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PYRRHON ET LE SCEPTICISME PRIMITIF

Author(s): Victor Brochard


Source: Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, T. 19 (JANVIER A JUIN 1885), pp.
517-532
Published by: Presses Universitaires de France
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/41074508 .
Accessed: 05/09/2013 09:26

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ET LE SCEPTICISME
PYRRHON PRIMITIF

Les sceptiques anciensreconnaissaient expressément Pyrrhon pour


leur maître, et leurdoctrinea conservéchez les modernes le nom
de pyrrhonisme. Il sembleque tousles écrivains sceptiquesse soient
faitundevoirou une habituded'inscrire son nomen têtede leurs
ouvrages.^Enésidème intituleun de ses ouvragesIluppoSvstot et
Xo'yoi,
quatresièclesaprèsla mortde Pyrrhon, SextusEmpiricus donne
encoreà un de ses livresle nomd'Hypotyposes Pyrrhoniennes.
Cependant Pyrrhon estun des philosophes les plusmalconnusde
l'antiquité.Nousavonssur lui peu de renseignements, et encoreces
renseignements ne s'accordent pas trèsbien entre eux. Il y a, à vrai
dire,deux Pyrrhon, celuide la traditionsceptiquereprésentée par
Aristoclès, SextusEmpiricus et Diogene; celuide la tradition acadé-
miqueconservéepar Cicerón.Aprèsavoirrésuméles principaux
faitsde sa biographie, nousexaminerons ces deuxtraditions, etnous
essayerons en les conciliantde déterminer le véritable caractère de
Pyrrhon et la portée de sa doctrine.

I. Pyrrhon,filsde Pleistarque*,ou, suivantPausanias% de Pis-


3
naquità Elis,vers365 av. J.-C.Il étaitpauvre,etcommença
tocrate,
par cultiver, grandsuccès,la peinture
sans : on conservaitencore
danssa villenatale,au tempsde Pausanias,deslampadophores assez
médiocrement exécutés,qui étaientson œuvre. Ses maîtres
en phi-

1. Diog.IX, 61. - Suidas (IIvppwv).


2. VI, 24, 4.
3. Pourfixerla date de Pyrrhon, voici les documentsdont nous disposons:
où il est dit qu'il vécutau tempsde Philippede
1° un articlede Suidas (Iltfppwv)
Macédoinedans la IIIe olympiade(336-332), ce qui ne nous apprendrien de
précis.(voirHaas, de Sceptic,philos,success.Wurtzbourg, 1875, p. 5) ; 2<>un
textede Diogene(IX,62) où il est dit qu'il vécut90 ans; 3° les témoignages de
Diogene qui nous montrent en lui un des compagnonsd'Alexandre.Gomme
il avait,avantde partirpourl'Asie,cultivéla peintureet suivi les leçons de
deux maîtres,il est permisde conjecturer qu'il étaitâgé de plus de 30 ans
au momentde l'expédition d'Alexandre (327).De là les dates de 365 à 275 sur
lesquellesla plupartdes historiens, Zeller, Haas, Maccoll{TheGreekSceptics,
Londonand Cambridge, Mac-Millan, 1869),M. Waddington, tombentd'accord.

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518 REVUE PHILOSOPHIQUE

losophiefurent Bryson!, disciplede Socrate,ou, ainsiqu'il semble


plus probable,d'Euclidede Mégare,puis Anaxarquequ'il suivit
partout dansla campagne d'Asie.Vraisemblablement le premier lui
enseignala dialectiquesubtilequi futtanten honneur dansl'école
de Mégare,et qui aboutissait naturellement à une sortede scepti-
cismesophistique. L'autrel'initiaà la doctrine de Démocrite, pour
laquelleil conservatoujours un goûttrèsvif*.
En compagnie d*Anaxarque, Pyrrhon suivitAlexandre en Asie: il
une
composa pièce de vers dédiée au et lui
conquérant, qui valutun
présentde 10 000 pièces d'or 3. Il connut les gymnosophistes et les
et
mages indiens, probablement ce Calanus ' qui accompagna
quelque tempsAlexandre,et donna à tous les Grecsétonnésle
spectacled'unemortvolontaire si fièrement et si courageusement
supportée. Sans doute ces événements firentsur l'espritde Pyrrhon
une profonde impression, et déterminèrent, au moins en partie,le
coursque ses idéesdevraient prendre plustard.
1. Quel est ce Bryson dont Pyrrhon suivit les leçons? C'est un point qu'il
s'agit d'éclaircir, car il faut savoir s'il y a un lien entre le Pyrrhonismeet
l'école de Mégare. Diogene l'appelle fils de Stilpon; c'est manifestementune
erreur, car Stilpon vécut beaucoup plus tard, et eut pour disciple Timon.
(Zeller, Die philos, der Griechen,bd. II, p. 213, 3e aufl. i875.) Suidas (Etóppwv)dit
que Bryson était disciple de Clinomaque, ce qui ne s'accorde guère mieux avec
la chronologie,et Suidas se contreditlui-mêmeen attribuantailleurs (SwxpatYjç)
d'autres maîtres à Bryson. Deux hypothèsessont possibles : ou Pyrrhonn'était
pas disciple de Bryson, ou Bryson n'était pas fils de Stilpon. Zeller (bd. IV,
p. 481, 3° aufl. 1880) penche pour la première: nous inclinons vers la seconde.
Pyrrhona eu certainementpour maître un Bryson. Diogene l'atteste, et Suidas
le répète à deux reprises. Mais il résulte du texte de Suidas (SwxpàxYjç)que le
Bryson dont il s'agit était non le fils de Stilpon, mais un disciple de Socrate,
ou suivant d'autre, d'Euclide de Mégare. SwxpaxYjç... çiXooro^ovç etpyáaaxo...
Bpücrtova ^HpaxXetuxvjv oç x-rçv
èpiaxixïjvSta'sxTtXY)v
elçYjyaye jxexàEàxtai'Sou... xiveç
ôb Bpúcrwva où Swxpáxoy; àXk*E'jxXetôovaxpoaxvjvypaipouat, xoùxou8è xaí IIüppwv
rptpoáaaxo.C'est sans doute le même Bryson dont parle Aristote,qui avait
trouvé la quadratnre du cercle et qui est appelé un sophiste. (Arist. Rh. III, 2,
13.) Deanim. histor.VI, 5, IX, il. De sophist,elen. XI, 3, - XI, 26. - Cf. Ravais-
son, Essai sur la métaphysiqued'Aristote?t. Il, p. 74, Paris, Joubert,J846.
2. Diog. IX, 61-67. Aristoclèsap. EuseD. prép. Evang. XIV, 18, 27. - Outre
Bryson et Anaxarque on compte quelquefois Ménédème parmi les maîtres de
Pyrrhon.(Ch. Waddington,Pyrrhonet le Pyrrhonisme,dans les séances et tra-
vaux de l'Acad. des Se. morales et politiques, 1876, p. 85, 406, 646.) Mais il
résulte d'un texte de Diogene (II, 141) que Ménédème vivait encore au temps
de la bataille de Lysimachie (278 av. J.-C.) et il mourut à 74 ans : il était donc
plus jeune que Pyrrhond'environ13 ans. Cf. Suidas (art. "Apaxoç.) Il est vrai
qu'on lit dans Suidas (art. SwxpatYjç):... «fcottôwva 'HXeîovxat auxvìStaóvouctt»)-
aavxa a^óXYjvtyjv'IlXeiaxYjvdbr'auxouxXiqOeuxav varxepov 8à aunrj'Epexpiaxvj ¿xXv)6t),
MeveSrjpiov ex,Totfxou
etc 'EpéxptavoiôaÈ-avxoc;- 8è toO &OaorxáXov ó IIóppa>vyéyovev.
On pourrait à la ex xoO
rigueur rapporter touto-j ôi5<z<rxaXov à Phédon : mais ce
passage unique ne semble pas satisfaisantpour compter ni Phédon, ni Méné-
dème au nombre des maîtresde Pvrrhon.
3. Diog. IX, 64, 67, Sext. M. 1, 282. Plut De Alex. fort.ï. 10,
4. Plut., Vit. Alex.. LXIX.

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BROGHARD. - PYRRHONET LE SCEPTICISME PRIMITIF 519

Aprèsla mortd'Alexandre, Pyrrhon revintdanssa patrie: il y


menauneviesimpleetrégulière, entouréde l'estimeet de la consi-
dérationde sesconcitoyens, quile nommèrent grandprêtre, etaprès
sa mortlui élevèrent une statuequ'onvoyaitencoreau tempsde
Pausanias4. Il mourutvers275.
Saufla piècede versdédiéeà Alexandre, Pyrrhon n'a rienécrit.
Sa doctrine n'a été connuedes anciensque par les témoignages de
et principalement
ses disciples, de Timon.
Diogene, auquelnousempruntons la plusgrandepartiedu résumé
va
qui suivre, ne fait
aucune distinction
entrePyrrhon etTimon; même
suivantsa coutume, c'estla doctrine des
générale Pyrrhoniens qu'il
exposesousle nomde Pyrrhon, sansdistinguerce qui appartientau
maîtrede ce que les disciplesontpu y ajouter.Il en est de même
d'Aristoclèsdansle fragment que nousa conservéEusèbe.
II. - Unhistorien ancien,Aristoclès 2,résumait en ces termesla
doctrine : «
de Pyrrhon Pyrrhon dElis n'a laisséaucunécrit;mais
son discipleTimonditque celuiqui veutêtreheureuxdoitconsi-
dérerces troispoints: d'abord, que sontles chosesen elles-mêmes?
puis, dans quellesdispositions devons-nous êtreà leurégard?enfin
que résultera-t-ilpour nous de ces dispositions?- Les chosessont
toutessans différences entreelles,également incertaines,et indis-
cernables. Aussi, nos sensations ni nosjugements ne nous appren-
nent-ils pas le vrainile faux.Par suite,nousne devonsnousfierni
aux sens,ni à la raison,maisdemeurer sans opinion,sansincliner
d'un côténi d'unautre,impassibles. Quelleque soitla chosedont
il s'agisse,nousdironsqu'il ne fautpas plus l'affirmer que la nier,
ou bienqu'ilfautl'affirmer etla nierà la fois,ou bienqu'il ne faut
ni l'affirmer ni la nier.Si noussommesdans ces dispositions, dit
Timon,nous atteindrons d'abordYaphasie,puis Yataraxie.» -
Douterde tout,et êtreindifférent à tout,voilàtoutle scepticisme,
de
au temps Pyrrhon, comme plustard.Epoque,ou suspension du
et
jugement, adiaphorie, ou indifférence complète, voilà les deux
motsque toutel'écolerépétera: voilàce qui tientlieu de science
et de morale.Examinons d'unpeuplusprèsces deuxpoints.
Pyrrhon n'a pas inventé le doute: car,bienavantlui,Anaxarque
etplusieurs Mégariques onttenula sciencepourimpossible ou incer-
taine.Mais Pyrrhon paraitêtrele premier qui ait recommandé de
s'en tenirau doute,sansaucunmélanged'affirmation, au doutesys-

1. Liog, IX, 65. Paus., VI, 24, 4.


2. Ap. Eus. prxp. Evang. XIV, 18, 2, Sqq.

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$20 REVUE PHILOSOPHIQUE

tétnatique,s'il est permis d'unir ces deux mots. C'est lui qui, au
témoignaged'Ascanius *, trouvala formulesceptique : suspendre
son jugement(Itox«vtíjvcruYxaT*ûe<jtv). Aristoten'emploienulle part le
moteiropl.
La raisonqu'il donnait,c'est que toujoursdes argumentsde force
égale peuventêtreinvoquéspour et contrechaque opinion(avxiXoyia).
Le mieuxest donc de ne pas prendreparti,d'avouer qu'on ne sait
; de ne pencherd'aucun côté (àpfs^ía); de resteren
pas (àxocTaXir^ia)
2
suspens (etw^). De là aussi diverses formules qui ont la même
signification : Je ne définis rien (ouâlvópíCw).- Rien n'estintelligible
Pas
{xaTaXrprTov).plutôt ceci que cela (ouSèviaSXXov). ces formules
Mais
sont encore trop affirmatives : il fautentendrequ'en disant qu'il
n'affirme rien,le sceptique n'affirme pas même cela. Les motspas
plus que n'ont dans son langage, ni un sens affirmatif et marquant
l'égalité, comme quand on dit : Le piraten'est pas plus méchant que
le menteur;ni un sens comparatif, comme quand on dit : Le miel
n'est pas plus doux que le raisin; maisun sens négatif, commequand
on dit : II n'y a pas plus de Scylla que de chimère.Plus tard même
on remplacerala formuleouSèv (¿aXXovpar l'interrogation: tí [/.aXXov.
En d'autres termes, en toutes ces formules, l'affirmation n'est
qu'apparente : elle se détruitelle-même,commele feu s'évanouit
avec le bois qu'il a consumé,commeun purgatif, aprèsavoirdébar-
rassé l'estomac,disparaîtsans laisserde trace3.
Les disciples de Pyrrhon*se donnentle nom de zététiquesparce
qu'ils cherchenttoujoursla vérité; de sceptiques,parce qu'ils exa-
minenttoujourssans jamais trouver; tféphectiques,parce que ils
suspendenttoujoursleur jugement; à*aporetiques,parce qu'ils sont
toujoursincertains,n'ayantpas trouvéla vérité.
Il importede remarquerque le doute sceptiquene porte pas sur
les apparences ou phénomènes(cpatvó^eva), qui sontévidents(IvapYÍ)
mais uniquementsur les chosesobscuresou cachées (aSrjXa) s. Aucun
sceptique ne doute de sa proprepensée 6. Le sceptique avoue qu'il
faitjour, qu'il vit,qu'il voitclair. Il ne contestepas que tel objet lui
paraisseblanc, ou que le miel lui paraissedoux. Mais le miel est-il
doux? l'objet est-il blanc? Voilà ce qu'il ne sait pas. Il ignoretout

i. Viog. IX, 61. to Trjç àxaiaXiQ^iaç xai eTroyí);eîôoç et<ravaYaW.


2. Diog. IX, 74. Sqq. Cf. Sext. P. I, 187. Sqq.
3. Diog. IX, 74. Aristoc. 1. I. Cf. Sextw. P. I. 206. M. VIII. 480.
4. Diog. IX, 70.
5. Ibid. 103.
6. Dióg. IX, 77. ZyjteÎv'¿Xeypvou/ arcep vooOaiv, oti yàp voeîxai ôiftov, àXX u>vxaî<;
- Ibid., 104 : xoft
atcrÔTJaeaijisTÎffx°vaiv. yàp xò «paivójxsvovTtÔéfjiEÔa,ou/ a>ç xai
toioOtov ov.

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B ROCH ARD. - PYRRHONET LE SCEPTICISME PRIMITIF 521

ce qui n'apparaîtpas aux sens : il ne nie pas la vision,mais ignore


commentelle s'accomplit: il sent que le feubrûle, mais ne sait s'il
est dans sa nature de brûler. Un homme est en mouvement,ou il
meurt: le sceptiquel'accorde. Commentcela se fait-il?il l'ignore.
Si on dit qu'un tableau présentedes reliefs,on exprimeles appa-
rences; si on ditqu'il n'a pas de relief,on ne se tientplus à l'appa-
rence,on exprimeautrechose.
Nul doute,on le voit,que Pyrrhonn'ait faitunedistinction entreles
phénomènes et la réalité: c'est à peu près la même que nous faisons
entrele subjectifet l'objectif.De là ce vers de Timonl :
L'apparenceestreinepartoutoù elle se présente;
et iEnésidème2 disait,dans le premierlivrede ses DiscoursPyrrho-
niens : « Pyrrhonn'affirmait jamais rien dogmatiquement, à cause
de l'équivalencedes raisonscontraires: il s'en tenaitaux phénomènes
»
(toT; cpaivojjtivoi;).
Faut-il attribuerà Pyrrhonles dix tropes (rpoirot), ou raisons de
douter(appelés encore quelquefoistótwiou Xoyot) qui tenaientdans
les argumentations sceptiques une si grandeplace? Il est probable
que Pyrrhon,en mômetemps qu'il opposaitles raisonscontraireset
d'égale force,a signalé quelques-unesdes contradictions des sens.
M. Waddington3 a ingénieusementdétaché des résumés de Dio-
gène et de Sextus un traitqui semble bien lui appartenir,et qui est
comme un souvenir de sçs voyages : Démophon,maître d'hôtel
d'Alexandre,avaitchaud à l'ombre et froidau soleil. Mais la ques-
tionest de savoirsi ces dix tropes,sous la forme,et dans l'ordreoù
ils nous sont parvenus,étaientdéjà des argumentsfamiliersà Pyr-
rhon *. Nous ne le croyonspas. Les dix tropes sont formellement
attribuésà iEnésidèmepar Diogene 5, par Aristoclès6, par Sextus7 :
aucun texteprécisne permetde les attribuerà Pyrrhon.Accordons
si l'on veut qu'iEnésidèmen'a faitque mettreen ordredes arguments
connusavantlui, et s'est borné à leur donnerune formeplus pré-
cise : maisil sembleimpossibled'aller plus loin 8.
1. Diog. IX, 105.
2. löid. 106.
3. Op. Cit.
4. Diog. IX, 80. - SexL P. I. 82.
5. IX, 87.
6. Ap. Eus. prœp. Ev. XIV. 18, 8.
7. M. VII, 345,
8. La mention dans le catalogue des œuvres de Plutarque par Lamprias
(Fabric. Biblioth.Grsec, t. V, p. 163) d'un livre : rap'itwvIIuppwvoçSéxa TpÓ7ca>v,
ne sauraitêtreun argument sérieux.En supposantmêmele catalogueauthen-
tique,à l'époquede Plutarque,on ne faitguèrede distinction
entrePyrrhon
et
les Pyrrhoniens.

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522 REVUE PHILOSOPHIQUE

Quel est maintenant l'enseignement moralde Pyrrhon? Sur ce


pointencorenousavonspeude documents. Il soutenait, ditDiogene*,
« que rienn'estnonnêteni honteux, justeni injuste,et de même
pourtoutle reste; que rienn'existeréellement et en vérité,mais
qu'en touteschosesles hommesse gouvernent d'aprèsla loi et la
coutume: carunechosen'estpas plutôtcecique cela ».
En dehorsde cetteformuletoutenégative,nous savonsseule-
mentque Pyrrhon considérait l'aphasieet Tataraxie, et suivantune
expressionqui paraît lui avoir été plus familière,l'indifférence
commele derniertermeauquel doiventtendretousnos
(áSiacpofía)
efforts.N'avoird'opinion nisurle bien,ni surle mal,voilàle moyen
d'évitertoutesles causes de trouble.La plupartdu temps,les
hommes se rendent malheureux parleurfaute2 : ils souffrent parce
qu'ilssontprivésde ce qu'ilscroientêtreun bien,ou que,le possé-
dant,ils craignent de le perdre,ou parcequ'ils endurent ce qu'ils
croientêtreun mal.Supprimez toutecroyance de ce genre: et tous
les mauxdisparaissent ; le douteestle vraibien: la tranquillité Tac-
compagne, commel'ombresuitle corps3. Il resterasans douteces
douleursqu'onne peutéviter, parcequ'ellestiennent à notrenature,
le froid, la faim,la maladie: maisces douleursmêmesserontren-
duesmoinsvivessi on y attachepeu d'importance : et le sage Pyr-
rhonien auradu moinsla consolation d'avoirôtéà la douleurtoutce
qu'onpeutlui enleverparprévoyance etparréflexion.
Pratiquement, il vivracommetoutle monde,se conformant aux
lois,aux coutumes, à la religionde son pays4. S'en tenirau sens
commun, et fairecommeles autres,voilàla règlequ'aprèsPyrrhon
tousles sceptiquesont adoptée.C'estparune étrangeironiede la
destinéeque leur doctrine a étési souventcombattue et railléeau
nomdu sens commun: une de leurs principalespréoccupations
étaitau contraire de ne pas heurter le senscommun. « Nousne sor-
tonspas de la coutume, » disaitdéjàTimon5. Peut êtren'avaient-
ils pas toutà faittort: le sens communfait-ilautrechoseque de
s'enteniraux apparences ?
Tel futl'enseignement de Pyrrhon d'aprèsla tradition sceptique.
Il fautmaintenant noustourner d'unautrecôté.

III. - Si nousne connaissions que parles passagesassez


Pyrrhon
1. IX, 61. Cf. SexL M, XI, 140.
2. Di&g. IX, 108, Sqq. - Cf. Ârisioc. ap. Euseb. praep.Ev. XIV, 1«, 20,
3. Diog. IX, 107.
4. Diog. IX, 108.
5. Ibid. 105.

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BRO CHARD. - PYRRHONET LE SCEPTICISMEPRIMITIF 523
nombreuxoù Cicerón parle de lui, nous ne soupçonnerionsjamais
qu'il ait été un sceptique.Pas une seule foisCicerónne faitallusion
au doute Pyrrhonien.Bien plus, c'est expressémentà Arcésilas*
qu'il attribuela théoried'après laquelle le sage ne doitavoiraucune
opinion: et quand il parle de i'linyr^c'est encore à propos d*Arcé-
silas. Pourtant,l'occasion de parler du scepticismepyrrhonienne
lui a pas manqué. Il y a dans les Académiques2 deux passages où,
pour les besoinsde sa cause, il énumèreavec complaisancetous les
philosophesqui ont révoqué en doute la certitudede nos connais-
sances : on est surprisde trouverdans cette liste les nomsde Par-
ménide,d'Anaxagore,de Socrate même et de Platon : on est encore
plus surprisde n'y pas lirecelui de Pyrrhon.
Pour Cicerón,Pyrrhonn'estqu'un moralistetrèsdogmatique3,très
sévère, le plus sévère mêmede toutel'antiquité.Il croità la vertuk,
au souverainbien, qui est l'honnêteté6; il n'admetmême pas ces
accommodements auxquels se prêtaientles stoïciens:les chosesindif-
férentestellesque la santé et la richesse,qui, sans être des biens,
se rapprochentdu bien, d'après Zenon (itpovjYpivix) sont absolument
sans valeuraux yeux de Pyrrhon6. Cicerónle nommepresque tou-
7
jours en compagniedu sévère stoïcienAristón et il ditqu'il pousse
plus loin que Zenonlui-mêmela rigiditéstoïcienne8.
Ces textes, auxquels les historiens,sauf MM. Waddington° et
Lewes 10,ne nous semblentpas avoirapportéune attention suffisante,
sont difficiles à concilieravec la traditionque nous rapportionstout

i. Acad. II, 24, 77. Nemosuperiorumnon modo expresserat, sed ne dixerat


quidemposse hominemnihil opinari; nec soluniposse, sed ita necesse esse
sapienti.Cf.II, 18, 59.
2. I, 12, 44. - H, 23,72, Sq.
3. Un historien ancien,Numénius[Diog.IX, 68) le regardaitaussi commeun
dogmatiste.
4. De Fin. IV, 16,43. Pyrrhoscilicet,qui virtuteconstituta,nihilomninoquod
appetendum sit relinqueret.
et Aristoni)istudhonestum,non summum
5. lbid. III, 3, 11. Eis [Pyrrhoni
modo,sed etiamut tu vis, solumbonumvideri.
6. Acad.II, 42,130.Huic(Aristoni) summumbonumest, in hisrebusneutrón
in partemmoveri,quaeàSta^optaab ipso dicitur.Pyrrhoautem ea ne sentire
quidemsapientem : quaeàuaOeianominatur.
7. Acad.II, 42, 130.- Fin. IV, 16, 43. - IV, 18,49. - III, 3, 4L - V. 8, 23.
- Tuse. V, 30, 85. - Off.I, 2, 6. - Fin. II, lt, 35. - II, 13,43.
8. Fin. IV. 16. 43. Mihividenturomnesquidemilli errassequi finenti bonorum
esse dixerunt¿onestevivere,seti alius alio magis. Pyrrhoscilicetmaxime...
deindeAristo... Stoiciautemquod finem bonorumin una virtuteponunt,
similes suntillorum: quod autem principiimiofiìciiquaerunt,meliusquam
Pyrrho.
9. Op. cit.
10. Historyof philosophy
, I, 237.

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Ö24 REVUE PHILOSOPHIQUE

à l'heure. Ils ontsur les renseignements de Diogeneun grandavan-


tage : c'est qu'ils datentd'une époque beaucoupplus voisinede Pyr-
rhon,et où il étaitbeaucoup moins facile de prêterà ce philosophe
les idées de ses successeurs.
Il fautessayerde concilierles deux traditions.Elles sontd'accord
sur un point : toutesdeux attribuentà Pyrrhonla doctrinemorale
de l'indifférence (à&acpopia),et mêmede l'apathie(arcaosía)qui marque,
d'après Cicerón,un degréde plus : le sage, suivantPyrrhon,ne doit
pas éprouvermêmeun désir,mêmeun penchantsi faiblequ'il soit :
il n'est pas seulementindifférent, il est insensible.Le désaccord
porte sur deux points.Suivant la tradition la plus récente,Pyrrhon
est surtoutun sceptique: la suspensiondu jugementparaîtêtrel'es-
sentiel,et l'indifférence, l'accessoire. Cicerónne parle que de Tin-
différence. En outredans la traditionsceptique,Pyrrhon,loind'em-
ployerces expressions: la vertu,l'honnête,le souverainbien,déclare
que dans la nature,il n'y a ni vertu,ni honnêteté.
Sur ce dernierpoint,la conciliationnous paraîtassez facileà éta-
blir. Cicerónforcepeut être un peu le sens des expressionsquand
il prêteà Pyrrhondes formulesstoïciennescommevirtus,honestum,
finisbonorum.Vraisemblablement il ne se servaitpas de ce langage
très dogmatiqueou, s'il l'employait,c'étaitau sens usuel que donne
à ces mots le langage courant: il négligeaitles spéculationssur le
bien en soi et la définition de la vertu.Mais, se plaçantau pointde
vue de la pratique,et toutethéoriemise de côté,il recommandait
aux autres et cherchaità pratiquerlui-mêmeune vertuqui consis-
taitdans la pure indifférence. Que Pyrrhon,dans la conduitede la
vie, ne se désintéressâtpas de la vertu,c'est ce qui nous est prouvé
par le récitde Diogene,et surtoutpar les témoignages,d'une impor-
tance capitale,de Timon.Diogene1racontepar exemplequ'il s'exer-
çait à devenirhommede bien (xp^ó;). On verraplus loin en quels
termesTimon célèbreses vertus.
En un mot, Ciceróna eu tortd' exprimeren langage stoïcienet
dogmatiqueles idées de Pyrrhonsur la morale.Pyrrhonn'avaitpas
de théoriesur la morale,pas plus que sur aucun autresujet.
Reste la questionplus délicatede savoirjusqu'à quel pointPyrrhon
futsceptique,et quel rapportil y a entreson douteetsa morale.Ici
nous serionsportéà croireque c'est la traditionsceptiquequi a exa-
géréson rôle. Qu'il ait refuséde se prononcersur aucune question,
c'est ce qui ne semble guère pouvoirêtrecontesté: encore serait
ce une questionde savoirquel étaitpourlui le vraisensdes formules

i. Diog. IX, 64.

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BROGHARD. - PYRRHONET LE SCEPTICISMEPRIMITIF 525
¿ròìvaaXXovet ineyw.Avaient-ellesune signification
moraleou logique?
Voulait-ildire : Je ne préfèrepas ceci plutôtque cela, ou : Je
n'affirmepas plutôtceci que cela? Jem'abstiensde choisirou dy af-
firmer?Il est malaisé ou plutôtimpossiblepour nous de décider:
ici le pointde vue logique et le point de vue moralse touchentde
si près qu'ils se confondent *• Accordonsnéanmoinsque ces paroles
doivent être interprétées sens logique: admettonsmêmeque pour
au
justifier son doute, Pyrrhonait invoqué l'équivalence des raisons
contrairesen faveurde chaque thèse : un texteprécisnous l'affirme
et nous n'avonsaucune raison d'en contesterl'exactitude.Mais est-il
allé plus loin? s'est-ilattaché à formulerle scepticismeen termes
précis,à lui donnercettesortede rigueurqu'il a prisechez ses suc-
cesseurs? Le scepticisme,tel qu'il nous est connu, est une théorie
assez subtile,élaborée par des dialecticiens,prêteà la riposteet qui
cherchequerelleà toutle monde.Elle a une certaineaffinité au moins
apparenteavec la sophistique,et Pyrrhona souventété présenté
commeune sortede sophiste,par exempledans la légende* qui nous
le montresi incertainde l'existencedes choses sensibles,qu'il va
se heurtercontreles arbres et les rochers,et que ses amis sont
obligésde l'accompagnerpour veiller sur lui. Le père du Pyrrho-
nismeest-ilun logicienadroitou seulementun moraliste?
Les renseignements, malheureusement insuffisantset incomplets,
mais d'une authenticitéincontestable,que nous fournissent les vers
de Timon,permettent, de
croyons-nous, répondre à cette questionet
de concilierla traditionde Diogene avec celle de Cicerón.Timon
nous le représentecommeévitantles discussions,et échappant aux
subtilitésdes sophistes8. Ce qu'il loue chez Pyrrhon,c'est la modes-
tie, c'est la vie tranquille qu'il a menée *, et qui le rend égal
1. Dansle passaged'Aristoclès cité plus haut il est expressément
indiquéque
le butprincipalde Pyrrhon est de trouverle moyend'êtreheureux(xòvfjiXXovTa
Le pointde vue logique est subordonnéau pointde vue moral,
eô8ai{jLovTJaeiv).
et le textetoutentierpeutêtreinterprété dans le sens d'unethéoriemorale.
2. Diog. IX, 62.
3. Multarti,V, 127.sq. T. I, p. 95.
rû ylpov to IIuppwv, 7C(bç y) ttóOev sxSu<Ttv eupeç
Xaxpet'yjçôo^&v xe xevocppoauvrçç xe aocptaxwv.
4. Mullach,Op. cit. V. 142 :
vToOxó {xot, u> IIvppwv, íjjLetpexai Yjxop àxoOaat
Ttwç ttot'ocvyipèVayeiç Ttávxa ue6 ï|<tvx''*K
jxoOvoç 8 'àvSpc&Tcotdt6eoO xpórcov ^yefiove^sic
pYJarxa(leô 't|(Ju/íy)<;
aU' àcppovxtaxux; xai àxiVTQxax;xaxà xaOxa
'ir' Tcpoçexviv8aX(jLOÏçTiSuXoyou aó<pir¡<;
(Nousadoptonsici la correction De Timone
de Bergk.V. Wachsmuth, Phliasio,
Leipzig,1859,p. 11).

34 Vol. 19

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526 REVUE PHILOSOPHIQUE

aux Dieux; c'est la sérénitéde son âme, et le soin avec lequel il a


évitéles vainsfantômesde la prétenduescience. Le mêmecaractère
se retrouved'ailleurschez les successeursimmédiatsde Pyrrhon.
Ce qu'on voitreparaîtrele plus souventdans les fragmentsmutilés
de Timon,c'est l'horreurdes discussionsvaines et interminables où
se complaisaientles philosophes: il leur reprochesans cesse leurs
criailleries,et leurs disputes,surtoutleur morgue et leurs préten-
tions : il mesure en quelque sorte la valeur des hommesà leur
absence de morgue,et Xénophane,qu'il loue cependantbeaucoup,
n'en est qu'à demiexempt* (ôtwîtuçoç). AinsiencorePhilond'Athènes,
de
disciple Pyrrhon, vitloin des disputesd'école, et ne se soucie pas
d*yacquérir delà *.
réputation Euryloque,autre disciple de PyF-
rhon, était aussi ennemi acharnédes sophistes3. Si Timonse montre
très dur pour Arcésilas,dont les idées, au témoignagede Sextus
se rapprochentbeaucoup des siennes, c'est sans doute parce qu'il
use et peut-êtreabuse de la dialectique.
Dès lors, la doctrinede Pyrrhonnous apparaîtsous un jour nou-
veau. Ce n'est pas par excès, par raffinement de dialectique, en
renchérissanten quelque sorte sur ses contemporains,qu'il est
arrivéau scepticisme: sa doctrineest plutôtune réactioncontrela
dialectique.Sans doute,il renonceà la science,et il est sceptique:
mais ce scepticismen'est pas l'essentielà ses yeux,il ne s'y arrête
guère,et il auraitpeut-êtreété surprisautantque fâché d'y voir
attacherson nom. Las des discussionséternellesoù se plaisentses
contemporains,Pyrrhonprend le parti de répondreà toutes les
questions: «Je ne sais rien ». C'est une fin de non-recevoirqu'il
oppose à la vaine science de son temps; o'est un moyenqu'il ima-
gine pour ne pas se laisser enlacer dans les retsde l'éristique.Son
scepticismeprocède de son indifférence plutôtque son indifférence
de son scepticisme.Son esprits'éloignede la logiquepour se tourner
tout entiervers les choses morales: il ne songe qu'à vivreheureux
ettranquille.« Faire du doute,dittrèsbienM. Waddington, un instru-
mentde sagesse, de modération,de fermetéet de bonheur,telle est
la conceptionoriginalede Pyrrhon,l'idée mèrede son système.»
On comprenddès lofs qu'au tempsde Cicerón,la seule chose qui
eût attiré l'attentionsoit sa manièrede comprendrela vie. Sa vie
bien plutôtque ses théories,ses actes bien plutôtque ses paroles
sont l'enseignement qu'il a laissé à ses disciples: aussi l'un deux

1. Mullachyibid. V. 29. Pyrrhonau contraire(V. 122) est appelé axu-fo;.


2. Ibid. V. 80. - 81.
3. Diog. IX, 69. rjviroXejxMaxaxoç
toîç aoçtaatç¿>çxai Tt[iwvcui«?.

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BROGHARD. - PYRRHONET LE SCEPTICISME PRIMITIF 527

dira-t-il4 qu'il fautimitersa manièred'être, et avoir ses opinions


à soi. Plus tardencoreon diFa que c'est par tes mœursqu'il lui faut
ressembler,pour êtrevraimentPyrrbonien8.
Comme Pyrrhonavait laissé de grands exemples, comme il
étaitvénérépresqueà l'égal d'un Socrate 3 par tousceux qui l'avaient
connu, les sceptiques trouvèrentbon plus tard, une fois leur
doctrine complètementélaborée, d'invoquer son nom et de se
mettreen quelque sorte sous son patronage: c'était une bonne
réponseà ceux qui les accusaientsi souventde sopprimerla vertuet
de rendrela vie impossible.Ils étaientdans leur droit,jusqu'à un
certainpoint,et, peu à peu, on en vint,au temps de Sextus et de
Diogene, à lui attribuerdes théoriesun peu différentes de ce qu'il
avait pensé : on interprétaen un sens logique ce qui n'avaitpeut-
êtred'abordqu'une signification morale.Bref,Pyrrhonfutune sorte
de saint, sous l'invocationduquel le scepticismese plaça; mais le
père du Pyrrbonisme paraîtavoirélé fortpeu Pyrrhonien.C'est plus
tard que la formuledu scepticismefut : que sais-je? Le dernier
motdu vrai Pyrrbonismeétait: Tout m1est égal.
IV. - II résultedes considérationsprécédentesque si on veut se
faireune idée exacte de ce qu'a été Pyrrhon,c'est sa biographiequ'il
fautétudier,c'est au portraitque les anciensnous ont laissé de lai
qu'il fautaccordertouteson attention.Dans les renseignements que
nous a transmisDiogene,les seuls qui nous donnentquelque lumière
sur ce pointcapital,il y a sans doute plus d'un traitdontil fautse
défier,plus d'un détailtroplégèrement accueilli.Mais tous ces faits,
même s'il ne sont pas absolumentauthentiques,nous montrentau
moins quelle idée on se faisaitde Pynrhondans l'antiquité;et sans
doutela plupartsont exacts. Si on peut s*enrapporterà eux, Pyr-
rhon est un personnageremarquable: dans cette longue galerie
d'hommesétonnants,bizarresou sublimes,que nous faitparcourir
l'histoirede la philosophie,il est à coup sûr un des plus originaux.
Il vécut pieusement(eùdeê&ç)4 avec sa sœur Philista,qui était
sage-femme. A l'occasion,il vendaitlui-mêmeau marchéla volailleet
les cochonsde lait ; indifférent à tout,il nettoyaitles ustensilesde
ménage, et ne dédaignait .pas laverla truie.Son égalitéd'âme était
de
inaltérable;et il pratiquaitavec une parfaitesérénitél'indifférence
qu'il enseignait.S'il arrivaitqu'on l'abandonnâtpendantqu'il parlait,

1. Bioq., IX, 64.


2. Diog., IX, 70. Aévoixo8'av rcçTtoppciveiaç
otioxpoTt«;.
3. Lewes, dans le portraitqu'il trace de PyrrhoQ (History of philosophy,I,
237), insiste sur cette comparaison avec Socrate.
4. Diog.t IX, 66, sqq.

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528 REVUE PHILOSOPHIQUE

il n'en continuaitpas moinsson discourssans que son visage expri-


mât le moindremécontentement. Souvent, il se mettaiten voyage
sansprévenir personne: il allait au hasard,etprenaitpourcompagnons
ceux qui lui plaisaient. Il aimait à vivre seul, cherchaitles endroits
déserts, et on ne le voyaitque rarement parmiles siens. Son unique
préoccupation était de s'exercer à la pratique de la vertu.Un jour,
on le surprità parlerseul ; et commeon lui en demandaitla raison,
il répondit: « Jeméditesur les moyensde devenirhommede bien. »
Une autrefoisi il étaitsur un vaisseau battupar la tempête; tous
les passagersétaienten proieà la plus vive épouvante.Seul Pyrrhon
ne perditpas un instantson sang-froid, et montrantun pourceauà
qui on venait de donner de l'orge et qui mangeaitfortpaisiblement:
« Voilà, dit-il,le calme que doiventdonnerla raisonet la philoso-
sophie à ceux qui ne veulentpas se laisser troublerpar les événe-
ments.» Deux foisseulement,son indifférence se trouvaen défaut.
La première,c'est quand, poursuivipar un chien,il se réfugiasur
un arbre*; et comrrite on le raillait,il réponditqu'il étaitdifficile de
dépouillertoutà faitl'humanité,et qu'on devait faireeffortpour se
mettred'accord avec les choses par raison,si on ne pouvaitle faire
par ses actions.Une autre fois,il s'étaitfâchécontresa sœur Phi-
lista,et comme on lui signalaitcetteinconséquence: « Ce n'est pas
d'une femme,répondit-il,que dépend la preuve de mon indiffé-
rence. » En revanche,il supportades opération?chirurgicalesfort
douloureusesavec une impassibilitéet une indifférence qui ne se
démentirent pas un moment. Il poussait même si loin l'indifférence,
qu'un jour son ami-Anaxarqueétanttombédans un marais,il pour-
suivitsa routesans lui veniren aide ; et commeon le lui reprochait,
Anaxarquelui-mêmefitl'éloge de son impassibilité.On peut ne pas
approuverFidéal de perfectionque les deux philosophess'étaient
mis en tête; il fautconvenirdu moins que Pyrrhonprenaitfortau
sérieux ses préceptesde conduite.La légende qui courtsur son
compten'est pas authentique,et Diogene lui-mêmedit qu'elle avait
provoquéles dénégationsd'^Enésidème.Si elle l'était,et si elle a un
fond de vérité,il faudraitl'expliquertout autrementqu'on ne fait
d'ordinaire.Ce n'est pas par scepticisme,c'.estpar indifférence qu'il
serait allé non pas sans doute donner contre les rochers et les
murs,maiscommettre des imprudencesqui inquiétaientses amis. Il
ne tenaitpas à la vie. C'est de lui que Cicerón3 a ditqu'il ne faisait
1. Diog., IX, 68. - Cf. Plut. De prof' in virt. 11.
2. Diog. L. 1. Cf. - Aristoc. ap. Euseb. Prssp. év. XIV, 18, 26.
3. De Fin. II, 13, 43... « ut interoptime valere et gravissime œgrotarenihil
prorsus dicerentinteresse.»

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BROC H ARD. - PYRRHONET LE SCEPTICISMEPRIMITIF 529

aucune différence entrela plus parfaitesanté et la plus douloureuse


maladie. C'est lui encore qui, au témoignaged'Epictète', disait
entrevivreet mourir.»
qu'il n'y a pointde différence
Sa philosophie,on le voit,est la philosophiede la résignation,ou
mieux,du renoncementabsolu. C'est ainsi,nous dit-onencore,qu'il
avaittoujoursà la boucheces vers d'Homère:
Les hommessont semblablesaux feuillesdes arbres,
et ceux-ci :
Mais toi,meursà tontour.Pourquoigémirainsi?
Patrocleest mort,et il valaitbienmieuxque toi.
Cet hommeextraordinaire inspiraà tousceux qui le virentde près
une admirationsans bornes. Ses concitoyens,nous l'avons dit, lui
élevèrentune statue après sa mort,et lui conférèrent les fonctions
de grandprêtre2.Il leur avait donné de la philosophieune si haute
idée, qu'en son honneur,ils exemptèrentles philosophesde tout
impôt. Son disciple Nausiphanes3, le même peut-être qui fut le
maîtred^Epicure,avait été séduit par ses discours; et on raconte
qu'Epicure l'interrogeait souventsur le compte de Pyrrhondontil
admiraitla vie et le caractère.Commentcroire qu'il ait exercé un
tel ascendantsur Nausiphanes,espritindépendant,et sur Epicure,
si peu soucieux de la logique,si sa principalepréoccupationavait
été de mettredes argumentsen forme?Il parlaitde morale plutôt
que de science, et sa vertu donnaità ses discours une autoritéque
n'ontjamais eue les raisonnementssceptiques.
Mais ce qui plus que toutle reste,témoigneen faveurde Pyrrhon,
c*estl'admirationqu'il inspiraà Timon.Timon n'avaitpas l'admira-
tionfacile: il est l'inventeurdes Silles, etil persiflaavec une malice
impitoyable un fortgrandnombre de philosophes,entreautres Pia*
ton. Seul, Pyrrhontrouvagrâce devantlui. Quand il parle de son
maître,c'est sur le tonde l'enthousiasme: « Noble vieillard,s'écrie-
t-il4, Pyrrhon,commentet par quels cheminsas-tu su échapperà
l'esclavage des doctrines,et des futilesenseignements des sophistes?
Commentas-tubriséles liens de l'erreuret de la croyanceservile?
tu ne t'épuises pas à scruterla nature de l'air qui enveloppe la
Grèce, l'origineet la finde toutes choses. » Et ailleurs : « Je Tai
vu simple et sans morgue,affranchide ces inquiétudesavouées
ou secrètes dont la vaine multitudedes hommesse laisse accabler

1. Stob. Serm. 121, 28. IIOppwv g^eye [XYjSèv


ôiotçépeivÇïjvy' xeôvavat.
2. Diog., IX, 69.
3. Ibid., 64.
4. Diog. IX, 65.

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530 REVUE PHILOSOPHIQUE

en tous lieux par l'opinionet par les lois instituéesau hasard *. »


« Pyrrhon, je désireardemment apprendrede toicommentencoresur
la terre,tu mènesune viesi heureuseet si tranquille,comment,seul
parmiles mortels,tu jouis de la félicitédes Dieux, id
Ces versfontnaturellement penserà ceux où Lucrèce exprimesi
éloquemmentson admirationpour Epicure : c'est le môme senti-
ment,la mêmeeffusionde disciple enthousiaste.Mais encore faut-il
remarquerque Lucrèce n'est pas un railleurde profession: il y a
loin du grave et sévère Romain au Grec spirituelet mordant,à
l'espritdélié et subtil,promptà saisir tous les ridiculeset à démas-
quer toutesles affectations. En outre,Lucrèce n'avaitpas connuper-
sonnellementEpicure ; Timon a vécu plusieurs années dans l'inti-
mitéde Pyrrhon.Quelle solide vertuil fallaitavoirpour résisterà
une pareilleépreuve; et quel plus précieuxtémoignagepourrait-on
invoqueren l'honneurde Pyrrhonque le respectqu'il sut inspirerà
un Timon!
avec nos habitudesd'espritmodernes,de
Il nous est bien difficile,
nous représenterce personnageoù tout semble contradictoire et
incohérent.Il nous est donné comme sceptique,et il Testen effet:
pourtantce sceptique est plus que stoïcien. Il ne se borne pas à
dire: Tout m'est égal, il met sa théorieen pratique.On a vu bien
des hommesdans l'histoirede la philosophieet des religions,pra-
tiquerle détachement des biensdu monde,et le renoncement absolu.
Maisles unsétaientsoutenusparl'espéranced'unerécompensefuture,
ils attendaientle prixde leur vertu,et les joies qu'ils entrevoyaient
réconfortaient leur courage,et les assuraientcontreeux-mômes.Les
autres,à défautd'une telle espérance,avaient du moins un dogme,
un idéal, auquel ils faisaientle sacrificede leurs désirs et de leur
personne;et la consciencede leur perfection étaitcommeune com-
pensationà tantde sacrifices.Tous avaientpour point d'appui une
foisolide.Seul, Pyrrhonn'attendrien,n'espère rien,ne croità rien,,
pourtantil vitcommeceux qui croientet espèrent.Il n'est soutenu
par rien,et il se tient debout; il n'est ni découragé,ni résigné,car
non seulementil ne se plaintpas, mais il croitn'avoir aucun sujet
de plainte.Ce n'est ni un pessimiste,ni un égoïste; il s'estimeheu-
reux, et chercheà partageravec autrui le secret du bonheurqu'il
croitavoir trouvé.Il n'y a pas d'autreterme pour désignercet état
d'âme, unique peut-êtredans l'histoire,que celuMà même dont il
s'est servi : c'est un indifférent. Je ne veux certespas dire qu'il ait
raison,ni qu'il soit un modèleà imiter: commentcontesterau moins

1. Euseb. Pr&p., ev.i I, 14.

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BROGHARD. - PYRRHONET LE SCEPTICISMEPRIMITIF 531

qu'il y aitlà un étonnantexemplede ce que peutla volontéhumaine?


Quelques réservesqu'on puisse faire,il y a peu d'hommesqui don-
nentune plus hauteidée de l'humanité.En un sens, Pyrrhon, dépasse
Marc-Aurèleet Spinoza.Et c'estpeut-être luiqui a ditque la douceur
est le derniermotdu scepticisme*.
11 n'y a pas à s'y tromper,il fautreconnaîtrelà l'influencede
l'Orient.L'espritgrec n'étaitpas faitpour de telles audaces : elles
ne furent plusrenouveléesaprès Pyrrhon.Les cyniquesavaientbien
pu faireabnégationde tousles intérêtshumains,mépriserle plaisir,
exalterla douleur,s'isolerdu monde; maisc'étaiten prenantà l'égard
des autresun tond'arroganceet de défi;et, dans cettevertud'osten-
tationet de parade, l'orgueil,la vanitéet Tégoïsmetrouvaientleur
compte.Plus sérieux,et plus sincèrespeut-être,les stoïciens,ou du
moinsles plus illustresd'entreeux, renoncentà cettevaineaffecta-
tion,et se préoccupentmoinsd'étonnerles autres,que de se mettre
discrètement et honnêtement, dansleurforintérieur, en parfaitaccord
avec la raison. Mais sans compterqu'ils admettent encore quelques
adoucissements,il y a en eux je ne sais quoi d'apprêtéet de tendu:
ils se raidissentavec un merveilleuxcourage,mais on sentl'effort.
ChezPyrrhon,le renoncement sembledeveniraisé, presquenaturel:
il ne faitaucun pour singulariser;et s'il a dû luttercontre
effort se
lui-même(car on nous assure qu'il était d'abord d'un naturelvifet
emporté), sa victoiresemble définitive.Il vitcommetoutle monde,
sans dédaignerles plus humblestravaux; il a renoncé à toutesles
prétentions,même à celle de la science, surtoutà celle-là. Il ne se
donne pas pour un sage supérieuraux autres hommes,et ne croit
pas l'être : il n'a pas même l'orgueilde sa vertu.Il faitplus que de
respecterles croyancespopulaires: il s'y conforme, faitdes sacrifices
aux Dieux, et accepte les fonctionsde grand-prêtre: il ne paraît
pas les avoirrempliesplus mal qu'un autre.
C'est l'exemple des gymno-sophistes et des muges de l'Inde qu
l'a amené à ce point: c'est dans l'Inde qu'il s est assuré que la vie
est peu de chose, et qu'il est possible de le prouver.Les leçons de
Bryôonet d'Anaxarqueavaientpréparéle terrain: Tun en lui ensei-
gnantla dialectique,lui en avait appris le néant; l'autre lui avait
enseignéque toutesles opinionssontrelatives,et que l'esprithumain
n'est pas faitpour la véritéabsolue. Les gymno-sophistes firentle
reste,et lui montrèrent mieuxque par des arguments etdes disputes
la vanitédes choses humaines.

1. Diog, IX, 108... xtvs; xottt^v' arcaSeiocvjaXXoi81 ttjv 7ipaÓTYjxaxéXoç et7cèïvapaar


TOO? ffX67CTlXOUÇ.

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532 REVUE PHILOSOPHIQUE

Ce n'est pointlà une conjecture.Diogene* nous dit que s'il cher-


chaitla solitudeet s'il travaillaità devenirhommede bien, c'estqu'il
n'avaitjamais oublié les paroles de l'Indien qui avait reproché à
Anaxarque d'êtreincapable d'enseigneraux autres la vertu,et de
fréquenter tropassidûmentle palais des rois.
Pourtant,il fautse garderde diminuerl'originalitéde Pyrrhon,et
de le réduireau rang d'un simpleimitateurde la sagesse orientale:
il est plus et mieuxqu'un gymno-sophiste indien.Nous*connaissons
mal les pensées de ces sages de l'Orient,et nous ne savons pas par
quelles raisonsils justifiaient leur renoncement.Mais si, comme il
est permisde le présumer,c'est surtoutdes préceptesdu Bouddha
on voit la distancequi les sépare du Grec savant
qu'ils s'inspiraient,
et subtil,expertà tous les jeux de la dialectique,informéde toutes
les sciences connues de son temps. Ce n'est pas uniquementsous
l'influencede la tradition, de l'éducationet de l'exemple,que le con-
temporain d'Aristote est arrivé au même point. Ce n'est qu'après
avoir faiten quelque sorte le tour des doctrinesphilosophiques,
commeil avait faitle tour du monde.Il s'est reposé dans l'indiffé-
rence et l'apathie, non parce qu'il ignoraitles sciences humaines,
mais parce qu'il les connaissaittrop. Il joint la sagesse grecque à
l'indifférence orientale,et la résignationrevêtchez lui un caractère
de grandeuret de gravitéqu'elle ne pouvaitavoir chez ceux qui
furentses modèles.
En résumé, l'enseignementde Pyrrhonfuttout autre que ne le
disentla plupart de& historiens.Où ils n'ont vu qu'un sceptiqueet
un sophiste,il fautvoirun sévèremoraliste, donton peutà coup sûr
contesterles idées, mais qu'on ne peut s'empêcher d'admirer.Le
scepticismen'est pas pour lui une fin,c'est un moyen: il le traverse
sans s'y arrêter.Des deux mots qui résumenttoutle scepticisme:
époque et adiaphorie c'est le dernierqui est le plus important à ses
yeux; ses successeurs renversèrent l'ordre, et firent
du doute l'essen-
tiel,de l'indifférencel'accessoire.En gardantla lettrede sa doctrine
ils en altérèrentl'esprit.Pyrrhoneut souri sans doute et montré
quelque compassions'il eût vu SextusEmpiricusse donnertantde
peine pourrassembleren deux interminables et indigestesouvrages
tous les argumentssceptiques.Il arrivaità ses finsbien plus simple-
ment.Il futavanttoutun désabusé : il futun ascète grec.
Victor Brochard.

1. Diog., IX, 63.

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