales) ;
tament, et qui serait l’âge du Saint-Es-
scolastique regret du péché, la prière de demande, d’autre part, l’indépendance progres-
prit, dans lequel la lettre de l’Évangile
le souci des oeuvres extérieures. sive prise par les hauts fonctionnaires
se verrait dépassée par l’intelligence La scolastique est fondée sur la compré-
hension des textes faisant autorité. L’ana- Guillaume* d’Occam, franciscain (nomarques) de province (notamment
spirituelle. Beaucoup d’esprits sont
lyse grammaticale et sémantique est sui- anglais, a, lui aussi, maille à partir avec ceux de Haute-Égypte, les plus éloi-
séduits par cette « folie ».
vie d’une interprétation symbolique et
le pape Jean XXII. Il demeure célèbre gnés de la capitale, sise à Memphis),
y Les sentences. C’est également au morale.
par un principe d’économie de la pen- largement munis de prébendes et de
XIIe s. que prend naissance un genre Pratiquement, l’enseignement est donc
privilèges dus à la faveur du souverain
sée que l’on a appelé le rasoir d’Oc-
une lecture commentée, suivie d’une dis-
littéraire, les recueils de sentences. Il cam : selon lui, il ne faut pas poser une (l’hérédité des fonctions surtout). À ces
cussion ; le maître est chargé de faire la
s’agit de morceaux choisis des Pères, pluralité sans y être contraint par une faits d’ordre politique (accaparement
synthèse finale.
groupés non selon l’ordre de succes- nécessité venant de la Raison, de l’ex- progressif des cadres de l’État par une
De cette scolastique, la postérité retien-
sion de la Bible, mais selon un plan périence ou de l’autorité de l’Écriture oligarchie ambitieuse, d’origines di-
dra surtout les dangers et les déviations.
doctrinal destiné à réduire les diver- La sclérose sera en fait assez tardive. Elle ou de l’Église. Cette méthode lui fera verses) s’ajoutent des troubles sociaux,
gences de la Tradition. Le « Maître surviendra comme fruit du dogmatisme résoudre le problème des universaux en des révoltes populaires dans les villes.

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Profitant du désordre intérieur, des peau », le « refuge » naturel de chaque établi, le roi veille sévèrement : les définitivement le culte d’Osiris (pen-
Asiatiques, au nord-est, pénètrent dans individu, dont il a l’entière responsa- dignitaires, laïques et clercs, sont sant peut-être utiliser pour sa cause la
le Delta. Il s’ensuit, pendant plus d’un bilité. Les liens d’intérêts réciproques soigneusement encadrés par le pou- dévotion populaire envers cette divi-
siècle, une crise grave pour la nouvelle qui, traditionnellement, unissent la voir central. Les hautes fonctions ne nité). Fêtes religieuses et pèlerinages
institution pharaonique, ruinée par le monarchie d’Égypte aux dieux ne sont sont plus héréditaires ; à la mort d’un se succèdent alors dans la ville. Osi-
marasme économique, la famine, les plus désormais uniquement person- prince, d’un monarque, le souverain ris, en effet, par sa mort et son immer-
bouleversements de la société, l’inva- nels : divinités et souverains ont dès peut remanier les domaines, voire les sion dans les eaux du Nil, suivies de
sion étrangère. L’Égypte est alors mor- lors en commun la charge du peuple morceler, et c’est lui qui désigne le sa glorieuse résurrection, évoque, sur
celée suivant plusieurs dynasties paral- égyptien, qu’ils doivent, ensemble, successeur. Si, au début du Moyen Em- le plan mythique, les phases de la vie
lèles, souvent en lutte les unes avec les protéger et sauvegarder. Le despote pire, trois générations successives de de la nature, avec son renouvelle-
autres. Pendant que la VIIIe dynastie divin s’est humanisé, et c’est autour Khnoumhotep administrent Beni-Has- ment périodique ; « Ré-animé » par
(v. 2260) semble s’affirmer à Mem- des hommes que s’ordonne, de manière san (Moyenne-Égypte), cette famille les pratiques rituelles de son épouse
phis, un monarque énergique, Kheti Ier, nouvelle, la finalité du monde : « Le noble disparaît ensuite ; il en est de Isis, assistée d’Anubis notamment,
rassemble en son pouvoir les nomes de dieu a fait la lumière conformément à même pour celle des Djehoutihotep à il donne aux hommes un exemple de
Haute-Égypte et installe sa capitale à leur désir, et quand ils pleurent, il l’en- El-Bercheh. Chaque fois, c’est le roi résurrection, lié au cycle même, inévi-
Hêrakleopolis (à l’entrée du Fayoum), tend. Il a fait pour eux, dès l’origine, qui a pris la décision ; les dignitaires table, de l’univers. Reproduire ces rites
où se maintiendront ses descendants des rois, c’est-à-dire un soutien pour provinciaux redeviennent de simples (d’abord pour le roi seul, puis pour
(IXe et Xe dynasties : 2220-2160 av. le dos du faible. » Les Instructions fonctionnaires, dans la main royale.
chaque homme), c’est assurer la survie
J.-C.). Kheti III parvient à chasser les (véritables testaments politiques pré- Après le règne de Sésostris III, il n’y a de tous. La leçon est immense ; Osi-
Asiatiques du Delta ; mais son fils Me- cis et désabusés) de Kheti III à Meri- plus de monuments de nomarques dans ris n’a nul besoin de clergé puissant :
rikarê doit céder aux puissants princes karê, d’Amenemhat Ier à Sésostris Ier la vallée du Nil ; les nécropoles pro-
la ferveur de chacun est grande pour
thébains, les Antef, qui, par intrigues apportent un émouvant témoignage vinciales même disparaissent. La Cour
qui lui montre et lui enseigne ainsi for-
ou par luttes ouvertes, ont progressi- de cette transformation radicale de la est le centre véritable de toute la vie
mellement les chemins de la vie éter-
vement attiré à eux des princes ou conscience royale. Reflets encore de ce administrative du pays.
nelle. Ce processus idéologique n’est
nomarques du Sud, jusque-là alliés des nouveau sentiment monarchique sont Le puissant clergé de Rê est soigneu- point particulier à l’Égypte : Baal, en
Hêrakleopolitains. Ainsi s’achève cette les hymnes chantés au roi (fervents ou sement surveillé, et cela d’autant plus Asie, est chargé d’un sens tout à fait
« première période intermédiaire » apprêtés, textes de propagande parfois aisément d’ailleurs que deux « nou- analogue. Si la survie du roi se diversi-
(v. Égypte). À partir de 2160 av. J.-C., pour soutenir la cause du souverain) : veaux venus » attirent à eux de nom- fie (compagnon du Soleil, dans le ciel
les Antef vont peu à peu refaire l’unité « Il est l’asile où nul ne peut être pour-
breux fidèles. supérieur, pendant le jour, il rejoint, au
de l’Égypte, et Mentouhotep Ier (en suivi [...]. Il est un rempart contre le
soir, à travers la montagne d’Occident,
2052) rétablit une monarchie centrale vent, au temps où l’orage est dans
Les dieux et l’au-delà le ciel inférieur, domaine souterrain où
forte, qui se maintiendra au cours des le ciel. » Autour du roi se rassemble
règne désormais Osiris, suivant un par-
une société plus différenciée que sous Certes, le grand dieu cosmique Rê, dieu
XIe et XIIe dynasties, lesquelles consti-
tage tacite d’attributions entre les deux
l’Ancien Empire : un groupe dirigeant de la Lumière et du Jour, animateur
tuent le Moyen Empire égyptien pro-
divinités), celle de chaque individu est
réunit les délégués immédiats du sou- des puissances fécondantes de l’uni-
prement dit.
désormais assurée. Pour les plus aisés,
verain, chefs de l’Administration, de vers, dieu dynastique, continue d’atti-
Cette prise de pouvoir coïncide avec le corps embaumé, momifié, etc., main-
l’armée, du clergé (dont la gestion rer toutes les ferveurs. Sésostris Ier lui
la première ascension nationale de la tenu donc dans son intégrité et sa santé
entre dans l’obédience royale). C’est élève un temple près d’Héliopolis, à
ville de Thèbes, capitale des Antef physique, pourra être « ré-animé » par
une classe noble, active, pourvue de Matarièh, dont il ne subsiste actuelle-
et des Mentouhotep. Ascension non la grâce magique des formules et des
gros salaires, de cadeaux royaux (pou- ment qu’un obélisque.
encore définitive : en effet, lorsque le rites, ceux-là même qui furent utili-
vant notamment recevoir des « parts » Mais l’expansion d’autres person-
vizir du dernier Mentouhotep (v. 2000 sés par Isis et ses aides au jour de la
sur les revenus des temples ou des nalités divines, puissantes, « natio-
av. J.-C.) s’empare du trône et qu’après première résurrection modèle ; pour
domaines funéraires, « par la grâce du nales », vont, d’une part, populariser
quelques années d’interrègne il devient mieux garantir cette survie, la momie
roi »). Apparaît alors une classe nou- les rites funéraires et achever la libé-
Amenemhat Ier, il transporte sa capitale
velle, moyenne, intermédiaire utile est placée dans un sarcophage, cuve
ration de la conscience individuelle
à Licht, à la pointe du Delta (il renoue de bois, décorée et peinte, conçue
dans l’État entre les dirigeants et le en permettant à tout homme d’accé-
ainsi avec la tradition memphite : le
peuple ; elle est composée d’artisans comme une maison : l’image d’une
der à une survie éternelle (jusque-là
centre politique du royaume devant
supérieurs, de fonctionnaires des ser- porte orne ses flancs, par laquelle peut
fait royal), et d’autre part, permettre
être situé à la jonction des « deux
vices centraux et particulièrement il- sortir le mort, qui a aussi la possibi-
une « politique » religieuse plus aisée
Égyptes »). De Licht, les Amenemhat
lustrée par la caste des scribes, dont la et plus souple. Osiris, dieu d’origine lité de voir au-dehors, à travers deux
et les Sésostris, souverains énergiques
science (précieuse et dangereuse) du yeux dessinés au pinceau sur un côté
agraire, dieu de la Végétation et de la
et avertis, maintiendront la cohésion
langage écrit et les connaissances font Fécondité des plantes (annuellement de la cuve, et qui retrouve les objets
économique et sociale.
qu’ils sont devenus les rouages indis- renouvelées suivant un cycle inéluc- nécessaires à sa vie quotidienne repro-
L’institution monarchique, instruite pensables de toute la machine admi- duits en longues colonnes, véritables
table), est devenu, tout au long de la
par les événements brutaux des siècles nistrative. Dans les villes du Delta, les frises, de part et d’autre de cette « mai-
vallée, un dieu très populaire. Son
précédents, modifie et renforce les mo- commerçants (enrichis par le dévelop- son magique » ; l’efficience de celle-ci
culte, depuis le Delta, d’où il est issu,
dalités de la centralisation administra- pement pris alors par les relations exté- est accrue encore par l’inscription, à
s’est largement répandu (à partir de la
tive, cependant que les classes sociales rieures) contribuent aussi à l’impor- l’intérieur des parois du sarcophage,
fin de l’Ancien Empire) dans le pays
se différencient. tance de cette classe aisée. Les paysans du rituel même de la résurrection. Pour
tout entier, supplantant parfois les
Sommet de l’édifice social, le roi constituent la base solide, nécessaire les plus humbles, de petites statuettes
divinités locales (Andjty à Busiris,
incarne toujours la divine pérennité de cette société : équipes de corvéables Khentiimentiou à Abydos), les assimi- de bois placées auprès du maître, re-
et l’omnipotence du gouvernement ; ou tenanciers libres, chacun pouvant lant en partie (Sokaris à Memphis) ou produisant leurs gestes, leurs attitudes
désormais accéder à la propriété (cf. le de travailleurs pourront s’animer dans
cependant, il n’est plus un monarque s’alliant à elles (ennéade d’Héliopolis).
magnifique et distant, commandant conte du Paysan). Le souverain thébain Antef II, s’étant les mêmes conditions, corps de chair
une collectivité humaine, mais un chef À la sauvegarde de ces nouvelles emparé d’Abydos au cours de ses luttes ou enveloppe (réaliste) de pierre ou
d’État, le « bon berger » d’un « trou- structures, à leur maintien dans l’ordre contre les Hêrakleopolitains, y installe de bois réagissant identiquement à la

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magie des mots ; ces humbles seront des événements ; pour la première fois, Sichem (l’actuelle Naplouse), les chefs Il ne peut s’agir que d’un commerce
éternellement laborieux, mais vivants. les frontières naturelles du royaume de tribus, tant en Syrie qu’en Pales- royal, d’État. Au Moyen Empire, une
d’Égypte n’ont pas arrêté l’invasion tine (ces noms actuels sont employés politique de pénétration en Nubie est
D’origine obscure, divinité ado-
rée dans la petite bourgade thébaine, étrangère au nord-est. Il y faut remé- pour leur commodité d’usage, mais ne menée systématiquement ; des expédi-
dier pour l’avenir, en même temps correspondent à aucune réalité poli- tions sous le commandement du vizir
Amon est un dieu dont le destin se
qu’accroître les ressources écono- tique à cette époque ; la Palestine ne s’enfoncent progressivement dans le
confond avec celui, prestigieux, de sa
ville. Il semble que sa « montée » ait miques du pays, ruiné par plus d’un sera créée que sous la XIXe dynastie, Sud ; sous Sésostris Ier, elles atteignent
siècle d’anarchie. Expéditions mili- par les Philistins venus d’Asie Mi- la troisième cataracte du Nil ; Sésos-
été le résultat d’une politique délibérée
taires et commerciales demandent la neure), reconnaissent la suzeraineté tris III, roi guerrier, pousse jusqu’à
des souverains du Moyen Empire, qui,
participation ou la « couverture » d’une du roi d’Égypte ; les inscriptions les l’actuel Soudan. Le gouvernement
en opposant le clergé de Thèbes à celui
armée permanente plus importante. désignent parfois du même titre que les égyptien établit en Nubie une véritable
d’Héliopolis (suivant un jeu habile),
grands de la cour de Licht : heqa, our. colonisation : les chefs de tribus sont
pensaient demeurer les arbitres obligés L’armée royale, recrutée essentielle-
Plus au nord, il est vraisemblable que soumis au paiement régulier d’impôts
de tout éventuel conflit d’ordre spiri- ment par conscription, se développe :
les Sésostris ont envoyé des missions, en nature, à l’envoi de troupes merce-
tuel. On peut bien parler de politique une stèle du Caire nomme un fils royal
appuyées de garnisons militaires, pour naires. La construction d’une série de
délibérée, car il apparaît que ces rois « qui a été envoyé pour recruter un régi-
contrôler certains grands centres, forteresses (assez rapprochées les unes
du Moyen Empire ont tenté d’établir, ment de soldats et qui donna un homme
comme Megiddo (relais de caravanes), des autres) a pour objet de maintenir
pour soutenir la nouvelle centralisation sur 100 mâles à son seigneur » (pro-
Ougarit (l’actuelle Ras Shamra) ; cela a le pays dans l’obédience du royaume
monarchique, une première centralisa- portion moyenne) ; il est vraisemblable
été confirmé par la découverte récente, d’Égypte : les plus importantes sont
tion religieuse officielle, un véritable aussi que les nomarques entretiennent
en Syrie septentrionale, d’un monu- érigées à Bouhen et à Mirgissèh (au ni-
syncrétisme idéologique d’État. Seule encore quelques milices dans leurs pro-
ment, contemporain de la XIIe dynas- veau de la deuxième cataracte), à Sem-
la personnalité d’Osiris, trop populaire, vinces. Mais le roi est alors assez fort
tie, sur lequel est représenté un dieu nèh et à Koumma (Koummèh), plus
ne pouvait entrer dans aucun système pour empêcher un usage trop person-
pourvu des insignes royaux égyptiens. au sud ; des garnisons les occupent en
concerté de ce genre. Un premier ras- nel de ces éléments militaires locaux,
permanence, communiquant entre elles
semblement de dieux locaux s’opère parmi lesquels il prélève d’ailleurs des 2. La voie de mer. Elle est aussi
par signaux de fumée. Pour compléter
autour du dieu d’Héliopolis : les dieux contingents (choisis parmi les recrues soigneusement protégée ; pour cela,
cette protection avancée de l’Égypte,
des provinces perdent de leur indépen- les mieux entraînées) qui s’acheminent les monarques de la XIIe dynastie
Sésostris III interdit aux bateaux nu-
dance en se solarisant, en devenant des aussi vers la cour de Licht. Peu de reprennent la politique déjà tradition-
biens descendant le Nil d’aller en aval
kheperon (c’est-à-dire des formes, des changements sont intervenus dans l’ar- nelle : imposer leur protection aux
de la deuxième cataracte.
hypostases) de Rê (aussi bien Horus mement depuis l’Ancien Empire, bien ports phéniciens, notamment Byblos,
d’Edfou, Min de Coptos que Montou Vers l’est, des expéditions royales
que, sous la XIIe dynastie, on com- des tributs annuels témoignant de la
d’Hermonthis, Thot d’Hermopolis ou exploitent systématiquement les mines
mence à substituer le bronze au cuivre. suzeraineté ainsi reconnue ; à Tôd
Sobek du Fayoum notamment). Entre de cuivre et de pierres précieuses (ma-
L’infanterie constitue encore l’essen- (Haute-Égypte) a été retrouvé le tré-
Rê et Amon, il y a composition, mais lachite, turquoise) ainsi que les gise-
tiel de l’armée ; il y a quelques corps sor adressé dans ce dessein par Byblos
composition d’inspiration politique ; ments de quartz aurifère du Sinaï. La
de mercenaires, notamment celui des à Amenemhat II : coffres de bronze
Amenemhat Ier (dont le nom même, tradition des missions vers le pays de
archers nubiens. contenant des bijoux et des objets d’or-
« Amon-est-en-tête », est une profes- Pount (en quête d’arbres à encens, de
Au nord-est, il fallait avant tout, fèvrerie, des lingots d’or et d’argent,
myrrhe, d’électrum, notamment) est
sion de foi religieuse) confère l’auto- des perles, des lapis-lazuli, etc. Mais
d’une part, mettre le Delta à l’abri des
rité suprême au dieu thébain sur les reprise dès Mentouhotep II. Sésos-
incursions des Asiatiques — qui, après le roi ne participe pas aux opérations
dieux des autres villes en l’associant tris Ier remet en valeur les mines et les
la VIe dynastie, avaient constitué un commerciales ; il pourvoit seulement
carrières du Ouadi Hammamat (parti-
à Rê (qui tendait déjà à regrouper en à la sécurité de ses marchands. Il en
réel fléau — et, d’autre part, assurer
sa personne les divinités provinciales) culièrement les mines d’or) ; sur cette
la liberté du commerce pour les villes va de même dans les relations mari-
longue piste (lit d’un oued desséché),
sous le nom d’Amon-Rê ; l’ordre des times avec Chypre et la Crète, qui
de Basse-Égypte. Il y avait donc deux qui, à travers un désert aride, mène les
mots étant révélateur d’une pensée en se développent alors. Cette influence
voies essentielles à protéger.
caravanes, en quatre jours de marche,
Égypte ancienne, Amon a donc le pas prédominante que la XIIe dynastie sait
1. La voie de terre. Amenemhat Ier de Coptos (sur le Nil) à Kosseir (sur la
sur l’Héliopolitain. Désormais, c’est exercer sur Byblos et la Syrie donne
fait construire sur la frontière orientale mer Rouge), il crée de place en place
Amon-Rê (et non plus le seul Rê) qui également à l’Égypte le contrôle des
du Delta une série de forteresses, les des points d’eau, dont la présence va
règne. Thèbes devient centre théolo- routes caravanières de l’Asie, particu-
« Murs du Prince » (dont nous connais- permettre de développer les échanges
gique ; la réflexion de ses clercs vaut lièrement importantes à ce moment, où
sons l’existence par plusieurs textes, avec l’Orient.
à Amon de devenir le chef d’une en- Babylone connaît une grande prospé-
notamment les Aventures de Sinouhé),
néade, parfois constituée sur le modèle rité commerciale. Il y a là une politique concertée,
qui, pourvues de garnisons perma-
de celle d’Héliopolis, parfois formée intelligente d’une monarchie qui a
nentes, devront protéger le royaume. L’ensemble de ces rapports dénote
par l’adjonction des huit divinités su rendre prospérité et sécurité à son
Ce fait est sans doute à l’origine de la une politique relativement pacifique,
primordiales d’Hermopolis — en un royaume.
non point de conquête, mais de pro-
tradition, transmise par les Grecs, selon
souci d’accommoder, au mieux des
laquelle un souverain aurait construit tection des frontières et de sauvegarde
intérêts du Thébain, les systèmes cos-
intelligente des intérêts économiques.
Arts et littérature
une muraille ininterrompue depuis
mogoniques déjà existants. Les prêtres
Péluse jusqu’à Héliopolis (!) : l’imagi- Vers le sud, il en va autrement. Sécurité et prospérité restaurées s’ac-
de Thèbes entrent dans l’histoire
nation populaire magnifia un système Mentouhotep Ier a dû reconquérir la compagnent naturellement d’un renou-
d’Égypte, où, notamment au Nouvel
défensif de fortifications simple, mais Nubie, qui a profité des troubles pour veau original dans tous les domaines
Empire, ils vont jouer dès lors un rôle
certainement efficace, car l’infiltra- s’ériger en royaume indépendant. de l’expression artistique et littéraire.
éminent.
tion étrangère fut arrêtée ; les immi- Dans ces régions, on se heurte à une Si l’architecture ne retrouve pas sa
grés déjà installés semblent avoir été civilisation indigène peu avancée ; les forme colossale, c’est que la remise
L’Égypte et
réduits à la servitude sur les domaines expéditions en quête d’or, d’ivoire, en ordre du royaume nécessite encore
le monde extérieur
des temples ou ceux des nobles. Dans d’ébène sont longues, coûteuses, dan- quelque épargne ; on utilise des ma-
Dans ce domaine aussi, la monarchie l’arrière-pays, après une campagne mi- gereuses aussi et doivent donc être ac- tériaux peu coûteux, plus légers (cal-
du Moyen Empire a dû tirer la leçon litaire menée par Sésostris III jusqu’à compagnées d’une forte garde armée. caire, brique). Le pavillon de la fête

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jubilaire de Sésostris Ier (Karnak) est bras du Nil, au sud-ouest de Licht) ; souvent les pays du Croissant fertile. subverticaux. Au nord, l’anticlinal de
de taille réduite, mais l’élégante jus- il fait construire à Hawara (entrée du Il comporte les pays de la façade médi- l’Amanus (ou Kizilda, en territoire
tesse de ses proportions en fait une Fayoum) un palais dont la grandeur et terranéenne, ou Levant (Liban, Syrie, turc) et l’anticlinal du Kurdda et du
oeuvre admirablement achevée. D’une la multiplicité des salles étonneront les Israël, Jordanie), et l’Iraq, centré sur la Cassius (ou djebel Akrad), de direc-
conception nouvelle (dont s’inspirera Grecs naïfs, qui lui donneront le nom cuvette mésopotamienne. tion N.-N.-E.-S.-S.-O., séparés par le
l’architecte de la reine Hatshepsout), de Labyrinthe. synclinal de l’Oronte inférieur, sont en
le temple funéraire des Mentouho- Structure et relief fait de véritables fragments de socle
Mais Amenemhat IV, puis la reine
tep II et III constitue à Deir el-Bahari Sebeknefrourê paraissent être des sou- élevés, puis effondrés en contrebas de
Les données structurales
la première architecture en terrasses, verains peu brillants, sans énergie, qui la plate-forme syrienne, découpée ici
parfaitement adaptée au site naturel. y Le socle syrien et son inclinaison. en une série de blocs basculés regar-
contribuent à faire déchoir la dynastie.
Avec l’apport thébain, une école de Au sud des chaînes plissées du Taurus dant vers le nord-ouest. Le Paléozoïque
Surtout à ce moment, les mouve-
sculpture plus durement réaliste, plus et du Zagros, la plate-forme syrienne ainsi que d’énormes intrusions de
ments de peuples indo-européens,
énergique prend alors naissance, oppo- est un vieux socle tabulaire qui se roches vertes y sont portés à 2 000 m,
venus du nord et qui, depuis le début
sant sa jeune vigueur aux traditions de rattache sans discontinuité aux blocs soit beaucoup plus haut que dans les
du IIe millénaire, modifient totalement
l’école memphite, plus idéaliste, plus rigides de la péninsule arabique, de massifs méridionaux. Après le syn-
la « carte » de l’Asie antérieure, vont
académique : voir la statue massive l’Afrique et de l’Inde. Ce socle est à clinal du Nahr al-Kabr, un grand arc
refluer jusqu’aux abords de la vallée
et brutale de Mentouhotep Ier (trouvée peu près totalement masqué sous une littoral se compose du djebel Ansarieh
du Nil. Une nouvelle et grave menace
à Deir el-Bahari ; Musée égyptien, couverture sédimentaire qui va du (djabal Anariyya [N.-S.]), puis, après
d’invasion se lève, bientôt concré-
Le Caire), le visage anguleux et tour- Jurassique au Quaternaire (il n’y a l’ensellement Homs-Tripoli, du mont
tisée par les Hyksos. Une seconde
menté de Sésostris III (Médamoud, qu’un minuscule pointement primaire Liban (N.-N.-E.-S.-S.-O.) et des monts
période intermédiaire va brutalement
Le Caire) et les portraits souriants, à à al-Djra au centre du désert syrien). de Galilée. Vers l’intérieur, séparé du
interrompre la brillante reprise monar-
l’expression douce, presque efféminée, La disposition stratigraphique de cette précédent par le synclinal de la Bekaa
chique du Moyen Empire.
d’Amenemhat III (Hawara, Le Caire). couverture montre une tendance pro- et du Houleh, se dispose l’arc de l’Her-
D’une conception architecturale par Celui-ci constitue une période char- longée à la subsidence vers l’est, dans mon et de l’Anti-Liban, dont les plis
sa structure et ses lignes, la statue- nière dans le développement historique la Mésopotamie. En dehors d’un axe vont s’ennoyer dans le désert syrien
cube apparaît à ce moment. Les bas- continu de l’Égypte. Il affirme les central sud-nord, qui permet au Cré- (dans les collines de la Palmyrène). Au
reliefs témoignent du même contraste principes de gestion monarchique ; il tacé d’avancer vers le nord au coeur sud, enfin, les plis s’élargissent dans
d’écoles : scènes religieuses, d’un précise, développe ou construit les tra- du désert de Syrie, les affleurements l’anticlinal palestinien sur la côte, que
traitement froid et lisse, sculptées sur ditions d’une politique extérieure réa- se disposent régulièrement de l’ouest le synclinal du désert de Judée sépare
les parois du pavillon de Sésostris ; liste ; l’idéologie religieuse se diver- vers l’est, où ils sont de plus en plus
Ier de l’anticlinal transjordanien dans
scènes animées, d’un réalisme plein sifie, offre à tous les possibilités d’une récents, le Crétacé et le Jurassique l’intérieur. Ils prennent enfin dans le
d’humour, des tombes de Meir. La survie éternelle ; Thèbes et Memphis, n’affleurant qu’à l’ouest, près de la Néguev une allure lâche et disconti-
grande nouveauté est le développement Thèbes et Héliopolis s’affrontent ; les façade méditerranéenne, le Nummu- nue. Ces plis méridionaux, à partir du
de la peinture pure dans les tombes : arts trouvent leurs expressions ori- litique (encore marin à l’Éocène), djebel Ansarieh, sont beaucoup moins
notamment à Beni-Hassan. Le Moyen ginales ; une conscience commune, puis le Néogène (continental) se suc- exhaussés structuralement que ceux du
Empire marque aussi le triomphe de la dénoncée par les images et les thèmes cédant vers l’est. Cette inclinaison se nord.
joaillerie égyptienne : pectoraux, col- mythiques, unit l’Égypte aux peuples traduit dans la pente générale de la
y Les fractures et les fossés. Ces plis
liers, diadèmes, bagues, bijoux, d’or méditerranéens et asiatiques (que fré- topographie. Tout le relief s’abaisse
de fond de la bordure occidentale sont
et de pierres précieuses, constituent un quentent ses marchands, ses marins, de la Méditerranée vers la Mésopo-
accompagnés d’un véritable champ
admirable trésor. ses voyageurs). Bientôt se produira tamie. Même sans tenir compte des
de fractures. À l’extrême sud, dans
l’inévitable contact politique, et le montagnes côtières, Alep est à 370 m,
L’expression écrite est florissante : le prolongement du golfe d’‘Aqaba,
petit royaume, contraint, poussé par les Mossoul à 250 m, Damas à 690 m,
les instructions royales, les hymnes et également à hauteur du bassin sep-
événements, deviendra le plus grand Bagdad à 37 m, le revers du plateau
royaux, les contes et les romans (le tentrional de la mer Morte, sur une
empire d’Orient (v. Nouvel Empire). de Transjordanie à près de 1 000 m et
Paysan, Contes du papyrus Westcar, soixantaine de kilomètres de long,
C. L. Bassora au niveau de la mer. Mais le
les Aventures de Sinouhé, Conte du la dépression synclinale entre l’arc
F Égypte. fait que la surface du sol recoupe des
naufragé), où se retrouvent les grands intérieur et l’arc littoral prend même
couches de plus en plus récentes vers
mythes méditerranéens, les textes une allure de fossé tectonique, dont
l’est prouve que l’inclinaison du socle
satiriques révèlent l’existence d’une le fond est à 800 m au-dessous du
est plus accentuée que celle du relief.
langue harmonieuse, au vocabulaire niveau de la mer (la surface de la mer
varié et riche, à la syntaxe rigoureuse Moyen-Orient y Les plissements. Au contact des Morte est à – 392 m, avec des fonds
et équilibrée, et témoignent aussi de la chaînes alpines du Taurus et du Za- de 400 m). Cette structure en fossé
pleine maturité intellectuelle à laquelle Partie de l’Asie. gros au nord et à l’est, le socle syrien n’est, cependant, réalisée qu’excep-
est parvenu le peuple de la vallée. est ridé par des plis de couverture. tionnellement. La situation normale,
Le terme de Moyen-Orient, comme
En bordure du Zagros, ce sont des au sud de l’Hermon, est celle d’une
L’un des derniers rois de la XIIe dy- celui de Proche-Orient, est employé
par les géographes dans des acceptions plis étroits et allongés parallèlement fracture continue à regard occidental,
nastie (le dernier réellement connu),
à l’axe orographique principal, du la fracture transjordanienne, dominant
Amenemhat III, est un souverain paci- très diverses, englobant parfois tous
nord-ouest au sud-est. Dans le pié- la dépression intérieure, que borde
fique. La prospérité intérieure est réta- les pays depuis la Méditerranée orien-
tale jusqu’à l’Iran et l’Afghnistn ou mont du Taurus, les plis, ouest-est, à l’ouest la retombée des plis pales-
blie, la garde aux frontières efficace,
sont plus massifs (djebel Sindjr et tiniens. Toute la Palestine est ainsi
la monarchie semble assurée (surtout même jusqu’au subcontinent indien.
djebel ‘Abd-al-Azz).
depuis que Sésostris Ier a instauré la tra- On l’entendra ici dans son sens res- abaissée structuralement par rapport à
dition d’associer au pouvoir l’héritier treint, celui des pays situés entre la À l’ouest et au nord-ouest, en re- la Transjordanie. Au nord, la fracture
présomptif du trône). Aussi, reprenant Méditerranée à l’ouest et le golfe Per- vanche, les forces orogéniques du géo- change de sens. Elle se place au revers
la politique déjà inaugurée par Sésos- sique à l’est, les hauts pays de Turquie synclinal ont heurté de plein fouet par des chaînes méditerranéennes, mont
tris II, Amenemhat III se consacre et d’Iran au nord, et la péninsule ara- le travers la tranche du socle et y ont Liban et djebel Ansarieh, et regarde
essentiellement à la mise en valeur bique au sud. Ainsi limité, le Moyen- provoqué des accidents beaucoup plus vers la Bekaa. Son rejet maximal
du Fayoum (oasis entretenue par un Orient coïncide avec ce qu’on appelle importants, plis de fond coffrés à flancs (500 m) est d’ailleurs bien inférieur

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à la flèche du synclinal (de 1 500 à épi-géniques dominent à la périphérie. férenciation pluviométrique, en accro- al-‘Azz). C’est la Djézireh, l’« île »
2 000 m). Le versant de l’Anti-Liban, Tel est le cas du mont Liban (3 088 m), chant les précipitations apportées en entre la montagne et le désert, où la
à l’est de la Bekaa, est un simple flanc où les hautes surfaces karstifiées déri- hiver par les dépressions cyclonales culture pluviale des céréales demeure
d’anticlinal. vent de la carapace structurale des cal- méditerranéennes. Sous le vent de ces possible. La répartition saisonnière des
caires cénomaniens dans l’Anti-Liban reliefs règnent des conditions déser- pluies reste partout typiquement médi-
y Les épisodes tectoniques. C’est à
(2 390 m), où les plateaux cénoma- tiques, qui ne s’améliorent qu’au pied terranéenne, à prépondérance de saison
partir du Crétacé que s’est amorcée la
niens constituent également l’essen- des chaînes du Taurus et du Zagros au froide, mais la durée de la saison plu-
mise en place de cette structure avec
tiel, et dans l’Hermon (2 800 m), où le nord et à l’est. Des régions plus arro- vieuse diminue progressivement vers
l’apparition des massifs littoraux à
noyau jurassique est largement décapé. sées enveloppent donc de trois côtés le l’intérieur, alors qu’à Beyrouth juillet
leur emplacement actuel le long de
Le Néguev représente un type inter- désert syrien, ce qu’exprime l’expres- et août sont les deux seuls mois abso-
la côte méditerranéenne. Des phases
médiaire. Dans les parties hautes sont sion Croissant fertile souvent appli- lument secs. Surtout, l’humidité et la
orogéniques successives se sont en-
dégagées de magnifiques formes d’in- quée à ces pays. nébulosité restent importantes sur les
suite échelonnées au long du Tertiaire
version de relief sous forme de grandes côtes pendant tout l’été, les vents été-
(Oligocène, Pontien, Villafranchien). Les précipitations sont, de toute
combes, mais des surfaces d’aplanisse- siens y apportant, à défaut de pluies, un
La dernière s’est marquée notamment façon, beaucoup plus élevées sur le
ment s’observent sur le revers des crêts bain de vapeur et de brume qui enve-
par de grands mouvements de détente versant montagneux occidental. Elles
qui les dominent. loppe le versant occidental du bourrelet
(fossé palestinien) et par de vastes dépassent 1 m sur tous les massifs
y Le désert syrien, en arrière du bour- montagneux littoral.
épanchements basaltiques. Ces phases septentrionaux, de l’Amanus à l’Her-

ont été suivies de phases d’érosion relet montagneux côtier, est constitué mon, et sans doute 1 500 mm sur les L’atmosphère de l’été est ainsi pé-

post-tectoniques successives, dont le par des plateaux inclinés, structuraux sommets du Liban. Le versant oriental nible sur toute la côte, au moins autant

rôle a été capital dans l’élaboration d’apparence, sédimentaires ou basal- immédiat de ces montagnes est encore que dans l’intérieur, malgré l’augmen-

du relief. tiques, délimités par des cuestas. En fortement arrosé (peut-être de 1 200 tation régulière des moyennes ther-
dehors du faisceau des plis lâches pal- à 1 500 mm de pluies pour l’escarpe miques d’été de l’ouest vers l’est (la

Les aspects du relief myréniens, dans le prolongement de orientale du Liban, le mouvement moyenne du mois le plus chaud passe
l’Anti-Liban et du Qalamn (ou Kala- ascendant de l’air se prolongeant pen- de 26-27 °C sur le littoral à plus de
y Les montagnes littorales ont des
moun), qui lui est accolé au sud-est, dant quelques kilomètres et le versant 32 °C dans la Mésopotamie, atteignant
formes extrêmement lourdes et mas-
les principaux accidents sont consti- oriental étant très étroit). Diminuant 36 °C à Bassora). Inversement, les
sives. Les altitudes moyennes sont
tués par des édifices volcaniques. Le régulièrement ensuite vers le sud, les températures hivernales décroissent de
élevées (1 414 m pour le Liban sep-
plus remarquable est le djebel Druze, précipitations atteignent encore 600 à la côte vers l’intérieur. La moyenne de
tentrional ; 922 m pour le Liban mé-
vaste amande culminant à 1 765 m 800 mm dans les montagnes palesti- janvier passe de 13,1 °C à Beyrouth et
ridional), et surtout les coefficients
(pour une base à 1 000 m), au sud-est niennes, mais ne dépassent plus guère de 12,1 °C à Lattaquié à 6 °C à Alep et
de massivité (rapport de l’altitude
de Damas. 200 à 300 mm sur les sommets du à 7 °C à Deir ez-Zor. Ces températures
moyenne à l’altitude maximale) sont
y La Mésopotamie, à l’est, est le bas- Néguev. Au vent des massifs, la côte remontent plus modérément en Méso-
considérables pour des pays plis-
méditerranéenne est fortement arrosée potamie (11,5 °C en janvier à Bassora).
sin alluvial du Tigre et de l’Euphrate,
sés en matériel sédimentaire (Ama-
(Beyrouth, 879 mm ; Tripoli, 853 mm ; Les minimums moyens se situent entre
correspondant au secteur le plus
nus, 33 p. 100 ; djebel Ansarieh,
affaissé du socle. Elle est délimitée Lattaquié, 800 mm), mais les précipi- 0 et 1 °C d’Alep à Mossoul contre 5 °C
35 p. 100 ; mont Liban, 42 p. 100 ;
tations s’abaissent rapidement dans les à Beyrouth. L’amplitude augmente
à l’ouest par une grande pliure que
Anti-Liban, 57 p. 100 ; montagne
dépressions intérieures. De 625 mm à ainsi régulièrement de la côte méditer-
suit le cours de l’Euphrate. À l’est,
palestinienne, 64 p. 100).
Ksra et de 554 mm à Rayyq, dans ranéenne vers l’intérieur. De 13,8 °C à
la plaine alluviale est dominée par
Cette massivité exprime l’extrême la Bekaa méridionale, elles tombent Beyrouth, elle passe à 18,6 °C à Ksra,
les cônes de déjections des rivières
jeunesse morphologique de ces re- à 358 mm à Baalbek, dans la Bekaa dans la Bekaa, à 23,4 °C à Alep et à
du piémont du Zagros et par les plis
liefs, qui résultent essentiellement de septentrionale, au droit des plus hauts 24,5 °C à Bassora. La rigueur du climat
bordiers de la montagne. Dans la par-
la dernière phase orogénique, celle reliefs du Liban. Elles remontent dans désertique y est renforcée par la conti-
tie inférieure de la cuvette, de vastes
du Villafranchien, et qui ont été très l’arc montagneux et les massifs de l’in- nentalité. Les extrêmes de chaleur ne
marécages, spécialement autour du
peu retouchés depuis lors. Dans les térieur. L’Anti-Liban reçoit sans doute sont, cependant, pas rares sur la côte,
bas Euphrate, servent partiellement
surfaces sommitales s’inscrivent une encore au moins 600 mm de pluies, et où souffle fréquemment au printemps
d’exutoire à la crue des fleuves. On
série de facettes correspondant à des le djebel Druze, moins élevé, mais plus le chamsin (khamsn), vent brûlant du
les attribuait naguère au barrage pro-
surfaces d’érosion de plus en plus ré- ouvert aux effluves maritimes, à peu sud lié au passage tardif de dépressions
gressif du golfe Persique, dont ils
centes vers le centre de la montagne seraient un témoin d’une avancée près autant. Mais les chiffres baissent méditerranéennes.
et se recoupant progressivement vers ancienne dans l’intérieur des terres, de nouveau dès qu’on se trouve sous
celui-ci. Cette surface polycyclique par les alluvions du Krn et autres le vent des massifs. Damas ne reçoit Le tapis végétal
fondamentale, déformée par la dernière fleuves descendant du Zagros. En fait, ainsi que 191 mm de pluies, alors que Une végétation désertique couvre la
phase tectonique en un vaste bombe- il apparaît aujourd’hui qu’ils sont Homs, à la même distance de la côte, plus grande partie de l’intérieur, pas-
ment, est partout le point de départ du dus à des mouvements de subsidence mais face à un ensellement, en reçoit sant à des steppes à pistachiers dans
relief actuel. Dans le djebel Ansarieh subactuels (jusqu’à l’époque histo- 423 mm et Soueïda, en Transjordanie, la Djézireh ou le piémont du Zagros.
(1 583 m), elle a été conservée, fos- rique, comme l’attestent des vestiges à hauteur de Tibériade, 335 mm. Au- Seules les montagnes littorales portent
silisée par des basaltes plaisanciens archéologiques submergés) en arrière delà, on tombe dans le désert à moins des forêts, dont l’étagement peut être
dans toutes les parties sommitales. Il du rivage, contrariant la progression de 100 mm, et la quasi-totalité de la reconstitué sur le versant occidental du
en est de même dans le djebel Akrad normale du delta. Mésopotamie encore reçoit moins de Liban. De 0 à 1 000 m, l’étage infé-
(1 728 m). En revanche, dans les mas- 200 mm. Les précipitations remontent rieur est celui des pins (pin d’Alep) et
sifs plus élevés, la surface polycyclique Le climat et ses seulement au nord, à proximité du des chênes à feuilles persistantes. De
a été partiellement défoncée par le der- Taurus. Alep reçoit encore 456 mm de 1 000 à 1 500 m se situe un étage de
conséquences
nier cycle, qui a dégagé ainsi au coeur pluies par an, et une bande relativement transition. Le pin d’Alep et les chênes
de la montagne des formes structurales Le climat : arrosée, où les chiffres se tiennent entre verts montent jusque vers 1 800 m, les
de type préalpin, tandis que les niveaux Croissant fertile et désert syrien 200 et 400 mm, occupe toute la frange cyprès jusque vers 1600 m, le pin pi-
d’aplanissement plus ou moins bascu- Le bourrelet montagneux littoral du septentrionale du désert, entre le Tau- gnon jusque vers 1 500 m. Mais on voit
lés et entaillés par de profondes gorges Levant est un élément majeur de dif- rus et l’axe djebel Sindjr-djebel ‘Abd- apparaître déjà les essences d’altitude :

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

du djebel Ansarieh avant de gagner Les genres de vie :


genévriers à partir de 1 200-1 400 m ; de la population dans les montagnes la Méditerranée par un ensellement nomades et sédentaires
sapin de Cilicie à partir de 1 400 m. Ce littorales.
entre l’Amanus et le djebel Akrad Les éléments humains
dernier, qui monte jusque vers 2 100 m,
(débit moyen : 78,5 m3/s) ; le Ln, traditionnels
Les eaux
domine dans l’étage proprement mon-
qui draine la partie méridionale du y Les nomades. Le contraste du
Les ressources hydrologiques sont
tagnard (1 500-2 000 m), à côté du désert syrien et de ses marges culti-
essentiellement liées aux reliefs mon- Liban (débit : 23 m3/s) ; le Jourdain*,
cèdre du Liban (1 500-1 950 m). Au- vables du Croissant fertile s’exprime
tagneux, chaînes bordières du Taurus qui draine le fossé longitudinal entre la
dessus, l’étage des genévriers s’élève dans l’antagonisme traditionnel des
et du Zagros ou montagnes du bour-
Palestine et la Transjordanie. L’abon- genres de vie. Le désert a été le point
jusque vers 2 700 m au mont Liban, relet méditerranéen. Des premières
dance est relativement forte (Ln : d’appui de la progression des grands
descendent les réseaux du Tigre et de
passant à une steppe alpine. Au sud,
12,74 l/s/km2). Le coefficient d’écou- nomades arabes. Apparus en Syrie
l’Euphrate, qui conditionnent toute
en Palestine, on trouve des traces de bien avant l’islm, les Bédouins
la vie de l’Iraq et dont les régimes, lement atteint 40 p. 100 pour le Ln.
l’étage inférieur (chênaies et pinèdes). n’ont, cependant, totalement dominé
particulièrement instables, expriment Ce type d’alimentation caractérise éga-
Dans le djebel Ansarieh s’observent le désert, peuplé pendant l’Antiquité
l’irrégularité des pluies sur les reliefs
lement un nombre important de grosses d’oasis florissantes (notamment celles
l’étage inférieur et l’étage de transition, montagneux et de la fonte des neiges
sources donnant naissance à des cours de la Palmyrène), qu’après le déclin
au-dessous d’un étage montagnard qui dans les hauts pays anatolien et iranien.
du califat ‘abbsside. C’est à l’époque
d’eau endoréiques, sur le versant in-
couronne également les deux versants. Les cours d’eau de la façade médi- ottomane que s’achève la bédouini-
terranéenne du Levant sont, dans l’en- térieur du bourrelet montagneux, qui
Mais, au Liban, les sapins et les cèdres sation du désert, partagé d’abord au
semble, beaucoup plus régulièrement nourrissent de belles oasis (rha ou début des Temps modernes entre des
n’ont pu franchir la crête, trop élevée,
alimentés, en raison des conditions nomades turkmènes, hivernant dans
ghoutas). Tel est notamment le Barada,
et le versant oriental voit les genévriers structurales qui font intervenir de puis- la Djézireh et estivant dans la haute
régner sans partage à partir de 1 500 m qui naît tout formé à la base de l’Anti-
santes masses calcaires en altitude, où Anatolie orientale (mais dont cer-
au-dessus de l’étage des feuillus. Ils les eaux s’infiltrent avant de réappa- Liban et arrose la rha de Damas. Les tains groupes, au XVIe s., nomadisent
raître en grosses sources résurgentes. régimes sont normalement pluviaux, à jusqu’à hauteur du mont Liban), et
occupent de même tout le versant occi-
Il en résulte un type de fleuve qui n’est les grandes confédérations bédouines
dental de l’Anti-Liban. Cet étagement hautes eaux au coeur de l’hiver, mais
ni subdésertique ni même méditer- arabes, Chammar et ‘Anaza, hiver-
reste d’ailleurs théorique et est difficile plus ou moins influencés par la fonte
ranéen normal. Les trois principaux nant dans le Grand Nufd d’Arabie et
à reconstituer en raison de l’intense dé- fleuves sont : l’Oronte, qui draine tout des neiges et décalés vers le printemps remontant vers le nord en été. À la fin
boisement, qui exprime l’accumulation le versant intérieur du mont Liban et sur les cours supérieurs. du XVIIIe s., profitant de la dislocation

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des tribus turkmènes par les sultans ot- tenu l’essentiel de la vie sédentaire. massifs, isolés aux confins du désert, siècles de régression. La plupart des
tomans, les Chammar remontent vers Les bourrelets montagneux littoraux, ont vu de même essaimer et s’implan- petites oasis du désert, telles celles de
les marges septentrionales du désert mont Liban et djebel Ansarieh, for- ter des minorités religieuses : Druzes la Palmyrène, étaient au début de ce
et poussent leurs parcours jusqu’en tement boisés et peu occupés pendant dans le djebel Druze, Yazdis dans le siècle sous la domination absolue des
Djézireh, achevant ainsi l’arabisation l’Antiquité et encore pendant le haut djebel Sindjr. Et, par ailleurs, des nomades et faisaient figure de bases
du désert syrien. La bédouinisation Moyen Âge, ont vu s’accumuler peu à reliefs montagneux de l’intérieur ont caravanières beaucoup plus que de
progresse sur les marges cultivables peu des minorités chrétiennes ou des pu conserver, sans transformation hu- centres agricoles. Dans la Mésopota-
jusque vers le milieu du XIXe s., où sectes hétérodoxes musulmanes, qui maine, des noyaux sédentaires intacts, mie entière, la surface irriguée était
se situe sans doute son point culmi- ont pu proliférer dans ces montagnes c’est, par exemple, le cas des chaî- évaluée à moins de 400 000 ha au
nant. Les nomades recouvrent alors refuges et y préserver leur identité nons du Qalamn, accolés à l’Anti- début du XXe s.
la plus grande partie de la Palestine culturelle à l’écart des centres urbains Liban, où se sont maintenus des vil- La culture pluviale des céréales dans
et des dépressions longitudinales de diffusant l’orthodoxie sunnite : maro- lages chrétiens de langue araméenne. les steppes marginales, enfin, avait
la Syrie intérieure, Bekaa et Rhb, la nites et Druzes dans la montagne liba- y Foyers irrigués et plaines sèches. considérablement reculé jusqu’à l’aube
totalité de la Djézireh et presque toute naise ; ‘alawtes et ismaéliens dans le Un autre élément de résistance a été de la période contemporaine. C’est
la Mésopotamie, où la vie sédentaire djebel Ansarieh. La culture pluviale constitué, en plaine, par les grandes seulement autour des centres urbains
est réduite à des noyaux isolés égre- des céréales et l’arboriculture de type oasis de l’intérieur, les rha. La per- de la Syrie intérieure, Alep, Homs et
nés le long des fleuves. méditerranéen y ont fourni les bases manence humaine y est attestée par am, que des auréoles étendues de
y Les paysans montagnards. Face de la subsistance. C’est là que s’est celle des coutumiers d’irrigation, qui campagnes cultivées avaient pu se
au désert bédouinisé, c’est dans les fixé, en milieu montagnard, le centre sont largement préislamiques. En fait, maintenir, sous la domination foncière
massifs montagneux, où ne pou- de gravité de la population, aux dé- seules les plus importantes, et avant et sociale des villes, en un paysage de
vaient se naturaliser, avec leurs dro- pens des plaines et des dépressions in- tout Damas, protégées des destruc- gros villages tassés, à champs ouverts
madaires souffrant du froid en hiver, térieures à agriculture irriguée qui le tions par leur masse même, ont pu et assolés en exploitation communau-
les nomades arabes, que s’est main- retenaient dans l’Antiquité. D’autres traverser sans trop de dommages les taire (système much‘a).

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

Les transformations réales a partout progressé de plusieurs contemporaine par la route directe de du canal (1967-1975), malgré son coût
contemporaines dizaines de kilomètres vers l’intérieur Damas à Bagdad. supérieur.
Ce tableau s’est profondément modi- du désert, s’avançant pratiquement Mais le tracé principal s’est fixé La capacité des oléoducs transnatio-
fié depuis un siècle. Le rétablissement aujourd’hui jusqu’à ses possibilités le plus souvent au nord, assurant la
naux reste limitée à 25 Mt pour celui
progressif de la sécurité par l’adminis- climatiques. Partout le Croissant fer- prospérité d’Antioche, puis d’Alep.
tile s’est élargi aux dépens du désert. de la Tapline, à 60 Mt pour ceux en
tration ottomane dès la seconde moitié L’aboutissement de la route sur la fa-
Parallèlement, les foyers irrigués se provenance d’Iraq. Les conditions
du XIXe s., puis par les puissances man- çade levantine de la Méditerranée s’est
dataires après la Première Guerre mon- sont considérablement étendus, surtout sont différentes pour les oléoducs
manifesté par la fortune, changeante,
diale allait entraîner un mouvement en Mésopotamie, où les grands amé- nationaux syriens, dont le débit va
de nombreux ports à fonction d’empo-
généralisé de fixation des nomades et nagements hydrauliques ont permis de
ria accrochés aux rares sites d’abri de s’accroître régulièrement avec la pro-
de reconquête du sol dans toutes les décupler depuis le début du siècle la
cette côte, fixés par des éperons ou duction. Mais, au total, c’est seulement
steppes marginales du désert. surface utilisée, mais également tout
îlots de grès quaternaire émergeant de moins de 10 % de la production du
autour des rha syriennes, où des
C’est ainsi qu’en Djézireh les Cham- la plaine alluviale littorale (Tyr, Sidon, golfe Persique qui transite par l’isthme
puits profonds ont permis d’accroître
mar se sont fixés sous l’égide de leurs Byblos), et par celle des entrepôts de
la superficie irriguée par les eaux cou- du Moyen-Orient.
chefs entre les deux guerres mondiales. l’intérieur, têtes de lignes caravanières
rantes, et dans les grands périmètres en Le morcellement politique appa-
Sur les rives du moyen Euphrate, les (Alep, Damas, Homs, am, Palmyre).
voie d’aménagement sur le Jourdain
Agueïdats (ou ‘Aqdt) ont fondé de raît comme un obstacle majeur. Mal-
(Ghor oriental), le Ln et l’Euphrate Cette activité routière, de commerce
nombreux villages entre Deir ez-Zor et gré l’unité réalisée par la langue et la
transcontinental lointain et d’entrepôt,
syrien.
la frontière irakienne, cultivant en été culture arabes, la structure géogra-
déjà très diminuée depuis le XVIe s. à la
des terres irriguées par machines élé-
suite de la découverte de la route mari- phique, caractérisée par la disposition
vatoires et pratiquant encore un semi- Le carrefour
time des Indes autour de l’Afrique, a des territoires utiles en un « Croissant
nomadisme hivernal vers le désert. À cette recolonisation rurale en pleine achevé de disparaître dans la seconde fertile » autour du noyau désertique,
La pression gouvernementale s’y activité correspond, en revanche, un moitié du XIXe s. avec l’ouverture du
explique en fin de compte la prédomi-
est ajoutée, juxtaposant de nouveaux déclin manifeste de la fonction tradi- canal de Suez. Une certaine régéné-
nance des influences centrifuges qui
villages d’origine administrative à ce tionnelle de carrefour, base de l’acti- ration de la fonction traditionnelle de
mouvement spontané. Les nomades ne vité urbaine aux siècles de prépondé- sont responsables de cette situation.
transit a été, cependant, provoquée, sur
sont plus ainsi aujourd’hui que 150 000 rance du nomadisme et de régression des bases essentiellement régionales,
environ en Syrie, 200 000 peut-être agricole. par l’intervention de l’exploitation La production pétrolière
en Transjordanie (dont la plus grande Le Moyen-Orient, en effet, outre pétrolière.
partie déjà semi-nomades), sans doute Au point de vue pétrolier, on englobe
le passage qu’il offre entre l’Asie et L’isthme continental pouvait re-
à peu près autant en Iraq, à peine dans le Moyen-Orient (qu’on tend d’ail-
l’Afrique, constitue un isthme géogra- prendre toute sa valeur pour des oléo-
quelques milliers dans le Néguev, en leurs à appeler aujourd’hui Proche-Orient)
phique entre la Méditerranée et l’océan ducs, en évitant à la production pétro-
territoire israélien. C’est approximati- les États de la Méditerranée orientale à
Indien, élément capital de la large cou-
lière du pourtour du golfe Persique le l’Iran inclus, auxquels on ajoute encore
vement le tiers des effectifs du début pure qui, de Gibraltar à l’Insulinde, ci-
détour du sud de l’Arabie et de la mer l’Égypte. Ainsi défini, le Moyen-Orient est
du siècle.
saille la masse continentale de l’Ancien
Rouge. aujourd’hui de loin la principale région
D’autres éléments humains de la Monde et, à la latitude des tropiques
C’est ainsi qu’ont été construits productrice mondiale, ayant fourni en
reconquête du sol ont été apportés par arides, facilite le passage entre les pays
les oléoducs conduisant le pétrole 1975 près de 1 000 Mt, approximativement
les paysans montagnards descendus de tempérés d’Europe et l’Asie chaude
de l’Arabie Saoudite et de Bahreïn 36,5 p. 100 de la production mondiale (ses
leurs refuges : sinon les maronites du et humide. Plus que dans l’isthme de
(oléoduc de l’Aramco et de la Ta- réserves prouvées dépassent 50 000 Mt,
Liban, qui ont surtout émigré outre- Suez, imposant un long détour malaisé
pline, aboutissant à ayda, au Liban près des trois cinquièmes des réserves
mer, du moins les ‘alawtes et les is- par la mer Rouge et au sud de l’Ara-
[1950]) et de l’Iraq septentrional (des mondiales [plus de 20 000 Mt dans la seule
maéliens du djebel Ansarieh, qui ont bie, c’est là que s’est toujours située
gisements de la région de Kirkk Arabie Saoudite]). Deux grands produc-
pris une part active à la recolonisation la route essentielle d’Europe vers
vers Tripoli, au Liban [1934], et vers teurs émergent, l’Arabie Saoudite (337 Mt,
du fossé du Rhb et des steppes de la l’Asie intertropicale, à savoir la route
Bniys, en Syrie [1952]), tandis que troisième rang mondial) et l’Iran (269 Mt,
Ma‘mra au sud-est d’Alep et à l’est caravanière reliant la Méditerranée au
se sont mis en place, depuis 1968, les quatrième rang), devançant nettement
de Homs et de am. Des éléments golfe Persique, par Antioche et Alep,
l’Iraq (111 Mt) et le Koweit (93 Mt). La pro-
étrangers s’y sont ajoutés : Tcherkesses le coude de l’Euphrate, puis la vallée oléoducs en provenance de la Syrie du
duction passe aujourd’hui sous le contrôle
musulmans du Caucase, réfugiés dans Nord-Est (gisements de la région de
du fleuve jusqu’au fond du golfe, ap-
des pays producteurs. Mais, aujourd’hui
l’Empire ottoman dans le dernier tiers puyée aux lisières du Croissant fertile Karatchok), aboutissant à Tartous et à
encore, ces États, faibles consommateurs
du XIXe s. et installés par l’Adminis- et évitant par le nord le coeur du désert Bniys. En fait, l’insécurité politique
d’énergie, vendent leur pétrole le plus sou-
tration sur toutes les marges occiden- syrien. de la région a limité considérablement
vent sous forme de brut, raffiné principale-
tales du désert, où ces populations ce trafic, qui pourrait être beaucoup
Dessinée dès qu’un centre de civi- ment dans les pays industrialisés d’Europe
belliqueuses reçurent pour mission de plus important.
lisation se fut créé, au IVe millénaire occidentale.
contenir les Bédouins ; Assyro-chal-
av. J.-C., dans la basse Mésopotamie, La fermeture de la branche palesti-
déens chrétiens du Kurdistn, réinstal-
longtemps bloquée par l’opposition nienne de l’oléoduc irakien, qui abou-
X. P.
lés dans la Djézireh, notamment dans
politique entre Rome et l’Empire tissait à Haïfa, lors de la création de
F Arabes / Iraq / Israël / Jordanie / Latins du Levant
la vallée du Khbr, après la Première
perse, cette route prendra toute son l’État d’Israël en 1948, les coupures
(États) / Liban / Mésopotamie / Ottomans / Palestine
Guerre mondiale.
activité lorsque l’islm et l’arabisa- fréquentes que subit l’oléoduc de la / Phéniciens / Syrie.
L’immigration juive en Palestine a, tion en assureront l’unité religieuse et Tapline sur les territoires de la Syrie et
J. Weulersse, Paysans de Syrie et du Proche-
d’autre part, introduit des populations culturelle. Des variantes ont pu, à cer- de la Jordanie, les menaces qui pèsent
Orient (Gallimard, 1946). / W. B. Fisher, The Middle
d’un niveau d’organisation sociale et taines époques, emprunter le raccourci pratiquement sur tous les conduits
East (Londres, 1950 ; 6e éd., 1971). / P. Birot et
économique très supérieur, qui ont de la voie directe à travers le désert : ont entraîné les compagnies pétro- J. Dresch, la Méditerranée et le Moyen-Orient
transformé le pays. ainsi à l’époque romaine par Palmyre lières à préférer la voie maritime, de (P. U. F., 1956-1964 ; 2 vol.). / X. de Planhol, les

Les résultats ont été spectaculaires. et les chaînons de la Palmyrène, et à Suez ou même du cap de Bonne-Es- Fondements géographiques de l’histoire de l’Islam

La limite de la culture pluviale des cé- l’époque de la circulation automobile pérance pendant et après la fermeture (Flammarion, 1968). / G. Feuer, le Moyen-Orient

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contemporain (Presses de la Fondation nationale

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

de sciences politiques, 1975). dans les vallées sèches de l’intérieur. Le sisal et le coton sont les grandes ralisée, dont l’exploitation doit suivre
En haute altitude apparaissent les coni- ressources côtières. Sur les collines de la mise en service du grand barrage
fères, précédant la prairie subalpine. l’intérieur, les plantations de coton- de Cabora Bassa (17 TWh prévus).
La forte érosion des sols due aux pra- niers et d’anacardiers dominent. Le Charbon (à Moatize), chromite, fluo-
Mozambique tiques des feux de brousse est combat- sillon de la Lugenda tranche les chaînes rite, bauxite, nickel, fer donnent de
tue par un grand effort de reboisement Maniamba-Amaramba (1 848 m). grands espoirs. Le chantier du bar-
République de l’Afrique australe, sur et la constitution de réserves naturelles Plaines et vallées ont un climat chaud, rage a stimulé le développement de la
l’océan Indien, s’étendant entre 10 et (Gorongoza). et les pluies augmentent sur les régions bourgade de Tete. Après de nouvelles
2
27° de latitude Sud ; 785 000 km ; d’altitude plus élevée. gorges (Lupata), le Zambèze entre
Les cours d’eau, rares au sud, se
8 millions d’hab. Cap. Maputo (anc. Plus au sud, les alluvions fluviales, dans la plaine et s’achève par un delta
multiplient dans le nord. Leur cours su-
Lourenço Marques). consolidées par les récifs coralliens, de 70 km de front. La vallée, abritée,
périeur se coupe de chutes et de rapides
déterminent une côte basse. Sisal et chaude et sèche (moins de 700 mm de
à la descente des hautes terres. Sur les
pluies), convient à la canne à sucre,
Les conditions naturelles bas plateaux et dans la plaine côtière, coprah, amenés par le chemin de fer
de Mocuba, s’exportent par Queli- au jute, au sisal. La régularisation
ils coulent d’une manière indécise
Le Mozambique s’étire entre 10 et
mane (150 000 hab.). Sur la Punguè, des eaux permettra l’intensification
(méandres, lagunes) et se terminent
27° de lat. S. sur l’océan Indien. La de l’agriculture et de l’élevage ainsi
Beira, terminus de la voie ferrée vers
par des deltas marécageux. C’est le cas
plaine côtière, large au sud, rétrécie que l’essor des cultures irriguées sur
Vila Pery et Vila de Manica, est le
de la Rovuma, du Lúrio, du Sabi (ou
au nord, couvre 44 p. 100 du pays. À 1 500 000 ha.
grand débouché de la Zambie et de
Save). Deux ont une importance par-
l’ouest, des plateaux s’étagent entre
la Rhodésie. Son port, moderne, bien Le Sud reste sec (780 mm de pluies
ticulière : le Limpopo et le Zambèze.
200 et 600 m, suivis, par un second outillé pour les grains, le charbon, les par an, apportées par la mousson
Le Mozambique possède un fragment
palier, entre 600 et 1 000 m. Sur les minerais, connaissait un trafic notable d’octobre à mars). La côte a des tem-
du lac Malawi enserré dans des chaînes
frontières sud-africaine et rhodésienne, (4 Mt) avant le blocus contre la Rho- pératures fraîches, mais l’intérieur est
dépassant 3 000 m.
ils prennent un aspect montagneux et désie. Beira est aussi une grande ville parfois torride. Dans la baie Delagoa,
dépassent 1 000 m. moderne en pleine extension, écrasant protégée des vents de sud-est par la
Les régions les petits ports voisins, riches seule-
La mousson du nord-est apporte presqu’île d’Inhaca, Maputo, belle et
les pluies d’été, mais la saison sèche, Entre la Rovuma et le 16e parallèle, ment en vestiges du passé (Nova Sofala riche capitale moderne, possédait une
au cours de laquelle souffle l’alizé du l’extrême Nord possède une côte dé- [ancienn. Sofala], Inhambane). population cosmopolite (230 000 hab.,
sud-est, s’allonge et s’intensifie vers coupée aux belles rades naturelles : la Dans l’intérieur, l’Urema, puis la dont 75 000 Africains et des minorités
le sud. La savane à graminacées do- baie de Pemba abrite Porto Amélia, vallée du Zambèze ouvrent une bonne de Portugais, de Goanais, d’Indiens, de
mine, parsemée de forêts claires dans débouché du Malawi. Les petites îles voie de pénétration que suit le chemin Zanzibars, de Chinois). Débouché de
les lieux plus humides, coupées de (Ibo, Mozambique) constituent des de fer. Le fleuve, coupé de rapides en la voie ferrée qui traverse le Swaziland
forêts-galeries ; elle passe à la steppe musées figés dans leur glorieux passé. amont, traverse une région très miné- et la Rhodésie, mais excentrique par

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

rapport à son propre pays, cette ville les aires de colonisation (1 million bique, mais aussi dans le pays même souverain Sebastiao et son entourage
est plus un port de transit qu’un port d’ovins, 500 000 caprins). par les mouvements nationalistes. (1561). Mais les musulmans retournent
national. Son trafic atteint 13,6 Mt. G. D. la situation, et le missionnaire est mis
Les ressources du sous-sol sont im-
Ancienne station balnéaire et centre à mort.
portantes et variées, mais peu exploi-
touristique pour les Sud-Africains, L’histoire
tées. Les usines traitent les produits Cette affaire donne prétexte, en
c’est aussi une ville industrielle. L’ar-
issus de l’agriculture ou de l’élevage 1569, à une expédition militaire por-
Les royaumes africains et le
rière-pays, plus aride, est un secteur
(huile, farine, sucre, bière, thé, riz, tugaise dirigée par Francisco Barreto
d’élevage. Un barrage sur le Limpopo commerce arabe
tabac, coton, coprah) et se concentrent (1520-1573), vice-roi des Indes ; celle-
a permis l’irrigation de 30 000 ha et De nombreux sites préhistoriques —
ci est décimée avant d’avoir atteint son
dans les grands ports. L’effort d’indus-
l’installation de colons blancs et noirs, stations lithiques, peintures rupestres,
but. La pénétration portugaise sera dès
trialisation va de pair avec une tenta-
cultivant le riz, les agrumes, la canne enceintes fortifiées appartenant à la
lors de type commercial (or, cuivre,
tive de décentralisation : filatures (Vila
à sucre, le coton et élevant boeufs et culture de Zimbabwe, avec des ves-
ivoire, plus tard traite négrière), dans la
Pery), raffinerie de pétrole (Matola), tiges d’exploitation minière — ont été
porcs.
baie Delagoa, où s’établit le commer-
ciments, etc. découverts sur le territoire du Mozam-
çant Lourenço Marques (1544), qui lui
La population Les voies de communication s’orien- bique (Nhangara, Zembe, Mavita).
laissera son nom, et dans le Zambèze,
tent d’est en ouest ; elles restent encore Mais le tableau des vagues de peuple-
La population est principalement grou- où les Portugais paient tribut aux rois
insuffisantes : 37 000 km de routes, ment successives est difficile à recons-
indigènes, vassaux du Monomotapa.
pée sur le littoral et dans les villes
dont moins de 10 000 km asphaltés ; tituer. Des groupes de populations de
côtières. La mortalité a reculé, et plus Les conflits interafricains permettent
langues bantoues ont refoulé les pre-
3 600 km de voies ferrées (joignant aux Portugais de s’insérer dans le pays
de la moitié des habitants a moins de miers occupants bochimans (ou bush-
l’Afrique du Sud et la Rhodésie) ; mais par le système des prazos da coroa,
quinze ans. La diversité des groupes men) : les Zimbas, introducteurs du
le réseau aérien intérieur est dense, et petites concessions territoriales, qui
ethniques, dont certains débordent les fer, puis les Karangas, fondateurs du
les ports sont bien équipés. La balance se transformeront, au cours des XVIIe et
frontières, va de pair avec la multi- royaume du Monomotapa, qui s’étend
commerciale demeure déficitaire. Les XVIIIe s., en chefferies à l’africaine, diri-
plicité des dialectes (plus de 80). Les au XVe s. du Zambèze au Sabi, selon
principaux groupes sont : les Macuas exportations (produits bruts, surtout gées le plus souvent par des métis et
une structure politique de type féodal.
(métissés depuis long temps avec agricoles) croissent en volume, alors tenant en respect, grâce à leurs armées
L’un de ses vassaux, Changamira, se
les Bochimans, les Hottentots et les que les prix de vente restent stables ; d’esclaves, les autorités portugaises,
rend indépendant, fonde l’État rozwi
Arabes) ; les Ajavas, anciens associés, au contraire, les prix à l’importation sur le déclin.
d’Abutua, détrône le roi du Monomo-
depuis le XIIIe s., des trafiquants arabes ; croissent sans cesse en même temps Hollandais, Anglais, Français, Autri-
tapa. Les successeurs de ce dernier
les Makondés, célèbres par leur arti- que les tonnages s’élèvent (biens chiens empiètent à cette époque sur la
ne pourront éviter la dislocation du
sanat ; les Tongas dans le Sud ; les d’équipement, produits de consomma- zone d’influence portugaise, menacée
royaume et la constitution d’États indé-
Nyanjas dans la région du Zambèze, tion). Des plans de développement se pendants, en constante rivalité. aussi par des révoltes indigènes provo-
qui compte aussi les descendants des sont succédés, visant à freiner l’expor- quées par les abus des colons (environs
Entre le Zambèze et le lac Nyassa,
réfugiés zoulous du XIXe s. Dans les tation des bénéfices vers le Portugal, de Mozambique, 1753). En 1798, l’ex-
les Malawis, constituent une confédé-
villes se concentraient, en 1974, les à favoriser les investissements, à aug- pédition portugaise de Francisco José
ration de chefs engagés dans le com-
60 000 Asiatiques et les 200 000 Euro- menter le pouvoir d’achat local. Ils de Lacerda e Almeida échoue dans sa
merce d’ivoire avec les comptoirs de
péens formant les cadres économiques, s’appuyaient sur les grandes oeuvres de tentative de traversée de l’Afrique vers
Tete et de Sena sur le Zambèze, de
politiques et administratifs. Mais les l’Angola. Deux pombeiros (traitants
colonisation intérieure, dont, notam- Quelimane et de Mozambique sur la
colons blancs se sont répandu aussi sur métis) réussiront dans le sens inverse
ment, l’aménagement de la vallée du côte, où se trouvent des négociants
les terres neuves de colonisation. en 1806-1811. Au début du XIXe s., la
Zambèze. arabes venus des côtes de la mer
domination portugaise au Mozambique
Le Mozambique a subi une sensible Rouge. Les sultans arabes de Kilwa
L’économie drainent aussi le commerce de l’or, est devenue très précaire ; tandis que
évolution politico-administrative ayant
plus au sud, grâce au port fortifié de les prétentions anglaises se précisent
L’agriculture, l’élevage et la pêche abouti à l’indépendance totale. En droit
au sud (annexion au Natal* des îles
occupent 88 p. 100 de la population Sofala (auj. Nova Sofala).
avant 1975, tous les Mozambicains
de la baie de Lourenço Marques), les
active. L’économie de marché s’est étaient citoyens portugais et égaux. En
Trois cent cinquante ans de Africains, parfois aidés de négriers
plaquée sur la traditionnelle économie fait, les différences de niveau de vie,
contacts entre Africains et européens, que l’abolition de la traite
de subsistance. La terre, propriété de la superposition d’une administration
Portugais a mis hors la loi, harcèlent les postes
l’État, était rétrocédée à de grandes moderne à une hiérarchie tradition-
portugais de la côte.
sociétés (Companhia Agricola de Dès 1490, le navigateur Pêro da Co-
nelle, la coexistence d’un droit cou-
Murroa : 16 000 ha et 500 000 coco- vilhã († v. 1545) aborde à Sofala,
tumier et d’un droit moderne aboutis- Conquête militaire et mise en
tiers au nord de Quelimane ; société venant de l’Inde. Huit ans plus tard,
saient à de fortes disparités. L’égalité valeur coloniale
textile de la Punguè : 60 000 ha en Vasco de Gama* fait le même voyage
s’arrêtait d’ailleurs au vote, puisque
bordure du parc de Gorongoza) ou à en sens inverse, après avoir séjourné La grande poussée impérialiste, sur-
seuls les citoyens ayant fréquenté au
des particuliers blancs ou noirs. De dans les régions d’Inhambane, de Que- tout britannique, en mettant en danger
moins l’école primaire disposaient de
vastes zones étaient laissées aux Afri- limane et dans l’île de Mozambique, la présence portugaise, va stimuler
celui-ci. Conscientes de ces disparités,
cains, qui continuent à y mener leur vie où une factorerie est installée dès 1502 l’« énergie colonisatrice », quelque
les autorités portugaises avaient entre-
ancestrale à base de cultures de maïs, pour commercer avec Sofala. Une for- peu assoupie, des Portugais. Les pré-
pris un vaste effort de scolarisation
de fèves, de manioc, de riz autour de teresse est bâtie à Sofala même par tentions anglaises sur la baie de Lou-
(taux de scolarisation porté à 50 p. 100, renço Marques sont effacées en 1875
villages et de hameaux très dispersés. Pêro de Anaia en 1505. Les commer-
université de Lourenço Marques, etc.), par un arbitrage du président Mac-Ma-
L’agriculture dite « d’entreprise » (col- çants arabes lésés détournent le trafic
lective ou individuelle) produit pour moyen d’amener les masses africaines sur le Zambèze, où leurs rivaux leur hon. Mais les agissements de la Bri-
l’exportation (coprah, sisal, thé, canne à la plénitude de leurs droits et donc emboîtent le pas : au cours du XVIe s., tish South Africa Chartered Company
à sucre), mais cajou et coton sont pro- à leur libre détermination. Ce mouve- les Portugais s’implantent à Sena, puis de Cecil Rhodes* entament largement
duits aussi par les Africains. L’élevage ment officiel à propos duquel les Por- à Tete. Dans la foulée, un missionnaire l’arrière-pays portugais : l’ultimatum
est peu favorisé (médiocrité des pâtu- tugais parlèrent de « décolonisation » jésuite, Gonçalo da Silveira, va jusqu’à britannique du 11 janvier 1890 met fin
rages, climat), mais se développe dans fut cependant contesté hors du Mozam- la cour du Monomotapa convertir le au rêve d’un empire allant d’une côte

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

à l’autre. Les frontières sont fixées en solide organisation nationaliste basée zambique. Cet accord est un moment original, est écrit à l’âge de cinq ans.
1891 et en 1893 avec l’Angleterre. dans ce pays. Le Frente de liberta- contesté par les extrémistes européens. Leopold Mozart fait connaître à son
L’Allemagne, malgré les traités de ção de Moçambique (FRELIMO) a Le 20 septembre 1974, le haut com- fils le style du contrepoint sévère,
1886 et de 1890, annexe en 1894 la appelé à sa tête Eduardo Mondlane fort déprécié en cette ère galante et
missaire portugais installe le gouver-
baie de Kionga, que les Portugais ré- (1921-1969), fils d’un chef tonga du nement de transition, présidé par Joa- « sensible » ; il lui fait faire dès l’âge
cupéreront après la Première Guerre sud du pays, sociologue, qui a orga- quim Chissano, chargé d’administrer de six ans de grands voyages à tra-
mondiale (1919). nisé son parti pour une lutte longue et vers toute l’Europe, ce qui permet au
le pays jusqu’à la proclamation de
difficile. Des multiples partis rivaux l’indépendance le 25 juin 1975. À cette jeune Wolfgang d’acquérir une culture
La crise politico-financière qui sévit
plus ou moins éphémères, seul le Co- date, Samora Moïse Machel devient musicale et humaine d’une richesse
au Portugal au tournant du siècle donne
missão revolucionário de Moçambique extraordinaire.
prétexte aux puissances coloniales ri- président de la nouvelle République.
(COREMO), basé en Zambie et dirigé À l’extérieur, le Mozambique se rap-
vales de dresser des plans de partage À Londres l’enfant se passionne
par Paulo Gumane, joue un rôle mili- proche de la Zambie et de la Tanzanie
de son empire, qui n’aboutiront pas. pour la musique de Johann Joseph Fux,
taire en 1966-1968 dans la province de
Mais celui-ci doit d’abord s’affirmer, et, soutenant les nationalistes africains le « Bach autrichien », de Johann Adolf
Tete. en Rhodésie, il ferme sa frontière avec
non sans peine, face à la résistance Hasse et du chevalier Christoph Willi-
des populations. Lourenço Marques Le FRELIMO commence ses opéra- cette dernière en mars 1976. bald von Gluck.
est assiégée en 1894. Trois colonnes tions de guérilla à la mousson de 1964 J. C. N.
En Italie, il entre en rapport avec
convergentes sont nécessaires pour dans les provinces frontalières de la F Afrique noire / Empire colonial portugais /
Portugal.
tous les centres musicaux importants,
venir à bout du chef watua Goungoun- Tanzanie : Niassa et Cap-Delgado. Sa
de Venise à Turin, de Milan à Naples,
hana, qui domine un vaste territoire al- stratégie s’inspire de celle de l’Algérie, J. de Oliveira Boleo, Moçambique (Lis-
assimilant le style vocal de la pénin-
bonne, 1951 ; nouv. éd., 1966). / S. H. Beaver
lant du Zambèze au Zoulouland et dont où ses chefs militaires ont été formés,
et L. D. Stamp, Africa (Londres, 1953 ; 6e éd., sule, mais aussi l’art polyphonique pa-
Joaquim Mouzinho de Albuquerque se mais sans recourir au terrorisme ur-
1961). / C. F. Spence, Moçambique, East Africa, lestrinien, recevant les enseignements
bain. Les combattants, recrutés surtout Province of Portugal (Le Cap et Londres, 1963).
saisit par un audacieux coup de main du Padre Giovanni Battista Martini*,
sur la ville sainte de Chaimite (1895). dans la puissante ethnie des Makondés, / F. Hoppe, Portugiesisch-Ostafrika in der Zeit
des Marques de Pombal, 1750-1777 (Berlin, l’un des fondateurs de la musicologie.
atteignent le nombre de 8 000, face à
Une autre expédition est nécessaire, 1965). / R. Battistini, l’Afrique australe et Ma- Dès l’âge de onze ans, c’est son pre-
une armée portugaise progressivement
en 1897, pour battre Maguiguana, son dagascar (P. U. F., coll. « Magellan », 1967). /
mier contact avec la franc-maçonnerie,
portée à 50 000 hommes (dont la moi- R. H. Chilcote, Portuguese Africa (Englewood
principal chef militaire. Dans l’arrière- à Olomouc, en Moravie ; il sera déter-
Cliffs, N. J., 1967). / E. Mondlane, The Struggle
tié d’Africains) et à une aviation très
pays de la vieille place insulaire de for Mozambique (Harmondsworth, 1969). minant dans la suite de son évolution
active. Le FRELIMO ne réussit que
Mozambique (qui perd son rang de créatrice. À Mannheim*, Mozart fait
très difficilement à étendre ses opéra-
capitale au profit de Lourenço Marques la connaissance du célèbre orchestre,
tions au sud du Zambèze, et, malgré
en 1907), les Namaras mènent une creuset de la musique nouvelle, mais
le harcèlement des lignes de commu-
campagne de guérilla qui ne se termine
nication, ne parvient pas à empêcher
Mozart (Wolfgang aussi celle de la famille Weber ; l’une
qu’en 1912. La conquête de la Zam- des filles de la maison, Constance, à
bézie, comme celle des provinces du
la construction du barrage de Cabora Amadeus) la voix de soprano exceptionnelle,
Bassa, qui doit alimenter le Transvaal
Nord, nécessite plusieurs campagnes, deviendra sa femme. Les séjours du
en électricité, tout en devenant un nou- Compositeur autrichien (Salzbourg
qui se poursuivent encore quand les musicien à Paris sont l’occasion de
veau pôle de développement industriel
Allemands du Tanganyika envahissent 1756 - Vienne 1791).
connaître une importante école de
et agricole pour le Mozambique. Dans
le pays en 1914. Malgré sa mort précoce, Mozart a clavecin, la symphonie classique nais-
les villes, son réseau clandestin est
Cependant, le développement de créé en une trentaine d’années une des sante notamment — par les oeuvres de
démantelé. Dans le Nord, les Portugais
l’infrastructure, surtout au profit des sommes les plus importantes de la mu- Gossec et de Haydn — et le « grand
créent un no man’s land en bordure de
riches voisins, Transvaal et Rhodésie, sique, résumant une tradition multi-sé- opéra ». Plus tard, ce sera la Bohême, ce
la frontière et des réseaux de villages
financé en grande partie par des capi- culaire annonçant l’avenir même loin- « conservatoire de l’Europe » (Charles
fortifiés, qui réduisent la superficie
taux britanniques, débute avant la fin tain, et comportant des chefs-d’oeuvre Burney) qui lui témoignera une com-
des zones et l’effectif des populations
de la « pacification ». Le chemin de fer « classiques » dans pratiquement tous préhension divinatoire, et l’Allemagne
effectivement contrôlées par le FRE-
de Lourenço Marques au Transvaal est les domaines. On a calculé qu’il avait du Nord. Mozart connaît depuis long-
LIMO. Celui-ci peut tenir en 1968 son
construit en 1894, la ligne Beira-Um- dû consacrer près de la moitié de la temps la musique instrumentale de
deuxième congrès dans le Niassa. La
durée de sa vie au travail matériel
tali en 1899, et, en 1922, le Nyassaland difficile succession de Mondlane, as- Bach et de ses fils lorsqu’il entend, à
consistant à écrire ses partitions ; on
est désenclavé par la ligne Beira-Blan- sassiné en 1969, suivie de défections la fin de sa vie, à Leipzig, un motet à
sait par des témoignages indiscutables
tyre du Trans-Zambézien. Ce sont éga- dans la hiérarchie, est résolue en 1970 double choeur de J.-S. Bach chanté a
qu’il composait « dans sa tête » telle
lement des capitaux anglais et belges au profit du chef militaire Samora Ma- cappella ; il est transporté par la « nou-
musique cependant qu’il en fixait une
qui financent les compagnies inspirées chel (né en 1933), assisté de Marcel- veauté » de cette musique, où il y a
autre par l’écriture : « La plus parfaite
de la Chartered : la Compagnie du lino Dos Santos (né en 1931). « enfin quelque chose à apprendre » :
organisation musicale en une nature
Mozambique (Companhia de Moçam- il lui suffit d’entendre cette savante
Une loi organique portugaise sur mortelle » (Lamartine).
bique, 1891-1942), concessionnaire polyphonie pour comprendre qu’elle
l’outre-mer (1972) transforme la « pro-
des riches territoires de Manica, de était destinée à être accompagnée par
vince » de Mozambique en « État » et
Sofala, et de Beira, et la Compagnie du Voyages, influences, des instruments, ce que des recherches
institue une assemblée élue pour moitié
Niassa (Companhia do Niassa, 1893- carrière récentes ont confirmé.
au suffrage universel et pour moitié par
1929) dans le Nord. Des tentatives de Sa vie se partagea en quinze ans de
les corps intermédiaires. Cette mesure Son père, Leopold (1719-1787), mu-
colonat européen ont été menées en- voyages, qui nous ont valu la passion-
ne met pas fin à la guerre de libération. sicien de qualité, à qui l’on doit l’un
suite, en particulier dans la vallée du nante correspondance mozartienne, et
L’espoir d’une issue accompagne le des trois grands traités musicaux du
Limpopo, mais sans grand succès. à peine plus de vie sédentaire, à Salz-
changement de régime intervenu au XVIIIe s., est son premier et l’un de ses
Portugal le 25 avril 1974. Le 7 sep- meilleurs maîtres. Dès les premières bourg et à Vienne, sa patrie d’élection,
Le mouvement nationaliste et la tembre, à Lusaka, est signé entre les re- années, Wolfgang manifeste des dons parce qu’elle était le « vrai pays du
riposte portugaise présentants du nouveau gouvernement exceptionnels : son premier menuet, piano » (das wahre Clavierland). Mo-
L’indépendance du Tanganyika, en de Lisbonne et ceux du FRELIMO musique enfantine certes, mais déjà zart occupe peu de fonctions stables,
1961, permet la constitution d’une un accord sur l’indépendance du Mo- marquée au coin de son tempérament et celles-ci sont mal rétribuées : pen-

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

dant un peu plus de cinq ans, Mozart où se conjugue le monde romantique tuors à cordes, il faut avoir entendu au celle de la fin de sa vie et couronne-
est premier violon de l’orchestre du d’Abendempfindung (KV 523) et l’uni- moins l’extraordinaire adagio qui sert ment de toute son oeuvre symphonique,
prince-archevêque de sa ville natale vers lyrique de l’Enlèvement au sérail de premier mouvement au premier qua- la symphonie en mi bémol (KV 543),
(1772-1777) ; il sera organiste de la et de Don Giovanni. tuor (KV 89), oeuvre d’un garçon de la plus « mozartienne » peut-être dans
cathédrale de Salzbourg moins de deux Une quarantaine de cassations, de quatorze ans, et les six quatuors dédiés son langage harmonique et son uti-
ans (1779-1781) ; à Vienne, on lui divertissements et de sérénades, à à J. Haydn, où l’on trouve une surpre- lisation des clarinettes, celle en sol
conférera le titre de compositeur de la nante introduction (KV 465) presque mineur (KV 550), fiévreuse, sombre et
peine moins de marches et près d’une
Cour avec une petite rente ; quelques cinquantaine de collections de danses, atonale ; l’idéal du quatuor mozartien préromantique à souhait, et celle en ut
mois avant sa mort, il deviendra second parmi lesquelles les menuets jouent un est peut-être celui en ré (KV 575). majeur (KV 551), surnommée « Jupi-
maître de chapelle de la cathédrale de ter », peut-être en raison de son extra-
rôle particulier, combinent idéalement Dans la série des quintettes à cordes
Vienne. Mais il n’est pas indifférent ordinaire finale fuguée, qui est une
l’adaptation fonctionnelle aux bals de le quintette en sol mineur (KV 516) est
de savoir qu’il avait tenté d’obtenir, son temps avec la plus haute « pureté » sorte de « limite », au même titre que
sans doute le reflet musical d’une des
en vain, des postes d’organiste et de la sonate op. 111 de Beethoven. Mais,
musicale. Le plaisir de la musique expériences intérieures les plus pro-
maître de chapelle, par exemple à Ver- devient plaisanterie percutante dans le fondes de Mozart. dès la symphonie en ré (KV 504), dite
sailles et à Strasbourg. En fait, Mozart sextuor (KV 522) sous-titré « Une plai- « de Prague », Mozart avait atteint à
Dès la première symphonie de l’en-
a été l’un des premiers musiciens indé- santerie musicale », où Mozart fustige des sommets de contrepoint expressif
pendants, vivant de son art d’interprète fant (KV 16), on rencontre un mou-
les compositeurs médiocres et nous qui font présager la Flûte enchantée ;
et de compositeur. Avoir été un enfant vement lent d’une étrange gravité,
livre une sorte d’esthétique négative l’adagio introductif a la puissance et la
prodige constitua une difficulté sup- attestant que, pour lui, la symphonie
de son art. Les concertos pour basson majesté des plus grands mouvements
plémentaire pour le virtuose, voire le est déjà ce genre majeur de la musique
(KV 186e), pour flûte (KV 285c et un beethovéniens.
compositeur jusqu’à ce que ce dernier « pure » qu’il deviendra effectivement
admirable andante isolé [KV 285e]
finisse par s’imposer. Mozart a connu dans les dernières oeuvres de J. Haydn
pour le même instrument), pour haut-
et de Beethoven. Dans plus de cin-
L’univers du clavier
des triomphes de son vivant, en particu- bois (KV 285d), pour cor, pour flûte
lier dans le domaine du théâtre lyrique quante partitions symphoniques, il faut Mozart était un pianiste et un orga-
et harpe (KV 297c : fusion très origi-
(« tout le monde, dans la rue, chante relever la première trilogie, ut majeur niste exceptionnels ; toutes ses pages
nale entre le concerto, la sérénade et
mon Figaro », écrit-il depuis Prague). (KV 173c), sol mineur (KV 183) et dédiées au clavier sont à mettre à part
la symphonie concertante) sont tous
Depuis sa mort, sa musique n’a cessé la majeur (KV 186a), comparable à dans ses compositions. Depuis l’étude
dépassés, malgré leurs splendeurs, par
de pénétrer plus profondément et le concerto pour clarinette (KV 622),
d’étendre son rayonnement : Mozart
d’une perfection formelle, d’une élé-
est le plus joué et le plus enregistré des vation et d’une gravité incomparables,
compositeurs en cette seconde moitié l’un des sommets de la musique. Il n’est
du XXe s. — pas d’éclipse mozartienne,
pas certain, par contre, que la sympho-
pas de « retour à Mozart »...
nie concertante pour 4 instruments à
vent (KV 297b) soit bien de Mozart, du
Plaisir de la musique moins dans sa forme actuelle.

Mozart a été le premier compositeur à Six concertos pour violon (KV 207,
bénéficier d’un catalogue thématique KV 211, KV 216, KV 218, KV 219 et
scientifique : c’est le Köchel-Verzeich- KV 320d, ce dernier un double concerto
nis (KV), établi en 1862 par Ludwig pour violon et alto, et non pas une sym-
von Köchel, revu et mis à jour réguliè- phonie concertante, comme on l’écrit
rement ; la dernière révision sérieuse souvent) constituent, au moins pour
a été faite par Alfred Einstein. Un bon les quatre derniers, un des sommets du
tiers des oeuvres qu’il contient appar- genre ; on regrette infiniment que Mo-
tient à un genre dont les compositeurs zart n’ait pas continué un concerto pour
contemporains semblent avoir perdu le violon et piano (KV 315f) dont le début
secret, celui qui ne cherche qu’à plaire, permet d’affirmer qu’il serait devenu
qu’à divertir, sans que, pour autant, son une de ses partitions majeures. Les
auteur abandonne sa personnalité et quatuors pour flûte et cordes, hautbois
son génie. Les divertissements, les cas- et cordes, la sonate pour violoncelle et
sations et les sérénades sont pourtant basson, le quintette pour cor et cordes
d’essence fort diverse : on y découvre ou les duos pour deux cors relèvent,
aussi des oeuvres très travaillées, de la eux aussi, du divertissement le plus
musique de chambre, voire d’authen- parfaitement réussi, alors que le quin-
tiques partitions symphoniques ; c’est tette avec clarinette (KV 581) s’élève
ainsi que la Gran Partita (KV 370a) à des hauteurs qui laissent entrevoir ce
pour 12 instruments à vent a des accents que sera le concerto pour clarinette. Il
étrangement tourmentés en ut mineur ; faut faire une place à part aux fugues
elle deviendra plus tard un quintette de J.-S. Bach et de son fils Wilhelm
à cordes (KV 516b) ; deux sérénades Friedemann que Mozart a transcrites
(KV 248b Haffner et KV 320 « pour pour trio à cordes et dotées d’admi-
cor de poste ») deviendront de grandes rables préludes originaux (KV 404a),
symphonies (KV 248c et KV 320) par comme aussi au grand trio à cordes
la suppression de certains mouvements. (KV 563), qui, malgré ses structures
La célèbre sérénade en sol (KV 525), de divertissement, touche aux sommets
Eine kleine Nachtmusik, est un quatuor de ce que l’on est convenu d’appeler
à cordes augmenté d’une contrebasse la musique pure. Des vingt-trois qua-

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

de H. Dennerlein (Mozart-Jahrbuch, Une cinquantaine de sonates et épuisant les possibilités à l’intérieur tement perceptible au point de paraître
1958), nous savons que bien des pages variations pour piano et violon pèsent du genre. Le concerto en mi bémol intemporelle. Mais, même dans une
considérées comme des oeuvres pour moins lourd dans la balance que ces (KV 271) est l’« Eroica » de Mozart, oeuvre aussi parfaitement conforme
piano ont été, en fait, destinées à deux trios ; pourtant, les trois dernières dédié à une pianiste française et évo- aux canons de l’époque que la Messe
l’orgue, comme l’adagio en si mineur révèlent une perfection du style contra- quant donc la grandeur, l’héroïsme du Couronnement (KV 317), les mots
(KV 540) ou le prélude et fugue en ut puntique qui est comme un hommage et la désolation des plus belles pages « et sepultus est » sont traduits par un
majeur (KV 383a), ou surtout l’adagio à J.-S. Bach. Il est vrai aussi qu’il y a lyriques de Rameau. Les concertos en motif que l’on retrouvera dans l’Ode
et fugue en ut mineur (KV 546/426), l’extraordinaire sonate en mi mineur ré mineur (KV 466) et en ut mineur funèbre maçonnique (KV 479a). Et
souvent joué à l’orchestre ou sur deux (KV 300c), écrite à Paris presque en (KV 491) sont intensément préroman- depuis que nous connaissons l’histoire
pianos, un des sommets de la musique même temps que la sonate pour piano tiques ; celui en la (KV 488) ouvre la exacte du Requiem (KV 626) et que
contrapuntique magnifiant les timbres en la mineur (KV 300d) ; « issue des porte à Chopin, surtout dans l’étonnant nous savons ce qui est de la main de
de l’orgue presque au même titre que régions les plus profondes du senti- mouvement central en fa dièse mineur. Mozart, nous pouvons mieux apprécier
les fantaisies en fa mineur (KV 594 et ment, dit Alfred Einstein, et non plus Celui en ut (KV 467) est bien le « Jupi- ce chef-d’oeuvre inachevé. Il faut espé-
KV 608) qui servirent de modèle aux tout à fait alternée, dialoguée, quant à ter » des concertos ; celui en mi bémol rer que le temps n’est pas loin où l’on
dernières sonates de Beethoven. Ces la forme, mais d’un caractère touchant (KV 482) est un pur ravissement, qui comprendra l’envergure de l’oratorio
deux fantaisies, originairement desti- au dramatique, au seuil de cet univers n’ignore pas pour autant la peine pro- Betulia liberata (KV 118, mais qui
nées à un orgue mécanique à rouleaux inquiétant dont Beethoven a ouvert fonde et la fine mélancolie des fins devrait être KV 75c ou 93e), si curieu-
permettent d’imaginer ce que serait les portes ». Pour pousser la sonate d’automne ou le lyrisme de Cosi. Mais sement négligé par la postérité.
devenu le style de l’orgue si Mozart pour violon et piano aussi loin qu’il a le chef-d’oeuvre des chefs-d’oeuvre,
La musique destinée à la liturgie
avait obtenu d’être le titulaire d’un conduit les autres genres, Mozart aurait c’est l’ultime concerto en si bémol
des loges maçonniques dont il fit par-
des grands instruments qu’il convoita. dû faire ce qui lui déplaisait le plus : (KV 595), écrit quelques mois avant la
ajouter au désordre du coeur humain tie constitue l’autre volet de la mu-
C’est dans ce contexte qu’il faut citer mort du musicien : extrême économie
l’angoisse inquiétante de la musique. sique sacrée de Mozart. Ce n’est pas
les deux pages pour « harmonica » ou et concentration des moyens, rondo
un hasard si l’on retrouve dans l’Ode
« harpe de verre », instrument à clavier Les dix-huit sonates pour piano de débouchant sur une sorte de chanson
dont les petits marteaux frappaient des funèbre (KV 479a) le cantus firmus
Mozart se répartissent en cinq grands enfantine appelant le « beau mois de
cloches de verre et qui est aujourd’hui grégorien emprunté à la musique tra-
cycles aux tonalités enchaînées qui mai » et larghetto central qui est une
remplacé par le célesta ; l’adagio et ditionnelle des défunts et que le mu-
mériteraient à elles seules une étude des plus profondes révélations de toute
rondo (KV 617) est un frère instrumen- sicien reprendra dans le Requiem. Il
d’importance. L’idéal de la sonate la musique.
tal de l’Ave verum. ne reste que deux pages d’une suite
mozartienne est peut-être celle en si
bémol (KV 570), mais les deux grandes instrumentale destinée à la tenue des
Du quintette en mi bémol pour hau- Pour l’église et
sonates en mineur nous émeuvent loges (KV 440a et 440d), mais elles
bois, clarinette, cor, basson et piano pour les loges
davantage encore. Celle en la mineur se situent dans l’univers spirituel
(KV 452), Mozart a écrit lui-même,
(KV 300d) est une offrande mortuaire Sur les soixante grandes partitions des- du trio KV 593, du dernier concerto
dans une lettre à son père, qu’il le
de Mozart à sa mère, à son maître salz- tinées à l’église, deux seulement ont pour clavier et du concerto pour clari-
tenait pour « le meilleur qu’il avait
écrit » et qu’il avait reçu « un accueil bourgeois Anton Cajetan Adlgasser et été commandées à Mozart : la messe nette. Dans certaines cantates maçon-

extraordinaire » ; il ajoute même qu’il à Maximilien de Bavière, l’un des rares en ut mineur (KV 139 ou, plus exacte- niques (KV 420a, KV 471, KV 619 et

« s’est fatigué en le jouant »... C’est grands de son temps qui semble avoir ment, KV 47b) et le Requiem. Or, cette KV 623), on trouve des pages attei-

un modèle de perfection formelle, compris le compositeur. Celle en ut messe (KV 47b) du musicien de douze gnant les sommets des messes et de

un véritable enchantement sonore, et mineur (KV 457), que Mozart dotera ans ne relève en rien de l’esthétique de la la Flûte enchantée. Enfin, il ne faut

pourtant une musique dont le mes- un peu plus tard d’une monumentale la musique sacrée de son temps ; sans pas oublier que Mozart, auteur d’admi-

sage spirituel est proche des oeuvres fantaisie introductive (KV 475), est même recourir à des cantus firmus gré- rables mélodies, est aussi l’inventeur

pour clarinette et du dernier concerto bien la « pathétique » du musicien ; goriens, aux modes ecclésiastiques ou du lied, de cette création réputée schu-
pour piano. Quelques mois plus tard, non seulement elle annonce l’oeuvre apparentés — ce qu’il fera ailleurs —, bertienne et romantique, dans cette
Mozart inventa le quatuor pour trio à beethovénienne, mais elle l’égale et la il y a là un recueillement et une gra- Abendempfindung an Laura (KV 523),
cordes et piano en le dotant immédiate- dépasse. C’est sur les mêmes sommets vité, une intensité dramatique et spi- qui est déjà un chef-d’oeuvre du genre.
ment d’un bouleversant chef-d’oeuvre que se situe l’énigmatique rondo en la rituelle qui nous surprennent encore.

en sol mineur (KV 478). Un merveil- mineur (KV 511), autre offrande mor- Quelle profondeur d’accent, étrangère
Opéras de jeunesse
leux trio pour piano, clarinette et alto tuaire assurément. La plus prestigieuse à toutes les habitudes du genre, dans
des séries de variations, celle sur un le Salus infirmorum de telles litanies Le centre de gravité du monde musi-
(KV 498), que le musicien aurait com-
thème de Gluck (KV 455), offre un rac- (KV 186d) de l’adolescent, dans le cal de Mozart, sa référence essentielle,
posé pendant une partie de quilles, est
courci de l’esthétique pianistique, mais Kyrie de Munich (KV 368a) ou dans se situe dans le théâtre lyrique. Mais
un modèle de musique de chambre où
aussi de la virtuosité improvisatrice de tel psaume des Vêpres (KV 321 et l’opéra mozartien constitue une réus-
les trois partenaires ont une importance
Mozart ; on y trouve un concentré de 339), surtout l’inoubliable Laudate site si solitaire qu’il ne se trouve rien
rigoureusement égale comme dans les
plus beaux de ses trios pour violon, son art, des pages dignes d’un quatuor Dominum (KV 339) ! Et que dire de la qui puisse lui être comparé ; seule
à cordes ou d’un grand concerto. Parmi grande messe « votive » en ut mineur l’intimité prolongée permet d’en entre-
violoncelle et piano, ceux en mi majeur
(KV 542) et en ut majeur (KV 548), les pages pour plusieurs interprètes, il (KV 417a), de son double choeur sur voir les lignes de force. Les dons ex-

musique « profonde » s’il en est, mais faut connaître au moins les sonates à le Qui tollis ou de ce sommet solitaire ceptionnels de l’enfant se révèlent dès

qui n’oublie jamais qu’il faut d’abord quatre mains en fa (KV 497) et à deux de l’Et incarnatus est, où Mozart at- les premières partitions ; dès Apollo

que cela sonne et qu’on ait plaisir à la pianos en ré (KV 375a), où se ren- teint plus que le « jubilus » grégorien, et Hyacinthus (KV 38), La Finta sem-

jouer ; on peut très bien ne jamais vivre contre déjà cette correspondance idéale presque le chant d’un oiseau louant na- plice (KV 46a) et Bastien et Bastienne

la « profondeur » de ces pages et pour- de la perfection formelle, de la science turellement la source d’amour de l’uni- (KV 46b), oeuvres d’un enfant de onze
architecturale et de la profondeur de vers. L’Ave verum (KV 618) demeure ans, le génie de la caractérisation musi-
tant les apprécier pleinement. Le trio
l’expression qui fait toute la valeur des cale des personnages et des situations
en mi anticipe Cosi et le trio en ut la une référence démontrant qu’il est par-
Flûte enchantée ; le dépouillement de concertos. faitement possible au génie d’unir le apparaît clairement ; le « Singspiel »
ce dernier fait parfois songer à A. von Sur les trente concertos pour piano style le plus neuf et le plus personnel à sur le livret d’après la bergerie de Fa-
Webern. de Mozart, il y en a vingt grands, une profondeur d’expression immédia- vart permet d’entrevoir déjà les lieder

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

scéniques de l’Enlèvement au sérail et de l’Enlèvement qu’il est un sings- principal, personnage invisible évoqué certes pas par hasard qu’on a tant de
de la Flûte enchantée. piel* en raison du respect de certaines dès les premières notes de l’ouverture fois utilisé cette musique pour l’adap-
conventions extérieures ; il suffit, pour- et qui apparaît dans le final pour don- ter à des textes liturgiques latins, et
Avec la « festa teatrale » ou « se-
tant, d’étudier par exemple l’étonnant ner — une fois encore — la dimen- d’ailleurs Mozart lui-même reprendra
renata » Ascanio in Alba (KV 111),
Mozart fait son apprentissage dans caractère musical d’Osmin pour se sion métaphysique, ce qui n’empêche l’essentiel d’une des plus belles pages
rendre compte qu’on en est fort loin et pas Mozart de conserver à ses acteurs de Cosi fan tutte pour écrire un an plus
l’« opera seria », mais avec un tel éclat
que la densité humaine des êtres que vivants une suprême vérité et une den- tard son Ave verum. Dans Cosi fan
que le grand Hasse, assistant à la créa-
nous voyons agir et chanter est d’un sité humaines, depuis la poltronnerie tutte, le musicien réussit ce qui paraît
tion, affirme que ce jeune homme de
tout autre ordre. La sympathie sincère apitoyée de Leporello jusqu’à la naïve impossible à l’énoncé : distraire et
quinze ans « nous fera tous oublier un
du créateur à l’égard de tous les per- rouerie de Zerline, en passant par la émouvoir, rêver et méditer, amuser et
jour [...] ». Et, de fait, on y perçoit déjà
sonnages de son oeuvre, sa conception noblesse d’âme un peu agaçante d’El- faire contempler les essences (comme
cette vérité musicale nouvelle, ces sou-
très profonde des petites comme des vire, la vaillance plus sociale que réelle dirait Platon) ; sa partition est parve-
pirs et ces battements de coeur qui font
grandes qualités des hommes conquiert d’Ottavio, la sympathique rondeur et nue à fondre tout cela dans une unité
passer de la convention à la vie frémis-
le public le plus exigeant ; la musique l’enthousiasme rustique de Masetto, et parfaite, intemporelle.
sante et qui nous émeut encore. Dans
de Mozart semble supprimer les surtout le tempérament de feu qu’est
Lucio Silla (KV 135), Mozart tentera Une analyse plus poussée montre-
conventions du théâtre lyrique. Donna Anna. Seul Don Giovanni n’est
même, comme il le fera une fois encore rait que, depuis Idomeneo, le théâtre
à la veille de sa mort dans La Clemenza Les Noces de Figaro (KV 492) sont pas vraiment humain ; c’est peut-être lyrique de Mozart permet de déceler
aussi éloignées de l’opéra bouffe tra- le seul personnage du théâtre lyrique un arrière-plan symbolique et ésoté-
di Tito (KV 621), de mettre en scène
ditionnel que l’Enlèvement l’est du mozartien à incarner un principe, une
les grands idéaux de liberté et d’amour rique de plus en plus évident, de plus
singspiel du XVIIIe s. On est immédiate- idée, la destruction de tout ordre, le en plus important aussi ; dans le cas de
de l’humanité en s’adressant pour ainsi
ment frappé par la vérité nouvelle des « mystère d’iniquité ». La grande scène Cosi, cet aspect devient indispensable
dire directement aux spectateurs à tra-
récitatifs secco, formule stéréotypée entre le Commandeur et Don Giovanni
vers ses personnages. À Prague, l’im- pour la compréhension musicale de la
s’il en est d’entre tous les lieux com- est un des sommets de la musique, et, si partition. Il n’est donc pas surprenant
pératrice s’en rendra si bien compte
qu’elle traitera Titus de « porcheria te- muns de la musique dite « classique ». sa réalisation scénique offre de grandes que le dernier opéra de Mozart — nous
Mozart fait de ces conversations musi- difficultés, la partition de plus en plus avons vu que La Clemenza di Tito se
desca », et le public milanais de Lucio
cales quelque chose d’aussi naturel et dramatique et torturée de Mozart finit
Silla sera désorienté, lui aussi, quinze rattachait en fait à des partitions anté-
d’aussi beau que l’alexandrin français par flamber littéralement — à moins rieures aux six « grands opéras » —,
ans plus tôt par une oeuvre si fortement
manié par Racine ou Molière. On ne qu’elle ne donne froid dans le dos. la Flûte enchantée (KV 620), soit un
en avance sur son temps.
peut guère lui comparer pour la vérité On comprend qu’après cela le mu- opéra ouvertement ésotérique, impos-
L’étape suivante, essentielle, c’est le
des dialogues musicaux que Mous- sicien ait été tenté par Cosi fan tutte sible à comprendre si l’on ne connaît
chef-d’oeuvre révolutionnaire qui passe
sorgski, Debussy ou Richard Strauss. (KV 588), le plus parfait, assurément, pas ses références maçonniques et
en janvier 1781 sur la scène de l’Élec-
L’oeuvre de Beaumarchais* est très des livrets écrits par son ami l’abbé même, de façon très concrète, celles
teur de Bavière : Idomeneo, re di Creta
directement liée à l’actualité de cette Lorenzo Da Ponte, le seul, d’ailleurs, de la maçonnerie viennoise à laquelle
(KV 366). Cette partition achève et
période prérévolutionnaire (1786), qui soit original en dehors du point de Mozart appartenait. Si son remar-
dépasse le cadre de l’opera seria ; elle
alors que l’opéra de Mozart anticipe, départ, un fait divers qui avait amusé la quable livret, oeuvre collective d’Ema-
couronne une longue évolution culmi-
notamment dans son final, le monde société viennoise. Ici, c’est un monde nuel Schikaneder, de Giesecke et de
nant dans les plus belles pages de Ra-
musical et humain de la 9e sympho- souriant, idéal, définitivement transfi- Mozart lui-même, a été si souvent mal
meau, en ouvrant les voies aux grands
nie de Beethoven. Ce n’est pas un guré et pourtant profondément vrai et compris, c’est que ses juges avaient
oratorios de Haydn et, mieux encore,
hasard si la comtesse chante un air humain. Six personnages seulement — moins de perspicacité et de culture
aux opéras d’atmosphère comme le
qui n’est autre que l’Agnus Dei de trois couples d’ailleurs —, l’unité abso- que Goethe, qui le tenait pour le plus
Vaisseau fantôme de Wagner ; il n’était
la Messe du Couronnement : au-delà lue de lieu et de temps comme dans le parfait en langue allemande et qui rêva
pas possible d’aller plus loin dans la
des bouleversements et des revendi- théâtre le plus classique, les ensembles de lui donner une suite, projet auquel
transposition d’une action scénique sur
cations d’ordre social, dont Mozart de toute sorte prenant définitivement le il ne renonça qu’après avoir acquis la
le plan intérieur de l’oratorio. C’est
ne fait pas abstraction, l’action de la pas sur les arias et un orchestre dominé conviction que nul autre que Mozart
dans Idomeneo que l’on trouve pour la
« folle journée », chez lui, débouche par les clarinettes et les cors : c’est n’aurait pu le mettre en musique. Car,
première fois l’andante sostenuto, que
sur le plan métaphysique, spirituel, et assurément le plus mozartien des opé- si, scéniquement et musicalement, la
Mozart reprendra dans Don Giovanni
l’on pourrait sous-titrer son oeuvre — ras de Mozart. L’action à laquelle on première impression de l’oeuvre peut
et dont Beethoven fera le premier mou-
qui contient par ailleurs les premiers assiste pourrait n’être qu’une farce un être celle d’un mélange des genres,
vement de la sonate dite « au clair de
vrais ensembles de l’histoire du théâtre peu farfelue, pleine de « gags » à l’effi- depuis la farce musicale jusqu’au
lune ».
lyrique — à la manière d’un traité de cacité certaine, un chassé-croisé entre « mystère » musical et religieux, voire
théologie : « où il est démontré qu’il amants et amantes manoeuvrés par un liturgique, on s’aperçoit très vite que
Les cinq « grands » opéras existe des anges... » astucieux esprit voltairien. Cependant l’unité est absolue. Le génie de Mozart
Après Idomeneo, c’est l’Enlèvement au À Vienne, le succès des Noces de la partition de Mozart, l’orchestre dans a fondu dans le creuset de son langage
sérail (KV 384), le premier des cinq Figaro fut mitigé ; à Prague, ce fut la fosse ne cessent de nous rappeler à sonore et visuel tous les genres pour
grands opéras mozartiens, l’épithalame un triomphe. Aussi le théâtre natio- chaque instant que ce qui est en cause ; faire de la Flûte une sorte de parabole
adressé à Constance aussi, l’héroïne nal tchèque commanda-t-il à Mozart c’est tout autre chose : c’est l’amour du monde ; trois couples ici encore,
centrale portant le nom de sa femme. une nouvelle partition lyrique, Don vrai et durable, celui qui est l’expres- mais qui recouvrent l’ensemble du
Il n’y a pas un numéro de la partition Giovanni (KV 527), qu’il n’intitulera sion humaine et pourtant presque cosmos, depuis les règnes minéral et
qui n’exprime parfaitement et le carac- plus « opera buffa », mais « dramma infinie de l’amour créateur, celui qui, animal jusqu’à des sortes de démiurges
tère de chaque personnage et ses sen- giocoso », ce que l’on pourrait traduire d’après Dante, « meut le soleil et les du bien et du mal, des ténèbres et de la
timents de l’instant ; nous savons qui par un « drôle de drame ». L’action s’y autres étoiles ». Les grandes pages de lumière, dont il n’est pas difficile de
va intervenir, nous pressentons ce qui noue avec une rapidité foudroyante : la Cosi fan tutte, depuis le terzettino des se rendre compte qu’ils ont une signi-
va se passer, nous sommes associés à tentative de viol, le duel, le meurtre, la adieux jusqu’au quintette de la fin, sont fication théologique. Dans l’unique
l’action dès les premières mesures de fuite vers de nouvelles aventures. On d’un recueillement et d’une profondeur air de Pamina, on entend le Kyrie de
l’orchestre. Comme il faut bien clas- s’aperçoit très vite que c’est le Com- surprenantes dans le contexte de cet Munich (KV 368a) ; la supplication
ser les oeuvres dans les genres, on dit mandeur mort qui est le personnage opéra si visiblement bouffe ; ce n’est de l’humanité « chassée du paradis »

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

ment consulter les commentaires, introduc-


se retrouve lorsque Pamina chante le (Renard, Hermine) subissent deux rapidement de volume. Enfin, le nou-
tions et notes critiques de la nouvelle édition
bonheur perdu de l’amour véritable. mues annuelles : celle de printemps veau tégument, bien tendu, durcit et se
monumentale des oeuvres de Mozart, Neue Mo-
Dans le célèbre duo des hommes en zart-Ausgabe (NMA), publiée depuis 1955 aux donne naissance à une fourrure fon- pigmente.
armes, au moment où Tamino et Pa- Éditions Bärenreiter, à Chambray-lès-Tours. cée, et celle d’automne à une fourrure Les Crustacés subissent un grand
F. Niemetscek, Leben des K. K. Kapellmeisters
mina affrontent les épreuves du feu et blanche ; il s’agit là d’une adaptation
Wolfgang Gottlieb Mozart nach Originalquel- nombre de mues, et certains en pré-
de l’eau, Mozart met en oeuvre, dans saisonnière de la couleur du pelage aux
len beschrieben (Prague, 1798 ; nouv. éd., sentent toute leur vie ; l’Écrevisse,
une polyphonie dont la densité dépasse W. A. Mozart’s Leben nach Originalquellen conditions du milieu. Chez l’Homme, qui vit une quinzaine d’années, mue
beschrieben, 1905). / G. N. von Nissen, Bio-
tout l’art des contrapuntistes anté- le phénomène qui porte le nom de mue
graphie W. A. Mozarts (Leipzig, 1828 ; rééd., six ou sept fois la première, trois ou
rieurs, trois thèmes liturgiques : le cho- n’a aucun rapport avec celui que nous
Hildesheim, 1964). / A. Oulibicheff, Nouvelle quatre fois la deuxième, puis deux fois
ral Ach Gott vom Himmel sieh darein, Biographie de Mozart (Moscou, 1843 ; 3 vol.). décrivons chez l’animal : le change- par an pour le mâle et une fois pour
/ O. Jahn, W. A. Mozart (Leipzig, 1856-1858,
le Kyrie de la Missa « Sancti Henrici » ment dans la hauteur et le timbre de
4 vol. ; 7e éd., 1955-56, 2 vol.). / E. J. Dent, Mo-
la femelle ; par contre, l’Araignée de
du maître de chapelle salzbourgeois la voix, plus ample chez le garçon que
zart’s Operas (Londres, 1913 ; nouv. éd., 1960 ; mer (Maïa squinado) subit une ving-
H. I. F. Biber et le choral Christ unser trad. fr. les Opéras de Mozart, Gallimard, 1958). chez la fille, dépend de modifications taine de mues quand elle est jeune et ne
Herr zum Jordan kam (c’est le baptême / H. Goerges, Das Klangsymbol des Todes im du larynx, liées à la puberté. grandit plus après la mue de puberté ;
dramatischen Werk Mozarts (Wolfenbüttel,
dans l’eau et le feu de l’Esprit). Dans la
1937 ; nouv. éd., Munich, 1969). / T. de Wyzewa Les Oiseaux renouvellent leur plu- des Crevettes continuent à muer après
Flûte, il exprime sa foi et sa vision du et G. de Saint-Foix, W. A. Mozart, sa vie musi- mage soit en une mue annuelle, après avoir atteint la maturité sexuelle, mais
monde, son idéal ; il parle pour ainsi cale et son oeuvre (Desclée De Brouwer, 1937-
la période de reproduction, soit en deux ces mues de reproduction ne s’accom-
1946 ; 5 vol.). / C. M. Girdlestone, Mozart et ses
dire à travers tous ses personnages, et
concertos pour piano (Fischbacher, 1940 ; nouv. mues ; dans ce cas, l’une d’elles permet pagnent pas de croissance.
singulièrement Sarastro, Tamino bien éd., Desclée De Brouwer, 1953). / A. Einstein, au mâle de prendre sa livrée nuptiale.
Souvent rapide (quelques minutes
entendu, mais aussi le touchant et co- Mozart, sein Charakter, sein Werk (Stockholm,
Le moment de la mue peut constituer
1947 ; trad. fr. Mozart, l’homme et l’oeuvre, chez le Gammare), l’exuviation peut
casse Papageno, dont il répétait sur son une période critique : ayant alors des
Desclée De Brouwer, 1954). / J. Chantavoine, parfois durer plusieurs heures, par
lit de mort l’ariette « Der Vogelfänger plumes mouillables, le Manchot ne
Mozart dans Mozart (Desclée De Brouwer,
exemple chez le Crabe Carcinus
bin ich ja ». Mais, musicalement aussi, 1949). / H. Dennerlein, Der unbekannte Mozart, peut chercher sa nourriture en mer et
die Welt seiner Klavierwerke (Leipzig, 1951). /
moenas ; elle se déroule en deux temps
cette partition est la somme et la fusion il subit une importante perte de poids.
E. Schenk, Wolfgang Amadeus Mozart (Zurich, chez les Isopodes. La rupture du tégu-
de toutes les inspirations de Mozart.
1955). / H. C. Robbins-Landon et D. C. Mitchell, Chez les Lézards, la surface cor- ment se fait le long de lignes prédé-
The Mozart Companion (Londres, 1956 ; trad.
née de la peau écailleuse se détache terminées, dont la topographie varie
fr. Initiation à Mozart, Gallimard, 1956, nouv.
Le miracle mozartien par plaques, tandis que les Serpents
éd., 1959). / P. et E. Badura-Skoda, Mozart In- d’un groupe à l’autre ; chez les Crabes,
Le miracle mozartien demeurera tou- terpretation (Vienne, 1957). / L’Année Mozart perdent d’une seule pièce leur ancien la première fente apparaît à la limite
en France, numéro spécial de la Revue musicale
jours énigmatique. Mais le génie de revêtement : l’animal s’extrait de son céphalothorax-abdomen et se pro-
(Richard-Masse, 1957). / J.-V. Hocquard, Mozart
Mozart se caractérise par son aspect exuvie comme d’un fourreau ; le phé- longe par deux fentes sur le côté de la
(Éd. du Seuil, coll. « Microcosme », 1958) ; la

synthétique et universel, on pourrait Pensée de Mozart (Éd. du Seuil, 1958). / Les nomène se répète plusieurs fois par carapace. La calcification du nouveau
Influences étrangères dans l’oeuvre de Mozart an, mais sa fréquence diminue chez
dire « cosmique » ; Mozart est un des tégument se fait d’abord à partir de
(C. N. R. S., 1958). / J. et B. Massin, Wolfgang
rares musiciens qu’on peut appeler les sujets âgés ; cependant, il n’est pas réserves minérales accumulées avant
Amadeus Mozart (Club fr. du livre, 1959 ; nouv.

vraiment international. Il a su assimi- éd., Fayard, 1971). / M. Taling-Hajnali, Der obligatoirement lié à la croissance, la mue ou provenant de la résorption
ler les influences les plus diverses et fugierte Stil bei Mozart (Berne, 1959). / C. de puisqu’il persiste, en cas de jeûne pro- de l’ancienne cuticule (les gastrolithes,
Nys, « Mozart », dans Histoire de la musique,
même contradictoires. Dans son art se longé, chez les Ophidiens adultes en concrétions de l’estomac de l’Écre-
sous la dir. de Roland-Manuel, vol. II (Galli-
rencontrent et se fondent harmonieu- mard, « Encycl. de la Pléiade », 1963). / K. Ham- captivité. visse, représentent des réserves de car-
sement la polyphonie ancienne, la mu- mer, W. A. Mozart, eine theologische Deutung
Les Amphibiens muent périodique- bonate de calcium) ; ensuite, le calcium
(Zurich, 1964). / M. Cadieu, Wolfgang Ama-
sique baroque d’Allemagne centrale et ment ; une fois par mois environ, la est absorbé dans le milieu extérieur,
deus Mozart (Seghers, 1966). / J. Chailley, « la
du Nord, les tendances les plus récentes Flûte enchantée », opéra maçonnique (Laffont, couche externe de la peau se sépare de parfois aux dépens de l’exuvie, qui est
de l’opéra italien et de la musique ins- 1968). / A. Rosenberg, Don Giovanni, Mozarts l’épiderme, par fragments (Anoures) dévorée.
Oper und Don Juans Gestalt (Munich, 1968).
trumentale développées à Vienne ou à ou dans sa totalité (Urodèles) ; il ar- On a pu élucider en partie le déter-
Mannheim, les traits caractéristiques rive fréquemment que l’animal mange minisme humoral de la croissance chez
de la tradition musicale française. l’exuvie, pendant ou après la mue. les Malacostracés. L’ablation des or-
Quoique sensible au romantisme qui
ganes localisés dans la tête provoque
s’annonce, Mozart reste attaché à la mue Arthropodes l’arrêt des mues, et leur greffe rétablit
vocalité de l’opéra italien ; il en adapte
la croissance ; ces glandes émettent
la cantilène à sa musique instrumen- Renouvellement plus ou moins brusque La présence d’un tégument chitineux,
une hormone de mue, qui contrôle éga-
tale, et le style de son théâtre lyrique a du tégument et de ses annexes, qui imprégné de calcaire ou de scléropro-
lement la régénération d’appendices
puissamment contribué à l’originalité affecte périodiquement de nombreux téines, impose dans cet embranchement
amputés. L’organe X, situé dans le
de sa langue instrumentale. Toutes les animaux : Mammifères, Oiseaux, Rep- une croissance par mues. On peut dis-
pédoncule oculaire, joue un rôle inhi-
tendances musicales qui ont succédé à tiles, Arthropodes, Nématodes. tinguer trois phases dans chaque mue :
biteur de la croissance ; on pense qu’il
Mozart ont subi son influence ; elles dans un premier temps, une nouvelle
Souvent liée à la croissance, la accumule une hormone émise par les
ont tenté de l’annexer à leurs credo cuticule se forme dans l’épaisseur du
mue dépend généralement de facteurs ganglions nerveux.
esthétiques ; le fait qu’il s’y prête et tégument, tandis que se trouve digérée
hormonaux.
une grande partie de la cuticule précé- Chez les Insectes, les mues ne se
y échappe en même temps, qu’on
dente ; il ne reste bientôt plus de celle- poursuivent pas chez l’adulte ; l’imago
puisse tout dire de lui (mais aussi le
Vertébrés marque le terme de la croissance, sauf
contraire), pourrait bien être sa plus ci que la zone superficielle. Survient
Beaucoup de Mammifères renouvellent alors l’exuviation proprement dite, ou chez quelques groupes primitifs (Thy-
adéquate définition.
une ou deux fois par an leur fourrure : ecdysis, au cours de laquelle la peau se sanoures, Éphémères). Les formes
C. de N.
les poils tombent, bientôt remplacés fond selon des lignes fixes, et l’animal inférieures présentent souvent un
BIBLIOGRAPHIES. Une bibliographie assez

complète jusqu’en 1961 se trouve dans l’article par de nouveaux. Chez les Phoques, la se libère de l’ancien tégument. Tout nombre élevé de mues : jusqu’à treize
« Mozart » de l’encyclopédie Musik in Ges- mue survient en automne, et la peau se en achevant son extraction, qui ne se chez certaines Blattes, une quinzaine
chichte und Gegenwart, vol. IX ; la mise à jour
détache en lambeaux, avec le pelage. déroule pas toujours sans incidents et, chez des Libellules, une vingtaine pour
régulière est publiée dans le Mozart-Jahrbuch,

publication annuelle de la Fondation interna- Dans les régions arctiques et alpines, parfois, ne peut être menée à bien, il des Éphémères ; pendant les dix-sept
tionale Mozarteum à Salzbourg. Il faut égale- des Lièvres et quelques Carnivores se gonfle d’air ou d’eau et augmente ans de sa vie larvaire, la Cigale Magi-

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

cicada mue une trentaine de fois, alors déré par le nouveau protecteur comme Le sultan et Le chef du
que, chez la plupart des Hémiptères, on intraitable et même nationaliste.
les nationalistes mouvement national
compte cinq mues, les Holométaboles Le jeune prince Muammad ibn
Son trône affermi, Muammad V Après une période difficile, durant la-
montrent un certain nombre de mues Ysuf (Mohammed ben Youssef),
entreprend de se dégager de la tutelle quelle le mouvement national est déca-
larvaires (trois chez les Scarabées, confié à un précepteur algérien de for-
étrangère. pité, Muammad V reprend son action
quatre chez beaucoup de Lépidop- mation traditionaliste, est relégué dans
en faveur de l’indépendance. Reçu par
tères), puis une mue nymphale, enfin Dès 1934, il est attiré par le mouve-
les palais de Fès et de Meknès. Son
le général de Gaulle en 1945, il fait
une mue imaginale qui libère l’adulte. ment nationaliste né en 1930 à la suite
père l’appelle parfois à Rabat et, en part au chef du gouvernement provi-
Les mues sont donc en liaison étroite
1926, il l’emmène avec lui en France. de la promulgation du dahir (ahr,
soire des aspirations du peuple maro-
avec les métamorphoses.
Mais, peu de temps après, le prince est texte législatif) portant sur l’organi-
cain à la liberté. Quelque temps plus
L’exuviation proprement dite débute en disgrâce et même interné au palais sation de la justice en pays berbère et tard, il prend ouvertement la direction
par la rupture du tégument, générale- de Meknès. Rien ne semble désigner ce considéré comme une entreprise anti- du mouvement national.
ment sur la ligne médio-dorsale du tho- jeune homme, chétif, morose et dédai- islamique des autorités du protectorat
Son discours de Tanger (10 avr.
rax ; l’animal s’extrait en abandonnant gné par ses deux frères plus âgés que visant à l’assimilation d’une partie de
1947), dans lequel il souligne le carac-
non seulement la cuticule qui recouvre lui, à succéder à Mly Ysuf, mort en la population et, par conséquent, à la tère arabo-musulman du Maroc sans
le corps et les divers appendices, mais 1927. division du Maroc. faire la moindre allusion à la puissance
aussi celle qui tapisse l’oesophage, le
C’est pourtant sur lui que se porte Toutefois, le jeune sultan ne se protectrice, est interprété par les auto-
rectum et les grosses trachées.
le choix du résident général Théodore déclare pas ouvertement nationaliste rités françaises comme un acte d’indé-
Des expériences réalisées sur la Pu- Steeg (1868-1950), qui, succédant à pendance. Désormais, l’attitude du sul-
et adopte même une attitude prudente
naise Rhodnius permettent de conclure Lyautey* en 1925, veut substituer à tan vis-à-vis de la France est de plus
et réservée vis-à-vis du mouvement
à l’intervention de facteurs humoraux en plus ferme. Muammad V conteste
la politique de contrôle du maréchal national. Il ne sort de sa réserve qu’en
dans le déterminisme de la mue ; les une nouvelle politique fondée sur l’interprétation du gouvernement fran-
1943, à la suite de l’évolution de la
recherches entreprises sur d’autres l’administration directe. À peine âgé çais selon laquelle les pays du protec-
conjoncture internationale. Au cours de
Insectes aboutissent à un résultat com- de dix-huit ans, timide, effacé et sans torat font partie ipso facto de l’Union
la Seconde Guerre mondiale, à laquelle
parable : la partie médiane du cerveau française. Bien plus, pour affirmer sa
expérience, le nouveau sultan ne peut le peuple marocain prend, sous son
antérieur émet une neurosécrétion qui souveraineté sur le Maroc, il refuse de
gêner l’action des autorités françaises. instigation, une bonne part aux côtés
stimule une glande située dans la tête signer les mesures législatives et admi-
Muammad V passe ses premières des forces alliées, il sent le moment
ou dans le thorax selon les groupes ; nistratives qui lui sont soumises par la
années en marge du pouvoir. Son venu de s’émanciper. Sa rencontre en
elle libère alors l’hormone de mue, ou Résidence. Invité en France en 1950,
autorité ne s’exerce même pas sur le
1943, à Anfa, avec le président des
ecdysone, qui a pu être isolée à l’état il résiste aux pressions du gouverne-
makhzen chérifien (l’administration
États-Unis Franklin D. Roosevelt lui ment de la République et demande au
chimiquement pur.
centrale marocaine), qu’accapare le
ouvre les perspectives de libération du cours de conversations politiques une
grand vizir Muammad al-Moqr, qui
Maroc avec l’appui américain. Désor- modification profonde des relations
Autres animaux jouit de la confiance de la Résidence.
mais, Muammad V s’engage à fond franco-marocaines.
y Tardigrades. Ces minuscules Le jeune sultan sait mettre à profil son
dans l’action politique pour demander En 1951, il entre en conflit ouvert
habitants des mares et des Mousses oisiveté pour compléter une formation
l’émancipation de son pays et affirmer avec les autorités du protectorat.
peuvent s’enkyster à la suite d’une encore rudimentaire. Sa curiosité se
sa souveraineté sur le Maroc. Sommé par le résident général de désa-
mue, enfermés dans l’ancienne cuti- porte particulièrement sur le monde
Il s’entoure de jeunes nationalistes vouer les représentants de l’Istiqll au
cule, dans des circonstances défavo- moderne. Il fait de fréquents voyages
et complète à leur contact sa formation Conseil du gouvernement — qui pro-
rables. Ils offrent un nouvel exemple en France et ne tarde pas à s’entourer
fitent de la discussion du budget pour le
de Français. Bientôt, ce souverain de politique. À la fin de 1943, il favorise
de mue indépendante de la croissance.
présenter comme servant uniquement
formation traditionaliste est gagné par le rapprochement de tous les natio-
Nématodes. Pendant leur dévelop- les intérêts des Français du Maroc —,
le modernisme. nalistes, qui se constituent en un seul
pement postembryonnaire, ces Vers il refuse de s’exécuter sous prétexte
parti : al-izb al-Istiqll ou parti de
subissent quatre mues, en renouvellant Parallèlement, il prend conscience qu’il est au-dessus des partis.
l’indépendance. Le 11 janvier 1944,
leur cuticule ; cependant, la croissance de ses responsabilités de souverain
Les autorités françaises s’appuient
trois semaines après sa fondation, le
du corps peut se prolonger après la der- et s’attelle d’abord à l’établissement
alors sur le Glaoui, qui parvient, grâce
nouveau parti soumet au souverain un
nière exuviation. de son autorité sur le makhzen. Pour
à son influence dans les milieux ber-
manifeste réclamant la reconnaissance
M. D. atteindre cet objectif, il s’appuie sur le bères, à réunir autour de lui des caïds
de « l’indépendance du Maroc dans
F Métamorphoses. pacha de Marrakech Al djdj Thm contre le sultan et les nationalistes.
son intégrité territoriale sous l’égide
al-Glw, dit le Glaoui, contre le puis- Parallèlement, le pacha de Marrakech
de S. M. Muammad ibn Ysuf ». Et le
sant vizir al-Moqr. Mais, une fois son dépêche des cavaliers de tribus ber-
pouvoir récupéré à Rabat, il se retourne sultan ne manque pas de le communi-
bères dans les villes de Fès et de Rabat.
quer, par l’intermédiaire de son entou-
Muammad V ou contre le Glaoui au nom de la supério- À la fin de février 1951, cédant à
rité du pouvoir central sur les grands rage, au résident général ainsi qu’aux
ce coup de force, Muammad V rend
Mohammed V fiefs. représentants diplomatiques des puis-
hommage à la France, accepte de se sé-
sances alliées.
À partir de 1936, son pouvoir s’étend parer de ses collaborateurs de l’Istiqll
Sultan (1927), puis roi (1957-1961) du
grâce au général Noguès (1876-1971), Mais, non préparé à la lutte, il ne et autorise le grand vizir à condamner
Maroc (Fès 1909 - Rabat 1961).
un ancien collaborateur de Lyautey au résiste pas aux pressions des autorités les méthodes de ce parti.

Maroc. Renouant avec la tradition du françaises, incite l’Istiqll à modérer Mais le mouvement national sort
Les débuts sa position et écarte du Conseil des
maréchal, le nouveau résident général renforcé de la crise de 1951. L’Istiqll
En 1912, son père, Mly Ysuf, est mène, pendant près de sept ans, une ministres les deux membres qui ont consolide ses assises populaires et
appelé par les autorités françaises à politique d’entente et de collaboration appuyé sans réserve les revendications élargit son audience internationale. À
succéder au sultan Mly af, consi- avec le palais. nationalistes. l’automne 1951, la question marocaine

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est même portée pour la première fois sans pour autant mettre en cause cette çaises du Maroc. Mais l’affaire mau- derniers. Alors que l’Alsace devient
à l’ordre du jour de l’O. N. U. législation. ritanienne, soulevée la même année, française en 1648 (Strasbourg en
refroidit quelque peu ses rapports avec 1681), elle n’intègre la communauté
De la même façon, Muammad V
De l’exil au pouvoir la France. française qu’en 1798.
rompt avec les traditions théocratiques
attachées à la monarchie ‘alawte, sans Pour sortir le Maroc de son isole- C’est au cours de la période « suisse »
L’évolution des rapports de force en-
s’engager franchement dans la voie ment, Muammad V établit des rap- qu’a été introduit dans la ville le travail
courage le sultan marocain, qui revient
constitutionnelle. En 1956, il institue ports diplomatiques et commerciaux du coton : filature, tissage, impression
à la charge avec plus de vigueur. Le
une assemblée dont les membres, dési- avec des pays communistes et s’engage sur tissus (indiennage). Mulhouse
14 mars 1952, dans une note au prési-
gnés par lui, ont un pouvoir purement dans une politique arabe et africaine. comptait en 1787 vingt-six fabricants
dent de la République, Muammad V
consultatif. Proclamé roi en 1957, il En 1958, il donne son adhésion à la de coton, dont dix-neuf imprimeurs sur
réclame l’ouverture de négociations
prend même la direction du gouver- Ligue arabe. La même année, il parti- tissus. Les indiennages nécessitaient
pour garantir au Maroc sa pleine sou-
nement, auquel il associera son fils, le cipe à la conférence d’Accra et noue l’emploi d’eau en quantité considé-
veraineté et établir des relations avec
prince héritier, comme vice-président. des relations étroites avec certains pays rable. En plus, il fallait de vastes prés
la France sur des bases nouvelles. Les
En matière économique et sociale, il africains. À sa mort, survenue subite- pour assurer le blanchiment des tissus.
autorités françaises envisagent alors
admet le principe d’une planification ment en 1961, les problèmes du Maroc Aussi la grande majorité des établis-
l’éloignement de ce souverain, avec le-
de l’activité du pays sans, pour autant, sont loin d’être résolus. Mais le pays sements s’installèrent-ils à proximité
quel ils ne conçoivent plus de collabo-
se réclamer du socialisme. Le plan connaît une certaine cohésion, qui re- des petits ruisseaux coulant à l’ouest
ration possible. Comme en 1951, elles
biennal (1958-1959) et le plan quin- pose essentiellement sur l’attachement de la ville. La toponymie urbaine enre-
suscitent contre lui l’opposition de
quennal (1960-1964) ne touchent pas de la population à la personne de ce gistra ces transformations. L’essor des
certains chefs berbères, qui réclament
à la propriété privée. Ils visent à la souverain « bien aimé ». manufactures entraîna une immigration
son remplacement. Le 20 août 1953, le
modernisation de l’économie, à l’aug- M. A. de travailleurs qui permit à Mulhouse
résident général est autorisé à déposer
F Maroc.
Muammad V, qui refuse d’abdiquer. mentation du revenu national et à la de doubler sa population en l’espace
Exilé d’abord en Corse, puis à Mada- création d’emplois pour faire face à un d’un demi-siècle (1800-1850). Or, à
gascar, Sidi Muammad ibn Ysuf taux de croissance démographique de cette époque, les limites de la ville res-
gagne en popularité et devient aux l’ordre de 3 p. 100. taient celles du XIIIe s. Les fortifications
yeux du peuple marocain le symbole Pour atteindre ces résultats, Mulhouse enserraient deux quartiers distincts :
de la lutte de libération nationale. À la « ville haute », encore agricole, et
Muammad V fait appel à l’aide de la
l’automne 1955, il est l’interlocuteur France. Mais, malgré le respect des in- Ch.-l. d’arrond. du Haut-Rhin ; la « ville basse », commerçante, dont
le plus valable auquel le gouvernement 119 326 hab. (Mulhousiens). L’agglo- l’axe était la rue du Sauvage. La co-
térêts français au Maroc, l’affaire algé-
français fait appel pour mettre fin à la mération compte 220 000 habitants. habitation des ouvriers et du patronat
rienne a, pour un temps, envenimé les
résistance armée et trouver une solu- était alors encore générale.
rapports franco-marocains. À la fin de La ville est née autour d’un moulin
tion à la question marocaine. Il mène
1956, les relations diplomatiques sont sur les bords de l’Ill. Pendant tout le Mais la situation change à partir de
alors des négociations avec la France même coupées entre les deux pays. Moyen Âge, elle joue un rôle insigni- 1807. C’est l’époque où l’on déman-
qui aboutissent, le 2 mars 1956, à la
Toutefois, l’année suivante, le roi par- fiant, essayant de préserver son auto- tèle les portes et les fortifications pour
reconnaissance de l’indépendance du
vient à apaiser la situation et signe avec nomie face aux évêques de Strasbourg permettre l’expansion urbaine. Celle-
Maroc. Le 7 avril, l’Espagne reconnaît,
l’ancienne métropole des conventions et de Bâle ainsi qu’aux Habsbourg. ci se fait vers le nord en direction de
elle aussi, l’indépendance du Maroc.
de coopération technique, culturelle et Devant le danger bourguignon, elle Soultz-Guebwiller, vers l’ouest en di-
judiciaire. En 1960, il peut même obte- cherche à se rapprocher des cantons rection de Dornach et vers le sud-est en
Le roi du Maroc nir l’évacuation totale des troupes fran- suisses. En 1515, elle s’associe à ces direction de Bâle. Le « Nouveau Quar-
indépendant
Muammad V doit alors faire face aux
problèmes que pose la construction
du Maroc indépendant. Il commence
d’abord par étendre son autorité sur
la zone espagnole et la ville de Tan-
ger, qui perd pour un temps son statut
international.

Mais le plus difficile est de conci-


lier les deux courants, le moderne et le
traditionnel, qui se partagent le pays.
Muammad V compte sur l’enseigne-
ment, auquel il accorde un intérêt par-
ticulier, pour transformer les structures
mentales de la population et l’engager
progressivement, mais pacifiquement
dans la voie du modernisme. En atten-
dant, il se pose comme arbitre entre les
divers courants et essaie, avec beau-
coup de tact et de prudence, de conci-
lier l’existence du Maroc traditionnel
avec les exigences du monde moderne.
Le code du statut civil, par exemple,
promulgué à la fin de 1957, protège la
femme marocaine des excès du droit
musulman en matière matrimoniale,

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

tier », construit dans le sud, marque bitants, chiffre qui ne sera dépassé gion frontalière subissant l’influence de des souches de plus en plus écartées les
l’avènement du nouvel urbanisme. La qu’en 1968. C’est dire l’importance de la R. F. A. et de la Suisse, toutes proches. unes des autres ; on nomme gemmes de
traversée par le canal du Rhône au F. R. telles portions, capables de perpétuer
l’industrialisation qu’a connue la ville à
Rhin (achevé en 1830) est réalisée dès F Alsace / Rhin (Haut-). l’espèce, qu’elles soient enkystées ou
l’époque de l’annexion. Cet essor est à
1812. Le canal, qui passe au sud de la non.
ville, va devenir un pôle de développe- rapprocher de celui des villes allemandes
Dans le groupe des Lichens*, on
ment industriel. Si le « Nouveau Quar- et de sa voisine Bâle. connaît des divisions par fragmenta-
tier » marque le premier urbanisme
La découverte d’importants gisements
multiplication tion du thalle, qui, une fois desséché et
industriel, la construction des « cités cassé, peut être facilement transporté
ouvrières » aura un retentissement de potasse, en 1904, au nord de la ville végétative et amorcer par reviviscence le dévelop-
européen. suscite de nouveaux développements. pement d’un nouvel individu. La parti-
Reproduction d’un être vivant sans
Pour la première fois, les ouvriers L’exploitation, qui était entre les mains tion de la souche intervient aussi dans
intervention d’aucun phénomène de
peuvent devenir propriétaires de leurs l’embranchement des Bryophytes. Les
d’entreprises privées, est placée sous ad- sexualité.
habitations, moyennant des rembour- Mousses sont capables de scinder leurs
ministration domaniale en 1918 (Mines
sements étalés sur quinze ans. Déve- De tels phénomènes sont connus grosses touffes par dégénérescence des
loppement industriel et urbanisme domaniales des potasses d’Alsace). Après dans le règne végétal, où ils sont parties anciennes et implantation de
nouveau sont le fait d’une classe de cette date, la situation frontalière de Mul- très fréquents, et aussi chez un grand rameaux jeunes.
patrons qui dirige la ville sur le plan nombre d’animaux inférieurs (v. bour-
house entraîne la « politique de glacis », Les végétaux supérieurs ont aussi
économique et politique. Les plus geonnement). Chez les plantes, on ne une multiplication asexuée par simple
qui est préjudiciable au développement
importants, qui ont donné leur nom considérera ici que les procédés dans
partition de la plante ; une telle frag-
aux plus grandes entreprises, sont Koe- économique et culturel de la ville. Mais lesquels n’interviennent ni les gamètes
mentation apparaît par exemple sur les
chlin, Schlumberger, Thierry, Mieg, l’agglomération s’est développée dans ni la fécondation ; plusieurs types de
touffes âgées d’Iris, de Polygonatum et
Dollfus, Hartman, Zuber. L’utilisation modifications des phénomènes sexuels
toutes les directions. L’industrie textile de bien d’autres espèces qui possèdent
de la machine à vapeur dès le début ont été décrits ailleurs. (V. apomixie.)
n’a cessé de reculer, encore que son héri- des rhizomes ou des tiges rampantes ;
du XIXe s. amène une concentration des ainsi, une ramification au ras du sol
tage soit visible dans les structures et les
usines à Mulhouse, mais les besoins Partition de la peut former des racines, s’implanter,
croissants en eau et en prés entraînent mentalités actuelles. Elle a été rempla- plante souche développer des tiges dressées et deve-
par la suite une dissémination dans cée par la métallurgie de transformation, nir indépendante par rupture d’avec
De nombreux êtres, souvent unicellu-
les vallées alsaciennes des Vosges. le reste de la plante. Les Cypéracées
notamment la construction automobile laires (Bactéries, Cyanophycées), se
La ville gardera toujours les ateliers et les Graminées utilisent ce procédé
(Peugeot : 6 000 salariés). divisent exclusivement par simple par-
d’apprêt et d’impression. pour couvrir le terrain qui les avoisine.
tition, chaque portion étant capable de
Dès cette époque, elle se constitue La nouvelle zone industrielle de l’île Par ailleurs, les Élodées et les Lentilles
redonner un individu entier. Dans ces
« sa » région, où elle recrute sa main- Napoléon marque cette évolution. Grâce d’eau utilisent le bourgeonnement et la
groupes, il n’y a pas de noyau bien dé-
d’oeuvre et où ses entrepreneurs inves- partition comme un mode de multipli-
au canal de Niffer (ou de Huningue), limité, la chromatine est diffuse dans
tissent leurs capitaux. Le moteur du cation plus fréquent que la reproduc-
le cytoplasme, et c’est par bipartition
la ville est reliée directement au Grand
capitalisme mulhousien est la « Société tion sexuée.
de la cellule, sans mitose, que se fait la
industrielle de Mulhouse », où se ren- Canal d’Alsace, les bateaux de gabarit
multiplication.
contrent les patrons. C’est d’elle que européen ayant accès au nouveau port. Multiplication par
Les nouvelles cellules ainsi formées
part l’initiative visant à la construction organes spécialisés
L’économie mulhousienne s’oriente peuvent se séparer complètement ou
des premières cités ouvrières en France
donc de plus en plus vers le Rhin, à rester accolées ; suivant les espèces se Dans de très nombreux groupes, on
et l’aménagement d’un grand zoo qui
forment ainsi des chaînes ou des fila- observe l’apparition d’organes spécia-
doit être une « distraction honnête et l’exemple de Colmar-Neuf-Brisach. La
ments, dont la croissance est d’ailleurs lisés dans la multiplication végétative.
instructive » pour les enfants et les reconversion du textile n’a pas été sans
souvent orientée, des groupes de 2 ou Un mode élémentaire est la formation
ouvriers. Au moment de la signature poser des problèmes. Ainsi plusieurs en- 4 cellules (sarcines) ou des masses de des spores chez les Algues : les zoos-
du traité de Francfort (1871), Mul-
treprises mulhousiennes sont-elles pas- 16 cellules ou plus (nanocytes) chez pores, unicellulaires le plus souvent,
house compte 67 000 habitants. Les
les Cyanophycées. Ces divisions ont sont munies d’un flagelle locomoteur
sées sous le contrôle de capitaux suisses.
industriels mulhousiens, qui craignent
pour effet soit d’accroître l’importance qui leur permet d’aller s’implanter
de perdre une partie de leur marché L’influence suisse reste considérable.
de la colonie, soit d’assurer la disper- plus loin (Chlorophycées, Xanthophy-
français et savent le marché allemand L’aérodrome de Mulhouse-Blotzheim sion de l’espèce par des cellules (exos- cées...). D’autres groupes d’Algues
déjà pris, implantent une partie de leurs
est en fait celui de Bâle (près de un mil- pores) ou des groupes (horgomonies) possèdent des spores dépourvues de
usines sur le versant vosgien à partir
qui se séparent de la souche. flagelle (Zygophycées, Charophycées,
lion de passagers).
de 1873.
Parfois, des cellules ou groupes de cel- Rhodophycées...). Enfin, certains ont
C’est un coup dur pour la ville, Le désordre urbanistique du XIXe s. est
lules peuvent attendre en vie ralentie des propagules pluricellulaires qui font
qui doit chercher d’autres activités. pallié par quelques opérations de réno- penser à une sorte de plantule (Sphace-
des conditions meilleures sous une
Ainsi se développent la construction
vation urbaine, en vue de donner à la forme enkystée. Ces organes de survie, laria). Parfois, un stade enkysté peut
de machines (textiles) et de locomo- exister. Les spores de nombreux Cham-
uni- ou pluricellulaires, sont souvent
ville un véritable centre commercial. La
tives ainsi que l’industrie chimique entourés d’une gaine mucilagineuse ou pignons assurent une multiplication
(fixateurs, colorants). Ces nouvelles promotion culturelle s’est traduite par la
de parois épaissies. Chez les Champi- végétative : zoospores flagellées dans
activités vivent en symbiose avec création du centre universitaire (I. U. T., gnons, on observe de même la multi- certains groupes inférieurs, ces spores
le travail traditionnel du coton. Une
lettres, sciences). Mais Mulhouse a plication du mycélium (blanc de cham- sont dans les autres groupes toujours
école supérieure de chimie (toujours
fermé son théâtre lyrique, qui a fusionné pignon) par morcellement, naturel ou dépourvues d’appareil locomoteur ; on
en activité) permet de former les spé- non ; c’est ainsi que l’on ensemence en connaît d’exogènes, en bouquet sur
cialistes nécessaires. avec l’Opéra du Rhin (Strasbourg). Cette
les meules dans les champignonnières. des filaments dressés (Ascomycètes :
abdication marque bien les difficultés de
En 1910, la population, malgré les Dans de nombreuses espèces, le thalle Penicillium). Les Mucorales ont des
événements de 1871, atteint 117 000 ha- développer la vie culturelle dans une ré- se fragmente de lui-même en donnant spores endogènes formées dans un

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

appareil conidien d’où elles sont libé- plante. Après une période plus ou moins vite fait de disjoindre. D’autre part, Ce sont des feuilles, même coupées
rées par déchirure. Un phénomène de longue de vie ralentie, ils peuvent se certaines espèces fort appréciées ne en morceaux, qui sont utilisées chez les
turgescence permet dans certains cas la développer comme une plantule de forment que peu de graines, ou même Bégonias ; il en est ainsi chez les Eche-
projection des spores à l’extérieur, ce graine, en formant des racines, puis un pas du tout (fruit parthénocarpique), veria, Peperomia et Jacinthes. Chez les
qui facilite leur dissémination. pied indépendant ; on en trouve sur le et la multiplication végétative est un Anémones, les racines peuvent suffire.
collet, au ras du sol (Saxifrages), sous moyen de suppléer à cette déficience Ces possibilités sont augmentées par
Chez les Lichens, association d’une
terre (Ficaire), à l’intérieur des bulbes en gardant une variété intéressante au l’utilisation d’hormones de croissance
Algue et d’un Champignon, se forment
(outre les appareils reproducteurs du (Lis blanc, Tulipe), sur les tiges, à point de vue alimentaire, économique (v. auxine).
l’aisselle des feuilles (Dentaires), sur ou industriel. Enfin, les pieds obtenus
Champignon) des craquelures d’où La greffe peut aussi être considérée
le limbe lui-même (Bryophyllum, Cys-
s’échappent des sorédies, assemblages par multiplication végétative sont plus comme un procédé de multiplication
topteris, Asplenium — une espèce de
d’un très petit nombre de cellules rapidement productifs que ceux qui végétative ; les parties aériennes d’une
ce genre de Fougères voit ses bulbilles
d’Algue entourées de filaments mycé- proviennent d’une fécondation : quatre espèce appréciée sont ainsi multipliées
commencer leur développement avant
liens, chacune de ces formations pou- ans dans ce dernier cas chez la Pomme et remplacent les parties aériennes
même de se détacher), dans les inflo-
vant, après dispersion, être à l’origine de terre au lieu d’une seule année dans d’une espèce sauvage robuste. On la
rescences (Allium, dont les fleurs sont
d’un nouveau Lichen. la multiplication par tubercules. Aussi pratique beaucoup sur arbres fruitiers,
remplacées par des bulbilles rosâtres) ;
Les Bryophytes ont des propagules les cultivateurs utilisent-ils les diverses la Vigne, les Châtaigniers... Ces tech-
chez les Agaves, les racines appa-
qui forment parfois une masse arron- possibilités offertes par les espèces. niques — en fente en biseau, en écus-
raissent avant la chute de la bulbille.
die. On en remarque de véritables bou- On peut se livrer à l’éclatement : tout son, par approche — sont variées ; la
Le marcottage naturel est la forma- greffe est prise lorsque les connexions
quets au sommet des tiges où à l’ais- simplement division artificielle des
tion de racines au point où un rameau entre les vaisseaux du porte-greffe et
selle de feuilles ; des portions de soie souches mères telle qu’on la pratique
touche le sol ; elles se forment à l’ais- du greffon sont rétablies et que les
de sporophyte sont même capables de chez l’Iris (rupture du rhizome, dont
selle des feuilles, à la hauteur d’un cambiums assurent une continuité de
se développer pour donner une plante chaque élément doit posséder au moins
noeud. Après implantation, il peut y la croissance. Des connexions étroites
feuillée à 2 n chromosomes, ce qui un bourgeon, ou oeil) ; il en va de
avoir mort du rameau entre la souche et s’établissent entre les deux indivi-
est insolite dans cet embranchement. même pour les Dahlias ou les griffes
le point de fixation, et ainsi la nouvelle dus, et, bien que chaque partie garde
La plus grande variété d’appareils d’Asperges, les Pivoines ou les Roses
plante devient indépendante.
spécialisés existe dans le groupe des son intégrité génétique et ses carac-
de Noël.
Angiospermes. Chacun connaît les sto- tères propres, des interactions appa-
L’utilisation du blanc de champignon
lons du Fraisier, longues tiges qui se Signification génétique raissent du fait que la sève passe du
pour l’ensemencement des meules
développent au ras du sol et « coulent » sujet vers le greffon ; certaines subs-
Lors de la multiplication végétative, s’apparente à l’éclatement. C’est chez
assez loin ; le bourgeon terminal se fixe tances chimiques diffusent de l’un
aucun phénomène de méiose et de fé-
la Pomme de terre que ce procédé
en formant des racines, les feuilles ap- vers l’autre, mais certaines seulement :
condation n’intervient comme dans la
atteint un développement de type in-
paraissent, et, souvent avant même que ainsi, des Poiriers greffés sur Pom-
multiplication sexuée. Par conséquent,
dustriel : chaque tubercule, ou même
l’attache à la plante mère ne soit rom- mier portent des poires dont le goût
le patrimoine génétique porté par la
parfois une partie pourvue d’un oeil, est
pue ou desséchée, un nouveau coulant chromatine du noyau, semblable dans est modifié ; des Tomates greffées sur
apte à redonner un pied. On peut éga-
part de ce jeune pied et le phénomène toutes les cellules de l’individu, ne va Tabac contiennent de la nicotine, tan-
lement provoquer la formation de mar- dis que l’hétéroside du Haricot de Java
recommence un peu plus loin. subir aucune modification, et c’est ce
cottes chez les végétaux qui s’y prêtent ne passe pas dans le Haricot commun.
On peut ainsi trouver toute une patrimoine qui sera transmis intégra-
naturellement. On couche un rameau Pour qu’une greffe réussisse, il faut
chaîne de plants, liés entre eux, et de lement à tous les drageons, bulbilles,
flexible sur le sol, on l’y maintient et que les deux éléments soient en bonne
taille décroissante lorsqu’on s’éloigne etc. Chaque nouvel individu sera donc
on attend la formation d’un système santé et en vie active, qu’ils soient
du pied d’origine. Il existe un procédé génétiquement identique à l’individu
radiculaire assez développé pour cou- proches systématiquement : même
analogue chez les Ronces, les Bugles, souche et aussi à tous les autres ayant
per l’attache à la plante mère. On peut espèce ou espèce très voisine, que le
les Épervières... C’est exceptionnelle- même origine que lui. On donne à cet
obtenir le même résultat en maintenant greffon porte un ou plusieurs yeux, que
ment à partir de bourgeons portés par ensemble de plants de nom de clone :
à eux tous, ils ne forment qu’un même autour d’un noeud un bandage conte- des infections ne viennent pas gâter
des racines traçantes que se produisent
être fragmenté et ils portent exacte- nant de la mousse humide par exemple, la plaie et enfin qu’il n’y ait point de
de telles formations. Ces pousses d’ori-
ment les mêmes caractères. Ainsi, sans courber la tige. dessèchement.
gine souterraine portent le nom de dra-
tous les « Peupliers d’Italie », muta- J.-M. T. et F. T.
geons ; on en connaît chez le Peuplier, Un autre procédé consiste à utiliser
les Acacias, certains arbres fruitiers. tion brusque apparue dans les cultures la propriété qu’ont de nombreuses es- A. Van den Heede et M. Lecourt, l’Art de

bouturer et de multiplier les plantes horticoles


Ils prélèvent sur la plante mère leur et n’affectant que les individus mâles, pèces de pousser de nouvelles racines (la Maison rustique, 1901 ; nouv. éd., 1964). /
nourriture avant de s’en séparer ; par- constituent un clone, et c’est unique- à partir de la tige, des feuilles, et même P. Chouard, la Multiplication végétative et le

fois, on utilise ce procédé pour la mul- ment par multiplication végétative que bourgeonnement chez les plantes vasculaires
parfois de former des bourgeons sur des
tiplication de l’espèce ; souvent, on les l’on obtient de nouveaux plants. D’ori- (Hermann, 1934). / N. J. Prockter, Simple
racines lorsque ces organes sont placés Propagation (Londres, 1958 ; 2e éd., 1963). /
détruit pour éviter l’épuisement de la gine très ancienne en Orient, cet arbre
dans un milieu convenable, riche en C. C. Mathon, la Greffe végétale (P. U. F., coll.
plante mère. ne fut introduit en France qu’au XVIIIe s. « Que sais-je ? », 1959).
humidité. Le cas le plus fréquent est
après avoir été importé en Italie.
Les tubercules sont connus chez de celui de tiges jeunes qui sont séparées
nombreuses plantes qui en produisent et constituent des boutures. De très
un assez grand nombre, chacun d’entre La multiplication nombreuses plantes peuvent ainsi être
eux étant capable de redonner au moins végétative et l’Homme multipliées : oeillets, géraniums, saules, Munch (Edvard)
un nouveau pied ; c’est ce qui se passe peupliers, et en particulier des variétés
L’Homme utilise la multiplication vé-
chez le Dahlia, la Pomme de terre, le horticoles. Le bouturage peut se faire Peintre norvégien (Loten, Hedmark,
gétative en agriculture et en horticul-
Topinambour. en utilisant des tiges à l’état de repos 1863 - Ekely, près d’Oslo, 1944).
ture ; il y trouve des avantages. Tout
Certains végétaux forment éga- d’abord, la stabilité génétique du clone portant des bourgeons dormants ou Il n’est pas seulement le plus grand
lement de petits massifs cellulaires lui permet de multiplier indéfiniment des rameaux en activité ; mais alors on artiste norvégien, mais l’un de ces
qui ne sont autres que des bourgeons une variété portant des caractères que se débarrasse de tous les organes qui géants qui marquèrent le tournant déci-
axillaires capables de se séparer de la la méiose et la fécondation auraient consommeraient des réserves. sif de l’art moderne à la fin du XIXe s.

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

et au début du XXe. Il peut notamment parmi les sommets de l’art graphique ment, sur l’espoir de la non-douleur), autant de conviction dans la peinture
être tenu pour le père de l’expres- de tous les temps. ce qui le destinait à devenir le peintre de l’amour (le Baiser, 1895-1897).
sionnisme* germanique, mais le sur- par excellence de ce déchirement de L’amour tel qu’il le montre est chose
réalisme également l’a revendiqué au Le Gauguin du Nord l’être-au-monde et de cette quasi-im- plus effrayante que tendre, et la jeune
nombre de ses précurseurs. Quant au possibilité de vivre sur lesquels va se vierge nue de Puberté (1892, musée
« Je suivais la route avec deux amis
mouvement Cobra*, par son fondateur fonder l’expressionnisme allemand (et Munch, Oslo) se glace à la fois d’es-
— le soleil se coucha, le ciel devint
Asger Jorn, il prend directement racine autrichien). Mais, à travers Munch, poir et de peur à cette seule pensée. Le
rouge sang —, je ressentis comme un
dans l’oeuvre de Munch. on distingue parfaitement tout ce que mélange d’attirance et d’appréhension
souffle de mélancolie. Je m’arrêtai,
l’expressionnisme recueille du symbo- que dégagent ses figures de femmes
je m’appuyai à la clôture, mortelle-
L’apprentissage de la lisme*, alors en plein essor. En 1892, à leur confère ce rayonnement particulier
ment fatigué ; au-dessus de la ville et
sa première exposition berlinoise, qui que l’on trouve aussi chez les héroïnes
douleur et de la peinture du fjord d’un bleu noirâtre planaient
fait scandale et que l’on ferme aussitôt, de Gustave Moreau*, qui participent
des nuages comme du sang et des lan-
Il a cinq ans lorsque sa mère meurt, la rencontre décisive avec l’Allemagne de la même célébration conjuratrice.
gues de feu : mes amis continuèrent
treize ans lorsque meurt sa soeur aînée, a lieu. Munch s’installe à Berlin, où Redoutée en même temps que désirée,
leur chemin — je demeurai sur place
âgée de quinze ans (elle inspirera à il se lie avec le dramaturge suédois la femme s’entoure chez Munch de
tremblant d’angoisse. Il me semblait
n’en pas douter l’Enfant malade de Strindberg*, le critique autrichien Ju- toute la splendeur qui convient à ses
entendre le cri immense, infini de la
1885-86, Galerie nationale, Oslo). Son lius Meier-Gräfe et l’esthéticien polo- apparitions, celle (comme chez Moreau
nature. » Telle est, contée par le peintre
père, médecin des pauvres, l’emmène nais Stanisaw Przybyszewski ; bien encore, ou chez Gauguin) de la couleur
lui-même, la genèse du Cri (1893,
parfois lorsqu’il visite ses malades. que, nous l’avons vu, ce soit à Paris portée à son rayonnement majeur et à
Galerie nationale, Oslo), dans lequel
Cette expérience précoce de la dou- qu’il ait déterminé son style person- sa densité extrême : ce flamboiement
on a salué parfois l’un des manifestes
leur marquera profondément l’esprit nel, il se découvre plus d’affinités avec chromatique autour de la femme ou de
de l’expressionnisme. Les courbes qui
de Munch, mais, bien entendu, elle l’élite intellectuelle et artistique de la l’idée de la femme — car, invisible,
envahissent le tableau expriment direc-
ne suffit nullement à l’explication de capitale allemande. elle emplit cependant de sa présence
tement l’angoisse de vivre, en violent
son génie. Entré en 1878 à l’École des occulte des tableaux comme le Cri
contraste formel avec les lignes rigides Son univers est trop torturé sans doute,
arts et métiers d’Oslo, à partir de 1881 ou, en 1900, l’admirable Vigne vierge
du garde-fou, du droit chemin. Ce fai- trop gonflé d’émotion, trop excessif en
il prend en outre pour professeur le rouge — est ce qui donne à la couleur,
sant, Munch anticipe plus qu’il ne suit somme pour convenir aux goûts raffi-
peintre Christian Krohg (1852-1925), chez Munch, cette dimension que l’on
l’orgie curvilinéaire de l’Art* nouveau nés de l’avant-garde parisienne, au sein
dont les scènes intimistes, assez froide- chercherait en vain chez les fauves*.
et, tout comme Gauguin, la fait servir de laquelle seul le critique Édouard
ment composées, s’éclairent cependant Et même dans l’oeuvre apaisée d’après
à des fins expressives et spiritualistes. Gérard se montre pleinement sensible
de la lumière impressionniste. 1909, si la tension intérieure devient
Car l’un et l’autre peintre se refusent à à son art (Gauguin, d’ailleurs, n’est
moins apparente, le flamboiement per-
C’est ce qui explique que les premiers un art qui ne serait que plaisir des yeux, guère mieux accepté). Néanmoins, il
siste et la femme demeure, comme dans
travaux de Munch, intérieurs ou por- comme celui de Monet et des siens, ils revient à Paris en 1896, fréquente les
milieux symbolistes, grave le portrait le Modèle au fauteuil de 1929, le pro-
traits, montrent, en dépit de leur réa- se refusent à fabriquer ce que Munch
blème toujours posé et jamais résolu.
lisme, une sensibilité certaine à la désigne comme « de petits tableaux au de Mallarmé*, dessine pour le théâtre
J. P.
couleur. Mais cette lumière de l’im- cadre doré destinés à orner les murs de de l’OEuvre les décors et les costumes
R. Stenersen, Edvard Munch (Stockholm,
pressionnisme*, il lui faudra aller la la bourgeoisie ». L’indéracinable tour- du Peer Gynt de son compatriote
1944). / O. Kokoschka, Der Expressionismus
quérir à la source, ou presque, c’est-à- ment qui les conduit à explorer tous Ibsen*, expose en 1897 au Salon des Edvard Munchs (Vienne, 1953). / A. Moen, Ed-
dire à Paris. Déjà, au lendemain d’un deux la destinée humaine et les pro- indépendants la Frise de la vie. Il s’ins- vard Munch, Graphic Art and Painting (Oslo,

trop bref premier séjour (1886), l’En- blèmes apparemment insolubles que talle de nouveau en Allemagne de 1898 1956-1958 ; 3 vol.). / O. Benesch, Edvard Munch

(Cologne, 1960). / G. Svengêns, Edvard Munch,


fant malade enregistre une profonde celle-ci soulève (de ce point de vue, à 1908, séjour entrecoupé de brefs et
das Universum der Melancholie (Lund, 1968).
métamorphose des moyens : si le sujet le D’où venons-nous ? Que sommes- nombreux voyages en France, en Italie /J. Selz, Edvard Munch (Flammarion, 1974).

pathétique demeure, l’espace tridimen- nous ? Où allons-nous ? de Gauguin a et en Norvège. En 1908, il est atteint

sionnel du réalisme optique cède le pas même sens que la suite de tableaux en- de troubles psychiques : il ne peut tra-
à une construction dramatique qui fait treprise par Munch vers le même temps verser une rue sans l’aide d’un ou de
et intitulée la Frise de la vie) atteste
songer à Degas. Pourtant, Munch ne plusieurs verres d’alcool, et des idées Munich
que la peinture, pour eux, est exercice de persécution l’assaillent. À l’issue
s’en tiendra pas à ce vérisme impres-
métaphysique et moral. des huit mois qu’il passe à Copenhague
sionniste : son second séjour à Paris En allem. MÜNCHEN, v. d’Allemagne
(1889-1892) sera décisif, puisqu’il Dès 1889, Munch écrivait en effet dans la clinique du docteur Jacobson,
fédérale, capitale de la Bavière ;
y découvre non seulement Pissarro dans son Journal : « On ne peut pas il est guéri, mais il ramène de cette
1 326 000 hab. (Munichois).
et Raffaëlli, mais Van Gogh, Seurat, peindre éternellement des femmes qui plongée dans les abîmes un beau texte
La ville est relativement récente.
Signac et Toulouse-Lautrec, enfin Gau- tricotent et des hommes qui lisent ; lyrique, Alpha et oméga (1909), qui
Située sur l’Isar, à 518 m d’altitude,
guin* et les peintres de Pont-Aven. je veux représenter des êtres qui res- constitue si l’on veut sa version per-
elle n’a été créée qu’en 1158, à l’ini-
pirent, sentent, aiment et souffrent. Le sonnelle de la Genèse. Dès lors, il se
C’est avec ces derniers en effet que le tiative du duc Henri le Lion. C’est
spectateur doit prendre conscience de réinstalle définitivement en Norvège.
style des meilleures années de Munch ainsi une création princière. Pourtant,
ce qu’il y a de sacré en eux, de sorte
présente le plus d’affinités : l’usage le nom lui vient d’un établissement
qu’il se découvrira devant eux comme La lumière de l’amour
de l’aplat et de l’arabesque dans la monacal. C’est le deuxième élément
à l’église. »
construction de la toile en surfaces de Sur la foi des commentaires amers de qui donna son originalité à la ville,
couleurs vives et contrastées, à deux Strindberg, on a parfois conclu à tort dominée par le pouvoir princier et
Le père de
dimensions, tel qu’il s’est imposé à que l’oeuvre de Munch était misogyne. l’Église. Comme siège des Électeurs
Gauguin vers 1892, s’impose aussi à
l’expressionnisme Certes, il n’a pas dissimulé le rôle cas- Wittelsbach, Munich fut un des grands
Munch, chez qui il reçoit un encoura- Mais, à la différence de Gauguin, chez trateur que peut jouer la femme dans la centres de la Contre-Réforme en Alle-
gement spécial des techniques de la qui la dimension du mythe l’emporte vie de l’homme, surtout lorsqu’elle lui magne. La fonction politique favorisa
gravure sur bois et de la lithographie, radicalement sur la dimension de l’his- retire ou lui refuse son amour (Sépa- dès le XVIe s. l’épanouissement de la vie
auxquelles il devra de créer à partir toire, Munch demeure essentiellement ration, 1894 ; Jalousie, 1896 ; la Mort culturelle. Au XVIIIe s., les influences
de 1895-96 des oeuvres qui comptent axé sur la douleur (et, dialectique- de Marat, 1907), mais nul n’a mis françaises et italiennes sont vives.

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

L’obtention par la Bavière de la dignité dates, dans toutes les directions. Les de la ville et ont été une véritable La vie industrielle
royale, sous Napoléon Ier, consacra le communes suburbaines croissent tel- consécration pour cette dernière.
Munich est le plus grand centre d’em-
rôle politique de Munich. C’est sous lement vite qu’elles sont anastomo-
La croissance a été facilitée par
plois de Bavière : plus de 650 000,
Louis Ier (1825-1848) que l’urbanisme sées au tissu urbain (Schwabing, Bo-
les nombreuses annexions de com- dont plus de 230 000 dans l’industrie.
prit des proportions grandioses, hissant genhausen, Nymphenburg, etc.). La
munes (la superficie actuelle dépasse Les branches les plus importantes dans
Munich au niveau des grandes villes rive droite de l’Isar, grâce à l’implan-
300 km2). L’augmentation de la po- cette dernière sont : l’électrotech-
royales. tation de la gare de l’Est, connaît une
pulation est à mettre, partiellement, nique, la construction de machines,
croissance accélérée. La « Isar Vors-
en relation avec ce phénomène : de véhicules, d’avions, d’appareils
Les étapes tadt » (faubourg de l’Isar) est aména-
169 000 habitants en 1871, 500 000 de précision, la chimie, les industries
gée à l’est et au sud, entre la vieille
de la croissance
en 1900, 596 000 en 1910, 829 000 en alimentaires, les textiles, les cuirs, le
ville et l’Isar. La Südbahn, réalisant
On peut distinguer cinq périodes dans 1939, 962 000 en 1956, 1,08 million en papier, le caoutchouc. La capitale de
la jonction entre la gare Centrale et
l’histoire de la ville. la Bavière est un des grands centres de
la gare de l’Est, introduit un nouvel 1961. L’augmentation est en moyenne
l’édition allemande. La Süddeutsche
y 1158-1795. À sa naissance, Munich obstacle dans les structures urbaines. de 25 000 habitants par an pour la pé-
Zeitung passe pour un des plus grands
est une Marktsiedlung, installée sur la riode 1956-1970. Il convient d’ajou-
y 1900-1945. Au début du siècle,
et des meilleurs journaux allemands.
terrasse moyenne de la rive gauche ter les environs immédiats totalement
des lotissements sans grand plan se
Quelques grandes firmes sont instal-
de l’Isar. La ville occupe alors 15 ha. développent sur toute la périphérie, urbanisés, soit plus de 350 000 per-
lées à Munich : Siemens (qui a un
La fin du XIIe s. vit une extension qui en fonction du faible prix des terrains. sonnes. Au total, la « Stadtregion
autre siège social à Berlin) commande
porta le territoire urbain à 91 ha. En- Cela amena de nombreuses annexions München » compte plus de 1,7 million à plus de 300 000 salariés répartis
touré d’une enceinte qui enveloppa la de communes voisines. Le plan d’ur- d’habitants. La croissance de la péri- dans le monde entier ; Siemens pos-
vieille ville en forme de croissant, cet banisme de la période national-socia- phérie est d’ailleurs plus rapide que sède ici un établissement de plus de
ensemble resta inchangé jusqu’à la fin liste n’a été que faiblement réalisé. celle de la ville (15 p. 100 par an contre 20 000 salariés, dont 3 000 chercheurs.
du XVIIIe s. Les bombardements de 1944-45 ont
12 p. 100). Comme dans la plupart des Les Bayerische Motorenwerke (BMW)
y 1795-1866. La ville perd son carac- entraîné la destruction de 40 p. 100
villes allemandes, l’élément féminin sont issues de plusieurs entreprises
tère militaire, si bien qu’elle déborde des immeubles, mais de 70 p. 100
domine numériquement (54 p. 100). automobiles. BMW emploie plus de
l’enceinte vers le nord-ouest, où les dans la vieille ville.
Les habitants de moins de 20 ans ne 12 000 salariés. Metzeler (pneus),
quartiers géométriques s’implantent y Après 1945. La période est mar- MAN, Sundapp sont liés au dévelop-
forment que 21,1 p. 100 (moyenne
rapidement. Malheureusement, les quée par la reconstruction et une pement de l’industrie automobile en
fédérale : 30 p. 100). La popula-
liaisons entre ces derniers et la vieille nouvelle extension rapide. Les plans Allemagne. Par contre, Agfa-Gevaert,
tion théoriquement active se monte à
ville ne sont pas réalisées de manière arrêtés à partir de 1958 prévoient Perutz marquent la promotion de la
satisfaisante. Le chemin de fer installé 77,8 p. 100, ce qui traduit l’importance
l’aménagement de nouveaux quar- ville dans le domaine de l’industrie
à l’ouest partage la ville occidentale de l’immigration. Le bilan migratoire
tiers à Bogenhausen, Fürstenried, chimique et photographique. Wac-
en deux, créant un obstacle à l’inté- est largement favorable. Les excé-
Am Hasenbergl. Munich est devenu ker-Chemie GmbH est une filiale de
gration des divers quartiers. Un des dents d’arrivées dépassent en moyenne
une métropole internationale (plus de Hoechst employant plus de 6 000 sala-
axes essentiels, la Maximilianstrasse, 20 000 personnes par an. Par contre, les
70 000 étrangers), ayant le plus fort ries. Munich est le plus grand centre
débouche brutalement sur le réseau de excédents de naissances sont relative-
rythme d’accroissement des villes brassicole de la R. F. A. Sept brasseries
rues de la vieille ville. ment faibles : entre 4 000 et 5 000 per- produisent plus de 4 Mhl selon les prin-
allemandes. Les jeux Olympiques de
y 1866-1900. L’industrie gagne la 1972 ont entraîné la construction d’un sonnes par an. Cela est dû à une faible cipes mis au point en 1516 (la consom-
ville, qui se développe, entre ces deux quartier nouveau dans le nord-ouest natalité : 11,2 p. 1 000. mation de bière dépasse 200 litres par
Munichois et par an). Éloignée de la
Ruhr et de la mer du Nord, la ville est
cependant aujourd’hui le troisième
centre industriel de la R. F. A.

Un des plus grands


centres culturels
de la R. F. A.
La fonction politique, la vie de cour
sont largement responsables de l’inten-
sité de la vie culturelle. Munich devait
faire contrepoids à l’envahissant Ber-
lin. Dans cet esprit, la ville exprime
le particularisme bavarois, s’appuyant
sur des influences étrangères pour
contrebalancer l’influence prussienne.
L’infrastructure universitaire est re-
marquable. La Ludwig-Maximilians-
Universität compte 26 000 étudiants
et peut être considérée comme le plus
grand foyer intellectuel de Bavière.
L’université technique regroupe
10 200 étudiants et travaille en étroite
relation avec les différentes branches
économiques de la ville. Créée en 1868
comme technische Hochschule, on peut

7470
La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

sions avec plus de 20 000 lits, près de En ce qui concerne l’architecture


religieuse, la vieille cathédrale du XVe s.
4 millions de nuitées dont 1,5 pour les
(Frauenkirche) est éclipsée par l’église
étrangers.
des Jésuites, Sankt Michael (1583-1597), à
coupole, sans collatéraux, et dont les cha-

Le complexe olympique pelles s’ouvrent sur la nef comme au Gesù

de Rome : elle servira de modèle à toute


Le complexe olympique de Munich s’est
l’architecture jésuite de l’Allemagne. Hu-
implanté sur un vaste terrain, l’Obe-
bert Gerhard a orné sa façade d’une statue
rwiesenfeld, situé à 4 km du centre de la
monumentale de son patron.
ville. Le complexe olympique proprement
Ce sont les architectes qui, après la dé-
dit couvre 30 ha ; le reste du terrain (plus
sastreuse guerre de Trente Ans, rallument
de 100 ha) a été rétrocédé gratuitement
le flambeau et créent le rococo bavarois,
à des promoteurs moyennant la construc-
dont l’élégance ne va pas toujours sans
tion d’habitations et notamment des
4 800 logements du village olympique. quelque complication décorative, notam-

L’ensemble a été valorisé par la création ment dans les stucs. Le plus brillant d’entre

d’autoroutes, d’une ligne de métro, d’un eux est François de Cuvilliés (1695-1768),

immense parking et par l’implantation du originaire du Hainaut et formé en France,

siège social de la BMW. qui crée à la Résidence les Riches Appar-


tements (Reiche Zimmer, 1730-1737),
Le terrain a été modelé en forme d’am-
malheureusement détruits en 1944, et
phithéâtre, le fond étant occupé par un lac
le théâtre de la Cour (v. 1750), qui a pu
artificiel. Le stade (80 000 places), le palais
être reconstitué, avec un soin extrême,
des sports (12 000 places) et la piscine
à un emplacement différent de l’ancien.
(9 000 places) sont disposés autour d’une
Autre joyau de Cuvilliés : le pavillon
place (où se trouvait la flamme olympique).
d’Amalienburg (1734-1740) dans le parc
Ces installations sont caractérisées par une
de Nymphenburg, aux portes de la ville.
très grande unité architecturale : la compo-
Par contre, la Johann-Nepomuk-Kirche,
sition retenue pour l’enveloppe extérieure,
construite vers 1733 par les frères Asam*,
aux structures multidirectionnelles, est
dont elle prolonge la maison, est exempte
la même que celle du pavillon allemand
la considérer comme pionnière dans le comptes fédérale. Pratiquement, toutes d’influence française : un baroque bavarois
à l’exposition de Montréal en 1967. Fon-
domaine industriel. Sept instituts Max- les directions régionales concernant la exaspéré la caractérise, très vivant avec sa
dée sur les travaux du même architecte,
Planck et d’autres écoles supérieures Bavière se trouvent ici. Frei Otto (né en 1925), une immense tente
note paysanne.

donnent à Munich une grande répu- Les quatrième et cinquième banques formée d’un réseau de câbles d’acier, de L’ère néo-classique, spécialement riche

tation (économie, pédagogie sociale, pylônes et de Plexiglas fumé se développe de monuments à Munich, est inspirée par
ouest-allemandes sont bavaroises et
au-dessus des trois constructions. Le re- Louis Ier de Bavière et par ses architectes
académie des arts graphiques, etc.). ont leur siège à Munich. L’ensemble
groupement de ces trois éléments sous Leo von Klenze (1784-1864), bon connais-
La bibliothèque de l’État de Bavière des banques munichoises tota- une seule tente, symbole du rassemble- seur de l’Antiquité, et Friedrich von Gär-
(Bayerische Staatsbibliothek) possède lise 10 p. 100 du bilan de toutes les ment, à la fois partie architecturale et urba- tner (1792-1847). Louis Ier avait projeté de
3,3 millions de volumes, celle de l’uni- banques allemandes. La ville compte nistique, répond à un souci d’intégration faire de Munich une sorte d’Athènes du
versité, 1,1 million. La bibliothèque de 17 banques locales et régionales. Les au paysage : le rythme de développement Nord ; ses réalisations portent à la fois sur

l’Office des brevets allemands réunit de la couverture suit à tout moment celui l’urbanisme et sur l’architecture, et cela
dépôts de la Caisse d’épargne dé-
de la topographie. dans deux quartiers distincts de la ville.
610 000 volumes et il faudrait ajou- passent 2 milliards de DM. Le secteur
M.-M. F. Il crée une percée rectiligne, la Ludwigs-
ter celles de l’université technique, banques-assurances emploie plus de trasse, entre le portique des généraux
du Deutsches Museum et de la Ville. 40 000 salariés.
F. R. (Feldherrnhalle), pastiche florentin, et la
Vingt-cinq musées et collections (Pi-
La ville s’est donné, à l’occasion des porte de la Victoire (Siegestor). L’architec-
F Bavière.
nacothèque, Glyptothèque, Deutsches ture de la rue, là où elle existe, est d’une
jeux Olympiques, son premier tronçon
Museum, Städtische Galerie im Len- O. Boustedt, Die Wachstumskräfte einer grande dignité, sans vain ornement, mais
de métro. Les constructions destinées Millionenstadt (Munich, 1961). / E. Dheus, Mün-
bachhaus, etc.) attirent plus de deux quelque peu monotone. À son extrémité
aux jeux Olympiques couvrent 30 ha et chen, Strukturbild einer Grosstadt (Stuttgart,
voisine de la Résidence, la Ludwigstrasse
millions de visiteurs chaque année. Les 1968).
sont restituées à des fins civiles (cités passe le long du jardin de la Cour (Hofgar-
vingt-deux théâtres de la ville offrent
universitaires, logements). Munich est ten), bordé par des arcades propices à la
12 300 places. C’est Maximilien Ier
la ville des records allemands : taux promenade.
L’art à Munich
Joseph (1806-1825) qui fit construire
d’accroissement démographique ; L’autre entreprise majeure de Louis Ier
le Nationaltheater. La vie musicale est La vocation de Munich en tant que ville
nombre de maisons d’édition (300) ; a été la place Royale (Königsplatz), entre-
d’art ne date que de la seconde moitié du
intense (trois grands orchestres per- prise grandiose qui ne fut jamais com-
densité des équipements culturels. XVIe s. Les ducs, puis Électeurs de Bavière de
manents). Radio et télévision portent plètement réalisée. On y accède par les
la maison de Wittelsbach édifient alors leur
au loin le rayonnement de Munich. Munich est aussi la première place Propylées (1846-1862) de Klenze et l’on
Résidence, dont les bâtiments forment un
commerciale de Bavière. Devant les y voit la Glyptothèque (1816-1830) du
D’autres équipements contribuent à complexe organisé autour de cinq cours.
difficultés de circulation, mais aussi même architecte, construite pour recevoir
diversifier les activités culturelles et La principale, la cour de la grotte (Grotten-
les sculptures antiques et singulièrement
professionnelles : l’École supérieure pour augmenter l’attrait de la ville, le hof), est l’oeuvre de l’architecte Friedrich
les marbres éginétiques qui sont l’une des
de musique et l’Académie des beaux- centre a été entièrement réservé à la Sustris (v. 1540-1599), né d’une famille
gloires de Munich. Non loin de la place,
circulation des piétons. venue des Pays-Bas, qui lui a donné le
arts continuent une vieille tradition, l’Ancienne Pinacothèque, toujours de
décor de concrétions à la mode dans les
mais se lancent aussi dans la recherche Le rapide essor a encore d’autres ex- Klenze et l’un des musées de peinture les
jardins d’Italie et l’a ornée d’une fontaine
artistique contemporaine. Munich plications : proximité des Alpes favori- plus illustres du monde, a été reconstruite
dont la statue de Persée a été sculptée
après avoir subi de très graves dommages.
est encore le siège de l’Académie du sant tous les sports de montagne, abon- par un autre Néerlandais d’origine, Hubert

secourisme, de l’Académie du génie dance des plans d’eau aux environs de Gerhard (v. 1550-1620). Près de cette cour Si l’on joint à ces ambitieux ensembles

existait déjà une galerie destinée au Cabi- deux églises d’inspiration plutôt roman-
militaire, de l’Académie technique de la ville (sports nautiques), facilités de
net de l’Électeur et à ses antiques (Antiqua- tique, la Ludwigskirche, construite par
l’Armée de l’air, de l’École allemande communications (autoroute, chemin
rium, 1569-1571), au surabondant décor Gärtner de 1829 à 1843 pour recevoir les
de journalisme, de l’École supérieure de fer, aéroport [plus de 1,5 million maniériste peint et sculpté. Au bord des fresques de Peter Cornelius (1783-1867),
du film et de la télévision, de l’Office de voyageurs]). Tout cela favorise le cinq cours viendront se placer les corps de et la Bonifazius-Pfarrkirche (1835-1850),

allemand des brevets, de la Cour des tourisme : près de 500 hôtels et pen- bâtiments ultérieurs de la Résidence. où est enterré le roi Louis Ier, si l’on tient

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

compte encore du portique dorique de la pas vers la kératinisation. Dépourvues observés les chancres* mous, tubercu- Les tumeurs sont soit bénignes (mil-
Ruhmeshalle (portique de la Gloire, 1843-
de couche kératohyaline, richement leux, lymphogranulomateux. lium, molluscum contagiosum, kystes
1853) par Klenze, précédé de la statue
vascularisées, ces muqueuses transpa- L’herpès est une cause d’erreur fré- sébacés), soit malignes. L’épithé-
gigantesque de la Bavaria par le sculpteur
rentes apparaissent alors rose ou rouge. quente. Il en est de même des érosions lioma spino-cellulaire, fréquent chez
Ludwig von Schwanthaler (1802-1848), on
admettra que Louis Ier a eu à Munich une La muqueuse linguale est hérissée de traumatiques. Siégeant le plus souvent les Jaunes, ne s’observe jamais chez
influence décisive, lui a donné un style papilles filiformes sur sa face dorsale les circoncis. Parfois professionnel
au filet ou sur le sillon balano-prépu-
qui a distingué cette capitale entre tant (huiles anthracéniques), il est moins
(v. langue). tial, elles sont allongées, fissuraires,
d’autres et a été fort admiré.
non indurées, sans adénopathie satel- fréquent que le cancer du scrotum
En organisant à partir de 1854 la Maxi- de même origine. L’érythroplasie de
Maladies des muqueuses lite. Elles guérissent en quelques jours,
milianstrasse, qui, partant de la Résidence,
quand elles ne sont pas surinfectées. Queyrat, encore appelée maladie de
franchit l’Isar et se termine sur l’autre rive
Affections des lèvres, chéilites Bowen, se présente comme une surface
par la perspective de la rotonde du Maxi- Les balanites (inflammations du
rouge, brillante, se développant sur la
milianeum, le fils de Louis Ier, Maximilien II Les affections des lèvres sont di- gland) et les posthites (inflammations
Joseph, a doté Munich de la plus animée muqueuse génitale et résistant à tous
verses ; elles peuvent être graves (can- du prépuce) peuvent être médicamen-
de ses grandes artères. Cependant, l’archi- les traitements médicamenteux. C’est
cers), contagieuses (syphilis), récidi- teuses : salol, sublimé, calomel. La
tecture, lourdement imitée de la Renais- un état pré-cancéreux, et il convient de
vantes (herpès, aphtes). Elles résultent phénazone et ses dérivés causent par-
sance, n’est pas à la hauteur de la concep-
détruire cette lésion par la chirurgie ou
tion, et les véritables palais de la bière, souvent de facteurs associés (chéilites fois des taches noires (verge noire de
la radiothérapie.
notamment l’illustre Hofbräuhaus (1897), complexes). Fournier). Certaines dermatoses clas-
contribuent à la réputation de richesse de sées : eczéma sec, parakératose, pso-
L’eczéma des lèvres, tantôt aigu, Muqueuse génitale féminine
Munich plus qu’à sa beauté vers la fin du
riasis, peuvent déterminer des taches
XIXe s. tantôt chronique, peut être provoqué
rouges, non érosives. Les trois stades de la syphilis s’ob-
Hitler nourrissait une prédilection pour par le rouge à lèvres, les dentifrices,
servent à la vulve : chancre, plaques
Munich : il rêvait d’en faire la capitale artis- les prothèses dentaires (dentiers). Il est Les balanites infectieuses, dues à
muqueuses, syphilides tertiaires et leu-
tique du IIIe Reich, et notamment de com- aggravé par le vent, le froid, le mordil- des germes variés, sont favorisées par
coplasie. Les chancres mous vulvaires
pléter la place Royale par les édifices du l’existence d’un phimosis (prépuce
lement et le mouillage continuel (tic sont parfois du type folliculaire. L’her-
parti. De tout cela, il n’est guère resté que trop étroit). Le gonocoque, le staphy-
des lèvres). pès peut être profus, s’accompagnant
la longue et médiocre Maison de l’art (Haus
locoque, les fusospirilles, le bacille
der Kunst), élevée à partir de 1933 sur les Les chéilites microbiennes sont d’oedème mou déformant la vulve.
Gangrenae cutis, les moniliases sont
plans de l’architecte Paul Ludwig Troost, Diverses vulvites sont observables :
habituellement streptococciques. L’at-
près du Jardin anglais (Englischer Garten) susceptibles de les produire. La ba-
teinte des commissures est la perlèche, infectieuses (entérocoque, gonocoque,
qu’avait créé l’Électeur Charles Théodore lano-posthite érosive circinée (Berval
fusospirille), moniliasiques (levures)
à la fin du XVIIIe s. et qui est, aujourd’hui laquelle est parfois due à des Levures. et Bataille) est due à une triade : gros
encore, un des éléments essentiels de la avec leucorrhée abondante crémeuse,
La leucoplasie s’observe chez les fu- spirochètes, bacilles grêles et nom-
parure sylvestre de Munich. vulvite à trichomonas (v. protozoaire)
meurs gardant leur cigarette collée aux breux coccis. Elle est faite d’érosions
P. D. C. sécrétant un liquide mousseux malodo-
lèvres. Faite d’une plaque blanche opa- circinées, de contours géographiques
rant, vulvite diabétique érythémateuse,
line, elle s’épaissit si l’usage du tabac et serties d’un liséré blanc. La balano-
E. Roth, München so wie es war (Düssel- très prurigineuse et débordant sur la
posthite gangreneuse peut être limitée,
dorf, 1965 ; trad. fr. Munich, le coeur de la Ba- n’est pas supprimé. Devenant verru- face interne des cuisses. Plus rare est
vière, Bibl. des arts, 1967). / W. D. Dube, Alte superficielle et bénigne. Plus rare-
queuse, elle risque de se cancériser. l’ulcère aigu de Lipschütz. Observé
Pinakothek München (Gütersloh, 1969 ; trad.
ment, survenant chez un adulte jeune
fr. la Pinacothèque de Munich, Somogy, 1969). La syphilis* labiale est soit primaire chez les vierges, non vénérien, il a un
/ Munich et la Haute-Bavière (Hachette, 1972).
à la suite d’une plaie locale parfois
(chancre), soit secondaire (plaques mu- début brutal et fébrile. Les ulcérations
minime, elle est de pronostic très grave
queuses), ou encore tertiaire (gommes). sont diverses : sphacéliques, miliaires,
(gangrène foudroyante des organes
pseudo-vénériennes. Il serait dû au
L’herpès* est fréquent au pourtour génitaux de Fournier).
Bacillus crassus, mais R. Touraine en
munition des lèvres (dermatoses* virales). Les La balano-posthite diabétique. fait une manifestation de l’aphtose.
aphtes* siègent à la face interne de la Toute inflammation du gland et du Les végétations vénériennes sont fré-
F PROJECTILE. lèvre inférieure. prépuce impose de rechercher le sucre quentes à la vulve. Identiques à celles
La maladie de Fox-Fordyce, bé- dans les urines. Les diabétides géni- de l’homme, elles sont favorisées par
nigne, est un semis de grains jaunâtres tales (Fournier) sont fréquemment le les défauts d’hygiène, la macération,
tapissant la face interne des joues et de symptôme révélateur d’un diabète la- la leucorrhée. Le kraurosis est une
tent et méconnu.
muqueuses la lèvre supérieure. sclérose (un durcissement) progres-
Les balano-posthites scléro-atro- sive des tissus cutanés et muqueux de
Les macrochéilites (grosses lèvres)
Membranes épithéliales qui font suite à phiques aboutissent au phimosis et la vulve. Celle-ci devient sèche, ver-
peuvent être congénitales et dues à un
la peau au niveau des orifices naturels au rétrécissement du méat. Elles sont nissée, brillante, tantôt blanche, tantôt
lymphangiome diffus (tumeur des vais-
et qui tapissent l’intérieur des cavités de causes diverses : lichen, scléroder- de couleur foie gras. Progressivement,
seaux lymphatiques). Parfois inflam-
du corps. mie, suites de circoncision (maladie l’orifice vaginal devient fibreux, dif-
matoires, d’origine streptococcique,
de Stühmer), endocriennes (kraurosis ficile à franchir. Le kraurosis apparaît
Les muqueuses ont une constitu- elles se manifestent par des poussées
masculin de Delbanco). après la ménopause ou après castration
tion différente suivant qu’elles sont récidivantes aboutissant à l’éléphan-
thérapeutique. Il est toujours amélioré
respiratoires, digestives, excréto-uri- Les végétations vénériennes, encore
tiasis. Le syndrome de Melkerson-
appelées condylomes acuminés ou par les oestrogènes de synthèse.
naires, buccales, génitales... Celles de
Rosenthal, qui associe macrochéilite,
la bordure des lèvres, du prépuce, de crêtes de coq, sont des excroissances Les tumeurs vulvaires sont sou-
paralysie faciale et langue scrotale, est
la majeure partie de la vulve sont des papilliformes agminées, rosées ou gri- vent bénignes : angiome, molluscum,
de nature indéterminée.
semi-muqueuses, de structure histolo- sâtres, pédiculées ou sessiles, siégeant kystes divers. Certaines sont ma-
gique analogue à celle de la peau. Les dans le sillon balano-préputial et sur lignes : l’épithéliome spino-cellulaire
Muqueuse génitale masculine
muqueuses buccales et anogénitales le gland. Dues à un virus filtrant, très est de pronostic très sévère et impose
sont dépourvues du stratum granulo- Le diagnostic des lésions génitales voisin de celui des verrues sinon iden- une vulvectomie totale, associée à un
sum (couche granuleuse de l’épiderme) se doit d’être dominé et centré sur la tique, elles sont souvent, mais non tou- curage ganglionnaire. Le naevo-carci-
et les cellules épithéliales n’évoluent syphilis. Beaucoup plus rarement sont jours, d’origine vénérienne. nome est encore plus redoutable. La

7472
La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

maladie de Bowen peut déborder sur la fonctionnel, est variable suivant sa Exécution façade à étages multiples est donnée
peau avoisinante. situation et sa destination, mais a tou- par les formules de Rondelet :

jours un caractère essentiel quand ce Murs de bâtiment


Muqueuse anale rôle intéresse non seulement la stabilité y Murs en infrastructure (murs en
Presque toutes les dermatoses peuvent et la résistance d’un immeuble (murs sous-sol ou murs de cave). Murs por-
(cas d’un bâtiment sans mur de refend
siéger à l’anus, mais sont souvent porteurs et notamment murs d’ossa- teurs, construits en éléments pleins, longitudinal) ;
modifiées par l’humidité régionale, le ture), mais aussi le confort et l’habi- ils doivent résister aux efforts de com-
grattage et les infections surajoutées : tabilité (murs autoporteurs ou murs
pression résultant des charges verti-
dermo-épidermites streptococciques,
de remplissage, murs-rideaux, murs
moniliases, végétations vénériennes. cales imposées par l’immeuble, ainsi (cas d’un bâtiment avec mur de refend
creux, panneaux de façade).
qu’à la poussée des terres du pour- longitudinal).
La syphilis frappe l’anus à toutes ses
Certains types de murs n’inté-
périodes : chancre primaire, plaques tour, sans pour autant être assimilés Dans ces formules, toutes les dimen-
ressent qu’indirectement la sécurité
muqueuses secondaires (condy- aux murs de soutènement, car leur sions sont exprimées en centimètres,
des immeubles, mais ils y participent
lomes plats), ulcérations ou gommes résistance au frottement et au glisse- H étant la hauteur du mur du sommet
en maintenant la stabilité de leur envi-
tertiaires, syphilome ano-rectal de à un plancher, e l’épaisseur du mur à
ment est accrue, proportionnellement
Fournier susceptible d’entraîner un ronnement : tels sont, par exemple, les hauteur de ce plancher, d la distance
au poids de l’immeuble, centré direc-
rétrécissement. murs de soutènement. entre « nus » extérieurs des deux murs
tement sur eux, et aussi en raison de la
de façade et K un coefficient dont la
Le chancre mou anal (en « bourse de
butée réalisée par le plancher du rez-
quêteur ») est exceptionnel en dehors Nature et rôles valeur est 0,027 pour une maçonnerie
de-chaussée, qui réduit considérable- de qualité et 0,054 dans le cas d’un tra-
des épidémies de chancrelle. des matériaux
ment l’effet de console encastrée à la vail plus grossier.
La tuberculose peut être : lupique, Un mur est toujours constitué par une
base du mur. Souvent plongés dans un Les murs de façade doivent avoir
verruqueuse, ulcéreuse, et surtout fou-
maçonnerie proprement dite ou une
milieu humide qui les oblige à résister une isolation thermique suffisante et
gueuse et végétante. De nombreuses
maçonnerie de béton. La maçonnerie ils ne doivent être ni poreux ni capil-
tumeurs bénignes ou malignes peuvent aux effets de capillarité ascendante,
peut être en pierres de taille (pierres laires. S’ils sont imbibés, ils perdent
siéger à l’anus. les murs de cave doivent être compo-
appareillées), en moellons (hourdés à beaucoup de leur isolation thermique ;
L’éléphantiasis ano-rectal de Four- sés de matériaux très peu hygrosco-
joints pleins) ou en briques : briques ils doivent être hourdés au mortier de
nier comporte des lésions tumorales, piques. Ils sont généralement en béton
pleines, de terre cuite, de laitier ou de ciment et non à la chaux.
lobulées, végétantes avec oedème enva-
silico-calcaire, briques perforées et banché, avec emploi de ciment à base 2. Les murs de refend sont des murs
hissant le périnée chez l’homme et les
briques creuses de grandes dimensions. de laitier ou de pouzzolane pour résis- porteurs intérieurs aux bâtiments et
organes génitaux chez la femme (esthio-
Il peut s’agir aussi d’une maçonnerie ter à l’agressivité fréquente des eaux dirigés parallèlement ou perpendiculai-
mène). Il peut être réalisé par diverses
de blocs de béton manufacturés, pleins du sous-sol. On les établit aussi en rement aux façades. Ils supportent leur
causes : syphilis, esthiomène, gono-
poids propre et seulement la partie des
coccie, chancrelle, maladie de Nicolas- ou creux, grands ou petits, en béton maçonnerie de moellons. S’ils sont
planchers qui reposent sur eux. Leurs
Favre (v. lympho-granulomatose). normal, dit « béton lourd », ou en béton situés dans la nappe phréatique, ils
charges sont centrées sur leur axe ver-
L’herpès ne siège pas sur la mu- allégé. doivent être drainés avec puisard tical, ce qui permet de répartir symétri-
queuse anale, mais sur la région péria- La résistance du mur ne dépend pas d’évacuation. On doit, dans certains quement les variations d’épaisseur, dé-
nale et le sillon interfessier. seulement de la nature et de la légèreté cas, les traiter en cuvelage, avec en- terminées par la formule de Rondelet :
Les aphtes et l’acanthosis nigricans du matériau dont il est fait, mais aussi duit externe au bitume et emploi de
sont observables à l’anus. Le granu- de sa structure. C’est ce qui apparaît mortier hydrofugé.
lome éosinophilique anal est fait de notamment dans le béton, exécuté avec
Dans ce cas, le coefficient k a pour va-
végétations, de fissures et d’ulcérations y Murs en superstructure (murs en
des matériaux légers ou de densité cou- leur 0,013 ou 0,027 suivant la qualité,
périanales avec association de lésions élévation).
rante, mais avec des modalités diffé- bonne ou mauvaise, de la maçonnerie.
ano-rectales. La maladie de Bowen et la
rentes de constitution : béton normal 1. Les murs extérieurs, ou murs
maladie de Paget extra-mammaire ont 3. Les murs en pignon n’ont à sup-
de densité avoisinant 2,4 à 2,5 ; béton de façade, forment les longs pans de
pu être observées à l’anus. Nombreuses porter que leur propre poids et une
sans sable ; béton caverneux, béton de l’immeuble ; outre leur poids propre, surface de plancher correspondant à
sont les tumeurs bénignes ou malignes
granulats légers, béton à mortier alvéo- ils supportent une partie du poids des l’écartement de deux solives, celles-
de siège anal : végétations, molluscum,
laire ou cellulaire. ci reposant sur les murs de façade et
mélanome malin, angiosarcome et sur- planchers, lesquels prennent appui sur
tout épithéliome spino-cellulaire. Beau- sur le mur de refend, s’il en existe. Ils
D’autre part, un mur peut être creux eux à hauteur d’un chaînage. Dans la
coup plus rarement, l’actinomycose, la supportent en outre, une partie de la
en étant constitué en briques pleines construction classique, ils sont toujours
sporotrichose, la blastomycose, l’ami- toiture. Ils contreventent les murs de
et en mortier normal ; c’est le cas des porteurs ; dans la construction moderne, façade à leurs extrémités, et, compte
biase*, la maladie de Crohn sont sus- murs dits « doubles-murettes », formés ils sont simplement autoporteurs (murs tenu de ce rôle, leur épaisseur doit être
ceptibles de déterminer des suppurations
de deux parois séparées par un vide
de remplissage), la fonction de résis- calculée assez largement.
anales et périanales.
d’air. Ces derniers murs peuvent d’ail-
A. C. tance aux efforts et aux charges étant 4. Les murs autoporteurs, ou murs
leurs avoir une constitution mixte :
F Anus / Aphte / Chancre / Dermatoses / Langue assurée par l’ossature, parfois en bonne de remplissage, sont souvent constitués
/ Syphilis. la paroi interne réalisée en briques
par une double-murette avec lame d’air
maçonnerie de briques, mais plutôt et
creuses placées sur chant ; le vide d’air isolante interposée. Ces murs ne sup-
presque toujours en béton armé ou en
de ces maçonneries réalise une meil- portant d’autre charge que leur poids
acier de charpente. Dans les immeubles
leure isolation thermique et, dans une propre, leur épaisseur est déterminée
à étages, la charge imposée aux murs
mur certaine mesure, une meilleure isola- uniquement en fonction de l’isolation
tion acoustique, rapportée à ce qu’elle porteurs extérieurs diminue notable- thermique requise.

Élément du gros oeuvre dressé vertica- serait si les deux côtés du mur double- ment au fur et à mesure qu’ils s’élèvent y Cloisons. Ce sont des murs légers
lement, dont le rôle, au point de vue murette étaient jointifs. en hauteur. L’épaisseur e d’un mur de et minces dont le rôle est uniquement

7473
La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

2 vol.). / M. Jacobson, Technique des travaux


de compartimenter à l’intérieur de n’en est pas moins une description à
(Béranger 1955-1963 ; 3 vol.).
l’immeuble les différents locaux à peine idéalisée de ce que fut la cour
séparer. Pour améliorer l’éclairement, impériale à l’apogée de la civilisation

ces cloisons sont souvent en béton de Heian, aux alentours de l’an 1000.

translucide. Le roman se divise très nettement


Murasaki Shikibu
y Murs de clôture. Ils délimitent des en deux parties très inégales, centrées,

terrains dans le voisinage immédiat la première, jusqu’au livre 41, sur le


Romancière japonaise du début du
des immeubles. La poussée des terres Genji (un Genji est un fils d’empereur,
XIe s., auteur du Genji-monogatari.
né généralement d’une femme de rang
sur un côté est équilibrée par la butée
De la vie de Murasaki Shikibu, nous secondaire, auquel le statut de prince
de l’autre côté ; en revanche, ces murs
savons peu de chose, ce qu’elle rap- du sang a été refusé), la seconde sur
sont exposés au vent et on peut les cal-
porte dans le fragment de son journal le fils présumé de celui-ci, le prince
culer soit en les considérant comme
qui subsiste (automne 1008 - début Kaoru. La différence entre ces deux
des consoles encastrées à la base, soit
1010). Fille de Fujiwara no Tametoki, parties est si grande en apparence que
en utilisant les formules de Rondelet, poète assez estimé, elle appartient à une l’on a pu avancer, mais sans preuve dé-
qui donnent l’épaisseur du mur selon lignée qui a cultivé les lettres chinoises
cisive, que la seconde était d’un autre
le degré décroissant de stabilité : et japonaises pendant tout le Xe s. Née auteur, que, pour des raisons de simple
vraisemblablement en 978, elle partage
parallélisme, l’on a supposé être Daini
avec son frère les leçons de chinois
respectivement no Sammi. L’analyse interne du texte a
classique que Tametoki prodigue à ce
pour une grande, une moyenne ou une fait cependant abandonner cette hypo-
dernier, à une époque où les femmes
faible stabilité, h étant la hauteur du thèse, que l’unité du style rend diffici-
n’apprenaient généralement que l’écri-
mur à partir de la semelle, en suppo- lement admissible. Il est plus probable
ture syllabique et l’art du waka (poème
sant la butée des terres négligeable, en que l’auteur ait, dans un premier temps,
japonais). En 999, elle épouse un loin-
terrain meuble ou en remblais neufs. considéré l’oeuvre comme achevée à la
tain parent, Fujiwara no Nobutaka,
S’il y a des murs en retour formant mort du Genji, et que le cycle de Kaoru
son aîné d’une vingtaine d’années ;
contreventement espacés d’une dis- ait été rédigé après une interruption de
celui-ci meurt en 1001, lui laissant une
tance l, l’épaisseur e sera donnée en quelques années.
fille qui sera connue elle aussi en lit-
stabilité moyenne, celle qui est géné- Le cycle du Genji peut lui-même
térature, sous le sobriquet de Daini no
ralement utilisée, par la formule : être subdivisé en trois périodes.
Sammi. En 1005, elle entre au service
de l’impératrice Akiko, fille du puis- 1. Du livre I au livre XIII : l’adoles-
sant ministre Fujiwara no Michinaga. cence et la jeunesse du héros. Fils de
toutes les dimensions étant exprimées
À la mort de l’empereur Ichij, elle suit l’empereur et d’une favorite, le Genji
en centimètres.
sa maîtresse dans sa retraite ; malade mène une vie insouciante, consacrée
sans doute, elle quitte le service à l’au- aux amours multiples que lui per-
Murs de soutènement
tomne de 1013 et meurt probablement mettent, voire lui imposent les moeurs
Ce sont des murs de maçonnerie en au printemps de l’année suivante, âgée du temps. Mais ce qu’il cherche en
béton ordinaire ou en béton armé, de trente-cinq ans environ. fait, c’est l’image d’une mère idéali-
ayant pour rôle de contenir la poussée sée, morte alors qu’il était enfant. Cette
Il semble peu probable qu’elle ait
d’une partie de terrain en surélévation image, il croit la retrouver en Fujitsubo,
commencé la rédaction de son roman,
d’une autre partie dont la surface est qui suppose une connaissance appro- la jeune impératrice, nouvelle favorite
en contrebas, la dénivellation étant fondie des us et coutumes de la cour, de son père ; amour interdit auquel il
brusque. avant 1005. Selon ses propres dires, tente d’échapper par une quête inces-

encore que le passage ne soit pas très sante ; amour partagé du reste par la
On distingue :
explicite, l’ouvrage semble déjà très vertueuse Fujitsubo, qui succombe au
— les murs-poids à parements verti-
avancé en 1008 ; peut-être même la cours d’une brève rencontre d’où naî-
caux ou inclinés, qui s’opposent aux
première partie — les 41 premiers tra un fils que l’empereur croira sien.
poussées de renversement par leur
livres — en est-elle achevée. Tout Fujitsubo, torturée par le fatal secret,
propre poids ;
semble donc indiquer que ce véritable évitera désormais le Genji et, pour le
— les murs à contreforts, dont les pare-
roman fleuve (plus de 2 000 pages dans fuir définitivement, entrera en religion
ments verticaux ou inclinés sont étages
les éditions imprimées modernes) a quand le Genji se verra confier par
par des renforts verticaux.
été écrit en peu d’années ; certaines son père mourant la garde de l’enfant.
Ils s’opposent au moment de ren- Le héros de son côté recherchera les
négligences ou contradictions du texte
versement dû à la poussée soit par leur semblent du reste confirmer cette femmes les plus opposées par le rang
poids propre seul, soit par leur poids opinion. ou le caractère à celle qui reste l’amour
propre augmenté de la résistance oppo- de sa vie. Amour qu’il tentera enfin de
Le Dit du Genji (Genji-monogatari),
sée par l’avancée d’une semelle débor- détourner de son objet en le fixant sur
M. D. divisé en 54 livres, se présente comme
dant le mur vers l’aval. Parfois, leur la jeune Murasaki, nièce de Fujitsubo,
une sorte de chronique romanesque de
stabilité est augmentée par la présence orpheline qu’il recueille à l’âge de dix
la cour de Kyto, qui s’étend sur quatre
F Cloison / Mécanique des sols / Préfabrication.
d’une semelle débordant vers l’amont ans et dont il assurera lui-même l’édu-
règnes et soixante-dix années ; tous les
et sur laquelle pèse toute la terre qui la cation pour réaliser son idéal féminin.
personnages sont imaginaires, certes,
recouvre. De plus, le long du parement Soc. Acad. Hütte, Des Ingenieurs mais la vraisemblance du récit est telle Mais le Genji-monogatari n’est pas
extérieur sont pratiquées des barba- que très tôt l’on a cherché des clefs, un roman d’amour : si les aventures
canes traversant toute l’épaisseur du Taschenbuch (Berlin, 1951-1955 ; 5 vol. ; trad. sans pour autant qu’aucune des iden- sentimentales tiennent une place pré-
massif et qui servent à laisser les eaux tifications proposées soit entièrement pondérante dans ces premiers chapitres,
intérieures au mur s’écouler au dehors. fr. Manuel de l’ingénieur, Béranger, 1960-1962, convaincante. Le tableau d’ensemble déjà s’y dessinent le plan politique et la

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

lutte pour le pouvoir, qu’elles masquent de treize ans que les us du monde lui — et peut-être en effet fut-ce la mort de de manifester une grande indigna-
à peine. imposent de traiter en épouse. Quand il l’auteur qui en interrompit le cours. tion contre le crime de Vincennes...
R. S. L’Empire est fait. L’ambition de Murat
Dès la fin du premier livre, nous découvrira un peu plus tard que l’enfant
F Japon. grandit encore. Il devient maréchal
voyons le héros marié par son père,
qu’elle attend ne peut être de lui, il ne (1804), grand amiral et prince d’Em-
dans sa douzième année, à la fille du
l’en reconnaîtra pas moins pour sien, pire (1805), grand aigle de la Légion
puissant ministre de la Gauche, chef de
d’honneur ; après Austerlitz, il reçoit le
l’un des deux clans qui se disputent la car il voit dans sa mésaventure une juste
titre de grand-duc de Berg et de Clèves
tutelle du souverain. Son père mort, son
rétribution de l’insulte infligée jadis à Murat
(1806), où il joue au potentat.
frère aîné sur le trône, le pouvoir passe
au ministre de la Droite. Une intrigue
son propre père. Il est à remarquer, tou- (Joachim) Il parade dans des costumes splendides

imprudemment nouée avec une fille tefois, que son attitude ne découle pas et extravagants. Pendant la campagne
Maréchal de France, roi de Naples de Prusse, le grand sabreur fonce sur
de celui-ci, destinée au gynécée impé- de la croyance en quelque châtiment
(Labastide-Fortunière [auj. Lahastide- l’ennemi à Iéna, puis à Eylau (1807).
rial, le contraint à l’exil. Trois années
céleste, mais du sentiment tout humain Murat] 1767 - Pizzo, Calabre, 1815). Montera-t-il, comme il l’espère un peu,
passées loin de la ville le mûrissent, et
de la nécessité d’une sorte d’équilibre sur le trône de Pologne ? Non : Napo-
c’est un tout autre homme qui revient à
la cour lorsque l’empereur, à la mort du et de justice morale. Cependant que les L’homme léon l’envoie à Madrid persuader les

ministre, le rappelle. princes espagnols de se laisser attirer à


coupables, accablés par cette générosité Ce fils d’un aubergiste est le dernier-
Bayonne. Mais les Madrilènes se sou-
2. Du livre XIV au livre XXXIII : pour eux incompréhensible, trouvent né d’une famille de douze enfants.
lèvent et, le « dos de Mayo » (2 mai
conseiller écouté de son frère, ministre D’abord destiné par son père à la prê-
en eux-mêmes leur propre châtiment : 1808), Murat réprime dans le sang l’in-
tout-puissant après l’abdication de ce trise, il s’engage (1787) dans un régi-
l’amant meurt torturé par le remords, et surrection. Ce haut fait l’incite à croire
dernier, à qui succède le jeune prince, ment de cavalerie, d’où il est renvoyé
qu’il va ceindre la couronne de Charles
fils ignoré du Genji, il met tout en la femme entre en religion. Quand au deux ans plus tard pour indiscipline.
Quint. Lorsqu’il apprend qu’elle est
oeuvre pour éviter un nouveau revers Genji, désabusé, accablé bientôt par la Reprenant du service, il entre dans
destinée à Joseph, sa déception est si
de fortune ; les amours passent au la garde constitutionnelle du roi, est
mort de Murasaki, il songe lui aussi à se grande qu’il tombe malade.
second plan et ne viennent plus guère nommé officier (1792), mais ses idées
retirer du monde. politiques le poussent vite à quitter
ternir l’harmonie d’une union sans
ce « lieu infect » (c’est son mot). Ce « Ce titre de roi vous
nuages avec Murasaki. Profond poli- Au commencement du livre XLII,
tique, le prince fait adopter et élever jacobin convaincu raconte alors que a tourné la tête »
nous apprenons que le prince est mort.
par elle une fille née de ses amours son vrai nom est Marat et qu’il est (Napoléon)
Des années se sont écoulées. Kaoru est cousin du grand patriote. Après Ther-
avec une dame d’Akashi, lieu de son Désigné par Napoléon pour remplacer
exil, fille dont il médite, selon la meil- devenu un adolescent mélancolique midor, il niera avec la même énergie ce même Joseph à Naples (juill. 1808),
leure tradition des Fujiwara, de faire cette parenté imaginaire. La journée
que la révélation du secret de sa nais- Murat connaît une certaine popularité
un jour une impératrice, consolidant du 13-Vendémiaire, où il sauve la
auprès de ses sujets et travaille à la
sance achèvera de dégoûter du siècle,
ainsi la puissance de son parti. Sa vie Convention en amenant l’artillerie réorganisation du pays. Mais il se lasse
sentimentale cependant est loin d’être convaincu qu’il est qu’une sorte de malé- de la plaine des Sablons, donne au vite des exigences financières et éco-
achevée : nous retrouvons les femmes diction pèse sur lui. Il incline à la vie reli- jeune chef d’escadron l’occasion de nomiques que lui impose l’Empereur,
qu’il a aimées et qu’il a rassemblées connaître Bonaparte. Celui-ci l’appelle
gieuse, mais les tourments d’amour ne lui irrité par ses dettes et ses manquements
dans son palais, où elles mènent une près de lui comme aide de camp : la au Blocus continental. Il s’entoure, en
seront pas épargnés. Indécis, il hésitera
vie heureuse ; il tentera, en vain, de prestance et l’audace de ce joli garçon outre, d’Italiens suspects (comme le
séduire une princesse orgueilleuse entre les trois filles du prince d’Uji, mais l’ont séduit. Pendant toute la campagne ministre de la Police Antonio Maghella
qui avait jadis repoussé ses avances ; chaque fois il se verra préférer le même d’Italie, le magnifique cavalier qu’est [1766-1850]) et met à l’écart certains
enfin, il retrouve et « adopte », dans Murat se fait remarquer par ses charges hauts fonctionnaires et officiers fran-
rival, le jeune prince Niou, petit-fils du
des conditions pour le moins ambiguës impétueuses. En Égypte, ses prouesses çais. Dans l’espoir de reconquérir la
Genji. La soeur aînée, qui avait sacrifié lui valent le grade de général de divi-
et qui ne manqueront pas de troubler Sicile, il entreprend une fâcheuse expé-
la sérénité de Murasaki, la fille, dispa- son propre amour pour Kaoru au béné- sion (1798). Il est désormais tout ac- dition contre l’île (sept. 1810).
quis à Bonaparte. Le 19-Brumaire, il
rue vingt ans plus tôt, de la touchante fice de la cadette, meurt sous ses yeux, L’année suivante (juin 1811), il veut
Ygao, morte entre ses bras, étouffée rétablit la situation en expulsant les
lui révélant l’existence d’une forme de obliger les Français employés dans
députés de l’Orangerie de Saint-Cloud.
par l’« esprit de jalousie » d’une rivale. son administration à acquérir la natio-
passion sublime. La troisième, séduite
Pour des raisons qu’il n’ose s’avouer, il nalité napolitaine, mesure que Napo-
ne révélera l’existence de la jeune fille par Niou, mais qui elle aussi aime en se- Une ambition effrénée léon annule en leur donnant la double
à son véritable père, cousin et ami de cret l’instable Kaoru, se jette à l’eau pour nationalité. Ses querelles de ménage
Deux ans plus tard, commandant la
jeunesse du Genji, qu’une fois qu’elle avec Caroline, dont l’ambition est in-
échapper à ce tragique dilemme. Sauvée garde consulaire, il épouse (janv. 1800)
aura cédé à l’un des prétendants qu’il a satiable, exaspèrent l’Empereur, qui,
la coquette et ambitieuse Caroline Bo-
par des passants, elle se retire dans un
lui-même introduit chez elle. par ailleurs, condamne les initiatives
naparte, qu’il a conquise par sa faconde
ermitage où elle s’efforce d’oublier les malheureuses de son beau-frère, grisé
3. Du livre XXXIV au livre XLI : une et sa belle allure. L’avenir s’ouvre
nouvelle fois, le roman change de sens attachements mondains. brillant devant lui. Aiguillonné par par le pouvoir. (« La reine, dit-il, a plus

et de visage. Pris au piège de son ambi- sa femme, Murat est chaque jour plus d’énergie dans son petit doigt que le roi
Trouvera-t-elle la paix, ainsi que son
tion et de la raison d’État, le Genji est avide d’honneurs et d’argent. Après la dans toute sa personne. »)
soupirant malheureux ? Nous ne le sau-
contraint de recueillir une princesse, fille seconde campagne d’Italie, il reçoit la Désormais, « Joachim » vit dans
de son frère, l’empereur retiré, et d’en rons jamais, car, sur ce dernier épisode fonction de gouverneur de Paris (1804) la hantise d’être dépossédé de son
faire, malgré qu’il en ait, sa femme prin- dans le meilleur style romantique, le et doit désigner les membres du tri- sceptre. En 1812, il se bat avec sa bra-
cipale au grand dépit de Murasaki. Le bunal militaire chargés de condamner voure habituelle en Russie, malgré un
roman se termine soudain sans que rien
prince n’est plus le « héros d’amour », le duc d’Enghien. Il reçoit une grosse échec à Vinkovo (oct.), mais, pendant
ne laisse prévoir cette fin brutale et défi-
mais un homme d’âge mûr fort embar- gratification pour ses bons offices — la retraite, il abandonne au prince Eu-
rassé par la présence de cette fillette nitive comme la mort d’un être humain ce qui ne l’empêchera pas, plus tard, gène la Grande Armée, dont il a reçu

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

le commandement après le départ de Disposée transversalement aux qui résiste mieux à la sécheresse : oli- province, situé dans l’intérieur, compte
Napoléon, pour regagner Naples (janv. cordillères Bétiques — qui alignent viers, amandiers et caroubiers. Partout, encore moins de 100 000 habitants.
1813) et négocie secrètement avec en coulisses, du S.-O. au N.-E., chaî- R. L.
la surface cultivée en secano régresse,
l’Autriche. La trahison est proche. nons et massifs —, elle déborde large-
les hommes désertant ces campagnes
Après la bataille de Leipzig, il entre ment au nord sur la Meseta, dont les

en tractation avec les Alliés, auxquels monotones platitudes résultant d’un trop pauvres. Seule, la région de Ju-

il promet 30 000 hommes moyennant remblaiement tardif s’accidentent de milla reste bien vivante : épargnée par Murillo
son maintien sur le trône (janv. 1814). rides au sud d’Albacete, la couverture

L’Empereur s’indigne. « La trahison du socle ayant été bousculée par les


la crise du phylloxéra, elle a développé (Bartolomé
poussées bétiques. Deux traits mor- son vignoble, dont elle tire des vins de
du roi de Naples est infâme », s’écrie- Esteban)
phologiques rendent le franchissement bonne qualité.
t-il lorsqu’il apprend la défection du
de cette transversale particulièrement
« traître extraordinaire ». Mais le Pour enrayer l’exode rural, on envi- Peintre espagnol (Séville 1618 - id.
aisé : l’existence d’un grand enselle-
congrès de Vienne n’est pas favorable 1682).
sage de dévier des eaux du Júcar, voire
ment qui explique l’altitude modeste
aux ambitions de Murat. En 1815, le
(1 200 à 1 500 m) des montagnes (sauf du Tage, vers la région de Murcie afin S’il reste un des grands noms de
roi pressent que la couronne de Naples
aux confins occidentaux de la région, l’école espagnole, Murillo fait au-
va être rendue à Ferdinand IV. Il essaie d’y étendre les surfaces irriguées ; mais
où le Revolcadores dépasse 2 000 m) jourd’hui figure de méconnu. Célèbre
alors de soulever les Italiens (procla- ce ne sont encore que des projets âpre-
et à la faveur duquel la moyenne vallée de son vivant presque à l’égal de
mation de Rimini, 30 mars), se fait ment discutés. Une très forte émigra-
du río Segura s’est implantée transver- Vélasquez*, recherché par les collec-
battre par les Autrichiens à Tolentino
salement aux plis ; le morcellement des tion se dirige donc vers Barcelone et tionneurs étrangers du XVIIIe s. et par
(2 mai), puis se réfugie en Corse. Après
reliefs qu’isolent d’amples couloirs et les généraux de Napoléon — qui dépe-
Madrid, les possibilités d’emploi dans
Waterloo, il tente un débarquement en
seuils, particulièrement dans la partie cèrent ses grands ensembles de Séville
Calabre, mais, capturé et condamné, il la région étant trop limitées. Plusieurs
méridionale, où de lourds massifs se —, il apparut aux romantiques, conquis
est fusillé par les partisans de Ferdi- des mines de plomb, zinc et fer situées
dispersent au milieu de vastes plaines par le charme de ses Vierges et de ses
nand (13 oct.). de remblaiement que borde au nord du dans les montagnes de Carthagène et Enfants Jésus, comme le « peintre du
cap Palos une côte à lagunes. Ciel », le « Raphaël espagnol ». Puis
de Mazarrón, après avoir connu au
Murat à travers le Mémorial Le climat, chaud et franchement le goût changea, et la gloire de Murillo
début du siècle une active exploitation,
aride dans les plaines méridionales qui fut éclipsée par la fortune nouvelle du
« L’Empereur disait, au sujet du courage sont aujourd’hui fermées, faute de ren-
physique, qu’il était impossible à Murat reçoivent moins de 300 mm de pluies Greco* et de Zurbarán*. D’où l’ab-
et à Ney de n’être pas braves ; mais qu’on par an, reste marqué par une rigoureuse tabilité, et la ville minière de La Unión sence de monographies récentes et
n’avait pas moins de tête qu’eux, le pre- sécheresse dans l’intérieur, où les re- compte moins de 12 000 habitants après surtout d’études critiques séparant des
mier surtout » (4-5 déc. 1815). « Murat, liefs sont cependant davantage arrosés originaux les innombrables copies et
en avoir eu plus de 30 000. Les seules
sans vrai jugement, sans vues solides, sans
et où l’amplitude thermique croissante imitations. Cependant, le vent tourne
caractère [...]. En 1814, son courage, son industries notables sont installées à
apporte une teinte continentale qui fait de nouveau, et le grand ouvrage attendu
audace pouvaient nous tirer de l’abîme ; Carthagène (128 000 hab.). Fondation
transition au climat mésétain. L’ari- de Diego Angulo Iñiguez, préparé par
sa trahison nous y précipita [...]. Il était
dité s’exprime dans les paysages par carthaginoise, la ville est construite au une série d’articles dans l’Archivo
dans la destinée de Murat, disait l’Empe-
la considérable extension des steppes, Español de Arte, permettra de mieux
reur, de nous faire du mal [...] Jamais à la fond d’une ample baie offrant au port
tête d’une cavalerie on ne vit quelqu’un dont l’homme n’est que partiellement situer un artiste dont la séduction, par-
des conditions naturelles excellentes.
de plus déterminé, de plus brave, d’aussi responsable. fois trop facile, ne doit pas masquer la
brillant » (7-8 févr. 1816). « Murat avait un L’installation, à la fin du XVIIIe s., d’un
Prenant leur source dans des mon- vraie grandeur.
très grand courage et fort peu d’esprit »
tagnes plus occidentales mieux arro- grand arsenal lui permit de devenir le
(14 juill. 1816). L’histoire de sa vie, « exemplaire »,
sées, le Segura et le Guadalentín, gros- principal port militaire de la côte mé-
mais sans relief, se confond avec celle
sis par des affluents qu’alimentent les diterranéenne espagnole. Mais c’est
A. M.-B. de son oeuvre. Pur Sévillan, dernier des
eaux emmagasinées dans les massifs
M. Dupont, Murat, cavalier, maréchal de
aujourd’hui l’un des premiers ports de quatorze enfants d’un barbier-chirur-
France, prince et roi (Hachette, 1934). / A. Va- calcaires de l’intérieur, permettent,
gien, orphelin à quatorze ans, élevé par
la Péninsule grâce à son port pétrolier
lente, Giocchimo Murat e l’Italia meridionale grâce à une série de barrages-réser-
une soeur aînée, sa vocation précoce le
(Turin, 1941). / J. Bertaut, le Ménage Murat
voirs, d’irriguer de riches huertas dont doté d’une puissante raffinerie établie à
(le Livre contemporain, 1958). / J. P. Garnier, conduit chez Juan del Castillo (1584-
les plus étendues sont celles de Mur- Escombreras. Doublée par une grande
Murat, roi de Naples (Plon, 1959). / G. Doria, 1640), peintre plutôt archaïsant, à la
Murat, re di Napoli (Naples, 1966). cie et de Lorca. Les cultures fruitières,
centrale thermo-électrique, elle a per- gamme claire et froide, que Murillo
agrumes principalement, abricotiers et
mis la mise en place d’un complexe associe dans ses premières oeuvres aux
pêchers secondairement, l’emportent
« gloires » brillantes de Roelas*, ré-
largement sur les cultures de légumes industriel important : chimie lourde,
novateur de l’école sévillane au début
Murcie (piments). En ajoutant les petits péri- métallurgie du plomb, fabrication de
du siècle, et à la vigueur plastique de
mètres irrigués à partir de puits dans
verre, industries alimentaires, etc. Zurbarán, alors à son apogée. Celle-
les plaines littorales en bordure du
En esp. MURCIA, région de l’Espagne ci domine le premier grand cycle de
golfe de Mazarrón, qui se sont spécia- Murcie (280 000 hab.), création
méridionale, sur la Méditerranée ; Murillo : vingt-deux histoires et mi-
2 lisés dans la culture de la tomate, la musulmane à la croisée de la route Ali-
26 175 km ; 1 141 000 hab. racles monastiques pour le petit cloître
surface irriguée ne couvre cependant
cante-Almería et de l’axe de la vallée
Constituée des provinces de Murcie que 12 p. 100 des terres cultivées de la des Franciscains (1645-46, ensemble
et d’Albacete, la région de Murcie s’est province de Murcie. Or, la culture de du río Segura, était mieux placée pour aujourd’hui dispersé). Les deux plus
individualisée lors de la Reconquista* secano est particulièrement aléatoire devenir la capitale de la région ; mais vastes compositions annoncent déjà
comme une marche castillane ouvrant sous un climat aussi sec, surtout dans des voies neuves : la Cuisine des anges
elle reste avant tout le centre d’une
un accès à la Méditerranée entre les les plaines méridionales. La céréali- (Louvre), par le demi-jour subtil où
riche huerta dont elle commercialise ou
royaumes de Valence et de Grenade. culture ne procure que des rendements baigne la cuisine du couvent ; la Mort
C’est donc une région historique sans traite (dans des conserveries) les pro- de sainte Claire (Dresde), par la pro-
dérisoires le plus souvent. Elle est gé-
unité géographique. néralement associée à l’arboriculture, duits. Albacete, le second chef-lieu de cession des jeunes saintes, souples,

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fraîches, animées, qui fait apparaître le échafaudage en peignant, la mort inter- Il faut ajouter que Murillo est parfai- taines oeuvres de Schopenhauer, Ibsen,
type féminin cher à l’artiste. rompe son dernier grand ouvrage, des- tement capable d’un pathétique sobre Nietzsche, Dostoïevski et Shakespeare
tiné aux capucins de Cadix (le Mariage et poignant. Mais son univers propre — et de peinture, Friedrich Wilhelm
Ce premier succès assure la car-
mystique de sainte Catherine). est celui de la familiarité, de l’observa- Plumpe, qui prendra le nom de Mur-
rière de Murillo, astre nouveau qui
Cette oeuvre considérable (à laquelle tion grave et amusée de la vie à travers nau, se sentit dès son plus jeune âge
succède à Zurbarán dans la faveur du
s’ajoutent de nombreux tableaux iso- les modèles que lui offre Séville : dans particulièrement attiré par le théâtre.
clergé et vers lequel les grandes com-
lés, destinés à des églises ou à des des « intimités chrétiennes » souvent Il s’inscrivit aux cours de Max Rein-
mandes affluent. En 1656, le chapitre
particuliers — Immaculées, Vierges à charmantes, dans des tableaux de plus hardt et devint l’un de ses proches
de la cathédrale lui offre une chapelle
l’Enfant, Saintes Familles, scènes de grande envergure à la gloire de la Cha- collaborateurs. Après l’épreuve de
à décorer (l’immense Vision de saint
la Passion, scènes bibliques, scènes de rité (comme la Sainte Élisabeth soi- la guerre — qu’il accomplit dans
Antoine) et, quelques années plus tard,
genre, portraits) se déroule suivant une gnant les teigneux de la Caridad), dans l’aviation —, il opta cependant pour
la salle capitulaire (Immaculée, saints
courbe régulière. Si la distinction de des sujets profanes ou semi-profanes, le cinéma et fonda une petite société
évêques sévillans). Des tableaux lui
l’historien d’art J. A. Ceán Bermúdez tirés de la Bible ou empruntés aux spec- de production avec l’aide de quelques
sont commandés en 1665 pour l’église
(1749-1829) entre trois manières, « la tacles picaresques de la rue, il peint des camarades rencontrés chez Reinhardt.
Santa Maria la Blanca, et il entreprend
froide, la chaude, la vaporeuse », est un gamins dépenaillés et espiègles, des Ses premiers films sont hélas perdus
la même année les deux grands cycles
peu simpliste et scolaire, elle traduit en jeunes filles à la fenêtre, moqueuses et pour la plupart. Certains autres ont été
pour les Augustins et les Capucins,
gros la double évolution qui se dessine coquettes — toujours traités avec une retrouvés, mais l’état de leur copie per-
passés en partie au musée de Séville.
entre 1650 et 1660 et s’accentue par grâce proprement sévillane, une gentil- met difficilement de se faire une juste
Enfin, de 1670 à 1674, pour son ami
la suite : vers le clair-obscur aux rous- lesse exempte de vulgarité. idée de l’oeuvre originale. Aussi est-il
Miguel de Mañara, fondateur de l’hos-
seurs dorées qui baigne déjà l’immense L’art de Murillo n’a pas marqué hasardeux de porter un jugement équi-
pice de la Caridad (et de la confrérie
gloire du Saint Antoine de 1656 et qui seulement ses habiles imitateurs anda- table sur le Murnau d’avant Nosferatu.
dont le peintre est membre), Murillo
éliminera un ténébrisme encore vigou- lous — à commencer par son disciple Cependant, grâce à divers témoignages
décore la chapelle de quatorze grandes
reux dans cette période transitoire Francisco Meneses Ossorio (v. 1630 - et à l’étude de quelques découpages
toiles qui évoquent les formes et les
(la Cène de Santa Maria la Blanca) ; v. 1705) —, mais tout le XVIIIe s. et le annotés de la main même du cinéaste,
âges de la Charité, de Moïse et Jésus
vers un « baroque » dû en partie aux romantisme espagnols, au moins sur le on sait que, dès ses premiers essais,
à sainte Élisabeth reine de Portugal et
contacts madrilènes (Guido Reni, et plan technique et chromatique. Murnau était déjà maître de son style.
saint Jean de Dieu.
surtout Rubens* et Van Dyck*), mais P. G. L’apport des scénaristes Hans Janowitz
Entre-temps — marié depuis 1645, qui va dans le sens de l’époque, avec et Carl Mayer fut sans doute détermi-
C. B. Curtis, Velazquez and Murillo
père de neuf enfants (dont trois seront nant. Le jeune réalisateur parvint à
des courbes amplifiées, des mouve- (Londres, 1883). / S. Montoto de Sedas, Bar-

d’Église) —, sa vie s’est déroulée ments plus accentués, des rythmes plus tolomé Esteban Murillo. Estudio biográfico-crí-
éviter les excès du caligarisme tout en
tico (Séville, 1923).
régulière et paisible, dans une large instables. Et cette mutation formelle étant fortement influencé par le courant
aisance. Seuls événements notables : traduit une volonté croissante d’exté- expressionniste dans l’Enfant en bleu
un séjour de plusieurs mois à Madrid, rioriser l’émotion religieuse, associant (Der Knabe in blau, 1919), Satanas
en 1658, qui lui permet d’étudier les avec un naturalisme sentimental le (1919), le Bossu et la danseuse (Der
chefs-d’oeuvre italiens et flamands des surnaturel à la vie quotidienne. D’où
Murnau Bucklige und die Tänzerin, 1920), la
collections royales ; en 1660, la créa- parfois un glissement vers la facilité, (Friedrich Tête de Janus (Der Januskopf, 1920),
tion d’une Académie, la première en vers certaines mièvreries plus appa- le Soir... la nuit... le matin (Abend...
Espagne, où sa persévérance lui per- rentes dans les grands formats, sans
Wilhelm) Nacht... Morgen, 1920), Mélancolie
met de grouper les principaux peintres que ces faiblesses nuisent jamais à la (Sehnsucht, 1921), Der Gang in die
sévillans ; en 1663, son veuvage. Il ne Cinéaste allemand (Bielefeld 1888 -
qualité picturale, toujours très haute : Nacht (1921), Marizza, genannt die
se remariera pas, poursuivant sa vie souplesse de la touche, onctuosité de la Santa Barbara, Californie, 1931). Schmugglermadonna (1922), le Châ-
discrète et laborieuse, aimé de tous, pâte, raffinement des demi-teintes qui Féru de lecture — son frère rapporte teau Vogelöd (ou la Découverte d’un
jusqu’à ce qu’en 1682, tombé d’un chantent dans la pénombre. qu’à douze ans il connaissait déjà cer- secret [Schloss Vogelöd, 1922]). Mais

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il faut avouer que l’expressionnisme Daily Bread ou City Girl, 1930) furent du tube digestif, des vaisseaux, des
qui marquera encore l’un de ses films suivis par Tabou (Tabu, 1931), film conduits ou canaux des voies urinaires,
les plus justement célèbres : Nosferatu tourné en collaboration avec le grand des bronches, ainsi que le myomètre
le vampire (Nosferatu, eine Symphonie documentariste Robert Flaherty à Bora (muscle utérin) et les muscles de la
des Grauens, 1922), fut plus apparent Bora et à Tahiti, qui fut en quelque pupille et des poils (muscles horripi-
dans le choix des sujets — prédilec- sorte le testament artistique de l’auteur, lateurs ou érecteurs). Il existe égale-
tion pour le surréel, l’indicible, l’in- puisque ce dernier mourut dans un ac- ment des fibres musculaires lisses iso-
quiétant — que dans la mise en scène cident d’automobile huit jours avant la lées dans certaines parties des tissus
proprement dite, où l’on ressent déjà présentation de son film à New York. conjonctifs.
certaines caractéristiques du Kammers-
L’univers de Murnau, soumis aux La cellule, ou fibre musculaire lisse,
piel. Après la Terre qui flambe (Der
forces maléfiques, est fondamenta- est un fuseau allongé de 0,1 mm de
brennende Acker, 1922), Phantom lement pessimiste. Plusieurs thèmes long et de 5 microns de large. Elle
(1922) et l’Expulsion (Die Austrei-
courent en filigrane le long de son contient un noyau en ovale situé en
bung, 1923), où les critiques du temps
oeuvre : l’homme en lutte contre le son centre et des fibrilles lisses dispo-
se plurent à reconnaître le « merveil- celles des muscles striés squelettiques,
surnaturel, l’interdit, l’illicite ; l’im- sées dans le sens de sa longueur. Dans
leux sens de l’intimité de l’âme que et son innervation est très spéciale.
possibilité de l’accomplissement de certains cas, la cellule peut être aplatie
possèdent les Suédois », et après une
l’amour ; la contamination de l’es- et avoir quelques ramifications à ses
comédie fantaisiste : les Finances du
prit par les préjugés et les fausses
Muscles striés
extrémités, mais il n’y a toujours qu’un
grand-duc (Die Finanzen des Gross- squelettiques
croyances ; le dédoublement de l’indi- seul noyau, et les fibrilles sont toujours
herzogs, 1923), Murnau entreprend le
vidu. (« Chaque homme a un double et Des cellules musculaires striées for-
unies (sans stries).
Dernier des hommes (Der letzte Mann,
lorsqu’il le voit la mort est proche », ment tous les muscles squelettiques,
1924), qui fit sensation dans le monde Les fibres musculaires lisses sont
Gérard de Nerval.) qui assurent les mouvements et la lo-
entier par l’originalité de sa réalisation. commandées par des terminaisons
Magicien de l’image, Murnau a comotion*. Chaque muscle est fait de
Si l’histoire de ce portier d’hôtel déchu de fibres du système neurovégétatif
presque toujours su échapper au cadre l’assemblage d’un plus ou moins grand
de ses fonctions (atteint par la limite (sympathique et parasympathique),
rigide d’une simple intrigue pour abor- nombre de fibres, ou cellules muscu-
d’âge, il est brutalement dépouillé de c’est-à-dire des fibres amyéliniques
der une autre dimension de l’espace laires, disposées parallèlement. Son
son uniforme rutilant et obligé d’assu- (non entourées de myéline). Les fibres
filmique. Aussi ses films apparaissent- insertion squelettique (sur l’os) se fait
rer la fonction de gardien de lavabos) nerveuses se terminent au niveau de la
ils avant tout comme de subtiles mé- par l’intermédiaire d’un tendon le plus
peut paraître parfois schématiquement cellule musculaire lisse par un simple
ditations métaphysiques sur le destin souvent ou d’un tissu aponévrotique.
symbolique, le traitement technique en renflement, le « bouton terminal ». Du
tragique de l’homme et tout particuliè- Au sein de ce muscle existent en outre
revanche novateur en son temps reste fait de leur innervation neurovégéta-
rement de l’homme mis au ban de la des nerfs, des vaisseaux et du tissu
aujourd’hui encore remarquable. Aidé tive, les muscles lisses échappent au
société. conjonctif dont les lames entourent
par le métier consommé de l’opérateur contrôle de la volonté. Leur contrac-
Karl Freund, Murnau multiplia les vir- J.-L. P. le muscle et isolent des faisceaux de
tion est relativement lente : la période
tuosités visuelles. « Placée sur un cha- L. H. Eisner, F. W. Murnau (le Terrain vague, fibres musculaires.
de contraction peut atteindre dans cer-
1964). / J. Domarchi, « Murnau » dans Antholo-
riot, la caméra glissait, s’élevait, pla-
gie du Cinéma, t. I (C. I. B., 1965). / C. Jameux, tains cas plusieurs secondes.
nait ou se faufilait partout où l’intrigue Murnau (Éd. universitaires, 1965). / R. Borde,
Structure du muscle strié
le nécessitait. Elle n’était plus figée, F. Buache et F. Courtade, le Cinéma réaliste y Cellule ou fibre musculaire. Elle
allemand (Serdoc, Lyon, 1966). Muscle strié du coeur,
mais participait à l’action, devenait est très particulière par sa forme allon-
ou myocarde
personnage du drame. Ce n’étaient plus gée ; elle peut atteindre plusieurs cen-
des acteurs qu’on devinait placés de- La tunique musculaire du coeur*, le timètres alors même que son diamètre
vant l’objectif, mais celui-ci les surpre- myocarde, est le seul muscle viscéral n’est que de l’ordre d’une dizaine
nait sans qu’ils s’en doutent », écrivait muscle qui soit strié. Sa structure est complexe, de microns. Elle se distingue encore
en 1929 un jeune journaliste nommé ses cellules différant notablement de par le fait qu’une cellule comporte
Marcel Carné*. Tartuff (1925), puis Organe formé de fibres contractiles,
Faust (1926) vinrent confirmer la place qui produit le mouvement chez les
prépondérante prise par Murnau dans animaux.
le cinéma allemand des années 20. L’examen des muscles au micros-
L’Amérique, qui avait déjà ravi de cope permet de les classer en muscles
nombreux cinéastes à l’Europe, ne fut lisses et en muscles striés : les premiers
pas insensible à cette réputation : la ont dans leurs cellules de fines fibrilles
Fox offrit au cinéaste un contrat tenta- rectilignes sans aucune strie ; les se-
teur qu’il accepta. Mais, contrairement conds ont des fibrilles comportant des
à certains metteurs en scène qui seront alternances de zones claires et de zones
vite « dépersonnalisés » et « décerve- sombres qui leur donnent un aspect
lés » par la machine hollywoodienne, strié (myofibrilles).
Murnau débuta aux États-Unis par un Cette distinction morphologique
coup d’éclat : l’Aurore (Sunrise, 1927), correspond à des modes de réaction, à
adaptée d’un roman de Hermann Su- des fonctions et à des commandes ner-
dermann, authentique chef-d’oeuvre veuses différents.
qui sera reconnu plus tard par les
historiens du cinéma comme l’un des
Muscles lisses, ou
« plus beaux films du monde », mais ne
viscéraux
recueillit pas lors de sa sortie les suf-
frages du public. Les Quatre Diables Les muscles lisses sont ceux qui
(Four Devils, 1928) et la Bru (Our constituent les tuniques musculaires

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

non pas un, mais plusieurs centaines la contraction recouvrant la notion de


de noyaux (syncytium) disposés à sa muscle rapide ou lent.
périphérie, le long de la membrane y Jonction neuro-musculaire, ou
cytoplasmique, ou sarcolemme. Le « plaque motrice ». Elle correspond
cytoplasme, ou sarcoplasme, se sin- à la zone de contact entre la fibre
gularise par la présence de structures musculaire et la fibre nerveuse, ou
filamenteuses disposées parallèlement
axone, venue du motoneurone dont
d’un bout à l’autre de l’axe longitu- dépendra sa contraction. À chaque
dinal de la fibre musculaire : ce sont
motoneurone de la corne antérieure
les myofibrilles. Entre les myofibrilles de la moelle épinière correspondent
s’insinue un double réseau de canali- généralement plusieurs fibres muscu-
cules longitudinaux et transversaux,
laires ; l’ensemble ainsi réalisé porte
le réticulum endoplasmique. rones gamma de la corne antérieure la dépolarisation de la plaque motrice.
le nom d’unité motrice. La terminai-
de la moelle épinière. Ces fibres ont, Cette dépolarisation est due à l’éjection
y Structure de la myofibrille. Elle- son du rameau axonal entre en contact
enroulées autour d’elles, des terminai- au niveau de la synapse neuro-muscu-
même constituée de myofilaments pa- avec la fibre musculaire au niveau de
sons nerveuses sensitives (fibres I, A, laire de l’acétylcholine des vésicules
rallèles à son grand axe, elle apparaît l’appareil sous-neural de Couteaux.
II) qui forment l’élément sensitif de la présynaptiques, et ce, sous l’influence
comme striée dans le sens transversal Celui-ci correspond à une dépression
boucle gamma, élément important de de l’influx nerveux. La disponibilité
avec un disque clair (1) et un disque du sarcolemme sur laquelle repose
la régulation neuro-musculaire. de la plaque motrice pour une nouvelle
sombre (A) ; au milieu de chaque précisément la terminaison axonale ;
dépolarisation est rapidement restaurée
disque clair existe une strie plus fon- il est fait de plusieurs invaginations
cée, le disque Z. La « case » délimitée parallèles au sein desquelles on peut
La contraction musculaire grâce aux cholinestérases de l’appareil
sous-neural, qui, en détruisant immé-
par deux disques Z successifs porte le caractériser la présence de cholinesté- Elle se traduit à l’échelle du sarcomère
diatement l’acétylcholine libérée, per-
nom de sarcomère. Les myofilaments rases (enzymes). Au niveau de la ter- par un glissement des unes par rapport
mettent la repolarisation de la plaque
sont faits de deux types de molécules minaison axonale existent des mito- aux autres des molécules d’actine et
motrice.
protéiques allongées : la myosine pour chondries et des vésicules synaptiques myosine ; il s’ensuit un raccourcisse-
les p