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« On est arrivé vers 17 heures, le 2 octobre 1968, se


souvient Enrique Espinoza. Au troisième étage, des
Au Mexique, les auteurs du massacre de
membres du Comité national de grève se préparaient
Tlatelolco sont toujours impunis 50 ans pour le meeting. » Depuis le 26 juillet, la jeunesse
après étudiante mexicaine était en grève. Constitué au
PAR DIEGO CALMARD ET CLÉMENT DETRY
ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 2 OCTOBRE 2018 sein de l’Université nationale autonome du Mexique
(Unam) et de l’Institut national polytechnique (IPN),
le Comité national de grève demandait davantage de
pluralisme politique, moins d’inégalités sociales, et la
démission du gouvernement de Gustavo Díaz Ordaz,
issu du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), qui
avait installé un régime clientéliste, corporatiste et
autoritaire.

Victor Guerra, place des Trois Cultures, à Mexico. © Diego Calmard


Le Mexique commémore ce mardi le cinquantième
anniversaire du massacre de plusieurs centaines
d’étudiants, le 2 octobre 1968. Un événement sans
précédent dans l’histoire du pays, prémonitoire d’une
transition démocratique inachevée. L’accession au
pouvoir de López Obrador, en décembre, pourrait
Enrique Espinoza, place des Trois Cultures, à Mexico. © Diego Calmard
changer la donne.
Depuis début septembre, les militaires occupaient les
Mexico, correspondance. - Les stigmates sont encore campus de l’Unam et l’IPN. Des dizaines d’étudiants
visibles sur la barre d’immeuble type HLM qui avaient déjà trouvé la mort lors d’affrontements.
borde la place des Trois Cultures, non loin du centre Quelques jours plus tard devait se tenir l’inauguration
historique de Mexico. La grande esplanade rassemble des Jeux olympiques d’été de 1968, face aux caméras
trois pans de l’histoire de ce pays. L’église de du monde entier : l’occasion rêvée pour la jeunesse
Santiago, symbole baroque de la conquête espagnole, mexicaine de se faire entendre.
fait face à des ruines préhispaniques tandis que la tour
de Tlatelolco, qui abrita jusqu'en 2005 le ministère des « Le meeting venait de commencer, continue Enrique
affaires étrangères, représente le Mexique moderne. Espinoza. À ce moment-là, un hélicoptère est passé
au-dessus de la place et a balancé des feux de
Enrique Espinoza, 69 ans, montre du doigt l’immeuble Bengale. Puis une douzaine d’hommes gantés de
appelé « Chihuahua ». Il se souvient des milliers blanc est apparue sur la place, tirant sur tout
d’étudiants réunis sur cette place (qui porte aussi son ce qui bouge. » Une première irruption attribuée
nom aztèque, Tlatelolco), venus écouter les leaders du par la suite au « Bataillon Olimpia », créé
mouvement. Puis de la tuerie qui a suivi les premières spécialement pour dissuader toute velléité d’agitation
interventions. Aujourd’hui, Enrique Espinoza se bat pendant l’événement international. Contestée par le
au sein du Comité 68, qui souhaite punir l’un des gouvernement de l’époque, l’attaque initiale de ce
derniers responsables encore vivants, l’ancien ministre groupe paramilitaire a finalement été confirmée en
de l’intérieur Luis Echeverría. En 2007, si un juge mars dernier, dans des archives photographiques
a bien considéré que le massacre de la centaine diffusées par l’Unam.
d’étudiants était un « génocide », rien n’indiquait selon
lui que le numéro deux du gouvernement de Gustavo
Díaz Ordaz en était le responsable.

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Des centaines de policiers et de militaires bloquaient alors ministre de l’intérieur, et l’un des derniers hauts
les accès à la place lorsque les premiers coups de responsables du « massacre de Tlatelolco » encore en
feu ont retenti. Selon Enrique Espinoza et d’autres vie aujourd’hui à 96 ans.
témoins, les membres du Bataillon Olimpia ont visé En 1998, le Comité avait porté plainte contre M.
également les militaires pour leur faire croire à une Echeverría auprès du PGR pour génocide. L’ancien
riposte armée des manifestants, les incitant ainsi à faire ministre de l’intérieur avait finalement été acquitté. Le
feu sur la foule par réflexe de panique. groupe de Victor Guerra a donc eu recours à l’amparo
Quotidienne en cette saison, la pluie vient alors pour que la Cour suprême de la justice demande
s’ajouter aux larmes de la jeunesse mexicaine. Les à la PGR de rouvrir l’enquête. « Nous ne pouvons
survivants se réfugient dans les appartements qui nous résigner à l’impunité d’un crime de génocide »,
entourent Tlatelolco, chanceux de tomber sur des explique l’avocat.
riverains solidaires ; certains sont morts ensuite, En définitive, le Comité 68 vise la réouverture du
victimes de descentes nocturnes. Au petit matin, la procès afin qu’Echeverría – qui a succédé à Díaz
place est vide, lavée du sang de ses morts. Une Ordaz entre 1970 et 1976 – soit reconnu coupable
vingtaine selon la police et la presse aux ordres, qui de crime contre l’humanité, pour lequel il n’existe
s’empressent de qualifier les martyrs de « terroristes ». pas de prescription. Une démarche confortée par
Difficile de chiffrer, en réalité ; les corps ont été le mouvement pour retrouver et rendre justice aux
déplacés et des centaines d’étudiants portés disparus disparus du pays, dont un certain nombre ont été
après avoir été faits prisonniers. Le mouvement victimes de crimes d’État.
s’arrête net. Le 12 octobre, Díaz Ordaz peut C’est le cas, par exemple, des 43 étudiants disparus en
inaugurer ses « Jeux olympiques de la paix ». Lors 2014 à Iguala, un crime commémoré massivement le
de la cérémonie d’ouverture au Stade olympique 26 septembre dernier, quatre ans après les faits. Dans
universitaire de l’Unam, un groupe d’étudiants cette affaire, le PGR n’a jamais voulu enquêter sur
parvient toutefois à lancer un cerf-volant noir en forme l’implication de l’armée malgré les soupçons de la
de colombe dans le ciel de la capitale. Cour interaméricaine des droits humains (CIDH).
Par la suite, les enquêtes des familles et de la société Enrique Espinoza se dirige vers l’église de Santiago.
civile font rapidement état de plus de 300 morts et Là, un large bloc de pierre se dresse devant le lieu saint.
disparus. Mais ce n’est que trente ans après le « La stèle commémorative du « massacre de Tlatelolco
massacre de Tlatelolco », grâce aux anciens leaders » ne comporte qu’une quarantaine de noms. Elle n’a
du mouvement, que le Comité 68 prend forme. « Son été érigée qu’en 1993, soit 25 ans après les faits ; la
rôle est de faire la lumière sur les événements. Pas reconnaissance du massacre prend du temps. Symbole
seulement pour les victimes du 2 octobre, mais pour fort, des plaques portant le nom de Gustavo Díaz
perpétuer la mémoire de la répression de ce grand Ordaz ont été retirées ce lundi de divers lieux publics.
mouvement démocratique », explique Victor Guerra, Progressivement, la responsabilité du président et de
lycéen au moment des faits, et avocat au sein du son bras droit Luis Echeverría est reconnue, du moins
Comité. symboliquement.
Sur mediapart.fr, un objet graphique est disponible à cet endroit. Lundi, Jan Jarab, représentant du Haut-Commissariat
À la mi-septembre 2018, l’organisme a présenté aux Nations unies pour les droits de l’homme, a
un recours en amparo auprès de la Cour suprême regretté « l’absence d’une enquête fondée, ainsi que
de la justice, une action juridique propre au droit de sanctions contre les responsables aux graves
mexicain. Pour les victimes du 2 octobre, le Comité atteintes aux droits humains commises lors du
68 entend obliger le Parquet général de la République mouvement étudiant de 1968 ». Quelques jours plus
(PGR) à reprendre l’enquête sur Luis Echeverría, tôt, le président récemment élu Andrés Manuel López

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Obrador, qui prendra ses fonctions début décembre, usage des militaires contre le peuple ». Son élection
a tenu un meeting à Tlatelolco. Pour beaucoup de pourrait bien affaiblir les défenses du vieil éléphant du
citoyens, il représente l’alternance à la « dictature PRI, qui bénéficie encore des largesses de la justice.
parfaite » du PRI. Il y a promis de « ne jamais faire

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