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Romantisme

« Aurélia » ou « le livre infaisable » : de Foucault à Nerval


Shoshana Felman

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Felman Shoshana. « Aurélia » ou « le livre infaisable » : de Foucault à Nerval. In: Romantisme, 1971, n°3. "Le romantique
réside dans le bariolé". pp. 43-55;

doi : 10.3406/roman.1971.6264

http://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1971_num_1_3_6264

Document généré le 13/05/2016


SHOSHANA FELMAN

« Aurélia » ou « le livre infaisable »

de Foucault à Nerval

Rimbaud: l'histoire d'une de mes un projet philosophique prend la


folies ; Nerval : l'histoire de ma folie ; relève d'un projet poétique.
Artaud : l'histoire de notre folie ; L'important ouvrage de Foucault: Folie et
Foucault: l'histoire de la folie. déraison, histoire de la folie à l'âge
Ce rapprochement d'auteurs ne classique, est en fait l'aboutissement
prétend pas tracer un itinéraire, ni théorique d'une certaine praxis du
à plus forte raison une chronologie, langage romantique.
mais suggérer un circuit textuel, L'objet de l'étude proposée par
c'est-à-dire un trajet de lecture Foucault est de montrer que la
possible, et constater — à travers des constitution de la psychologie au xvne
textes aussi disparates que divers, à siècle et de la psychiatrie à la fin du
travers des différences historiquement xvnť siècle aboutit à une
sans doute irréductibles — la méconnaissance radicale du langage de la folie.
permanence d'un certain discours. D'un C'est que la psychiatrie substitue à
certain discours romantique, s'il en l'ancienne conception dramatique et
fut. Mais le terme « romantique » est tragique de la folie une définition
ici pris au sens où il nous rejoint, où scientifique, rationnelle, de maladie
il nous requiert encore, dans la mentale : définition qui rejette la folie
mesure même où il est non pas une hors des limites de la culture, et la
réponse, mais une question, non pas réduit au silence.
tant un savoir, qu'un signe; dans la Le point de tournant dans l'histoire
mesure où il demeure, précisément, culturelle est le Cogito cartésien : la
à définir : à re-chercher, par l'aventure première Méditation de Descartes
et par l'épreuve du texte. constitue, selon Foucault, le coup de
force qui instaure — subtilement
mais violemment — la raison contre
«TACHE DOUBLEMENT IMPOSSIBLE» la folie ; coup de force philosophique,
qui va de pair avec le décret
Si donc Michel Foucault nous politique du « grand renfermement » des
paraît aujourd'hui, en quelque sorte, pauvres et la constitution des
le « dernier » romantique, c'est qu'il cliniques psychiatriques. Toute l'histoire
marque, dans le discours moderne, le de la culture occidentale serait, de la
moment d'une prise de conscience où sorte, l'histoire d'une conquête de la
44 Shoshana Felman

raison et, par là même, d'une et explicitée — par Jacques Derrida,


répression, d'un refoulement de la folie. dans L'Ecriture et la différence:
Or, le but de Foucault est de
ressaisir le rapport Raison-Folie au Mais d'abord, le silence lui-même
a-t-il une histoire? Ensuite,
point antérieur à leur séparation ; il l'archéologie, fût-elle celle du silence, n'est-elle
voudrait remonter par-delà l'histoire pas une logique, c'est-à-dire un langage
à ce point zéro où le partage Raison- organisé, un projet, une phrase, une
Folie n'existait pas encore : syntaxe, une « œuvre » ? Est-ce que
l'archéologie du silence ne sera pas le
La constitution de la folie comme recommencement le plus efficace, le plus
maladie mentale, à la fin du xviir9 siècle, subtil [...] de l'acte perpétré contre la
dresse le constat d'un dialogue rompu folie, et ce dans le moment même où il
est dénoncé 3 ?
[...] et enfonce dans l'oubli tous ces
mots imparfaits, sans syntaxe fixe, un La phrase est par essence normale.
peu balbutiants, dans lesquels se faisait Elle porte la normalité en soi, c'est-à-
l'échange de la folie et de la raison. Le dire le sens [...]. Dans sa syntaxe la
langage de la psychiatrie, qui est plus pauvre, le logos est déjà la raison,
monologue de la raison sur la folie, n'a pu et une raison déjà historique 4.
s'établir que sur un tel silence. Je n'ai
pas voulu faire l'histoire de ce langage ; Le projet de Foucault, de dire la folie
plutôt l'archéologie de ce silence *. en contournant la raison, est donc
C'est dire qu'il ne s'agit point d'une jugé par Derrida comme un projet
histoire de la connaissance, mais des
impossible.
mouvements rudimentaires d'une
expérience. Histoire, non de la psychiatrie, Mais Foucault lui-même reconnaît
mais de la folie elle-même, dans sa qu'il a tenté l'impossible :
vivacité, avant toute capture par le savoir 2.
Sans doute , est-ce là tâche
Face à un tel projet, une question doublement impossible [...].
nécessairement se pose : puisque la Il s'agissait de sauvegarder à tout
folie est assimilée ici au silence, aux prix le relatif, et d'être absolument
entendu.
« mots sans langage », « sans sujet Là, dans ce simple problème ďélocu-
parlant», comment Foucault va-t-il tion, se cachait et s'exprimait la majeure
dire ce « silence », écrire, comme il le difficulté de l'entreprise : il fallait faire
souhaite, une histoire, non de la venir à la surface du langage de la
psychiatrie mais de la folie elle-même? raison un partage et un débat qui doivent
nécessairement demeurer en deçà,
Ne sera-t-il pas astreint, fatalement, à puisque ce langage ne prend sens que bien
utiliser le langage — seul possible — au-delà d'eux5.
de la raison, qu'il dénonce? La
traduction de la folie n'est-elle pas déjà « Tâche doublement impossible. » II
sa maîtrise, une violence contre elle ? n'empêche que ce livre impossible,
Peut-on, d'ailleurs, valoriser la folie il était nécessaire de l'écrire. Et l'on
autrement que par la raison? Une peut se demander si la réussite d'une
contradiction — on le voit — est ainsi telle tâche n'est pas à la mesure
inhérente au projet lui-même. même de l'échec qu'elle porte en elle,
Cette contradiction a été perçue — si la richesse de ce livre, sa dimension

1. Michel Foucault, Folie et déraison. Histoire de la folie à l'âge classique, Pion, préface.
2. Ibid.
3. Jacques Derrida, L'écriture et la différence, Seuil, coll. a Tel Quel », 1967, p. 57.
4. Ibid.
5. Op. cit., préface.
« Aurélia » ou «le livre infaisable » ; de Foucault à Nerval 45

poétique, son pathos, ne découlent est celle-là même qu'un siècle plus
pas, précisément, de son impossibilité. tard Artaud adressera à Rivière :
« Daignez me recevoir », implore
Nerval pathétiquement, « ou moins en
« LE LIVRE INFAISABLE » qualité de monstre 8. » « Car », dira
plus tard Artaud, « je ne puis pas
N'est-il pas remarquable qu'Aurélia espérer que le temps ou le travail
de Gérard de Nerval est, elle aussi, remédieront à ces absurdités ou à ces
annoncée par l'auteur comme un livre défaillances, voilà pourquoi je réclame
impossible ? avec tant d'insistance et d'inquiétude
Aux yeux des amis de Nerval, cette existence même avortée [...] Il
d'ailleurs, tout livre devenait impossible ne s'agit pour moi de rien moins que
à la suite de la deuxième crise de de savoir si j'ai ou non le droit de
folie qui avait assailli l'écrivain. continuer à penser, en vers ou en
Alexandre Dumas écrivit alors une prose 9. » Et pour Nerval, la question
sorte d'oraison funèbre sur l'esprit de est tout aussi grave et vitale, et
Gérard : n'engage, elle aussi, rien moins que le sens
même de son être. Car le discours
C'est un esprit charmant [...], chez de Dumas, comme plus tard celui de
lequel, de temps en temps, un certain
phénomène se produit [...]. Rivière, esquissent, derrière
L'imagination, cette folle du logis, en chasse l'apparente sympathie, un geste de rejet et
momentanément la raison [...] et le jette d'exclusion :
dans les théories impossibles, dans les
livres infaisables6. La lettre que je viens de recevoir
de La Caverne [...] me conseille de
Et Nerval de répondre à Dumas renoncer à "un art qui n'est pas fait
dans sa préface aux Filles du Feu: pour moi et dont je n'ai nul besoin... ".
Hélas ! cette plaisanterie est amère, car
Je vous dédie ce livre, mon cher jamais je n'eus davantage besoin, sinon
maître, comme j'ai dédié hořely à Jules de l'art, du moins de ses produits
Janin. Il y a quelques années, on m'avait brillants. Voilà ce que vous n'avez pas
cru mort et il avait écrit ma biographie. compris 10.
Il y a quelques jours, on m'a cru fou, et
vous avez consacré quelques-unes de vos Le propos de Nerval est dès lors
lignes les plus charmantes à l'épitaphe d'abolir — par l'écriture — ce verdict
de mon esprit [...].
Or, maintenant que j'ai recouvré ce d'exclusion, de se faire reconnaître
qu'on appelle vulgairement la raison, par l'autre, sans pour autant rejeter
raisonnons [...]. une partie de lui-même. C'est
Je vais essayer de vous expliquer, mon pourquoi, sans renier sa folie, il entend
cher Dumas, le phénomène dont vous
avez parlé7. cependant la nier: contester sa
définition réductrice par le discours
Face à Dumas, la requête de Nerval raisonnable. Je ne suis plus fou aujour-

6. Le texte de Dumas est cité par Nerval dans sa préface aux Filles du feu (Le livre
de poche, 1961), pp. 13-14. (Nous soulignons.) Toutes nos citations de la Préface aux
Fuies du feu (Dédicace à Dumas) renvoient à cette édition.
7. Pages 13-14.
8. P. 23.
9. Antonín Artaud, Correspondance avec Jacques Rivière. Œuvres complètes, t. I (Galli-
mars, 1970), pp. 31-32.
10. P. 22.
46 Shoshana Felman

ďhui, dit Nerval, que je n'ai été folie n'est rien d'autre qu'une lecture
mort il y a quelques années. Votre vertigineuse : le fou est celui qui est
discours, implique-t-il à Dumas, pris dans le vertige de sa propre
m'abolit comme sujet, me réduit au lecture. La démence est, avant tout,
silence. Or, écoutez-moi, car, au folie du livre, et le délire, lui aussi,
contraire, j'ai des choses à dire, à vous une aventure du texte.
dire. « Maintenant que j'ai recouvré Le rôle de la folie dans l'œuvre
ce qu'on appelle vulgairement la sera une conséquence directe du rôle
raison, raisonnons. » Raisonnons, c'est-à- du livre dans la vie :
dire communiquons, même si je dois,
pour ce faire (pour me faire écouter, La chaîne était brisée et marquait
les heures pour des minutes. Ce serait le
pour me faire reconnaître, pour Songe de Scipion, la Vision du Tasse ou
continuer à parler, et à vivre), repasser à La Divine Comédie du Dante, si j'étais
travers vos normes : articuler un parvenu à concentrer mes souvenirs en
discours « raisonnable ». La dédicace à un chef-d'œuvre. Renonçant désormais
Dumas est, de la sorte, un appel, un à la renommée d'inspiré, d'illuminé ou
de prophète, je n'ai à vous offrir que ce
recours, une sollicitation de l'autre que vous appelez si justement des
dont l'ironie ne fait que sous-tendre théories impossibles, un livre infaisable 13.
la véhémence, la violence et l'urgence,
dans un discours où Nerval, De fait, le projet poétique de Nerval
désespérément, se pose comme celui qui est ressemble étonnamment au projet
fou et qui ne l'est pas, comme celui philosophique de Foucault. Nerval
qui n'a même de vérité que dans entreprend, en tant que poète, ce
l'énigme du fou qu'il est et qu'il n'est que Foucault entreprendra en tant
pas ". qu'historien et que philosophe : dire
la folie elle-même, écrire une histoire
Je vais essayer de vous expliquer, de la folie, en essayant d'éviter le
mon cher Dumas, le phénomène dont piège de « ce qu'on appelle
vous avez parlé [...]. Il est, vous le vulgairement la raison ». Est-ce le triomphe
savez, certains conteurs qui ne peuvent
inventer sans s'identifier aux de la Déraison ? Ou, au contraire, le
personnages de leur imagination [...]. Hé bien, refus de croire qu'une « déraison »
comprenez-vous que l'entraînement d'un existe, qu'il puisse exister, même dans
récit puisse produire un effet la folie, quelque chose de
semblable ! que l'on arrive, pour ainsi dire, à
s'incarner dans le héros de son radicalement étranger à la raison des choses ?
imagination [...]. Nerval, comme Foucault, voudrait
Ce qui n'eût été qu'un jeu pour vous, remonter aux origines de son être,
maître [...], était devenu pour moi une au point zéro où Folie et Raison ne
obsession, un vertige 12. s'excluent pas encore, mais au
Nerval explique donc à Dumas que contraire communiquent dans une énig-
toute lecture est, en fait, une sorte matique conjonction :
de folie, puisqu'elle repose sur une
Quelque jour, j'écrirai l'histoire de
illusion et nous pousse à nous cette descente aux enfers, et vous verrez
identifier avec des héros imaginaires. La qu'elle n'a pas été entièrement dêpour-

11. Cf. Michel Foucault, Histoire de la folie à Y âge classique : « L'homme moderne n'a
de vérité que dans l'énigme du fou qu'il est et qu'il n'est pas. » Pion, p. 633.
12. Pages 14-15.
13. P. 15. Nerval souligne.
« Aurélia » ou «.le livre infaisable » : de Foucault à Nerval 47

vue de raisonnement, si elle a toujours et de l'écriture — romantique, et


manqué de raison 14. pourquoi il continue, aujourd'hui
Je ne puis convenir que j'ai été fou encore, à nous interroger.
ou même halluciné. Si j'offense la Car faire un « livre infaisable »,
médecine, je me mettrai à ses pieds quand
elle prendra les traits d'une déesse 1S. c'est faire un livre qui soit, à lui-
même, sa propre question et sa propre
Comme Foucault, Nerval voudrait épreuve. Reste à savoir comment la
avant tout échapper au diagnostic folie de l'écrivain aboutit à la vérité
clinique, éviter le langage de la de l'œuvre, cette folie étant un
psychiatrie qui, lui, est un monologue langage impossible, dont la parole est à
de la raison sur la folie. Comme délivrer.
Foucault, il s'efforce de se tenir hors Mais la difficulté, là encore, est un
de l'opposition santé-maladie, pour problème ďélocution : qui parle dans
atteindre une vérité qui dépasse leur le récit à'Aurélia, et à partir de quel
contradiction. lieu, de quelle instance parlante
parle-t-il? Quel est le mode du
discours nervalien, si ce discours refuse
Que l'on nous comprenne bien : le point de vue, le langage médical?
cette lecture d'un texte à partir d'un Comment parvient-il à dire la folie ?
autre, ce recours d'un texte à un autre, Comment la folie, en tant que telle,
ne se veut point ici indicateur d'un peut-elle passer à travers un
rapport historique ou d'une influence discours ? « Qu'est-ce donc que la folie,
littéraire. La référence à Foucault écrit encore Foucault, dans sa forme
n'est qu'un point de repère moderne, la plus générale, mais la plus concrète,
un repérage de notre discours dans le pour qui récuse d'entrée de jeu toutes
discours de Nerval. Notre objet n'est les prises sur elle du savoir? Rien
pas de montrer comment Foucault a d'autre, sans doute, que l'absence
pu lire Nerval, mais comment, dans d'œuvre 16. »
Nerval, il peut être lu : sur quels Comment Nerval parvient-il à faire
points le texte nervalien rejoint le une œuvre de l'absence d'œuvre ?
discours foucaldien. Notre lecture
cherche comment aujourd'hui, dans le LE PLURIEL DU « JE » :
texte de Nerval, nous sommes lus. LES TENSIONS DU RECIT

« Je vais essayer », dit le narrateur,


Lire Aurélia, ce sera donc suivre la dès la première page à'Aurélia,
trace du projet impossible tel qu'il se de transcrire les impressions d'une
réalise dans le texte : voir en quoi longue maladie qui s'est passée tout
l'impossible est nécessaire, et le entière dans les mystères de mon
nécessaire impossible ; voir comment ce esprit ; — et je ne sais pourquoi je me sers
de ce terme maladie, car jamais, quant à
rapport nécessaire-impossible se ce qui est de moi-même, je ne me suis
transforme en ligne de force du discours — senti mieux portant 17.

14. P. 24. Nous soulignons.


15. Lettre à Antony Deschamps, 24 octobre 1854, Œuvres, t. I (Pléiade), p. 1175.
16. Op. cit., préface. L'auteur souligne.
17. Aurélia, p. 219 ; Les filles du feu, suivi de Aurélia (Le livre de poche, 1961). La
pagination des textes cités renvoie à cette édition.
48 Shoshana Felman

Ce moi-même qui s'est senti bien Le héros se croit un savoir absolu :


portant ne coïncide pas exactement «Je croyais tout savoir, tout
avec celui qui dit je au début de la comprendre 21 » ; le mode d'être du
phrase : « Je vais essayer de narrateur, en revanche, est le non-savoir
transcrire les impressions d'une longue et le doute : « C'est un de ces
maladie... » C'est par le malaise du rapports étranges dont je ne me rends
dédoublement, autrement dit par une pas compte moi-même et qu'il est plus
division de soi, que le locuteur affirme aisé d'indiquer que de définir 22... »
la nécessité — impossible — de «Telles sont à peu près les paroles,
surmonter, dans l'exercice même de son ou qui me furent dites, ou dont je
discours, le partage linguistique entre crus percevoir la signification 2\ » Le
santé et maladie, entre raison et folie. héros déclenche un mouvement
L'usage du pronom personnel \e onirique, qui tend constamment vers
devient, de la sorte, fort complexe Yhyperbole : «J'avais alors l'idée que
dans le récit à'Aurélia; le je j'étais devenu très grand 24 » ; « Mon
constamment se dédouble, recouvre deux ami [...] grandissait à mes yeux et
personnages distincts : le héros — et prenait les traits d'un apôtre 2S » ;
le narrateur. Le héros est un « fou » ; «Aussitôt une des étoiles que je
le narrateur — un homme qui a voyais dans le ciel se mit à
recouvré sa «raison». Le héros est grandir 26. » Le narrateur, en revanche,
un dormeur, livré aux apparitions du déclenche un mouvement critique,
sommeil; le narrateur est un homme qui tend constamment vers la litote,
éveillé. Le héros vit la folie au la réduction, la réserve : « Si je ne me
présent; le narrateur la raconte après proposais un but que je crois utile,
coup, il est décalé du héros dans le je m'arrêterais ici, et je n'essaierais
temps. Le héros très souvent se définit pas de décrire ce que j'éprouvai [...]
par une force surnaturelle, par une dans une série de visions insensées
hyperpuissance : « Je croyais ma force peut-être, ou vulgairement
et mon activité doublées 18. » « Tout maladives 27. »
inondé de forces électriques, j'allais Aurélia se structure dès lors comme
renverser tout ce qui m'approchait19. » une tension irréductible entre ces
Le mode d'être du narrateur, au deux tendances discursives bipolaires
contraire, est celui de l'impuissance : « Je et contradictoires : le mouvement
ne puis donner ici qu'une idée assez onirique et le mouvement critique du
bizarre de ce qui résulta de cette récit 28.
contention d'esprit 20. »

18. P. 219.
19. P. 225.
20. P. 246.
21. P. 219.
22. P. 249.
23. P. 247.
24. P. 225.
25. P. 223.
26. P. 276.
27. P. 225.
28. Cf. Roger Dragonetti, Portes ďivoires ou de corne dans « Aurélia » de Gérard de
Nerval. Tradition et Modernité : « La double possibilité du Rêve, porte d'ivoire ou de
corne du langage poétique, est ce qui va déclencher le mouvement critique du récit et
le faire refluer sur son substrat onirique » (Mélanges offerts à Rita Lejeune, vol. II, éd.
« Aurélia » ou « le livre infaisable » ; de Foucault à Nerval 49

Aurélia, c'est en vertu de son altérité


JE EST UN AUTRE: LE DOUBLE qu'il parvient à lever l'interdit, à se
faire reconnaître pour pénétrer dans
Le clivage, le dédoublement du l'espace de l'amour. « Roi de gloire »,
« je » constitue non seulement la « époux préféré », il usurpe la place
structure formelle du récit ď 'Aurélia, mais du « je » et le châtre. Cela revient à
aussi le sujet même de ce récit. Non dire que le « je » est exclu, exilé du
seulement le narrateur se distingue royaume de la jouissance, qu'il se
du héros, mais encore le héros lui- découvre, d'ores et déjà, secondaire,
même se dédouble et n'arrive pas à excentrique à lui-même. S'il désigne
se joindre. Cette scission interne est sa place comme toujours manquante,
concrétisée par hallucination du c'est qu'il ne peut se mouvoir que
double. Au niveau du langage, et à dans l'espace de la castration.
l'intérieur du discours onirique, le « je »
du héros est constamment dépossédé
par Vautre : LA PERTE : LE NOM DE L AUTRE
Quelqu'un de ma taille, dont je ne
voyais pas la figure, sortit avec mes La castration, en fait, est
amis [...]. "Mais on se trompe ! m'écriai- l'expérience constitutive, constituante
l'e ; c'est moi qu'ils sont venus chercher, d'Aurélia. Si Nerval s'interroge, interroge
et c'est un autre qui sort ! 29"
sa folie sous un titre féminisant, c'est
О terreur ! ô colère ! C'était mon que la femme symbolise cet espace
visage, c'était toute ma forme idéalisée et
grandie... [...] Je croyais entendre parler de manque autour duquel se
d'un mariage mystique qui était le mien, cristallise le délire. Aurélia n'est pas, à
et où l'autre allait profiter de l'erreur de vrai dire, le personnage féminin du
mes amis et d'Aurélia elle-même30. récit, mais la forme nominative d'une
J'imaginai que celui qu'on attendait absence, le signifiant de la perte ; dès
était mon double, qui devait épouser l'abord, et à l'origine du récit, elle
Aurélia 31.
est nommée comme perdue:
Cet époux préféré, ce roi de gloire,
c'est lui qui me juge et me condamne,
et qui emporte à jamais dans son ciel Une dame que j'avais aimée
celle qu'il m'eût donnée et dont je suis longtemps et que j'appellerai du nom
indigne désormais 32 ! d'Aurélia, était perdue pour moi 33.
Eurydice ! Eurydice !
Le double matérialise, d'une part, la Une seconde fois perdue ;
fascination narcissique du sujet, mais, Tout est fini, tout est passé. C'est moi
d'autre part, cette image ressemblante maintenant qui dois mourir et mourir
dramatise en même temps sans espoir.
— Qu'est-ce donc que la mort ? Si
l'impossible, incarne le signe de l'interdit. Car
c'était le néant... Plût à Dieu ! Mais
c'est précisément en tant quautre, Dieu lui-même ne peut faire que la mort
non-je, que le double peut épouser soit le néant 34.
G. Duculot, Gembloux, p. 1554). Nous devons plus d'une des inspirations du présent article
à cette admirable étude d'Aurélia, à laquelle nous ne pouvons que renvoyer le lecteur.
29. P. 226. Dans les textes cités, nous soulignons, sauf indication contraire.
30. Pages 244-245.
31. P. 248.
32. P. 254.
33. P. 220.
34. P. 250.
50 Shoshana Félman

Le passé, ce n'est pas ce qui s'est Au plus haut de sa féminité, Aurélia,


passé, mais ce qui sans cesse se passe à son apparition ultime, retourne à
et nous passe, ce qui sans cesse se l'anonymat; ou plutôt le récit, pour
répète en tant que Présent disparu; la dernière fois, la désigne
le temps perdu, c'est le temps qui précisément par un vide, par un espace
sans cesse se retrouve en tant que blanc: au comble du rêve heureux,
perdu, dans l'image de la perte. La l'absence même vient à se nommer
mort, ce n'est donc pas le néant, dans un nom qui fait trou 38.
mais la mort dans la vie, et qui est Sans nom, sans nom autre que celui
à vivre; la perte, c'est la répétition de l'absence, la femme n'est en fait
de la perte : « une seconde fois que la trace d'un passage, l'illusion
perdue ». « La chaîne était brisée et d'une identité :
marquait les heures pour des minutes 3S. »
Je suis la même que Marie, la même
La treizième revient... c'est encor la pre- que ta mère, la même aussi que sous
[mière ; toutes les formes tu as toujours aimée.
Et c'est toujours la seule — ou c'est le seul A chacune de tes épreuves, j'ai quitté
[moment ; l'un des masques dont je voile mes
Car es-tu reine, ô toi ! la première ou der- traits, et bientôt tu me verras telle que
[nière ? je suis 39.
Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant ?...
Aimez qui vous aima du berceau dans la Tu me verras: au futur, car je suis,
[bière ; au présent, proprement, l'invisible.
Celle que j'aimais seul m'aime encore ten-
[drement : « Je suis la même » signifie, dès lors :
C'est la mort — ou la morte... О délice 1 Je suis celle qui n'est pas ; la mort —
[tourment 36. ou la morte.
C'est ainsi que le désir se
La mort — ou la morte : suprême transforme, par une chaîne de
visage, en dernier lieu anonyme, de substitutions infinies, en une métonymie
la femme. C'est pourquoi Aurélia, éperdue : « Une seconde fois
nommée comme perdue à l'origine du perdue 40. » La mort d'Aurélia reproduit
récit, finit par perdre son nom et consacre la séparation, la rupture
également : des amants; celle-ci, à son tour,
venait se greffer sur la perte originelle
Oh ! que ma grande amie est belle 1
de la mère :
Cette nuit, le bon Saturnin m'est venu
en aide, et ma grande amie a pris place Je n'ai jamais connu ma mère qui
à ses côtés [...]. avait voulu suivre mon père aux armées
Je reconnus les traits divins de [...]. Elle mourut de fièvre et de fatigue
eo* 37 dans une froide contrée d'Allemagne41.

35. Préface aux Filles du feu, p. 15.


36. Artêmis, Les Chimères, in Œuvres (Pléiade), t. I, p. 31.
37. P. 278.
38. Les trois astérisques qui remplacent le nom figurent, en même temps, la
transformation de la femme absente en Etoile.
39. Pages 266-267.
40. P. 250.
41. P. 250.
« Aurélia » ou « le livre infaisable » : de Foucault à Nerval 51

La frustration répétée deviendra le mon destin et voulant apercevoir l'étoile


vertige d'une mort éternelle, une jusqu'au moment où la mort devait me
frapper [...]. Il me semblait que mon
maladie à la mort : ami déployait une force surhumaine
pour me faire changer de place [...].
Partout mourait, pleurait et Non ! disais-je, je n'appartiens pas à
languissait l'image souffrante de la mère ton ciel. Dans cette étoile sont ceux qui
éternelle42. m'attendent [...]. Laisse-moi les
rejoindre, car celle que j'aime leur appartient,
Nous voici déjà en pleine nuit. Par et c'est là que nous devons nous
des portes d'ivoire ou de corne, les retrouver44.
apparitions du sommeil ont déjà
envahi l'existence de Nerval. Le numéro d'une maison, un chiffre
éclairé par hasard déclenche, de la
sorte, toute une scène délirante.
« L EPANCHEMENT DU SONGE » L'hallucination commence par une lecture
de signes. La folie est, avant tout,
« La folie, disait Schopenhauer,
une intuition du mode d'être du
avant Freud, est le dernier recours
symbole, une foi totale et aveugle dans
de la nature contre l'angoisse. » C'est
la révélation du signe. Le signe est
parce que « la vie réelle » n'est rien
fait du hasard; mais le propre de ce
d'autre qu'un trou béant que le Songe,
hasard, c'est qu'il renvoie à une
petit à petit, s'y épanche. La perte
nécessité, ou mieux, à une fatalité :
se transforme en porte, qui débouche
sur « le monde invisible ». Dans le Mais, si ce symbole grotesque était
creux du réel se construit, de la sorte, autre chose, si [...1 c'était la vérité fatale
un délire compensateur, par un sous un masque de folie 45 ?
retournement de signes : engendré par
Sous un masque de folie, le symbole
la perte, par la séparation,
l'hallucination vise toujours la réunion des véhicule une vérité fatale qu'il
dissimule et révèle à la fois. C'est dire
amants, les retrouvailles de l'objet
perdu, et le rétablissement d'une que la révélation symbolique sollicite
harmonie cosmique. l'interprète, mais aussi lui résiste. La
vérité ne s'avance que masquée ; elle
Mon rôle me semblait être de rétablir ne prend sa portée que de ce qu'elle
l'harmonie universelle43. est illisible :
Un soir, vers minuit [...], je
remarquai le numéro d'une maison éclairé par Je vis ensuite se former vaguement
un réverbère. Ce nombre était celui de des images plastiques de l'Antiquité qui
mon âge. Aussitôt, en baissant les yeux, [...] semblaient représenter des
je vis devant moi une femme au teint symboles dont je ne saisissais que difficilement
blême, aux yeux caves, qui semblait l'idée. Seulement, je crus que cela
avoir les traits d'Aurélia. Je me dis : voulait dire : « Tout cela était fait pour t'en-
"C'est sa mort ou la mienne qui m'est seigner le secret de la vie, et tu n'as pas
annoncée!" [...]. compris. Les religions et les fables, les
Je me suis mis à chercher dans le ciel saints et les poètes s'accordaient à
une étoile que je croyais connaître [...], expliquer l'énigme fatale, et tu as mal
marchant pour ainsi dire au-devant de interprété46... »
42. P. 242.
43. P. 269.
44. Pages 222-224.
45. P. 245.
46. P. 258.
52 Shoshana Felman

portes d'ivoire ou de corne qui nous


séparent du monde invisible49.
«L ALPHABET MAGIQUE» J'employai toutes les forces de ma
volonté pour pénétrer encore le mystère
dont j'avais levé quelques voiles 50.
L'univers tout entier se transforme,
La transgression n'est toutefois
dès lors, en un discours symbolique,
possible que grâce au médium
que le héros interprète selon ses désirs
symbolique : la toute-puissance phallique,
et ses craintes. Mais tandis que la
invoquée par le signe magique, mime
folie déchiffre ainsi le discours du
« les syllabes d'un mot inconnu » qui,
monde, ce discours, à son tour, la
au réveil, « expire sur les lèvres »... La
déchiffre. La foi délirante dans le
folie se mettra dès lors à la recherche
signe ne vise à rien d'autre qu'à
de cette langue inconnue, de ce
conjurer — magiquement — la
mystérieux code de puissance, — code
malédiction castratrice, à récupérer la
qui n'admettrait pas le manque,
puissance perdue; puissance, avant tout, langue au sein de laquelle la plénitude
erotique, qui permettra au héros de
deviendra possible :
s'affirmer, et de vaincre Vautre :
L'alphabet magique, l'hiéroglyphe
Alors, je m'écriai : « Je sais bien qu'il mystérieux ne nous arrivent
m'a déjà frappé de ses armes, mais je qu'incomplets et faussés soit par le temps, soit
l'attends sans crainte et je connais le par ceux-là même qui ont intérêt à notre
signe qui doit le vaincre 47. » ignorance ; retrouvons la lettre perdue
On semblait autour de moi me ou le signe effacé, recomposons la
railler de mon impuissance... Alors, je me gamme dissonante, et nous prendrons
reculai jusqu'au trône, l'âme pleine d'un force dans le monde des esprits51.
indicible orgueil, et je levai le bras pour
faire un signe qui me semblait avoir une La recherche délirante du langage
puissance magique. Le cri d'une femme,
distinct et vibrant, empreint d'une magique ne débouche, en réalité, que
douleur déchirante, me réveilla en sursaut. sur l'abandon du langage humain. Le
Les syllabes d'un mot inconnu que dément ne communique plus, par la
j'allais prononcer expiraient sur mes parole, avec ses semblables. Pour
lèvres 48...
communiquer avec les esprits, Nerval
Le signe devient, de toute évidence, abdique le monde des vivants. Pour
le symbole d'une puissance phallique. rejoindre l'étoile, il quitte son ami.
C'est pourquoi la folie se conçoit, Visant les retrouvailles de l'autre, le
tout au long, comme un mode de délire cependant creuse toujours
connaissance transgressive ; la davantage le fossé qui le sépare des
transgression, la percée du mystère au-delà des autres. La tragédie de Nerval réside
limites du connu, du permis, est en dans cette perte de l'autre : ce cercle
fait, elle aussi, exprimée par une vicieux de l'imaginaire — engrenage
métaphorique à valeur erotique : narcissique — constitue en effet le
noyau même de sa folie.
Je n'ai pu percer sans frémir ces

47. P. 248.
48. P. 248.
49. P. 219.
50. P. 246. Cf. p. 247.
51. P. 252.
Aurélia » ou «le livre infaisable » : de Foucault à Nerval 53

ici une énigme, voire une question,


un signe. C'est ainsi que, dans ce
LE «SPHINX» silence en miroir, Nerval finit par
entendre l'appel, le message de
C'est à l'asile de fous que le cercle l'Autre. «Assis comme un sphinx aux
du narcissisme sera rompu pour la portes suprêmes de l'existence »,
première fois : l'être muet pose à Nerval,
précisément, la question du silence, et lui
Je fus enfin arraché à cette sombre révèle, du même coup, le prix du
contemplation [...]. Parmi les malades langage humain, — lieu de la
se trouvait un jeune homme, ancien
soldat d'Afrique, qui depuis six semaines rencontre de l'Autre. Nous assistons, dès
se refusait à prendre de la nourriture lors, à un apprentissage de la parole :
[...]. Du reste, il ne pouvait ni voir ni apprentissage qui se réalise sous la
parler. forme d'un enseignement. Le héros
Ce spectacle m'impressionna
vivement. Abandonné jusque-là au cercle ré-apprend à parler, tout en
monotone de mes sensations et de mes enseignant la parole à son pathétique
souffrances morales, je rencontrais un compagnon :
être indéfinissable, taciturne et patient,
assis comme un sphinx aux portes Je me sentis ravi quand, pour la
suprêmes de l'existence. Je me pris à l'aimer première fois, une parole sortit de sa
à cause de son malheur et de son bouche. On n'en voulait rien croire, et
abandon, et je me sentis relevé par cette j'attribuais à mon ardente volonté ce
sympathie et par cette pitié52. commencement de guérison 55.
« Cette figure de l'être en détresse, Je passais des heures entières à lui
chanter d'anciennes chansons de village
note Roger Dragonetti, c'est encore [...]. J'eus le bonheur de voir qu'il les
le double, mais qui découvre à entendait et qu'il répétait certaines
Nerval l'image de son propre dénu- parties de ces chants. Un jour, enfin, il
ment : le vrai visage du prochain 53. » ouvrit les yeux et je vis qu'ils étaient
bleus [...]. Il se mit aussitôt à parler [...]
Je n'est plus tellement un autre et me reconnut, me tutoyant et m'appe-
puisque, justement, Yautre est un autre lant frère 5б.
soi.
Dans le mutisme du pauvre fou,
Je passais des heures entières à m'exa- Nerval puise la force non seulement
miner mentalement, la tête penchée sur
la sienne et lui tenant les mains 54. de recommencer à parler, mais aussi
de devenir lui-même donateur,
La guérison commence, ainsi, par la dispensateur de la parole. La
découverte de l'Autre. communication est réciproquement, ici, don
Son image en miroir, celle du mort du manque : « Saturnin » restitue à
vivant, révèle à Nerval non Nerval ce qu'il a lui-même perdu, ce
seulement le spectacle de sa propre folie, dont il est privé " : la parole. Sur le
mais aussi une figure du destin : le vide de la privation réciproque
destin est silence. Mais le silence est s'établit de la sorte un échange qui débou-

52. Pages 275-276.


53. Op. cit., p. 1563.
54. P. 276.
55. P. 276.
56. P. 282.
57. Cf. Jacques Lacan, Ecrits, Seuil, p. 691 : « Ce privilège de l'Autre désigne ainsi la
forme radical du don de ce qu'il n'a pas, soit ce qu'on appelle son amour. »
54 Shoshana Felman

che sur un double miracle, sur une raturées ». Mais le langage humain,
double guérison : chez Nerval comme à l'encontre de « l'alphabet magique »,
chez le soldat d'Afrique, une implique, justement, une acceptation
renaissance au langage et à l'Autre. de la rupture, de la déchirure. « Ces
caractères jaunis » sont précisément
parlants à partir du manque qui les
« LE FIL D ARIANE » fonde.
Il est remarquable qu'à ce moment
Cette renaissance au langage le récit, conduit jusque-là au passé,
humain signifie nécessairement, pour passe brusquement au présent Sfl :
Nerval, l'abandon du langage « Relisons... Bien des lettres manquent
magique : [...] ; voici ce que je retrouve. » La
guérison est aussi une découverte du
J'ai retrouvé avec joie ces humbles présent. Mais le présent est une
restes de mes années alternatives de relecture: une nouvelle attitude vis-à-
fortune et de misère [...]. Mes livres,
amas bizarre de la science de tous les vis du passé.
temps [...] — on m'avait laissé tout L'écriture, héritage du déshérité,
cela ! Il y avait de quoi rendre fou un deviendra, dès lors, la seule
sage ; tâchons qu'il y ait aussi de quoi consolation de « l'inconsolé ».
rendre sage un fou.
Avec quelles délices, j'ai pu classer
dans mes tiroirs l'amas de mes notes La divinité de mes rêves m'apparut
et de mes correspondances [...] ! О souriante [...]. Elle me dit: "L'épreuve
bonheur ! ô tristesse mortelle ! ces à laquelle tu étais soumis est venue à
son terme [...]" Je voulus avoir un signe
caractères jaunis, ces brouillons effacés, ces matériel de l'apparition qui m'avait
lettres à demi froissées, c'est le trésor
de mon seul amour... Relisons... Bien consolé, et j'écrivis sur le mur ces mots :
"Tu m'as visité cette nuit" 60.
des lettres manquent, bien d'autres sont
déchirées ou raturées ; voici ce que je
retrouve 58. Le « signe matériel » est appelé à
commémorer une « apparition », une
La folie bascule, on le voit, dans une visite nocturne. De la nuit sublime,
sorte de sagesse qui commence à Nerval, de la sorte, s'arroge — en
poindre. Si la démence était, vertu d'un doute — une goutte
proprement, un vertige de lecture, écrit par d'encre : « quelque devoir de tout recréer
les livres, la « sagesse » est ce qui est avec des réminiscences "... ». Mais la
à écrire. Classer des notes, c'est déjà réminiscence est ici tournée vers
tourner du côté de l'œuvre : retrouver l'avenir, non vers le passé; elle est une
le trésor des «brouillons effaces». promesse de la fin, c'est-à-dire du
« Bien des lettres manquent », il est recommencement : « L'épreuve à
vrai, « bien d'autres sont déchirées ou laquelle tu étais soumis est venue à son

58. P. 274.
59. La première phrase au présent est celle qui, quelques lignes plus haut, introduit le
passage que nous venons de citer ; phrase où la brèche du présent est marquée — à la fois
par la forme et par le contenu — dans une sorte de promesse, admirable de simplicité
poétique : « Ma chambre est à l'extrémité d'un corridor habité d'un côté par les fous,
et de l'autre par les domestiques de la maison. Elle a seule le privilège d'une fenêtre
percée du côté de la cour... » (pp. 272-273).
60. Pages 276-277.
61. Mallarmé, Conférence sur Villiers de Vlsle-Adam. Médaillons et Portraits, in
Œuvres complètes, Pléiade, p. 481.
« Aurélia » ou « le livre infaisable » ; de Foucault à Nerval 55

terme. » Le signe écrit commémore tions, au lieu de les subir? N'est-il pas
un sens. Mais la mémoire est possible de dompter cette chimère
attrayante et redoutable, d'imposer une
mémoire du langage, trace, justement, règle à ces esprits de nuit qui se jouent
d'une visite nocturne, dont la lumière de notre raison M ?
ne fait sens que parce qu'elle se fait
attendreïLa. lettre promet et diffère à C'est ainsi que le héros se transforme
la fois. Le « signe matériel » marque en narrateur. Le mouvement critique
donc le point de jonction où le passé du récit parvient à fixer, à dominer,
retrouve le futur : où le passé est à à dompter le mouvement onirique.
être. Le passé, c'est-à-dire Pour un moment du moins, Nerval
l'impossible, ce qui n'a pas eu lieu : aura imposé une règle à ces esprits
l'impossible amour pour une « apparition », de nuit qui se jouaient de sa raison ;
pour le sourire d'une Etoile. « il aura dominé le signe au lieu de le
Inventer, dit Nerval, c'est se ressouvenir62. » subir :
Mais se ressouvenir, c'est aussi
inventer; inventer cette mémoire Entouré de monstres contre lesquels
merveilleuse de la lettre, cette mémoire — je luttais obscurément, j'ai saisi le fil
sans personne — du désir, qui d'Ariane [...]. Quelque jour, j'écrirai
l'histoire de cette descente aux enfers,
transmue le souvenir en attente : et vous verrez qu'elle n'a pas été
l'impossible devient un espoir. entièrement dépourvue de raisonnement, si
A nouveau, c'est le recours au elle a toujours manqué de raison 65.
symbole qui doit permettre de vivre, de
supporter, de transcender la Faire une œuvre de l'absence
frustration réelle. L'écriture va toutefois d'œuvre, c'était donc faire une œuvre
inverser le rapport de Nerval aux où la parole ne soit pas un savoir,
signes. Si hallucination était déjà mais un apprentissage, faire un livre
une lecture de signes, un où l'écriture se recherche et marque
déchiffrement du réel, l'écriture, en revanche, le drame de son propre passage.
s'efforcera d'être un déchiffrement du « Saisir le fil d'Ariane », c'était, pour
rêve. L'écrivain deviendra, de la sorte, Nerval, reconnaître que la lettre
l'interprète, le lecteur de sa propre perdue ne sera pas retrouvée ; c'était
folie 63 : accepter de se contenter d'une « gamme
dissonante », d'un alphabet incomplet,
Je résolus de fixer le rêve et d'en déficient, pour dire l'indicible, et
connaître le secret. entreprendre pourtant de noter le
Pourquoi, me dis-je, ne point enfin
forcer ces portes mystiques, armé de silence, de fixer le vertige ; c'était écrire
toute ma volonté, et dominer mes Aurélia.

62. Préface aux Filles du feu, p. 15.


63. Cf. Roger Dragonetti, selon qui Aurélia constitue « un discours interprétatif qui
transforme tour à tour le rêveur en lecteur ou témoin de ses propres visions » (art. cité,
p. 1554).
64. P. 281.
65. Préface aux Filles du feu, p. 24.