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1.

LES ENTREPRISES ENTRE PLUSIEURS FORMES DE COORDINATION

Laurent Thévenot

in Reynaud, J.-D., et alii (eds.), Les systèmes de relations professionnelles, Lyon, ed. du CNRS,
pp.347-370.

Le présent colloque prend appui sur une construction théorique qui a joué un rôle important dans
la définition et le développement d'un secteur de recherche spécifique1. Comme nous y invitait J.-D.
Reynaud dans son adresse introductive, ce retour sur le Système des relations industrielles de Dunlop doit
être l'occasion de réexaminer plus généralement les notions mises en œuvre dans cette théorie et utilisées
couramment dans la littérature sur les relations industrielles. Parce qu'elle occupe une position frontalière
entre plusieurs disciplines (sociologie, économie, droit, science politique), cette littérature incite à une
réflexion plus globale sur l'articulation de catégories conceptuelles empruntant à ces diverses disciplines2.
Si l'on prend un peu de recul pour examiner une conceptualisation aussi banale que celle d'une
négociation ou d'un marché passé entre des représentants d'intérêts collectifs, idée très largement diffusée
dans cette littérature, on doit admettre qu'elle suppose d'agencer des concepts très hétérogènes issus de
disciplines diverses: l'économie (échange, intérêt), la sociologie (action collective), la science politique
(mode de représentation des personnes). Une telle articulation est donc, a priori, loin d'aller de soi.

1 Ce texte constitue une version écourtée de la communication de même titre présentée au colloque "Les systèmes de relations
professionnelles", Paris, Greco "Relations professionnelles", 2-3 mars 1989. Le texte original comportait une partie
supplémentaire consacrée à l'évolution des outils théoriques (en sociologie et économie de l'innovation, et en économie
institutionnaliste et conventionnaliste) favorable à l'analyse conjointe des contraintes sociales, économiques et techniques
de l'action.
2 I. Da Costa souligne, dans sa contribution à ce colloque, que l'un des buts de l'"Association de Recherches en Relations
Industrielles" était de rassembler des spécialistes de disciplines telles que le droit, la sociologie, la science politique et la
psychologie.
2.

L'œuvre de Dunlop est propice à l'examen des difficultés d'une telle articulation, parce qu'elle se
donne explicitement l'ambition d'une "théorie générale" dans le domaine des relations industrielles,
domaine qui, selon cet auteur, "a une production des plus importantes mesurée en volume, mais qui a
manqué de rigueur intellectuelle et de discipline" (Dunlop 1958, p.vii). Dans cette entreprise théorique,
l'auteur isole, en tant que "système", le "complexe de règles" qui "gouvernent la conduite de tous les
acteurs sur le lieu de travail". La caractérisation des acteurs et des contextes qui influencent le système
contribue à l'éclairer. Il identifie trois types d'acteurs : les salariés et leurs organisations; les patrons et
leurs organisations, les instances publiques ("governmental agencies") liées au monde du travail. Il inscrit
le système dans un "environnement" constitué de trois "contextes : la technologie, les contraintes de
marché et de budget, les relations de pouvoir et les statuts des acteurs". C'est dans cette forme condensée
(trois acteurs et trois contextes) que Dunlop ramasse sa théorie depuis la parution de son ouvrage, il y a
trente ans (Dunlop 1958, p.viii; 1978, p.6; 1988, p.30).

Des thèmes de réflexion proposés par J.-D. Reynaud (Reynaud 1988), nous extraierons deux
interrogations majeures. La première porte sur la cohérence entre les règles d'interaction, cohérence qui
autoriserait à parler de système ou de sous-système, sur la possibilité de clôture et l'aide apportée par le
ciment d'une idéologie ou de valeurs communes, sur les rapports avec les contextes extérieurs au
système. A l'appui de cette interrogation, J.-D. Reynaud fait notamment valoir le brouillage des frontières
qui remet en cause l'autonomie du système. Dunlop montre en effet que des changements dans les trois
contextes de l'environnement "affectent les trois parties prenantes dont l'interaction influence en retour
l'environnement" (Dunlop 1988, p.30). J.-D. Reynaud cite l'exemple de l'organisation des marchés
internes, organisation intermédiaire entre le système des relations industrielles et le contexte d'un marché
du travail, ou encore l'exemple d'accords collectifs joignant l'introduction des nouvelles technologies
(contexte technique) à l'amélioration des conditions de travail (pour les Etats-Unis, voir da Costa 1986b).
La seconde interrogation concerne l'identité des trois acteurs collectifs que Dunlop (et de
nombreux auteurs avec lui) reconnaît et sur la possibilité de leur attribuer des logiques d'action propres.
J.-D. Reynaud remarque que l'agent étatique est loin d'avoir une logique d'action unique si l'on songe à la
différence entre les visées "sociale" ou "économique" qui peuvent gouverner son action. L'employeur est-
il pourvu d'une même identité et engagé dans le même genre d'action lorsqu'il négocie le prix du travail
ou lorsqu'il décide une politique sociale par l'intermédiaire d'une direction sociale ? Enfin il est encore
plus clair que la représentation de salariés diffère largement suivant qu'elle se justifie par une place dans
une hiérarchie de capacités techniques ou par un métier inscrit dans une tradition.
Pour examiner ces questions, nous aborderons le système par sa périphérie, en centrant notre
attention sur les trois "contextes" sociaux, concurrentiels et techniques identifiés par Dunlop parce qu'ils
correspondent à des "dimensions" couramment distinguées de l'action économique. Il nous semble en
effet que l'on peut attendre d'une analyse plus rigoureuse de ces contextes et de leurs rapports, un
3.

éclairage utile des contraintes qui pèsent sur les relations industrielles et, plus généralement, sur les
actions menées dans l'entreprise ou contribuant, hors de ses limites, à l'organisation de la production.

Dans une première partie, nous rappellerons que l'articulation de ces trois dimensions est rendue
particulièrement problématique par le fait que la référence à chacun de ces registres sociaux,
économiques et techniques s'accompagne le plus souvent du choix de privilégier dans l'explication un
élément différent de l'action : des instances collectives, des individus ou des objets. La confrontation de
ces registres glisse inévitablement vers des débats épistémologiques routinisés sur les bons concepts, et
conduit à des oppositions irréductibles entre holisme et individualisme, réalisme et constructivisme, etc.
Cependant l'évolution actuelle des terrains de recherche et des outils théoriques est propice au réexamen
de ces contraintes et de leurs rapports. Les configurations productives considérées aujourd'hui comme les
mieux adaptées reposent en effet sur une intrication effective de ces registres, cependant que des fronts
actifs de recherches théoriques portent sur des questions limitrophes entre disciplines qui contribuent à
recomposer les différents éléments que nous avons mentionnés. Il est donc nécessaire de disposer d'un
cadre d'analyse qui permette d'appréhender l'ensemble de ces registres, en restant compatible avec les
acquis des différentes disciplines ayant fait spécialité de les étudier, et en reconnaissant dans chacun
d'eux la même place à des objets, des personnes, et des conventions supposant un détour par une forme de
collectif (§ 2). Une telle démarche, que nous avons cherché à développer avec Luc Boltanski (Boltanski
et Thévenot 1987, 1991: EG dans ce texte), doit conduire à préciser le type d'action dont on cherche à
étudier les contraintes, et donc à clarifier les conditions de clôture de chacun de ces registres (§ 2.1).
Cette explicitation permet d'identifier plus rigoureusement les différents registres en procédant à des
distinctions qui ne sont pas toujours claires dans des modalités d'action globalement désignées comme
sociales, économiques
ou techniques (§ 2.2). On est alors à même d'analyser les confrontations critiques entre différentes
formes de coordination et le travail de compromis dont l'entreprise est le lieu (§ 3), et de mettre en
évidence la dynamique du jeu des acteurs dans un univers complexe où plusieurs formes de coordination
sont disponibles.

1. L'INTEGRATION PROBLEMATIQUE DES CONTRAINTES TECHNIQUES,


ECONOMIQUES ET SOCIALES DE L'ACTION

Même si, comme nous le ferons ici, on se restreint à l'étude d'actions menées dans le cadre
d'entreprises ou de dispositifs économiques connexes sans envisager une plus grande variété d'actions3,
on est amené couramment à se référer à trois types de contraintes pesant sur ces actions:

3 Le cadre d'analyse des économies de la grandeur a une portée plus large, mais nous avons montré qu'en se restreignant à la
sphère de l'entreprise, on pouvait retrouver toutes les formes de justification identifiées en dehors de cette sphère, y
4.

- des obligations imposées par des valeurs, des coutumes ou des normes sociales collectives;
- des appétits économiques individuels convoitant des ressources rares sur lesquelles ils entrent en
concurrence;
- des exigences techniques objectives solidifiées dans des outils, des équipements, des méthodes,
etc..
A chacune de ces contraintes correspond une explication qui la privilégie et qui, de ce fait, met en
avant un élément différent du cadre de l'action et, le plus souvent, s'inscrit dans une discipline distincte.
La première serait fondée principalement sur le poids des phénomènes collectifs qui constituent les
véritables faits, les objets n'ayant qu'une existence éthérée soumise aux manipulations d'acteurs capables
de les sublimer à l'état de symboles. La deuxième s'intéresserait exclusivement à des individus, mus par
leurs désirs d'appropriation, et libres de toute forme de collectif susceptible de les dépasser; deux types
d'objets sont alors identifiés : les biens marchands, donnés a priori et jouant un rôle central dans le
dispositif d'échange, et d'autres objets, dotés du statut d'outils de production, dont l'efficacité dans une
fonction de production reste extérieure à l'analyse. La troisième aurait le monopole du recours à la
véritable objectivité des lois découvertes par les sciences naturelles qu'acteurs et institutions ne
contribueraient qu'à brouiller.
La spécialisation respective de chacune de ces explications de l'action sur les notions d'instance
collective, d'individu ou d'objet, les rend incomparables entre elles. Les efforts d'intégration de ces trois
formes de contraintes se soldent le plus souvent soit par une réduction au profit de l'une d'entre elles, soit
par une extériorisation de certaines qui deviennent alors des variables exogènes.
La démarche réductive est empruntée par la littérature économique lorsqu'elle cherche à dévoiler,
sous l'apparence de normes sociales, des intérêts bien compris - éventuellement en adoptant
l'instrumentalisme du "tout se passe comme si" - ou encore lorsque, dans des travaux récents plus
sophistiqués, elle tente de ramener conventions et règles à des contrats d'échange de services. Cette même
démarche est aussi adoptée par le sociologue lorsqu'il révèle, sous le semblant d'objectivité, la
construction sociale dont les objets sont, en fait, le produit, ou lorsqu'il met au jour, sous les dehors de
l'échange marchand, le tissus de relations sociales dans lequel cet échange est immergé (Polanyi
Arensberg Pearson 1971).
L'autre démarche, consistant à rejeter en dehors du cadre explicatif certaines de ces contraintes
pour les renvoyer à d'autres modes d'explication, correspond au traitement le plus courant, en économie,
des techniques et de leurs progrès, ainsi qu'à celui des comportements sociaux envisagés comme résidus
de l'analyse appelant un sous-traitement complémentaire. Comparée à la précédente, cette deuxième
démarche présente l'avantage pratique, immédiatement visible, de préserver une plus grande variété de
phénomènes, et donc de contribuer à une description plus réaliste. Elle soulève, en revanche, deux

compris la justification inspirée qui détermine les bonnes raisons d'une action créatrice et innovante (EG). Dans ce texte,
5.

difficultés théoriques majeures auxquelles doit faire face un programme de recherche qui ne se satisfait
pas d'une juxtaposition éclectique de modes d'explication disparates et qui se soucie de leur intégration.
Ces difficultés portent, en premier lieu, sur la façon de justifier la distinction entre les divers ordres de
contraintes gouvernant l'action et d'expliquer la cohérence de chacun d'eux, et, en second lieu, sur la
compréhension de leurs rapports et des conditions de leur confrontation4.

Le réexamen du rôle imparti à chacun de ces trois registres, social, marchand et technique,
apparaît d'autant plus urgent que les organisations productives qui intéressent aujourd'hui les chercheurs
se prêtent mal aux deux démarches mentionnées précédemment, la tentative de réduction à l'un de ces
registres ou le découpage de l'objet d'étude destiné à extérioriser certains d'entre eux. Ces organisations
productives supposent à la fois des relations sociales intenses au sein d'une même entreprise ou entre des
entreprises différentes, une sensibilité très vive au marché et une prise en compte immédiate de la
variation des désirs de la clientèle, des technologies modernes permettant modularité et programmation.
Elles reposent sur une intrication si étroite des trois registres qu'est fortement remise en cause l'évidence
de leur distinction.
Illustrons ce point à partir d'un cas qui, à bien des égards, est représentatif de ce type
d'organisation. Nous l'identifierons classiquement à partir de l'entreprise, mais la description fera vite voir
le rôle d'une pluralité de dispositifs qui débordent largement ses limites et dont l'entreprise est plutôt le
lieu de composition.
L'entreprise G. a été créée autour d'un nouveau produit issu de la transformation du lait au moyen
d'une technique novatrice5. Lorsque l'on retrace la construction progressive de ce produit et de cette
entreprise, et que l'on examine son fonctionnement actuel, la place de relations sociales y est manifeste.
Le chef d'entreprise narre un itinéraire biographique dans lequel la familiarité à un savoir-faire
traditionnel dans la transformation du lait, et l'appartenance à un milieu local spécifique, jouent un rôle
déterminant. La conception du nouveau produit trouve son origine dans la région dont G. est natif (les
Charentes) et où l'excédent de lait écrémé résultant de la production de beurre trouvait, selon G., une
insuffisante valorisation dans la transformation en caséine. Mais elle est également liée à la région où G.
s'est installé, le Dauphiné, qui compte de nombreux fromages traditionnels moulés à la main en petites

nous nous sommes cependant limité à quatre des six formes de justification identifiées.
4 Sur les exigences d'un tel programme de recherche et la nécessité de rendre compte de points
critiques où les acteurs, comme les théoriciens, changent de modes de compréhension, voir Thévenot
1986b.

5 Cette entreprise a été étudiée simultanément - et indépendamment - par P. Boisard et M.-T. Letablier du CEE (1987b, pp.58-
64), et par L. Bibard du Centre de Sociologie de l'Innovation de l'Ecole des Mines (Bibard 1988). Nous avons extrait les
citations de ces travaux ainsi que d'une interview réalisée par P. Boisard et M.-T. Letablier (noté Int.)
6.

laiteries (St. Marcelin, St. Félicien, Rigottes). A l'origine, le nouveau fromage sera d'ailleurs appelé "Pavé
Dauphinois", et ce n'est que par une opération ultérieure de marketing que, transformé par un jeu de mot
de publicitaire, il deviendra "Pavé d'Affinois".
Dans son recrutement, G. privilégie initialement les gens de la commune qui a aidé à son
implantation, et dans la distribution originelle du produit, il s'appuie sur un réseau traditionnel de
crémiers-fromagers ayant une clientèle fidélisée. C'est sur le même modèle que se déploient les relations
avec les milieux de recherche ("nous avons une personne qui est très compétente, qui est appuyée par son
université qui n'est pas loin") ou avec les fournisseurs d'équipements ("c'est moi qui travaille avec les
constructeurs qui font le matériel": Bibard 1988, p.9). Plus généralement, G. fait ressortir l'importance de
relations locales au sein d'un tissu industriel, de "l'implication de la collectivité dans la vie économique",
citant l'exemple du FADEL. Il résume ce point en ces termes: "je trouve que la région Rhône-Alpes où je
suis depuis fort longtemps est une région où il y a le contact avec l'Université, ça nous aide. Il y a les
marchés, vous avez beaucoup de fournisseurs, vous arrivez toujours à trouver le mécanicien ou le
spécialiste dont vous avez besoin. Je trouve qu'on a un tissu industriel qui, quand même, fait que cette
région est intéressante" (Int.).
Cependant, comme le suggère la connexion avec un dispositif de recherche, il est clair que les
actions menées par G. ne sont pas uniquement orientées vers la perpétuation d'un savoir-faire traditionnel
enraciné dans une région, ou dans la perpétuation de relations de familiarité garantissant sa transmission.
G. est aussi soucieux de suivre au plus près les goùts d'une clientèle qui évolue, et il se préoccupe par
ailleurs de tirer profit de technologies nouvelles.
Orienté vers l'épreuve du marché, G. cherche à concevoir un fromage répondant aux désirs d'une
clientèle intéressée par un produit aussi onctueux que les "triples crèmes" (du type Caprice des Dieux)
mais plus léger en calories et moins cher. La nouveauté de son produit s'exprime dans le mot d'ordre qu'il
se donne: "faire un bon fromage gras à partir d'un lait maigre". D'autre part, tout en partant d'une clientèle
locale exigeante accoutumée à ses fromages locaux ("dans cette région, on est chauvin"), G. envisage vite
l'extension de son marché. Il recrute ainsi 8 commerciaux pour un effectif total de 47 personnes.
On peut distinguer de cette orientation marchande vers la concurrence et les désirs fluctuants des
clients, une modalité d'action contrainte par l'accumulation de renommée. C'est un dispositif de cette
nature que G. met en place, d'abord sans succès, lorsqu'il est encore tout à fait inconnu, qu'il procède à un
"mailing aux 45 leaders de la profession" et que l'épreuve le ramène à la dure réalité de la faiblesse de son
crédit. Il réussira ultérieurement à "créer l'événement pour avoir de la notoriété", grâce à des parrainages
et à divers prix (1985 "prix de la Réussite"; 1986 médaille d'or Concours Agricole de Paris; 1987, prix du
concours Valeurs Actuelles l'"Audace créatrice") que vient rappeler à l'opinion la plaquette de
présentation de l'entreprise émaillée d'articles de presse. Afin d'accroître sa notoriété médiatique, G. s'est
lancé dans la sponsorisation d'un champion de motocyclette.
7.

Outre ces contraintes "sociales" et "marchandes" déjà mentionnées, G. prend en considération


l'importance d'un dispositif de représentation collective de ses salariés permettant de s'écarter d'un
fonctionnement paternaliste: "je ne veux pas penser pour vous, ce n'est pas normal", déclare-t-il aux
salariés de l'entreprise.
Enfin G. organise le dispositif de l'entreprise avec une visée d'efficacité technique, les contraintes
précédemment décrites ne suffisant pas à rendre compte du fonctionnement de l'entreprise. Il faut encore
faire la place aux ressources technologiques et aux contraintes qu'elles induisent. G. a en effet nourri de
longue date le projet d'utiliser une technique de pointe pour raccourcir les délais traditionnels de
fabrication et notamment pallier les problèmes, observés régionalement, dùs au mauvais égouttage du
caillé. Il cherche à utiliser un processus d'ultrafiltration mis au point dans un laboratoire de l'INRA à
Rennes.
Le transfert de cette nouvelle technologie sur un site qui n'est pas un laboratoire fait ressortir les
contraintes de cohérence d'un dispositif technique. Il a fallu une centaine d'essais pour passer de
l'expérimentation en laboratoire à la fabrication dans un site industriel envahi par le bruit des
circonstances. Le lait local ne se plie pas à la reproduction des résultats obtenus dans le laboratoire de
Rennes. D'autre part, il est apparu, au terme d'une expertise biophysique d'un technicien de l'INRA, que
le sol en résine était la cause d'un mauvais goût (Bibard 1988, p.12). Il a été également nécessaire de
filtrer l'air du local pour repousser les sources d'incertitude, et, toujours pour assurer la standardisation
des éléments du dispositif industriel, on contrôle la matière protéique contenue dans le lait fourni (et non
seulement la matière grasse comme d'ordinaire) de façon à payer et transporter "plutôt du lait que de
l'eau" (Int.).

La nécessité de composer avec des contraintes aussi diverses que le savoir-faire des fromagers
d'une région, le désir de la clientèle de ne pas grossir, et les techniques membranaires permettant de
raccourcir le cycle de production, est particulièrement claire dans le cas précédent. Une telle composition
s'observe dans les organisations flexibles décentralisées qui s'éloignent en cela d'un modèle d'artisanat
traditionnel. Dans les descriptions-types qu'ils ont données de ces organisations, Piore et Sabel ont insisté
sur l'importance, pour la viabilité d'un tel système, que soient conjuguées les contraintes a priori
antinomiques de concurrence et de coopération (Piore et Sabel 1984, 1986).
Mais les questions soulevées par la conjonction de contraintes de natures si diverses dépasse ce
type d'organisation. Même sans lui prêter les vertus d'une panacée, même si l'on met en avant
l'importance d'investissements industriels plus lourds propices à des économies d'échelle, comme dans la
critique avancée par Boyer et Coriat (1987), on devra encore reconnaître la nécessité de conjuguer
l'engagement dans une technique et la variation rapide du produit.
Le rapport Riboud a également montré qu'il était nécessaire d'intégrer l'innovation technique
parmi d'autres types de contraintes - notamment sociales - présentes dans l'entreprise et envisagées alors
8.

comme ressources. Il a suggéré la construction d'indicateurs plus globaux que la productivité, qui
intégreraient ces différentes ressources. Eymard-Duvernay (1988), tout en confortant ce diagnostic,
s'interroge à ce propos sur la possibilité de construire de tels indicateurs si l'on n'a pas auparavant
clairement identifié les différents types de ressources et leurs logiques. Il illustre cette démarche en
analysant les différentes conventions qui régissent la qualité des biens et leurs liens avec les conventions
de qualité sur les personnes (Eymard-Duvernay 1989b).

2. LES FORMES DE COORDINATION DE L'ACTION ET LEUR MISE A L'EPREUVE

2.1. LA COORDINATION EFFECTIVE ET L'EPREUVE DE REALITE

L'illustration précédente fait ressortir les défauts d'une approche qui privilégierait l'un ou l'autre
des trois registres envisagés en introduction. Une telle visée réductrice ne conduirait pas simplement à
une simplification, propre à toute stylisation, mais ferait complètement disparaître les phénomènes les
plus intéressants à étudier dont la complexité tient à la rencontre de ces différents registres et à la
confrontation de visées a priori antagoniques. Une intégration systématique ou une juxtaposition
éclectique des différents modes d'explication qui s'appuient respectivement sur chacun de ces registres est
également sérieusement remise en cause, aussi bien par des travaux empiriques qui montrent les tensions
résultant de cette juxtaposition que par les recherches théoriques qui mettent en doute la cohérence d'un
tel éclectisme.

Il faut disposer d'un cadre d'analyse pour traiter de dispositifs complexes qui ne se laissent
enfermer dans aucun des cadres précédents, qui ouvrent sur une pluralité de jeux possibles, mais qui
comportent aussi le risque d'incertitudes critiques et de discordes radicales. Ce cadre doit être capable
d'appréhender l'ensemble des registres mentionnés, tout en restant compatible avec les acquis des
différentes disciplines ayant fait spécialité de les étudier.
Pour élaborer ce cadre commun (cf. EG), nous sommes partis de l'intuition d'un rapprochement
possible entre la notion de contrainte ou de registre d'action, et la notion de coordination. Les bienfaits de
ces contraintes, leur efficacité, pouvaient être rapportés à la possibilité qu'elles ouvraient d'un ajustement
entre des actions. Nous avons ainsi proposé de rapprocher des outils techniques de coutumes, en arguant
de leur commune capacité à faire équivalence entre des personnes et entre des choses, à établir une
généralité propre à asseoir des actions ajustables les unes aux autres. Ceci suppose de considérer que
l'efficacité de l'outil technique tient à ce qu'il lie avec le futur, assure l'avenir, sert d'appui à des personnes
pour prendre des décisions les engageant pour plus tard. Appréhendé par sa capacité d'équivalence, l'outil
technique peut être rapproché conceptuellement de la coutume qui établit aussi une forme d'équivalence
tout en s'exprimant suivant une autre modalité, par référence au précédent enraciné dans la tradition.
9.

Cette équivalence conduit à doter de généralité des choses, à convenir de leur objectivité.
Permettant d'identifier des objets, elle amène aussi à reconnaître une généralité à des personnes, à leur
attribuer des états de généralité (grandeur) qui peuvent être spécifiés très diversement, par l'aptitude de
l'expert à assurer l'avenir, ou par celle de l'homme d'autorité à faire valoir une tradition. Ajoutons que ces
deux formes d'équivalence contribuent également à forger des rapprochements avec l'ailleurs, à constituer
respectivement une topographie industrielle et une topographie domestique.
L'état de grandeur est une façon d'être en général, de valoir pour d'autres. L'expertise technique
confère une responsabilité hiérarchique, et l'expérience de la tradition conduit à une autre forme de
hiérarchie. Si l'on procède à un examen plus détaillé des contraintes "sociales", en distinguant des
coutumes les exigences civiques qui se réfèrent à une volonté collective d'intérêt général, on retrouve,
comme personnes "générales", des personnes collectives mandatées. La caractérisation des façons dont
des personnes peuvent se grandir, valoir en général, peut donc être considérée comme une extension de la
conceptualisation de "personnes collectives". Les personnes collectives, au sens le plus courant du terme,
résultent d'une équivalence par solidarité correspondant à la spécification de la grandeur civique.
Si l'on cherche à étudier ces formes de généralité qui qualifient les personnes et les objets
pertinents pour l'action, et qui ouvrent donc la possibilité d'une coordination des actions, on rencontre les
trois questions suivantes, et nous indiquerons sommairement les réponses qui leur ont été données dans le
cadre d'analyse des "économies de la grandeur".

a) Comment s'orienter dans l'identification de ces formes de généralité, de ces règles du jeu, de
ces conventions propices à la coordination d'actions ? Leur variété n'est-elle pas aussi infinie que celle
des subjectivités individuelles ?
Pour répondre à cette question, nous nous sommes intéressés, parmi les formes d'équivalence qui
font valoir pour d'autres, pour demain, pour ailleurs, à celles qui sont les plus générales, qui résistent au
questionnement sur les pourquoi de l'action et qui servent ainsi le plus volontiers à asseoir les
présupposés à l'action, à nourrir des anticipations et à clore une dispute. Prolongeant ainsi la tradition
d'étude de formes de légitimité, nous avons cherché à expliciter les exigences que doivent satisfaire des
formes d'équivalence pour être légitimes et donc gouverner la justification d'actions.
Ces conventions constitutives doivent soutenir une mise en ordre des éléments de l'action, une
qualification des personnes et des choses ordonnant ce qui importe le plus ou le moins. Faute d'un tel
ordre on retrouve les deux cas-limites, l'un trivial, d'une communauté ou éden entièrement unifiés (EG),
l'autre d'une dissemblance irréductible qui interdit toute possibilité de coordination. Mais les ordres de
grandeur que nous avons mis au jour, à partir d'études empiriques, supportent une exigence
supplémentaire, et ils sont en cela propres à des sociétés démocratiques et donc limités dans le temps et
dans l'espace. Cette seconde exigence est celle d'une égalité fondamentale entre les êtres humains. La
conjonction de ces deux exigences ne va pas sans des tensions dont l'apaisement passe par des conditions
10.

imposées à cet ordre pour être une grandeur. Toutes les valeurs génératrices d'ordres - elles sont légion -
ne sont donc pas des candidats admissibles pour constituer des grandeurs.
La grandeur doit être liée à un bien commun, la grandeur des grands bénéficiant à tous parce
qu'elle participe d'une forme de généralité. De plus, elle est associée à une astreinte, un coût, un sacrifice.
Ainsi, la confiance naît d'une exigence de fidélité qui assure en retour des garanties, la concurrence des
désirs individuels sur des biens rares contribue aux bienfaits d'une allocation favorable de ces biens; les
impératifs techniques sont à la fois contraignants pour l'action et bénéfiques puisque productifs. Enfin, et
ce point introduit à la question suivante, les états de grandeur doivent être accessibles à tous les êtres
humains dotés en cela d'une commune dignité.

b) Ces formes de coordination sont-elles des contraintes fortes déterminant les actions des
personnes et assurant ainsi leur orchestration objective, ce que recouvre souvent le terme de "norme
sociale" ? Quel jeu est laissé aux acteurs ?
Nous avons exclu l'hypothèse d'une coordination forte par des règles dictant des conduites,
qu'elles soient issues d'une culture partagée, ou d'une personnalité. Si l'on fait cette hypothèse, on se
donne d'emblée une coordination réussie entre des personnes ayant les mêmes programmes de conduite,
en ignorant la question principale, celle de la possibilité d'une telle coordination, notamment lorsque les
formes de coordination disponibles sont multiples. Avec cette hypothèse, on ne peut rien dire de la
rencontre entre des acteurs dotés de programmes différents sans ajouter des hypothèses sur la tromperie
des uns par les autres, ou sans introduire implicitement l'hypothèse d'un cadre commun de l'action. Un
cadre d'analyse approprié doit donc comporter des règles et du jeu, une incertitude toujours renouvelée,
une source de bruit irréductible.
Nous avons également exclu l'hypothèse inverse d'un atomisme absolu d'individus indépendants,
portés par des intérêts irréductibles, affranchis de toute référence extérieure dépassant la rencontre de
leurs volontés, et donc privés de toute forme de coordination possible6. Les relations contractuelles
marchandes, qui servent souvent de modèle à cet atomisme, exigent aussi le présupposé d'un cadre
commun constitutif. Dès lors que l'on met en évidence cette convention constitutive, le marché cesse de
tenir lieu de décor naturel de l'action, d'espace libre de toute contrainte où se rencontreraient des
personnes uniquement soumises à des arbitrages privés.
Nous nous sommes donc intéressés à des actions non complètement chaotiques et contingentes,
qui peuvent se coordonner, donner lieu à des attentes, mais qui ne sont pas pour autant orchestrées a
priori.

6 Favereau montre que la théorie standard étendue aux institutions, même lorsqu'elle aborde des conventions en cherchant à
réduire des "règles-contraintes" en "règles-contrats", ne connaît que deux degrés d'intentionnalité: le degré 0, pour les
premières, et le degré oo pour les secondes ou les quasi règles-contrats que sont, dans cette perspective, les
conventions (Favereau 1989).
11.

L'exigence d'ouverture du jeu est directement liée aux caractéristiques de la grandeur (légitime)
qui la différencient d'une valeur (illégitime). La commune dignité à accéder à l'état de grand relance en
effet constamment l'interrogation sur la qualité des acteurs, les qualifications ne pouvant être attachées
aux personnes. L'évaluation des grandeurs, toujours susceptible d'être remise en question, se fait dans
l'épreuve de réalité qui engage ensemble personnes et objets et permet de clore, provisoirement, une
dispute. Les actions justifiables sont préparées pour la coordination et soumises à une épreuve qui
sanctionne le déroulement du jeu, dans laquelle les personnes qualifiées et les objets pertinents sont
engagés et dont l'issue n'est jamais, a priori, certaine.
Les objets engagés comme preuves jouent un rôle central dans l'épreuve. Leur objectivité permet
d'arrêter les spéculations sur les actions des autres et leurs propres anticipations. Les objets ne sont pas
des symboles inventés et leur engagement est probant. L'épreuve de réalité remet chaque fois sur le
métier le partage entre ce qui importe, que l'on peut transporter dans d'autres situations par généralisation,
qui vaut objectivement, et ce qui est abandonné aux contingences de la situation.
Le cadre d'analyse proposé ne contribue pas seulement à identifier des formes de coordination
d'action liées à une définition du bien commun (des cités accordées à des grandeurs). Ces ordres
politiques se prolongent dans des natures où l'action peut être soumise à une épreuve de réalité, où les
coordinations peuvent se réaliser effectivement.

c) Quels rapports entretiennent ces formes de généralité ? Certaines ne sont-elles pas plus
générales que d'autres ? Sont-elles intégrables dans un système unique ? Sinon, comment se déroule leur
coexistence, comment les acteurs s'en arrangent-ils et quelle est la notion de rationalité adéquate ?
Chaque convention constitue une forme de généralité, un bien commun, et réduit par là même les
autres grandeurs à l'insignifiance du particulier, à la confusion du bruit contingent. Le rapport entre
différentes formes de coordination est un rapport critique de réduction. Toute tentative d'intégration
systématique de ces différents mondes dans un ordre unique, qu'elle soit théorique ou pratique, participe
donc d'une telle réduction.
Le cadre d'analyse doit donc éviter une telle réduction pour rendre compte de la pluralité des jeux
ouverts aux acteurs et de l'incertitude foncière de leur conduite. En faisant l'hypothèse que les êtres
humains relèvent de tous les mondes, qu'ils peuvent s'ajuster à toutes ces formes de coordination sans
qu'aucune ne soit inscrite en eux-mêmes, on leur suppose une rationalité prudente, c'est à dire à la fois la
capacité à s'ajuster à chacun de ces mondes en "étant à leur affaire", et la capacité critique à sortir d'un
monde pour un autre et à faire ainsi varier l'espace des possibles. Cette rationalité n'est pas pour autant
alourdie comme dans les développements néoclassiques récents puisque, à l'intérieur de chacun des
mondes, une part du poids du "calcul" des conséquences de l'action est reportée sur les objets.
L'hypothèse sur le rôle d'objets congruents avec une forme de coordination, qui ne relèvent que d'une
seule nature et dont la constitution résulte d'épreuves de réalité antérieures, permet de préciser la notion
12.

souvent floue de contexte de l'action et d'anticiper sur la plausibilité de telle ou telle forme de
coordination suivant la situation.
A la relance de l'épreuve, occasion de litiges répétés, s'ajoute donc la possibilité de basculement
d'un monde à l'autre entraînant vers un différend critique, de sorte que l'on est loin, avec ce cadre
d'analyse, de la visée d'une théorie du consensus. L'explicitation du cadre commun aux actions
justifiables n'est qu'un moyen de rendre compte des disputes, discordes ou conflits.

2.2. LES DIFFERENTES FORMES DE COORDINATION

Chacun des mondes où l'action puise ses raisons est caractérisé par une forme de généralité
qualifiant ce qui importe et fondant un ordre de grandeur (ce que nous avons appelé une cité, par
référence à la tradition de philosophie politique). Mais la spécification de ces mondes passe aussi par
l'identification des objets qui sont à prendre en compte pour l'action (ce que nous avons appelé une
nature, pour insister sur l'évidence naturelle attachée à ces objets). L'identification de ces mondes ne se
fait pas a priori, par déduction d'un principe théorique, mais à partir d'un examen empirique des façons
dont les acteurs interagissent en anticipant ou en réalisant des épreuves. Pour qu'une action soit probante,
il faut que les personnes qualifiées et les objets soient effectivement engagés, de façon cohérente avec
leur grandeur, dans des relations naturelles, c'est-à-dire conformes à la forme de généralité distinctive de
chacun de ces mondes.
S'agit-il pour autant de s'enfoncer dans une microanalyse de situations particulières qui éloignerait
du souci de comprendre des équilibres ou des régulations macroéconomiques ? S'il n'en est pas ainsi, c'est
parce que nous avons choisi d'étudier des actions justifiables qui se prêtent justement à la généralisation
d'ajustements circonstanciels. Chacune des formes de coordination examinées remplit ainsi les conditions
pour que l'issue d'une épreuve ait une validité générale. On le voit clairement dans les analyses des
relances de l'épreuve qui sont orientées par ce souci de généralité (Wissler 1989b) et qui font notamment
suite au constat d'une défaillance par rapport à des grandeurs attendues (Chateauraynaud 1989). Comme
dans la décentralisation de l'équilibre marchand, l'identité d'objets extérieurs (dans ce cas, des biens) et
l'accord conventionnel sur un mode d'évaluation (dans ce cas, des prix) assurent le passage possible d'un
équilibre local à un équilibre général. La visée de généralité qui préside à l'appréciation des personnes et
des choses dans chaque situation soumise à épreuve est ce qui contribue à généraliser l'équilibre résultant
de cette interaction. L'instrumentation des grandeurs par des objets est une des conditions pour que soit
possible une centralisation des équilibres locaux.
Pour autant, l'équilibre n'est pas structurellement ou organiquement assuré par des règles qui
détermineraient complètement l'orchestration normative des conduites. Les états de grandeur que
l'interaction contribue à établir en commun sont éprouvés, et l'issue de l'épreuve est incertaine. Il faut
examiner cette situation d'épreuve, pour observer ce tâtonnement qui fait ressortir les exigences pratiques
associées à une possibilité de coordination. De plus, la réduction de l'ensemble des interactions - même
13.

limité à une sphère économique - à une seule forme de coordination est utopique, et les ajustements
macroéconomiques ne se réduisent pas à un équilibre dans l'un des mondes examinés. Ils supposent,
comme nous le verrons dans le paragraphe suivant, des compromis entre différentes formes de
coordination.
L'identification de ces modalités d'action justifiable, issue de l'examen de situations ordinaires de
mise à l'épreuve, permet de confectionner des outils de codage propres à repérer ces modalités dans
d'autres situations, et d'analyser leurs rapports critiques7. On se limitera ici à quatre des mondes impliqués
dans l'action économique, et dont l'identification permet d'éclaircir la confrontation des contraintes
"sociale", "économique" et "technique" dont nous sommes parti dans ce texte.

2.2.1. L'ordre de la confiance (grandeur "domestique")

La coordination gouvernée par la confiance repose sur un ordre de grandeur que nous avons
appelé domestique, mais qui ne se limite nullement - comme une certaine acception du terme pourrait le
laisser entendre - aux relations familiales puisqu'il vise, au contraire, la possibilité d'une coordination
générale des conduites, au même titre que les autres formes de grandeur. Cette grandeur comprend à la
fois un ordre temporel (par la fidélité à la coutume et au précédent), un ordre spatial de familiarité (du
proche à l'étranger) et un ordre hiérarchique d'autorité, tous les trois étroitement imbriqués. La confiance
qui exprime la généralité domestique suppose une relation d'"engendrement" à partir d'une origine
antérieure consolidée, une relation de "voisinage" assurant la similarité, et une relation d'"estime"
garantissant l'autorité. L'objectivité des choses qui importent, que ce soit une souche bactérienne, un
patrimoine, une maison, un terroir, tient à ces qualités (Thévenot 1989a). La justification par
l'"enracinement" fait bien ressortir l'intrication des deux premiers aspects, et les bénéfices d'un "savoir-
faire" ou d'un "esprit-maison" ne peuvent être rapportés séparément à l'un ou l'autre de ces trois aspects
indissociables. Ce que l'économie de la grandeur domestique fait clairement apparaître, c'est justement la
relation entre ces trois aspects, entre une proximité qui spécifie, un précédent qui perdure, et une autorité
qui couvre.
La caractérisation précise de cette forme de coordination, la reconnaissance de la généralité
qu'elle constitue et de l'épreuve de réalité à laquelle se soumettent les actions qui visent cette généralité,
permettent de réélaborer un vaste ensemble d'observations sur la place de relations "sociales" dans des
actions économiques. Le traitement systématique de ces relations est souvent gêné par une référence à
des liens familiaux qui veut être entendue dans une extension métaphorique floue.
La justification de l'action selon cette grandeur est particulièrement claire dans l'organisation
productive artisanale, avec ses corps façonnés par l'habitude et ses corps de métier, ses hiérarchies de
l'ancienneté et ses réseaux de confiance (Zarca 1987, 1988). Mais elle est également couramment

7 Pour la présentation de ces outils de codage et de leur mise en œuvre, voir EG, Thévenot 1989a, Wissler 1989a, 1989b.
14.

impliquée dans des entreprises de plus grande taille, aussi bien au niveau de l'atelier, dès lors que
l'autorité des anciens importe et que l'aide aux proches est prisée, qu'au niveau de l'entreprise lorsqu'est
valorisé l'esprit maison, ou encore dans les relations fidélisées entre entreprises, avec des clients
sélectionnés pour concevoir du sur-mesure sur des créneaux particuliers, avec des fournisseurs pour
garantir la qualité, avec des sous-traitants ou des institutions locales techniques ou municipales
s'engageant dans une relation d'aide. Ces liens de familiarité prennent sens au niveau d'une communauté
régionale: "elles sont souvent regroupées avec d'autres petites entreprises aux activités complémentaires,
en association, ou de manière informelle, pour pouvoir bénéficier de fonctions communes plus étoffées;
elles peuvent ainsi se spécialiser dans des fabrications plus complexes, et confier les travaux hors de leur
compétence aux autres membres de l'association" (Gorgeu et Mathieu 1987, p.34).
La fidélité à une vocation s'ancre localement, par la spécialisation d'un savoir-faire traditionnel
que cette forme de lien domestique entretient en retour en "facilitant l'acquisition de savoir-faire
localement adaptés" et l'apprentissage des "indices ("cues") pertinents sur l'environnement" (Storper et
Scott 1988a, p.30). Les relations naturelles, économiques, sont des relations de proximité, comme on le
voit dans le recrutement local (Courault et Rérat 1987, p.92; Thévenot 1989a), les familiarité de corps, de
clans, d'ethnies (Storper et Scott 1988a, p.30), l'établissement de liens locaux durables avec les
fournisseurs de matière première dont la qualité est ainsi garantie (Boisard et Letablier 1987a), avec les
fabricants et distributeurs d'équipement (Weisz 1987, p.70). On comprend bien également comment une
forme de travail à domicile peut s'ajuster à un dispositif de cette nature (Courault et Rérat 1987, p.97).
Dans la société américaine, la référence à la "communauté" rend compte d'un tel ajustement de
liens personnels et de voisinage (Bellah et alii 1985). Notons que le dispositif de représentation syndicale
comporte, aux Etats Unis, davantage d'éléments de nature domestique, étant donnée l'importance de la
représentation locale des salariés, ce qui introduit le risque d'une épreuve dénaturée par la corruption
(Bok et Dunlop 1970, p.64)8.
Plus généralement, Favereau a clairement montré que les règles du marché interne, identifiées par
Doeringer et Piore (1985), étaient des "substituts au fonctionnement des marchés" (convention 2, dans sa
typologie: Favereau 1986, p.251), des "règles limitatives" qui jouent pour ce marché interne le rôle que
les règles constitutives jouent pour le marché externe (Favereau 1989). Les trois sources de ces règles

8 Des études comparatives suggèrent que, tout en accordant aux supérieurs une très grande marge de
liberté pour fixer les attributions et les objectifs de ses subordonnés, comme dans le modèle de la relation
d'emploi de Simon (1951), le dispositif américain de relations professionnelles laisse moins de place que
le système français à des épreuves domestiques (P. d'Iribarne 1986, pp.442,443). C'est aussi ce que
confirment les travaux de Maurice Sellier et Silvestre (1982).
15.

créatrices des marchés internes, la spécificité des qualifications, l'apprentissage sur le poste et la coutume,
font clairement voir leur ancrage dans un ordre plus général de nature domestique.
L'orientation domestique de règles mettant en avant l'ancienneté apparaît bien lorsqu'elles
rencontrent, dans une situation critique, d'autres règles d'orientation civique (Bessy 1988); le travail
d'"accommodation" qu'opèrent les inspecteurs du travail (Dodier 1989) a souvent rapport avec cette
tension entre une orientation domestique et une orientation civique de la justification. Durant la récession
des années 70, de nombreux recrutements (dans le cadre d'une "affirmative action") justifiés par ce
dernier principe ont été remis en cause par les règles d'ancienneté (Ezorsky 1987).

2.2.2. L'ordre du collectif (grandeur "civique")

Comme le montrait la tension critique qui vient d'être mentionnée, l'identification précise de
différentes formes de coordination et modalités d'épreuve de l'action conduit à distinguer, à l'intérieur
d'un registre d'action communément désigné comme "social", une forme de généralité reposant sur la
confiance, d'une forme de généralité reposant sur la solidarité collective. C'est d'ailleurs souvent à cette
orientation de l'action que l'on réserve le terme de collectif alors que, comme nous avons cherché à le
montrer, chaque forme de généralité et de grandeur est une forme de détour par le collectif. La distinction
entre monde domestique et monde civique est donc nécessaire pour analyser les contraintes sociales qui
pèsent sur l'action, ce terme pouvant recouvrir aussi bien une orientation et des ressources visant la
confiance, qu'une solidarité par rapport à un intérêt général qui exige, à l'inverse, le détachement des liens
domestiques.
Dans la grandeur civique, ce qui importe fait l'unité dans un même intérêt général et s'oppose au
particulier attaché à des intérêts particuliers. Les formes légales, les droits, les règlements, les mesures,
sont les objets de cette nature civique qui contraignent l'action en même temps qu'il constituent une
équivalence générale. La réunion collective, le mouvement, la manifestation, le vote, sont les façons
naturelles dont la représentation d'une volonté générale est mise à l'épreuve.
La confusion entre un monde d'action et les agissements d'un acteur collectif, en l'occurrence
l'Etat, est souvent dommageable à l'analyse de cette modalité d'action. Une telle confusion empêche
notamment de rapprocher des mesures publiques et des actions menées dans une firme selon une
justification de même nature (Hollingsworth 1985). Plutôt que d'en appeler à l'intervention d'un acteur
collectif désigné comme l'Etat, dont les "agissements" sont au demeurant fort divers, sans doute est-il
préférable, pour la précision de l'analyse, d'examiner les changements de nature des dispositifs que cette
"intervention de l'Etat" désigne.
Dunlop, effectuant le bilan de l'évolution des relations industrielles depuis le début du siècle dans
cinq pays développés (Allemagne, Grande Bretagne, Etats Unis, France, Japon) conclut, dans le sens du
travail princeps des Webb (1914), "au rôle croissant de l'administration dans la prescription des
conditions d'emploi", faisant valoir que des dispositifs réglementaires remplacent de plus en plus souvent
16.

des négociations collectives, et citant l'exemple de la France avec la possibilité, si étrangère à la


coordination marchande, d'étendre la portée d'une convention collective à un secteur tout entier (Dunlop
1978, p.8). En l'absence d'un Code du Travail américain, l'intervention de chacun des Etats fédérés
contribue à modifier le dispositif dans un sens civique. Certains syndicats, note Da Costa, considèrent que
ces législations réduisent l'importance des négociations collectives et ne les soutiennent pas. D'autres
trouvent justifié (en vertu d'un principe civique) un dispositif qui améliore la protection sociale des
salariés en faisant une équivalence solidaire entre ceux qui travaillent dans une entreprise pourvue d'un
syndicat et les autres (Da Costa 1986b, p.160). Apparaît alors clairement cette grandeur qui transcende
les intérêts particuliers et qui s'exprime notamment dans les mouvements de défense des Droits
Civils (Bellah et alii 1985).
D'autres modifications mentionnées par Dunlop (1978) peuvent être interprétées comme
l'adjonction d'éléments civiques au dispositif, source de tensions critiques avec des éléments d'une nature
différente. Ainsi, des politiques publiques de formation entrent en conflit avec les modalités
d'apprentissage traditionnel (principalement de nature domestique), des mesures également civiques en
faveur des groupes désavantagés sont dans un rapport critique avec les habitudes ou règles favorisant
l'ancienneté (et impliquant également une justification d'ordre domestique), ou encore des limitations de
hausses de salaires font obstacle à une négociation marchande du prix du travail.

2.2.3. L'ordre de la concurrence (grandeur "marchande")

La référence aux contraintes du marché et de la concurrence est aujourd'hui si répandue dans la


littérature qu'il n'est pas nécessaire de revenir longuement sur cet ordre marchand. Même si l'on s'écarte
des auteurs qui voient dans la transformation actuelle des organisations productives l'éclatante
confirmation des bienfaits d'un monde marchand, et qui, forts de cette confirmation, cherchent à redonner
souffle à l'utopie d'un univers réduit à cette seule nature, l'accord est unanime pour reconnaître le
développement de cette modalité d'action, prouvé aussi bien par les indices macroéconomiques de
l'extension du commerce international (Boyer 1987, p.11), que par les investigations sur le
fonctionnement des entreprises.
Une large part des observations rassemblées trouve sens lorsqu'on les envisage comme le résultat
de la relance d'une épreuve de réalité marchande qui vient remettre en cause le compromis fordien. Ces
phénomènes font donc nettement ressortir les exigences de cette épreuve.
Une première caractéristique majeure de la grandeur marchande apparaît clairement: elle n'a pas
de signification temporelle et ne permet, ni de faire référence à une antériorité comme la grandeur
domestique, ni d'investir l'avenir, comme la grandeur industrielle. Les désirs des acheteurs et les
opportunités à saisir pour les vendeurs sont dépourvus de toute stabilité et la relance de l'épreuve
marchande va à l'encontre d'une planification industrielle en exigeant de répondre au plus près et au plus
vite à des désirs fluctuants et divers des clients (Eymard-Duvernay 1987, p.v).
17.

L'orientation vers une épreuve marchande suppose le renouvellement fréquent des produits, la
diversification des gammes et le raccourcissement des séries (Boyer 1987, p.12). Les lots en grandes
quantités ("bulk") sont remplacés par des marchandises ("merchandise") (Zeitlin Totterdhill 1989, p.166),
les conventions de commande et contrats à long terme sont remis en cause (Eymard-Duvernay 1987, p.ix;
Storper 1988, p.16). Dans les industries de la chaussure ou de l'habillement, le nombre des collections ou
des saisons est multiplié, et une partie seulement de la gamme est déterminée en début de saison
précédente (Courault et Rérat 1987, p.110; Zeitlin et Totterdill 1989, p.165). L'exemple du fabricant
italien proposant à un client un produit ajusté à son souhait le soir-même du jour où il l'a rencontré dans
une foire-exposition (Weisz 1987, p.70) se généralise dans des dispositifs comme celui du Sentier où un
modèle qui reçoit un accueil favorable peut être réalisé dans les jours qui suivent, dans les ateliers du
quartier, souvent en grande quantité (Weisz 1987, p.72). Peu de modèles sont stockés, les contacts avec la
clientèle doivent être fréquents pour suivre l'évolution de ses désirs imprévisibles et les délais de livraison
doivent être raccourcis.
Dans ce type d'organisation, le renouvellement des entreprises (de production ou de diffusion) est
plus intense. Le marché du travail est aussi plus proche d'un marché, et la mobilité du travail plus forte.
Le poids du passé et des traditions, comme la présence d'organisations de nature industrielle, constituent
des handicaps dans cette épreuve marchande, et ces dispositifs productifs particulièrement "marchands"
s'inscrivent souvent dans un espace vierge sous ces rapports (Storper et Scott 1988b, p.35). L'espace
familial congruent avec ces dispositifs est lui-même marqué par des "modes de vies très privés <"highly
privatized forms of domestic life"> et l'importance de l'accès à la propriété individuelle (id., Nelson
1986).
C'est sans doute le dispositif américain de relations industrielles qui est, par comparaison avec
celui d'autres pays industrialisés européens et scandinaves, le plus engagé dans la nature marchande, du
fait notamment de l'importance de la négociation au niveau local de l'établissement. Le terme de "niveau"
apparaît d'ailleurs inadéquat. Cette différence renvoie plutôt à une différence de forme de coordination,
de même que la distinction, en théorie économique, entre "niveau macro" et "niveau micro" qui ne
s'interprète pas correctement en terme d'agrégation.
Soulignons enfin que l'appréciation des salariés conforme à l'épreuve de réalité marchande
s'écarte aussi bien d'une appréciation domestique dans laquelle l'expérience et l'ancienneté importeraient,
que d'une évaluation industrielle qui s'appuierait sur des qualifications professionnelles. Même si elles ne
concernent qu'une part du salaire et ne contribuent qu'à en moduler la hausse, ce sont les procédures
d'individualisation qui sont cohérentes avec cette épreuve et qui se traduisent notamment par la réduction
du poids des diplômes.
18.

2.2.4. L'ordre de l'efficacité (grandeur "industrielle")

Il a été abondamment question de la forme de coordination industrielle dans les paragraphes


précédents (notamment à propos des premiers institutionnalistes), de la grandeur d'efficacité qui lui est
associée, de l'équivalence sur le futur qu'assurent les objets relevant de cette nature, et de la
standardisation qu'ils accomplissent.
Plutôt que de revenir ici sur chacun de ces points, nous nous arrêterons sur le déroulement de
l'épreuve de réalité industrielle, de façon à éclaircir une certaine confusion apportée aujourd'hui par la
critique courante du taylorisme.
Comme dans chacun des mondes où l'action peut trouver sa justification, l'épreuve de réalité de
nature industrielle contribue à réactualiser l'ordre de ce qui importe, et notamment à refaire le partage
entre ce qui est objectif dans cette nature et le bruit des contingences. Faute d'une relance de l'épreuve,
l'ordre des grandeurs manque de justification.
L'examen précis du déroulement tâtonnant des épreuves est donc nécessaire à l'étude d'une forme
de coordination, et exige une approche adaptée. Une perspective globale n'enregistrera que le résultat
après coup de ces épreuves ou de leur absence, équilibres ou déséquilibres qui ne renseigneront pas sur
l'effectivité de ces tâtonnements.
Le partage entre le bruit et ce qui importe comme objet, c'est-à-dire, dans la nature industrielle, ce
qui est doté d'efficace, contribue à étendre progressivement cette nature, par la découverte et le contrôle
de ces objets. L'identification d'une cause de dysfonctionnement est typiquement le résultat d'une telle
épreuve qui se solde par l'extension de la nature, comme l'illustre le cas G. avec l'élargissement du
dispositif industriel au sol et à l'air. La standardisation et la régularisation des matières premières est
nécessaire pour qu'un tel dispositif tienne, et, en en restant à ce même secteur industriel, on peut citer
l'exemple de la normalisation, du moyennage par mélange, de l'ultrafiltration, de la réfrigération, de la
pasteurisation (Boisard et Letablier 1989). L'épreuve industrielle conduisant à cette "hygiène" des
produits, au sens propre mais aussi dans une acception élargie, est particulièrement claire lorsque sont
mis en place des équipements automatiques qui viennent prolonger la partie purement industrielle du
dispositif de production. L'arrivée de machines à commande numérique hautement performantes relance
ainsi l'épreuve industrielle dans l'atelier en appelant les ouvriers à se mesurer avec elles (Jeantet et Tiger
1988, p.43), puisque, comme nous l'avons souligné, c'est par un engagement effectif des personnes et des
objets que se déterminent les grandeurs. Les attentes non confirmées, dûment "documentées" (Dodier
1988; Freyssenet et Thénard 1988), sont imputées à des contingences, ou entraînent la réévaluation à la
baisse de la grandeur d'un objet ou d'une personne moins performants que prévu. Visant à la généralité
par la définition même de
la grandeur, l'issue de l'épreuve ne saurait être un arrangement entre les personnes concernées. La
figure du supérieur commun vient assurer cette généralité, qu'elle se manifeste par le recours au service
19.

des contrôles arbitrant les disputes entre le bureau des méthodes et l'atelier (Jeantet et Tiger 1988, p.49),
ou par la mise en place d'un juge de paix (Freyssenet Thénard 1988).
On comprend mieux le succès des méthodes des Cercles de Qualité si on considère qu'une large
partie d'entre elles favorisent la relance d'une épreuve de réalité industrielle. Le rôle des méthodes
statistiques ou de la recherche systématique de causes est caractéristique de cette épreuve (Cole 1979,
chap.V; Dodier 1988, p.3) qui soulève d'ailleurs la question du grandissement des acteurs engagés,
acteurs souvent peu qualifiés dans les grilles salariales (Midler Moire Sardas 1984, p.205).
La méthode de Taylor visait indubitablement à étendre le dispositif industriel dans
l'entreprise (Thévenot 1986a, pp.24-25, 31-36) et à ouvrir la possibilité d'épreuves de nature industrielle,
aux dépens notamment d'épreuves de nature marchande, permettant ainsi d'affirmer la prédominance des
fonctions de production aux dépens des fonctions commerciales et financières (Fridenson 1987, p.1039).
Les méthodes mentionnées précédemment contribuent donc, à bien des égards, à prolonger ce
mouvement, quoiqu'en dise leur marketing9. Comme le montrent des études de terrain, c'est plutôt le
défaut d'efficacité et de méthode qui caractérise nombre de petites ou moyennes entreprises que l'excès
inverse (Juravitch 1985).
Soulignons enfin que les épreuves de cette nature ne sont nullement limitées à l'industrie, ni
même d'ailleurs au cadre de l'entreprise. Wissler a ainsi analysé très précisément le déroulement de ce
type d'épreuve dans une banque, lorsqu'une entreprise est évaluée à partir d'une batterie de ratios en vue
de décider d'un octroi de crédit (Wissler 1989a).

3. LA CONFRONTATION COMPLEXE ENTRE UNE PLURALITE DE FORMES DE


COORDINATION

3.1. RENDRE COMPTE D'UN UNIVERS COMPLEXE

Dans l'évocation qui vient d'être faite de quelques-uns des mondes où l'action se prête à la
coordination, on a pu reconnaître de nombreux éléments classiquement repérés dans le fonctionnement
d'organisations productives. N'est-il pas superflu d'ajouter une typologie de plus à celles, déjà

9 Ajoutons cependant que le dispositif des Cercles de Qualités n'est pas purement industriel.
L'analyse qu'on peut en faire conduit, au contraire, à identifier une pluralité d'épreuves: inspirée (séances
préalables de "brain-storming"), du renom ou de l'opinion (couverture médiatique de l'opération),
collective ou civique (engagement volontaire et travail collectif), marchande (proximité au désir du
client), industrielle (efficacité, productivité). La complexité prudente de ce dispositif ménageant des
épreuves de natures différentes est sans doute la raison majeure de son succès.
20.

nombreuses, qui cherchent à appréhender une diversité de "logiques d'action", de "stratégies


d'entreprises", de "cultures d'entreprises", ou de "profils d'entreprises" ?
A la question de la cohérence de chacun de ces types, que ne manque pas de soulever leur
différenciation, la réponse est souvent vague ou absente. C'est ce point que nous avons cherché à
approfondir dans les "Economies de la grandeur", en nous efforçant d'expliciter les conditions que
satisfait chacune des modalités d'action justifiables que nous avons identifiées, et de montrer qu'on
pouvait rapporter ces conditions à un modèle commun. Ce faisant, il est apparu que la coordination
supposait une forme de généralité ayant les caractéristiques d'un bien commun fondant une équivalence
entre les personnes. Ainsi, les modalités d'action justifiables dépassent le cadre de l'entreprise, pour
trouver leur cohérence dans une spécification du lien politique et de la détermination du juste. De la
question de la représentation cognitive, nous sommes ainsi passé à celle de la représentation politique, de
l'équivalence à l'équité, de l'ajustement à la justice.
Dès lors que l'on met au jour la visée de généralité, d'universalité, de chacune des formes de
coordination, on comprend qu'elles soient incompatibles. Plus précisément, nous avons cherché à montrer
que l'ordre de grandeur constitué entre ce qui importe, ce qui vaut en général, et ce qui est insignifiant,
portait en lui une réduction des autres formes de généralité possibles, des autres biens communs
disponibles (EG). Le rapport entre les différentes modalités d'action justifiable et entre les ressources qui
sont mises en œuvre est un rapport critique dont il devient possible d'analyser systématiquement les
expressions variables suivant les mondes qui entrent en tensions (EG).
Le jeu entre plusieurs formes de coordination et le passage d'un monde à l'autre incitent à
rechercher le dépassement de ces tensions critiques. On observe donc fréquemment une opération que
nous avons nommée compromis, avec une acception du terme qui ne recouvre pas son utilisation
courante (EG). Ces compromis s'éloignent de transactions donnant lieu à des arrangements particuliers,
en ce qu'ils visent encore une forme de justification générale et qu'ils participent éventuellement à
l'élaboration progressive d'une nouvelle grandeur (cf. paragraphe suivant). Faute de l'assise d'une telle
grandeur, qui se caractérise par la possibilité d'une épreuve de réalité et donc par la disponibilité d'un
monde d'objets probants, le compromis entre deux grandeurs peut être brisé par chacune des deux
épreuves de réalité qui leur correspondent. Comme pour les mises en cause critiques, le cadre proposé
permet de rendre compte, de manière systématique, de ces compromis (EG). Il permet également
d'envisager les organisations productives comme des dispositifs de compromis destinés à gérer les
tensions entre plusieurs natures, et impliquant au moins les natures marchande et industrielle (Thévenot
1989b).

Pour un traitement rigoureux de ces compromis, qui ne ramène pas au syncrétisme d'une
accumulation de ressources théoriques et pratiques s'additionnant sans heurt, il faut être attentif à la
radicalité des retournements d'épreuve de réalité auxquels conduit un changement du monde et des
21.

raisons qui soutiennent l'action. Ainsi cherchera-t-on à développer les conséquences critiques de
confrontations entre des modalités d'action dont certains auteurs ont déjà montré la présence alternative,
comme les formes d'engagement temporel qui échappent à une pure coordination marchande (Schelling
1980, Elster 1979), l'engagement dans une action collective ("voice") qui s'écarte de l'action sur le
marché ("exit") (Hirschman 1970, 1982), la constitution d'intérêts généraux qui ne peut se confondre avec
une transaction marchande entre individus (Pizzorno 1988), ou encore les trois principes d'action légitime
que Streeck et Schmitter identifient à partir d'une "institution centrale qui incorpore et fait valoir <chacun
d'eux>: la communauté, le marché et l'Etat" (Streeck et Schmitter 1985).
Ces deux derniers auteurs, insistant sur les contraintes d'intégrité, l'autonomie et la possibilité
d'équilibre qui caractérisent chacun de ces "principes directeurs" (ibid., p.4), s'interrogent sur le problème
qui nous occupe ici, celui des rapports qu'entretiennent ces principes. Les incompatibilités dont ils font
état correspondent de près à certains des rapports critiques entre natures que nous mentionnerons plus
loin, de même que les complémentarités qu'ils indiquent renvoient à des compromis que nous
examinerons. Si l'on met en cause "les liens de communauté qui vicient le marché en favorisant collusion
et clientélisme" (id.), on met en cause des relations domestiques qui viennent dénaturer l'épreuve
marchande <D/M> alors que, symétriquement, en faisant valoir que "la concurrence marchande corrompt
les attaches communautaires" (id.), on procède à une dénonciation d'êtres marchands dénaturant l'épreuve
domestique <M/D>. Quand à la proposition qui avance que "les liens communautaires encouragent la
confiance mutuelle et la bonne foi nécessaires à un échange économique stable" (id.), elle exprime
parfaitement l'un des compromis étayés entre ces deux grandeurs <D-M>. On pourrait poursuivre le
parallèle pour les rapports état-marché et état-communauté avec cependant un écart qui tiendrait à ce que
l'"état" désigne, chez Streeck et Schmitter, une visée "bureaucratique". Or cette visée relève déjà, selon
nous, d'un compromis entre grandeurs civique et industrielle, comme on le voit clairement dans les mises
en cause réclamant que l'on retrouve, sous la bureaucratie, l'authentique intérêt général de la volonté de
tous ou, au contraire, la véritable efficacité professionnelle.

Une fois cette pluralité de principes légitimes repérée avec plus ou moins de précision et
d'explication concernant leur choix, la tentation est grande de rechercher les moyens de les combiner
malgré les tensions critiques qui les opposent, de considérer que "les sociétés/régimes
politiques/économies modernes ne peuvent qu'être analysés que comme des combinaisons <"mix"> de
ces ordres" (ibid., p.1). C'est ainsi que l'on peut comprendre le projet propre aux deux auteurs précédents
qui s'intéressent à "la politique <"politics"> entre ces ordres respectifs", aux "nombreuses institutions d'un
nouveau type qui servent d'intermédiaires entre les exigences incompatibles <"conflicting demands"> de
ces ordres" (ibid., pp.7,8). Ce projet, qui se situe dans la suite des travaux ayant, dans les années 60-70,
étudié les systèmes concertatifs de négociations d'intérêts collectifs et des modalités d'"échange politique"
(Berger 1981; Crouch et Pizzorno 1978, Goldthorpe 1985, Schmitter et Lehmbruch 1979), se propose
22.

d'identifier une nouvelle modalité d'action dénommée "corporative-associative". Cependant les auteurs
mettent en évidence certaines caractéristiques que partagent les ordres précédemment mentionnés mais
pas ce principe directeur. Ils notent qu'au lieu des rationalités que l'on peut voir à l'œuvre dans ces ordres,
l'orientation de l'action corporative est "plus prosaïque" et conduit à des "optimaux de second rang",
obtenus dans le secret, ce qui s'oppose aux exigences de généralité de l'épreuve de grandeur. Ces résultats
sont "difficiles à justifier par des fondements normatifs" et, en raison de ce "déficit de légitimité", ils sont
"vulnérables aux assauts substantifs et normatifs qui en appellent à la communauté, au marché ou à
l'état" (Streeck et Schmitter 1985, pp.13,14). Nous avons souligné précédemment cette vulnérabilité des
compromis aux épreuves de réalité qui viennent les défaire. Les débats britanniques sur le pluralisme et
sur la légitimité des résultats de négociation collectives, dans les années 60-70, ont soulevé une question
similaire (Marsden 1985). Cottereau, examinant les négociations dans l'enceinte des prudhommes ou
d'institutions antérieures, met en relief le moment d'"épreuve de vérité" que s'assignent notamment
patrons et compagnons dans une attente de légitimité (Cottereau 1988c).
Les travaux qui font valoir la généralité d'un mode d'organisation productive flexible et
décentralisée rencontrent cette même interrogation sur la combinaison de formes d'action différentes,
lorsqu'ils mettent en avant des "systèmes vraisemblablement gouvernés par un amalgame complexe de
formes d'organisation que sont les `purs' mécanismes des entreprises et des marchés" (Storper 1988,
p.29), amalgame qui ne manque pas de soulever des problèmes d'équité (Storper et Scott 1988a, pp.49-
50).

3.2. DES OUTILS POUR ANALYSER LES TENSIONS CRITIQUES ET LE TRAVAIL DE


COMPROMIS

L'analyse des dispositifs purs constitue un préalable pour étudier rigoureusement les compromis
recherchés dans des dispositifs composites et rendre compte des tensions auxquels ils sont soumis. Nous
voudrions ici illustrer ce point en nous limitant à l'engagement de la grandeur domestique, pilier d'une
économie de la confiance dans laquelle, comme nous l'avons vu, des relations durables sont attachées à
un enracinement local.
Malgré un renouveau de travaux sur les liens locaux et la caractérisation du "paternalisme
industriel" (Mercier Segrestin 1983), cette grandeur n'apparaît souvent qu'à l'état réduit, dénoncée par
rapport aux grandeurs marchande <D/M> ou industrielle <D/I>. Dans le premier cas <D/M>, illustré
notamment par les mises en cause du corporatisme (Segrestin 1985), les liens communautaires et les
traditions sont considérés comme faisant obstacle à la flexibilité du marché par la constitution de
barrières à l'entrée (Storper Scott 1988a, pp.31,33). L'instauration d'épreuves marchandes exige de
dissoudre les concrétions de cet espace domestique (Scott Storper 1986b, p.309), dans une "politique de
l'espace" appropriée. Critiqués par rapport à la grandeur industrielle <D/I>, les êtres domestiques sont
réduits au contingent. Ainsi, on présente "la relation entre les secteurs industriels majeurs et les PME
23.

<"small scale production"> comme s'il s'agissait d'une relation entre l'essentiel et le contingent" (éditorial
du History Workshop Journal, 1977, n°3, p.2, cité dans Holmes 1986)10.

Cependant, des compromis sont élaborés pour dépasser ces tensions critiques. Dans un premier
compromis entre natures domestique et marchande <D-M>, les relations d'affaires sont considérées
comme bénéficiant d'une confiance mutuelle évitant des défections opportunistes (Williamson 1985,
Granovetter 1985, Storper 1988), ce qui suppose l'introduction d'un espace localisé dans les relations
marchandes. La relation de partenariat exige ainsi de faire tenir ensemble les bienfaits de la concurrence
sur un marché et ceux des liens domestiques garantissant une forme de qualité (Eymard-Duvernay 1987,
p.viii). Il s'agit "à la fois d'approfondir les relations avec les clients habituels et diversifier la clientèle, en
France comme à l'étranger, en la sélectionnant" (Gorgeu Mathieu 1987, p.35).
L'un des bénéfices de l'étude en cours de Cottereau, qui porte sur l'élaboration, au tout début du
XIXe siècle, d'un dispositif paritaire réunissant négociants et chefs d'ateliers des soieries lyonnaises -
dispositif préfigurant les conseils de prud'hommes - est de mettre en évidence le difficile travail de
compromis entre les exigences respectives des orientations marchande et domestique de l'action. Le
caractère composite des nouvelles règles de travail se voit clairement à la concession, par rapport aux
règlements d'Ancien Régime, de la possibilité donnée au chef d'atelier de travailler simultanément à son
compte et à façon. Les négociants critiquent ce caractère composite, au nom d'une grandeur domestique
de réputation, et font valoir le risque de l'envahissement concurrentiel de produits sans réputation.
Symétriquement, la critique des éléments domestiques de ce dispositif conduira Chaptal à en dénoncer
l'esprit de corps, au nom d'un intérêt général civique qui exige un code uniforme (Cottereau 1988b).
Ce que Cottereau montre de la législation du livret et de son usage pour le crédit permet d'y voir
également un dispositif de compromis entre les deux épreuves marchande et domestique, et d'éviter sa
réduction à une mesure policière. Grâce au livret, le crédit accordé à l'ouvrier ne l'attache pas
irrémédiablement à un patron. L'ouvrier est libre de changer d'employeur dès lors que sa dette est inscrite
sur son livret, le nouvel employeur étant tenu de la rembourser au premier patron en opérant des retenues
sur son salaire, ce qui fait que l'ancien patron a aussi intérêt à ce que l'ouvrier se replace
facilement (Cottereau 1987, p.52)11.

10 Pour autant, cela ne signifie pas que les PME puissent être considérées comme des dispositifs
purement domestiques, comme le montre leur utilisation par les grandes entreprises dans des relations
pour partie concurrentielles (d'Iribarne A. 1986), par l'intermédiaire de dispositifs comme Saint-Gobain
Développement qui ne s'appuie pas sur des PME "paternalistes" (Raveyre 1988).

11 Notons que la situation critique de spéculation qu'ont étudiée Aglietta et Orléan (1982), où la
forme de coordination marchande est dénaturée par une grandeur d'opinion dont le prix devient un
24.

L'analyse précise de dispositifs de ce genre peut aider à comprendre comment se façonne un tel
compromis entre concurrence et coopération, élément important dans le fonctionnement des organisations
productives décentralisées (Ganne 1983, Raveyre Saglio 1984, Sabel 1988).
Pour évoquer un autre type de compromis, destiné à dépasser la tension entre épreuves
domestique et industrielle <D-I>, nous mettrons en avant la figure de l"expert-domestique" (Boisard et
Letablier 1989, Thévenot 1989a), intermédiaire jouant un rôle de pivot dans ce compromis parce qu'il
cherche à rendre compatibles une évaluation industrielle normée et une appréciation domestique
convenable de ce qui importe. Cette intermédiation, qui doit permettre de composer avec des exigences
de natures différentes (Jeantet et Tiger 1988, p.37), peut s'armer d'équipements eux-mêmes composites,
comme des "méthodes simples et fiables de gestion financière pour connaître le prix de revient au jour le
jour" (Gorgeu Mathieu 1987, p.35) et qu'une analyse sommaire renvoie trop souvent au royaume du
bricolage. Le rôle de ce compromis apparaît bien, a contrario, lorsqu'il fait défaut et qu'un robot aux
détecteurs trop sensibles s'avère manquer du discernement que l'on acquiert par l'expérience et qui est
nécessaire pour composer avec son environnement et faire la part de l'important et de
l'insignifiant (Freyssenet Thénard 1988).

Le compromis fordien est plus industriel que marchand, puisqu'il contribue à stabiliser un marché
grâce à des hausses salariales anticipant des gains de productivité qui résultent eux-mêmes d'économies
d'échelle. La relance d'épreuves marchandes le soumet à une tension critique de sorte que les dispositifs
productifs qui réussissent aujourd'hui le mieux comportent davantage d'éléments de nature marchande.
Les auteurs divergent sur le maintien des éléments de nature industrielle. Certains soulignent la
désintégration verticale qui peut s'accompagner d'une intégration horizontale avec économies externes,
comme Storper dans l'industrie du cinéma de Los Angeles (Storper 1988). D'autres voient se mettre en
place une organisation "dynamique flexible" dans laquelle, grâce à une flexibilité technologique et une
interaction entre la détermination des produits et des procédés, un renouvellement rapide des produits est
recherché en même temps que le bénéfice d'économies d'échelles; Coriat illustre cette organisation à
partir du renouvellement des types de disques compacts (Coriat 1988). Nous avons voulu, quant à nous,
mettre ici l'accent, outre sur la nécessité d'une analyse rigoureuse des différentes formes de coordination
impliquées dans ces compromis, sur l'importance des éléments de nature domestique qui sont engagés
dans ces organisations productives.

indicateur, est également apaisée par un compromis avec une évaluation domestique, grâce au recours à
des intermédiaires financiers qui peuvent "nouer des relations continues de dépendance mutuelle avec
leurs clients" (Aglietta 1988, p.33).
25.

CONCLUSION: LA DYNAMIQUE DU JEU DANS UN UNIVERS COMPLEXE

Réexaminant dans un ouvrage récent la question des rapports problématiques entre ce qu'il
désigne respectivement comme l'homo oeconomicus et l'homo sociologicus, Elster montre les impasses
d'une démarche réductrice qui postule que "ce qui ressemble à une action orientée par des normes est, en
fait, une forme d'action stratégique, rationnelle ou, plus généralement, une conduite optimisatrice" (Elster
1988, p.126, soulignement ajouté). Une telle démarche réductrice est celle de Becker lorsqu'il transforme
une contrainte collective en argument de la fonction d'utilité individuelle (Marsden 1985), ou, plus
ordinairement, celle qui consiste à considérer que des valeurs morales sont appropriées par des choix
individuels, comme n'importe quel bien marchand (pour une enquête sur cette réduction dans la société
américaine, voir Bellah et alii 1985). Même les travaux néoclassiques récents sur les conventions, plus
élaborés que ceux de Becker, réduisent l'espace ouvert par la tension entre l'extériorité causale d'une
contrainte et l'intentionnalité complète d'un choix. Favereau montre comment la théorie standard ne
s'étend aux institutions qu'en envisageant des "règles-contrats" de degré d'intentionnalité  (Favereau
1989).
Cependant Elster considère que la démarche inverse de "réduction de la rationalité à une norme
sociale parmi d'autres" n'a pas été jusqu'ici "clairement élaborée (`articulated')", et s'en remet au point de
vue "éclectique" qui considère que "certaines formes de conduite sont explicables à partir de l'hypothèse
d'une action rationnelle, alors que d'autres requièrent quelque chose comme une théorie des normes
sociales pour être comprises" (Elster 1988, p.126). C'est pourtant dans la deuxième démarche que nous
nous sommes engagés12, insatisfaits par l'éclectisme de la troisième qui reste peu propice à la
compréhension des situations dans lesquelles une coordination marchande se trouve confrontée avec
d'autres normes sociales. Dans cette perspective, il ne s'agit pas seulement de mettre en cause la vision
atomiste du marché et de montrer son "enchâssement" dans des institutions sociales non marchandes
(Granovetter 1985) mais d'élucider le présupposé commun propre à l'échange marchand, et de montrer
qu'il constitue lui aussi une forme de collectif.
Sachant que les contraintes tenues pour les plus rigides sont les contraintes techniques (de "niveau
d'intentionnalité" nul pour reprendre les termes de Favereau), nous nous sommes efforcés d'en rendre
également compte dans le cadre adopté pour la mise en rapport des registes économique et social de

12 Précisons que nous ne nous alignons pas tout à fait sur la formulation d'Elster pour définir cette
démarche. Il ne s'agit pas tant de "réduire la rationalité à une norme sociale parmi d'autres" que de
resituer la forme de coordination marchande, dont la rationalité économique est la forme d'entendement
ajustée, parmi d'autre formes de coordinations. Sur cette question et sur la charge que l'on fait subir à la
notion de rationalité en l'adaptant à des formes de coordination non marchandes, voir Thévenot 1989b.
26.

l'action, revenant ainsi sur la distinction entre la sanction par la nature et la sanction par les autres,
adoptée aussi bien par Durkheim (1955, p.153) que par Habermas (Habermas 1987, t.2, p.83).
Nous avons donc cherché ici à indiquer sommairement les raisons pour lesquelles nous semblait
insatisfaisant le partage courant entre ces trois ordres de contraintes sociale, économique et technique.
Plutôt que d'attribuer en propre la reconnaissance du collectif au premier, la volonté individuelle au
deuxième, et l'objectivité au troisième, nous avons cherché à identifier chaque monde où l'action se prête
à une coordination naturelle à la fois à partir d'une modalité de détour par le collectif, une forme
d'incertitude de l'action individuelle, et une objectivité des choses qui font preuve13.
La présentation successive de ces mondes mettant davantage l'accent sur des contraintes
structurelles de l'action que sur la dynamique du jeu des acteurs, nous voudrions revenir, en conclusion,
sur les sources de cette dynamique que préserve le cadre d'analyse.

La première source de jeu provient de la relance incessante de l'épreuve au sein de chacun des
mondes identifiés. La grandeur étant une forme de généralité, la spécification de cette grandeur offre le
cadre des disputes et des mises à l'épreuve portant sur l'évaluation de ce qui importe, de ce qui vaut en
général. De ce type d'épreuve engageant des personnes et des choses sort un nouveau partage entre ce qui
est objectif et ce qui ne l'est pas, créant de la sorte de nouveaux objets dans chaque nature.
L'empêchement du jeu, qui se manifeste par une attribution permanente d'états de grandeur à des
personnes, est une injustice. Seule une telle dégradation correspond à une description en terme de
système. Chaque monde connaît ainsi sa limite systématique, lorsque, en l'absence d'épreuve, les
grandeurs se figent dans une situation cérémonieuse reproduite sans incertitude. Privé d'épreuve, l'ordre
des grandeurs fonctionne comme un système, système domestique où l'autorité de la tradition ne serait
pas réactualisée, système industriel où la capacité des experts échapperait à toute réévaluation pratique,
système civique où la représentation collective serait durablement réifiée.
Ainsi, la critique du taylorisme est moins une mise en cause de la nature industrielle et du principe
d'efficacité qui la fonde, nature qui ne cesse au demeurant de s'étendre dans les dispositifs présentés
comme alternatifs au taylorisme, qu'une critique de l'absence de relance d'une épreuve industrielle propre
à tester les propositions d'experts, à vérifier que les faits sont conformes aux méthodes (Midler 1986). La

13 Est-ce à dire que nous écartons toute possibilité d'action stratégique, entendue dans le sens précis
d'une action qui surplombe d'un niveau d'anticipation les actions des autres (comme dans l'équilibre de
Stackelberg) et non de toute action orientée vers une fin ? Bien que nous ayons laissé cette question de
côté dans ce texte, indiquons que l'action stratégique ne peut se déprendre tout à fait d'un cadre commun
s'imposant naturellement et lui confère un caractère d'objectivité, comme on le voit dans la littérature
américaine récente sur le "common knowledge" (littérature présentée dans Dupuy 1989).
27.

critique plus savante de la technique et de sa domination (Habermas 1973) contribuant à une réduction
instrumentale des interactions sociales, suppose une telle réification de personnes qui seraient
normalement susceptibles de relancer l'épreuve et de se disputer sur son issue.
De même, il faut supposer un monde civique dégradé, faute d'une relance de l'épreuve qui établit
l'intérêt général, pour n'y reconnaître comme sujets que des personnes collectives. Sans le bruit des
particuliers, la contrainte du collectif devient absolument déterminante. Notre objectif n'est pas d'écarter
ces formes collectives mais de les traiter comme les autres objets qui trouvent leur pertinence dans une
certaine forme d'épreuve. La naturalisation des intérêts collectifs empêche en effet de prendre en compte
la variété des conduites personnelles, et d'appréhender la rencontre d'acteurs collectifs sans ajouter des
hypothèses sur la tromperie des uns par les autres, ou sans introduire implicitement un cadre commun de
l'action (tel l'échange marchand dans le bargaining collectif). L'usage que Dunlop fait du concept
d'idéologie (1958, p.16) manifeste bien les difficultés précédentes. L'idéologie est "un ensemble de
croyances communes aux acteurs qui contribuent à intégrer le système et à en faire une entité" mais
l'auteur ajoute que "chacun des acteurs du système de relations industrielles ("managerial hierarchy",
"worker hierarchy", "specialized public agencies") a sa propre idéologie". Pour assurer la cohérence du
système, il faut donc que ces idéologies diverses des acteurs aient un "ensemble commun" (ibid., pp.16-
17) (voir aussi la communication d'I. Da Costa).

La deuxième possibilité de jeu offerte aux acteurs résulte de l'ouverture sur d'autres mondes qui
implique, non une relance, mais un changement radical de l'épreuve de réalité. Pas plus que chacun des
mondes, l'univers à plusieurs natures n'est un système, puisque les différents modes d'actions justifiables
sont incommensurables et ne peuvent être articulés les uns aux autres. La mise en relation entre des
grandeurs incommensurables est une tâche à laquelle se consacrent acteurs et théoriciens, dans le travail
de compromis et dans l'élaboration d'une nouvelle nature, mais elle est toujours mise en péril par le rappel
à chacune des réalités sur lesquelles prennent appui ces grandeurs.
Dans la théorie économique, on trouve de nombreuses traces de ces tensions critiques et des
efforts pour les dépasser. Ainsi le rapport entre l'ordre marchand et celui de la confiance coutumière est
traduit par Marshall (1925) dans une distinction entre le court terme, où les salaires seraient dominés par
la coutume, et le long terme où prévaudrait une épreuve marchande. De cette projection temporelle on
peut rapprocher la projection spatiale du même rapport qui s'exprime alors dans la séparation entre
marché interne et marché externe. Il reste que la distinction est asymétrique, le marché interne - au
demeurant non marchand - étant défini par rapport au marché externe, alors que, dans certaines situations,
le premier apparaît plus naturel et moins coûteux que le second (Marsden, p.83). Stark a contribué à
redresser cette asymétrie (1986), à partir de l'étude d'organisations productives dans lesquelles c'est
l'environnement de l'entreprise qui est naturellement bureaucratique (et non le marché interne) et où des
dispositifs marchands de sous-traitance interne permettent le jeu d'une autre forme de coordination.
28.

Dans la littérature néoclassique, la notion d'information imparfaite recouvre également des


situations critiques dans lesquelles l'épreuve de réalité est perturbée par la confrontation de plusieurs
mondes et l'absence d'accord sur ce qui est objectif, certains acteurs pouvant ainsi manipuler, dans les
situations d'aléa moral, ce que d'autres considèrent comme des faits objectifs.
Le problème posé par la pluralité de jeux généraux, non compatibles entre eux, n'est cependant
pas directement abordé: les grandeurs alternatives au marché qui donneraient leur assise aux "institutions
non marchandes" telles l'esprit d'entreprise ou le partenariat (grandeur domestique), la représentation
syndicale et le lien coopératif (grandeur civique), la hiérarchie des compétences techniques (grandeur
industrielle), restent alors méconnues et réduites à l'état de "biens ou services accessibles par la
participation à des organisations" (Hess 1983).
De même, ce que l'analyse de nouvelles organisations productives manque souvent à montrer,
c'est que les êtres de différentes natures ne s'ajoutent pas simplement les uns aux autres comme les usages
lâches des termes "ressource" ou "capital" pourraient le laisser à penser. Le terme de "réseau" tend à
participer à cette confusion en entretenant l'idée que les mailles du réseau sont de même facture, alors
qu'un examen plus précis montre qu'il s'agit tantôt d'un rapprochement domestique par la confiance,
tantôt d'une équivalence industrielle par des techniques ou méthodes, tantôt d'un contrat marchand (pour
une critique du flou de la notion de "linkage", voir Holmes 1986, p.98), tantôt d'un transfert d'information
qui peut, à l'inverse d'une relation domestique, "relâcher les liens d'attachement local mutuel" (Storper
Scott 1988b, p.30). Aussi, la question cruciale devient celle des points critiques où doivent être opérés
des compromis, ou des traductions (Callon Law 1989), entre ces formes d'équivalence hétérogènes.

La troisième source de dynamique, sur plus long terme, tient à ce travail de compromis qui peut
mener à l'élaboration progressive de nouvelles formes de grandeur, de nouvelles natures, et donc de
nouvelles façons de faire la preuve qu'une action est justifiée. Son analyse nécessite un repérage préalable
des différentes grandeurs disponibles et un examen précis des conditions dans lesquelles le compromis
permet de monter en généralité, preuves à l'appui, ou, à l'inverse, tourne à une transaction
circonstancielle, à un arrangement de gré à gré entre plusieurs personnes qui ne vaut que pour elles seules
dans des limites qu'elles se fixent.
Dans un dispositif de relations industrielles, une telle analyse peut contribuer à éclairer la question
de l'émergence de nouveaux principes d'action. Cette interrogation s'exprime dans le débat actuel, parmi
les auteurs américains, opposant ceux comme Dunlop et Mitchell qui ne reconnaissent que des
changements conjoncturels (Da Costa 1986a; voir aussi l'interview de Dunlop par Da Costa commenté
dans sa contribution à ce colloque) et les auteurs, comme Katz ou Kochan, qui décèlent les signes d'un
changement structurel (Katz Kochan Gobeille 1983). Dunlop considère ainsi que l'évolution marquée par
le fractionnement de la négociation dans certains secteurs (acier ou téléphone) est, en fait, conforme à ce
qu'il identifie comme l'un des "traits fondamentaux" du système de RI américain, le "caractère
29.

décentralisé de la négociation collective" (Dunlop 1988, p.31). D'autre part il doute d'une évolution
structurelle vers des formes de management participatif remplaçant des relations conflictuelles
("adversarial"). Il reprend le point de vue de Slichter (1941) suivant lequel "les syndicats menant une
politique de coopération systématique avec le patronat sont peu nombreux". Ajoutons que le partage
souvent flou entre une modification conjoncturelle et un changement structurel s'éclaire si on considère
que seul le second implique la remise en cause d'une convention constitutive (Orléan 1989, Salais 1989).
Dans le cadre d'analyse proposé ici, ce changement structurel est un changement de nature et le repérage
précis des épreuves de réalité peut aider à le mettre au jour.
Comme nous l'avons souligné, l'élaboration d'une nouvelle grandeur n'est pas seulement affaire
d'argumentation; son succès passe par la disponibilité d'objets permettant de faire la preuve et de
constituer objectivement une équivalence. Ainsi, le façonnement d'une grandeur de l'information ou de la
communication n'est-il pas compréhensible sans la prise en compte des dispositifs qui permettent de
l'instrumenter. Sans parler des outils médiatiques et en en restant à la sphère de l'entreprise, les méthodes
valorisant la communication entre les salariés (Dodier 1988) contribuent sans doute à fournir l'assise
d'une telle grandeur, de même que les technologies informationnelles assurant le caractère labile des
outils de production, la programmation et la transmission d'information. Elles participent d'une épreuve
qui s'éloigne de l'épreuve industrielle dans laquelle ce sont des investissements assurant l'avenir qui ont
leur place. Grandeurs et compromis doivent être appréhendés aussi bien dans des dispositifs
correspondant à un niveau macroéconomique ou macrosocial, que dans des situations d'épreuve associées
communément à un niveau micro des interactions.

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