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Platon le sceptique

Author(s): Julia Annas and Jacques Brunschwig


Source: Revue de Métaphysique et de Morale, 95e Année, No. 2, INTERPRÉTATIONS DE
PHILOSOPHIE ANTIQUE (Avril-Juin 1990), pp. 267-291
Published by: Presses Universitaires de France
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/40903104 .
Accessed: 22/01/2015 09:15

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Platon le sceptique
The articledhcusses the scepticalNew Academy'sinterpretation of Plato as a
ofSocraticmethod,and the
partdiscussesArcesilausreintroduction
sceptic.The first
readingoftheSocraticdialoguesand theTheaetetusimpliedbythis.Thesecondpart
discussesarguments probablyused bythelater,moremoderateAcademyfora reading
of Plato'smoredogmaticdialoguesin a way consistentwithscepticism.

Entre273 environavantJ.C., date à laquelleArcésilasde Pitanepritla


direction de l'Académie,et le premiersiècleavantJ.C.,où elle s'éteignit,
l'écolede Platonpratiquaetenseignaune formede scepticisme ; qui plus
est,elle considérala manièresceptiquede philosopher commefidèleà
l'espritde Platon,et conformeà ce qu'il avait fait.Les historiens
modernesont tendanceà trouvercettepositionsurprenante au point
d'être aberrante; mais il n'en était pas ainsi dans l'Antiquité. Les
documentssontassez nombreux, et le scepticismeancienassez richeet
assez intéressant, pour qu'il vaille la peine de reconstituerla lecture
néo-académicienne de Platon,même si, en dernièreanalyse,nous ne
l'approuvons pas Κ
Notre documentationse divise en deux masses distinctes.L'une
concerneArcésilaset son rapportavec la figurede Socrate,et avec la

1. J'aitrouvébeaucoup d'aide dans les travauxrécentsde M. Frede ("The sceptic's


twokindsofassentand thequestionofthepossibility ofknowledge"dans Philosophy
in History, eds. R. Rorty,J.B.Schneewind,Q. Skinner,Cambridge,1984,p. 225-278),de
M. Burnyeat("Carneadeswas no probabilist", à paraître)et de Paul Woodruff("The
skepticalside of Plato's method",Revue internationale de Philosophie,156-157,1986,
p. 22-37).Sur l'histoirede l'Académiesceptique,voirJ.Glucker,Antiochus and theLate
Academy, Göttingen, 1976(Hypomnemata 56),chap.6.

etde Morale,N"2/1990
Revuede Métaphysique 267

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L'autrese rapporteà Platonprisdansson ensemble,


pratiquesocratique.
entreSocrateet Platon; elle se concentresur
sans fairede distinction
des arguments qui figurent et sur
dans les dialoguesmoyenset tardifs,
de ces dialogues.Ces derniersmatériaux
des caractéristiques attribuent
à Platonune versionatténuéedu scepticisme, et proviennentproba-
blementde l'Académieplus tardive, celle de Philon.Nous examinerons
séparément ces deuxensemblesde documents.

Socrateet le scepticisme
Arcésilas,comme on l'a soulignérécemment,est l'inventeurdu
Socratesceptique; avantlui, Socrateavait été une figureimportante
pour les philosopheshellénistiques, mais non sous l'aspectd'un scep-
tique2. Arcésilas sa
présenta propre manière sceptiquede philosopher
commeune résurrection de la pratiquesocratique; la questionintéres-
sante est de savoirsur quoi il s'appuyaitpour essayerainsi de faire
passerSocratepourunchercheur librede touteattache,plutôtque pour
un moralistedogmatique.
Ce n'étaitpas la professionsocratiqued'ignorance.Sur ce point,
Arcésilassemble,et c'estassez surprenant, s'êtretrompésur le cas de
Socrate.Il pensaitque Socrateavaitsoutenuqu'il savaitqu'il ne savait
rien(Varron45,cf.16; Lucullus74). Mais Socratene ditjamais riende
tel; il dit seulementqu'il ne sait rien.L'expressionla plus fortequ'il
utiliseest qu'il a consciencede ne pas posséderde savoir- sunoida
emautoi,Apol 21 b 4-5.Ce n'estpas là prétendreà un savoirsur ce
chapitre.En toutcas, ArcésilascntiquaitSocratesur ce point: recon-
naîtresavoirqu'on ne sait pas était pour lui une manifestation de
dogmatisme au
une entorse scepticisme
négatif, attribuable
par ailleurs
à Socrate.Les motifsa'Arcésilas ne peuventdonc se trouverlà.
Quelques passages brefs,mais riches d'informations, éclairentla
chaînede connexion.Ils viennenttous de Cicéron,qui avait étudiéà
l'Académieet qui parle de ses pratiquesen connaisseur3.Dans le De
Oratore III 67,nous lisonsque :
à l'Académie,
à ses devanciers
"le premier[paropposition qui n'avaient
pas transformé la méthoded'enseignement]
radicalement l'élève
Arcésilas,
de Polémon,tirade diversécritsde Platon,et des conversations socra-
la conclusionsuivante
tiques,toutparticulièrement : riende certainne

2. L'influencemultiforme de Socrate est décriteavec luciditépar A.A.Long dans


"Socratesin HellenisticPhilosophy",à paraîtredans la ClassicalQuarterly.
3. Jeme concentrerai sur les informationsdonnéespar Ciceron.Il existequelques
fragments, en provenanced'autressources,qui mettentArcésilasen rapportavec
Socrate,mais ils sonttous peu concluants.

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peut être saisi,soit par les sens,soit par l'esprit.Il usa, dit-on,d'une
éloquenceexceptionnellement séduisantepourrejetertousles jugements
ou des sens,et il futle premierà mettre
de l'esprit en œuvrela pratique-
hautement socratique,cependant- de ne pas révélerce qu'ilpensait,mais
d'argumenter contrece que les autresdisaientpenser".

Et dans le De FinibusII 2, Cicéron dit que nous pouvons voir chez


Platon comment Socrate ridiculisaitles Sophistes :
" II
[Socrate]avaitl'habitudede fairevenirau jour les croyancesde ses
interlocuteurs en dialoguantavec eux et en les questionnant, de façonà
dire ce qu'il pensaiten réponseà leurs répliques.Cette pratiquefut
abandonnéepar ses successeurs, maisArcésilasla fitrevivre, et il institua
la pratiquesuivante: ceux qui voulaientl'entendrene devaientpas lui
poserde questions, maisdireeux-mêmes ce qu'ilspensaient; une foiscela
fait,il argumenterait contrece qu'ilsavaientdit"4.

Nous le voyonsici,Arcésilasconsidéraitles résultatsde la pratique


socratiquecommenégatifs, et il redonnaitvie à ce qu'il tenaitpour la
de
pratiquesocratique l'argumentation ad hominem. CommeArcésilas
reprochait à Socrate un dogmatismenégatif, sa conclusion concernant
l'espritet les sens ne peut être elle-même un dogme, mais doit
représenter, à la manièresceptiquehabituelle,sa propreconviction
purement personnelle surla question.Plusintéressante estl'information
que nousrecueillonsici sursa méthode.La pratiquepropred'Arcésilas,
commeil nous sembleque Couissinet d'autresl'ontétabliede façon
définitive
5,étaitd'argumenter uniquement à partirdes prémissesde son
interlocuteur, c'est-à-dire
entièrement ad hominem. CommentArcésilas
avoir
peut-il essayé de montrer la
que pratique de Socrateétaitelle aussi
totalement ad hominem, comme la sienne propre,et quelle réponse
peut-ilavoirdonnéeà certainesdifficultés manifestes?
Toutd'abord,quelquesmotsde précaution, puisqu'enbonneméthode
sceptiquej'argumenterai icià partird'unnombreaussipetitque possible
de prémisses.En premierlieu, nous en savons davantagesur les
stratégiessceptiquesd'Arcésilas ; nous savons,par exemple,qu'il était
renommépoursavoirconduireles autreset se conduirelui-même vers

4. Cf.Fin. V 10 ; de OratoreIII 80 ; de Natma Deorum 111.


3. L articleclassique de Couissin, Le stoïcismede la NouvelleAcadémie, Revue
d'Histoirede la Philosophie,3, 1929,p. 241-276,est réimpriméen traductionanglaise
dans The SkepticalTradition, éd. M. Burnyeat,Berkeley/LosAngeles/Londres, 1983,
p. 31-63. Pour quelques modificationsapportées aux vues de Couissin, voir
A.-M.Ioppolo,Opinionee Scienza: il dibattitotra Stoicie AccademicinelIII e nelII
secoloa.C, coll. ElenchosXU,Naples,1986.

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Xepochè, la suspensiondu jugement, surdiversesthèses6. Mais dans ce


qui suit,je ne ferai pas usage de cetteinformation ; aucundocumentne
nousmontreArcésilasprétendant que Socrate suspendaitsonjugement,
et de fait,l'on voitmal commentquiconqueauraitpu penserqu'il le
faisait.
En secondlieu,le scepticisme d'Arcésilasne se réduitpas à invoquer
Socrate,et la naturede sa positionest à biendes égardscontroversée.
Il avaitétéinfluencé dansunedirection socratiqueparses prédécesseurs
à l'Académie7.Il avait été évidemmentinfluencépar le désir de
s'opposeraux Stoïciens8. Et il étaiten relation, d'unemanièreou d'une
autre, avec le du
Pyrrhon, prototype scepticisme9. Commentdevons-
nous relier et peser toutes ces influences ? C'est là une question
importante, maisque je laisseraiici de côté,car riende ce que je dis ne
dépendde la réponseparticulière que l'on peut lui apporter.Arcésilas
avait des intérêtsmultiples ; mais il était avant tout le maîtrede
l'Académie, et il se considéraitd'une façonou d'une autrecommeun
disciplede Platon10.Nous nous attendrions à trouverchez lui quelque
attitudedéfinieenversPlaton,dontnous savonsqu'il lisaitles livres,et
enversSocrate.
Pourrendreplausibleson interprétation de Socrate,qu'auraitdû faire
Arcésilas? Il auraitdû montrer, d'abord,que Socrateargumente bienad
hominem, commele feraitun sceptique.Il auraitdû aussi fairefaceà
certainstraitsmanifestes du Socrateplatonicien, qui fontobstacleà une
telleinterprétation. En effet, dans les dialoguessocratiquesde Platon,
Socratese représente toujourslui-mêmecommeen quête de vérité,et
même en quête de connaissancede la vérité.Il paraîtsouventargu-
menterà partirde croyancesqu'il partageavec son interlocuteur, loin
d'êtreneutrequant à la véritéde ces Et
croyances. surtout, Socrate a,
sur le plan moral,des croyancesfermeset passionnément soutenues-
que la vertuest une espèce de savoir-faire, qu'il fautla posséderpour
êtreheureux,etc.Commentpeut-ildonc êtresceptique?
6. Voir Varron45 sq., Lucullus59, Sextus PHI 232-234,Numénius fr.25.75-82,
fr.26.104-111Des Places. Cf.P. Couissin,"L'origineet l'évolutionde l'epochè",Revue
des Etudesgrecques, 42, 1929,p. 373-397.
7. VoirA.A.Long,"DiogenesLaertius'LifeofArcesilaus" in DiogeneLaerziostorico
del pensieroantico,Elenchos,7, 1986,p. 429-449.
8. Couissin soulignece point avec une très grande forcedans les articlescités
ci-dessus.
9. VoirF. Decleva Caizzi,"Pirroniani ed Accademicinel III secolo a.C." in Aspects
de
la philosophiehellénistique, FondationHardt,Entretienssur l'Antiquitéclassique,
tomeXXXII, Vandoeuvres-Genève, 1986,p. 147-183; et aussi D. Sedley, "The Moti-
vationof GreekSkepticism"in TheSkepticalTradition, p. 9-29.
10. Le pointest soulignépar A.-M.Ioppolo et par Long.
11. D.L. IV 32-33; IndexAcademicusXIX, 13-16.

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Pourvoirau mieuxcommentArcésilaspourraitavoirfaitfaceà ces


obstacles,il nousfautrevenirà l'argumentation ad hominem qu'Arcésilas
attribueà Socrate.Pourquoi,d'unefaçongénérale,un sceptiquedonne-
rait-ilun rôleeminentà l'argumentation ad hominem ?
Les sceptiquesanciens (de toutesvariétés)ne conçoiventpas leur
tâchecommeune tâchenégative - commecellede défierles prétentions
de tous à savoirquelque chose,ou celles des savantsspécialisésdans
une branchepar rapportà ceux d'une autre branche.Le sceptique
ancienest un skeptikos, un chercheur - il est primordialement en quête
de vérité.Loin de douterqu'il y ait un savoir,le sceptiqueancienest
toujoursardemment désireuxd'en trouver. Cicéron,qui défendla cause
de l'Académietardive, dontil se considèrecommeun membre,ditque
les sceptiquesdésirentpassionnément trouverla vérité, en dépitde tous
les obstacles12.
Mais- et c'estun "mais"de taille- les prétentions au savoirou à la
croyancevraietendentà être contestéespar des adversaires(spécia-
lementen philosophie).Les sceptiquessont impressionnéspar ces
contestations ; s'il ne s'en trouvepas de disponibles,ils en produisent
quelques-unes eux-mêmes, et ils ne cessentd'élevercontreles réponses
et les modifications de nouvellescontestations. Ils ne le fontpas par
attachement à l'idéequ'il n'ya pas de savoirou de croyancevraie(ni à
l'idéequ'ily en a, maisque nous ne pouvonsjamais les atteindre). Si le
sceptique continue sans relâche à argumenter, plutôtparceque les
c'est
difficultéssontréelles.Il a l'espritouvert(au moinsen principe); il veut
atteindre un savoir,ou au moinsunecroyancevraie; maisle faitestqu'il
sembletoujourssubsister des problèmesqui n'ontpas été affrontés avec
succès.Le sceptiquevoiten sonadversaire, le dogmatique, quelqu'unqui
se prononcetropvite,qui a des prétentions au savoirou à la croyance
vraie,et qui, par paresse,stupiditéou complaisance,ometde voirles
problèmesen jeu. D'où ce qui est,pourle sceptique,le principaldanger,
à savoir"l'assentiment précipité", l'adhésionprématurée à un énoncéqui
prétend dire comment sont les choses. Telle était certainement la
conception d'Arcésilas, comme on peut le voird'après Varron 45. Et ainsi
va le sceptique, rendantau dogmatiquele servicede lui faireremarquer
les problèmessurlesquelssonassentiment précipitéluia ferméles yeux
- nondans l'intention négativede montrer qu'il n'ya pointde véritéen
ce monde,ou que s'ily en a nousne pouvonsl'atteindre, mais(au moins
en principe)dans un espritde coopérationau servicede la quêted'une
véritéqui ne soitpointproblématique. Le sceptiquese distinguedonc
12. Lucullusl ; cf.Fin.I 2-3,et Lucullus127; ce dernierpassage rappellequelque
peu les passagesconsacrésau savoirdans RépubliqueV-VII.

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du dogmatiquenonpar son but (la recherchede la vérité),maispar le


fait qu'il est encore en recherche,parce qu'il reste conscientdes
difficultés.Le dogmatique, c'estsimplement celuiqui a baisséles bras13.
Il n'estdoncpas surprenant que le raisonnement du sceptiqueancien
soitad hominem, qu'il n'utiliseque des prémissesaccordées
c'est-à-dire
par l'adversaire.Pour le sceptique ancien, le principaldanger est
l'assentiment précipité, et le raisonnement ad hominemse prêteidéa-
lementà l'éviter, à un doubletitre.D'abord,celuiqui le pratiqueattaque
directement l'assentiment précipitéde son interlocuteur. Il prendce que
l'autreaccepte,et lui montrequ'ily a des problèmessurcetteseulebase:
ayantdécelé un problèmeau sein de ses croyances, il le conduità y
renoncer. Ensuite,l'argumentateur ne s'esten toutcela pas compromis
lui-même. Si son argument dépendaitde ses proprescroyances, cela le
rendraitvulnérableaux objectionsqui peuventêtreportéescontreces
croyances.Moinsil a de croyancesproprespour servirde base à son
argument, plusil est difficile,pourson adversaire, de se soustraire à cet
argumenten rejetantou en attaquantces croyances.Aussi,pour le
sceptiqueancien,l'argumentation purement ad hominem est-ellela plus
sérieuse, et non la moins sérieuse ; c'est la plus pertinente, la moins
la
vulnérable, plus efficace.
Nouspouvonsmaintenant voird'embléequ'enattribuant à Socratesa
proprepratiquesceptique, Arcésilas ne lui déniaitpas le sérieux dans la
recherchedu vrai,et ne lui attribuait pas un mode d'argumentation
déshonorant. Il lui attribuaitbien plutôtla manièrela plus sérieuse,la
plus consciencieuse,qu'un sceptique ancien pouvait concevoirde
chercherla vérité.
On peut ici remarquerque les sceptiquesde l'Académiese sont
toujourspenséscommeen quête de vérité.Les sceptiquespyrrhoniens
ontcompliquéla situationen prétendant que la recherchede la vérité
dans l'espritrigoureux du scepticisme devaiten faitconduireà la paix
de l'esprit,et que la vie heureuse en serait le résultat ; mais les
sceptiquesde l'Académie, en toutcas,ne se sontjamais vus eux-mêmes
en quêted'autrechoseque de la vérité14.
Nous pouvons aussi comprendrecommentl'on pouvait voir en
Socrateun hommeconscientde la nécessitéde combattre l'assentiment
précipité. Les interlocuteurs de Socrate, en effet,ne sont pas typi-
13. Cf.SextusPH I 1 ; bien qu'il s'agisse d'un énoncé pyrrhonien, il n'ya pas pour
les Académiciensde raisonde ne pas le partager, en particulierparcequ'ils suivaient
la pratiquede rechercherecommandéepar Platon,et ne s'attachaientpas à obtenir
la paix de l'espritau moyendu scepticisme(cf.n.suivante).
14. Cf. G. Striker,"Ueber den Unterschiedzwischenden Pyrrhoneern und den
Akademikern", Phronesis,26, 1981,p. 153-171.

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quementdes hommesqui se trompent ou qui sontignorants. Ce sont,


bienplutôt,des hommescomplaisants ou prétentieux, qui,s'ilsontdes
croyancescorrectes, les ont de façonirréfléchie et pour de mauvaises
raisons.Dans le passagedu De FinibusII 1-2qui a été partiellement cité
ci-dessus, Cicéron nous rappelle comment le Socrate platonicien ridicu-
lisaitles Sophistes.Sa façonde dégonfler leurspompeusesprétentions
permetplausiblement de le voircommequelqu'undont la caractéris-
tique est d'attaquerceux dont l'assentimentprécipitédéborde la
compréhension qu'ilsontdes sujetsdontils parlent.
Une chose, cependant,est de voir ce qui pourraitrendrecette
interprétation plausibleaux yeuxd'Arcésilas ; une autre est de nous
poser,pour notre la
proprecompte, question suivante: Socrate,dans les
dialoguessocratiques, argumente-t-il véritablement ad hominem - c'est-
à-direseulementà partirdes prémissesde l'interlocuteur ?
Il le faitparfois,sans contestation Un
possible. exemplefrappant s'en
trouvedans l'HippiasMineur,où Socrate oblige Hippias,le vaniteux
sophiste,à admettrela conclusionque l'hommebon est celui qui fait
volontairement le mal.Il estclairque Socraten'argumente pas pourson
propre compte en faveurde cette conclusion.Il harcèle Hippias,
personnagesuffisant et vaniteuxqui illustreparticulièrement bien ce
qu'onallaitappelerplustardl"'assentiment en se permettant
précipité",
tropvitede pontifier. En manipulant habilementses croyancesimpru-
dentes, Socrate le mène à l'absurdité. A lui (ou plutôtau lecteur, puisque
le dialogues'interrompt) de réfléchir pourtrouveroù les chosesse sont
gâtées.
Dans d'autresdialogues,on peuttrouverdes fragments pluscourtsde
raisonnement ad hominem. L'un des plus frappants est la sérieinitiale
des argumentsdirigéscontrePolémarquedans le livreI de la Répu-
blique.Socratemontreà Polémarqueque la justice,telleque celui-cila
conçoit,n'estpas d'une grandeutilité(332c - 333a) ; pireencore,que
l'hommejusteestune sortede voleur(333e - 334b). L'argument semble
montrerqu'il en est ainsi,dit tristement Polémarque(334a). Quand
Socratepoursuiten montrant que d'aprèsla conception que Polémarque
se faitde la justice,il seraitjuste de léser ceux qui n'ontpas commis
d'injustice, Polémarqueproteste(334d) ; il doit y avoirquelque chose
qui cloche dans l'argument s'il aboutità cetteconclusion,dit-il; et il
ajuste ses vuesen conséquence, afind'évitercetteconclusionindésirable.
En toutcela,Socratemarcheavec son interlocuteur, il extraitde lui
les croyancesauxquels il est contraintde souscrire.Pour rejeterla
conclusion,l'interlocuteur doit incriminerson propreargumentou
rejeterl'une de ses proprescroyances; il ne peut le faireen attaquant

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l'uneou l'autredes croyancesde Socrate,puisquecelui-cin'a faitétat


pourson compted'aucunecroyancerelativeau sujetde la discussion.
Il est égalementdifficilede penserqu'Arcésilasn'aitpas faitappel à
un dialogue qui est certainement tardif,mais qui est délibérément
socratiquedans sa forme,à savoir le Théétète.Nous y voyons le
raisonnementad hominemélevé au rang de caractéristique de la
méthodologie socratique.Ce pointest rendumanifeste par la compa-
raison de Socrate avec une sage-femme stérile,et par la répétition
constantedu thèmed'aprèslequelSocratene meten avantaucuneidée
qui lui soitpropre,et se contented'extraire les idées de Théétètepour
voirsi elles tiennent ou non la route.Toutle contenudu dialogueest
alimentépar Théétète,qui propose diversesdéfinitions du savoir;
aucune ne tientla route; il est ainsi guéride touteprétention sur ce
sujet.Socratelui faitvoirqu'il fautrejetertoutesses définitions, parce
qu'ellesmènentà des résultats ; il ne metlui-même
inacceptables aucune
croyanceen avant,encore bien moins en fait-ilusage pour réfuter
Théétète.La lecturela plus manifestement raisonnabledu Théétète est
d'interpréter l'argumentationque Socratey conduitcommeentièrement
ad hominem, malgréla longuesériedes tentatives qui ontété faites,
par
ceux à qui répugnait cettelecturead hominem, poury découvrirtel ou
telchapitred'unedoctrinecachée15.

15. La premièretentativeen ce sens, semble-t-il, fut effectuéepar le moyen


platonisme, contrela lecturede l'Académiesceptique.Le commentateur anonymedu
dialogue(dontla date a été plausiblementremontéeau premiersiècle avantJ.C.par
H. Tarrant,"The Date of Anon.In Theaetetiim", ClassicalQuarterly, 33, 1983)soutient
que Platonavaitdes croyancespositives(col. 55.8-13), contreceux qui prétendent, sur
la base de passages comme 150c, que "Platon est un Académicienqui n'a pas de
croyances"(54.38: ek toioutônlexeôntinesoiontaiAkadèmaikon tonPlatônahôsouden
dogmatizonta). Les néo-platonicienslisaient aussi le dialogue de cette manière.
L'auteuranonyme,du sixièmesiècle,de l'Introduction à la philosophieplatonicienne
(ed. L.G.Westerink, North-Holland, Amsterdam, 1962)dit que Platonne démolitpas
toutesles théoriesdu savoirdans le Théétète, puisqu'iln'acceptepas lui-mêmeque
l'âme soitcommeune tablettevierge: il la conçoitcommen'ayantbesoin que d'une
purificationpour atteindrela vérité (non empirique).Quelque chose d'analogue
sembletraînerderrièreles bizarresarguments"platoniciens"colportéspar d'autres
commentateurs néo-platoniciens contreles "sceptiques",qui prétendent que le savoir
est impossibleparce que touteschoses sonten flux(versionconfusede la première
partiedu Théétète) : ces arguments tendentà démontrer que Platonacceptece qui est
dit sur le flux,mais le limiteau domaineperceptible, au-dessusduquel l'âme s'élève
pour saisirla vérité(Ammonius, In Cal Prooemium 2.17- 3.8; Olympiodore, Prolego-
mena4.20- 5.6; Philopon,In Cal Prooemium 2.8-24- dans une versionincomplèteet
particulièrement confuse).La versionmodernela plus influente, qui redonnevie à
beaucoup des lecturesnéo-platoniciennes, est celle de Cornford ; plus récemment, la
traductionet les notesde JohnMcDowellexprimentune conceptionplus modérée,
mais soutienttoujours que Platon adhère à certainescroyances(concernantla
perception,par exemple),qui ne sont pas présentéesdans le dialogue,mais qui
expliquentpourquoicertainesconclusionsy sontrejetées.

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Ce n'est pourtantque dans un très petitnombrede cas que le


raisonnement des dialoguessocratiquesestad hominem, c'est-à-direque
toutesles prémissesy sontfournies par l'interlocuteur,sansque Socrate
les endosseaucunement.Dans presquetous leursarguments, Socrate
paraît effectivement entretenir des croyances, et même il les utilise
pour
rejeterla suggestion de son interlocuteur. La suggestion de Laches,par
exemple,d'aprèslaquelle le courageest de resterfermeà son poste,
s'effondre parce qu'il peut y avoirdu courageà faireretraite(190e -
191c). La suggestiond'après laquelle le courage est une endurance
accompagnéede science,suggestion à laquelleLâchésdonnesonaccord,
s'effondre parce que l'on peut montrerplus de courage,et non pas
moins,lorsqu'on prend des risques sans avoir de science ni de
savoir-faire,que lorsqu'onen prenden en ayant(193b-c).En toutcela,
rienne suggèreque Socratene partagepas la croyanceen question.S'il
en étaitautrement, il seraitmêmedifficile de voircommentil pourrait
partager avec son interlocuteur suffisamment de croyancesconcernant
le couragepourque la questionde son essencepuisseêtresérieusement
discutéeentreeux. Dans sa formehabituelle, la "réfutation socratique"
montreSocrateutilisant des croyancesqui lui sontcommunesavec ses
interlocuteurs pourrévélerà son interlocuteur qu'il est en difficulté.
Si Socratejetteses interlocuteurs dans le troubleen faisantappel à
des croyancesqu'ilpartageavec eux,il fauten conclurequ'ila certaines
croyances,et qu'il argumenteà partird'elles.Comptetenu de cette
conclusion, les perspectives d'une lectureglobalement sceptiquede ces
dialoguespeuventparaître ténues ; et nous pourrions nous sentirenclins
à rejeterla lecture d'Arcésilascomme désespérémentsélectiveet
déséquilibrée,et à comprendrede quelque autre manière le petit
nombrede passages où le raisonnement ad hominemest indiscuta-
blementen œuvre.Peut-être Socrateen fait-il usage contreHippiaset
Polémarquedans un espritde malveillancepersonnelle,afinde les
ridiculiser; peut-être en use-t-ildans le Théétète de façonmanipulatrice,
de manière à faire s'effondrer toutes les suggestionsde Théétète,
pendantque la solutionpréféréeattenddans les coulisses.
Il estpossible,je crois,de voircommentArcésilasauraitpu répondre
à ces objections,et de le voiren nous tournantvers la sourcede sa
troisième difficulté.
Personnene peutlireles dialoguessocratiquessansavoirl'impression
que Socratecroitun certainnombrede choses,etqu'ilestattachéautant
qu'on peutl'êtreà ces croyances: il croitque la vertuest une sortede
savoir-faire,qu'il fautêtrevertueuxpourêtreheureux,qu'il vautmieux
subirl'injusticeque la commettre, etc.A premièrevue,ces croyances
constituent une autrepierred'achoppement pour l'interprétation scep-

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tique.Mais Arcésilaspeutavoirété frappépar deux pointsà proposde


ces croyances.
Toutd'abord,le faitque Socratepossèdeces croyancesressortde ses
discussionsavec ses interlocuteurs d'une façoncurieusement oblique.
Nous avons l'impression, par exemple,qu'il croitque les vertusconsti-
tuentune sorted'unité,parce qu'il attaquedes argumentsdestinésà
montrerqu'elles sont distinctes(dans le Protagoras), et parce que
certainsdes arguments qu'ilutilise,parexempleà la finde l'Euthyphron
et du Lâchés,vont dans cette direction.Mais il ne formulejamais
clairement ces croyances(ou leursrapports)sur le ton de la moindre
autorité.Il ne les présentemêmepas commeles objetspossiblesd'un
débatraisonné.C'estpar nous-mêmes que nous avonsà reconstituer la
structure de l'éthiquede Socrate.
Ensuite,et en conséquencede ce premierpoint,Socraten'argumente
jamais ni en faveurde ses croyancesmoralespositives, ni à partird'elles.
Il prétendparfois,notamment dans le Gorgias,qu'un interlocuteur est
tenude les admettre ; maisil ne présentejamais ses proprescroyances
pourson proprecompte,soità titrede sujetsà examiner, soità titrede
prémisses fondant un argument. Sa démarche est plutôt d'examiner les
croyances des autreset de voiroù elles conduisent.
Nous parvenons, du mêmecoup,à un résultatintéressant. En effet,
Socratetendà faireappel à des croyancesde sens communqui,si ces
thèsessocratiquesfortessontcorrectes, ne sontpas vraies.Parexemple,
si Socrate pense que toutes les vertusformentune unité,il peut
difficilement partagerl'hypothèsequi fonde une bonne partie des
arguments du Lâches,à savoirque le courageest une vertudistincte,
ayantsa proprenatureet son propredomaine.S'il adhèreà l'idéeque
la vertuest essentiellement savoir,il peutdifficilement endosserl'idée
que les plongeursinexpérimentés, qui risquent peau parcequ'ilsne
leur
saventpas ce qu'ilsfont,sonten faitplus courageuxque ceux qui sont
expérimentés. Ainsi,s'il adhèreà ces thèsessocratiques, les arguments
du Lâches,dans lesquelscertainescroyancessontconfrontées à d'autres
croyances,lesquelles sont conservées,peuventêtre lus, après tout,
commedes arguments ad hominem : Socratepourvoitson interlocuteur
de prémissesqu'ilne partagepas lui-même. Et ce qui estvraidu Lâchés
est évidemmentvrai de la majoritédes argumentssocratiques.Une
bonnepartiesembleen reposersurdes prémissesque Socratene peut
partagerfranchement s'il accepteles thèsessocratiquesfortes.
Disonsles chosesun peu crûment : plusnousattribuons à Socratedes
croyances morales positives, plus il devient facilede lireses arguments
commedes arguments ad hominem, dirigéscontrel'interlocuteur, mais
sans fonction de supportet sans dépendanceà l'égarddes convictions

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propresde Socrate.Il a des convictions, maisil ne les metpas en relation


explicite avec sa pratiqueargumentative, qui restenégativeet dirigée
contreles conceptionsdes autres.Nous pouvonsvoirainsi comment
Arcésilasa pu en venirà traitertousles arguments socratiques, et non
pas seulement un petit nombre d'entreeux, comme des arguments ad
hominem - à savoir,en considérant Socratecommeattachéaux thèses
socratiquesfortes, et en les coupantalorsexplicitement par rapportà sa
pratiqueargumentative. Ce n'estqu'enprenantau sérieuxl'attachement
de Socrateà ces thèsespositivesque nous pouvonsvoircommentlire
ses arguments de façonà ne pas êtreobligésde lui fairepartagerles
croyances de sens communqu'il utilisepour mettrel'interlocuteur en
déconfiture. On montreà l'interlocuteur que ses croyances lui créent des
embarras, à cause des croyancesde senscommunqu'il a ; maisSocrate,
dansla lecturesceptique,n'estpas attachéà ces croyances. Il argumente
toujoursà partirde ce que l'autreaccepte.
Trois points doiventêtre ici soulignés.En premierlieu, l'on ne
diminuenullement le sérieuxdes arguments de Socrateen les traitant
tous comme des argumentsad hominem.Ils conserventune fonction
importante, cellede montrer les dégâtsque provoquent les assentiments
précipités des uns et des autres.
En secondlieu,le sérieuxde la pratiquesocratiquene se trouvepas
non plus atteint.Car peu importe,sans doute,s'il admetlui-mêmeles
objectionsqu'il lancecontrela thèsed'uninterlocuteur. Ce qui importe,
c'estque l'interlocuteur soitlibéréde son assentiment précipité, et qu'il
en vienneà voirquels sontles problèmes; ce qui ne se produirapas
avantqu'il affronte ces objections.Toutphilosophese trouveraparfois
en situation de souleverdes objectionsqu'ilou elle ne partagepas,pour
la seule raisonqu'il est important que son partenaire dans la discussion
affronte ces objectionspar lui-même.Il faut reconnaîtreque cette
pratiquepeut conduireà une sortede dissimulation, mais il n'estpas
évidentqu'il y ait intrinsèquement du mal à cela: tout dépend de
l'intention, qui a généralementdes chances d'être pédagogique.Un
passagedu Théétète le metbienen lumière.Dans la discussionsurle rôle
des sens et de l'espritdans la perception(184-186), Socratecommence
par fournir ouvertement des idées à Théétète,puis (184e) il se reprend
et insistepourque Théétèterépondeseulementde son proprechefaux
questionsqu'illui posera.Théétètese borneen conséquenceà répondre
à des questions,et il est conduità comprendrepar lui-mêmela thèse
cruciale,d'aprèslaquellec'estl'espritseul qui a affaireavec les "choses
communes"que l'argument a introduites.Socratedéclare (185e) qu'il
est ravi: c'étaitlà sa propreidée,dit-il, mais il voulaitvoirThéétètey

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donnerson accord par lui-même.Platondit ici en termesclairsque,


mêmesi Socrateadhèreà la croyanceen cause,il estessentielà sa façon
d'argumenter que Théétèteen vienneà la découvrirpour son propre
compte,puisque le dialogue tout entierexamine les croyancesde
Théétète, sansmettreen jeu cellesde Socrate.On peutle supposer,c'est
cet aspectde la méthodesocratiqueque Cicéronavaiten têtelorsqu'il
décrivaitles Académiciens commedissimulant, à la façonde Socrate,
leurspropresvues16.
En troisième lieu,une telleinterprétation ne diminuepas nonplus le
sérieux et l'importancede l'attachement de Socrate à ses thèses
On
positives. pourrait croire que si elles ne sont ni fondéessur des
arguments ni
socratiques, sujettes à de tels arguments, elles pourraient
aussibienn'êtreadoptéesque parcapricearbitraire. Maisil n'enestrien.
Evoquons ici la "digression"du Théétète.Partoutailleurs dans le
dialogue, Socrate refuse systématiquement de faire état de ses
croyances. Maisdans le passage172b - 177c, il exprimeavec éloquence
et ampleurson opiniond'aprèslaquelleles valeursne sontpas relatives
aux circonstances de la vie humaine: ce sontbien plutôtdes normes
objectives, qui constituent la base du bonheurdes bons et du malheur
des méchants. Ces idéessontprésentées avecune confiance qui rappelle
la République.Commentconciliercela avec la naturead hominem du
reste du dialogue? Le passage est clairementdésigné comme une
digression, indépendante de l'argumentation que Socrateet Théodore
interrompent au début de la digression, et à laquelleilsreviennent après
sa fin(173b, 177b-c).Il estclairque Socratea des convictions, de nature
définieet contre-intuitive ; maislorsqu'ilexamineles vues des autres,il
laisse ses proprescroyanceshorsjeu. Il est clairqu'Arcésilasauraitsu
gré au Théétète de lui fournirl'indicedu caractèread hominemde
l'argumentation Socrate,et il est facilede voircommentil auraitpu
de
étendrecetteinterprétation aux dialoguesde jeunesse; les croyances
moralespositivesde Socratepourraient êtretraitéescommeayantle
même statutque la digressiondu Théétète:passionnémenttenues,
parfaitementdéfinies,mais ne faisantpas corpsavec l'argumentation.
J'espèreavoir montré,en utilisantavec précautionce qui est bien
attesté,commentArcésilasauraitpu soutenirune interprétation scep-
tiquede Socrate,et commentil auraitpu fairefaceaux difficultésles

16. Tusc.Vil. Socrate donna naissance,à traversPlatonet d'autres,à beaucoup


d'écoles "e quibusnos poîissimum consecutiswnus,quo Socratemusumarbiîrabamur,
utnostram ipsisententiam tegeremus,errorealios levaremus etin omnidisputationequid
esset simillimumveri quaereremus". Il attribuecette attitudeà Carnéade, non à
à faireremonterce traitplus haut.
Arcésilas; mais il n'ya pas d'obstacle,semble-t-il,

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plus évidentes: la quête socratiquede la vérité,l'usage de prémisses


partagéespar les interlocuteurs, et les fermesconvictionsmoralesde
Socrate.Nous avons vu commentla troisièmedifficulté, qui pourrait
paraîtreconstituerle problèmele plus aigu du point de vue d'un
sceptique,peut en faittournerà son avantagelorsqu'ils'agitde la
seconde.Le résultatestque l'activité de Socratea bienun air de famille
avec celle d'Arcésilas- avec bien sûr cettedifférence, qu'Arcésilasa
gardépourlui-même ses croyances, quellesqu'ellesaientpu être.Après
avoir ainsi tentéde comprendrela positiond'Arcésilas, je voudrais
maintenant souleverdeuxquestions.
En premierlieu,toutce qui a été ditpermetde montrer commentun
sceptiquepouvait rendre compte du rôle de Socrate dans les dialogues
socratiqueset dans le Théétète. Rien de tout cela ne s'adapte à la
Républiqueou aux autres dialogues de la période moyenne.Mais
Arcésilasétaità la tête de l'Académiede Platon Le célèbrebrocard
d'Ariston le représentait commeune Chimèremonstrueuse, Platon(et
non Socrate)par devant,Pyrrhon par derrière,et ainside suite; ce qui
faitclairementréférence à sa situationofficielle de chefde l'école de
Platon.
Arcésilaspeutdifficilement avoirignoréce problème; noussavons,par
exemple,qu'ilavaitétudié"leslivresde Platon", ce qui peutdifficilement
s'êtreborné aux dialoguesqui lui convenaient. L'ennuiest que nous
n'avonspas d'informations précises sur ce point.Peut-êtreArcésilas
avait-ilsimplementessayé d'atténuerle contrasteentre Socrate et
Platon,en se concentrant sur une lecturesélectivedes dialogueset en
se bornantà ne pas fairegrandeattention à ceuxqui le gênaient, comme
la République. Cela peutsemblerpeu plausible,maisnousdevrionsnous
rappelerque des interprétations semblablement sélectiveset biaiséesde
Humeontété courantespendantune bonnepartiede notresiècle,sans
souleverl'émotiongénérale.Il est certainqu'Antiochus, lorsqu'ilrompit
avec l'Académiesceptique,soulignala fortedivergencequi séparait
Socrate et Platon,et il est possible que, ce faisant,il ait attaqué
l'orthodoxie académicienne 17.
Si Antiochusréagissaitcontreune habitudeacadémiquede lecture
sélectivede Platondans un espritsocratique,un passage du commen-
taireanonymedu Théétète (probablement du premiersiècleavantJ.C.)
n'en est que plus significatif:le commentateur remarque,à proposdu
passagesurla sage-femme et d'autrespassagessemblables, que certains

17. Lucullus 11 sq. Voir J.Dillon, The MiddlePlatonists,Londres,1977,p. 54 sq.


GregoryVlastosa attirémonattentionsur ce point.

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les avaientconsidéréscommemontrant que "Platon[et non Socrate]


étaitun Académicien, n'entretenant aucunecroyance"(54.38).
Fautede documentation, il estpeut-être inutilede spéculerdavantage.
Il nousreste,cependant, un sentiment d'insatisfaction.
En second lieu - et le point est plus important- pouvons-nous
acceptersérieusement une telleinterprétation de Socrate? Nous avons
vu qu'Arcésilasest parfaitement en droit de penser que tous les
argumentssocratiquespeuventêtre considéréscomme ad hominem.
Maisil ne peutle fairequ'enconsidérant que Socratene partagepas les
croyancesqu'il utilisepourjeter ses interlocuteurs dans le trouble.Il
peut le faireen soulignant l'attachement de Socrateà des convictions
socratiquespositives, en particulier des convictions morales; car s'il y
adhère,il ne partagepas franchement les croyancesde l'interlocuteur.
Arcésilasn'a doncpas de malà attribuer à Socratedes croyancesfermes
et mêmepassionnées, fussent-elles de naturecontre-intuitive. Mais il ne
peut le faire qu'au prix de ce que j'ai appelé une coupure entre elles et
la pratiqueargumentative Un
socratique. sceptiquepeut parfaitement
avoirdes conceptions etdes convictions, il peutmêmeles présenter avec
Ce
passion. qu'il peut ne faire sans son
compromettre scepticisme, c'est
de les présenter commedes thèsesraisonnées, des conclusionsou des
prémissesd'arguments. L'interprétation sceptiquede Socratene tient
donc la routeque si nousconsidéronsque ses croyancespositivessont
maintenuesdans l'isolementintellectuelpar rapportà sa pratique
argumentative négative.
J'aisoutenuque nouspouvonstrouver, de fait,cetteséparationentre
convictionet argumentation dans le Théétète, où même elle n'estpas
simplement acceptée, mais explicitement soulignéecomme une règle
méthodologique. Arcésilas, ai-jesuggéré, avoirlu aussiles dialogues
doit
socratiques de cette manière. Pouvons-nous le fairenous-mêmes ? Ici la
réponsepeut être courte : c'est non. Les méthodes d'argumentation de
Socrate, dans les dialoguessocratiques, sont fuyantes et difficiles à
systématiser ; ellesne semblent pas toujours être les mêmes, et elles sont
souventénigmatiquement indirectes. Mais rien ne nous autoriseà y
trouver la disjonction radicalede l'argumentation etde la conviction que
nous trouvonsdans le Théétète. Nous devonsuserde précautions pour
y reconstituer la structure de l'éthiquesocratique,fairela place de la
flexibilité et des irrégularités ; mais il seraitperversde nierqu'elle s'y
trouve, et de ne rienvouloirvoird'autredansles premiers dialoguesque
des convictions positiveset,sansconnexionavec elles,des arguments ad
hominemI8.

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Ce n'est pas par accidentqu'en reconstituant le Socrate sceptique


d'Arcésilas,j'ai eu à plusieursreprises à faireappel au Théétète. Il est
ce
plausibleque dialogue ait été centralpour Arcésilas
; le commentaire
anonymedont il a fait l'objet montrequ'il semble avoir été le
texte-vedette de l'Académiesceptique,et il sembleêtrela sourced'une
bonne part des problèmeset des préoccupationsde l'épistémologie
hellénistique. Les problèmescommencentquand on lit les dialogues
socratiquesà la lumièredu Théétète, car Socratene s'y présentepas
commeune sage-femme stérile: ses propresidées ont avec ses argu-
mentsune relationqui est complexeet fuyante, mais qui n'en est pas
moinsréelle.
Il y a en toutcela quelque chose de considérablement ironique.Si le
Socratesceptiqued'Arcésilas peut êtredécouvert dans le alors
Théétète,
que nous ne pouvons lirerétroactivement la méthodologie du Théétète
danslesdialoguessocratiquesde jeunesse,Arcésilasn'a pas réussià nous
montrer un Socratesceptique,maisil a réussià nousmontrer un Platon
sceptique.Mais il nous l'a montréprécisémentdans le dialogue où
Platonremonteà la sourcedes dialoguessocratiques. Nous voilàdevant
une torsadede plus dans le vieilécheveaudu "problèmesocratique" ;
maisceci est une autrehistoire.

Platonet le scepticisme
Dans la partieconservéedu Varron, Cicérondéfendla légitimité
de la
thèseselon laquelle Platonest un précurseurde l'Académiesceptique.
Dans les ouvragesde Platon,en effet
"rienne faitl'objetd'unassentiment ; il y a beaucoupd'argumentspouret
contre,eten toutesmatières il ya beaucoupd'enquêtes, maisriende ferme
n'estdit"19.

18. Il vaut sans doute la peine de signalerque les commentateurs qui mettent
l'accent sur les aspects "littéraires"des dialogues socratiquesacceptentsouvent,
implicitement, une idée quelque peu voisinede celle d'Arcésilas,en particuliers'ils
insistent surle caractèredes interlocuteursde Socrateet surles méthodesd'argumen-
tationde ce dernier,d'apparenceoccasionnellement douteuse.Si un argumentest ad
hominem, nous devons,pour le comprendrepleinement, connaîtrece que pense son
destinataire,et nous concentrersur la stratégiede faitcommesur ses raisonsd'être,
plutôtque de considérerl'argumentcomme une pièce de l'édificede "l'éthique
socratique".
19. "Cuiusin librisnihiladfirmaiur et in utramquepartemmultadisseruntur, de
omnibusquaeritur, nihilcertidicitur"
(Varron46).

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Cicéronparlede l'ensemblede la NouvelleAcadémie,maisne faitpas


d'allusionà la pratiquesocratique.Il présentebienplutôtun Platonqui
peut être vu, en un sens, comme un sceptique.Nous pouvonsvoir
commentles dogmatiqueset les sceptiquespouvaient,les uns et les
autres,prétendreque Platonappartenaiten faità leurtradition, et ce
que dit Cicéronindiquecommentles sceptiquesauraientpu le faire.
Commele textes'interrompt, nous ne pouvonsdirecommentce type
de thèseconcernant Platonétaitmis en relationavec les informations
concernant la pratiquesocratiqued'Arcésilas ; en toutcas,nousverrons
qu'il y a de bonnesraisonsde les maintenir séparées.
Ce texteprésentetroispropositions : dansles ouvragesde Platon,rien
ne faitl'objetd'unassentiment ; Platon argumente souventà la foispour
et contre; il présentedes enquêtes,plutôtque des assertionsfermes.
Commentdevons-nousdifférencier la premièrepropositionde la
troisième ? Trèsprobablement, la premièreconcernela formedes écrits
de Platon: les énoncés proposés dans les dialogues ne sont pas
introduits par des expressionsde certitude, mais présentésavec des
hésitationset des garde-fous. La troisièmesoutientque ce que l'on
trouveen faitdans les dialoguesest de la pure recherche, bien plutôt
que des assertionsd'énoncés.
Ces thèmesréapparaissent sous une formeplus développée,et avec
quelques additions, chez un commentateur néo-platonicien anonyme,
que son éditeur,L.G.Westerink, situeau sixièmesiècleaprèsJ.C.,dans
l'écoled'Olympiodore. Les commentateurs néo-platoniciens, en général,
ressentent le besoinde repousserla présentation sceptiquede Platon,
mais ils le fonthabituellement de façontrèsrapide,dans une intro-
ductionstéréotypée à Platonou à Aristote20. De plus,ils ne semblent
pas s'intéresser beaucoupau scepticisme : ils confondent les positions
académiqueset pyrrhoniennes, et ils les mélangentsouventavec des
matériauxconcernantProtagoraset les théoriesdu flux,tirésde la
premièrepartiedu Théétète2^. Notreanonyme, lui,n'estpas seulement

20. L'Anonymele fait dans une introductionà la philosophie platonicienne ;


Olympiodore,Ammonius,Elias, Philopon et Simplicius le font tous dans leur
introductionaux Catégories d'Aristote.
21. Philopondésignele fondateur du scepticismecommeétantPyrrhon, et ne parait
pas se rendrecompte que c'est l'Académiesceptique qui est ici en cause. Elias,
Ammonius, Philoponet Olympiodorese réfèrent tous à l'akatalèpsia,
caractéristique
de la NouvelleAcadémie.Ammonius,Philoponet Olympiodoreajoutenttous des
considérationssur le fluxqui sont manifestement une réminiscenceconfusede la
premièrepartie du Théétète.Parfoisle scepticismeest assimilé aux thèses de
Protagoras,parfoisil en est clairementdistingué.Les prétendusargumentsde Platon
contre le scepticismecomprennentsouventun argumentd"'auto-réfutation" qui

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plus abondantque les autres,mais il est aussi beaucoup plus clair.Il


mentionne explicitement la NouvelleAcadémie,et il présenteavec clarté
cinq arguments qui auraientpu vraisemblablement êtreproposésdans
le milieunéo-académique. Avecles précautionsqui s'imposent22, nous
devonsconsidérer l'Anonyme comme une source importante pour notre
sujet.
Les cinqarguments sontles suivants: "[1] Lorsqu'ildiscute,disent-ils,
il utilisecertainsadverbesqui indiquentl'ambivalence et le doute- par
exemple'probablement', 'peut-être','sans doute'; c'estl'attitude, non de
quelqu'un qui sait, mais de quelqu'un qui n'arriveà saisir aucune
connaissanceprécise...[2] Ils soutiennent, en second lieu,que dans la
mesureoù il essaie d'établirdes thèsescontraires surles mêmessujets,
il proclame manifestement l'inappréhensibilité (akatalepsia) 23 - par
il
exemple procède ainsi lorsqu'il traitede l'amitié dans le Lysis,de la
tempérance dans le Charmide, de la piété dans l'Euthyphron... [3]
Troisièmement, disent-ils,il pensequ'il n'existeriende tel que le savoir,
commeil ressortclairementdu faitqu'il réfutetoutesles théoriesdu
savoirdans le Théétète, aussi bien que du nombre; commentpouvons-
nous dire qu'un tel homme proclamel'appréhensibilité ? ... [4] Leur
quatrièmeargumentest le suivant: si Platonpense que le savoirest
double,une espèceen venantde la perception et une autrede la pensée,
et s'il dit que ces deux espèces échouent,il est clair qu'il proclame
l'inappréhensibilité". Car il dit: 'nous ne voyonsni n'entendonsrien
exactement ; nos sens fontdes erreurs'; et il dit encore,à proposdes
objetsde la pensée,que 'notreâme estenchevêtrée avecce mal,le corps,
et ne peutpenserà rien'...[5]Et voicileurcinquièmeargument : il dit
lui-mêmedans son dialogue,selon eux: 'Je ne sais rien,je n'enseigne

dérivede l'argumentde ce typequi est dirigécontreProtagorasdans le Théétète. Il


est clair qua cette époque, on ne se préoccupaitguère sérieusementde saisir
exactementce qu'étaitle scepticisme.
22. L'Anonymeparle de "la Nouvelle Académie"et de /
'akatalepsia,et il utilise
correctement le terme"Académique"pour dire "sceptique".Mais il emploieaussi le
terme "ephektikoi",terme utilisé par les autres commentateurspour parler des
sceptiquesen général.
15. Les sceptiquesAcadémiquesargumentaient contreles Stoïciens,qui pensaient
qu il pouvaityavoir"appréhension" termeque nouspouvonscomprendre
(katalèpsis),
commedésignantla connaissancedes faitsparticuliers(par contraste avec l'epistèmè,
savoirproprementdit,compréhensionsystématiqued'un corpus de
croyances).Ce
qui est ici attribuéà Platonest un rejet des prétentionsau savoir (non une thèse
prétendant qu'il n'existepas de savoir).

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rien; je soulèvedes problèmes,c'est toutce que je fais'.Voyezdonc


commentil diten proprestermesqu'il n'appréhende rien"24.
Il y a des pointsde rencontre entreCicéronet l'Anonyme. Tous deux
mentionnent les argumentsd'aprèslesquelsPlatonutilisedes expres-
sionsappropriéesau douteet à l'hésitation, et argumente à la foispour
et contre.Ce sont là les argumentsles plus intéressants, et je me
concentrerai sureux; les autrespeuventêtreécartésplus rapidement.
Le troisièmeargument de Cicéronest tropgénéralpour se prêterà
une discussiondétaillée.Il se réfèreà un caractèretrèsgénéraldes
dialoguesplatoniciens : Platonne parlejamaispourson proprecompte,
de sorteque tousles dialoguesrapportent formellement des enquêtes,
et non des conclusionsen faveurdesquellesPlatonargumenterait. Il en
résulteque Platon est à distancede ses propresœuvres; elles se
présentent à nouscommedes discussionsqui doiventnousinciterà les
poursuivre, plutôtque comme des exposés de doctrinesque nous
devrionsassimiler. Cela est vrai,en gros; Platondiffère certainement, à
cet égard,disonsd'Epicure.Mais cela n'estpas aussi clairementvrai
pour quelques-unsdes dialoguestardifs ; et cela n'a pas empêchédes
générations d'érudits et de philosophes,depuis le moyenplatonisme
jusqu'à Shorey, de trouver chez Platonun systèmedoctrinal. Ce genre
de considération ne peutdonc êtredécisif.
Le troisièmeargument de l'Anonyme faitappel au Théétète, considéré
commeexprimant les vues de Platon,plutôtque des vues spécifique-
mentsocratiques.Mais un dialogueprisisolémentne peutdéterminer
l'interprétation de l'ensembledes écritsde Platon.L'Anonyme lui-même
prétendque Platonne partagepas les hypothèses concernant le savoir
surlesquellesreposentles arguments du Théétète - stratégie qui a paru
tentante, nous l'avonsvu,depuis les néo-platoniciens jusqu'à Cornford
n.
(ci-dessus, 15).
Le cinquièmeargumentfaitappel à des passagesdes dialoguesoù
Socrate(considérécommereprésentant Platon,sans problème)assure
n'avoiraucun savoiret ne donneraucun enseignement ; il ne faitque
souleverdes problèmes. Bienqu'ilprétendereproduire les motsmêmes
de Platon,l'Anonyme ne citeaucunpassagelittéralement - encorequ'un
il
peu plus loin, indiqueque celui a
qu'il principalement en vue est

24. Anon.éd. Westerink, p. 205-206Hermann.La traduction estcelle qu'on trouvera


dans J.Annaset J.Barnes, The Modes of Scepticism,Cambridge,1986,p. 13, avec
quelques additionsde mon fait.Il fautici prévenirle lecteurque dans le présent
article,je m'écartede la positionprésentéesur ce pointdans ce livre.Cetteposition
est encoredéfenduepar H. Maconidans un compterendude A.-M.Ioppolo,Opinione
e Scienza, dans OxfordStudies in AncientPhilosophy,1988.

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Platon le sceptique

Théétète 161b25.Puisquec'estle Théétète qu'il a principalement en vue,


nous pouvonsreprendrenotreobjection,et direque nous n'avonspas
le droitd'interpréter tous les dialoguesà la lumièrede celui-làseul.
L'Anonyme cite des passages d'autresdialoguesqui montrent que la
est
dialectique parfoisconçue comme un chemin vers le savoir, non
et
pas seulement comme une façon de soulever des problèmes,et
d'examinerles vues d'autrui.Il ajoute cette thèse intéressante, que
lorsqueSocrateditqu'il ne saitrien,il ne nie pas avoirquelque savoir,
mais il nie avoir le typede savoirque seuls peuventavoirles dieux.
Récemment, Gregory Vlastosa défenduune interprétation semblablede
la profession d'ignorancechez Socrate26; peut-être l'Anonyme étend-il
cette idée à Platon,qui soulignedans le Timéeque la théoriequ'il
présenteest la meilleureque puissentproduireles mortels,tout en
restantéloignéede l'exactevérité27.
Le quatrièmeargumentparaît faire référenceau Phédon.Mais
l'Anonymelui-mêmefait intelligemment remarquerpourquoi cette
manièrede poser une alternative n'estpas fidèleà ce que dit Platon.
Même dans le Phédon,Platonne dit pas que les sens soientcogniti-
vement inutiles; ils nous présententles objets perçus tels qu'ils
apparaissent, et leurlimitationtientà ce que,pareux-mêmes, ilsne nous
fontpas connaîtrel'essence(ousia) des choses.Le savoir,pour Platon,
exigela saisiede l'essencedes choses,et c'estlà ce que seule la pensée
peutfaire.Dans le Phédon,c'estla tâchede l'espritlorsqu'ilest"purifié",
libérédu corps,et Platonsoulignela difficulté de la chose; maiss'ilplace
hautla barredu savoir,il ne nie pas que l'on puissel'atteindre.
Les deux argumentsles plus intéressants sont ceux que partagent
Cicéronet l'Anonyme. Le plussurprenant des deuxestceluiqui consiste
à direque Platonest un sceptiqueparcequ'il argumente souventpour
établirle pour et le contredans une mêmequestion.Ce qui est ici en
jeu est une stratégiesceptiquebien connue.Le sceptiques'emparede
l'assertiontéméraired'un interlocuteur, d'aprèslaquellequelque chose
estF. Il argumente de façonconvaincante contrel'idéequ'elleest F. Puis
il argumente, de façon égalementconvaincante, en faveurde l'idée
qu'elle est F. L'interlocuteurest ainsiamené à un étatd"'équipollence"
25. Egô de ouden epistamaipleon plèn bracheos,hoson logonpar'heterou
labeinkai apodexasthai sophou
metriôs. L'Anonymesimplifieen écrivantplènoligoutinos,kai
toutotoulambaneinlogonkai didonal
26. G. Vlastos,"Socrates'disavowalofknowledge", Philosophical 35,1985,
Quarterly,
p. 1-31.
27. Cf.29 b-d.En 40 d-e il faitappel aux "enfantsdes dieux"pour les histoiressur
les dieux; il semble que ce soit ironique, mais l'expression
réapparaît,prise
apparemmentau sérieux,comme une raison de voir en Platonun sceptique,chez
D.L. 1Λ. IL·.

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(isostheneia) ; à touteraisonde tenirla chose pourF correspondune


raisonégalementfortede la tenirpournon-F.Le résultatest Yepochè, la
du
suspension jugement : l'interlocuteur s'aperçoitqu'en fait,il ne peut
désormaisplusassurerniqu'elleestF niqu'elleestnon-F; il s'estdégagé
de toute attacheen la matière(même s'il lui paraîttoujoursplus
plausiblequ'elle soitF). Le but du sceptiqueest de procéderainsi à
l'égardde tous les cas d'assentiment précipité(y comprisles siens
propres)28.
Mais commentpourrait-on songerà attribuerce mode d'argumen-
tationà Platon? Dans les dialoguessocratiques, Socrateréduitsouvent
son interlocuteur à l'embarras ou au silence,maisjamaisà la suspension
du jugement.L'argument qui nous occupe,cependant, ne concernepas
les dialoguessocratiquesen particulier ; la clefdoiten êtretrouvéedans
les formations verbalesqu'utilisele sceptiquepourdécrireles résultats
de son argumentation. Le sceptiqueen étatd'équipollencedéclareque
la chose"n'estpas plusF que non-F"; il faitclairement comprendre qu'il
n'effectue aucuneassertionà proposde la chose,ne disantni qu'elleest
les deuxà la fois,niqu'ellen'estni l'unni l'autre; il rapportesimplement
sa propredisposition mentaled'équipollence en la matière.Le sceptique
utilisel'expression"pas plus" (ou mallon)en un sens sceptique(cf.
Sextus,PHI 188-191).
Platonutiliseparfoisl'expression ou mallonpourdécrirel'issued'un
argument (Théétèîe 182 e 10, 181 e 5-7, Ménon78 e 6, République340b
3-5); maison ne peut en faireune lecturesceptique,car ce que décrit
Platonn'estpas l'équipollence, maisun résultatnégatif : il a été montré
que la chose en questionest non-F.Certes,il connaîtbien la voie
sceptiquequi mèneà l'équipollence, et l'usagede l'expression "pasplusF
que non-F"pour en décrire le résultat. Mais il ne le décrit pas avec
approbation. Dans la République VU, exposant les effets indésirables
d'unepratiqueprématurée de la dialectique,il dit que si l'on s'habitue
troptôtà réfuter les gens,on finitpar penserque "rienn'estplus beau
que laid,et de même pour le juste,le bon et toutce qui est estimé"
(538d 6 - e 2). Unetellepensée,selonPlaton,rendirresponsable, agressif
et négatif dans la discussion.
Une tellechose n'arrivepourtantque lorsqu'onfaitde la dialectique
troptôt,et dans de mauvaisesdispositions. Il peut être salutairede
s'apercevoir qu'il y a autant à dire pour que contre une thèsedonnée.
En effet,commeon le voitdansun passagecélèbrede la République VII
(523-525), certaineschosesstimulent l'espritet le fontpenser,alorsque
d'autresne le fontpas. Notreexpériencene nous rapportejamaisqu'un
28. Sur ces aspectsdu raisonnement
sceptique,voirJ.Annaset J.Barnes,TheModes
ofScepticism, Cambridge,1985.

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doigtest aussi l'opposéd'un doigt,et c'est pourquoinous ne sommes


pas incitésà nous demanderce que c'estqu'un doigt.Les conceptsqui
possèdent,en revanche,l'avantagede mettreen branlenotrepensée
sontceux qui ontdes opposés,précisément parceque ce sontles seuls
cas où nous pouvonsdécouvrirqu'il y a d'égalesrelisons de dired'une
chosequ'elleestnon-Fet qu'elleestF. C'estlorsqu'onvoit"qu'unechose
n'estpas plusune que multiple" qu'onse metà penser,et à se demander
ce qu'estl'un,et ce qu'estle multiple. Il se révèleainsique l'équipollence
peutavoirses vertus- l'inconfort intellectuelqui en résultenous incite
à penser,d'unefaçonqui nousfaitsortirdu problèmeinitial.Le tortdu
dialecticien tropprécocen'estpas d'argumenter en faveurde l'équipol-
lence,mais de se satisfairede l'inconfort qui en résulte,au lieu de
pousserplus loinl'enquête.
Sur ce point,aucun sceptiquede l'Antiquité ne seraiten désaccord
avec Platon.Le sceptiquene luifaussecompagnieque lorsqu'ilproclame
ce que découvrel'esprit - des essencesou des Formes,intellectuellement
saisissables,qui, lorsquenous les comprenons, ôtentson aiguillonau
problèmeinitial,posé par les "contradictions de la perception". Pourle
sceptique,là est la fautetypiquedu dogmatique: renoncertroptôt,se
tenircomplaisamment satisfaitalors qu'il rested'autresproblèmesà
explorer.Mais pour Platon,ce seraitfairepreuved'immaturité que
d'insistersur la poursuitede la recherche,quand on a atteintdes
résultatsintellectuellement satisfaisants. Ainsi,nous pouvons bien
trouverchez Platondes arguments en faveurde l'équipollence, maisce
ne sont pas pour lui, comme pour les sceptiques,les étapes d'une
enquêtequi se poursuit; ils se limitent aux cas où les sens fournissent
des motifsd'équipollence, et ils nous conduisentà faireusage de notre
espritpoursaisirles Formes.En conséquence,lorsqu'ilutilisela formule
"pas plusF que non-F", il ne lui donnepas,commeces dialecticiens trop
précoces,un senssceptique: les chosesqui ne sontpas plusF que nonF
sont à la foisF et non-F,ce qui est une déficiencecognitiveque ne
partagent pas les formes.Les chosesbelles,justes,etc.de République V
479 a-b ne sontpas plus belles que laides,justesqu'injustes, etc.- en
l'occurrence, ellessontles deuxà la fois,et la croyanceou doxaestl'état
d'espritqui consisteà découvrirqu'ellessontles deux à la fois29.
Ce qu'on appelle "l'argumentdes opposés" a éveillé beaucoup
d'attention dans les étudesplatoniciennes récentes,et l'on a beaucoup
insistésur le faitque dans les passagesoù Platonargumente en faveur
des Formes,il le faità partirde l'inadéquation des termesqui ontdes
opposés lorsqu'onles appliqueaux choses sensibles.L'une des consé-
29. Cf. Hippias Maj. 293 b 5-8,Charm. 161 b 1-2.

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quencesest que ces arguments n'engendrent de Formesque pour les


termesqui ontdes opposés,limitation que pourtant nullepartPlatonne
reconnaît, de bon ou même de mauvais gré.Le rôle des opposésdans
ces passagesdevientplus compréhensible, je crois,si nous y voyons
Platonappliquantde façonnon-sceptique une formed'argumentation
qui, appliquéedans un espritdifférent, mène à l'équipollenceet à la
suspensiondu jugement- comme nous la voyonsfaire chez des
sceptiquespostérieurs commeSextus30.
Notreconclusion, cependant, est que si Platonsoutientbien,parfois,
à la foisle pouret le contre,si mêmeil recommandede nousconduire
à l'équipollence, il rejettepourtant sceptiqueenverscettesorte
l'attitude
d'argument, et il l'utilise,pour son proprecompte,pour établirune
conclusionqui est la quintessencedu dogmatisme.Ainsi,l'Académie
sceptique mettaitl'accent sur une formed'argumentation qui est
communeà Platon et aux sceptiques,mais non sur une véritable
communautédans la façonde l'appliquer.Nous sommesen présence
d'une racinesceptiquede la thèse métaphysique majeurede Platon,
chose certesintéressante, et dont on peut soutenirqu'on l'a souvent
négligée; maisnousne sommespas en présenced'un Platonsceptique.
L'argumentfinal,dans la versionde l'Anonyme, paraît d'abord
embarrassant. Toutd'abord,il sembleignorerl'évidence: les œuvresde
Platonsonten formede dialogues,et les expressions de douteindiquent
l'attitude de l'interlocuteur, non celle de Platon.Nous devonsvraisem-
blablementpenserque l'Anonyme se réfèreaux énoncésde Socrate,et
qu'il doit avoiren têteles dialoguesmoyenset tardifs, où Socrateest
présentécommeavançantdes énoncésdéfiniset positifs, mais généra-
lementen les accompagnant de quelqueexpression de désaveudu genre
indiqué.
Une foisde plus,nous voyonsque les sceptiquesont faitun usage
spécifique de ces expressions. Sextusnousditque le sceptiqueutiliseles
expressions de ce genre, non pas simplementpour atténuerune
assertionet la formuler plus modestement, comme feraitun dogma-
tique,maisplutôtpourindiquerque le sceptiquene faitaucunevéritable
assertion : il se borne à indiquerce qui lui paraîtêtre le cas, sans

30. En considérantcet argument,j'ai fait librementusage de sources pyrrho-


niennes,puisqu'ellessont les seules à nous informer. Nous savons que parmi les
sceptiquesAcadémiques, Arcésilasau moins cherchait à conduireà Vepochèpar ses
arguments,et Couissin a soutenu que l'Académieétait la source de la notionde
suspensiondu jugement(ci-dessus,n.6), mais on ne voit pas clairementla façon
exactedontcela s'accordeavec ce que l'on sait de la pratiqueacadémique.J'aidonc
utilisél'exposéexpliciteet lucidede Sextussur l'équipollenceet la suspension.

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s'attacher à sa vérité31.C'estpourquoij'ai identifié le premierargument


de l'Anonyme, qui portesur l'usagede certainesexpressions, avec le
premierpoint mentionné par Cicéron,d'aprèslequel, chez Platon,rien
ne faitl'objetd'uneassertion ; l'usage de certains mots n'est un indicateur
de scepticisme que s'ils sont employéspour exprimer un détachement
sceptiquepar rapportà ce qui est avancé.Cet argument se réduitdonc
à l'idéeque, si dogmatiquesque soient,dans leurcontenu,les énoncés
que nous pouvons trouverchez Platon,ils sont présentésavec des
atténuations qui permettent au locuteur(et à l'auteur, ici confonduavec
lui) de prendreses distancespar rapportà tout attachement à leur
vérité.
Il sembleclairqu'icisonten vue les dialoguesmoyenset tardifs, plutôt
que les dialoguessocratiques. Et il estvraique nousy trouvons ce genre
d'atténuationverbale: plus la thèse métaphysiqueest hardie,plus
l'atténuation est marquée.Dans le Phédon,par exemple,Socratene dit
jamais qu'il sait que l'âme est immortelle ; il présentecela comme la
thèsequi a le mieuxrésistéà l'examenargumentatif, et qu'il ne peut
s'empêcherd'acceptercommevraie,mêmes'ilne la faitjamaispartager
à tousses interlocuteurs. Dans la République, l'exposésur la Formedu
Bien,et l'ambitieuseesquissemétaphysique qui l'accompagnedans les
livrescentraux,sont présentéspar Socrate comme n'étantque ses
proprescroyances, pauvreset inadéquates, surla question,trèsloind'un
savoir(506b-d).
Mais Platonexprime-t-il ainsile détachement sceptique,ou seulement
la modestiedoctrinale ? A coup sûr, l'Anonymerépliqueque Platon
emploie ces expressionspour être exact, non pour exprimerune
hésitationréelle; telle était en généralla réponsenéo-platonicienne,
particulièrement en ce qui concerne le Phédon^2.S'il existaitdes
arguments indépendants et puissantspourfairedu Platondes dialogues
moyens un véritablesceptique,l'hésitation marquéede Socratelorsqu'il
produit des énoncés forts
métaphysiques pourraitêtreinterprétée d'une
façonsceptique cohérente. On verrait alors en Platon un chercheur, qui
élaborediversespositionspar voie d'argumentation et qui les présente,
noncommedes doctrinesarrêtéesque les élèvesontà apprendre, mais
31. Sextus PH I 194-195.Sextus cite les expressionstacha,exestiet endechetai ;
l'Anonyme, les expressionseikos,isôs et tach'hôsoimai.Ici encore,j'utiliseune source
pyrrhoniennepour éclairer la pratique académique, faute de bonnes sources
académiquessur ce point; maisje ne pense pas que cela puisse nous fourvoyer.
32. Olympiodore, dans son commentairesur le Phédon69 d 5, nous dit qu'Ammo-
niusavaitécritune monographiesur ce passage,pour réfuterl'idée que Socratesoit
réellementen étatde doute à proposde l'âme.Dans sa note sur72 d 7, Olympiodore
répèteson idée,que les expressionsdubitativesde Socraten'expriment pas un doute
véritablesur la question.

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commece qui sembleêtrela meilleurepositionatteintejusqu'icipar


voie d'argumentation. Les atténuations indiqueraientque, si convaincu
que soitSocratede l'immortalité de l'âme ou de l'importance du Bien,
ces positionssontprovisoires, en ce que l'argumentation esttoujoursen
marche: Socrateprésenteun côtéde la question,maisil se rendcompte
qu'il y a des difficultés qui peuventêtresoulevéesde l'autrecôté. Les
dialogues,y comprisles dialogues"métaphysiques", ne nous présentent
pas des doctrines, ils nous invitent à poursuivrel'argumentation. Il y a
là, sans aucundoute,un portrait séduisantdes dialoguesde la période
moyennede Platon.Mais il ne peut,par lui-même, nousconvaincre qu'il
fautlirePlatonde cettefaçon.Nous pouvonsvoircommentl'Académie
sceptiquele ferait,afind'insérerPlatondans sa propretraditionde
philosophienon-doctrinale. Mais pour nous,qui n'avonspas de tels
motifs, il est peu vraisemblable que cettemanièrede lirele Phédonet
la République nousparaissela meilleure 33.
La conclusionraisonnableest donc que les arguments qu'on trouve
chezCicéronet chezl'Anonyme sonttropfaiblesou troppeu concluants
pour rendreplausibleune lecturesceptiquede Platon.Nous pouvons
apercevoirselon quelles lignesl'Académiesceptiquea lu les dialogues
moyenset tardifsde Platon; si elle a le méritede soulignerles
incitationsà poursuivrela recherche,et l'atténuationdes énoncés
dogmatiques,que l'on négligesouventlorsqu'onétudie Platon,son
interprétation manquede touteplausibilité quandelleessaiede montrer
que Platonn'estjamais dogmatique,qu'il ne veutjamais nous faire
accepterdes doctrines en faveurdesquellesil a présentédes arguments.
Ici, c'est Sextusqui sembleavoirraison(PHI 221-223): pour montrer
que Platonestun sceptique,il faudrait montrer qu'iln'avancejamaisde
thèsesdoctrinales, et c'estce qu'on ne peutfairede façonplausible.Il
n'est nullementsuffisant de montrerqu'ici et là il recommandede
poursuivre l'enquête,ou qu'il entoureses affirmations de garde-fous.
Il y a pourtantun autrepointintéressant à releverà proposde ce
dernierargument. Il faitson apparitiondans une confrontation entre
l'Académietardiveet Antiochus ; et nous pouvonsvoircommentil est
compatibleavec une formede scepticismeplus faible que celle
d'Arcésilas. La versionarcésiliennede la pratiquesocratiqueimplique
un détachement à l'égardde toutesles croyances; mais à l'époque de
l'Académietardive, dirigéepar Philon,à forcede discutersans trêvesur
divers sujets,les Académiciensavaient adopté l'idée que certaines

33. Cela ne veutpas dire,biensûr,que nousdevionslireen Platonsoitde l'enquête


pure,soit du pur exposé de doctrine.Toutlecteursensibledu Phédony trouverades
stimulationspour poursuivrel'examendes questionsposées. Mais il y trouveraaussi
beaucoup de thèses auxquelles Platon est attaché; et une lecturesceptique doit
rendrePlatonconstantdans son rejetde touteprésentation doctrinale.

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positionsétaientplusfortement fondéessurdes arguments que d'autres.


Un sceptique académicien pouvait ainsi admettreque certaines
croyancesétaientplusconvaincantes ou plusplausiblesque d'autres,en
ce sens que toutepersonneraisonnable, mise en présencede tous les
arguments, se rangerait à leurcôtéplutôtque du côtéopposé.Il devenait
alors difficilede distinguercette espèce de sceptique révisé d'un
dogmatiquedûmentmodesteet prudent,avançantses thèsesen les
appuyantsurune argumentation puissante, maissansprétendre qu'elles
étaientcertainement vraies. Dans ce contexte,l'emploi que fait le
sceptiquedes expressionsqui lui permettent de prendreses distances
par rapportà toutattachement à la véritéde ses assertionsrevêtirait
une importance spéciale.Et il peutse faireque l'attribution
à Platonde
cetemploisceptiquedes expressions de doutereprésente le scepticisme
plusfaiblede l'Académietardivede Philon.Bien qu'ellesoitcompatible
avec la résurrection de la méthodesocratiquechez Arcésilas,elle ne
semblepas appartenir à la mêmeveinede scepticisme. Et bienqu'ilsoit
hasardeuxde dessinerdes lignesde développement dans l'Académie
sceptique,le faitest,me semble-t-il du moins,que l'Académiesceptique
commençapar un retourà une versionsceptique de la pratique
socratique,et que ce ne futprobablement que plus tard,quand son
scepticisme se futconsidérablement atténué,qu'ellerevendiquacomme
son ancêtresceptiquele Platondes dialoguesde la périodemoyenne.
En conclusion,nous avons découvertque la tentative de l'Académie
sceptiquepour se penserelle-mêmecommel'héritière authentiquede
Platonn'étaitni stupide,ni tiréepar les cheveux; elle avaitun sens,par
rapportau scepticismecomme par rapportà Platon. En dernière
analyse,elle est tropsélectivepourconstituer une lectureconvaincante
de Platondans son ensemble; mais elle est plus complexe,et elle
enveloppedes conceptionsplus variéesdu scepticisme, qu'on ne le
pensequelquefois **m
JuliaAnnas
Traduitde l'anglaispar Jacques Brunschwig

34. Un lointainancêtredu présentarticlea été présentédans un séminairedirigé


par JonathanBarnes et moi-mêmeà Oxford.Depuis lors,il est passé par plusieurs
versions; certainesd'entreelles ont été partiellement présentéesà l'Universitédu
Texas,au Colloque de philosophieanciennede la Régionde Los Angeles(Pomona),
à la Conférencede philosophieanciennede Berkeley,au printempsde 1987,et à la
Conférencesur les problèmesde méthodedans les études platoniciennesà Blacks-
burg,Virginie,en avril1988.Dans toutesces occasions,mes auditeursm'ontfaitpart
de commentaires dontje les remercievivement, ainsi que JonathanBarnes,Lesley
Brown,MylesBurnyeat, AlanCode,StephenEverson,Gail Fineet JamesLesher.C'est
à GregoryVlastosque je dois le plus : ses commentairesamples et généreuxm'ont
incitéeà remettrebeaucoup de choses en formeet à les améliorersensiblement ; et
les discussionsque j'ai eues avec lui ont grandementaffinéma compréhension de ce
qui est en jeu dans les tentativesfaitespour insérerPlaton dans une tradition
sceptique.La valeurque peutavoircet articlelui revient.

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