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LE PASSE-MURAILLE

Il y avait à Montmartre, au troisième étage du 75 bis


de la rue d'Orchampt, un excellent homme nommé
Dutilleul qui possédait le don singulier de passer à
travers les murs sans en être incommodé. Il portait
un binocle, une petite barbiche noire, et il était
employé de troisième classe au ministère de
l'Enregistrement. En hiver, il se rendait à son bureau
par l'autobus, et, à la belle saison, il faisait le trajet à
pied, sous son chapeau melon.

Dutilleul venait d'entrer dans sa quarante-troisième


année lorsqu'il eut la révélation de son pouvoir. Un
soir, une courte panne d'électricité l'ayant surpris
dans le vestibule de son petit appartement de
célibataire, il tâtonna un moment dans les ténèbres
et, le courant revenu, se trouva sur le palier du
troisième étage. Comme sa porte d'entrée était
fermée à clé de l'intérieur, l'incident lui donna à
réfléchir et, malgré les remontrances de sa raison, il
se décida à rentrer chez lui comme il en était sorti, en
passant à travers la muraille. Cette étrange faculté,
qui semblait ne répondre à aucune de ses aspirations,
ne laissa pas de le contrarier un peu et, le lendemain
samedi, profitant de la semaine anglaise, il alla
trouver un médecin du quartier pour lui exposer son
cas. Le docteur put se convaincre qu'il disait vrai et,
après examen, découvrit la cause du mal dans un faites pour troubler la quiétude de son subordonné.
durcissement hélicoïdal de la paroi strangulaire du Depuis vingt ans, Dutilleul commençait ses lettres par
corps thyroïde. Il prescrivit le surmenage intensif et, à la formule suivante : « Me reportant à votre honorée
raison de deux cachets par an, l'absorption de poudre du tantième courant et, pour mémoire, à notre
de pirette tétravalente, mélange de farine de riz et échange de lettres antérieur, j'ai l'honneur de vous
d'hormone de centaure. informer ... » Formule à laquelle M. Lécuyer entendit
substituer une autre d'un tour plus américain : « En
Ayant absorbé un premier cachet, Dutilleul rangea le réponse à votre lettre du tant, je vous informe ... »
médicament dans un tiroir et n'y pensa plus. Quant Dutilleul ne put s'accoutumer à ces façons épistolaires.
au surmenage intensif, son activité de fonctionnaire Il revenait malgré lui à la manière traditionnelle, avec
était réglée par des usages ne s'accommodant d'aucun une obstination machinale qui lui valut l'inimitié
excès, et ses heures de loisir, consacrées à la lecture du grandissante du sous-chef. L'atmosphère du ministère
journal et à sa collection de timbres, ne l'obligeaient de l'Enregistrement lui devenait presque pesante. Le
pas non plus à une dépense déraisonnable d'énergie. matin, il se rendait à son travail avec appréhension, et
Au bout d'un an, il avait donc gardé intacte la faculté le soir, dans son lit, il lui arrivait bien souvent de
de passer à travers les murs, mais il ne l'utilisait jamais, méditer un quart d'heure entier avant de trouver le
sinon par inadvertance, étant peu curieux d'aventures sommeil.
et rétif aux entraînements de l'imagination. L'idée ne
lui venait même pas de rentrer chez lui autrement que Ecoeuré par cette volonté rétrograde qui
par la porte et après l'avoir dûment ouverte en faisant compromettait le succès de ses réformes, M. Lécuyer
jouer la serrure. Peut-être eût-il vieilli dans la paix de avait relégué Dutilleul dans un réduit à demi obscur,
ses habitudes sans avoir la tentation de mettre ses attenant à son bureau. On y accédait par une porte
dons à l'épreuve, si un événement extraordinaire basse et étroite donnant sur le couloir et portant
n'était venu soudain bouleverser son existence. M. encore en lettres capitales l'inscription : Débarras.
Mouron, son sous-chef de bureau, appelé à d'autres Dutilleul avait accepté d'un coeur résigné cette
fonctions, fut remplacé par un certain M. Lécuyer, qui humiliation sans précédent, mais chez lui, en lisant
avait la parole brève et la moustache en brosse. Dès le dans son journal le récit de quelque sanglant fait
premier jour, lé nouveau sous-chef vit de très mauvais divers, il se surprenait à rêver que M. Lécuyer était la
oeil que Dutilleul portât un lorgnon à chaînette et victime.
une barbiche noire, et il affecta de le traiter comme
une vieille chose gênante et un peu malpropre. Mais Un jour, le sous-chef fit irruption dans le réduit en
le plus grave était qu'il prétendît introduire dans son brandissant une lettre et il se mit à beugler :
service des réformes d'une portée considérable et bien
- Recommencez-moi ce torchon ! Recommencez-moi regagna son bureau. A peine venait-il de s'asseoir que
cet innommable torchon qui déshonore mon service ! la tête réapparaissait sur la muraille.

Dutilleul voulut protester, mais M. Lécuyer, la voix - Monsieur, vous êtes un voyou, un butor et un
tonnante, le traita de cancrelat routinier, et, avant de galopin.
partir, froissant la lettre qu'il avait en main, la lui jeta
au visage. Dutilleul était modeste, mais fier. Demeuré Au cours de cette seule journée, la tête redoutée
seul dans son réduit, il fit un peu de température et, apparut vingt-trois fois sur le mur et, les jours
soudain, se sentit en proie à l'inspiration. Quittant suivants, à la même cadence. Dutilleul, qui avait
son siège, il entra dans le mur qui séparait son bureau acquis une certaine aisance à ce jeu, ne se contentait
de celui du sous-chef, mais il y entra avec prudence, de plus d'invectiver contre le sous-chef. Il proférait des
telle sorte que sa tête seule émergeât de l'autre côté. menaces obscures, s'écriant par exemple d'une voix
M. Lécuyer, assis à sa table de travail, d'une plume sépulcrale, ponctuée de rires vraiment démoniaques :
encore nerveuse déplaçait une virgule dans le texte
d'un employé, soumis à son approbation, lorsqu'il - Garou ! garou ! Un poil de loup ! (rire). Il rôde un
entendit tousser dans son bureau. Levant les yeux, il frisson à décorner tous les hiboux (rire).
découvrit avec un effarement indicible la tête de
Dutilleul, collée au mur à la façon d'un trophée de Ce qu'entendant, le pauvre sous-chef devenait un peu
chasse. Et cette tête était vivante. A travers le lorgnon plus pâle, un peu plus suffocant, et ses cheveux se
à chaînette, elle dardait sur lui, un regard de haine. dressaient bien droits sur sa tête et il lui coulait dans
Bien mieux, la tête se mit à parler. le dos d'horribles sueurs d'agonie. Le premier jour, il
maigrit d'une livre. Dans la semaine qui suivit, outre
- Monsieur, dit-elle, vous êtes un voyou, un butor et qu'il se mit à fondre presque à vue d'oeil, il prit
un galopin. l'habitude de manger le potage avec sa fourchette et de
saluer militairement les gardiens de la paix. Au début
Béant d'horreur, M. Lécuyer ne pouvait détacher les de la deuxième semaine, une ambulance vint le
yeux de cette apparition. Enfin, s'arrachant à son prendre à son domicile et l'emmena dans une maison
fauteuil, il bondit dans le couloir et courut jusqu'au de santé.
réduit. Dutilleul, le porte-plume à la main, était
installé à sa place habituelle, dans une attitude Dutilleul, délivré de la tyrannie de M. Lécuyer, put
paisible et laborieuse. Le sous-chef le regarda revenir à ses chères formules : « Me reportant à votre
longuement et, après avoir balbutié quelques paroles, honorée du tantième courant ... » Pourtant, il était
insatisfait. Quelque chose en lui réclamait, un besoin
nouveau, impérieux, qui n'était rien de moins que le si joliment la police. Il se signalait chaque nuit par un
besoin de passer à travers les murs. Sans doute le nouvel exploit accompli soit au détriment d'une
pouvait-il faire aisément, par exemple chez lui, et du banque, soit à celui d'une bijouterie ou d'un riche
reste, il n'y manqua pas. Mais l'homme qui possède particulier. A Paris comme en province, il n'y avait
des dons brillants ne peut se satisfaire longtemps de point de femme un peu rêveuse qui n'eût le fervent
les exercer sur un objet médiocre. Passer à travers les désir d'appartenir corps et âme au terrible Garou-
murs ne saurait d'ailleurs constituer une fin en soi. Garou. Après le vol du fameux diamant de Burdigala
C'est le départ d'une aventure, qui appelle une suite, et le cambriolage du Crédit municipal, qui eurent lieu
un développement et, en somme, une rétribution. la même semaine, l'enthousiasme de la foule atteignit
Dutilleul le comprit très bien. Il sentait en lui un au délire. Le ministre de l'Intérieur dut démissionner,
besoin d'expansion, un désir croissant de s'accomplir entraînant dans sa chute le ministre de
et de se surpasser, et une certaine nostalgie qui était l'Enregistrement. Cependant, Dutilleul devenu l'un
quelque chose comme l'appel de derrière le mur. des hommes les plus riches de Paris, était toujours
Malheureusement, il lui manquait un but. Il chercha ponctuel à son bureau et on parlait de lui pour les
son inspiration dans la lecture du journal, palmes académiques. Le matin, au ministère de
particulièrement aux chapitres de la politique et du l'Enregistrement, son plaisir était d'écouter les
sport, qui lui semblaient être des activités honorables, commentaires que faisaient les collègues sur ses
mais s'étant finalement rendu compte qu'elles exploits de la veille. « Ce Garou-Garou, disaient-ils, est
n'offraient aucun débouché aux personnes qui un homme formidable, un surhomme, un génie. » En
passaient à travers les murs, il se rabattit sur le fait entendant de tels éloges, Dutilleul devenait rouge de
divers qui se révéla des plus suggestifs. confusion et, derrière le lorgnon à chaînette, son
regard brillait d'amitié et de gratitude. Un jour, cette
Le premier cambriolage auquel se livra Dutilleul eut atmosphère de sympathie le mit tellement en
lieu dans un grand établissement de crédit de la rive confiance qu'il ne crut pas pouvoir garder le secret
droite. Ayant traversé une douzaine de murs et de plus longtemps. Avec un reste de timidité, il considéra
cloisons, il pénétra dans divers coffres-forts, emplit ses ses collègues groupés autour d'un journal relatant le
poches de billets de banque et, avant de se retirer, cambriolage de la Banque de France, et déclara d'une
signa son larcin à la craie rouge, du pseudonyme de voix modeste: « Vous savez, Garou-Garou, c'est moi. »
Garou-Garou, avec un fort joli paraphe qui fut Un rire énorme et interminable accueillit la
reproduit le lendemain par tous les journaux. Au bout confidence de Dutilleul qui reçut, par dérision, le
d'une semaine, ce nom de Garou-Garou connut une surnom de Garou-Garou. Le soir, à l'heure de quitter
extraordinaire célébrité. La sympathie du public allait le ministère, il était l'objet de plaisanteries sans fin de
sans réserve à ce prestigieux cambrioleur qui narguait
la part de ses camarades et la vie lui semblait moins fois de la prison. Lorsque Dutilleul pénétra dans les
belle. locaux de la Santé, il eut l'impression d'être gâté par le
sort. L'épaisseur des murs était pour lui un véritable
Quelques jours plus tard, Garou-Garou se faisait régal. Le lendemain même de son incarcération, les
pincer par une ronde de nuit dans une bijouterie de la gardiens découvrirent avec stupeur que le prisonnier
rue de la Paix. Il avait apposé sa signature sur le avait planté un clou dans le mur de sa cellule et qu'il y
comptoir-caisse et s'était mis à chanter une chanson à avait accroché une montre en or appartenant au
boire en fracassant différentes vitrines à l'aide d'un directeur de la prison. Il ne put ou ne voulut révéler
hanap en or massif. Il lui eût été facile de s'enfoncer comment cet objet était entré en sa possession. La
dans un mur et d'échapper ainsi à la ronde de nuit, montre fut rendue à son propriétaire et, le lendemain,
mais tout porte à croire qu'il voulait être arrêté et retrouvée au chevet de Garou-Garou avec le tome
probablement à seule fin de confondre ses collègues premier des Trois Mousquetaires emprunté à la
dont l'incrédulité l'avait mortifié. Ceux-ci, en effet, bibliothèque du directeur. Le personnel de la Santé
furent bien surpris, lorsque les journaux du était sur les dents. Les gardiens se plaignaient en outre
lendemain publièrent en première page la de recevoir des coups de pied dans le derrière, dont la
photographie de Dutilleul. Ils regrettèrent amèrement provenance était inexplicable. II semblait que les murs
d'avoir méconnu leur génial camarade et lui rendirent eussent, non plus des oreilles, mais des pieds. La
hommage en se laissant pousser une petite barbiche. détention de Garou-Garou durait depuis une
Certains même, entraînés par le remords et semaine, lorsque le directeur de la Santé, en pénétrant
l'admiration, tentèrent de se faire la main sur le porte- un matin dans son bureau, trouva sur sa table la lettre
feuille ou la montre de famille de leurs amis et suivante :
connaissances.
« Monsieur le directeur. Me reportant à notre
On jugera sans doute que le fait de se laisser prendre entretien du 17 courant et, pour mémoire, à vos
par la police pour étonner quelques collègues instructions générales du 15 mai de l'année dernière,
témoigne d'une grande légèreté, indigne d'un homme j'ai l'honneur de vous informer que je viens d'achever
exceptionnel, mais le ressort apparent de la volonté la lecture du second tome des Trois Mousquetaires et
est fort peu de chose dans une telle détermination. En que je compte m'évader cette nuit entre onze heures
renonçant à la liberté, Dutilleul croyait céder à un vingt-cinq et onze heures trente-cinq. Je vous prie,
orgueilleux désir de revanche, alors qu'en réalité il monsieur le directeur, d'agréer l'expression de mon
glissait simplement sur la pente de sa destinée. Pour profond respect. Garou-Garou. »
un homme qui passe à travers les murs, il n'y a point
de carrière un peu poussée s'il n'a tâté au moins une
Malgré l'étroite surveillance dont il fut l'objet cette pour ne plus revenir. Cette fois, il prit la précaution
nuit-là, Dutilleul s'évada à onze heures trente. Connue de raser sa barbiche noire et remplaça son lorgnon à
du public le lendemain matin, la nouvelle souleva chaînette par des lunettes en écaille. Une casquette de
partout un enthousiasme magnifique. Cependant, sport et un costume à larges carreaux avec culotte de
ayant effectué un nouveau cambriolage qui mit le golf achevèrent de le transformer. Il s'installa dans un
comble à sa popularité, Dutilleul semblait peu petit. appartement de l'avenue Junot où, dès avant sa
soucieux de se cacher et circulait à travers Montmartre première arrestation, il avait fait transporter une
sans aucune précaution. Trois jours après son évasion, partie de son mobilier et les objets auxquels il tenait le
il fut arrêté rue Caulaincourt au café du Rêve, un peu plus. Le bruit de sa renommée commençait à le lasser
avant midi, alors qu'il buvait un vin blanc citron avec et depuis son séjour à la Santé, il était un peu blasé
des amis. sur le plaisir de passer à travers les murs. Les plus
épais, les plus orgueilleux, lui semblaient maintenant
Reconduit à la Santé et enfermé au triple verrou dans de simples paravents, et il rêvait de s'enfoncer au
un cachot ombreux, Garou-Garou s'en échappa le soir coeur de quelque massive pyramide. Tout en
même et alla coucher à l'appartement du directeur, mûrissant le projet d'un voyage en Egypte, il menait
dans la chambre d'ami. Le lendemain matin, vers neuf une vie des plus paisibles, partagée entre sa collection
heures, il sonnait la bonne pour avoir son petit de timbres, le cinéma et de longues flâneries à travers
déjeuner et se laissait cueillir au lit, sans résistance, Montmartre. Sa métamorphose était si complète qu'il
par les gardiens alertés. Outré, le directeur établit un passait, glabre et lunetté d'écaille, à côté de ses
poste de garde à la porte de son cachot et le mit au meilleurs amis sans être reconnu. Seul le peintre Gen
pain sec. Vers midi, le prisonnier s'en fut déjeuner Paul, à qui rien ne saurait échapper d'un changement
dans un restaurant voisin de la prison et, après avoir survenu dans la physionomie d'un vieil habitant du
bu son café, téléphona au directeur. quartier, avait fini par pénétrer sa véritable identité.
Un matin qu'il se trouva nez à nez avec Dutilleul au
- Allô ! Monsieur le directeur, je suis confus, mais tout coin de la rue de l'Abreuvoir, il ne put s'empêcher de
à l'heure, au moment de sortir, j'ai oublié de prendre lui dire dans son rude argot
votre portefeuille, de sorte que je me trouve en panne
au restaurant. Voulez-vous avoir la bonté d'envoyer - Dis donc, je vois que tu t'es miché en gigolpince
quelqu'un pour régler l'addition ? pour tétarer ceux de la sûrepige - ce qui signifie à peu
près en langage vulgaire: je vois que tu t'es déguisé en
Le directeur accourut en personne et s'emporta élégant pour confondre les inspecteurs de la Sûreté.
jusqu'à proférer des menaces et des injures. Atteint
dans sa fierté, Dutilleul s'évada la nuit suivante et - Ah! murmura Dutilleul, tu m'as reconnu !
qu'il serait le soir même dans sa chambre. La blonde
Il en fut troublé et décida de hâter son départ pour rougit et son pot à lait trembla dans sa main et, les
l'Egypte. Ce fut l'après-midi de ce même jour qu'il yeux mouillés de tendresse, elle soupira faiblement : «
devint amoureux d'une beauté blonde rencontrée Hélas ! Monsieur, c'est impossible. »
deux fois rue Lepic à un quart d'heure d'intervalle. Il
en oublia aussitôt sa collection de timbres et l'Egypte Le soir de ce jour radieux, vers dix heures, Dutilleul
et les Pyramides. De son côté, la blonde l'avait regardé était en faction dans la rue Norvins et surveillait un
avec beaucoup d'intérêt. Il n'y a rien qui parle à robuste mur de clôture, derrière lequel se trouvait une
l'imagination des jeunes femmes d'aujourd'hui comme petite maison dont il n'apercevait que la girouette et la
des culottes de golf et une paire de lunettes en écaille. cheminée. Une porte s'ouvrir dans ce mur et un
Cela sent son cinéaste et fait rêver cocktails et nuits de homme, après l'avoir soigneusement fermée à clé
Californie. Malheureusement, la belle, Dutilleul en derrière lui, descendit vers l'avenue Junot. Dutilleul
fut informé par Gen Paul, était mariée à un homme attendit de l’avoir vu disparaître, très loin, au
brutal et jaloux. Ce mari soupçonneux, qui menait tournant de la descente et compta encore jusqu'à dix.
d'ailleurs une vie de bâtons de chaise, délaissait Alors, il s’élança, entra dans le mur au pas
régulièrement sa femme entre dix heures du soir et gymnastique et, toujours courant à travers les
quatre heures du matin, mais avant de sortir, prenait obstacles, pénétra dans la chambre de la belle recluse.
la précaution de la boucler dans sa chambre, à deux Elle l'accueillit avec ivresse et ils s’aimèrent jusqu'à
tours de clé, toutes persiennes fermées au cadenas. une heure avancée.
Dans la journée, il la surveillait étroitement, lui
arrivant même de la suivre dans les rues de Le lendemain, Dutilleul eut la contrariété de souffrir
Montmartre. de violents maux de tête. La chose était sans
importance et il n’allait pas, pour si peu, manquer à
- Toujours à la biglouse, quoi. C'est de la grosse nature son rendez-vous. Néanmoins, ayant par hasard
de truand qu'admet pas qu'on ait des vouloirs de découvert des cachets épars au fond d'un tiroir, il en
piquer dans son réséda. avala un le matin et un l’après-midi. Le soir, ses
douleurs de tête étaient supportables et l'exaltation les
Mais cet avertissement de Gen Paul ne réussit qu'à lui fit oublier. La jeune femme l'attendait avec toute
enflammer Dutilleul. Le lendemain, croisant la jeune l'impatience qu’avaient fait naître en elle les souvenirs
femme rue Tholozé, il osa la suivre dans une crémerie de la veille et ils s’aimèrent cette nuit-là, jusqu'à trois
et, tandis qu'elle attendait son tour d'être servie, il lui heures du matin. Lorsqu’il s'en alla, Dutilleul, en
dit qu'il l'aimait respectueusement, qu'il savait tout : le traversant les murs de la maison, eut l'impression d’un
mari méchant, la porte à clé et les persiennes, mais frottement inaccoutumé aux hanches et aux épaules.
Toutefois, il ne crut pas devoir y prêter attention. Ce
ne fut d’ailleurs qu'en pénétrant dans le mur de
clôture qu’il éprouva nettement la sensation d'une
résistance. Il lui semblait se mouvoir dans une matière
encore fluide, mais qui devenait pâteuse et prenait, à
chacun de ses efforts, plus de consistance. Ayant
réussi à se loger tout entier dans l'épaisseur du mur, il
s'aperçut qu'il n'avançait plus et se souvint avec terreur
des deux cachets qu'il avait pris dans la journée. Ces
cachets, qu'il avait crus d'aspirine, contenaient en
réalité de la poudre de pirette tétravalente prescrite
par le docteur l'année précédente. L'effet de cette
médication s'ajoutant à celui d'un surmenage intensif,
se manifestait d'une façon soudaine.

Dutilleul était comme figé à l'intérieur de la muraille.


Il y est encore à présent, incorporé à la pierre. Les
noctambules qui descendent la rue Norvins à l'heure
où la rumeur de Paris s'est apaisée, entendent une
voix assourdie qui semble venir d'outre-tombe et qu'ils
prennent pour la plainte du vent sifflant aux
carrefours de la Butte. C'est Garou-Garou Dutilleul
qui lamente la fin de sa glorieuse carrière et le regret
des amours trop brèves. Certaines nuits d'hiver, il
arrive que le peintre Gen Paul, décrochant sa guitare,
s'aventure dans la solitude sonore de la rue Norvins
pour consoler d'une chanson le pauvre prisonnier, et
les notes, envolées de ses doigts engourdis, pénètrent
au coeur de la pierre comme des gouttes de clair de
lune.
MARCEL AYM é est né le 29 mars 1902 à Joigny, dans l’Yonne, où son père, maître maréchal-ferrant dans un régiment de Dragons,
était en garnison. Il était le benjamin de six enfants et ses parents étaient originaires de villages voisins du Jura.

A la mort de sa mère, en 1904, son père le confia, avec sa plus jeune sœur Suzanne, son aînée de deux ans, aux grands-parents
maternels, Auguste Monamy et Françoise Curie, qui exploitaient une tuilerie, une ferme et un moulin à Villers-Robert, dans le Jura.

C’est là que Marcel connut le monde rural qui a inspiré ses romans de la campagne et ses contes. Il y vécut entouré d’affection mais
découvrit, dans cette période de séparation de l’Eglise et de l’Etat, les luttes violentes entre républicains et cléricaux. Petit-fils d’un
homme engagé dans le camp républicain, il eut à subir les moqueries de ses camarades, majoritairement de l’autre bord. Il conserva
de cette expérience une aversion pour l’intolérance et l’injustice.

Le jeune garçon fréquenta l’école du village et, à la mort de ses grands-parents, fut accueilli à Dole par sa tante Léa Monamy, la plus
jeune sœur de sa mère, qui n’avait pas d’enfants et tenait un commerce de mercerie. Elle habitait au dernier étage d’une maison avec
une belle vue sur la ville et le Doubs.

Il poursuivit ses études au Collège de l’Arc et obtint le baccalauréat « math-élèm » en 1919. Sa scolarité fut très bonne, en tout cas
différente de l’image de cancre qu’il a donnée de certains de ses personnages. Entré en mathématiques supérieures au lycée Victor-
Hugo de Besançon, il dut abandonner ses études en 1920, victime de la grippe espagnole.

Il revint à Dole se faire soigner chez sa tante, qui fut pour lui une seconde mère. Après un service militaire en Allemagne, il vécut à
Paris où il commença des études de médecine, vite interrompues, et exerça plusieurs petits métiers avant de tomber à nouveau
gravement malade. Il se réfugia à Dole, où, pendant sa convalescence, sa sœur aînée Camille l’encouragea à écrire.

Ce sera Brûlebois, publié en 1926 aux « Cahiers de France » à Poitiers, histoire d’un sous-préfet devenu porteur à la gare de Dole et
amateur de la dive bouteille. Ce premier roman fut un succès qui ouvrit à Marcel Aymé les portes de Gallimard. Les deux romans
suivants, Aller retour et Les Jumeaux du diable, furent moins appréciés. Il connut la notoriété avec La Table-aux-Crevés, qui obtint le
prix Renaudot en 1929.

En 1930 La Rue sans nom reçut un accueil favorable des critiques, mais Le Vaurien, en 1931, n’obtint pas un franc succès.

C’est avec La Jument verte, en 1933, qu’il devint un auteur célèbre et scandalisa les bien-pensants. En 1933 également commença
sa carrière cinématographique avec l’adaptation de La Rue sans nom par Pierre Chenal. Ce fut le début d’une longue série de films et
téléfilms inspirés de ses œuvres, plus d’une trentaine, dont le nombre augmente chaque année, le plus connu étant sans conteste La
Traversée de Paris, réalisé par Claude Autant-Lara en 1956.

Cette période précédant la guerre lui fut favorable. Il publia successivement Maison basse(1935), Le Moulin de la
Sourdine (1936), Gustalin (1937) et Le Bœuf clandestin (1939), alternant romans « parisiens » et romans « de la campagne ». La
publication de trois recueils de nouvelles- Le Puits aux images, Le Nain, Derrière chez Martin – et des premiers Contes du chat
perché entre 1932 et 1939 lui permit également de prendre une place importante dans le monde littéraire de l’époque.
Installé à Montmartre dès 1928, il habitera sur la Butte, après plusieurs changements d’adresse, jusqu’à sa mort.

Pendant la guerre, Marcel Aymé a beaucoup écrit, et publié la plupart de ses œuvres en feuilletons dans les journaux : des nouvelles
(Le Passe-muraille), des Contes du chat perché, des romans (La Belle Image, Travelingue, La Vouivre). Il a poursuivi sa carrière de
dialoguiste de cinéma avec le metteur en scène Louis Daquin (Nous les gosses, Madame et la mort, Le Voyageur de la Toussaint).

Après la guerre il publia Le Chemin des écoliers en 1946 et Uranus en 1948. Avec Travelingue, paru en 1941, cette trilogie présente
un tableau exceptionnel de la société française avant, pendant et après la guerre. La sortie de deux recueils - Le Vin de Paris en 1947
et En Arrière en 1950 - confirma son goût pour les nouvelles, dont il a écrit plus de cent.

C’est en 1948 que le metteur en scène Douking s’intéressa à une pièce écrite en 1932, Lucienne et le boucher, que Louis Jouvet
avait refusé de faire jouer. Ce fut le début de la carrière théâtrale de Marcel Aymé qui obtint de grands succès
avec Clérambard (1950), La Tête des autres (1952), Les Quatre Vérités (1954) ou Les Oiseaux de lune (1955).

Un dernier roman, Les Tiroirs de l’inconnu, paru en 1960, fut un clin d’œil réussi au nouveau roman.

Signalons enfin qu’il a écrit des centaines d’articles, de préfaces et plusieurs essais dont le plus remarquable est Le Confort
intellectuel (1949).

Marcel Aymé est mort à Montmartre le 14 octobre 1967.

Considéré par une partie de l’intelligentsia française de l’après-guerre comme un écrivain populaire, voire régionaliste, justice a été
rendue à la richesse psychologique et sociale de ses personnages et à la dimension philosophique de son œuvre par de très
nombreux universitaires ou critiques, en France et hors de France.

Dans « La Comédie humaine de Marcel Aymé » La Manufacture 1985, Michel Lécureur, Maître de conférences à l’Université du
Havre, qui a consacré vingt ans de travail à notre écrivain et à son œuvre, écrit : « Une telle analyse sociologique de la France de la
première moitié du 20e siècle livre également un portrait de l’homme contemporain. En créant des héros qui ne parviennent jamais à
maîtriser leur destin, Marcel Aymé admet le déterminisme social. Dans un monde dont la complexité lui échappe et le dépasse, le
personnage ayméen paraît écrasé et seulement capable ou libre de vivre suivant une voie tracée par les sociétés du 20e siècle. S’il
vient à se révolter contre son destin, il échoue et connaît l’amertume, la folie ou la mort… »

Le Professeur Spang-Hanssen, de l’Université de Copenhague (La Docte Ignorance de Marcel Aymé – Klincksieck, 1999) dit
sensiblement la même chose: « Partout, dans les œuvres de Marcel Aymé, on voit les hommes et les femmes s’efforcer de
construire, avec leur gros bon sens et leur sensibilité, une réalité, c’est-à-dire une représentation cohérente du monde. Et cet effort
est constamment contrecarré par un univers physique qui est discontinu, hétérogène, et dans lequel le hasard joue un rôle
primordial. »

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