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formulée autour de quelques concepts clés, mais


flous : valeurs conservatrices et antioccidentalisme au
Sous Poutine, les arts sont devenus un
sens d’antiaméricanisme et d’antilibéralisme ».
champ de bataille
PAR AGATHE DUPARC
ARTICLE PUBLIÉ LE DIMANCHE 18 MARS 2018

En Russie, la création artistique reste foisonnante.


Mais la culture est désormais l’un des terrains d’action
favoris du régime et de l’Église, le lieu de tous les
Vladimir Poutine visite l'exposition "Russie -
opportunismes et de tous les règlements de comptes, Mon histoire" en compagnie du patriarche Kirill
au nom des valeurs patriotiques ou religieuses. Une Tous ceux qui sont allés en Russie ces dernières
enquête de La revue du crieur dont le numéro 9 est années, surtout depuis l’annexion de la Crimée en mars
sorti en librairies il y a un mois. 2014, en sont revenus impressionnés. Les librairies
Mercredi 29 novembre 2017, une nouvelle est tombée débordent d’ouvrages sur la Seconde Guerre mondiale
sur le fil des principales agences de presse russes : – la « grande guerre patriotique » –, l’époque tsariste,
Vladimir Poutine, dont l’agenda est surchargé, allait l’Église orthodoxe et la grandeur retrouvée de la
le jour même « trouver le temps » de voir le nouveau Russie contemporaine sous Vladimir Poutine. Les
film de Djakhongir Faïziev – La Légende de Kolovrat auteurs classiques comme Alexandre Pouchkine ont
–, dernière grande production cinématographique été quasiment canonisés. Des think tanks proches du
nationale qui raconte les exploits, au XIIIe siècle, Kremlin ont ressorti des tiroirs des philosophes russes
d’un jeune chevalier levant une armée afin de défier du XIXe et du XXe siècle, slavophiles, eurasistes
l’envahisseur mongol. Ce récit est extrait du Conte de et conservateurs, tel Ivan Iline, devenu l’une des
la destruction de Riazan, recueil de manuscrits datant références du président Poutine, comme l’a montré
des XVIe et XVIIe siècles. Le président en est ressorti Michel Eltchaninoff dans son essai Dans la tête de
enchanté : une œuvre « impressionnante et qui va droit Vladimir Poutine .
à l’âme », a-t-il commenté. Bien que peu de monde pense que le président russe
Ainsi va le goût affiché et revendiqué du pouvoir a lu une seule ligne de ces auteurs, ils font désormais
russe pour les blockbusters patriotiques et, en général, l’objet de colloques et de publications régulières,
pour toutes les « créations » qui touchent à tendant à démontrer que la Russie est devenue le leader
l’histoire de la grande Russie, avec ses héros, ses des forces conservatrices en Europe.
victoires, ses saints et ses martyrs. Qu’il s’agisse À l’occasion de la célébration du centenaire de la
de cinéma, de théâtre ou de littérature, « le régime révolution d’Octobre, sur les chaînes de télévision
donne la priorité à une lecture classique de la officielles, dans les talk-shows, les feuilletons et les «
Russie et de la “russité” : célébration du passé documentaires », on a vu se mettre en place un récit :
et du folklore national, de la grande puissance la révolution présentée comme un « coup d’État »
russe, soviétique ou impériale. Tous les thèmes sont fomenté par des individus plutôt minables, « mais
autorisés tant qu’ils sont conventionnels et non qui a fini par réussir, lorsqu’à partir des années
iconoclastes, tant qu’ils sont censés susciter l’unité 1922-1923 s’est constitué un réel et puissant État,
nationale et non créer des divisions, et tant qu’ils l’URSS, sorte de résurgence de la grande Russie »,
ne “copient” pas des modes dites occidentales », explique Jean-Robert Raviot, professeur à Nanterre,
explique Marlène Laruelle, enseignante chercheuse à spécialiste de la Russie contemporaine.
l’université George Washington, à Washington, qui
a étudié la construction de l’idéologie officielle, «

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Lors de son dernier séjour, ce chercheur a décidé une salle sur les purges, mais l’idée qui domine, c’est
d’aller au VDNKH, l’ancien Parc des réalisations que la Russie s’en sort toujours. Cela témoigne de
soviétiques, où l’on peut toujours admirer la l’existence d’une véritable politique culturelle, avec
monumentale statue de la kolkhozienne et de l’ouvrier des directives qui partent bien du Kremlin », souligne
brandissant la faucille et le marteau. Ce lieu mythique Jean-Robert Raviot.
était tombé en décrépitude dans les années 1990, mais En janvier 2012, Vladimir Poutine avait vanté les
aujourd’hui un programme de rénovation est en cours. mérites d’une « thérapie culturelle subtile », soit une
Au pavillon n° 57 ( ex-pavillon des « produits manière de promouvoir la nouvelle idéologie d’État «
de grande consommation » ), un long bâtiment sans trop violenter une société fragmentée, méfiante
noir entièrement refait abrite désormais le Parc envers tout nouvel embrigadement, et sans devoir
historique multimédia Russie-Mon histoire, divisé réinvestir dans une coercition de masse », analyse
en quatre grandes périodes : la Rus et la dynastie Marlène Laruelle. Cette thérapie réside selon elle «
des Riourikides, la Russie impériale des Romanov, la dans la saturation de l’espace médiatique par les
période allant de la révolution à la Seconde Guerre discours officiels, afin de marginaliser les opinions
mondiale, et de 1945 à nos jours. contestataires et dans un jeu délicat d’implicite et
Sur 27 000 m², les salles proposent des d’explicite ».
panneaux holographiques, des cartes interactives, Foisonnement artistique marginal contre
des projections cinématographiques en 3D et des culture patriotique de masse
installations sonores, rythmées par des citations de «
grands hommes » russes, dont Pouchkine ou Poutine.
On y explique que le tsar Ivan le Terrible a été
victime d’une « guerre de l’information » menée par
des étrangers afin de le présenter sous un jour cruel,
ou encore que les Décabristes ont collaboré avec
les services secrets étrangers. Ce qui choque les
historiens. En décembre dernier, la société historique
russe indépendante VIO a adressé une protestation
au ministère de l’éducation, dénonçant le « manque
de professionnalisme historique monstrueux » de cette
exposition.
Au centre culturel indépendant Smena à Kazan © A.D.
C’est le Président qui est à l’origine de ce concept
À côté de ce décor patriotique et de cette culture
de parc historique. En 2015, il a inauguré les lieux,
officielle promue par le Kremlin et incarnée par
en présence de Kirill, le patriarche de Moscou et de
la figure de Vladimir Medinski, le ministre de la
toutes les Russies, et de Mgr Tikhon ( Chevkounov ), culture, la vie artistique reste cependant foisonnante.
influent secrétaire du conseil patriarcal pour la culture Moscou, Saint-Pétersbourg et toutes les grandes villes
qui, selon la rumeur, serait son guide spirituel. russes ont leurs théâtres qui programment des mises
Depuis, cette exposition a fait des petits dans plus de en scène audacieuses et parfois ultra-contemporaines.
15 villes : à Oufa, Samara, Ekaterinbourg, etc. Les Des espaces d’art contemporain et des laboratoires
Russes semblent en raffoler. Le coût total du projet, expérimentaux ont ouvert un peu partout. Comme
en partie financé par le géant Gazprom, atteint dix par exemple en Sibérie dans l’ancien musée Lénine
milliards de roubles. « C’est la réécriture officielle de de Krasnoïarsk, ou encore à Kazan au Tatarstan,
l’histoire par le régime. En résumé, on pleure les tsars où le centre culturel Smena, fondé par un groupe
et on glorifie l’URSS. Dans l’exposition, il y a bien de jeunes intellectuels, organise deux fois par an

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des salons du livre très courus dans le pays. On signataires d’une pétition en faveur de l’annexion de la
peut y trouver toute la production de petites maisons Crimée –, déclenche aussi de telle passions. Ce navet
d’édition indépendantes. sentimental, qui a coûté 25 millions de dollars, raconte
« La culture underground, elle, continue à exister avec la liaison de Nicolas II et de la danseuse polonaise
le même enthousiasme et la même énergie que du Mathilde Kschessinska. Il a été financé à 30 % par le
temps de l’URSS. Ce qui frappe, c’est l’engagement Fonds étatique de soutien au cinéma et son scénario
dans des projets culturels. Toutes sortes de bouquins avait reçu le visa du ministère de la culture, comme
sont publiés avec de tous petits budgets, de la c’est l’usage.
poésie sonore, etc. », témoigne Jean-Philippe Jaccard, Mais avant même sa sortie, la députée du parti du
traducteur de plusieurs auteurs, dont Daniil Harms, un pouvoir Russie unie, Natalia Poklonskaïa ( ancienne
poète de l’absurde des débuts de la révolution russe. procureure de Crimée au lendemain de l’annexion ),
À Genève, où il enseigne la littérature russe, J.- s’est emparée du sujet, disant agir sur demande de
P. Jaccard reçoit régulièrement des artistes et des citoyens russes. Elle s’est adressée à 43 reprises
hommes de culture au sein d’un cercle russe au Parquet général pour que des « proverki » (
indépendant. Les échanges sont riches et passionnants. vérifications ) soient faites et que le film soit interdit.
« Une grande partie des peintres, poètes, écrivains Elle se fondait en particulier sur l’article 148 du code
vivent leur vie comme ils l’entendent et sont pénal russe sur l’offense aux sentiments religieux –
parfaitement libres. Tant qu’ils restent dans une adopté en juillet 2013 dans le sillage du scandale
certaine marginalité, ils n’intéressent pas le pouvoir », des Pussy Riot –, affirmant que l’acteur principal, un
estime-t-il. Allemand, avait joué dans un film porno et ne croyait
pas en Dieu.
Pourtant, « un virage a bien eu lieu et cela n’a
rien à voir avec ce qui se passait il y a dix ans,
reconnaît-il. Depuis l’arrivée de Vladimir Medinski, il
y a un discours très structuré que l’on peut replacer
dans la continuité des communistes, des patriotes,
des slavophiles, avec l’idée que l’ordre moral est en
Les ultra-orthodoxes manifestent contre le film "Mathilde"
train de s’effondrer en Occident et que la Russie a un
nouveau rôle à jouer. » Les ultra-orthodoxes ont protesté un peu partout
en Russie, des voitures ont été incendiées et les
C’est ainsi que depuis quelques années éclatent
membres du groupuscule Svetaya Rus (« Sainte
à un intervalle régulier des polémiques dont se
Rus » ) ont menacé de brûler les salles de cinéma qui
repaissent les médias officiels. La dernière en date
programmeraient l’œuvre satanique. L’affaire s’est un
a conduit à l’interdiction, fin janvier 2018, de la
peu apaisée avec leur arrestation. Si l’Église officielle
diffusion en Russie de La Mort de Staline, une
a condamné ces violences, elle a aussi dit tout le mal
comédie britannique qui avait soulevé une vague
qu’elle pensait d’un film ne respectant pas la « vérité
de protestations. Une pétition avait été signée par
historique » et présentant le tsar, canonisé avec sa
des personnalités russes, dont le cinéaste Nikita
famille en 2000, comme un personnage superficiel et
Mikhalkov, affirmant que ce film burlesque était une
puéril.
insulte et un crachat à l’adresse des vainqueurs de la
Seconde Guerre mondiale. Se plaçant toujours au-dessus de la mêlée, Vladimir
Poutine a tranché en expliquant que la « Russie était
À l’automne 2017, c’est Mathilde qui avait provoqué
un pays grand et complexe » et que « la députée
le scandale. Personne ne s’attendait à ce que Mathilde,
la superproduction d’Alexeï Outchitel, un cinéaste
proche du pouvoir – il faisait partie en 2014 des

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Poklonskaïa avait aussi le droit d’avoir son point de par des membres de Bojia Volia ( « Volonté de
vue », tout en réitérant son soutien au metteur en scène, Dieu » ), un mouvement ultra-orthodoxe se présentant
qualifié de « patriote et de personne de talent ». comme « de droite, pro-life, antihomosexuels, pro-
Début décembre 2017, c’est le festival indépendant de armes, créationniste et anticommuniste » et s’invitant
films documentaires, « Artdocfest », qui a été visé régulièrement aux représentations et aux expositions.
à Moscou. Des activistes du mouvement nationaliste L’été suivant, ce mouvement s’était attaqué à une
SERB ont interrompu la projection d’un film sur exposition de sculptures jugées blasphématoires au
la guerre au Donbass – Le Vol d’une balle, de grand musée moscovite du Manège. « Tous ces
Beata Boubeniets – jugé antirusse. Les organisateurs prétendus activistes savent que la législation actuelle
ont ensuite préféré retirer de l’affiche un autre [ les lois adoptées depuis 2013 sur la « propagande
documentaire sur l’Ukraine, La Guerre au nom de homosexuelle », l’« offense aux sentiments religieux »,
la paix, d’Evgueni Titarenko, accusé par un député « contre l’extrémisme » – ndlr ] leur offre une quasi-
proche de Poutine de s’être engagé aux côtés de impunité lorsqu’ils agressent ceux qui travaillent et
bataillons « fascistes » pro-Kiev. Sur demande du sont talentueux », constate Olga Fedianina, critique de
ministère de la culture, le Parquet général a annoncé théâtre pour le journal Kommersant.
l’ouverture d’une enquête préliminaire au nom de la L’affaire Serebrennikov ébranle le monde du
loi contre l’extrémisme. théâtre

Kirill Serebrennikov © Reuters


© Théatre d'Opéra et de Ballet de Novosibirsk Avec l’affaire Kirill Serebrennikov, c’est une nouvelle
Le théâtre n’est pas épargné. Au contraire. Fin étape qui semble avoir été franchie. Depuis août 2017,
2014, le directeur du théâtre d’opéra et de ballet le célèbre metteur en scène moscovite, directeur du
de Novossibirsk, Boris Mezdritch, avait eu le tort Centre Gogol, est poursuivi et assigné à résidence
de programmer une version un peu trop osée pour avoir détourné, avec quatre présumés complices,
du Tannhäuser de Richard Wagner. On y voyait 133 millions de roubles de fonds publics ( environ
Tannhäuser transformé en réalisateur tournant un film 1,8 millions d’euros ). Les enquêteurs affirment que
érotique sur un Jésus-Christ confronté aux plaisirs l’argent alloué entre 2011 et 2014 au Studio 7, son
de la chair dans la grotte de Vénus. Révulsé par ancienne troupe de théâtre, pour le développement
l’affiche, et sans avoir vu le spectacle, le métropolite et la popularisation de l’art contemporain, n’a pas
de Novossibirsk et de Berdsk avait déposé une plainte été affecté comme prévu. Selon eux, Le Songe d’une
auprès du parquet local, jugeant que « la mise en scène nuit d’été n’aurait ainsi pas vu le jour. Une absurdité
s’attaquait délibérément aux symboles religieux ». puisque la pièce a été jouée durant quatre ans.
L’enquête n’avait rien donné mais, en mars 2015,
Jusqu’ici, le metteur en scène, dont les spectacles
le directeur du théâtre avait été limogé par Vladimir
ravissent l’élite moscovite branchée et fortunée, était
Medinski, et le spectacle déprogrammé.
passé à travers les gouttes. Alors que les conservateurs
À Moscou, le théâtre du MKHAT d’Oleg Tabakov, et l’Église orthodoxe n’ont pas cessé de s’en offusquer.
qui jouait une pièce mettant en scène le Christ sous les En 2015, Art sans frontières, une fondation regroupant
traits d’une femme, avait eu droit, lui, au printemps des patriotes pro-Kremlin, avait dénoncé, dans une
2015, au dépôt d’une tête de cochon devant sa porte

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exposition à Moscou intitulée « Les bas-fonds », Le grand acteur Alexandre Kaliaguine, président
photos scandaleuses à l’appui, toute une série de de l’Union des metteurs en scène de théâtre, a
pièces de théâtre – dont celles de Serebrennikov dénoncé « une campagne très bien pensée pour
– accusées de promouvoir « un langage ordurier, discréditer la sphère culturelle », à quelques mois
des comportements amoraux et pornographiques ». de la présidentielle de mars 2018, qui devrait être
Chaque fois était indiqué le montant des subventions remportée sans surprise par Vladimir Poutine.
étatiques reçues. Des dénonciations ont aussi été Au-delà des postures idéologiques, la question du
envoyées, suivies de contrôles souvent burlesques, financement est au cœur du problème. Quelque
comme ces longs questionnaires du Parquet adressés 700 théâtres dans tout le pays vivent et dépendent
entre autres au Centre Meyerhold de Moscou et exclusivement de fonds étatiques, avec à la clé
demandant si tel ou tel spectacle faisait l’« apologie de toutes sortes de tracasseries administratives et un
conduites immorales ». Ou ces inspections surprises fonctionnement très peu transparent. Les financements
des pompiers ou des services de l’hygiène. privés, issus de mécènes et d’oligarques, sont faibles et
Serebrennikov, homosexuel revendiqué, proche de fluctuants, au hasard des circonstances politiques. Le
certains oligarques, tel Roman Abramovitch, n’a Centre Gogol de Serebrennikov bénéficiait jusqu’en
jamais appartenu à la catégorie des opposants. 2015 du soutien d’Alpha-Bank, avant que celle-ci ne
En 2011, il avait mis en scène un livre écrit soit sommée par des fonctionnaires du Kremlin de
sous pseudonyme par Vladislav Sourkov, l’un mettre fin à cette coopération, laissant le théâtre avec
des chefs de l’administration présidentielle. Il a un déficit important.
longtemps été le protégé de Sergueï Kapkov, chef du En plus des subsides du ministère de la culture, le
département de la culture de Moscou qui soutenait président Poutine octroie chaque année, depuis 2003,
la création contemporaine. Et c’est quand ce dernier aux plus grands établissements culturels du pays, des
a été remplacé en 2015 par un fonctionnaire plus bourses permettant d’offrir des salaires décents. En
conservateur que le vent a commencé à tourner. 2016, 83 grands établissements culturels ( théâtres
et conservatoires en tête ) ont reçu 5 milliards 300
millions de roubles ( 76 millions d’euros ), dont la
répartition était fixée par le gouvernement. En 2017,
ce montant a atteint près de 7 milliards (100 millions
d’euros ), et il est prévu qu’il passe à 8 milliards en
2018.

Le spectacle "Otmorozki" (Les Ordures) au Centre


L’ONG Transparency International a mis les pieds
Gogol de Kirill Serebrennikov, à Moscou © Centre Gogol dans le plat en publiant une enquête sur les « conflits
« La culture et l’art sont devenus un territoire où il d’intérêts » au sein des plus grands théâtres
est très facile d’agir de façon spectaculaire, estime subventionnés à Moscou. En 2016, 12 milliards 500
Olga Fedianina. C’est une manière pour différentes millions de roubles (180 millions d’euros ) ont été
personnalités politiques à différents échelons de versés par le département de la culture de la capitale
réaliser leurs ambitions et de démontrer à l’opinion à une centaine de scènes, principalement pour les
publique leur pseudo-patriotisme et leur pseudo- aider à maintenir les billets à des prix abordables. Ces
spiritualité. » L’affaire Serebrennikov a fait réagir subsides représentent entre 50 et 90 % des budgets.
de nombreux metteurs en scène, dont certains Transparency International a pu montrer que 14
soutenaient jusqu’ici Vladimir Poutine. grands directeurs de théâtre – parmi lesquels Kirill
Serebrennikov – avaient utilisé une partie de ces fonds
pour se verser un « double salaire » – des honoraires

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–, signant alors des contrats avec des sociétés privées ne travaillent pas sur le patriotisme, la russitude et
qu’ils contrôlaient. Cette situation est parfaitement l’orthodoxie, un peu moins, avec la perspective de
tolérée par le ministre de la culture et fait même l’objet crever de faim. »
d’accords. L’ONG estime que ces pratiques floues Selon Zoïa Svetova, journaliste et militante des
sont autant d’instruments entre les mains du pouvoir droits de l’homme, « beaucoup de gens de théâtre
pour faire pression à l’occasion sur certains théâtres. vivent dans l’incertitude la plus totale. Ils craignent
Transparency International a expliqué que l’enquête l’adoption de la nouvelle loi sur l’“éducation
avait été réalisée en 2016, bien avant que l’affaire patriotique”, qui doit être votée à la Douma en 2018 ».
Serebrennikov n’éclate. Mais dans les milieux du Zoïa Svetova vient de participer à un spectacle monté
théâtre, beaucoup sont persuadés qu’elle a été par Teatr.doc, un collectif de spectacle vivant sans
commanditée en haut lieu, et l’on craint désormais aucune aide d’État qui loue un sous-sol près de la
qu’elle ne déclenche une nouvelle vague de contrôles. gare de Koursk, à Moscou. Depuis sa création en
Vladimir Medinski alias « Propagandon » 2002, un large répertoire de pièces alliant le théâtre
documentaire et la satire a été programmé, sur les
thèmes chauds du moment ( homosexualité, guerre
en Ukraine, Pussy Riot, prisonniers politiques, etc. ).
L’une des dernières créations, intitulée Quand nous
sommes arrivés au pouvoir, met en scène l’après-
Poutine et les premières mesures prises par un
gouvernement composé d’humanistes et de défenseurs
des droits de l’homme… Une joyeuse utopie, alors que
Vladimir Medinski, ministre de la culture, alias "Propagandon"
Poutine sera sans aucun doute réélu ce dimanche 18
« Nous sommes absolument sans défense et on nous mars.
en fait tout le temps la démonstration », dit Vera
Biron, vice-directrice du musée Dostoïevski à Saint-
Pétersbourg et directrice du petit théâtre FMD-Teatr
qui lui est attaché. Les lieux, financés par le Fonds
des amis du musée Dostoïevski, ne reçoivent aucun
subside d’État. Vera Biron s’y sent libre, tout en se
remémorant les célèbres paroles de Lénine : « Vous
savez, je ne suis pas très fort en ce qui concerne Teatr.doc. Une scène de "La Guerre est proche" © Andrey Vershinev

l’art… Pour moi, l’art, c’est quelque chose comme un « L’atmosphère est extrêmement créative, assure
appendice intellectuel inutile, et quand il aura joué le Elena Gremina, l’une des fondatrices du lieu, se disant
rôle de propagande qui nous est indispensable, clic, cependant très inquiète de l’affaire Serebrennikov. Le
clac : on le tranchera. Pour son inutilité. » pouvoir ne fait pas tout lui-même et un signal a été
« Pendant un temps, le pouvoir nous a permis, adressé aux fonctionnaires, aux organes de sécurité
à nous les intellectuels, de jouer avec l’art. Il y et aux extrémistes : ils ont le droit de s’attaquer à
a eu une euphorie autour de l’idée d’une Russie l’art et au théâtre contemporains dès qu’ils se sentent
indépendante, d’un art indépendant. Mais peu à peu, insultés. » Le collectif a l’habitude des tracasseries.
on a commencé à “nettoyer” la liberté, témoigne-t- En 2014, en pleine ferveur patriotique autour de la
elle. On ne peut pas parler de censure mais d’une Crimée, Teatr.doc avait perdu ses locaux après avoir
“distribution spécifique des fonds” : à ceux qui se montré un film sur l’Ukraine dans un spectacle. La
conduisent bien une cuillère de plus, et à ceux qui municipalité de Moscou avait fait pression sur les

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propriétaires pour qu’ils ne renouvellent pas le bail. cette année plusieurs colloques et expositions autour
Mais d’autres sous-sols ont été trouvés, et le spectacle de la révolution de 1917, mêlant des manifestations
BerlusPoutine s’est à son tour retrouvé dans le viseur très idéologiques à des événements artistiques et
des autorités. Des policiers et des agents du FSB académiques de bonne facture.
s’étaient invités pour voir cette satire racontant la Georges Nivat, historien des idées et traducteur
naissance d’un monstre : le cerveau de Berlusconi spécialiste du monde russe, y assistait. « Vladimir
greffé sur le corps de Poutine à la suite d’un attentat Medinski tient toujours le même discours, qui consiste
terroriste. à dire que si l’on utilise l’argent de l’État, il faut
Au printemps 2014, le ministre Medinski avait détaillé observer quelques grandes lignes et respecter les
sa vision du monde, alors qu’il présentait devant valeurs que le pouvoir défend. » Mais force est de
l’administration présidentielle son projet sur les « constater que « cette politique est inapplicable, tout
bases de la nouvelle politique culturelle d’État ». Un comme l’est la fameuse loi contre le “mat” ( l’argot
texte qui a finalement abouti à un oukase présidentiel russe ) », ajoute l’universitaire, qui se dit « fatigué du
en décembre 2014, alors qu’une nouvelle loi sur complexe de victimisation » qui s’exprime aujourd’hui
la culture était (et est toujours) en préparation. « en Russie et effaré par certaines polémiques haineuses.
Peut-être verrons-nous la Russie dans le rôle de Le poids de l’Église orthodoxe et de
gardienne de la culture européenne, des valeurs Monseigneur Tikhon
chrétiennes et de la civilisation authentiquement
À l’été 2014, Vladimir Medinski avait fait passer
européenne », avançait alors Medinski dans le
une loi interdisant aux écrivains, aux cinéastes
quotidien Kommersant, insistant sur le fait que le
et aux metteurs en scène d’user d’expressions
pays avait le devoir de se défendre culturellement
obscènes. Heureusement, peu d’artistes la respectent.
contre « cette “anti-Europe” pour qu’au moins chez
« Cela conduit à des choses plutôt comiques :
[les Russes] soit préservé un Shakespeare sans
certains ouvrages de la dissidence, devenus de vrais
pédophilie et un Petit Prince sans “plastique”
classiques, comme Moscou-sur-Vodka de Venedikt
homosexuelle ». « Nous devons passer du soutien d’un
Erofeev, sont maintenant vendus en librairie sous
art “à la mode”, “élitiste” et immanquablement
cellophane avec une étiquette “Interdit au moins de
provocateur au soutien à un art de talent et porteur
18 ans” », remarque Georges Nivat, qui insiste sur le
de sens social », disait-il, assurant que la liberté
fait que Medinski n’est heureusement pas le seul à agir
de création serait préservée, car « garantie par la
dans le domaine de la culture.
Constitution ».
Auteur d’un best-seller qui traite des « mythes
« Mais s’il vous chante de faire la propagande, au
négatifs » sur la Russie, le ministre de la culture est
théâtre ou au cinéma par exemple, de la perversité
un fanatique du concept de russophobie. En 2011, il
et de l’étrangeté, de la sous-culture marginale des
a soutenu une thèse en histoire sur La Problématique
disciples de Breivik ou de celle des fumeurs d’opium,
de l’objectivité dans la couverture de l’histoire russe
de phénomènes qui contredisent directement les
valeurs traditionnelles de notre société, je vous en de la seconde moitié du XVe siècle au XVIIe siècle.
prie, faites-le avec votre propre argent et non avec S’appuyant sur les récits des voyageurs occidentaux
celui des contribuables », prévenait-il. de l’époque, il voulait montrer que ces derniers étaient
politiquement instrumentalisés et cherchaient à ternir
« Propagandon » (surnom dont est désormais affublé
l’image de la Russie.
le ministre) intervenait en novembre 2017 en
ouverture du sixième Forum culturel de Saint- En avril 2016, trois historiens, professeurs
Pétersbourg, une manifestation qui croule sous les d’université, se sont adressés au ministère de
financements étatiques et privés, et qui proposait l’éducation et de la science pour exiger qu’on lui
retire son grade de docteur en histoire. Ils ont

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systématiquement relevé les aberrations contenues C’est chose faite. Du moins sur le papier. Fin
dans « un texte qui ne peut pas être considéré comme juin 2017, le tandem Medinski-Tikhon a lancé une
relevant de la recherche historique, truffé d’erreurs initiative commune baptisée « Union Pouchkine »,
factuelles inimaginables », et ses véritables hérésies qui rassemble des fonds culturels et des unions de
méthodologiques, comme le fait de ne pas s’être créateurs. Son but est de faire en sorte que les
toujours appuyé sur les textes originaux. Une vingtaine œuvres classiques russes soient davantage adaptées
d’universitaires se sont joints à eux, mais la ministre au cinéma et au théâtre, dans le respect des « valeurs
de l’éducation a refusé d’accéder à leur requête. traditionnelles de base » : amour des autres et de la
patrie, liberté, courage et bien sûr croyance en Dieu.
Des subventions sont prévues pour de jeunes metteurs
en scène de théâtre en province et les peintres sont
encouragés à réaliser des œuvres fondées sur les contes
populaires.
« Beaucoup de gens de ma génération ont rencontré
Dieu et sont allés à l’église grâce à la littérature
Monseigneur Tikhon (Chevkounov), évêque d'Egorievsk
et guide spirituel de Vladimir Poutine © orthodoxie.com
russe », a répondu Tikhon quand on lui a demandé
pourquoi l’Église s’impliquait tant. Cette conception
Le ministre de la culture s’affiche de plus en plus
d’une culture traditionnelle et consensuelle est déjà à
souvent aux côtés de certains dignitaires orthodoxes,
l’œuvre à l’extérieur du pays.
dont le fameux Mgr Tikhon ( Chevkounov ).
Maxime Audinet, auteur d’une thèse sur les mutations
Ancien diplômé du VGIK, la grande école de
du soft power russe à partir des années 2000, a
cinéma soviétique à Moscou, Tikhon a longtemps
étudié la « diplomatie culturelle » mise en place
été l’archimandrite ( le supérieur ) du monastère
par le Kremlin. Une centaine de centres culturels
Sretensky, situé à deux pas de la Loubianka ( le siège
russes sont aujourd’hui actifs dans 48 pays, « où l’on
du FSB à Moscou ), et où certains proches de Poutine
retrouve des personnalités qui étaient là du temps
viennent prier. Il en a conservé de solides liens au sein
de l’URSS, dans les structures du SSOD ( L’Union
des organes de sécurité. Puis il a été élevé au rang de
des sociétés d’amitiés soviétiques ) », explique le
vicaire du diocèse de Moscou, avec le titre d’évêque
chercheur. Le tout est chapeauté par la fondation
d’Egorievsk.
Russkiy Mir, qui se présente comme une organisation
Surtout, il est désormais secrétaire général du Conseil non gouvernementale à but non lucratif, bien qu’elle
culturel patriarcal – un organe créé en 2016 – et ait été créée sur oukase de Vladimir Poutine en 2007
membre du Conseil sur la culture auprès du président, et reçoive chaque année 500 millions de roubles de
et il a son mot à dire sur tous les spectacles, toutes les financement étatique. Vladimir Medinski et Sergueï
expositions, tous les films. Selon certaines rumeurs, Lavrov, ministre des affaires étrangères, sont membres
c’est lui qui, lors d’une conversation privée, aurait de son conseil d’administration et de surveillance.
poussé Vladimir Poutine à s’attaquer à Serebrennikov,
« Dans ces centres culturels russes, outre l’étude de la
dont il avait détesté le film Le Disciple, qui raconte la
langue, on fait avant tout la promotion d’une culture
dérive d’un jeune taliban orthodoxe.
très idéologisée, vieillissante, destinée en premier lieu
Lors du scandale lié à Tannhäuser, Mgr Tikhon à la diaspora, et peu ouverte sur les autres cultures,
expliquait que le blasphème était devenu monnaie contrairement à des structures comme le British
courante dans l’art contemporain et qu’il fallait trouver Council ou le Goethe Institut », explique Maxime
« un mécanisme pour défendre les œuvres classiques
contre la vivisection artistique ».

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Audinet. « C’est beaucoup plus poussiéreux que ce qui d’ouvrages historiques, patriotiques et orthodoxes,
se passe du point de vue médiatique avec les agences avec en prime l’album des meilleures photos du
de presse Sputnik et RT ( Russia Today ) », juge-t-il. président Poutine.
Plus des deux tiers de ces structures sont implantés sur Boite noire
des campus universitaires auxquels les autorités russes Cet article a été initialement publié dans le n° 9 de la
font don d’une « bibliothèque du monde russe » : Revue du crieur. Il a été actualisé.
500 livres triés sur le volet, avec une surabondance

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