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DU
CINEMA 296
SOMMAIRE/REVUE MENSUELLE/JANVIER 1979
I
N'importe q u o i,film é ,faisait de l'arg ent'.
CAHIERS Mack S e n n è t t

DU
C IN E M A
COMITE DE DIRECTION
Jean-Pierre Beauviala N° 296____________________________________________________________ JANVIER 1979
Serge Daney
Jean Narbont QUESTIONS DE FIGURATION: L'HOMME ORDINAIRE DU CINÉMA________________________
Serge Toubiana Entretien avec J e a n Louis Schefer, par S e rg e Daney e t Je a n -P ie rre Oudart p. 5
COMITE DE REDACTION LE BURLESQUE__________________________________________________________________
Alain Bergala
Jean-Claude Biette Retour au burlesque, par Michel Bouvier et Jean-L ouis Leutrat p. 17
Bernard Boland Les six â g e s de la com édie, par Buster Keaton p. 19
Pascal Bonitzer
Jean-Louis Comolli Quand la com édie e s t ch o se sérieuse, par Buster Keaton p. 21
Danièle Dubroux
Jean-Paul Fargier « ... Allons voir si l'on p eu t s e ‘faire un peu de fric », par Mack S e n n e t t p. 2 3
Thérèse Giraud
Jean-Jacques Henry Le d év e lo p p e m en t du film com ique, par Harold Lloyd p. 2 5
Pascal Kané
Serge Le Péron CIIMÉMA/U.S.A. 3_________________________________________________________________
Jean-Pierre Oudart
De la série B à New World Pictures, p ar Bill Krohn p. 2 7
Louis Skorecki
Entretien avec Roger Corman, par Bill Krohn ’ p. 2 9
SECRETARIAT DE REDACTION
Serge Daney MICHAEL SNOW. 1_______________________________________________________________
Serge Toubiana Michael S n o w et La Région Centrale, par Marie-Christine Q uesterb ert p. 3 5
MAQUETTE Entretien avec Michael S n o w , par J o n a s Mekas et P. A d am s Sitney p. 3 8
Daniel et Co
CRITIQUES______________________________________________________________________
MISE EN PAGE Le Goût du saké (Ozu Yasujiro), par J e an -C la u d e Biette p. 41
Serge Daney
Jean Narboni Intérieurs {Woody Allen), par J e an -P a u l Fargier p. 4 3

ADMINISTRATION Un mariage (Robert Altman), par Danièle Dubroux p. 4 6


Clotilde Arnaud
L'Allem agne en autom ne, Le Second éveil (M argharete von Trotta),
ABONNEMENTS par Th érès e Giraud p. 4 8
Patricia Rullier
The Sh o u t (Jerzy Skolimovski), par Louis Skorecki p. 5 0
DOCUMENTATION, Une histoire simple. Le Sucre, Juke-box, J a w s 2, Les Bronzés p. 52
PHOTOTHEQUE
Claudine Paquot PETIT JOURNAL_________________________________________________________________
PUBLICITÉ Enquête : S u p er 8 au Mozambique, Tribune : une lettre de J o h a n van der Keuken p. 5 4
Publicat
17, Bld. Poissonnière 75002 Tribune : une lettre de J o h a n van der Keuken p. 6 0
261.51.26
Festival : Carthage 1 9 7 8 , par S erge Le Péron p. 6 2
EDITION Vidço : les s p o ts de Bob Wilson, par Je an -L o u p Rivière, p. 6 2
Jean Narboni
Courrier, Informations p. 6 4
DIRECTEUR DE LA PUBLICATION
Serge Daney

GERANT
Serge Toubiana Ce journal contient un encart-abonnem ent (numéroté de I à IV) au milieu du numéro.
Les manuscrits ne sont pas
rendus.
Tous droits réservés.
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l'Etoile.
CAHIERS DU CINEMA - Revue
mensuelle éditée par la s.a.r.l.
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Adresse : 9 passage de la Boule-
Blanche (50. rue du Fbg-St-Antoine),
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343.98.75.
Rédaction : 343.92.20. En couverture : Shinichiro Mikami dans Le Goût du saké, de Ozu Yasujiro
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est encore un peu plus insoluble... ».


(One Excking Night, de David W . Griffith)
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QUESTIONS DE FIGURATION

L'HOMME ORDINAIRE DU CINEMA


ENTRETIEN AVEC JEAN LOUIS SCHEFER

Aulour de ces « questions de .figuration », il nous a semblé nécessaire de perm ettre à une interro­
gation fondam entale sur te cinéma d é fa ire retour. A la fois pour ressaisir ce qui peut et doit l'être
des dix dernières années de réflexion théorique (cinéma et sémiologie, cinéma et psychanalyse etc.)
et pour réenvisager le cinéma, cet art « pas com m e les autres ». com m e dit Jean Louis Schefer.
En ces m om ents non dénués d'anti-intellectualisme (le o u f repu de tous ceux qui ont eu peur ces
dernières a n n é e s -p e u r de la théorie, peur de la politique, peur de leur conjonction - a quelque chose
de vaguement dégoûtant, com m e si à /'intelligentsia de gauche succédait une bêtitsia de droite) et
dans la lassitude des discours institués, il faut reposer ces « questions de figuration », et de ce m ode
particulier de figurer q u ’est le cinéma, à ceux - ils sont rares et plutôt seuls - qui réfléchissent sur le
statut des images en cette fin de siècle.
A partir d ’une discussion (en pan ie reécrite) avec Jean Louis Schefer. nous inaugurons dans ce
numéro une série d ’entretiens ( d ’autres suivront : Pierre Legendre, Jean Baudrillard etc.). Rappelons
que J. L. Schefer est l'auteur, entre autres, de Scénographie d ’un tableau, du Corps chrétien et d ’un
livre sur le Déluge d'Uccello. S.D .

Cahiers. - Une des questions autour de laquelle on ne cesse de tourner aux Cahiers depuis une
dizaine d'années est celle-ci : q u ’est-ce qu'induit dans la relation du spectateur à l ’image le fa it que
le réel des fa its de l ’enregistrement se sache - et se sache d ’une manière absolue, puisque la caméra
est une machine symbolisante ?

J. L. Schefer. - Mais je ne sais pas... Je ne sais pas du tout qui est le spectateur. Est-ce que
la question va pouvoir se poser à partir du m o m en t où on n’est plus en droit de supposer q u ’il
existe u n spectateur? Est-ce que le ciném a co m m e dispositif se fait par rapport à un spectateur
idéal qui reçoit les effets, qui est le lieu du calcul des effets, qui est l’échéance retardée des enre­
gistrem ents du réel?... Est-ce que le spectateur n ’est pas la m achine, d ’u n e certaine façon? Est-ce
que dans cette mesure-là, s’il va au ciném a, il n ’y va pas pour tout autre chose que la conscience
du reflet? Est-ce que la question n ’est pas en tièrem ent là, en tenant com pte de la création d ’un
dispositif complexe dont le spectateur fait partie?

Il y a eu, il y a dix ans, u n e réflexion de la part des Cahiers, de Cinéthique, sur le dispositif,
qui me sem ble procéder d ’une illusion technicienne, com plètem ent liée à toute la réflexion
d ’avant-garde, c’est-à-dire à un pouvoir de m anipulation efficace des signes, à u ne science du lan­
gage, qui ne serait jam ais un e science liée à l’espèce, com m e lieu m êm e de la terreur q ue cette
science ne connaît jamais. Alors, la question su r le dispositif est celle-ci et retrouve peut-être cet
Le ciném a était fait aussi autre fait que le ciném a était fait aussi pour étonner. Et m êm e ce q u ’on trouve dans les premières
pour étonner. images immobiles dont parle Benjamin : il y un effet déjà de sidération qui co m m an d e la position
d u modèle. Il faut arrêter les modèles dans les cimetières pour que le fond ne bouge pas, pour
q u ’il soit déjà dans la sidération to t a l e - e t cela n ’est d onc pas un prélèvem ent du réel. C ’est-à-dire
que le modèle y est déjà, d’une certaine façon, u ne espèce de préemption historique du spectateur
et q u ’il est nécrosé en tant que tel. Alors, là-dessus, je ne sais pas...

Ça me m et très mal à l’aise de voir, si vous voulez, des greffes ou des importations de l’énigm e
ciném atographique, de l’énigm e optique machinale etc., d ans un corpus de réflexions su r le m oi.
Je ne crois pas q ue tout ce v êtem ent psychanalytique puisse en ce cas produire autre chose que
sa propre étrangeté. L’horizon analytique reste tout de m ê m e la fiction d ’un sujet et l'articulation
6 QUESTIONS DE FIGURATION
de ses instances. Son invention est aussi une annulation de la distance qui constituait l’h o m m e
expérimental. Et tout le projet d ’u ne métapsychologie est en effet impropre puisqu’elle ne peut
q u ’annuler toute production d ’un corps extérieur. Et le cas Schreber est ici exemplaire : dans tou­
tes ses analyses c’est le procès pathogène qui annule la vérité (c’est-à-dire la durée, et la durée
écrite) du corps sym ptom al; il ne l'encadre pas : il le résorbe. Or, il me semble que toute la question
serait de com prendre des procès nouveaux, de les c om prendre d ans leur excès, sur leur caractère
extrême. Il faut donc saisir encore le possible extrêm e de leurs objets.

C o m m en t, au fond, déplacer le problème de l'identité inconnue qui constitue le sujet, et cette L’identité inconnue
fiction qui s’appelle le sujet, vers le ciném a où ce problème est encore un peu plus insoluble, en
term es d ’analyse. Déjà le « point virtuel » de l'image (ce que l’optique nom m e image virtuelle) fait
partie de son foyer et de la m achine elle-même. Mais le lieu des effets de ce virtuel en fait éga­
lement partie; j ’e n tends : le lieu (idéal) d ’échéance d ’une annulation de ses effets com m e sup­
pression du caractère virtuel. En ce sens, un réel d’enregistrem ent se calcule sur des cycles ou
des m o m e n ts différentiels de son annulation. Ces m om ents-là sont des « sujets » et ju stem e n t
pas des êtres structuraux ou des instances du sujet. Ici, com m e dans la réflexion biologique il fau­
drait, je crois, tenir com pte dans toute analyse partielle q u ’il existe u n e structure globale et dans
laquelle la machine est in strum ent de connexion pour u n fonctionnem ent très général dont le
lieu de réception ou de réenregistrement n’est pas sim plem ent le « sujet », « les sujets »; mais
un être saisi à la fois dans son instabilité topique et historique (et dans la liaison historique de
ces deux termes), et que les effets d ’échéance ou d ’annulation su r le réel virtuel « préenregistré »
modifient dans ses structures (et m êm e, modifient idéalement : réfléchir ici sur la place de tels
appareils globaux, ou sur ce q u ’est la logique que développe le fonctionnem ent de m achines sidé­
rantes générales - non de simples « appareils » - dan s la science-fiction, c’est-à-dire, assez vite,
dans la sociologie prospective). Et peut-être s’agit-il de penser aussi que se constitue un orga­
nism e nouveau qui ne peut tout à fait se réduire à un corps perceptif (et un tel corps à la fois géné­
ralisé et diversifié a tout de m êm e été l’entrée utopique de l’ho m m e analytique) : en bref, un orga­
nism e se constitue déjà ici par des préemptions d ’enregistrem ent et le « « sujet », tel cette image
virtuelle flottant hors du miroir dans l’ancienne optique (dans cette optique scolaire, celle que
nous avons apprise : où nous avons appris q u ’une image était visible par le truchem ent d ’une
seconde qui n’était que décollée de tout support), est au fond le réel à échoir de cet enregistre-
m ent-là ; il en est aussi l’entière supposition. C ’est donc sur l’ensem ble de ces term es q u ’il existe
com m e une machine dont l’appareil (la caméra) m arque u ne fonction ou un m om ent.

Je m e d e m ande si la réponse que l’on peut am orcer sur de telles questions ne consiste pas à
prendre le ph énom ène du ciném a non com m e un p h énom ène technique lié à ses appareils, à ses
dispositifs, mais à son effet général de sidération, et au fait très précis que c'est la première
m achine au m onde, beaucoup plus que la tragédie grecque, qui imprègne l’h u m a n ité de scénarios La sidération...
de façon indélébile et m ouvante. D ’autre part, cela joue tout de m êm e une fonction à la fois c en ­
trale et de frange su r un autre fonctionnem ent sym bolique qui se trouve très facilement expulsé
des hom m es, qui est le langage. Alors, là où il faut faire très attention, c’est à la m anipulation
critique des images, par rapport auxquelles on suppose que des solutions analytiques ont été trou­
vées, par exemple dans <<La Science des rêves ». Je ne crois pas que l’on puisse parler du cinéma
en ces term es là, du tout.

Cahiers. En ce qui concerne encore une fo is ce problèm e du réel des fa its de l ’enregistrement, il
m e semble que tout se passe com m e si le spectateur tournait autour d ’un savoir qui le trouble mais
qui lui reste totalement énigmatique. Il n ’y a pas de transparence du donné de l'image.

J. L. Schefer. - C ’est vrai. A la limite, on peut dire q u ’il y a aussi un pouvoir de lecture qui,
historiquem ent, a changé d an s les vingt dernières années. Et qui est lié aussi com plètem ent à
l’éducation scolaire. Il est certain q u ’un certain nom bre de films, lorsqu’ils sont sortis ou quand
on est allé les voir plus ou moins petits, en sortant des études secondaires etc., devaient nous
frapper, ou nous intéresser, ou être lus, c’est-à-dire être ensuite com m en tés, à la façon dont on
nous avait appris à faire des analyses de textes. Des pans entiers qui étaient alors détournés de
leur lieu, parce q u ’on élucidait quelque chose de la psychologie des personnages, quelque chose
d ’un dram e d ’époque, quelque chose de la tram e rom anesque etc. Il est certain que l’image n’a
jam ais été là, n’a jam ais été dans ce lieu-là. Son pouvoir n’a jam ais été là. Bon, c’est u n e question
que je n ’arrive pas à form uler - mais pour moi, c’est un e vraie question.

Cahiers. - Et en m êm e temps c ’est une question récente parce que Benjamin, par exemple, remar­ ...et la lecture
que que tous ceux (des gens com m e Gance. etc.) qui ont réfléchi sur le cinéma, avant-guerre, sont
au contraire frappés par l'aspect hiéroglyphique, énigmatique, sidérant de l'image de cinéma. L'idée
qu'on pouvait prendre des film s com m e des textes est postérieure. Aujourd’hui elle s'est presque géné­
ralisée, opération à laquelle les Cahiers ont prêté la main, il y a une dizaine d'années.
ENTRETIEN AVEC JEAN LOUIS SCHEFER 7

« C'est-à-dire que, à la lim ite, une salle de cinéma, c'est un abattoir. Les gens vont à l'abattoir... » (Vampyr, de Cari Dreyer}

Q uand je suis au cinéma, je J. L. Schefer. - En m êm e tem ps, là, en rapprochant les différentes questions : sous toutes les
suis u n être sim ulé formes de dénégation possibles, il est certain que Ton va au ciném a - et tout le m onde - pour
des sim ulations plus ou moins terribles, et pas du tout pour u n e part de rêve. P our une part de
terreur, pour une part d’inconnu, pour des choses co m m e ça... Et d ’une certaine façon, l'effet
d ’éducation impossible, l’effet d’anam orphose qui est porté par le ciném a sur le spectateur et qui
est réel (à preuve les enfants qui sortent du ciném a en restant cow-boy pendant trois heures) :
les conduites com m andées, jo ue tout de m ê m e d ’un déplacem ent de quelque chose qui reste à
déterm iner dans l’h o m m e et qui fait q u ’il n'est pas un sujet structuré, précisément. La force d u
ciném a est là, aussi, je crois. C ’est-à-dire que, à la limite, u ne salle de ciném a, c’est un abattoir.
Les gens v ont à l’abattoir. Non pas voir les images tom ber l’une après l’autre mais quelque chose
en eux tom be qui est une structure au trem ent acquise, a utrem en t possible, a u trem e n t d o ulou ­
reuse, qui n ’est peut-être liée en nous q u ’à la nécessité d ’une production de sens et de langage.
Qui est aussi la c h u te d’un to u t autre scénario qui se trouve ainsi envahi de floculations, dont
je ne crois pas q u ’on puisse régler le sort en disant que c’est un imaginaire que l’on va prendre
au cinéma. C ’est un autre être historique par lequel on se laisse envahir et qui n ’a pas cette déter-
mination-ci, familiale, professionnelle etc., qui se déplace autrem ent. Là où techniquem ent, une
civilisation s’est plus industrialisée, où q u antitativem ent il y a eu plus de cinéma, plus de kilo­
m ètres de pellicule, on ne tourne que des choses d e science-fiction et des scénarios qui jouen t
su r Pirrepérabilité du tem ps, de l’espace, du futur, du présent, etc.

T out cela impose l’idée q u ’une h u m a n ité nouvelle,moins « idéale » que strictem ent impossible,
est en train de naître ou bien existe d ans un ailleurs absolu, quotidien co m m e fantôm e à tout
QUESTIONS DE FIGURATION
vivant social. Q ue cet « être parasitaire » d u c iném a peut venir dans tout le réel... Je m e de m an d e
précisément si par rapport aux instrum ents d ’analyse dont nous disposons, ce qui est lié en nous-
m êm es à u n fonctionnem ent antique (et, au fond, mythologique) dans le langage et d ans les pro­
ductions symboliques, ne garde pas pouvoir de déchiffrer l’énorm e m achine mise en place dans
le corps de l’h u m an ité : cette caméra qui continue à tourner chez chacun et qui reconvoque pério­
diquem ent des foules (j’aimerais dire : qui les convoque m êm e en quiconque). Il y a cependant
quelque chose de l’ordre de ce q u ’une « rationalité » du rêveur, du délirant ou du névropathe ne
peut plus ici déchiffrer.

Cahiers. - Donc, tu serais très sceptique quant à l'importation de la topique lacanienne - imagi­
naire, réel, symbolique - dans le champ du cinéma ?

J. L. Schefer. - Oui, tout à fait. Parce q u ’elle joue sur une fiction qui s’appelle le sujet, dont
Lacan a dit que c'était une fiction, que Freud a construite co m m e une fiction, c’est-à-dire com m e
un m annequin, et qui date tout de m êm e de quelque chose de très précis, c'est-à-dire au fond,
(et dans « L a Science des rêves » et dans les grands textes de Freud) de la liquidation de ce poids
en déshérence de réalité, qui est la tragédie antique, qui est la mythologie aussi, d o n t des frag­
m ents sont repris com m e cas ou exemples de prescription structurale v enus d 'u n e espèce expé­
rimentale ou romanesque. Et ces fables n ’ont-elles pas cherché, plus que des solutions an th ro ­
pologiques, à accroître l’inconnu et l’inhum ain de l’h o m m e social... Et surtout l’apparition de
cette science date de la fin du grand rom an - et c’est quand m êm e une très lourde préemption
- j e crois que c’est une science qui clôt un âge de la pensée, de la parole, ce n’est pas forcément
une science qui peut se déplacer dans l’histoire, su r des choses aussi nouvelles et aussi sidérantes.
Bien sûr, cela peut aider à comprendre, cela peut m ettre en marche de la pensée, c’est évident.
Mais à m on sens, ces prescriptions s’adressent encore à une hum an ité plus intacte que la nôtre
dans ses structures, m oins touchée dans ses structures. Et non seulem ent dans ses structures
sociales, familiales, etc., mais dans ce qui a pu sembler la résolution topique du sujet... Là-dedans,
ce qui me frappe beaucoup, c’est que le cinéma, le grand cinéma, est contem porain aujourd’hui
d ’un appauvrissem ent de l’éducation intellectuelle, d ’une simplification. Des pans entiers de la
profondeur historique to m bent ainsi (le grec par exemple), notre sol sociologique ne s’enseigne
plus et petit à petit, m êm e l’histoire ne s ’enseigne plus. C ’est-à-dire que sim ultaném ent il y a un
effet qui est en train de se répandre en Europe d’alphabétisation m inim ale généralisée, d ’accul­
turation profonde, et une fabrication d’aphasiques nouveaux. Notre réel tout à fait contemporain
est celui-là. Et le ciném a travaille aussi su r ce terrain-là. C e n’est pas u n art com m e les autres.
Et c’est quelque chose qui, moi, m e saisit beaucoup su r son pouvoir. Je sais que l’écriture ne peut
plus, ne pourra plus jam ais produire des effets pareils, des effets d ’éducation ou d ’anti-éducation
aussi forts que ça. Et ce n ’est pas du tout parce que ça travaille plus l’inconscient q u ’autre chose,
pas du tout parce q u ’il y a des images qui peuvent revenir sur leur métaphore com m e images Le ciném a n’est pas un art
de rêve, c’est parce que ça travaille exactem ent des individus sur leur solitude, c’est-à-dire là où com m e les autres : il travaille
une telle solitude ne peut parler... les individus su r leur solitude.

Cahiers. - Effectivement, le cinéma convoque toujours d'une certaine façon le spectateur com m e
un aphasique. Et en ce sens-là, l ’apparition du parlant n ’a rien changé.

J. L. Schefer. - Au contraire! E videm m ent, on pourrait dire que le parlant ça a été : je parle
pour vous... Enfin, il est am u sa n t de voir que les populations ethnographiques qui allaient pour
la première fois au ciném a y allaient d’une façon com plètem ent aristotélicienne : après, elles vou­
laient tuer le m échant, etc. La sidération, c’est-à-dire l’aphasie, c’est venu plus tard. Ce n ’est pas
la conscience de la sim ulation qui est v enue plus tard, c’est l’effet de simulation su r le spectateur.
Q uand je suis au cinéma, je suis un être simulé. C ’est tout autre chose que ce « p h é nom ène de
projection » dans un idéal que pensait la sociologie américaine vers les années 50, « l’h o m m e im a­
ginaire » (ou ce qui restait en elle de la psychologie expérim entale du XIXe). Cette « formule »
par laquelle, loin d ’être « nom m ée », se refermait toute la question d u cinéma. Je suis simulé,
c’est-à-dire q u ’u n autre corps et un scénario m êm e (un scénario./à/a/, dans son déroulem ent et
dans son pouvoir de prescription) se déplace en moi com m e velléité de plaisir ou d ’action.
J’éprouve ceci : l’h o m m e assis, le pôle virtuel de l’appareil et de l’image cinématographiques, y
est tou t entier la vie m om entanée d 'u n hom m e inchoatif (qui ne peut que com m encer une dés- L’hom m e-inchoatif
habitude et u ne sorte de déshabitation du monde). Ceci veut dire exactem ent que l’imaginaire
ciném atographique ne com pense pas ou ne s’articule pas su r u n réel. Cet imaginaire (et c’est pour­
quoi la« m achine signifiante » e st plus q u ’un appareil, u ne liaison d ’organes qui tous enregistrent
et ne restituent jam ais des degrés de simulation), un tel imaginaire se calcule précisément sur
le lieu de ses effets : su r l’ho m m e inchoatif, sur l'être vélléitaire. Cet être passif est donc, inver­
sement. une préemption constante sur toute l’image : c’est lui qui com m ande l’improbabilité de
celle-ci. L’image n ’est donc pas sim plem ent renversée dans la caméra, elle l’est surtout sur l’effet

I
ENTRETIEN AVEC JEAN-LOUIS SCHEFER 9

« Je suis simulé, c'est-à-dire qu'un autre corps et un scénario même (un scénario fatal.dans son déroulement et dans son pouvoir de prescription), se
déplace en moi com me velléité de plaisir ou d'action... » (La Bête humaine, de Jean Renoir}

démultiplié et retardé d ec ete n reg istrem en t-là(p a r exemple, je suis tel héros, la fem m e, le chien,
le téléphone qui va sonner etc..., c'est-à-dire le lieu inchoatif seulem ent de cet impossible retour
de réel).

Quelque chose devrait donc être pensé de cette m achine en dehors de l'effet de sidération ou
Les conduites com m ençan- de la sim ulation m êm e (d’une apparente sim ulation du m onde) com m e effet d ’induction en des
tes. débuts de conduites - ces conduites c om m ençantes ont en propre non tellem ent d’être fragm en­
tées mais surtout d'être protégées; sauvegardées par la délégation de leur irrépérable naissance;
d 'être à la fois à l’abri du m onde et de ne pouvoir cependant constituer un second m onde, ni un
être co n tin û m e n t double : c’est donc dans l’ho m m e-incho atif l’être d ’un e contiguité des mondes,
inadditionnables, insynthétisables qui s’éprouve tout d ’abord.

J’avais été intrigué dans Vent d ’Est par l’espèce de provocation terrible de G odard m ontrant
un cheval, un cow-boy et disant : ce que vous voyez-là n’est q u ’un reflet de cheval, de cow-boy
etc. Ce qui est vrai et qui correspond exactem ent à cette conscience-là, dans un geste brechtien
10 QUESTIONS DE FIGURATION
si l’on veut. Mais ce qui veut dire que tout le tem ps je suis le reflet de cheval, je suis le fantôm e
de cet être historique qui existe plus que tout autre spectateur assis.

Cahiers. - On peut dire que de la part de G odard c'était un geste d ’exorcisme en ce sens qu'à
un certain m om ent il a voulu rompre violemment avec la séduction hollywoodienne.

J. L. Schefer. - C ’est l’illusion de la scène brechtienne, c’est l’illusion de la distance critique. L'illusion de la distance criti­
Et je me d e m ande si l’arm e ou le devoir, puisque l'éthique du ciné ne consiste pas à faire une que
science propre avec une idéologie propre, ne reviendrait pas à utiliser cet én orm e appareil sur son
propre pouvoir, ses propres effets, au lieu de dénoncer ces effets-là. Parce que le m ou v em en t
inverse est une illusion, u ne illusion je dirais mélancolique. Et puis, il y a tout de m ê m e une chose
dont il faut parler, dont il faudrait pouvoir parler : pourquoi est-ce que n’importe quel film, vrai­
m ent n’importe lequel, peut co m m an d er dans des salles de quartier ou pas de quartier, des
conduites érotiques ou masturbatoires chez les spectateurs? Ce n ’est pas seulem ent parce que
ce sont des salles sombres, pas seulem ent parce q u ’il y a un recrutem ent plus facile d ans les ciné­
mas. Q u'est-ce qui se passe à partir du m o m ent où on se laisse envahir par un corps filmé dont
on ne peut plus arrêter la descente ou le déplacem ent? Je m e d em an d e si ce n’est pas ça,plutôt
que le p h én om ène de projection,qui se passe du point de vue du spectateur? Enfin, je ne sais
pas. J’ai du mal à faire un discours lié sur le ciném a parce que ça travaille tellement de franges,
d ’un tel corps poreux... On ne va pas faire travailler là des restes de conduites q u ’on ne m ène
pas ailleurs ! Et est-ce que ce n’est pas par là q u ’un pouvoir de persuasion ?... Et n'est-ce pas là,
naissant dans son obscurité, à peine son obscénité, tel fragment saccadé de l'être velléitaire?

Cahiers. - Aujourd'hui, on assiste à un phénom ène de culturalisation du cinéma, l ’effet sidérant


passe après l'effet de culture dont on se protège. El simultaném ent on assiste à la disparition de toute
une violence scénographique qui ne subsiste plus que dans les marges du cinéma culturel (karaté.
porno, etc.). Ce qui fa it qu'aujourd'hui le cinéma ségrègue les spectateurs encore plus qu'avant.

J. L. Schefer. - Ce qui veut tout de m êm e dire q u ’un art naît sur des effets de masse - et non Un art naît sur des effets de
autrem ent. Il naît sur un pouvoir d'im m obiliser l'espèce et de la sidérer. Pour reprendre u ne autre masse et non autrem ent
fiction, une fiction antique : il y a une chose qui étonnait beaucoup Joyce quand il lisait « La
Science nouvelle » de Vico, c’est la constance avec laquelle revient l’expression chez Vico où
l’hum anité a été à la fois fo n d ée et sidérée par la foudre que Jupiter a lancée. Il y a une sorte de
roulem ent de tonnerre qui parcourt toute l’histoire depuis les mythologies dans un éclair. Est-ce
que dans ce pouvoir de sidération ne réside pas la foudre dont l’autre nom est « la pensée ful­
gurante ». c'est-à-dire une pensée qui n’a pas d'anatom ie, une pensée qui n ’est pas sécable a na­
lytiquem ent? N'a-t-elle pas en vue deux choses sim ultanées : la création du m onde h um ain et
la suppression de l’espèce com m e telle? Est-ce que ce que veut la pensée (dont les formes sont
imprévisibles, dont les formes ne sont pas une dém arche - et qui tom be c om m e la foudre) n'est
pas la suppression de l'espèce com m e telle, telle q u ’elle la trouve? C ’est une question que l’on
peut poser sur les effets produits par cette nécessité d ’être sidéré à un certain m o m ent de notre
développem ent historique. Un certain m om ent qui vient après la résolution des apories allégo­
riques, et puis mystiques, et puis juridiques et analytiques qui ont toutes travaillé su r notre corps
inconnu, finalement. O n en arrive là où les images du corps le circonscrivent entièrem ent et font
beaucoup de choses à sa place.

Cahiers. - Des images du corps qui sont, au cinéma, des images de géants.

J. L. Schefer. - C ’est là que je m e posais u ne question su r le pouvoir analytique des appareils


dont on dispose, qui est toujours fantasm atiquem ent un pouvoir qui se voudrait chirurgical et
qui consisterait en so m m e à trouver Panatomie d ’u n corps qui est inconnu et dont l’inconnu
m êm e nous fascine et nous fait travailler. 11 en est presque de m êm e de la pensée et du cinéma,
qui consiste non pas à com prendre ce q u ’est le signifiant mais à rajouter des énigm es c’est-à-dire
des choses toujours plus inconnues, qui ne s’additionnent pas, qui s’ajoutent, tout sim plem ent,
qui ne font pas synthèse.

Cahiers. - O n a le sentiment qu'il s'est développé, depuis une vingtaine d ’années, comme un impératif
de tire et d'analyser les images dans le moment m êm e où les images faites se prêtaient de moins en
moins à cette lecture, c'est-à-dire perdaient leur pouvoir de sidération (ce pouvoir que la lecture exor­ Lecture, chirurgie
cisait), et au mom ent m êm e où la télévision se développait. Or. la télévision est réellement une pra­
tique chirurgicale. Dans la façon dont se passe un tournage sur un plateau de télévision com m e dans
l'image ainsi obtenue - image qui est toujours le gain d'une suiveillance. Et puis, il faudrait peut-être
réfléchir à ceci : ce qui avait paru interdit, tabou, au cinéma pendant très longtemps : l ’intrusion à
l'intérieur du corps humain, a été l'un des premiers spectacles de masse de la télévision : l ’opération
à coeur ouvert.
ENTRETIEN AVEC JEAN LOUIS SCHEFER U

« Il V a à la fois des silhouettes dans le cinéma burlesque, et des corps qui n'ont pas d'anatomie, non seulement pour des raisons d époque, mais pour
des raisons de travestissement... » (La Bataille du siècle, avec Laurel et Hardy)

J. L. Schefer. - Oui. En m êm e temps, je m e d e m ande si les opérations à coeur ouvert dont


du parles, ce n’était pas aussi L e Port de l'angoisse ou des choses c om m e ça, c’est-à-dire le traite­
m ent d’une situation du corps (qui n ’avait jam ais été vue ni dans la peinture ni sur une scène
de théâtre dans toute son histoire) qui n'a pas de franges, qui est com plètem ent pris dans un
T out est de la pellicule milieu lui aussi filmé, qui est lui aussi de la pellicule?Tout est de la pellicule, en quelque sorte.
Et s’il n'y a pas là, m êm e si il bouge, un e n vahissem ent de grain de tout l’espace où rien ne sub­
siste qui ait une autre dureté que lui.

C e qui m ’avait intéressé quand j ’avais essayé de travailler sur l’image, c’était q u’il m e semblait
que l’image de télévision était la seule qui tech n iq u e m e n t avait ce q u ’on appelle u n e « défini­
tion », c’est-à-dire des lignes balayées par un spot, c om m e ça, un certain nom bre de lignes, une
certaine vitesse de balaiement etc., d ont la définition était exactem ent l’inverse de ce q u ’u n e ana­
lyse pourrait produire. C ’est-à-dire que la définition de l’image brouillait sa décomposition.
L’autre chose, c’est la nécessité où on a été d’analyser des images. De les analyser d an s un autre
contexte qui faisait q u ’elles n'étaient pas quelque chose de supplém entaire par rapport au discours
mais q u ’elles l’envahissaient com plètem ent. Cela a induit des résultats techniques et m éthodo­
logiques de l’analyse des images, picturales ou filmiques, une très lente redécouverte de ce qui
avait fondé l’analyse du discours chez les Stoïciens. L’analyse du discours, qui a q u an d m êm e
été une chose très importante en Grèce, s’est faite sur des images, à partir d ’images. Les catégories
12 QUESTIONS DE FIGURATION
ont été mises en place par la caractérisation des parties de l’image et on a touché là, par u n phé­
n o m ène de récurrence, une impossibilité d ’acclimater un phén om ène nouveau, d o n t une des
preuves a été, to u t de m êm e, l’espèce de m aladresse d ans laquelle on s’est em bourbé pendant
des années en essayant de parler du ciném a en term es de représentation ; en grande partie
conduits par ce q u e dit Brecht à propos d u théâtre;qui était une volonté obstinée d e transform er
le fait q u ’il y avait de la terreur. C ’était tout de m ê m e lié à quelque chose qui s ’appelait la décou­
verte d u sujet et qui réinstallait très étrangem en t un sujet cartésien.

Cahiers. - En m êm e temps, réagir contre la sidération, contre la terreur, cela n ’a pu se faire q u ’avec
plus de terreur encore...

J .-L . S c h e fe r.-V est cela. Ç a impliquait des formes de ciném a, très importantes. Straub, c’est
très important. T o u t ça nous conduit à nous poser u ne question terrible su r le corps d o n t nous
a do té l’histoire. Et ce n ’est pas par hasard q u ’on com m ence aujourd’hui à y penser et en ces ter-
mes-là. Après les guerres, après la dernière guerre, après les charniers, après ces spectacles-Jà, après
- cette première expérience de manutention globale des corps qui était, pour la première fois, une
m anutention de l’espèce m êm e. C’est pour ça q u’il faudrait voir plus précisément c o m m e n t l'ins­
tallation d u star system a liquidé le burlesque et a installé un corps idéal après le corps burlesque Le premier idéal était un corps
qui était un corps obscène. A u fond, le premier idéal était u n corps obscène! Alors*ce n ’est peut- obscène
être pas par hasard q u ’u n procès de m oeurs a touché Fatty... H faut peut-être se poser u n e q ues­
tion sur la nécessité qui a poussé à !a production de ce corps-là. D ans to u t le burlesque, to u t est
scène, par exemple Chariot au bain ou C hariot patine, ou toutes les scènes de restaurant d ans
Chariot, des scènes qui ont disparu : après, on ne m ange plus au ciném a, s a u f chez les M arx Bro­
thers...

Cahiers. - En termes psychanalytiques, c ’est un cinéma oral-anal...

J. L. Schefer. - Il y a à la fois d es silhouettes d ans le ciném a burlesque et des corps qui n 'o n t
pas d ’anatom ie, non seulem ent p o u r des raisons d’époque mais pour des raisons d e travestisse­
m en t, d’effets de travesti, et pour des raisons d ’éclairage de la chair m êm e. Fatty sous la pluie,
c’est quelque chose qui est au delà de l’anatom ie e t q u ’on retrouve vaguem ent dans l’herm aphro- -
dite de Pétrone. O n ne peut plus découper ce corps-là. Il n’est plus lié par des m ouvem ents. C ’est
ce lien au m o u v e m e n t que refait tout le sta r system ju sq u e dans la m ode fém inine (les robes ajus­
tées, les poitrines avec globes). La différence entre le burlesque et le star system : dans le star sys­
tem il y a le désir d ’acquérir les m êm es vêtem ents, les chem ises américaines, les vestes q ue l’on
voit aux personnages de Hitchcock, il y a une séduction des vête m e n ts d ans lesquels on peut
entrer. O n ne peut pas entrer dans les v êtem en ts d u burlesque. Ils son t collés au corps. C e sont
des vêtem ents en pierre aussi dont la matière est c o n sta m m e n t mouillée, séchée, couverte de
sauce, etc. Et là il s ’est passé quelque chose qui colle à la peau, qui n ’était pas dans le théâtre,
qui n’était pas d ans la peinture et qui ensuite n ’a plus été dans le cinéma. Je suis sû r q u ’il y a
quelque chose de très important-là. « Vous êtes improbable ! », c ’était la première accusation qui
renvoyait u n degré d ’usure absolum ent idéal au s p e c ta te u r - et c’est ça aussi l’obscénité. Fatty
sous la pluie, ce n ’est pas « C h an to n s sous la pluie ».. Il y a cette distance-là q u i1est peut-être ce
qui sépare Eschyle d’Euripide lorsque Nietzsche dit q u ’avec Euripide la tragédie elle-m êm e est
devenue u n jeu d’échecs, c’est-à-dire quelque chose qu e l’on peut refaire, u n parcours que l’on
peut recalculer, dans lequel ort peut rentrer. Mais ça n ’est plus u n espace immobile... C ’est com m e
si le ciném a avait com m encé im m édiatem ent avec u n corps spécifique qui n’a cessé de s’accli­
mater, qui s’est acclimaté au scénario, ça c’est évident.

Cahiers. - Un corps spécifique qui tenait à quoi? A la nature m êm e des'images?

J. L. Schefer. - A la nature des images aussi. C ’était aussi le corps de la guerre de 14, le corps
des tranchées. « Le prem ier corps mondial », en quelque sorte. « Le premier corps mondial »

Cahiers. - Dans un film com m e celui de Léon Poirier, on voit à la fo is des images de tranchées
qui sont d ’une certaine faço n des images de charnier et le corps fa n tô m e héroïque qui revient par
transparence.

J. L. Schefer. - Oui, et c’est à'n o u s que cela arrive depuis dix ans, de pouvoir dire : ceux-là
sont morts. Ils se répètent com m e images mais c o m m e vivants, c’est fini.

Cahiers. - Ce n ’est pas un hasard si tout le cinéma m uet, dans les années 20, 25, est peuplé de
fan tô m es. Surtout en Allem agne...
ENTRETIEN AVEC JEAN-LOUIS SCHEFER 13

« Pour la première fois, l'inégalité comme humanité qui est donnée à voir » (Frankenstein Must Be Destmyed(Le Retour de Frankensteinl de Terence Fisher)

J. L. Schefer. - Et ce qui est peut-être plus curieux encore, c’est que ces premiers fantôm es
se sont fabriqués là où ils ne sont pas morts, là où il n ’y avait pas les charniers. Aux Etats-U nis,
car il y a eu, en effet, quelque chose qui s’est passé en term es de fantôm es Ge pense à La Charrette
Un poids de fantôm es fa n tô m e ...). J'aim erais com prendre pourquoi on a com m encé par installer un poids de fantômes,
qui pouvait contrebalancer quoi? Je pense à un truc de Faulkner, dans Pylône'. « sur les bancs
publics et dans les salles d ’attente, il y a un poids de clochards qui, s ’il n'existait pas, nous transfor­
merait en étoiles filantes ». Il y a quelque chose de cet ordre-là, qui s’est aussi installé en nous,
très certainem ent. Parce que tout a com m encé co m m e si l’image était construite pour être déniée
de son poids social et c om m e si son insistance, sa persistance et sa répétition avaient installé un :
ce n ’est que vous, ce n'est que vous mais tels que vous ne vous ne vous conduisez pas, tels que
vous n’êtes pas, vous n ’êtes pas dans la famille... Et pourquoi d ans le burlesque, dans les Chariot,
14 QUESTIONS DE FIGURATION
les Fatty etc., il y a toujours intrusion de clochards dans des familles respectables? Pourquoi la
division des classes est devenue poreuse, là? C ’était fait pour qui, ces films-là? Qui regardait ça?
M anifestem ent, la société.

Cahiers. - A u x Etats-Unis, c'était un public irès populaire, d'immigrants, très peu intégré. C e n'est
évidem m ent pas le cinéma de la bourgeoisie déjà installée.

J. L. Schefer. - Enfin, il y a tout de m êm e l’énigm e, et de cette installation et de cette sim u ­


lation... et de ce q ue la dénégation réussit à installer, et de cette préemption de réel, que la société
finalement est poreuse et que les corps circulent. Si dans le fait qu ’un corps trans-individuel, en
quelque sorte, trans-social, s ’est installé pas du tout com m e un joli corps, il n'y a pas une grande
question, u ne question que seul le ciném a a posée?

Cahiers. - Oui, entre le FeuiHade de Fantom as et Long de Mabuse, un corps spectral, un zombi,
qui parcourt tout l ’espace social, qui circule entre les bas-fonds de la société et les classes supérieures.

J. L. Schefer. - Parce q u ’en effet, à propos des bas-fonds, dans le rom an russe, les bas-fonds Les bas-fonds
c’est la répétition d’un cas social, par exemple, qui est lié au destin d ’une partie de l’aristocratie
russe etc. Mais avec les bas-fonds au ciném a, c’est quelque chose d ’autre qui est entraîné dans
les bas-fonds. Jouvet changeant de quartier, changeant de vêtem ents, c’est pas tel ou tel aristo­
crate russe... C ’est tout autre chose que ça. C ’est un destin qui n’est plus un destin romanesque,
Et il n ’est pas su r que le ciném a ait été conscient de ça. Il n ’a pas été conscient de la préemption
q u ’il exerçait su r un être qui n’était pas un être de classe, finalement. C ’est quand m ê m e ce qui
fait la différence du ciném a et de l’écriture. Ce n’est pas une différence d’inscription, c'est une
différencede prescription. C ’est une multiplication de l'être inégal, que le roman tentait de join­
dre, et que tout le théâtre avait tenté de construire. Je me d em an d e m êm e si on ne pourrait pas
poser les questions en termes de : « pour la première fois, l'inégalité com m e hum anité est donnée
à voir ». C ’est-à-dire : une chose qui n ’est plus jam ais réglable. U n e chose qui n ’est pas compo-
sitionnelle. Des êtres qui sont en dehors de l’imagination d ’un équilibre des hum eurs, des te m ­
péram ents, des raisons, des déterm inations, qui com m encent à naître com m e géants, en effet.
Est-ce que ça ne com m ence pas là, que l’effet de sidération multiplié n ’est pas cela? C ’est-à-dire
que perd pied et a perdu sens, en effet, un certain type de sémiologie, à partir du m o m e n t où on La sémiologie perd pied
a compris q u ’on avait plus à faire à quelque chose de l’ordre de l’analogie iconique (il aurait fallu
saisir l’image com m e ressemblance), mais est-ce q u ’un art nouveau ne naît pas toujours lorsque
ce qui travaille l’image, ce sont des êtres inégaux, improportionnels, totalement?

J’aimerais cependant ajouter ceci : il n ’y a pas un heurt absolu venu com m e effet sidérant du
m onde des images. O u cet effet se m esure étrangem ent (et com m e de l ’intérieur) à une évaluation
exactem ent inverse : le langage assum e alors, ou apprend (et plus que le sujet de langage s ’agit-il
de l’h o m m e m êm e que tout cela travaille, et que cela travaille avant les mots) paradoxalement
un pouvoir nouveau dans l'instant ou la forme, ou la révélation, du « dessaisissem ent ». Un tel
dessaisissement nouveau est donc déjà l’attention sidérée à un réseau qu’il ignore. 11 évalue par­
fois en lui non son impuissance mais son propre pouvoir d ’isolement silencieux.

... il rencontre cela q u ’il n ’a pas construit. Ce qui s ’est construit hors de lui ne constitue donc
pas tout à fait des objets nouveaux (et des objets d o n t la captation reste im prévue pour l’être de
langage - celui en qui le langage vit com m e dram e et d o n t il est sur q u ’une écriture donne un
m om ent le reste ou m êm e tel dehors provisoire), mais ces objets construits hors du langage - et
en cela m êm e « hors du m onde » - constituent peut-être par ce dehors d'enchaînem ent à la fois
un autre objet et une conscience de retard pour la langue.

Cahiers. - Pour en revenir à notre point de départ : le cinéma com m e machine enregistreuse...

J. L. Schefer. - La m achine d’enregistrem ent, la m achine à sidération (com m e la « mécanique


sépulcrale » de la G rande T erreur a d ’abord été essayée « sur des morts afin qu'elle apprît d’eux
son usage »), n ’est donc pas tout à fait ni tout sim plem ent une machine optique et suspecte d’être
déjà signifiante par son dispositif (par sa structure...) ou par les effets et la so m m e des effets deve­
nus indissociables de son fonctionnem ent. T o u s les élém ents de cette m achine ne sont pas des
appareils m écaniques ou des fonctions (perceptives, m nésiques, cognitives, etc.); l’un de ses élé­
m ents, et par rapport auquel un calcul s’effectue, est sans doute u ne sorte de sujet m u ta n t ou Le paradoxe du spectateur
u n ho m m e plus inconnu - c’est ici du paradoxe du spectateur q u ’il faudrait parler.

A partir de propos recueillis au


m agnétophone par Serge Daney et
Jean-Pierre O udart
ENTRETIEN AVEC JEAN LOUIS SCHEFER 15

« C'est à nous que cela arrive depuis dix ans, de pouvoir dire : ceux-là sont morts, ils se répètent comme images mais comme vivants, c’est fini... »
(The Gréai Love forEngland, de David W . Griffith)
16
17

LE BURLESQUE

RETOUR AU BURLESQUE
PAR MICHEL BOUVIER ET JEAN-LOUIS LEUTRAT

Aux Etats-U nis, le ciném a fut associé e n ses d ébuts au « vaudeville » et ce, pen dant de n o m ­
breuses années. O n a pu avancer que les A m éricains découvrirent les films grâce à cette forme
de spectacle - et peut-être par son intermédiaire. Certains lui reprochèrent m ê m e de m aintenir
le « nouvel art » en esclavage (les films étaient utilisés, à l’origine, com m e des « chasers » qui
m arquaient la fin du spectacle). D eux m o m e n ts dans l'histoire de la production m ontreront ici
l’im portance de la présence d u vaudeville aux côtés du ciném a m uet : ainsi M arcus Loew recon­
naît avoir dû la réussite de sa carrière - d o n t les d ébuts rem ontent à 1904 environ - à sa rapide
com préhension des affinités en tre le film et le vaudeville; d ’autre part, lorsque la Radio Keith
O rph eum Corp. (R .K .O .)est fondée (en 1928), le prestige des théâtres de vaudeville de la Keith-
Albee-O rpheum est bien évidem m ent encore im portant.

Certes, le ciném a parvint à acquérir, au niveau de la distribution, son autonom ie. Mais co m m e
forme de spectacle, il sem ble souvent avoir eu de la difficulté à se déprendre des « vaudeville
acts » (et suivre les avatars de leurs relations ne serait pas sans intérêt). Cela est particulièrement
évident dans le cas d u Burlesque. Il ne suffit pas d ’alléguer que l’énorm e majorité des acteurs
com iques américains ont fait leurs débuts dans le vaudeville (de Roscoe Arbuckle aux Marx, en
passant par Buster Keaton, Al Saint Jo h n , Harry L angdon, Ben T urpin, Will Rogers, etc.). 11 est
indéniable q u ’ils im portèrent dans les films u n e science d u tem po largem ent rodée et une rhé­
torique complète de la présentation et de la conduite du gag, ou q u ’ils retrouvèrent des tours et
des num éros éprouvés (cf. la biographie de W.C. Fields). La trace de leur formation serait éga­
lem ent à interroger dans les transcriptions q u ’ils proposèrent, dans le registre filmique, de plai­
1. L'exemple le plus fameux en santeries verbales qui singeaient fréquem m ent la sagesse des nations ou s’appuyaient délibéré­
serait le.gag que Buster Keaton pro­
posa aux Marx pour A Day at ihe Cir- m e n t su r des stéréotypes (1). Ces plaisanteries, à jo u er su r des prém onitions de répertoire, des
cus et qui illustrait l’aphorisme : « Le répétitions préparatoires, avaient u ne portée c o m m entative : la critique était incidente ou oblique.
dernier brin de paille casse les reins du
chameau» (équivalent de notre: Le vaudeville américain n’a rien de c o m m u n avec la forme de représentation qui est désignée
« c’est la dernière goutte d’eau qui fait
déborder le vase ») : on se rappelle que par ce m ot en France. Il se distingue parfois m alaisém ent de la « musical com edy », qui conservait
ce fut le muet Harpo qui fut chargé de une intrigue, et du « burlesque » (2) - term e générique qui recouvrait, plus fréq u em m en t q ue des
vérifier la véracité du dicton. comédies parodiques de pièces ou de rom ans en vogue, des spectacles de bas-fonds présentant
des num éros plus ou m oins déshabillés tels q u e les « Bathing Girls ». Il n’était pas considéré avec
2. L’acception américaine du terme
ne correspond pas à celle qu’ il a en le mépris qui s’attachait généralem ent au « burlesque ». Et pour ne pas avouer leur passage par
français. Pour désigner le cinéma bur­ ce dernier, beaucoup d ’acteurs, à l’époque, se réclamaient du vaudeville, qui s’affichait co m m e
lesque, nous usons d’une majuscule. « divertissem ent familial », jouait surtout su r un com ique verbal et dont les num éros, assez
Ces formes populaires de représenta­ courts, n’avaient pas nécessairem ent de rapports en tre eux (leurs interprètes étaient aussi bien
tion restent peu connues, bien que
nombre d’auteurs de théâtre tels que des jongleurs, des acrobates, que des fantaisistes, des chanteurs, des danseurs, etc.).
Brecht aient reconnu leur dette
envers « te théâtre américain de l’épo­ L’essor du vaudeville coïncida avec l’av è n em en t de ce qui fut appelé le « nouvel h u m o u r »,
que antérieure qui a excellé dans le qui su t intégrer les apports des traditions insistantes ju iv e et allem ande et devint rapidem ent
burlesque et le show ».
caractéristique de l’atm osphère urbaine. C ultivan t délibérém ent l’à-peu-près, le saugrenu, il était
volontiers agressif et louchait vers le M ythe du Succès par son rejet m éprisant de l’héritage des
utopies agrariennes - que celles-ci fussent fondées ou non sur un sentim ent proprem ent folklo­
rique. 11 fut l’une des arm es des jou rnau x ou des magazines qui prônaient contre la « genteel tra­
dition » les formes de la « popularization » - d on t il peut être à bon droit considéré aussi co m m e
En face : Mabel Normand. Mack Sennatt
et Fred Mace dans Murphy's tou, de Mack la manifestation. U n journaliste d 'Atlantic M onthly écrivait à l’époque q ue ce « nouvel h u m o u r »
Sennett (1913) ne témoignait « ni d ’u ne conviction ni d ’u n e perception d u m onde assurées, mais seu lem ent d ’un
18 RETOUR AU BURLESQUE
sens m o m en tan é des incongruités superficielles de la vie ». Quoi q u ’il en soit, le « jo k e r » perd
alors tout attribut de cette fonction de bouc émissaire qui est la sienne lorsque la société se conçoit
co m m e étant dotée d ’une unité organique. Bazin rapprochait a ju s te litre le décalage, ou mieux
le porte-à-faux qui dem eure entre la société et l'acteur com ique (en l’occurrence Chariot) et le type
de rapports qui s’instaurent entre ce personnage et les objets : « De m êm e que ta société ne l'intègre
jam ais provisoirement que par une sorte de malentendu, chaque fois que Chariot veut se servir d'un
objet selon son m ode utilitaire, c ’est-à-dire social, ou bien if s ’y prend avec une gaucherie ridicule
(en particulier à table), ou bien ce sont les objets eux-m êm es qui se refusent, à la limite, volontai­
rem ent ». Dans ce cas,« il sem ble que les objets n'acceptent d ’aider Chariot q u ’en marge du sens
que la société leur avait assigné ». (3) 3. A. Bazin. Qu'est-ce que te
cinéino v t. I, p. 98 et p. 100.
Ces quelques indications su r le vaudeville ne prétendent pas cerner la dette que le ciném a put
avoir à son égard. Mais une telle référence apparaît incontournable (et les textes des acteurs com i­
ques le prouvent), surtout pour qui veut savoir quelle place dans l’histoire et le développem ent
du cinéma américain le Burlesque a pu tenir. Car il faudrait reconnaître c om m ent le ciném a, dans
ses formes et son esprit, se rattache à l’h u m ou r, voire put y trouver son principe. A ndré Breton
notait : « Le cinéma, dans la mesure où non seulem ent com m e la poésie il représente les situations
excessives de la vie, mais encore il prétend rendre com pte de leur enchaînement, dans la mesure où,
pour émouvoir, il est condamné à pencher vers les solutions extrêmes, devait rencontrer l ’humour
presque d'em blée ».

T out autant catastrophiques et intempestifs que ratages, blocages et sabotages, sont les éto u r­
dissants ajustages, les im pertinents collages et les improbables et méticuleux assemblages qui,
de la comédie, traversent les six âges (4). L’attrait du Burlesque pour les m achines peut-il être 4. Sans chercher à combattre le fac­
pensé indépendam m ent des effets de juxtaposition, de coupure ou de connexion, de dévoiem ent tice au nom d’ un inappréciable usage.
temporel q u ’enfantent alors le principe de sérialité et ses avatars, tant dans la bande dessinée que
dans l'industrie (Kealon ne fait pas gratuitem ent allusion à Détroit!)?

Hegel suggérait que, à se séparer du réel et du vrai, la comédie allait vers l’hum our. Quoi q u ’il
en soit, ce dernier ne saurait être ici sim plem ent considéré dans sa portée révélatrice ou d é n o n ­
ciatrice. Ni com m e Witz, « principe d ’affinité » cher à Novalis - , ni com m e caricature : si la réfé­
rence à son modèle s’impose lorsqu’il s’agit des relations incertaines de l’h u m o u r et de l’image,
la caricature relève en effet toujours du dém oniaque (Bergson). Ni non plus co m m e « dévergon­
dage de l’esprit » ou c om m e « caprice ». D’autre part, la subversion que, contrairem ent à l’ironie,
il peut enchaîner, n ’est point tributaire d 'u n penchant accusateur comparable à celui que W alter
Benjamin repérait, à propos des oeuvres d ’Atget, d ans la photographie : « Héritière des augures 5 Songeons à Blow-Up. mais aussi
et des aruspices, la photographie ne doit-elle pas sur ces images découvrir la fa it te et désigner le cou­ à Lu Jetée et aux rêveries que sa musi­
pable? » (5) Bela Balasz rem arquait à propos de Félix the Car et du dessin anim é que « seul le que, par son typage, impose.
ciném a est en m esure de m ontrer des formes qui ne sont pas, mais au contraire deviennent, des
formes qui su m en n en t », de telle sorte q u ’il ne puisse v avoir « aucune différence entre l’être et
le paraître ».

C ’est pourquoi l’h u m o u r ciném atographique ne doit pas être évalué m odestem ent par rapport
aux registres du vraisemblable ou de la logique d'implication. Et les effets de redoublem ent qui
sont au principe de ses formes (reduplication spatiale ou temporelle pour que s’assure le gag;
décrochem ent des espaces, à l'intérieur du cham p, qui équivaut à une procédure de réversibilité;
jeu sur les points de vue et pièges que se tend notre regard ; mais aussi : surenchère su r l’évidence ;
jubilation des remontages saugrenus, etc.) n’ouvrent pas su r u ne aire promise à la perspicacité
d ’un D upin ou descriptible en term es de transgression, voire de régression. S’il y a renversem ent 6. A propos du Pèlerin Bazin cons­
de la loi, ce n ’est pas par attaque frontale de l’Establishm ent (la fam euse tarte à la crèm e jetée ultait : « Nulle volonté sacrilège. Un
à la figure du flic), ni par l’assaut m ené contre les conventions narratives ou iconographiques : pasteur lui-même ne parviendrait pas
sa logique am èn e une pulvérisation de certains codes en ce q u ’elle est nécessairem ent conduite à sc formaliser de l’accoutrement de
Chariot. Mais c’est bien pire: une
c om m e une dém onstration par l’ab su rdité(6). Par voie de conséquence, elle établit infailliblement espèce de réduction au néant de ce qui
l’absurdité de toute dém onstration (de forces, de logique ou de joie - cf. Keaton). « La loi n'est justifie ces personnages, leurs croyan­
plus renversée ironiquement par remontée vers un principe, mais tournée humoristiquement, oblique­ ces et leurs actes ». Peut-être le mot
ment, par approfondissement des conséquences » (Gilles Deleuze). ncant est-il encore de trop : l'humour,
dans ses attaques les plus vives, ne
saurait garantir quelque appropriation
Michel Bouvier et Jean-Louis Leutrat que ce soit; s'il est partout possible
c’est qu’ il est essentiellement affirma­
tif et ne se limite pas simplement à
rejeter dans un « néant » dérisoire
Le texte de K eaton .Q u an dla com édie est chose sérieuse a été publié d an s le « Hollywood M agazine » toute loi ou tout représentant d'une
du 2 5 mai 1 9 2 8 , so u s le titre : W hen Com edy is Serious. instance décisive (ce qui reste une
façon d'appropriation). Bazin ajoute :
Le texte de Keaton Les six âges de ta com édie a é té publié d a n s un ouvrage collectif intitulé The Truth
« Rites et (ïdêles sont rejetés dans un
about the M ovies by the S tars (édité par Laurence A. H ughes, chez Hollywood Publishers, 1 9 2 4 ) so u s monde absurde, réduits à une exis­
le titre W h a t are the six A ge s o f Comedy. tence d’objets ridicules ei presque
Le texte de Harold Lloyd e s t tiré du m ê m e volum e (titre anglais : Com edy D e ve lo p m e n t). obscènes à force d’être privés de
Le tex te de Mack S e n n e tt est extrait d e sa biographie K in g o f Com edy (racontée à C am eron Shipp), sens ». (Qu'est-ce que le cinéma 9 t. I ,
publiée par Doubleday, N ew York 1 9 5 4 . p. 105).
19

LES SIX AGES DE LA COMÉDIE (1 9 2 4 )


PAR BUSTER KEATON

A compiler l’histoire des comédies ciném atographiques, il est Troisième chapitre : l’Age du Tacot
difficile de s’em pêcher de rire. Mais rire ruinerait notre réputa­
tion. C ’est pourquoi cet article sera (é-)dicté et non pas écrit. En dehors de l’invention de la caméra, rien n ’a fait plus pour
les affaires de la comédie ciném atographique que l'invention de
l’autom obile - ou plutôt du tacot. Si le fabricant d ’u ne certaine
Premier chapitre : l’Age de l’ExpIosion m arque de voitures (nous ne pouvons pas m en tio n n er son nom
en raison de la publicité dont il bénéficierait) recevait une rede­
Il y a des années de cela, un ho m m e m uni d 'u n e caméra vance d ’un dixième de centim e par kilomètre ou d’un cin­
passa par hasard d ans un camp m inier ; plusieurs explosions se quièm e par bruit de ferraille pour chacune des fois où l’on a
produisirent alors q u ’il était présent, qui causèrent la perte non filmé sa voiture, il serait en m esure de régler tous les soldats
seulem ent du camp, mais de la plupart de ses occupants. avec un e prime hebdomadaire.
C o m m e il avait un sens de l’h u m o u r assez particulier, il décida
de réaliser des comédies ciném atographiques en utilisant les C e tacot (3) se révéla si populaire q u ’il fit de Détroit (Michi-
explosions co m m e principe du comique. Ainsi s’expliquent gan) un e ville tandis que les tacots faisaient des rues de Holly­
nom bre d’éruptions qui retentirent à travers le m on de pendant wood et de Los Angeles un cham p d ’épaves. Ainsi s’acheva la
cette période : on en rejeta la responsabilité su r des volcans de troisième période.
première grandeur, ruinant de ce fait des bonnes réputations
construites par des années de dure ardeur. Lorsque le trust de
la dynam ite eut compris la raison de la pénurie, les pionniers de Quatrièm e chapitre : l'Age de la Tarte à la crème
l’industrie décidèrent de se passer de cette forme de comédie.
Cet âge est également responsable du si fréquent recours à des P endant l’âge de la tarte à la crèm e, le slogan des réalisateurs
« doubles » au m o m ent où les stars devaient être envoyées en de comédies ciném atographiques fut : « Dites-le... avec de la
l’air pour flirter avec les anges (2). C 'e st aussi de cette façon farine! » La plaisanterie à propos des petits pains chaud s faits
qu’on parvint à faire épauler les compagnies ciném atographi­ par la mariée fut rapidement oubliée et l’air de tout Hollywood
ques par des com m anditaires. Certains d’entre eux épaulèrent fut chargé de tartes, ju sq u e dans des endroits où seules les oran­
si bien q u ’ils ne purent jam ais m ettre la main su r leurs liasses ges avaient osé s’installer. U ne telle quantité de farine pollua les
de billets. rues et les chem ins de la Californie du sud que beaucoup
d ’autochtones myopes crurent que le climat avait soudaine­
Q u and le public fut fatigué des explosions, les « anges » m ent changé et que leurs propriétés étaient couvertes de neige.
furent lassés des déficits et c’est ainsi que s’acheva la première M ûres, myrtilles, airelles, pom m es, pêches, crèm e renversée :
période. pas de favoritisme : le seul but dans la vie était d ’atteindre son
but avec une tarie. C elte période pourrait toujours être en
vogue si M. Hoover (4) ne s’était interposé et n’avait banni
D euxièm e chapitre : l’Age du Flic burlesque l’usage de ces armes.

C ette deuxièm e période des comédies ciném atographiques


est connue com m e l’âge du flic burlesque. T ant d 'h o m m e s C inquièm e chapitre : l’Age des Baigneuses
paraissent drôles en uniformes de la police que nous pouvons
dire sans risques que cette idée fut e m p ru n té e au réel. La pre­ Lorsque s’ouvrit l’âge des baigneuses, les affaires de la com é­
mière ambition de to ut je u n e ho m m e quand il atteint l’âge die étaient en bonne condition. Les choses com m encèrent à
déraisonnable de sept ans est de voir arriver quelque chose prendre forme de façon différente. O n attribue à An nette Kel-
d’affreux à un agent de police. Q ue pourrait-il lui arriver de plus lerm an (5) cette vague de ré-forme. T out se passa com m e si le
affreux que de se voir représenté dans un film ? Les hurlem ents chez soi des filles, le collège, le cours de sténographie, le grand
de plaisir qui saluèrent les catastrophes filmées qui affectaient magasin étaient oubliés. T oute fille qui était tant soit peu
les gardiens de la paix, rendirent tous les fabricants de comédies m ignonne se procura un maillot de bain et un billet de chem in
impatients de se surpasser et de rivaliser en trouvant de nou ­ de fer portant l’inscription : « Californie ». Beaucoup ne se tra­
velles manières de m ontrer les agents de police ridicules - ou cassèrent pas à propos du billet. Les gares de Los Angeles res­
naturels. Ce qui prétendûm ent leur advenait devint si dange­ sem blèrent à Vassar (6) un jo u r de remise des diplômes. La
reux que nul n’eu t plus le courage de devenir flic et que les hôpi­ seule différence résidait dans le costum e : nulle toque et nulle
taux de Los Angeles furent remplis d ’agents de police estropiés toge, mais des bonnets et des maillots de bain. Les maîtres-
et blessés qui, pour sept dollars par jour, avaient risqué leur vie. nageurs étaient en vogue, la majorité des filles s’imaginant
A droite : Rosco b Arbuckle (Fatty)
LES SIX AGES DE LA COMEDIE 21
q u ’une fille dans un film devait réellement entrer dans l’e a u . ; '•tions‘ à l’intérieur de l’industrie et de faire du m o nde un endroit
A u lieu d ’am énager les horaires en fonction de la lumière et du où vivre plus grand, plus beau et plus drôle.
soleil, les réalisateurs prenaient m aintenant leur tem ps en
s’arrangeant des marées. On rem arqua que les m oules d eve­ 1. The TlueeAges est sorti en 1923. Mais le litre fait sans doute écho
naient rares le long de la côte atlantique, tandis q ue la nouvelle aux célèbres vers de Shakespeare 04s You Like It. Acte 2, scène 7) :
se répandait que l’océan pacifique était plein de baigneuses.
C ’est alors que naquit l’expression : « Pauvre m oule! » pour « AU the worfd's stage,
désigner une m oule qui était trop ignorante pour suivre le And ail the men and wvmen merely players:
Thcy hâve their e.\its and ih eir eut rances;
conseil de Horace Greeley : « G o W est! ». Le propos favori de
A nd one man in his lim e plays many pans,
celte période était : « Mère, puis-je aller nager? - Oui, ma très His acts being seven âges ».
chère fille, mais ne plonge pas dans le ciném a ».
La comédie selon Keaton ne connaîtrait donc que six âges. Rappe­
lons que pour Shakespeare la « dernière scène » est celle du gâtisme,
Sixième chapitre : A présent « sans teeth, sans eyes, sans faste, sans everything ».
C 'est l'âge du « T oujours plus grand et toujours plus beau » 2. Plaisanterie intraduisible : « angels » était un mot à la mode en ces
d ans les comédies - dans les grands espaces libres de l’Ouest, années pour désigner un commanditaire.
là où un h o m m e est... un com ique - la lampe brûle encore à
m inuit : on cherche à do n n er au public quelque chose de meil­ 3. Il s'agit bien sur de la Ford T.
leur et de plus grand. L’assurance de l’industrie s’est éte n d u e
du plus petit extra ju s q u ’au réalisateur à la plus grosse tête. Des 4. Herbert Clark Hoover(qui fut président de 1929 à 1933) avait été
placé à la tête de la « Food Administration » par Wilson en 1917. La
com édiens qui étaient auparavant satisfaits de tom ber d ’une
lâche la plus urgente concernait le blé. II demanda la coopération
maison de quatre étages pour faire rire le public ont redoublé volontaire des ménagères américaines el obtint d’elles l’ulilisation de
d'effort el ils tom bent à présent d’u n bâtim ent de huit étages. pain noir à la place du pain blanc et l'observation d’un certain nombre
Non contents d'avoir un oeil au beurre noir dans les bagarres, de règles : lundis el mercredis sans farine J e u d is et samedis sans porc,
les comiques font à présent de leur mieux pour noircir les deux au moins un repas sans viande chaque jour de la semaine, etc. (11 s’agit
yeux. Un oeil au beurre noir est actuellem ent un e distinction de « The C han of Household Economies », « Save the wheat, save the
honorifique et m ontre que le porteur lutte pour plaire au public. milk, save Ihe m eatNsave the fats, save the sugar, save the fuel... »).
De nos jours, dans la loge d ’un com édien, on ne trouve plus de
baltes (7), d ’accessoires tels que des briques, des m atraques 5. Anneite Kellerman introduisit sur la sccne du vaudeville le mail­
lot de bain collant. Vers 1905, alors qu’elle était encore inconnue, elle
rem bourrées et des cigares explosifs. Les situations com iques
s'exhibait à Wonderland, un Coney Island miniature près de Boston;
ont remplacé ces anciens com battants du rire et les meilleurs un jour, il fut annoncé qu’elle nagerait de Boston Bridge à Charleston
cerveaux des meilleurs hum oristes d ’A m érique gagnent de Light ; elle ne le fit point mais la publicité marcha si bien que le direc­
l’argent en escroquant chaque studio spécialisé dans la comédie teur du vaudeville Keith de l’endroit l'engagea. Et c’est ainsi qu’elle
en Californie. débuta.

6. Vassar : il s’agit d ’une grande école pour jeune filles très réputée.
C ’est un pas dans le con sens puisqu’on attend à tout
La petite histoire nous apprend que vers 1865 la direction du collège
m o m en t un sérieux trem blem ent de terre et q u ’il est probable exigea que toute élève se baignât deux fois par semaine. Mais Keaton
q u ’on pourra alors être débarrassé d’un tas de vieux plaisantins était-il au courant?
professionnels, ce qui prouvera u n e fois de plus que l’industrie
du ciném a s’efforce toujours de plaire, d ’améliorer les condi- 7. En anglais : « slapsticks ».

QUAND LA COMÉDIE EST CHOSE SÉRIEUSE


(1928)
PAR BUSTER KEATON

Nous étions en train de tourner la scène d’ouverture de A première vue, ce mot rappelle peut-être la rem arque déjà
Snapshois (I) aux studios de la M.G.M. et je devais être piétiné ancienne d 'u n certain producteur déclarant :« Mes comédies ne
par une foule composée de figurants, lors d ’un e bagarre à pro­ sont pas faites pour q u ’on en rie ». Mais, pour peu q u ’on y réflé­
pos d’une parade quelconque. Edward Sedgwick, le réalisateur, chisse, il recouvre une vérité bien plus profonde.
s'assit sur un siège élevé, placé parallèlement à la caméra, et
nous fîmes un premier essai (2).

« Non! » hurla Sedgwick aux exiras. « On ne vous dem ande Réaliser des films comiques est un travail sérieux. C ’est la
pas de rire. C ’est peut-être u ne comédie, mais c’est quand raison pour laquelle je n ’esquisse pas le m oindre sourire dans
m êm e un travail sérieux! » un seul d ’entre eux.
22 RETOUR AU BURLESQUE
Pour un acteur, rire sur l’écran, c’est dire aux spectateurs 1. Titre provisoire du Cameraman (1928).
q u ’ils ne doivent pas croire ce q u ’ils voient, que ça n'est pas
sérieux. Après cela, quelle que soit la situation absurde dans 2. Edward Sedgwick (1892-1953). Sa carrière d ’acteur débute en
laquelle il se trouvera, il ne fera pas rire. Après tout, la comédie, 1895. Ses deux soeurs, Eileen et Josie, furent également actrices. Il
passa par le cirque, les « musical comedies », les « minstrel shows »,
pour l’essentiel, repose sur un personnage qui s'attire des
etc. Il réalisa de très nombreux films (notamment des westerns) pour
e nnuis - plus il les prendra au sérieux, plus ils paraîtront réels, Fox, Universal, M.G.M.
et par conséquent l’effet obtenu sera d’a u ta n t plus drôle.
3. Dans le « vaudeville », une tradition voulait que « comme les
vagues de l’océan, le monologue comique se fonde sur une cadence en
L’un des ho m m es les plus comiques que j ’aie jam ais connu trois ou neuf temps ». Aussi le monologue devait-il être construit en
dans le passé était un acteur de « vaudeville », Patsy Doyle. Il fonction de plusieurs moments bien déterminés, propres à déclencher
se présentait lui-m êm e aux spectateurs com m e le « gros des rires. Mais leur intensité devrait être modulée selon une gradation
ho m m e triste »; il se tenait au milieu de la scène avec un air • savante, sans obéir pour autant à un renchérissement constant, de telle
sinistre, et d ’une voix pleine de chagrin, il contait au public tous sorte que, la surprise aidant, le plaisir spectaloriel culmine lorsque
s'achève le numéro et qu'est utilisé le meilleur matériel, différé avec
ses ennuis. Je n’ai jam ais rien vu de plus drôle. Mais s’il s'était duplicité sans être annoncé. Il n’est pas inutile de rappeler ici à titre de
laissé aller à sourire, tout l’effet aurait été perdu. Je suis per­ comparaison ce que Bazin pouvait dire du gag à propos de Chariot :
suadé que Patsy avait en fait dégagé le principe fondam ental de « ... les gags de Chariot sont souvent d'une telle brièveté qu'ils ne laissent
l’h u m o u r bien avant q u ’il y ait des films. strictement que te temps nécessaire et suffisant pour les saisir et qu ’ils ne
sont suivis d'aucun temps mort du récit qui permettrait d ’y réfléchir. (...)
Bien que formé à l'école du music-hall. Chariot en a purifié le comique
Dans une comédie, non seulem ent la m éthode pour faire rire en lui refusant tome complaisance à l'égard du public. Son exigence de
est une affaire sérieuse, mais aussi la création et la mise en simplicité et d'efficacité est tout entière portée sur la clarté la plus elliptique
scène. Le com ique est chose fugace. Il faut placer l’effet en un possible du l’ai;, mais sitôt celui-ci achevé. Chariot se refuse à lui faire un
clin d’oeil, laisser au public le tem ps de l’assimiler en m én a­ sort. La technique du gag de Chariot mériterait naturellement à elle seule
une étude que nous ne pouvons entreprendre ici. Il suffira peut-être
geant une pause, puis, soit asseoir cet effet, soit le pousser d'avoir fait comprendre qu'elle atteint à une espèce de perfection limite,
ju s q u ’à un nouveau m o m en t où l’h u m o u r devra culm iner (3). à la densité suprême du style. Il est absurde de traiter pat exemple Chariot
On doit conduire ce travail avec une précision m athém atique de clown de génie. Si le cinéma n'avait pas existé. Chariot eût. en effet,
pour am en er u ne pointe comique, différer avec exactitude le cli- été sans doute un clown de génie, mais le cinéma lui a permis d'exhausser
max, de telle sorte que l’effet soit pleinem ent éprouvé par le le comique du cirque et du music-hall au plus haut niveau esthétique. Il
public et que l’ennui ne s'installe pas pourtant, et pour attendre fallait à Chaplin les moyens du cinéma pour libérer au maximum le comi­
le tem ps ju ste nécessaire avant le prochain rire. O n appelle cela que des sen’itudes d'espace et de temps imposées par ht scène ou l'arène
« rythm er » et c’est une science très exacte (4). L’une des rai­ du cirque. Gtâce à la caméra, l'évolution de l'effet comique pouvant être
sons pour lesquelles Ed Sedgwick, par exemple, est l’un des présentée tout au long avec la plus grande clarté, non seulement il n'est
pins besoin de le grossir pour que toute une salle le comprenne, mais
meilleurs réalisateurs de films comiques actuellem ent, est q u ’il
encore on peut au contraire affiner le gag à i ’extrême, limer et amincir les
a un talent presque mystérieux pour « rythm er » un gag. De là, rouages pour en faire une mécanique de haute précision capable de répon­
le fait que la comédie doit être m ontée com m e on le ferait d ’une dre immédiatement aux ressorts les plus délicats». (Qu’est-ce que le
belle m ontre - avec un soin infini à tous les niveaux. La chose cinéma? Tome 1, p. 100-101).
la plus simple exécutée trop rapidement ou trop lentem ent, peut
ruiner u ne comédie d ans son entier. Plus d’un morceau irrésis­ 4. Nous avons choisi de traduire « spacing » par « rythme » : ne-pas
tiblem ent drôle a été perdu pour le public pour avoir été joué entendre dans ce terme une acception affadie qui en ferait un syno­
trop vite. De m êm e, joué trop lentem ent, plus d ’un excellent nyme de cadence. Plus généralement, le rythme, au cinéma, est asso­
gag n’a pu provoquer le plus petit sourire parce que l’avoir m ené cié à l'espace (c’est là l’un des traits principaux qui rendent compara­
bles le film et le rêve) et devrait être distingué nettement du tempo.
sans hâte lui ôtait sa vertu comique.

La comédie d em ande de la psychologie et u ne science exacte


du tem po et du rythm e à m ettre en pratique à des m o m e n ts pré­
cis de la représentation. Ce n’est pas quelque chose dont on
puisse rire, com m e le faisait rem arquer Sedgwick, mais au
contraire à considérer très sérieusement.

Avec ça, le com édien reçoit des coups de toutes parts, dégrin­
gole du som m et de bâtim ents, se fait em plâtrer de tartes à la
crème, se fait arroser; il porte des vêtem ents dans lesquels il ne
voudrait pas être vu, m êm e en privé dans un pugilat dom esti­
que, et il est regardé de haut par les vedettes « artistiques »
parce q u ’il est un « com ique », c’est-à-dire tout sa u f un intellec­
tuel!

Oui - c’est une affaire sérieuse pour tous ceux q u ’elle


concerne.
23

« ... ALLONS VOIR SI L'ON PEUT SE FAIRE


UN PEU DE FRIC »
PAR MACK SENNETT

N ous avons e n te n d u notre premier film avant de le voir - Ford et Mabel. Ford prit la fuite en bondissant et en insultant
bien que le ciném a eû t à attendre quinze ans encore pour la police et - que Dieu bénisse la police ! - ils se lancèrent à ses
connaître le son. U n défilé de « francs-maçons » (1), m archant trousses. Je donnai un coup de m ain au cam eram an et nous
au son des cuivres et des « oom -pahs », rem ontait la eû m es toute la scène.
G ra n d ’rue.
Les m açons étaient bons, mais les meilleures scènes q u ’on
« Voilà pour vous, ô Maestro Mack Napoléon Sennett, un
splendide accueil, en vérité ! dit Mabel (2). chopa, ce furent les flics en train de courir. Je n ’ai jam ais su
- Pour l’instant, ferme ta splendide bouche et arrête-toi une leurs nom s, mais si quelques honorables retraités du service de
la police de Los Angeles se so uvien nent d’avoir pris part à cet
m in u te de japper, lui répondis-je. C ’est peut-être exactem ent
incident, q u ’ils s’exposent à la gloire : ce furent les premiers
cela. Allons voir si Ton peut faire u n peu de fric. »
Keystone Cops.
C ’était une parade m onstre et cela prendrait du tem ps avant
q u ’on arrive quelque part. Arriver, quelque part, dans m on On ne s’arrêta m êm e pas à l’hôtel Alexandrie (7). O n fila
esprit, c’était un déjeuner gratuit ou u n endroit quelconque où directem ent à Edendale (8), vers notre petit studio, pour filmer
je pourrais installer m a cam éra et filmer des acteurs sans les quelques scènes supplém entaires et des gros plans pour ficeler
payer. notre film : notre première comédie était bouclée. Je télégra­
« Les enfants, m ’écriai-je, voilà un spectacle pour nous. Bau- phiai à Kessel et B aum an (9) : « Premier jour, spectacle fini, et
m an et Kessel (3) râlent toujours à propos des coûts. Regardez c’est un truc én o rm e ».
cette scène de foule - entièrem ent gratis ! »
Kessel, pendant des années, affirma que le câble disait : « Ai
Ford Sterling (4) avait faim, Mabel voulait aller à l’hôtel. Fred pris cuite premier jour, et c’était un truc énorm e ».
Mace savait ce que c’était q u ’une parade (5). Ils rechignaient.
Pathé L ehrm an comprit ce que je voulais dire (6). N ’importe quoi, filmé, faisait de l’argent.
« Quel est le program m e, patron? demanda-t-il.
- Il n’y a pas de programme. O n y pensera au f u r e t à mesure. Ce qui était exigé, sim plem ent, c’est que ce fût raisonnable­
Pathé, cours ju s q u ’au grand magasin et achète une poupée. m en t neuf. Les ciném as, les détenteurs d ’u ne franchise pour les
Voilà un dollar et demi. Jim, installe la cam éra au coin. Ford, droits locaux (10), les distributeurs, tous étaient affamés de
m ets un grand pardessus et fais l’acteur. » films. C ’est pourquoi quelques-uns des personnages les plus
invraisemblables devinrent les parents du nouvel art. Certains
Mabel N orm and pouvait jouer in stan tan é m e n t n’importe exploitaient de vrais bagnes, d’autres étaient réparateurs de
quel rôle, m êm e un qui n’existait pas. bicyclettes, m archands de peaux de lapins; il y avait des fabri­
« Qui suis-je? » : c’est tout ce q u ’elle d e m an d a quand elle vit cants de m anteaux-et-costum es (11), d’ex-bookm akers et un
que nous allions de l’avant. ém inen t ex-chaudronnier appelé Mack Sennett. Eh ! Les pion­
- U n e mère. niers ont rarem ent appartenu à la noblesse. Il n’y avait pas de
- Je serais bien la dernière au courant! remarqua-t-elle. ducs sur le Mayfiower.
- A présent, prends cette poupée, ordonnai-je. C ’est ton bébé.
Vas-y. Cours et mêle-toi à la procession ; gêne les maçons. Fais-
moi ça. C ’était n e u f : nous sautâm es à bord et allâmes à la ville. D ans
- « Je suis une pauvre fille solitaire, une ouvrière, abandonnée l’univers du ciném a, on associe « la ville » à Hollywood, mais
dans la grande ville, à la recherche du père de m on en-en-fant ». à l’époque où W oodrow W ilson (12) prouvait q u ’un grand éru­
Puis, après cette tirade : « J ’ai besoin d ’un châle pour cette inter­ dit pouvait être un grand président, et faire des claquettes avec
prétation. Q ui a jam ais en te n d u parler d’u ne pauvre petite mère ses filles après u n souper à la M aison-Blanche, nous étions s u r­
abandonnée sans un châle pour couvrir sa pauvre petite tête? tout préoccupés de ce qui se passait à Edendale. Le tem ps passe
- C ’est vrai. Va lui chercher un châle, Pathé ». vraim ent au galop : l’em placem ent du studio de la première
tarte à la crème, des K eystone Cops et des Bathing Beauties est
Le num éro q ue m onta Mabel était le plus com ique q u ’on ait m aintenant à m i-chem in entre deux pôles m ajeurs plus
jam ais vu. Elle suppliait, trébuchait, présentait son bébé - et les récents : le tem ple d ’A im ée Semple M cPherson et le cimetière
réactions de ces bons et pieux messieurs étaient telles q u ’on de Forest Lawn (13).
aurait pu en filmer de semblables après six jours de répétitions
chez D.W . Griffith. Ces h o m m es étaient horrifiés, déroutés, La nuit, chez nous, le délire débordait de partout. N ’importe
atterrés. U ne bonne âm e resta à la traîne et essaya d ’aider quoi m archait; tout ce q u ’on peut trouver de fou sous
Mabel. l’influence du haschisch ou de la gueule de bois marchait à
« Entre en scène, Ford », dis-je à Sterling. fond. N ous étions subm ergés de jolies fem m es, de clowns, de
Ford bondit et se lança en braillant dans u ne discussion avec conteurs qui ne savaient pas écrire. N ous fîmes un million de
l’innocent m açon qui ignorait qu’il était filmé pour faire quel­ dollars si rapidem ent que j’en avais mal aux doigts en essayant
ques ronds pour Keystone. La police intervint pour faire circuler de les compter.
24 RETOUR AU BURLESQUE
Laissez-moi prendre m on souffle avant de sauter dans ce il rejoignit Mack Sennett en Californie lorsque celui-ci reprit le studio
pays de cocagne du « laissez-faire » (14) et du sens « dessous Bison. (Il se suicida en 1917).
dessus ». Écoutez : de nos jours, il sem ble q u ’il soit à la m ode
parmi les écrivains instruits de prétendre que nous avons créé 6. Pathé Lehrman : « D’origine autrichienne, il s’était introduit à la
une nouvelle forme d ’art en ces aubes glorieuses. Ils proclament Biograph en se prétendant envoyé par la maison « Pathé Frères » de
Paris; GrifTith avait vite mis à jour l’imposture, mais il avait gardé
que nos séquences de poursuites et nos rythm es sont issus du Lehrman pour seconder son accessoiriste William Beaudine, et le sur­
ballet classique. Des critiques ont proposé de nouvelles expres­ nom de « Pathé » lui était resté; puis Lehrman était monté en grade,
sions épatantes com m e : « u n art cinéplastique » ou « u n e cumulant les emplois de scénariste et d’acteur » (R. Florey).
infaillible précision technique ». U n célèbre Français a écrit un
livre sur n ous dans lequel il affirme que nous étions des « créa­ 7. « L’endroit de prédilection des artistes était l’Atexandria de Los
teurs poétiques de m ythes et de symboles qui saisirent l’univers Angeles, qui, depuis l’arrivée des premières troupes en Californie,
dans sa totalité et le traduisirent en term es ciném atographi­ avait toujours été le centre de réunion des vedettes et de leurs metteurs
ques ». en scène. L’Alexandria s’élevait entre Broadway et Main Street, quar­
tier des théâtres » (R. Florey).
Eh bien, je ne contredirai personne, du m oins pas face à des 8. La troupe de la Bison s’installa sur le boulevard Edendale
gens qui veulent m e proclamer un type formidable et le créateur (aujourd’hui Glendale) à mi-chemin entre Hollywood et Los Angeles.
d ’un e nouvelle sorte d ’art. A bien y penser et en disant à notre C’est en septembre 1912 que Mack Sennett prit possession des pla­
fausse modestie de cesser de se sentir gênée, nous avons bel et teaux de la Bison laissés libres par Thomas Ince qui était allé s’établir
bien créé une nouvelle sorte d ’art. Mais q u an d on le faisait, on à Santa Monica.
n’avait pas plus le sentim ent d’apporter sa contribution à
l’esthétique q u ’un bourdon à Atlantic M onthly. 9. Voir note 3.

10. Il s’agit des « state’s rights » : les droits d ’exploitation des films
O n a fait de son m ieux avec ce q u ’on avait.
étaient vendus à des distributeurs opérant dans une zone géographique
O n a fait des films drôles aussi vite q u ’on pouvait pour de précise, un réseau national de distribution n’existant pas encore.
l’argent. 11. En argot, un « cloak-and-suiter » pouvait désigner un juif.
O n savait q u ’on expérim entait quelque chose de n e u f - mais 12. Woodrow Wilson fut président de 1913 à 1921.
y a-t-il jam ais eu un acteur ou quelque créateur que ce soit,
depuis un éplucheur de pom m es de terre talentueux ju s q u ’à 13. « Sister ». Aimee Semple McPherson (1890-1944) fut une « revi-
Picasso, qui n’ait pensé être original? valist » célèbre. La première grande réunion pieuse (« revival ») qu’elle
organisa se tin ta Los Angeles en 1918. En 1923, elle ouvrit t’« Angélus
Temple » (cinq mille sièges, deux balcons, un plafond bleu ciel et un
dôme fait de coquillages). Ce fut le centre de « the International
Church of the Foursquare Gospel » (qui comptait plus de quatre-vingt
1. I! s’agit des «Shriners». C ’est en 1872 que fut fondé l’ordre branches aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne). Aimee avait sa pro­
secret : « Ancien Arabie Order of Nobles of the Mystic Shrine ». Ils pre station de radio à Los Angeles. Elle défraya la chronique avec sa
sont appelés plus fréquemment : « Nobles of the Mystic Shrine of vie privée. Oral Robert et Billy Graham sont ses successeurs. Voir le
North America ». Le genre d’activités auxquelles ils se livrent a fait film de Frank Capra M ira cle Woman.
surnommer leur ordre : « la cour de récréation de la franc-maçonne­
rie ». Variante dans le récit de cet événement, dans un entretien Les travaux du Forest Lawn Memorial Park, à Glendale, ont com ­
accordé à Théodore Dreiser, Mack Sennett fait allusion à un défilé du mencé en 1917. Ce cimetière est célèbre pour ses statues.
G.A.R. (« The Grand Army o f the Republic ») (Voir Positif no 77-78).
Le G.A.R. n’était à l’origine qu’un autre nom pour the « Union 14. En français dans le texte.
Army » mais, dès 1866, il fut utilisé par des anciens combattants pour
désigner leur association.

2. Mabel Normand (1894-1930). Actrice fétiche de Mack Sennett,


c’était (selon R. Florey in Hollywood années zéro) a le modèle favori des
dessinateurs Charles Dana Gibson et James Montgomery Flagg »
lorsqu’elle avait dix-sept ans. « The Gibson girl » est restée célèbre :
son style, la ligne de ses vêtements, sa silhouette définissent l’image
de la femme que se donna l’époque. Gibson dessinait pour « Life »,
« Ceniury », « Harper’s », « Scribners », « Collier’s Weekly » : c’est
dire combien il contribua à créer cette image. Quant à James Montgo­
mery Flagg (1877-1960), il est notamment l’auteur du fameux poster :
« 1 Want You for U.S. Army ! ».

3. Adam Kessél et Charles C. Bauman formèrent en avril 1909 avec


Fred Balshofer la « New York Motion Picture Company », qui allait
tourner les films Bison. Kessel et Bauman engagèrent quatre transfu­
ges de la Biograph : Mabel Normand, Ford Sterling, Pathé Lehrman
el Mack Sennett. La Keystone fut créée en août 1912 et débuta à New
York, mais dès septembre, elle s’installa en Californie et engagea Fred
Mace et Chester Conklin.

4. Ford Sterling( 1880-1939) fut acteurde cirque et de vaudeville. 11


devint le « chief » des Keystone Cops chez Mack Sennett. Il était d ’ail­
leurs la vedette de la Keystone avant la venue de Chaplin.

5. Fred Mace avait renoncé à la profession de dentiste pour paraître


dans des « musical comedies ». Après avoir travaillé pour la Biograph,
LE DÉVELOPPEMENT DU FILM COMIQUE 25

LE DÉVELOPPEMENT DU FILM COMIQUE ( 1924 )


PAR HAROLD LLOYD

Le développem ent du film com ique est sans conteste Pun des per un certain type de comédie, et s’y tenir sans jam ais intro­
traits les plus m arq uants de l’évolution du ciném a pendant ces duire de ch a ngem ent, c’est susciter des em barras d a n s la pro­
dernières années. Il est quasim ent impossible de dire ce que duction. Car peu im porte l’é te n d u e d u prestige d ’un acteur, il
recèle le proche avenir pour le film comique. Toutefois c'est ne peut éternellem ent d o n n e r à son public le m êm e type de
dans le sens du récit, de l’histoire, que nous nous attendon s à représentation, film après film.
de nouveaux développem ents. Là sera probablement la voie
principale du progrès pour cet te branche particulière de l’activité Il doit y avoir, dans la com édie com m e dans le dram e, du su s­
productrice. pense (anticipation serait peut-être u n meilleur mot). N ous
avons noté, cependant, que les spectateurs sont am enés à une
N ous avons rem arqué qu e d ans tout public il y a toujours un plus ju ste appréciation de la comédie là où les gags sont justifiés
certain nom bre de personnes pour d em an d er des com édies du par l'histoire que dans les films construits uniquem ent pour
style « slapstick ». Il y aura toujours un grand nom bre de fer­ provoquer le rire - dans les simples comédies à gags.
vents de ce type de burlesque. Mais les spectateurs, sans aucun
doute, apprécient plus que jam ais les films com iques qui ont
une intrigue bien construite, avec une action m oins grossière Les gags naturels (le rire obtenu par des m oyens légitimes
que celle du vieux slapstick, et cependant pas trop « rangée »(1) dans des situations légitimes) sont toujours plus appréciés par
- ce qui est à peu près la meilleure m anière q u e je connaisse de le public que ne le sont les péripéties lancées seulem ent pour le
le dire. rire. N on que le public ne rie. face à u n e situation forcée :
mais vous obtenez un rire plus sain, et fréquem m ent plus sou­
Pour ce qui est de nos propres projets, nous avons l’intention tenu, grâce au gag naturel introduit par u n e situation légitime.
de proposer un produit bien dosé. Ce fut notre politique dans
le passé, et elle s’est révélée am plem ent satisfaisante. Dévelop­ 1. En anglais : « genleel ».
26

Candy Strip Nurses

Big Bad Marna Crazy Ladies


Big Bed Mama
27

C IN E M A /U .S .A .-3

ROGER CORMAN : DE LA SERIE B


A NEW W ORLD PICTURES
PAR BILL KROHN

Roger Corman est arrivé à Hollywood trop tard pour faire des films de série B. Les films
de série B étaient des film s à petit budget, réalisés par les studios ou par des compagnies
spécialisées comme la Républic ou le Monogram pour servir de complément aux doubles
programmes. Vers le milieu des années cinquante, la hausse du coût des films et l'évolu­
tion des circuits de distribution avaient rendu ce genre de production économiquement
impossible. Selon l'indispensable ouvrage de Charles Flynn et Todd McCarthy, King o f the
B's, l'une des dernières vraies séries B fut Apache Woman, que Corman réalisa en 1955
pour American Releasing Corporation, la petite compagnie qui devait devenir American
International Pictures. Quand le patron d'ARC, Samuel Z. A rk o ff,v it les chiffres à'Apache
Woman, il comprit qu'il était condamné;son film suivant, The Day the WorldEnded (Roger
Corman, 1956), fu t vendu aux exploitants en même temps que l’infortuné Phantom from
2 0,0 00 Leagues, donnant ainsi le signal d'une pratique lucrative, consistant à commercia­
liser deux film s en même temps, des « exploitation combinations », une pratique à
laquelle Corman est resté fidèle dans sa propre compagnie, New World. A la différence des
traditionnelles séries B, ses films sont destinés à attirer un public en.majorité jeune, qui
peut très bien ne pas aller voir t'équivalent actuel des anciennes séries A.

Plus que la télévision, le marché du film « d’exploitation » a été pendant des années la
principale route ouverte aux jeunes cinéastes tentant de faire leur chemin à Hollywood, et
le plus remarquable, dans ta carrière de producteur de Corman, a été sa capacité de déni­
cher et de nourrir de nouveaux talents. Avant de fonder New World, il a produit les premiers
film s de Francis Coppola (Dementia 13), Martin Scorsese(BoxcarBertha), Peter Bogdanovich
(Targets) et Monte Hellman (The Beast from the Haunted Cave). D’autres élèves de Corman
à cette époque se nomment Jack Nicholson, Robert de Niro, le chef opérateur Laszlo
Kovacs et le scénariste Robert Towne (Chinatown). Et bien que son nom n'apparaisse au
générique d'aucun de ces deux films, c'est Corman qui arrangea le financement initial
d'Easy Rider et qui accorda les garanties de distribution qui permirent à Scorsese de faire
Mean Streets.

Les souvenirs que Corman a de ses débuts comme producteur-réalisateur indépendant


sont évidemment un peu flous, mais le récit de comment Targetsfut fait,publié dans le New
York Times Magazine du 28 décembre 1975, est éloquent. Quand Corman termina The
Raven (1 963), t'un des plus importants de la série de film s d'après Edgar Poe qu'il dirigea
pour Al P au début des années soixante, il décida de faire un autre film avant que les décors
ne soient démontés. Il ré-engagea Boris Karloff et tourna en deux jours, sans scénario,
dans les décors de The Raven. Le reste du film , qui fut intitulé The Terror, fut tourné en exté­
rieurs avec une équipe non syndiquée. Comme Corman était membre du syndicat des réa­
lisateurs, il fu t contraint d'introduire une équipe-relais d'inconnus pour terminer le film :
Francis Coppola, Monte Hellman, Jack Hill, Alan Jacobs et le partenaire de Karloff, Jack
Nicholson,qui réalisa la dernière scène lui-même. Cette cadence inédite imposée à la série
des Poe rapporta beaucoup d'argent, et pour prévenir des poursuites judiciaires de la part
de Boris Karloff, Corman accepta de payer au vieil acteur ia somme de 15.000 dollars, en
échange de deux jours de travail sur un autre film et de la promesse que le nouveau film
incorporerait du métrage de The Terror. C'est alors que Corman fit venir Peter Bogdanovich
28 DE LA SERIE B. A NEW WORLD PICTURES
dans son bureau et lui demanda : « Tu veux mettre en scène ? Voici ta chance ». Karloff
travailla cinq jours et Bogdanovich fit Targets, son premier film et le dernier de Karloff.
L'association de Corman avec Monte Hellman commença quand il investit 500 dollars
dans la première production W est Coast de Waiting forGodot, que Hellman réalisait;selon
Hellman, il ne revit jamais ses 500 dollars. La jeune énigme semble s'être rapidement
adaptée aux méthodes de production kamikaze de Corman : on dit qu'il réalisa The Beast
from the Haunted Cave, qu’il décrit justement comme un «Key Largo avec une araignée
géante en plus », avec des acteurs qui avaient encore quatre jours de contrat alors que Cor­
man finissait de tourner SkiTroopAttack dans les collines du Dakota du Nord en 1959, bien
qu'Hellman se souvienne avoir eu douze jours pour faire le film.

En 1965, Corman investit 100.000 dollars pour pouvoir faire ses deux premiers wes­
terns, The Shooting et Ride in the Whirlwind, qui furent filmés en même temps, avec une
seule équipe et les mêmes acteurs,dans le désert de l'Utah,avec un planning de six semai­
nes. Depuis que New W orld a été créé,Corman a aussi produit Cockfighter 974) et l'invi­
sible Mr. Shatterhand (19 74 ), un film de kung-fu, partiellement attribué à Hellman. Au
début des années soixante-dix, on a parlé d’un projet de film à partir,La Maison de rendez-
vous, d’Alain Robbe-Grillet,avec le héros décalqué sur le personnage de Bogart dans The
Maltese Falcon; nul doute que pour des raisons économiques (« la main-d'œuvre la plus
chère du monde et pas de subsides gouvernementaux »),ce projet n’a pu se faire jusqu'ici.
L'influence de Corman comme «faiseur de cinéastes » est difficile à évaluer. Il serait
injuste de rendre New W orld responsable - au moment où les film s de studios qui ren­
contrent le plus grand succès sont des traitements, avec un grand budget, des genres
d'« exploitation » (science-fiction, horreur, film musical pour teen-agers) - du fait que les
principes formels communs à tous les film s d'exploitation (excessivement fondés sur des
scènes courtes, saturées de stimuli visuels, souvent au détriment de la ligne narrative) ont
été adoptés par toute une génération de cinéastes américains. Les élèves les plus célèbres
de Corman, assez curieusement, ont tous été des classiques, comme Corman lui-même.
Quand on demanda il y a quelques années à Francis Coppola ce qu'il avait appris de Cor­
man, il mentionna « le tournage improvisé et libre, le regard naturaliste et la valeur des dia­
logues qui dérapent sans crier gare »,dans un contexte sérieux, et c'est ce dernier trait qui
reste dans le souvenir que j ’ai des films New W orld : une obscène tension d'humour
subversif endémique chez les monstres de caoutchouc des bas-fonds et des fous de la
moto, bas-fonds où furent jetées les fondations de « New W orld » et qui trouvèrent leur
meilleure incarnation dans l'acteur archétypique de Corman, Jack Nicholson. Rien que
pour cette raison,on peut dire que les deux dernières décades de cinéma à Hollywood ont
été bien plus vivantes (et même un peu plus « carnavalesques ») que ce qu'on était en droit
de craindre, parce qu’un fabricant doué de film s B, quand les anciens eurent disparu,
comme Atlantis, sous les vagues, trouva un moyen de survivre. R„

Shelley W inters dans Btoody Marna, de Roger Corman

I
ENTRETIEN AVEC ROGER CORMAN
PAR BILL KROHN

Ca h ie rs. Pourriez- vous nous dire pour commencer comment fait des bénéfices dès le premier film. Ça a été un succès
la New World a débuté? Quelle était votre motivation? immédiat,ce qui nous a posé toute une série de problèmes.
En plus, il commençait à y avoir des dissensions entre les
R. Corman. J'ai mis sur pied la New W orld Pictures en gens que j'avais choisis pour faire marcher la compagnie
1970. J'avais deux idées au départ. D'abord, j ’avais été au jour le jour, alors j'ai dû abandonner mon métier de réa­
producteur-réalisateur indépendant jusqu'à cette date là : lisateur et commencer à diriger la compagnie. Par consé­
j'avais débuté en faisant des film s à très petits budgets, et quent, ma carrière de réalisateur s'est tout simplement ter­
j'avais commencé à faire des film s plus importants à la fin minée et c'est à partir de ce moment là que je suis devenu
des années soixante, et quand j'ai commencé à manier de producteur et distributeur. J'espère que dans un avenir p lu s.
plus gros budgets, je me suis rendu compte que je perdais ou moins proche je recommencerai à faire de la mise en
mon indépendance au moment môme où ma réputation, scène, mais pour l'instant, ma première idée qui était de
mes recettes et l’approbation de la critique grandissaient. tout mener de front n'a pas marché. La semaine est tout
J'avais effectivement eu plus de contrôle dans les film s à simplement trop courte pour pouvoir à la fois produire, réa­
très petits budgets. Rétrospectivement, la réponse semble liser et distribuer.
évidente. Ils voulaient bien me laisser le contrôle d'un film
de 50.000 dollars parce que tout le monde s'en fichait. Si Cahiers. Trop de succès... Vous avez dit, la dernière fois que
le film ne dépassait pas 50.000 dollars, et c'était la somme nous nous étions entretenus personnellement avec vous, en
maximum que la petite compagnie pouvait dépenser, ils 1964, que te problème le plus important pour vous était celui
étaient contents du moment que le film tenait debout. Mais de la liberté, et que la seule façon pour un réalisateur d'avoir
quand j'ai commencé à dépensé 5 0 0 .0 0 0 ou un million de cette liberté était de briser les barrières de la commercialisation.
dollars, ils se sont mis à faire des coupures, des change­ Pensez-vous que la New World y soit parvenue, sinon pour
ments, à imposer une distribution. Alors, si je décidais de vous, du moins pour d'autres personnes?
monter ma propre compagnie, j'aurais un contrôle effectif
sur mes film s, parce que je commençais à me rendre R. Corman. Oui,je crois. Cependant mes idées concernant
compte de l'énorme pouvoir du distributeur. Le distributeur le cinéma ont légèrement évolué depuis ce temps-là.
est vraiment au centre du cercle. D'un côté, il y a le produc­ J'im agine que ce que je vais dire ici, maintenant, n'est pas
teur, le réalisateur, les acteurs, toute la partie créative qui dans la ligne des Cahiers ou de la plupart des critiques fran­
s'insère dans un arc du cercle, et de l'autre, les salles de çais. Je mets plus l'accent maintenant sur le rôle du scéna­
cinéma, les projections, et les ventes à la télévision. Et au riste et du producteur qu'auparavant. J'ai à la fois écrit des
centre du cercle, il y a le distributeur, qui fait marcher tout scénarios, produit des film s et fait de la mise en scène, et
ça. Alors, j'ai pensé que je devrais avoir ma propre compa­ c'est peut-être tout simplement parce que je travaille
gnie de distribution. Et puis il y avait une autre raison. A ce comme producteur en ce moment que j'y consacre mon
moment-là j'avais un peu d'argent devant moi et je cher­ énergie et ma pensée. Mais à mon avis, le producteur a un
chais à l'investir. Plusieurs de mes amis avaient investi rôle beaucoup plus créateur que je ne le pensais aupara­
dans la bourse, dans des ranchs et autres, et ça n'avait pas vant. Donc, quand on parle de liberté créatrice, c'est pour
donné grand chose. J ’ai pensé que la meilleure chose à une grande part, dans ma compagnie, la liberté créatrice
faire était d'investir dans le seul « business » que je pour moi en tant que producteur. Mais je n'ai pas eu de pro­
connaisse, le show-business, car à mon avis le cinéma est blèmes avec les réalisateurs, étant donné que j'ai été réa­
un business. Donc j'aurais une base d'investissement pour lisateur moi-même. Je laisse énormément de liberté au
mon argent, et j'aurais une compagnie de distribution que réalisateur pendant le tournage, mais le réalisateur et moi
je pourrais contrôler, et par conséquent avoir le contrôle de travaillons étroitement avant le tournage et pendant le
mes films. Comme je n'avais pas beaucoup d'argent, ma montage. L'Association des réalisateurs des Etats-Unis
première idée était de commencer par des film s à très petit demande que le réalisateur puisse faire un premier mon­
budget, que je ne ferais pas moi-même, tandis que je conti­ tage, avec moi il peut en faire deux. Je ne vais pas dans la
nuerais à faire des film s plus importants pour les grandes salle de montage, je ne m ’en approche même pas. Après
compagnies. Pendant ce temps ma compagnie se conso­ ça, le réalisateur et moi nous nous concertons et je prends
liderait, et tandis qu'elle prendrait de ('envergure au cours une part active dans le montage final. Presque toutes les
des années, je cesserais petit à petit de faire des film s pour idées sont les miennes au départ. J'engage un scénariste
les grandes compagnies et je commencerais à faire des et je travaille avec lui pour établir une seconde version du
film s pour la New W orld. Deux choses se sont passées : scénario; c'est à ce moment-là en général que j'introduis le
d'abord on avait pensé qu'il nous faudrait quelques années réalisateur, et le réalisateur, le scénariste et moi collabo­
avant de faire des bénéfices - je m'attendais à ne pas ren­ rons au scénario définitif. Donc, comme vous pouvez vous
trer dans mes fonds dans les débuts. Mais la compagnie a en rendre compte, on met un peu plus l'accent sur le rôle
30 DE LA SERIE B A NEW WORLD PICTURES
du producteur dans cette compagnie. Mais pendant le tour­ avez tournés pour l ’A.I.P. (American International Pictures) Pour
nage, je donne au réalisateur un contrôle beaucoup plus quelle raison?
complet et total que n'importe quel autre producteur dans
le métier. Si les rushes ont l'air bien et s'il est dans les limi­ R. Corman. Pour une raison essentiellement économique.
tes du budget, je ne vais même plus sur le plateau après un La compagnie a été montée avec l'argent que j ’avais gagné
ou deux jours; je ne lui parle même pas. comme réalisateur, et j'avais donc très peu d'argent. Nos
premiers film s coûtaient environ 100.000 dollars. Si un
Cah i ers. Vous a vez écrit que vous pensiez qu 'if devrait y a voir film faisait des bénéfices, comme je reversais tous les pro­
des subventions gouvernementales dans ce pays pour le fits dans la production de films, il était naturel d'expérimen­
cinéma, comme en France. Etes-vous toujours d'accord? ter d'un côté et de l'autre,de continuer dans une direction
qui avait fait ses preuves. Donc si un film avait du succès,
R. Corman. Je crois qu'il devrait y en avoir, mais je ne on pouvait en faire deux autres à sa suite. Il y en avait un
pense pas que cela se réalisera. qui était une sorte de suite au film qui avait eu du succès,
ce qui me donnait un profit garanti sur mon investissement,
Cahiers. Etant donnée l ’état actuel de l'industrie cinémato­ et l'autre, un film expérimental qui explorait un nouveau
graphique, pensez- vous que la New World représente une alter­ domaine ; et nous continuons cette politique. Si bien qu'un
native importante pour les jeunes cinéastes? Beaucoup des certain nombre de nos film s sont nouveaux, différents, des
nouveaux talents qui sont apparus dans les années 60, bien sûr, film s inhabituels avec lesquels on a pris des risques, alors
se sont développés sous votre tutelle, à la New World et avant que d'autres sont dans la veine de ceux qui ont eu un suc­
sa création. cès commercial.
R. Corman. Oui, je pense que la New W orld représente Cahiers. C'est ce qui a permis aussi à Raoul Walsh par exem­
une alternative importante. Nous sommes devenus main­ ple de ne pas faire qu'un seul film avec Jim m y Cagney, mais 4,
tenant la compagnie de production et de distribution indé­ dans lesquels il a pu développer quelque chose; vous, avec vos
pendante la plus importante des Etats-Unis. Nous conti­ films d'après Poe, vous pouviez y aller carrément, les faire
nuons et continuerons à travailler avec de nouveaux scéna­ démarrer, mélanger les deux genres, exploiter toutes les varia­
ristes, de nouveaux réalisateurs et de nouveaux acteurs. tions. Maintenant bien sûr, la mentalité d'Hollywood c 'est le film
« qui casse la baraque », le film sensation.
Cah iers. Tellement de gens ont débuté dans la compagnie, ils
ont aussi appris à faire des films d'une façon particulière. Je sais R. Corman. Et puis « qui casse la baraque » - deuxième
que vous avez dit que vous ne faisiez pas de films de série B ici, partie.
et qu'en fait, ce genre de production n'existe plus...
Cahiers. Cela m'amène directement à la question suivante.
R. Corman. Ça ne peut pas exister dans la situation éco­ Pensez-vous que les formes de production cinématographique
nomique actuelle. Il serait impossible de rentrer dans ses à Hollywood aient été influencées par la New World? Quelqu'un
fonds avec un film de série B aujourd'hui. a écrit que Jaws était en réalité un film d'épouvante de Roger
Corman avec un gros budget publicitaire.
Cahiers. Néanmoins, il y a certaines caractéristiques du film
de série B classique qui sont aussi celles de la New World. Par R. Corman. C'était dans le « New York Times ». Ils ont
exemple, l'économie et la rapidité. Vous avez établi des records probablement raison sur ce p o in t,- je ne le nierai pas. D'un
dans ces deux domaines avec vos premiers films. Pensez- autre côté, très peu de ces genres sont entièrement nou­
vous que ces méthodes de travail soient bonnes pour les cinéas­ veaux. J'ai peut-être montré un peu d'originalité, mais
tes? Est-ce que ça donne du bon cinéma? quand on fait un travail créatif, on ne travaille jamais sans
base de départ. Je crois que tout ce qu'on peut faire, c'est
R. Corman. Je crois que c’est un bon apprentissage. Je ne regarder ce qui a été fait avant et y ajouter un peu d'origi­
crois pas que la question financière soit très importante nalité; et puis quelqu'un d'autre le reprendra et y ajoutera
pour le réalisateur. Je crois que, du point de vue du réalisa­ quelque chose d'original à son tour. C'est en sorte un pro­
teur, il est plus important d'avoir une bonne distribution et cessus d'accroissement de l'originalité. Donc, étant donné
une bonne équipe, et suffisamment de temps. Le coût de la ce que je viens de dire, je serais d'accord avec le « New
distribution et de l'équipe est moins important. Ce qui est York Times ».
important, c'est la question de la rapidité. Je crois que ça
peut nuire au résultat final pour des films à budgets extrê­ Cahiers. H y a un exemple particulier qui est très frappant
mement bas et qui doivent être réalisés dans un temps très pour moi, c’est cette idée de l'héroïne femme d'action. C'est
court. Ça ne nuira pas au metteur en scène car cela peut lui vous qui avez lancé ça, avec la New World; pas seulement avec
apprendre son métier. Donc, nos films avec les budgets les des films qui prennent des infirmières pour héroïnes, par exem­
plus bas ont eu des tournages de trois semaines. Je pense ple, mais avec la femme-gangster. Vous avez fait un film vous-
que la plupart des jeunes réalisateurs ont besoin de 1 5 même sur cette idée (Bloody Marna ,1 9 7 0 ); la femme dans
jours au minimum. Quand j'ai débuté, je tournais des films le rôle traditionnel du héros masculin des films d’action. Et bien
en 5 ou 6 jours, quelque chose comme ça, mais je crois que sûr, on voit ça tout le temps à la télévision maintenant. Charlie's
c'est trop dur pour la plupart des réalisateurs. Alors nous Angels, c’est comme si il y avait un film de ta New World toutes
avons établi un minimum de 1 5 jours de tournage, avec un les semaines à la télé.
délai supplémentaire plus ou moins long suivant les possi­
bilités de notre budget. R. Corman. On y avait pensé aussi.

Cahiers. H y a un autre aspect dans vos productions, tout-au Cahiers. Et comment cela vous est-il venu à l’idée?
moins dans vos films d'action. C'est qu’en général vous ne faites
pas un film qui restera sans suite. il y a souvent une série, R. Corman. D'abord, à cause de ma sympathie pour ceux
comme chez les vieilles compagnies - par exemple les films qui sont rejetés par la société. C'est comme ça que j'ai fait
avec des infirmières, ou même les films d'après Poe que vous l'un des premiers film s au début des années 60 sur Tinté-
ENTRETIEN AVEC ROGER CORMAN 31
des films commerciaux. Pour nous, il y a différentes façons
de s'engager dans un aspect plus important du cinéma. Je
pourrais vous donner certains exemples et certaines ten­
dances, mais cela peut varier parce que je peux avoir une
idée ce soir et la modifier le lendemain, c'est l'un des avan­
tages d'avoir sa propre compagnie. C'est ce qui finalement
me donne un contrôle réel,je peux dire : « Nous allons faire
ce film ,» et on le fait.

Cahiers. Pensez-vous que la New World, qui a distribué les


films artistiques des réalisateurs les plus importants d'Europe,
produira ce genre de film en A mérique ? Je sais que vous a vez
co-produit I Never Promised You a Rose Gard en, par exem­
ple. Pensez-vous que les critiques et le public sont prêts à accep­
Grand Theft Auto
ter fidéede« film artistique américain »etest-ce que c ’est quel­
que chose qui vous intéresserait éventuellement?

R. Corman. Ma réponse est un oui mitigé, un oui avec des


réserves. Mais RoseGarden est un exemple très intéressant.
Ce n'est pas vraiment ce qu'on appelle un film artistique,
mais il se situe entre le film commercial et le film artistique.
Diverses raisons économiques - c'est-à-dire les salaires les
plus élevés du monde et pas de subventions gouvernemen­
tales - rendent la production de films artistiques presque
impossible aux États-Unis. Mais il y a un domaine où l’on
peut mettre un film comme Rose Garden pù l'on trouve des
aspects du film artistique, mais qui s'adresse à un public
plus large. Et je ne suis pas certain que ce soit si mauvais
de s'adresser à un plus grand public. Vous pouvez devenir
un peu trop esthète si votre public se borne à un cinéma de
l'East Side de New York et à un cinéma de W estwood et
de quelques autres villes. Je ne veux pas trop faire l’éloge
de Rose Garden, mais pour nous c'est un film significatif
Hollywood Boulevard parce que c’était notre première tentative pour produire un
film d’un tel budget. Il a coûté un peu plus d'un million de
gration des Noirs [The fntruder, 1 962), peut-être parce que dollars,et c'est pourquoi nous l'avons co-produit avec une
j'ai été un peu en dehors du système des studios,ou peut- autre compagnie. Nous avons mis la moitié de la somme et
être pour des raisons psychologiques plus personnelles, je eux l'autre moitié. Pour nous c'était un film cher, et c'était
m'identifie avec l'outsider, l'opprimé. J'ai fait des films sur une tentative pour se rapprocher un peu du film artistique.
les Noirs,et plus récemment sur les femmes. Je pense que On tourne en ce moment quelque chose d'un peu similaire
les femmes ont surtout été traitées en inférieures. Les fem ­ à Singapour avec Peter Bogdanovich, St Jack, d'après un
mes ont eu la mauvaise part, historiquement ; c'est seule­ trs bon roman (de Paul Theroux),et qui sera encore un essai
ment récemment que le mouvement de la fem me est dans cette direction.
devenu important. J'ai une petite fille, et j ’ai probablement
pensé à ça beaucoup plus depuis qu'elle est née. Je veux Cahiers. Est-ce que la base économique de votre production
qu'elle grandisse dans un monde où il y aura des chances a changé, en particulier pour ce qui concerne la distribution ?
égales. Je pense que quelqu'un qui fait un travail créatif tra­
vaille en partie consciemment et en partie inconsciem­ R. Corman. Elle a changé jusqu'à un certain point. Nous
ment, et il est possible que les réponses que je donne aux avons produit deux sortes de film : d'abord le film artistique,
questions comme celles-là ne soient pas les vraies répon­ et il n'y a pas besoin de s'étendre beaucoup là-dessus, car
ses, qu'il y a une réponse cachée dont je n’ai même pas le problème de sa distribution est très clair : il sort d'abord
idée. Mais consciemment,j'essaie d'équilibrer la balance et dans l'East Side, les critiques font leurs papiers,et après on
de montrer les femmes dans des rôles plus forts. le distribue dans toutes les salles d'A rt et d’Essai des Etats-
Unis. Nous avons fait une chose que personne n'avait fait
Cahiers. Quelles sont les nouvelles tendances qui se dessi­ auparavant : diffuser ensuite ces film s artistiques dans un
nent dans la New World? circuit extrêmement commercial. Le premier film artistique
que nous avons distribué était Cries and Whispers, (Cris et
R. Corman. Voilà ce qui arrive : on existe depuis 8 ans. On Chuchotements) ; on l'a fait passer dans les drive-ins après
a débuté en 1970 avec des films qui avaient un budget le circuit habituel des salles d'A rt et d'Essai. Les gens
d'environ 100.000 dollars. Nous sommes en train d'aban­ disaient « vous ne pouvez pas passer un film de Bergman
donner ces budgets extrêmement bas. Notre compagnié à dans un drive-in ». Bergman m'a envoyé une lettre de féli­
été une réussite, et comme je l'ai dit, notre politique est de citations, il me disait que personne n'avait encore fait ça et
réinvestir les bénéfices dans la production. Alors, mainte­ qu'il était enchanté. Le film n'a pas battu des records, mais
nant, on dispose de plus d'argent pour faire des films. Ça il a assez bien marché dans les drive-ins. C'était bien pour
nous donne plus de liberté, plus de champ, et nous expé­ Bergman que son film ait été vu par un public différent, et
rimentons dans des domaines différents. Nous faisons des c'était bien pour les drive-ins de présenter à leur clientèle
films plus importants, nous faisons des films qui explorent des films légèrement - non, pas légèrement, radicalement
de nouvelles possibilités, et certains sont indéniablement différents. Donc on a bâti pour les films artistiques un nou­
32 DE LA SERIE B. A NEW WORLD.PICTURES

Cockfighter. de M onte Hellman

veau circuit par-dessus le circuittraditionnel. Pour nos film s R. Corman. Ça c'est un autre problème. On a eu plusieurs
d'un genre plus commercial, ça a changé un peu au cours réunions,ici,avec différentes personnes sur ce sujet. Il a été
des années. Quand on a débuté en 1970 avec des film s à mentionné par ailleurs aussi. Quand on a commencé à
petits budgets, nous nous adressions surtout au public des s'introduire dans le domaine des majors, les majors ont
drive-ins,à un public jeune et à un public de banlieue. Mais commencé à s'introduire dans notre domaine. Smokey and
deux choses se sont passées durant cette période : les the Bandit était surtout calqué sur Eat m y Dust et sur
drive-ins ont perdu beaucoup d'importance dans la distri­ d'autres films similaires que nous avions faits un ou deux
bution des film s aux Etats-Unis, et ils sont devenus moins ans auparavant; c'était un film de carambolage comique,
importants pour nous. Comme nos budgets ont augmenté notre spécialité presque exclusive à un moment donné. Et
et, comme j'espère, notre qualité s’est améliorée et que l'on aussi, un très bon film comme Saturday Night Fever (La Fiè­
a un peu changé d'orientation,on est moins tourné vers les vre du samedi soir),c'est encore la pénétration des majors
circuits des drive-ins, mais vers des circuits plus conven­ dans notre domaine. Donc, on s’est rendu compte que les
tionnels. Maintenant, on s'adresse toujours essentielle­ majors faisaient les mêmes film s que nous, et dans bien
ment à un public je u n e -c 'e s t l’une de nos constantes, bien des cas, mieux que nous. Jaws pouvant être le cas extrême
que l’on s'adresse à une tranche d'âge un peu supérieure. d'un film gigantesque fait sur le même sujet que nos film s
Mais on se tourne en ce moment vers un public représen­ à petits budgets, des film s comme Smokey and the Bandit et
ta tif de W e stw o o d .. Rose Garder) est passé à W estwood, un certain nombre d'autres, qui sont des film s à budgets
Avalanche y passera probablement - je prends W estwood moyens, essayent de couvrir le même marché que nos
seulement comme exemple. On est donc en train de com­ film s à petits budgets. On commence à concurrencer de
bler une lacune; aujourd'hui plus qu'auparavant on distri­ front les majors, ce qu'on ne faisait pas il y a quelques
bue comme (le font) les grandes compagnies. années. On pensait qu'elles tenaient une partie du marché
avec un certain genre de film , un certain nombre de salles
Cahiers. Et en même temps, il y a des films qui ont presque de ciném a,et nous,nous avions un marché différent. Alors,
rair ( f être des films de la New World' qui font le même genre pendant qu'elles se reconvertissent dans ce que faisait la
de percée et rapportent énormément d'argent : Smokey and New W orld il y a quelques années, nous nous introduisons
the Bandit, par exemple. directement dans leur domaine propre.
ENTRETIEN AVEC ROGER CORMAN 33
Cahiers. Vous avez parlé des films qui pourraient combler le R. Corman. Je peux juste vous donner une liste de jeunes
fossé qu'il y a entre les films artistiques et les films plus com­ réalisateurs qui ont travaillé avec nous et qui sont très bons
merciaux. Un exemple qui illustre cela, c'est Monte Hellman, un je pense. Stéphanie (The StudentNurses, The Velvet Vampire)
réalisateur auquel les Cahiers s'intéressent. Je ne pense pas est une bonne réalisatrice ;Jonathan Kaplan (Night Ca/INur-
que nos lecteurs sachent grand chose sur votre collaboration seslest très bon je crois ;Joe Dante vient de terminer un film
avec lui pendant des années. Pourriez-vous nous en dire quel- - avec nous (Piranha) - j e crois que Joe est particulièrement
ques mots? bon ; Corey Allen a fait Avalanche et je pense qu'il est bon ;
Alan Arkush (Hollywood Boulevard, Deathsport) a fait du bon
R. Corman. Monte a fait ses premiers film s avec moi, et travail chez nous, et aussi Jonathan Demme (Caged Heat),
j'ai toujours pensé que c'était un excellent réalisateur. Et je Paul Bartel (Cannon bail, Death Race 2000) a fait de bons
le pense toujours. Il n'a jamais eu de succès commercial de film s, j'en oublie sûrement beaucoup d 'a u tre s -M ik e Miller
toute sa carrière. Il faut faire quelques percées de temps en (Street Giris, Jackson County Jail), Anthony Page. Rose Garden
temps si vous voulez progresser dans ce métier, et ça a était son premier film... nous avons eu tellement de jeunes
gêné sa carrière. J'ai toujours une grande confiance dans réalisateurs chez nous.
son talent, mais il y a ce problème.
Cahiers. Je n'ai pas wy Grand Theft Auto, mais j ’ai toujours
Cahiers. J'a i vu Cockfighter, e?/e sais que c'est un projet qui été intéressé par le travail d'acteur de Ron Howard. On se sou­
est né et qui a été réalisé ici, et il passait en alternance avec vient de lui dans le rôle du petit garçon dans The Courtship of
Jackson County Jail. Puis je l'ai vu à New York où il était au Eddie’s Father, le film de Minnelli, où il était tout à fait extra­
programme avec Death Race 2 0 0 0 . Et non seulement Jack­ ordinaire...
son County a sans doute rapporté plus d'argent, mais H a eu
aussi beaucoup plus d'attention de la part de la critique, ce qui R. Corman. Je suis content que vous parliez de ça, parce
me paraît tout à fait injuste. Peut-être que cela vient seulement que le nom de Ron Howard me fait tout de suite penser à
du fait que le message était évident dans Jackson County, et Chuck Griffith. Chuck n'est pas aussi jeune que les autres,
que Hellman ne fait pas de films à message. il a la quarantaine,et il a travaillé avec moi comme scéna­
riste pendant longtemps. Il a écrit et réalisé Eat M y Dust.
R. Corman. Cockfighter est le seul film de ces cinq ou six avec Ron comme vedette. Ça a été un grand succès, et puis
dernières années que j ’ai fait et qui n'a pas rapporté. on a fait faire autre chose à Chuck et on a repris Ron, qui
d'argent. Nous avons eu une série incroyable de succès, avait été à l'école de cinéma de la University of Southern
tous les film s ont été des succès sauf celui-là, et c'est pour California, pour tourner Grand Theft Auto. Je crois qu'il a fait
cette raison que j'ai sans doute passé plus de tem ps à pen­ du très bon travail. Faire la mise en scène, collaborer au
ser à Cockfighter qu'à tout autre film. Le seul point noir dans scénario, jouer le rôle principal dans un film à petit budget
la production. Bien que je pense que ce soit un bon film , il et tourner dans un temps très court, c'était un travail gigan­
y a peut-être deux raisons à son échec commercial. Monte tesque pour un acteur de 23 ans qui n'avait jamais fait de
a probablement fait un film pius sobre sur ce sujet que je film de ce genre. Je crois que Ron a une grande carrière de
ne m'y attendais. Comme je l'ai dit, la plupart des idées sont réalisateur devant lui. Je ne sais pas s'il a l'intention de
les miennes dans les film s de la New W orld, mais je donne poursuivre sérieusement dans cette voie, parce que son
au réalisateur beaucoup de liberté pendant le tournage. Le métier d'acteur marche tellement bien qu'il pense plutôt
film qui en est sorti,qui était basé sur un schéma que j ’avais continuer sa carrière de comédien.
développé et qui était le sujet évident du film , M onte l'a
interprété d'une façon plus sobre.» Et je pense que c'est Cahiers. Quelqu'un qui peut tourner 91 plans par jour... Est-
cette sobriété qui a gêné son succès commercial. Je n'ai ce que c ’est vrai?
peut-être pas choisi un bon sujet aussi. Je pensais que
c'était un sujet formidable, mais peut-être que les gens R. Corman. Eh bien vous voyez, c'est trompeur. Il y avait
n'avaient pas du tout envie de voir un film sur les combats 91 plans, mais c'est une façon de compter. Il y avait un tas
de coqs. de scènes acrobatiques où on utilisait 4 ou 5 caméras et ils
comptent ça comme 5 plans. Je disais à Ron : « Ron, pour
Cahiers. Le Sud semble vous intéresser non seulement en moi ça ne fait qu'un plan, pas 5. Dans ces conditions, je
tant que marché - je sais que vos films marchent bien depuis peux mettre 100 caméras autour de quelqu'un qui dit une
des années dans la région qu'on appelle maintenant la «Sun- iigne de texte et prétendre que j'ai 100 plans ». Enfin, i! a
belt » - mais aussi comme sujet. Vous avez fait The Intruder ef fait beaucoup de boulot.
je sais qu'autrefois vous vouliez faire un film sur Robert E. Lee.
Est-ce que vous avez une sympathie particulière pour cette Cahiers. Et Roger Corman? C'est le vieux routier du groupe.
région?
R. Corman. En ce moment, la production et la distribution
R. Corman. J ’ai une certaine affinité avec cette région. J'ai occupent tout mon temps. J'espère que je retournerai des
tourné des films partout aux États-Unis, dans le monde film s, mais je ne pense pas le faire avant deux ans. Comme
entier, mais le Sud m'intéresse, encore une fois parce qu’il le Sud, qui est en train de se réintégrer aux États-Unis, on
a été pendant très longtemps à l'écart de la vie américaine, est en train de s'intégrer à la catégorie des majors. On est
et maintenant il s'y réintègre. C'est ce qui en fait une région en train de donner l'assaut aux majors pour avoir notre
très intéressante de ce pays. Je pense qu'elle est devenue place dans les dates de programmation. Notre effort pour
encore plus intéressante depuis qu'elle est passée par les faire des film s plus importants et pour mieux s'implanter
difficultés de cette réintégration. dans la distribution prendra tout notre temps pendant les
un ou deux ans qui suivent. En plus, ma fem me a eu trois
Cahiers. Laissez-moi terminer en vous interrogeant-sur de enfants en trois ans, alors, avec trois bébés à la maison et
nouveaux réalisateurs qui ont débuté à la New World, c'est un avec la New W orld qui se développe, il faut bien compter
domaine pratiquement inexploré pour la revue. Par exemple, j ’ai un ou deux ans avant que je puisse refaire de la mise en
entendu dire de bonnes choses sur Stéphanie Rothman. scène.
I
I 34

Michael Snow
35

MICHAEL SNOW 1

MICHAEL SNOW
ET « LA RÉGION CENTRALE »

Nous publions dès ce numéro un ensemble de textes consacrés à MichaeI Snow, à l'occasion de
/'exposition-rétrospective de son oeuvre organisée au Musée d'A rt Moderne (Centre Georges
Pompidou). Cette première partie porte sur l'un des films les plus importants de Snow : La Rég ion
Centrale.

En découvrant La Région centrale, nous sommes amenés à mesurer à quel point tout
déplacement signifiant dans le système de la représentation cinématographique est lié à
une transformation de l'appareil de base (1 >. La fabrication d'une machine-support de la
caméra, va permettre tout d'abord de délier le mouvement :

« Pour ce film, Michae! Snow désirait une machine qui puisse, à toutes fins pratiques, filmer
dans toutes les directions à partir d'un axe central et sans interruption. Ainsi, les mouvements ou
les angles de la caméra pourraient continuellement varier. Plusieurs solutions furent envisagées.
Pierre Abeloos, un technicien de Montréal, construisit la machine pour recevoir la caméra de
cinéma. Michae! Snow lui avait indiqué les dimensions maximum de fa machine ainsi que celles
de ses axes de rotation. Pour obtenir sur l'écran les effets désirés, il fallait que sa hauteur, à partir
du niveau du sol, corresponde à celle d'un homme. La machine fut construite entre juin 1969
et septembre 1970, et le film fut tourné pendant la dernière semaine de septembre 1970. (2).

Mais en faisant réaliser cette machine, Michael Snow ne remplace pas seulement l'opé­
rateur image, il supprime aussi le preneur de son. Et ce n'est pas le moindre bouleverse­
ment, puisque c'est le son qui, contrairement à la norme cinématographique, va comman­
der et rythmer ici le parcours image. Michael Snow, musicien, renverse la relation hiérar­
chique im age/son en restituant à chacun une dimension arbitraire (3) qui tient à la nature
de ce nouveau rapport :

- le son, toujours réel, mais électronique, ne peut plus renvoyer au naturalisme (bruits,
ambiances, paroles, sont exclus). Il n'accompagne pas, il déplace ;

- l'image, qui pourtant, plus qu'ailleurs, est, dans La Région centrale, image de nature, est
littéralement vectorisée par les signaux sonores électroniques (si leur fréquence change,
le cadre balaye le paysage au ralenti, etc.). Faussement descriptif, le tracé réel de l’image
est sous l'emprise du son,grâce à quoi, même ininterrompus, les trajets de caméra peuvent
inscrire l'existence de discontinuités, de combinaisons non identifiées, et surtout, le sur­
gissement d'une possible réversibilité. Ainsi le film se préserve du réalisme sur les deux
bordures.
36 MICHAEL SNOW
L'écart différentiel introduit ne provient donc pas seulement du fait visible que la caméra
n'est plus manipulée par un cameraman, car si, par un saut technologique, celle-ci est
manoeuvrée par une machinerie, son frayage reste toujours, sinon plus étroitement
encore, sous la dépendance de l'opérateur réel qui l'a programmée : l'auteur. De ce point
de vue, on conserve à peu près la même situation dérisoire qu'auparavant, sauf que sont
éliminés les ajouts, lacunes et interprétations du cameraman, qui venaient se superposer
aux directives du metteur en scène, puisque dans La Région centrale, les indications sont
lues comme partition du film ,par la machine,qui les exécute automatiquement, en les dis­
tribuant sur les axes son/m ouvem ent, et par suite, image. On voit donc que l'autonomie
de la machine est réglée, et que ce sont ces normes précisément qui préviennent le déra­
page illustratif.

Le dispositif de projection n'a pas été touché (le procédé est interrogé dans le film sui­
vant, Rameau's Nephew), le système optique non plus, mais, actionnée par la machine,
régulée par le son, la visée de la caméra n'est plus du tout centrée sur la vision frontale
perspective. Elle reste monoculaire, mais c'est d'un oeil vide, hyper-mobile,qu'il s'agit. Oeil
qui se déplace sans arrêt, selon la dynamique giratoire de la machine, oeil ajoutant à la
puissance de notre oeil (textures imperceptibles pour nous,mouvements impraticables par
le corps humain, force du balayage). Cependant, l'accentuation de la puissance du mou­
vement ne joue plus au bénéfice de la fantasmatisation. Elle correspond à un changement
d'échelle, d ’amplitude, qui favorise l'attention au processus, grossissement d'un facteur
qui permet d'examiner ce qu'il en résulte pour la représentation.

Sur le plan de la perception, pour le spectateur rivé à son fauteuil, la perte de gravité
accomplit la rupture déjà consommée avec le registre spatio-temporel du corps pragma­
tique : le plan n'est plus une unité discrète,mais un continuum imprévisible,coupe élémen­
taire ramenée par le cadre, venant constamment nous déstabiliser. C'est en quelque sorte
l'absence, par excès du cadreur, que le spectateur éprouve à travers ('indétermination
quant à l'objet filmé. Mais,sauf à vouloir l'illusion, il ne peut se placer au lieu du cameraman
manquant, toute coïncidence possible, même fictive, est barrée, car c'est bel et bien l'oeil-
sujet qui a disparu du cadre.

Dès lors, il n'y a plus, avec l'économie de cet intermédiaire, « volonté de cadrage », ali­
gnement sur des stéréotypes culturels ou des codes figuratifs, rôles objectifs ou subjectifs
de la caméra, etc. La caméra, délestée de cet oeil, n y voit plus, elle se contente de transformer.
Le paysage est prélevé comme ensemble ordonné d'éléments extérieurs, dont l'apport
entre comme paramètres, dans ce système d'écriture où l'image s'assujettit aux tempos
et aux pulsations d'une batterie de sons purs. L'image est travaillée comme bande-image.

En désarticulant le couple caméra man, pour lui substituer cette machine,Michael Snow
fait apparaître, dans cet écart, un nouveau champ de relations so n /im a g e /o b je t filmé et
désigne tout l'espace off (logique) des inscriptions antérieures, leur non-vu. Ce champ
s'autonomise également de la suppression des contraintes figuratives liées à la narration
(qui tenait lieu de cadre : variations scalaires calquées sur les personnages, ajustement à
la description de l'action, action-support du déploiement et de la chronologie de la struc­
ture narrative, temporalité orientée et aussi vectorisation et hiérarchisation de l'espace).

Dans le même geste, le système de valeurs en interaction avec le régime narratif est
déconnecté (discriminations haut-bas,net-flou,endroit-envers, premier-plan-arrière-plan,
lecture gauche-droite obligatoire,etc.). Segmentant momentanément,ou juxtaposant ces
repères perceptifs en éléments de toutes façons équivalents pour l'espace du film , la
béance du cadre les traverse sous l'effet du mouvement mécanique, selon des modes
variables, sans les privilégier, comme parcours distinctifs ou images croisées, blancs. Les
séquences, non progressives, sont des parties elles aussi équivalentes. Et l'action vient
s'exercer sur l'emplacement du sujet, le spectateur, lieu de convergence du processus.

L'autre aspect du projet de Michael Snow, avec La Région centrale, concerne l'objet filmé :
« Le film deviendra l'enregistrement définitif d'un fragment de nature à l'état sauvage » (4). En
la réfléchissant dans son déplacement, la machine ré-imagine la nature comme matière.
On ne peut plus parler de la nature, comme d'une totalité, lorsque le regard a disparu du
dispositif d'inscription. Dans l'échange instauré, nature et machine s'entre-représentent
solidairement d'après la partition (le modèle d'écriture est plus proche de la musique).
Vitesse, angle, lumière, mise au point, direction,durée, etc.,définissent chaque fois autre­
ment cette région. Du caillou au large panorama, on ne fait que contacter au passage dif­
férents codes figuratifs (picturaux notamment) du paysage, successivement, sans les
ET « LA REGION CENTRALE » 37

La machine

inventorier,sans en choisir aucun,et souvent, pour le spectateur, ils sont indécidables. Par­
fois,des images composites se form ent (ciel sur la moitié gauche de l'écran,coulée de terre
sur la moitié droite,qui défilent,longuement, verticalement),condensations qui nous enga­
gent dans une perception nouvelle, images structurées comme dans le rêve, et même
inversions, dont on trouve aussi des images dans la nature, et que le film produit, en toute
rigueur, rencontrant par le détour une forme de complétude. Le sens est ici dans toutes
ses acceptions réversible,car il n'est plus le lieu d'un dire. De cette région qui dort (Bache­
lard notait que la matière est l'inconscient de la forme) (5) Je film évalue l'élément matériel,
dans les trajets, les intervalles, les retours non intentionnels de la caméra, comme poly­
valence, pigments, grains, marques, intensités, marges, pris dans les opérations et le tran­
sit de la machine. S'articulant de ses règles, hors de l'idéalisme, le film se constitue en zone
analytique sur l'imagination de la matière et la matière de l'imagination au cinéma, travail
sur la réalité de ses propres territoires, de ses propres procédés.

C'est un film , comme concept, où l'oeil est parvenu à ne pas voir, que nous expérimen­
tons sur l'écran.
Marie-Christine Questerbert

1. Au sens défini par Jean-Louis Baudry, c'est-à-dire l'ensemble des aspects et des relais de la technique cinémato­
graphique (cf. l'article « Le dispositif, approches m é ta p s y c h o lo g o iq u e s de l'impression de réalité », in « Communica­
tions», N° 2 3 ,1 9 7 5 ).

2. « Autour de 3 0 oeuvres de Michael Snow ». Catalogue par Pierre Théberge, pp. 37 et 39. Center for Inter-américan
relations.

3. Employé ici par opposition à motivé.

4. Extrait du projet pour La Région centrale de Michael Snow, dans le catalogue de P. Théberge.

5. «L'Eau et les Rêves », p. 70. Librairie José Corti.


38

ENTRETIEN AVEC MICHAEL SNOW


PAR JONAS IViEKAS ET P. ADAMS SITNEY

Jonas Mekas. Je crois que te f ilm dure trois heures et cinq minutes. // M. Snow. Un hélicoptère nous a déposés au sommet de cette mon­
a été tourné au Canada. Où exactement ? tagne et nous devions y rester quatre jours, mais il y eut un orage et
nous sommes donc restés cinq jours. Le tournage lui-même a duré
Michael Snow. Dans ie nord du Québec. quatre jours.

J. Mekas. Quand a-t-il été tourné? J. Mekas. Le film est divisé en séqtient es. La caméra n'est jamais
immobile. Le seul clément statique dujiim , c'est les signes indiquant la
M . Snow. En octobre 1970. division, signes plein cadre en forme de « X v. Ils divisent le Jiim à peu près
en dix séquences. K a-t-il un système ou une logique dans cette division
J. Mekas. Et le commanditaire du pim ...
M . Snow. Non, il n'y a aucune forme mathématique ou arithméti­
M . Snow. C ’était le « Canadian Film Development Corporation »,
que. Ces croix réunissent chaque mouvement, chaque section.
et « Famous Players of Canada ».

■J. Mekas. Combien le f ilm a -t-ü coûté? J. Mekas. Comment avez-vous conçu les mouvements de la caméra '}
Un plan précis?
M . Snow. 27 000 dollars.
iVf. Snow. Tout était préparé. Ça commence par un mouvement cir­
J. Mekas. Les spectateurs s'apercevront q u 'il a etc tourné de façon tout culaire sur le sol qui s’élève progressivement comme une grande spi­
à f a it inhabituelle. Pour le tourner, il fallait construire une caméra spé­ rale. Ce mouvement tourne autour du niveau du sol et s'élève peu à
ciale : ce qui constitue, j e crois, la plus grosse dépense par rapport au bud­ peu jusqu’à l’horizon puis atteint le ciel. Et c’est en quelque sorte
get. l’énoncé du thème, Car c'est ça, la matière du film : le mouvement cir­
culaire. Puis viennent des élaborations de formes diverses.
A/. Snow. En lait, ce n ’est pas la caméra - on a tourné avec une Arri-
flex - mais c'est l’appareil qui contrôlait les mouvements de la caméra J. Mekas. Chaque séquence conespond donc à un mouvement diffé­
qui.coûtait cher. rent ?

J. Mekas. Pour ceux qui ne connaissent pas le film, on voit sur l ’écran M . Snow. A des vitesses et des angles de vue différents. Le même
le paysage escarpé de pierres et de rochers, le lieu de tournage, selon les mouvement peut se répéter à une vitesse différente. On peut utiliser
différentes positions de la caméra, toujours mobile, qui tourne, je crois, la position verticale en rotation à des vitesses différentes. C ’est comme
dans toutes les directions possibles, de côté, en cercle, et... comment un système de variation, qui ne procède pas par accumulation mais par
diriez-vous construction.

M . Snow. Tous les mouvements circulaires possibles, à partir d'un Il atteint un certain degré pendant la séquence de l’aube, par exem­
point unique. D'un point fixe, la caméra bouge, couvrant un angle de ple, le tempo reste à peu près le même, puis s’accélère peu à peu. à la
36013-espa ce d’un cercle abso lu -san s photographier les appareils eux- fin. à son point extrême.
mêmes.
i . Mekas. Je voudrais repréciser ce que l'on voit sur l'écran. La caméra,
J. Mekas. Comment s'opérait le choix du mouvement de la caméra .J dans tomes ses positions, nous montre ce paysage escarpé, préhistorique,
païen, dirai-je. rocailleux, sans âme qui vive : pendant des miles, on ne
M. Snow. Il y avait deux manières de contrôler les mouvements. On voit que des montagnes et un lac. mais aucune présence humaine - des
avait d ’une part des bandes enregistrées contenant l’information, indi­ pierres, des rochers, une pente a b rup te-et progressivement on a l'impres­
quant à la machine dans quelle direction bouger et, d'autre part, des sion de contemplei un paysage peint, peint par la caméra. Pourrait-on
cadrans marquant la position « horizontale », « verticale »et « zoom », dire, de manière simplifiée : nous avons ici le premier paysage peint du
chacune à des vitesses, différentes, de « rapide » jusqu’à « lent ». On cinéma ? Simultanément, nous entendons un son composé de trois ou
pouvait aussi combiner ces différents facteurs et obtenir par exemple quatre sortes de « bips »,de combinaisons de « bips » à différentes vitesses.
la position « horizontale » à la vitesse moyenne et la position « verti­ Que sont ces « bips » ?
cale » à la vitesse rapide.'
M. Snow. Ils sont tirés des bandes que nous avons enregistrées pour
J. Mekas. Vous pouviez donc utiliser toutes les positions de caméra pos­ bouger la caméra.
sibles. toutes les vitesses, ei de plus, comme j e f a i remarque, toutes les
positions possibles du zoom. Ainsi, tous ces aspects entraient en jeu. t ’ous
tourniez avec un contrôle à distance ? J. Mekas. En fait, on von l'image et on entend les « bips » des bandes
qui bougent la caméra.
M . Snow. Nous étions cachés. Nous devions être présents, mais
cachés, derrière les rochers. Je voulais un paysage sans aucune pré­ M. Snow. Oui, c’est synchro. On peut les comprendre de différentes
sence humaine. manières - comme des ordres à la machine, ou... J’essayais de balayer
l’espace sonore de la même façon que l’espace visuel. Cela va d'un
J. Mekas. Est-ce que /es trots heures cinq - durée du film - représentent extrême à l’autre, c’est aussi très calme, c’est comme un système ner­
le temps réel de tournage? veux.
MICHAEL SNOW ET « UK REGION CENTRALE » 39
J. Mekas. Oui, une ça énonce une sorte de musique des sphères pour J. Mekas. Votre film est donc plutôt visuel? En composant le mouve­
l'image, un son cosmologique. ment aviez-vous des schémas, ou un p la n ?

M . Snow. C ’est une sorte de conscience présente dans ce lieu tota­ M . Snow. Tout était préparé, romantiquement préparé. Sans struc­
lement sauvage. L’image que l’on voit, le lieu, sont distants et sauva­ ture mathématique, une sorte de symphonie. La longueur des prises
ges. de vue n’était pas calculée en terme de quantité de cadrages. C'était :
« Je veux 10 minutes de ça (geste de la main) et élévation ». C ’était fait
dans un style graphique. Pour montrer qu'on veut un mouvement plus
J. Mekas. Comment inscrivez-vous ce f ilm dans voire évolution depuis rapide, on le signale par une élévation sur le graphe. On tire un enre­
Wavelenghi, Back and Forth? gistrement de ce graphe. Mais la bande était mauvaise, on a donc tra­
vaillé avec une série de cadrans, et je suivais à distance. J'ai fait plu­
A'/. Snow. Ils sont tous plus ou moins centrés sur le mouvement de sieurs prises, Il nous aurait fallu un an pour perfectionner le système
la caméra. Standard time, que j ’ai tourné en 1967, comportait des plans d'enregistrement. Je m ’en suis donc servi comme modèle pour la
circulaires comme dans une partie de Back and Forth qui annonçait La bande son.
Région centrale. Depuis longtemps J ’avais envie de faire un film-pay­
sage. Mais comment faire un Hlm-paysage? Il y a dans ce film une (P. Adams Sitnev nous rejoint à ce moment de l'entretien).
équation entre ce que l’on voit et la manière dont on le voit. En fait,
la façon dont les yeux sont conduits par les mouvements sur l’écran P. Sitney. Esi-ce q u 'il y a beaucoup de séquences que vous n'avez pas
est aussi importante que le lieu qui y est montré. Mais il faut garder utilisées ?
des repères haut/bas pour que ça fonctionne.
M . Snow. J’ai dû couper 5 heures. Mais il y avait souvent des répé­
titions.
J. Mekas. Pourquoi avoir choisi un paysage déshumanisé?
P. Sitney. /firr-w u s supprimé des passages non répétés?
M . Snow. Je voulais rendre le Hlm plus « existentiel », que le spec­
tateur soit l’unique centre de ces cercles. Ça devait être un lieu où l’on M . Snow. Très peu. Ce n’est pas la structure de départ. Ça s’est
pouvait voir à l’infini, sans rien de l'homme, afin que chaque specta­ embrouillé, tout n"a pas marché. Par exemple, je suis parti avec l’idée
teur y trouve une sorte d’unicité et de distance. Je pense que ce qui est d’avoir des gens sur place; j'ai tourné, et il y a une séquence d'à peu
sauvage - s’il existe encore quelque chose de tel - doit être montré près une demi-heure avec l’équipe, qui s’est avérée nuisible à l’essen­
aussi sauvage que possible. J ’en reviens à la « croix » ou à cet « X », tiel du film. Le seul fait de leur présence dépossédait les spectateurs du
car c’est le seul élément immobile du film. Parfois, en sa présence, une film, de son mystère. J’aimerais en faire un autre film : car c’est inté­
chose intéressante survient. En effet, on attribue parfois un mouve­ ressant, mais c’était à rencontre de ce film.
ment, ou l’on ressent le mouvement auquel on vient de participer
quand ces croix apparaissent et fixent l’écran. J. Mekas. Où est l'appareil, maintenant ?

M . Snow. A Montréal. Je Fai exposé à la National Gallery d ’Ottawa.


J. Mekas. Comment s'appelle ce qui contrôle la caméra? Mais j ’aimerais m ’en servir pour d’autres films.
M . Snow. Je l’appelle « l’appareil qui bouge et qui fait bouger ». J. Mekas. Vous ne voyiez pas fous la caméra pendant les prises de vue ?

M . Snow. Non, on ne la voyait pas. Je suivais le graphe. C ’était


J. Mekas. Qui l'a conçu? divisé en bobines. Tout était organisé. Avec un chronomètre, on pou­
vait dire qu’on voulait 3 minutes de mouvement vertical puis lent -
M . Snow. Pierre Abeloos, à Montréal. J ’ai mis beaucoup de temps les vitesses allaient de 1 (bas) à 10 ( h a u t) - je demandais, par exemple,
à trouver quelqu'un de capable de le concevoir. un mouvement horizontal à vitesse 2, et je tournais le cadran.

J. Mekas. C'est un appareil ingénieux et maniable, il peut exécuter tous J. Mekas. Vous pouviez aussi ajouter le zoom...
les mouvements et changer instantanément toutes les directions de la
caméra. I l semble qu'ici la science et l'a n se rejoignent.
P. Sitney. L a caméra était placée sur une colline ? Vous l'aviez mise là-
haut (il désigne un point)?
M . Snow. Avoir la machine, c’était un peu avoir le film. Je voulais
que quelque chose se produise, et le seul moyen pour que cela arrive J. Mekas. L a caméra semble posée sur une pente, surplombant une val­
lée montagneuse avec, d'un côté, un lac et de l'autre, un sommet rocail­
était de réaliser cette machine qui, je le suppose, n’existait pas. Ce
leux.
n’était qu’un outil - de m ême que la caméra - je lui ai donc ajouté une
autre machine. M . Snow. Elle était en haut d’une pente. J ’ai essayé de trouver un
endroit où différentes choses pouvaient se produire pour qu’en en fai­
J. -Mekas. D ’après vous, que / est l ’effet de ce f ilm sur le spectateur? sant le tour, ce soit plus étendu et plus bas à la fois. Pour jouer le ciel,
contre le sol.
M . Snow. C’est une expérience unique. Au niveau de l’effet visuel,
il faut noter qu’il n’y a pas de support, si ce n’est la croix. Ce qui fait P. Sitney. Quel était ce Jleuve?
bouger les yeux. Et ce vers quoi je tendais, c’était, en un sens, faire
bouger le regard. Par exemple, il se produit un phénomène intéressant, M . Snow. Le lac Tortue.
quand on observe un mouvement rotatif lorsque le mouvement de la
caméra est centré sur l’objectif (ce qui n’a jamais été fait auparavant). J. Mekas. Où est la ville la plus proche?
Le champ de vision se brouille car on ne peut tout suivre à la fois : tout M . Snow. Ce n’est pas vraiment dans l’Arctique mais c'est une
tourne et tout saute. Et j’essayais de travailler le mouvement des yeux grande étendue sans arbres. C’est à peu près à la même latitude que
dans ce but, pour mieux le contrôler : en regardant vers le haut, il fallait James Bay, mais ce n'est pas à côté, c’est près du St-Laurent. La grande
lever la tête, au fur et à mesure que l’image montait, j ’agissais sur les ville la plus proche doit être Montréal, mais c’est quand môme très
yeux, leur mouvement, leurs muscles. Il faut aussi tenir compte de loin. C ’était près de Sattie.
l'iris, car certaines de ses parties contrôlent la densité de la lumière. Par
exemple, dans la séquence de l’aube, quand on voit le sol sombre, puis P. Sitney. Comment viviez-vous? Vous campiez?
le ciel, ce que l’on obtient - car on ne sait pas s’il y a réellement mou­
vement parce qu’il n’y a pas de repère - c’est un écran de lumière pure M . Snow. Oui. On s’est fait déposer par hélicoptère à 100 miles du
qui devient plus froid, puis de plus en plus chaud ou de plus en plus terrain d’atterrissage, avec notre fantastique matériel. Nous avons
lumineux. Puis il y a une section d’à peu près huit révolutions. dressé une tente, Joyce faisait la cuisine, et...
40 MICHAEL SNOW
P. Sitney. Et vous portiez tous une barbe ! P. Sitney. Pensez-vous au film comme à des séquences marquées par
les « X » ?
M . Snow. Il faudra que je vous montre tes photos que j'ai !
M. Snow. Oui, en gros, c’est divisé en séquences marquées par les
J. Mekas. Joyce a fait des prises de vue 9 « X ».

M . Snow. Mon dieu non ! Il y avait trop de travail. Elle devait filmer P. Sitney. Il y a des raccords?
le tournage et en faire un film intitulé « Visage humain de la techno­
M. Snow. 11 doit y en avoir à cause des changements de bobines.
logie », mais elle n'a pas pu. Nous étions trop occupés, nous nous
levions à 5 heures, mettions en marche le générateur, essayions de
J. Mekas. Tu utilisais des bobines de 30 minutes?
manger et il faisait horriblement froid. C ’était une fabuleuse aventure.
Rien pour s’asseoir pendant 4 jours, à part les rochers, et, chose
étrange, on tombe toujours sur de gros rochers. M. Snow. De 400 pieds, c'est-à-dire 10 minutes.

Une question de P. Sitney sur les projets de M. Snow.


J. Mekas. Ils oni l'a ir de gentils rochers !
M. Snow. Je pense... probablement... quelque chose qui concerne les
M . Snow. Ils le sont, je les adore. Ce sont des rochers de l’ère gla­
dimensions de l’écran et du cadre. Ce qui est différent de ce film. Je
ciaire, laissés par les glaciers au moment de leur fonte.
voudrais l'utiliser pour un mouvement rectangulaire assez complexe.
On pourrait, par exemple, l’installer dans cette pièce et construire une
J. Mekas. J 'a i remarqué sur le gros rocher, près de la caméra, une sorte
scène comme ça. D’abord le plafond... Ça bouge... comme ça... comme
de « V » renversé, que l'on voit parfois...
ça... et ça descend tout autour de la pièce, dans un mouvement
continu. Dur, mais possible. En tenant compte de l’architecture, du
M . Snow. Je n'ai jamais remarqué !
choix d’une structure dans une pièce donnée, c’est ce qui m ’intéresse
réellement, concevoir des cycles de cette sorte.
J. Mekas. J 'a i pensé que ça avait été gravé, le signe est très clair !
J. Mekas. Pensez-vous que La Région Centrale puisse influencer des
M . Snow. Sur le grand rocher? artistes qui travaillent dans d'autres domaines, des peintres par exemple
qui s'intéresseraient à une recherche semblable. Est-ce que ça rejoint leurs
J. Mekas. Oui, j'e n suis sûr. préoccupations, leur pensée, leur intérêt?
M . Snow. Je ne l’ai jamais vu. M. Snow. Je ne sais pas. C’est un travail, pas une démonstration. La
plupart des films réalisés par ces artistes sont des documents sur leur
J. Mekas. Regarde la prochaine fois. C'est un « V » renversé, comme travail plutôt qu’un film. Moi, c’est la réalisation qui m ’intéresse, c’est
un « L » russe. Peut-être que des russes sont venus et l'ont gravé pour un lieu commun, mais c’est vrai. Il y a quelque chose dans ce mode
Lénine. « L » comme Lénine (rires). qui peut être utilisé pour faire des expériences qui ne pourraient abso­
lument pas être tentées autrement. C'est ce qui m ’intéresse. C'est pour
M . .Show. Le tournage était vraiment génial. Il y a eu un orage, le ça que je construis tout, la capacité de la caméra à n’avoir ni « haut »
jour où l’hélicoptère devait revenir nous chercher. Nous l’avons ni « bas » - pas de construction « haut » ou « bas » dans cette caméra,
entendu et il s’est éloigné. Ils étaient les seuls à savoir que nous étions on peut la tenir comme on veut. Même l'élément vertical, un pan ver­
là. Nous avions une radio et nous devions appeler à heure fixe; et ce tical est une chose miraculeuse et fantastique. Si l’on fixe l’horizon, les
jour-là, ne pouvant atteindre la base, nous en avons joint un autre, yeux vers le ciel, à un certain pointé elle se retourne. Et quand on baisse
beaucoup plus loin. Et nous avions du mal à nous faire entendre. Et les yeux, l’horizon se renverse vers le sol et se redresse. C’est quelque
tourner sans rien voir ! Je ne voyais pas l'appareil avant de changer la chose que j'adore... Extraordinaire, vous vous rendez compte, il n’y a
pellicule, faire le point, et tout vérifier. personne. Puis on voit l’ombre de la caméra dans le film, c'est aussi
une chose intéressante parce que ça marque la trace du lieu de l’image,
J. Mekas. Vousfaisiez chaque fois le point vous-même ? L 'o b je c tif était ce qui est inscrit sur l’écran.
réglé par bande, mais pas le point ?
(Entretien réalisé le 20 janvier 1972.
M . Snow. C ’est ça. Traduit de l’américain par Marthe Cartier-Bresson)

Programme Michael Snow à la salle de cinéma du Musée National d'Art Moderne (3e étage), au centre Georges Pompidou :

3 janvier ; 18 h. Wavelength (66-67) et Breekfast, table top Dolly (72-76)


4 janvier : 18 h. Back and forth (68-69)
5 janvier : 19 h. Standard Time, One Second in Montréal (69), Slide Seat Pantings (74)
6 janvier : 15 h 30. L a Région Centrale (70-71)
7 janvier ; 15 h. Rameau s Nephew by Diderot (thank to Dennis Young) by W/lma Schoen (73-74)
41

CRITIQUES

LE GOÛT DU SAKÉ cinéaste m oins heureux que les autres); ainsi ce découpage
construit su r des franchissem ents d’axe insolents, su r des alter­
(OZU YASUJIRO) nances de cham ps-contrecham ps où les acteurs tour à tour
regardent dans la m êm e direction co m m e pour nous dérouter
avant q u ’un plan général, les contenant tous deux, ne vienne
restituer l’espace habituel, ce découpage nous dérobé la perspec­
A la façon des cinéastes (Hawks, McCarey, R ohm er, 01 mi) tive c ouram m ent suggérée ou recomposée dans le ciném a clas­
dont l’oeuvre m anifeste u n e parfaite conformité, idéologique et sique (telle q u ’elle fut portée à son apogée par Allan Dwan).
sentim entale, à la société d ans laquelle ils vivent, Ozu ne se D ans cet univers d’adultes qui parlent, plaisantent, évoquent
révèle pas à nous par des thèm es personnels'ou par des histoires des souvenirs, exposent leurs griefs ou leurs problèmes dom es­
qui trahiraient avant m ê m e d ’être investis par le ciném a une tiques, la cam éra filme (voilà u ne différence avec Hawks) à h a u ­
vision du m onde originale et distinctive. Plutôt q ue de se dif­ teur d ’enfant : on dirait q u ’elle est assise par terre et q u ’elle
férencier trop visiblement du c o m m u n des mortels qui com po­ organise dans son coin son découpage de l’espace com m e un
sent cette société e n leur d o n n a n t à contem pler un spectacle jeu de cubes où chacun, avec ses arêtes et ses plats, m ystérieu­
trop différent de ce q u ’ils vivent, Ozu (ou l’un des quatre autres) sem ent semblable ou différent de son voisin, se verrait posé de
a choisi de ne pas dérouter et de faire de la vie quotidienne et m anière légèrement troublante mais à une place indiscutable.
ordinaire l’élém ent perm anent su r quoi se fonde son cinéma.
Travail difficile - puisqu’à vouloir fuir les excès d ’une tram e ou Et l’Histoire, dans ce film qui ne gonfle pas la m oindre his­
de personnages d ’exception, il court le risque de tom ber dans la toire et laisse les conflits s’épuiser loin de lui, est une discrète
b a n a lité - q u e ces cinéastes ont accompli ou accomplissent avec perturbatrice qui propose, de son côté, une énigm e au jo u e u r de
plus ou m oins de bonheur. cubes. La défaite japonaise (cf. les deux très belles scènes paral­
lèles où l’on enten d l’H y m n e de la Marine) et l’envahissem ent
Ozu nous raconte ici l’histoire de plusieurs familles d ont la économ ique du Japon par les U.S.A. sont convertis ici en élé­
vie se recoupe d ’abord parce q u’e n chacune le père a l’habitude m e n ts intégrables et modificateurs du projet esthétique de Ozu
de retrouver les autres dans une sorte de club où l’on se res­ q u ’on pourrait croire, au contraire de Mizoguchi, indifférent aux
taure : tous alors évoquent leurs diverses fortunes am oureuses, orages de ce m o nde : les échanges de regards, les gestes de salut,
certains souvenirs, l’avenir de leurs enfants. C e que l’on voit et et le pivotem ent su r lui-m êm e de l’ancien marin (là aussi
ce que Ton ne voit pas, ce qu e l’on dit et ce q u ’il est superflu regardé com m e par un bébé ébahi qui traînerait au pied des
de dire, obéit non pas à des exigences de scénario : le scénario, tabourets du bar) évoquent l’Histoire du Japon par u ne sorte de
dans L e Goût du sa ké, n’exige rien (les rapports n’évoluent dérision am ère chez les personnages équilibrée par u n e jubila-,
q u ’avec lenteur, et la vie, à la manière de cette m usiquette qui tion des cadrages et du découpage. Q u a n t à la présence des
berce le film, continue en douceur), mais aux impératifs, disons, U.S.A., elle est assez évidente dans le rôle accordé au whisky,
rythm iques d ’une certaine harm onie qu e Ozu établit sa v a m ­ à l’aspirateur, aux cannes de golf Mac Gregor, au téléviseur por­
m en t entre le tem ps et l’espace, entre les impatiences indivi­ tatif, et dans l’habillem ent des personnages : chaque objet ou
duelles et la patience imposée par tout ce que nous, spectateurs chaque élém ent a u ne place plus ou m oins grande selon q u ’il
d ’ici, ne connaissons pas et que l’on pourrait appeler l’ordre infléchit une scène (les cannes) ou un plan - d’ailleurs répété -
social et culturel japonais. (le téléviseur).

C ette harm onie agit su r nous avec un rien de perversité On rem arquera q ue si présence de l’Histoire il y a, ce n ’est
(qu’on retrouve - ce rien - exprimé aussi insidieusem ent mais jam ais sous la forme d ’une effervescence ou d ’un tragique
par d ’autres procédés chez H awks et chez R ohm er ; quittons ici direct : dans un espace aussi discipliné (que cette, discipline
McCarey, rendu plus complexe que les autres par l’appel du soude entre eux des élém ents aussi dissemblables q u ’une dra­
mélodrame et le génie de la m étam orphose, ainsi q u ’Olmi, maturgie attentive et polie et u n e mise en place ludique et quel-
42

Le Goût du Sakè. de Ozu Yasujiro


LE GOÛT DU SAKÉ 43
que peu cruelle ne change rien à l’affaire), où règne une fré­ W enders) qui ne parviennent qu'à sur-signifier des riens par
qu en te sym étrie com binée de mille façons (cet ordre social et insistance, ou échouent à équilibrer l’espace et le tem ps et
culturel japonais n’apparaît pas sous cette forme chez l'occiden­ cèdent à une certaine pesanteur ou inertie idéologique, ce sont
tal Mizoguchi (1)), seul le tem ps pourra - et dans l’instant ët les films de H aw ks et certains films de R ohm er (La Collection­
dans la durée - exprimer (ou peut-être prendre le relais de) ce neuse ou L e Genou de Claire), où est résolue si bien l'intersec­
que le déroulem ent de la vie contem plée pourra laisser affleurer tion du m o u v e m en t des acteurs et du chan g em e n t des décors
de différences affectives (évitons, pour ne pas faire à Ozu de q ue la m arche m êm e du film agit avec plus de force que les
procès d ’intention, de parler de « sentim ent tragique de la freins idéologiques qui rassurent leurs auteurs.
vie ») : la fille qui assiste au retour de son père ivre, l’autre fille,
seule dans sa cham bre, qui entortille son mètre de couture, le Le Goût du saké est un film qui ne brusque rien ni ne blesse
décalage vocal du vieux professeur (porteur d ’une différence personne, mais sa perm anence est inscrite dans des registres
sociale développée plus tard) par rapport à ses anciens élèves, non soum is aux lois du box-office : ceux de la mémoire.
sont des m o m en ts plus ou moins longs dont l’intensité est fixée
par la durée dédram atisée des plans (souvent rythm és par to u ­ Jean-C laude Biette
tes sortes de pulsations sonores venues du m onde extérieur) et
par les exigences de ce drôle d ’équilibre spatial dont les prémis­
ses sont posées dès les premières m inutes du film. ( 1) Oui, occidental, car Mizoguchi était passionné par Maupassant, Balzac, Dos-
toievsky el, je crois, Zola. Il parle également d’une influence qu’auraient eu sur
son oeuvre Braque ei Picasso, quant au cinéma, on trouve dans ses films une
influence de l'Exprcssionnisme. puis de Sternberg, et, dans son insistance à
Le scénario a alors pour fonction de répartir ça et là des points structurer fortement des plans-séquences autour de heurts d’ individus séparés
de non-concordance des temps qui déterm ineront dans le film le par des différences sociales et économiques, de William Wyler. On sait d'autre
cours de la vie des personnages, e m pêcheront qu'ils se rencon­ part (cf. les entretiens autour de Mizoguchi) qu'il admirait Lubitsch. John Ford
trent, qu'ils déclarent leur am our, contrarieront leur destin et et qu’ il apprécia Ail Abaut Eve de Mankiewicz. Il n’a jamais, que je sache, émis
de formules prudentes et définitives sur l'impénétrabilité de l’art occidental par
com pliqueront les règles du jeu que l’artiste Ozu s'im pose et un Japonais.
avec lesquelles il réussit si bien à jouer (le point co m m u n q u ’on
a voulu voir entre l'oeuvre d ’Ozu et les Straubfilms, il est là). (2) Célèbre émission de Radio-Luxembourg des années 50.

(3) La grande perfection formelle n’exclut pas les bavures techniques : ainsi le
Il reste à dire un m ot de l'emploi de la couleur dans un film ronronnement de la caméra dans bien des plans est une bavure technique, mais
elle n'a aucune importance.
qui, par ailleurs, ém eut moins que le merveilleux Voyage à
Tokyo, ne se déroule pas sans quelques plages d’enn ui (pour­
quoi ne pas le dire ?) et ne semble comestible aux spectateurs
français q u ’à condition de troquer dans le titre son goût de
congre (avec la sauce qui l’accompagne) contre l’exotism e ras­
surant du saké qui n'en camoufle pas m oins bien le peu pres­
tigieux aspect « famille D uraton » (2) dont D aney m e rappelle INTERIEURS
q u ’il est caractéristique de l'oeuvre à tiroir et répétitive de Ozu (WOODY ALLEN)
(comme chez Hawks la continuité d u travail entrepris ou chez
R ohm er la sophistication de l’itinéraire moral) et q u ’il comblait De quoi souffrent les personnages d’/ ntérieurs, le dernier film
le public japonais.
de W oody Allen qui, après cinq ou six com édies fort réussies,
aborde avec succès le dram e psychologique? D ’une incapacité
Ozu emploie ici très peu de couleurs et en joue à la fois pour flagrante au récit, à la fiction. Ils souffrent - c’est m on diagnos­
com pliquer son édifice formel par des variations de lumière sur tic - de ne pas (savoir) raconter (des histoires). Leur maladie
ces couleurs, pour obtenir de nouvelles atm osphères, et pour consiste à ne pouvoir sortir d ’e ux-m êm es rien d 'au tre q u ’eux-
accroître la complexité du contenu m êm e du film. Des couleurs m êm es (et que du même). D ans des décors (des intérieurs, pre­
franches (vert, rouge, jau n e, bleu) sont répétées non pas en vue m ier sens du titre) livides, épurés par le design et l'artisanat, ils
d’une vraisemblance réaliste, mais pour créer un e im prégnation passent leur tem ps à s’expliquer, à vider leurs sacs, à déballer
sensorielle. Le vieux professeur devenu cuisinier est habillé leurs âm es (leurs intérieurs, deuxièm e sens d u titre), à se les
d’u n costum e vert dans une pièce dont les parois sont vertes, m ontrer, m ieux : à se les je ter à la figure. T out est sujet à inter­
et non seulem ent les objets posés sur la table sont verts, mais prétation, prétexte à longue dispute, matière à psychodram e
les cheveux m ê m e de l’ho m m e, et ses sourcils sont verts. M êm e familial. Car év id e m m en t tout cela se passe en famille. Les filles
si l’on imagine que le tirage a été abusivem en t poussé au vert avec la mère, la m ère avec les gendres, les filles entre elles (elles
(3), on ne peut refuser le fait q u 'u n e m ê m e couleur a été répétée sont trois). T outes les com binaisons possibles. A deux, à trois,
dans plusieurs élém ents du plan, au mépris de tout réalisme, à quatre, à cinq. O n prend les m êm es et on recom m ence, mais
afin de raréfier les sollicitations colorées e t de concentrer l’atten ­ ça ne change rien, ça reste toujours terne, sinistre co m m e un
tion. C e coloriage strict va dans le m êm e sens que ce jeu de film porno. C 'est un film porno.
cubes qui annule les conflits non pas parce que le cinéaste les
ignorait, m ais parce que le projet esthétique qui le hantait impli­ T out sem ble avoir été dit mille fois dans cette famille, et défi­
que que ces conflits passent par u n e opération de conversion au nitivem ent : en quelques scènes, au d ébut du fil m, on voit fonc­
tionner divers m écanism es de défense, d ’é vitem en t d e l'A utre,
bout de laquelle le spectateur, lesté du fardeau du devenir et de
l'exemplarité (ou de la métaphore), éprouve a tempo le présent su rto u t face à la mère. Mais soudain quelque chose, la décision
(ce c o n tin u u m de vie si bien réglé d ans le film) et engrange dans du père de se séparer de sa fem m e, Eve, séparation à l'essai, dit-
sa m ém oire quelque chose qui ressemble à de l'oxygène, une il, pour ne pas trop la faire souffrir et, de fait, cette temporisation
énergie qui peut l'aider dans les conflits réels de sa vie. l'aidera à trom per son désarroi, son sentim ent de déréliction,
soudain quelque chose vient relancér la m achine à s’expliquer,
rouvrir Vâmerie (com m e on dit la bagagerie, la bouquinerie, la
C ’est pourquoi, s’il est des films qui s’apparentent à ceux de tisanerie). Exit le père. Alors ça recom m ence, l’analyse e nvahit
Ozu, plutôt que ceux d 'A k e rm an ou de H andke (parfois de la vie, cancérise la parole, les relations. L’analyse au sens de psy-
INTERIEURS 45
chanalyse, u n e psy perm anente, sauvage, diffuse, poisseuse, com édie mais bridé, m aintenu à distance dram atique, tenu en
vulgarisée, vulgaire, vulgaire et sophistiquée^ m assm ediatisée laisse par une m ise en scène qui ne change pas de ton (c’est
en som m e, aussi inséparable de la jo u rn ée m oderne q ue les gaz Alida Rouffe chez Benoît Jacquot mais parlant à la B.J., pas à
de voitures, les bouteilles jetables et les télécom m unications, là Pagnol), il établit des relations fictionnelles forcém ent violen­
quelque chose (une arm e? u n rem ède? un alim ent?) d ’absolu­ tes avec les autres personnages, il bouscule le d ram e familial
m ent fre(ud)latée en m êm e tem ps que d ’absolum ent néces­ conventionnel, exacerbe ses conventions, les fait flamber. D ans
saire. Nécessaire à quoi ? Peut-être à vivre sans Dieu. Tel serait, le développem ent des situations et d ans le d é n o u e m e n t des
du moins, le sens de cette courte scène, saine-clef, où la mère, destins, to u t ce qui suit l’arrivée de Pearl est aussi « gros/gros­
assise su r u n divan d e v a n t sa télévision, écoute (mais c’est nous sier » q u ’elle, mais ém otionnellem ent ça paye. Rien n ’est gro­
qui l’enten d o n s ; elle, elle est déjà ailleurs) une sorte d e prêche tesque, to u t reste crédible : les réactions à l’annonce du divorce,
qui dit à peu près ceci : les Juifs, m aintenant, ils ont remplacé le mariage, la fin de la mère, le sauvetage de la fille. A chaque
Dieu par le peuple ju if et l’Etat d ’Israël, les voilà bien avancés... fois, l’ém otion est vive, de plus en plus vive. La qualité de ces
Et ceux qui ne sont pas juifs? Par quoi font-ils remplacé? Sans scènes fortes tient en ce q u ’elles savent m ettre en jeu u n e assez
doute, par l’âme. Cela ne crève-t-il pas les yeux que, D ieu grande q uantité de parties prenantes sans q ue les intérêts prin­
absent, nous vivons le siècle de l’â m e? De l’âm e de culture cipaux n’effacent les bénéfices secondaires. Et cela avec un
(ainsi les cham pignons), de l’âm e de superm arché, de l’âm e en m in im u m de moyens. R em arquable à cet égard est la série de
rayon, de l’âm e A m e. Q u e d ’âm e, q ue d ’âme... Indivisible- plans d e coupe (sur les divers dorm eurs, c hacun avec son rictus)
m e n t : trop d’âm e et point d ’âme. A force de se vider les inté­ pendant le dram e final dans la m er et su r la plage. T o u s les fils
rieurs, il n ’y a plus q ue du vide à l’intérieur. Le vide n ’em pêche sont toujours tissés ensemble.
pas de souffrir, mais la souffrance perm et de vivre; elle arrive
m êm e à presque combler le vide.
Le pire qui pourrait arriver au film de W oody Allen serait
Et c’est cette vie de souffrance à vide que le film cerne en sa q u ’on le rapproche de Bergman (ce qui certainem en t ne déplai­
première partie, cruellem ent, avec ses décors aux couleurs raré­ rait pas à son auteur, mais ça, c’est u n e autre affaire). Jam ais
fiées et ses dialogues exsangues, interm inablem ent peuplés de Bergman n ’aurait pris le risque d’introduire d ans u n e telle
velléités intellectuelles et artistiques, de petits ou de grands tram e un personnage tel que Pearl. Pas par m an q u e d ’audace.
chantages affectifs. Est-on si loin d u bois dont fait feu et T o u t sim plem ent parce q ue son intérêt va essentiellem ent à la
flam m e habituellem ent le com ique de W oody A llen? Certes psychologie et à ses raisons, le sens du tragique lui faisant sin ­
non. Seulem ent, ici, le regard, dépourvu de la complicité bien­ gulièrem ent défaut. Quoi de plus rationaliste et de m oins tra­
veillante d u rire, se fait froid, froidem ent clinique (et il y aurait gique qu e le procès truqué de Sonate d'autom ne ? A vec Pearl,
là un troisième sens pour le titre : l’éradication par le dram e des au contraire, le film de W oody Allen bascule dans la tragédie :
intérieurs d ’u n systèm e comique). Et sans la form e extraordi­ le mystère de l’am o u r ne cède pas devan t les plus subtiles rai­
naire de tous les com édiens, le film basculerait s o uvent dans ce sons de la psychologie la plus fine. Et loin de tout ju g em e n t
gouffre glacé, ta n t les scènes évitent délibérém ent toute ém o ­ moral. Si l’on v eut à to u t prix u n e référence européenne, il fau­
tion. Mais le fil ne s’arrête pas là et l’ém otion viendra, m ontera, drait la chercher du côté de Fellini.
s’imposera dans la deuxièm e partie, grâce su rto u t à l’introduc­
tion d’u n personnage é to n n a n t et déto n n a n t, Pearl, u n e fem m e R evenons à la maladie. Le film se clôt su r l’accession au récit
rencontrée par le père sur quelque plage grecque et d o n t il veut de la fille « sauvée » par Pearl. O u plutôt, pas au récit, à l’écri­
faire sa nouvelle épouse. U ne fem m e plutôt grosse, plus très ture. Signe de rétablissem ent, de « guérison »? O u autre façon
jeune (le m êm e âge qu e lui, le m ê m e âge q u ’Eve), pas très raf­ de faire la m alade? Peu importe le résultat, seule com pte la th é ­
finée, pas belle, bref une fem m e avec laquelle, selon les critères rapie. Car ce siècle n’est pas seulem ent celui de l’âm e, il est
en cours u n peu partout, il perd au change. S auf que Pearl, aussi celui de la maladie. L’âm e est m alade, et avec elle sou vent
com m e on dit, pète de santé... Santé relative certes, non par rap­ le corps, m ais d ’u ne maladie qui est to u t un art de vivre. Q u and
port à une santé idéale mais par rapport à la maladie chronique on n ’en m eurt pas.
des autres.

En quoi consiste la santé de Pearl? T oujours selon m on dia­ A u siècle des thérapies, l’écriture saurait-elle avoir d’autre
gnostic : en une capacité époustouflante au récit, à la fiction. fonction que th érapeu tique? A ce point d ’interrogation nous
Elle ne cesse de raconter des histoires, la m ort de ses deux pre­ retrouvons Dieu e t ses substituts. T o u t se passe co m m e si
miers maris, les curiosités de l’Australie, etc. Elle respire l’anec­ l’écriture thérapeutique venait se loger à la place vide des Ecri­
dote, les propos de table, d ’ailleurs elle se tient très bien à table. tures, dans la béance de cette inépuisable suite de petites his­
Bavarde? Superficielle? Oui et alors... q u ’est-ce que cela.change toires q u ’est la Bible. Bientôt Eric R ohm er, à la suite de C h ré ­
à la générosité de sa voix, de ses formes, de ses bonnes in te n ­ tien de Troyes, avec son Perceval le Gallois, posera l’origine du
tions, de son âge, de son am our, de ses appétits? Car elle est rom an dans le récit de la Passion (du Christ), autre histoire de
généreuse. Sans complexe. Sans â m e? A la fois si peu dam e et souffrance. A suivre donc.
trop dam e (pendant quelques instants o n n ’en croit pas ses
yeux, on dirait un travesti). T o u t sim plem ent : avide de vie. Jean-Paul Fargier
Beaucoup plus q u ’u n symbole de vie (outre le récit, le film la
m arque du côté du soleil, de la mer, du sable, du voyage), elle
est la vie m êm e puisque, sans com pter la nouvelle vie q u ’elle
offre à celui qui l’épouse (peut-être pour en m ourir c o m m e ses
précédents maris), elle arrachera à la m ort l’u ne des filles d’Eve,
celle qui la hait le plus, celle qui accepte le m oins q u ’elle rem ­ Les deux textes sur L 'Homme de marbre publiés dans
place sa mère aux côté de son père. notre numéro précédent ont suscité des remous au
sein de la revue comme chez certains de nos lecteurs.
L’introduction de ce personnage d ans le film (com m e d ans la Nous publierons une table-ronde sur le film de Wajda
vie de cette famille d’ailleurs) est un coup de force et c’est un dans notre prochain numéro.
coup gagnant, u n coup qui décuple ses enjeux. Personnage de
46 CRITIQUES
UN MARIAGE Militaire. Et com m e elle n’a pas assez de ses dix doigts pour
com pter les pères potentiels de sa future progéniture, elle prend
(ROBERT ALTMAN) les doigts de sa tante pour compléter. Voilà un déno u e m en t
inattendu et tout à fait désopilant, dans la grande tradition des
blagues de salle de garde (les jeunes filles, via leur sexe, font
toujours les frais de ce genre de divertissem ent, à la grande joie
A ltm an, ce spécialiste de l’âm e hum aine, au coeur simple des carabins).
cependant, puisque, d'après Vittorio G assm an n , « il est resté
un enfant », vient de faire sur le tard une découverte eu égard
à la société américaine dont il est issu et q u ’il nous dépeint dans O n va bien rire en effet dans le film, sur le dos de ces deux
un film a m u sa n t et coloré, très psychologique et très moral, très jeunes filles : l’une mal servie en bouche, l’autre qui aurait déjà
politique m êm e, pour Francis Girod (L ’Etat sauvage). trop servi (h u m o u r dans la veine altmanienne), quand la caméra
nous dévoilera ces stigm ates visibles su r leurs corps (l’appareil
dentaire et le gros ventre), car ils en disent long (voyez ce que
Ce film, Wedding. écrit au jo u r le jo u r dans une atm osphère
je veux dire) su r les tares et vicissitudes de cette famille de par­
d ’exaltante improvisation, chacun ayant reçu l’ordre de se sur­ venus irlandais.
passer, nous raconte une journée d’un mariage, à travers une
fresque bigarrée de portraits.
Q uand les parents boivent, les enfants trinquent. C ’est eux
La critique française u n an im e ne tarit pas d ’éloges et s’esbau- qui payent, mais en m êm e tem ps, ils trahissent tout haut ce que
dit encore de l’énorm e matériau hu m ain traité là de main de les autres (les grands) cachent et pensent tout bas. Les aveux de
maître. Mia Farrow (la je u n e soeur restée très enfant de caractère) font
jaillir cette scandaleuse mais néanm oins incontournable vérité
su r l’hu m aine condition, à savoir : tou t le m o nde a quelque
C ette découverte, qui dénote le haut sens moral de l’auteur,
chose de pas joli joli à cacher rapport à son panpan.
pourrait se traduire (pour rester fidèle à l’essence de sa pensée)
en ces term es : derrière le tralala et le chichi des convenances
sociales'bourgeoises, il y aurait du pas beau, du pas propre qui A ltm an va nous illustrer le bien-fondé et la justesse de cette
se cachent. La preuve : le mariage, ce dernier grand rite am é ­ assertion (vraie, puisqu’inscrite sur le corps d’une enfant, et
ricain, nous dissim ule des dessous qui ne sentent pas la rose. c om m e la vérité sort de la bouche des enfants, etc...) par le com ­
portem ent, qui baroque, qui énigmatique, qui hilarant de ses
Mais c om m ent faire passer la pertinence d ’u ne telle révéla­ personnages de préférence féminins.
tion, la levée d ’un tel lièvre ? Eh bien, il ne faut pas m égoter sur Prenons-en quelques uns.
les m oyens utilisés : une cinquantaine de personnages en habit
de gala, une douzaine de Cadillac qui tournent en rond, et u n e La mère de la mariée, Tulip, si digne en apparence, dès que
luxueuse dem eure, style Maison-Blanche, feront le tralala. son rigide époux a le dos tourné, se laisse draguer d ans le ves­
tibule, la serre, les toilettes, par l’oncle du marié : M. G oddard.
Q uant au pas beau, au pas propre, ce sera à travers la psycho­ Au début, elle a bien une vague nausée q uand ce gros phoque
logie de com portem ent des cinquante personnages, leur assour­ lui souffle son am o u r dans les narines, mais la loi du stupre sera
dissant bavardage (cris et éructations compris), q u ’ils vont se la plus forte, et cette mère respectable finit par succom ber à cet
dévoiler tous seuls, car la caméra altm anienne aura su, grâce à h o m m e marié : elle lui propose une folle sem aine de lucre chez
son spéculum optique et par des effets macroscopiques, les une vieille tante. Ses résistances sont tom bées quan d il lui a
épingler au bon m om ent, c’est-à-dire à leurs m om ents de f a i ­ susurré à l’oreille : « En ce m o m en t, votre bouche est l’orifice
blesse. le plus im portant pour moi ».

Par exemple, dès le début du film, on m ontrera en gros plan U ne tante de la mariée profite de l’affolement général pour
au spectateur que le pas beau peut se cacher derrière la bouche se laisser conter fleurette, dans les recoins, par un vulgaire jar­
m ignonne de la je u n e mariée au visage angélique, sous la forme dinier. « J’ai une pelouse à biner » lui m urm ure-t-elle, le regard
d ’un horrible appareil dentaire en acier inoxydable. Il suffit de lubrique.
lui faire montrer les dents; par là, le D octeur A ltm an (vétérinaire
à ses heures) reprend une pratique toujours d ’usage chez les
m archands de bestiaux. Car c’est à la d enture, paraît-il, que U ne autre tante du marié, folle de son corps, ne peut s’em p ê­
l’acheteur (le spectateur) pourra juger de la bonne qualité (ou cher de coincer son am ant noir (un dom estique) entre deux por­
non) de l’animal. Le pas propre, lui, va suinter tout naturelle­ tes. en lui d em a n d a n t de l’embrasser. H eureusem ent, cet inten­
m ent du m oindre aparté entre deux individus. Mais ce crapaud d ant intègre résiste.
gluant et croassant qui circule pendant tout le mariage dans les
pantalons des convives ou sous leur pull-over n’en est-il pas La mère du marié, après avoir en partie déshonoré sa famille
l’ironique sym bole? Pouah! en épousant « un latin lover » (Vittorio G assm ann), est tom bée
dans le piège illusoire des paradis artificiels : elle se drogue, et
C ependant, il nous sera m agistralement m ontré du doigt son sourire évanescent m asque difficilement une coriace alié­
(toujours le pas propre), aux trois quarts du film, par l’aveu de nation à la seringue.
grossesse ho nteuse de la jeu n e soeur de la mariée, Mia Farrow,
au visage tout aussi séraphique. Q uant à la maîtresse de cérémonie, G éraldine Chaplin, que
va-t-on découvrir derrière son obsession de l’étiquette (derrière
Eh oui, cette je u n e vierge (h u m , hum !) révèle crédûlem ent tous ses chichis)? Alors que le mariage touche à sa fin, cette
au conseil de famille qui l’interroge sur ses quatre mois de ges­ fem m e sans enfant (c’est elle qui le dit !) se jette su r la bouche
tation, q u ’elle a forniqué, non seulem ent avec son nouveau de la je u n e mariée, m ü e par un incompressible désir hom o­
beau-frère, mais aussi avec tous les m em bres de l’Académ ie sexuel, qui l’aurait cru !

L
UN MARIAGE Al

Un mariage, de Robert Altm an

Ainsi, toutes les fem m es de cette assemblée auraient com m e chaque personnage au m o m en t crucial où « il se m et à table »
trait co m m u n de cacher derrière une apparente bienséance des (soit cet instant propice où lui échappe, de la profondeur de son
instincts bas, susceptibles de se réveiller en certaines circons­ être, des aveux c om prom ettant à son propre égard). La mère de
tances particulières, un mariage par exemple. Par instinct bas, la mariée, surprise en train de se laisser aller à raconter son
il faut entendre, selon la déontologie (médicale) altm anienne : dépucelage à l’école, son époux, surpris en train de se laisser
dessous = sexe = fond de culotte, et l’on se rendra com pte aller à crier son avarice.
q u ’au-dessous de ces dessous - le point de vue qui préside au
film - il n ’y a rien d ’autre q u ’un vieux puritanism e de derrière Un tel forcing opéré su r chacun alim ente encore le taylorisme
les fagots dénié (com m e toujours) par un h u m o u r salace au ras effréné de la mise en scène et du m ontage, où les plans courts,
des pâquerettes. Il est vrai que le puritanism e et l’obscénité hachés, sans lien structurel entre eux, s’agencent com m e les
fonctionnent souvent de pair, en faisant de tout ce qui touche élém ents successifs d ’u n e chaîne de m ontage automobile.
au sexe l’enjeu d ’un im m ontrable refoulé qui fait retour, sur
scène, en term e d ’une om niprésente incitation voyeuriste. Le langage ciném atographique, aussi bavard que les person­
nages harponnés p a rla caméra, utilise fin de com pte les m êm es
« Baisse le capot on voit le m oteur » disent pudiquem ent les codes (exclamation de vulgarité, h u m o u r graveleux et bas rago-
enfants. A ltm an, « ce voyeur virtuose » (d’après José-A im é tage) que ceux d o n t le film (via l’auteur) est censé m ontrer
Bescos)ou ce médecin de génie, va nous soulever le capot pour l’abjection.
nous faire voir l’état du moteur. II fallait y penser!
Beaucoup de bruit pour rien et une agitation perm an ente qui
Si !a preuve est faite q ue les fem m es, d ans Wedding, sont ne sont pas sans rappeler, dans Wedding, l’atm osphère de
m enées par le bout du nez par leur « hustéra », q u ’est-ce qui tapage inutile et le son toujours trop fort des bistrots. La conne-
peut agiter les h o m m e s ? Selon un autre lieu c o m m u n , qui déci­ rie, à la différence de la bêtise, s’exprime haut, su r un m ode
d ém ent illustre bien la pensée de l’au teu r : « le sexe et Pargent agressif, toute pleine de sa suffisance. Le type de filmage mis
m ènent le m onde » ; on ne sera pas é to n n é de découvrir, en fin en oeuvre ici se situe dans la droite ligne de cette tradition.
de film, que le père de la mariée a un portefeuille à la place du
coeur. N ’hurle-t-il pas, alors que tout le m o nde croit les jeu n es H eureusem ent pour ceux qui com m enceraient à d o u ter des
époux m orts d an s un accident de voiture : « C e foutu mariage bons sen tim en ts de l'au te u r vis-à-vis de ses personnages, il y a
m ’a coûté vingt mille dollars! » le m étèque, héros positif de service, garde-fou fiction nef pour un
public qui, paradoxalem ent, voit du politique (donc de la g au ­
Il hurle en effet, puisque le parti pris du film est de surprendre che), là où il n ’y a que raccolage et instrum entation.
48 CRITIQUES

L'ALLEMAGNE EN AUTOMNE
(film collectif) et

LE SECOND ÉVEIL
(MARGHARETE VON TROTTA)
O n peut d ’abord se dem an der d ’où vient cette unanim ité, à
propos d e L 'Allemagne en awotnne, à séparer le film de Fassbin­
der d u reste. Celui-ci serait ju ste dans le ton, le reste ne vaudrait
rien, simple concert de banalités, simple constat de contre-
informations. Je veux en tendre par là : n ’est pas à la hau teu r de
ce q u ’on peut et doit aujourd'hui attendre d ’Allemagne. Fass­
binder, lui, serait à la hauteur, le film de Margaret von Trotta
aussi (Le Second éveil), si on en ju ge par l’accueil que lui a fait
la presse (qui s’attache beaucoup plus d ’ailleurs au contexte et
aux intentions q u ’au film lui-même).

Être à la hau teu r : c o m m e n t parler a ujourd’hui du problème


de PÉtat et du terrorism e? Q uestion que nous pose l’A llemagne
Un mariage, de Robert A ltm an et d ’où on attend, com m e en échange, des em bryons, au moins,
de réponse.
Ce héros, Viuorio G a ssm an n , le père d u je u n e marié, ancien
plongeur de trattoria, s ’est quasim ent tu pendant tout le film, Et gageons déjà que si on parle tant du film de Fassbinder et
puisqu’il avait prêté serm ent à sa belle-mère de rester extrêm e­ si peu du reste, c’est d ’abord parce que c’est le seul épisode où
m en t discret su r lui et ses basses origines sociales. Puis soudai­ il est d o n n é de reconnaître son auteur, le reste s’embrouillant
nem ent, avec l’arrivée im prom ptue de son je u n e frère, il se met dans l’anonym at le plus complet. Voilà qui est bien gênant,
à vitupérer, rire et s'esclaffer (bourrades, larmes et em brassa­ mais en fait très salutaire. Des intellectuels (allemands) parlent,
des), le tout d ans u n e langue incompréhensible, à un ry thm e de et pour une fois on ne sait pas qui, on ne sait pas qui dit quoi,
quarante m ots seconde. C ’est que voilà, son je u n e frère a fait qui m ontre quoi, on ne pourra pas y dégager un discours bien
ressortir d ’un seul coup vingt ans de latinité refoulée. Et co m m e construit pour le faire jo u e r contre un autre, y reconnaître son
la latinité, pour A ltm an , c’est avant tout un baragouinage favori, faire de la paraphrase, com pter les points. L’Allemagne,
intem pestif et u n com portem ent de m arionnette rem ontée, ces par ce film, se dédram atise dans son exemplarité, d ans sa spé­
deux acteurs italiens auront cinq m inu tes pour nous faire leur cificité, elle nous renvoie à nos questions.
n u m é ro à la sauce des m auvaises comédies italiennes.
Il y aurait au départ deux approches totalem ent opposées du
problème. D ’un côté, la micro-politique, la géopolitique de nos
Mais leur instrum entation ne va pas s’arrêter là, ces deux per­
com portem ents, de nos pulsions, de nos investissem ents. De
sonnages manipulés par un scénario en mal de conclusion vont
l’autre, la macro-politique,celles des énoncés globaux, la mise
réaliser tout à coup d ans quel milieu pourri et friqué ils sont
en place des grosses m achines, les questions d ’appareils, etc...
tombés. Passe encore pour le jeu n e frère qui débarque, mais
Mais d an s cette dichotomie politiquement confortable, post­
l’autre, Vittorio G a ssm a n n , soum is depuis vingt ans aux lois de
gauchiste, la question de PÉtat fait problème : car entre dire
sa belle-famille, il découvrirait par un miraculeux dessillement
q u ’il est partout, q u ’il nous cerne d ans le m oindre de nos com ­
l’absurdité de cette société de consom m ation au relent de Coca-
portem ents, dans chaque secteur de notre vie quotidienne, sans
cola, et cela le jo u r m êm e où sa belle-mère venait de m ourir :
savoir exactem ent où, et supposer donc q u ’il puisse être nulle
quand il est enfin le maître chez lui!
part, repoussé dans un ailleurs toujours plus lointain (que PÉtat
reste à sa place, mais PÉtat a-t-il u ne place?), la frontière est vite
Le film se term ine su r les chapeaux de roue par le départ passée. Il ne reste alors de place que pour une conception répres­
vrom bissant des deux frères écoeurés par le m ode de vie am é ­ sive, spectaculaire, de PÉtat : PÉtat est d ’abord là où il se m ani­
ricain, quelle équité! Mais néanm oins ivres de bonheur, feste, et quand il se m anifeste, il se manifeste im m édiatem ent
puisqu’ils ch an ten t du bel canto. partout, il interpelle tout le m onde, violem m ent mis en scène
par le terrorisme. C ’est alors la m ontée spectaculaire, dans un
cycle infernal, de la violence sans fin, sans (bonne) cause, sans
D ans Vol au-dessus d ’un nid de coucou, un autre type de
loi ni droit, où la politique se perd, où les énoncés s’évaporent.
m étèque, un Indien celui-là, m uet pendant tout le film, brisait
ses chaînes dans la scène finale, en défonçant avec un lavabo
Pas simple et pas facile donc de parler de PÉtat, de le cerner
le m u r de l’institution psychiatrique. M êm e fantasm e (prudent)
et de l’isoler entre ce partout indéfinissable et cet ailleurs sans
d ’explosion, m êm e basse décharge sur le dos de l’autre (Pétran-
place.
ger), m ê m e raccolage ultim e où s ’avoue le désir panique de
plaire à tout prix et à tous.
Avançons alors que de l’état actuel (des choses), de cette non
simplicité, L ’Allemagne en autom ne rend parfaitem ent compte,
A force de se vouloir plus malin que ses personnages, A ltm an et m odestem ent, y compris le film de Fassbinder, à condition
baisse de film en film la barre de son éthique ciném atographi­ de le rem ettre à sa vraie place, c’est-à-dire tout sim plem ent dans
que. Avec Wedding, on peut se dem ander s ’il ne l’a pas placée l’ensem ble du film. U n film qui, si on veut bien y regarder, se
to u t sim plem ent au-dessous du niveau de la ceinture. tient com m e un ensem ble : de toute évidence, ce film a été fait
collectivement et avec la participation de c hacun; de toute évi­
Danièle D ubroux dence il a un point de vue d ’ensem ble, travaillé au montage.
L'ALLEMAGNE EN AUTOMNE 49
C o m m e n t expliquer alors ces bribes de m êm es films de fiction
qui reviennent çà et là à côté de parties plus au to n o m e s?

On dit : Fassbinder, lui, au moins, se m et en scène (c’est d ’ail­


leurs ce qui perm et de le reconnaître) dans son propre corps (et
pas q u ’un peu : il vom it, il se roule par terre, il pleure, il
engueule et em m erd e tout le monde...); lui au m oins, il ne parle
pas de la politique d ’en haut, il en parle d ’en bas, c o m m e n t il
la vit, com m en t il la ressent, co m m en t ça (le) torture. Et puis,
après s’être bien mis à nu, il se cache derrière ses lunettes noires,
pour aller voir sa mère et lui de m an d er des comptes. Quelque
chose du genre : mais crache-moi donc ce que tu as dans le v e n ­
tre. Ce q u ’elle fait en évoqu ant sa nostalgie d’un État fort, face
à quoi, lui n ’a plus q u ’à jo u er le rôle de la défense dém ocratique :
un État à sa ju ste place.

Voilà : soit on prend ses énoncés à la lettre, on se précipite


aveuglém ent dessus, com m e su r un manifeste, et on e n extrait
un discours (voilà ce q ue pense Fassbinder de la situation), soit
on les intègre d ans un film et on regarde. Et on se dit q u ’il s’agit
d’une mise en scène, com m e nous y invitent les nom breux
points d’insistance, des gestes et des com portem ents, des cadra­
ges et des décors. Et on retient alors la mise en scène d’un
affrontem ent, d’une tension entre un univers clos et privé et un L'Allemagne en automne
extérieur qui ne pénètre que par le téléphone, lesnn formations,
les étrangers indésirables et les énoncés insupportables. Pas
tant : « il faut savoir q u ’il y a toujours un petit fasciste qui so m ­ Mais d’abord et entre les deux : faire le silence et se taire. Non
meille en nous », mais plutôt la mise en évidence dram atique pas le silence lourd, pesant et souvent hypocrite des enterre­
que le terrorisme et l’État, de cet ailleurs indéfinissable et indé­ m ents, mais le silence pour prendre le tem ps de se retourner.
sirable, nous interpelle ju sq u e dans nos m oindres retranche­
m ents : ça le dérange, ça le m et en crise, il y perd tous ces repè­
Partir de là d’abord : du témoignage, de l’inform ation, de la
res, son boire et son m anger, son aimer, son parler et son penser,
mise en image, presque de la mise en boîte : constituer un stock,
bref, son savoir vivre. Mise en scène d ’un affrontem ent aussi
pointer, cadrer, cerner ce qui se passe : de Mogadiscio à l’enter­
sur la scène des énoncés et des (bonnes) intentions, e n tre u n fils
rem ent de Baader en passant par l’affaire Schleyer. C erner
allemand et un e mère allem ande, entre hier et au jourd’hui,
l’État, sa raison, sa violence (sa brutalité, dirait Genêt), l’isoler
entre le présent et le passé. Et on retient alors que la grande épo­
dans le cadre de l’image, com m e il a isolé les terroristes : bru­
que de la dém ocratie triom phante (l’après-guerre) va d e m a n d e r
talité de la m in u te de silence imposée aux ouvriers de Mercé-
des com ptes à son passé trouble et inavouable.
dès, obscénité de la préparation du banquet et de la m esse pour
Schleyer alors q ue l’A llem agne avait voté sa m ort avec celle des
Et il ne devient donc pas anodin que la scène suivante soit, terroristes, pour en finir.
su r un m ode cette fois com ique et léger, celui d’une je u n e fille
professeur d’histoire qui doit enfourcher sa pioche (une arm e
Cerner l’État et sa raison, et la peur qui vous surprend dans
com m e une autre) pour aller dans la profondeur des forêts alle­
le plus banal quotidien : celui d ’un e balade d ’am ou reux, celui
m andes déterrer l’histoire. Et que pour citer un autre épisode du
de la réalisation d ’u n e dram atique télé, celui de l’univers clos et
film, d ’un com ique m oins léger cette fois-ci, cela (la faillite de
confortable d’un appartem ent. Et aussi : d an s les sous-sols,
la démocratie triom phante) aille chercher non seu le m e n t dans
d ans le privé de chacun,.la violence gratuite pend ant q u ’un tel,
le nazisme (trop facile et trop spécifiquem ent allemand), mais
en prison depuis 7 ans, fait un discours incom préhensible sur
encore plus loin, ju sq ue dans la République de W eim ar et
les raisons historiques de tout ce déchaînem ent.
l’écrasem ent des grands espoirs révolutionnaires (beaucoup
plus en symbiose avec le reste de l’Europe).
M ontrer tout ça, tout sim plem ent, cette violence à laquelle il
Et il n’est pas anodin non plus q u ’après l’exubérance de la est difficile d ’échapper, sans essayer d'y m ettre de l’ordre, si ce
mise en scène et de la m ise en crise de Fassbinder, le film se ter­ n ’est celui imposé par la multiplicité des points de vue, par la
m ine sur une note contraire : après l’e n terrem ent d e Baader, chronologie des événem ents. Impossible de retrouver dan s ces
Essling, Raspe (de leurs corps mutilés), l’évanescence de ces images (froideur du docum entaire, exacerbation de la mise en
deux corps, la mère et la fille unies par un m êm e costum e qui scène, théâtralisation des saynètes), dans ce procédé de m o n ­
se faufilent et s'échappent du désordre des fins de m anifesta­ tage, la bonne dichotom ie de la gauche bien-pensante, d ’y
tion, pendant q ue la bande-son laisse échapper une chanson de retrouver la trace d ’une innocence.
Joan Baez, digne représentante d u m o u v e m en t hippie (Woods-
tock et compagnie), m o u v e m e n t qui se situe délibérém ent en L ’Allemagne en autom ne a un mérite, et pas des m oindres :
marge de toute politique et de toute violence, pour la réconci­ il ne prétend pas rétablir u n ordre politique, un ordre de préémi­
liation et l’a m o u r de tous. nence, do n n e r un sens, u n e direction de lecture, là où il n’y en
a plus. Ne prétend pas tenir u n discours, là où la morale m ini­
Baader est m ort et enterré, sa bande dissém inée, c’est peut- m u m de l’engagem ent dem anderait que to u t discours soit tenu
être la fin d ’une époque, en tout cas c’est une fin : appel à ju sq u ’au bout, ju sq u e d ans son impossibilité. Le terrorisme est
d’autres horizons., La séquence finale lâche la bride, com m e terroriste, aussi parce q u ’il em pêche et barre la fam euse dialec­
Fassbinder avait com m encé à bride abattue. tique du oui mais : soit on est pour lui contre l’État, soit contre
50 CRITIQUES
lui et pour l’État. Ou alors, pour citer Baudrillard qui l’a très bien Malgré les déclarations où elle se défend de parler de politique
dit dans le chaud (et le show) du débat (Libé du 4 nov. 77) : pour seulem ent la m ontrer « dans les actes et les attitudes des
« Ceci correspondrait à un phantasme de synthèse et de défense personnages », le film de M. von Trotta fonctionne co m m e un
qui nous permet de nous récupérer de la fureur de f échec. Tout, mot d’ordre, un appel au peuple à réaliser ses pulsions frustrées
m êm e la tuerie. leur serait pardonné si elle avait un sens : telle esi par la raison d’État.
l ’axiom e d'une morale qui se retranche derrière la bonne vio­
lence ». Mais là aussi la comparaison s’impose avec L'Allem agne en
automne, là aussi cent fois plus parlant parce que cent fois
m oins didactique. C ent fois plus parlant, particulièrement la
A l'opposé, Le Second éveil est un film dégagé, un film.qui scène où un couple d ’allemands, extérieurem ent très typique et
se dégage de son contexte. Alors que L'Allem agne en autom ne de surcroît restaurateurs (la bouffe et la bière) s’indignent de
inscrit le terrorisme (celui de la RAF) dans le corps m êm e du l’inhum anité et du m anq ue de courage de leurs concitoyens. Et
film, mais discrètem ent et m o destem ent et au delà d e tout juge­ tant pis si cette indignation leur est dictée par leur sens du co m ­
m ent en le respectant dans l’irréductibilité de son fait, Margaret merce : il s’agissait d ’organiser le repas des familles après
von Trotta part (et parle) du m êm e contexte, y adosse son his­ l’enterrem ent des victimes. Cent fois plus parlant tout simple­
toire mais pour y inscrire son jugem ent, y rem ettre de l’ordre, m ent parce que l'A llem agne y est vivante et peuplée d’indivi­
faire le tri : entre le bien et le mal, entre le sale et le propre. dus divers et variés.

Le bien et le mal : Christa Klages organise un hold-up avec Le sale et le propre : Le Second éveil est un film d ’Allemagne,
deux camarades pour sauver une crèche sauvage q u ’elle a elle- qui se référé à l’Allemagne et à son actualité, qui fonctionne là-
m êm e fondée. Les deux camarades se font prendre, elle reste dessus (voir les critiques et les entretiens sur le contexte poli­
seule. Le hold-up n’a servi à rien : les responsables de la crèche tique allemand). Mais c'est aussi un film germ anophobe (ce qui
refusent cet argent illégal. L'acte de Christa, pourtant présenté peut-être explique son succès en France). L’A llemagne n'y est
avec toutes ses bonnes raisons et ses arrières hum anitaires (la q u ’un décor vide et froid d'où se détachent quelques figures sté­
crèche sera remplacée, faute d ’argent, par un e librairie porno) la réotypées, du fait m êm e de ce vide qui les entoure : la mère pour
met cependant au ban de la société, ta m ène sur le chem in du la version classique, l’amie d’enfance pour la version moderne.
suicide : elle se cache, s'enfuit au Portugal dans u n e c o m m u ­ Celle-ci n ’est sauvée, récupérée dans la fiction, que parce qu’elle
nauté agricole qui la chasse q uand on y apprend son affaire, a crié la nuit, q u ’elle a produit sa propre faille. La mère parle de
revient en A llem agne ne sachant où aller, s’enferm e dans une sa fille avec tendresse mais sans épanchem ent, la fille ne parle
cham bre vide, une cellule, s’y laisse périr, au fond du désespoir jam ais de la mère, toute tournée qu'elle est vers la construction
et de la solitude. Bref : elle m ime tout un processus (celui de d 'u n nouveau monde.
l’isolement progressif des prisonniers de la RAF) et par là le fait
passer de l'ordre de sa réalité politique à celui d’u n rite initia­ C ’est que Le Second éveil est un film de salut public. Un film
tique : une sorte de descente aux enfers qui la purifie de son propre, propre et sage c om m e l’aspect extérieur de l’Allemagne
échec, de son erreur. Elle peut alors s'en sortir et, purifiée, réin­ aujourd’hui, dont sont si fiers les représentants de l’État. Un
tégrer la société. Elle se fera prendre par la police, mais celle-ci film qui fait le propre, com m e il a fallu pour acquérir cette fierté
reste hors cham p (bruits de bottes et voix impératives), elle n’a il y a quelques années déjà, faire le propre dans les rues et dans
plus de prise sur elle : l’employée de la banque qu’elle a attaqué les têtes. A ujourd’hui aussi, pour laver la boue dans laquelle elle
ne là dénonce pas. s’est à nouveau plongée, depuis 68 et surto ut l’année dernière.
11 faut laver tout ça, purifier l’Allemagne du terrorisme qui la
menace sans arrêt. Un film qui du passé, tout récent et plus
Ce d én ouem ent heureux est attendu, il se profile déjà dans lointain, fait table rase. U ne utopie, paraît-il ? Mais il me semble
un dosage savant tout au long du film. T out en m enant son par­
bien que l’utopie avait un contenu (quand il en avait un, et on
cours exemplaire, et du fait m êm e de son exemplarité, Christa peut vider le contenu des m ots com m e celui des pays) plus cri­
fait des adeptes, non pas au terrorisme mais à sa (bonne) cause :
tique, plus engagé et plus frontal.
Lena, l’employée de banque qui la suit sur ses traces; sa mère,
allem ande m oyenne typique, grosse fem m e solitaire qui se
Thérèse Giraud
réfugie dans le théâtre J o u e com m e repoussoir. La liquidation
de la crèche à laquelle elle assiste, et la m ise en place de la librai­
rie porno, décident de son adhésion (elle va ju s q u 'à s'affronter
au propriétaire du local). Ingrid, la copine d’enfance, installée
dans un confort froid et moderne, à l’affectif m inable, elle-
m êm e plutôt froide au début. Mais elle crie la nuit : on le voit
en m êm e tem ps que le confort et on l’apprend en m ê m e temps
que Christa. Il suffisait de le savoir. A partir de là, de cette faille,
THE SHOUT
tout est possible : une autre vie faite de nouveaux rapports, de (JERZY SKOLIMOVSKI)
chaleur, de solidarité et d ’am o u r (véritable).
Jerzy Skolimovski a quarante ans. Cela fait presque vingt ans
Pour Margaret von Trotta, le terrorisme n’est é v id e m m en t q u ’il fait du cinéma. D ’une manière hasardeuse, surprenante,
pas une solution, et personne ne peut le lui reprocher. Ce qui chaotique. On se souvient avec é b lo u is s e m e n t-m a is il faudrait
l'intéresse, c’est de m ontrer q u ’à l’intérieur du fonctio nnem ent les revoir - de ses films polonais, Walkover et Bariera surtout,
de l’appareil d ’État et de sa raison, il y a toujours des failles, et des films do nt la virtuosité toute nouvelle (on le considérait un
que c’est là-dessus qu'il faut compter, porter ses espoirs et sa peu, à l’époque, com m e le Godard de l’Est) ne l’em portait
politique : contre l’organisation et l’extension de l'É tat, organi­ jam ais sur l’effronterie du propos : une technique virevoltante
ser l’espace de sa marginalité, contre la macro-politique et le ter­ alliée à u n esprit frondeur. Ce qui faisait la force de ces films,
rorisme mâle et suicidaire, la micro-politique de notre féminité c’est q u ’on ne savait jam ais où on allait : la fiction dem eurait
sans violence et des valeurs de vie. indécidable, semblait s ’inventer à chaque m om ent et au m oin­
THE SHOUT 51

Alan Bâtes dans The Shoul, do Jerzy Skolimowski.

dre détour du m oindre m o u v e m e n t d’appareil. En voilà u n qui par un ethnologue de la fiction. Là, pas de problème : la réussite
nous avait mis dans sa poche, éblouis, soufflés. L e Départ, film est totale, la ressemblance parfaite ju s q u ’à devenir inquiétante.
belge et de transition, était encore réjouissant d’invention et de Et le reste, c’est-à-dire cette histoire d ’un h o m m e aux pouvoirs
drôlerie, une drôlerie un peu folle qui com pensait l’assagisse- surnaturels, am oureux d ’une fem m e q u ’il séduit en l’e n v o û ­
m ent apparent d u style, la perte de son côté flam boyant, exces­ tant, jaloux d u mari sur lequel il fait l’expérience du « cri qui
sif. Les Aventures de Gérard, une superproduction d ’après le tu e », appris parmi les aborigènes d ’Australie, dev en u fou parce
rom an napoléonien de C onan Doyle, h eu reu sem en t resté iné­ que le mari m alin a réussi à briser son âm e en quatre, qui était
dit, fut u ne im m ense déception, une catastrophe, et l’occasion contenue dans un e pierre? Le m oins q u ’on puisse dire, c’est que
de se poser quelques questions : q u 'en était-il de Skolimovski, ça fait peur. Si tel était le but recherché, il est atteint. Est-ce suf­
q u ’est-ce qui lui arrivait, q u ’allait-il devenir? Les questions se fisant? C ’était, dans un tel contexte, absolum ent nécessaire,
posent toujours : Deep E nd a été un énorm e succès d ’A rt et mais fallait-il, pour autant, faire l’économ ie de la réflexion, esca­
Essai (un des premiers de ce type : des mois dans u n cinéma) m oter le point de vue du narrateur, brouiller les cartes à plaisir?
et un tout aussi én o rm e m alentendu : oeuvre hybride aux fan­ Il semble que Skolimovski, h anté par l’idée de l’échec, ne puisse
taisies faciles, qui plût com m e un beau galet, bien lisse et bien se résoudre désorm ais à faire un film q u ’un e fois tous les atouts
clos, oeuvre so m m e toute assez impersonnelle, qui retenait mis de son côté : surenchère frénétique, tout doit conduire à
pourtant par l’acuité de sa vision de l’Angleterre, u n e A ngle­ une unique certitude, celle que le spectateur sera bien du bon
terre com m e on ne l'avait jam ais vue auparavant; il n ’était côté, accroché, anéanti, toutes résistances brisées, em barqué bel
ju sq u 'au vert de l’herbe et au rose des joues qui sem blaient et bien su r le radeau du frisson et de l’épouvante. Ainsi le travail
im pressionner la pellicule com m e pour la première fois. Q u ’en sur le son, dont on a beaucoup parlé, trop sans d o ute : la tech­
est-il de ce Cri du sorcier (qu’on eû t m ieux fait, sim plem ent, nique est celle du mixage le plus sophistiqué, celui qui a fait ses
d ’appeler « Le H urlem ent »)? preuves dans l’enregistrem ent des disques pop - plus on a de
pistes sonores, plus on peut jouer avec elles, m ieux c’est. F uti­
lité de l’effet, de l’étrange pour l’étrange : il ne suffit pas d ’avoir
L’Angleterre est tout aussi présente, m in u tie u sem en t resti­ recours à u n équilibrage des sons relativem ent inédit - en gros,
tuée, accents, com portem ents, attitudes, rituels, filmés com m e amplifier les bruitages tou t en d im inuant l’intensité des m usi­
52 CRITIQUES
ques, m ettre au premier plan sonore ce qui est d ’ordinaire à vante), s'aiment el ne se comprennent pas toujours. Ce qu’on appelle
l’arrière-plan, et inversem ent - pour faire oeuvre de novateur. les sentiments humains est peint sur fond d’une crise généralisée de
Le « travail su r le son », c'est bien la tarte à la crèm e du nouveau ce qui constitue les rapports d’alliance traditionnels ou dominants au
ciném a : plus on en entend parler - et cela fait des an nées que sein des couches moyennes (je renvoie au texte de Jean-Pierre Oudart
sur Vincent, François. Paul et les autres dans le n° 254-255 des Cahiers).
ça dure - m oins on l’e n te n d effectivement dans les films. Ici,
tout est fait pour conditionner sonorem ent et visuellem ent le
spectateur, pour l’installer peureusem ent d ans l’atte n te du cri : Le cinéma de Sautet est populaire, parce qu'il reproduit habilement
le mari est un musicien, spécialiste de l'en registrem ent déform é les codes narratifs du roman-feuilleton (où seul compte le prénom des
personnages : le spectateur - ou le lecteur - a alors plus de facilité pour
des bruits, et, co m m e si sa double attente d u cri n ’était pas suf­ vivre avec ces personnages, imaginaires et réalistes à la fois, et la force
fisante pour introduire le suspense, le découpage d u film frag­ d'identification n'en a que plus d'impact) et parce qu’il est Je seul
m ente à loisir, m ultipliant les collages et angles bizarres, les cas­ cinéaste qui fait vivre encore, dans le contexte de pourriture avancée
sures rythm iques, le tournoiem ent brisé a u to u r d es personna­ du cinéma commercial français, quelque chose qui vient de ce cinéma
ges, tandis que l’histoire elle-m êm e se complaît d ans d ’inces­ français d'avant-guerre, où, toutes classes réunies, des personnages qui
sants aller et retour, présent-passé mêlés à loisir, logique d y n a­ y figurent font vivre quelque chose d ’une idéologie à la française :
mitée, spectateur hagard, égaré. Oui, le cri fait peur : et com ­ populisme teinté de poujadisme, humanisme, etc. On comprend que
m ent s’en é tonner, après ces appels d ’ambiance répétés, ce cré­ cela émeuve Roger Gicquel à qui le film tire des larmes.
pitem ent sonore destiné à faire vibrer le corps? Et p our le cri lui-
m êm e, toute la go m m e : le cri s’amplifie, la salle résonne, q u a ­ Oudart parlait dans son texte de poster préélectoral ; je dirai plutôt
rante pistes sonores nous convoquent, chutes d u Niagara, lan­ portrait-robot : comment, dans un scénario, traquer les sentiments, les
cem ent d 'u n vaisseau spatial, le tout sortant de la bouche d é m e ­ joies et les peines, les difficultés d ’un Monsieur (ou Madame) Tout-le-
su rém ent ouverte d ’u n A lan Bâtes halluciné, cadré, décadré, monde qui n’a plus beaucoup l'occasion, aujourd’hui, au cinéma, de
morcelé, bailotant, balloté, dém esuré. s’y retrouver.

Le cinéma de Sautet (aidé par son scénariste Dabadie) travaille sur


D ém esure, c’est sans doute le m ot qui convient : u n faible ce matériau. Pas étonnant que Une histoire simple marche très fort
argum ent, amplifié à l’extrêm e, u ne surenchère d'effets inédits, auprès du public : il y a, dans ce film, un certain travail pour compren­
à seule fin de noyer le poisson, une absence de point de vue, à dre ce qu’est aujourd’hui le public de cinéma.
seule fin de noyer le spectateur d ans l’exil de la fiction. A m bi­
guïté à to ut prix, décollage d u sens, perte des points de repère :
Pour ce qui est du Sucre, autre film français qui marche, j'ai beau­
on sort sonné, saucissoné. coup moins de sympathie. Ils s’y sont mis à plusieurs : une nouvelle
productrice qui tente sa chance dans la grosse production (Lise Fayolle)
Skolimovski est un jo u e u r de poker. Il mise s u r son film + la G aumont qui espère toujours faire un gros succès commercial
cette année + un scénariste propulsé sur le devant comme c’est pas
com m e sur un cheval, u n peu à la manière d u F orm an de Vol
permis, ce qui fait qu’on en oublie presque le metteur en scène (il y a
au-dessus d ’un nid de coucou, avec, h eu reu sem en t, plus de eu une.grande campagne promotionnelle de Conchon, orchestrée par
talent et m oins de mégalom anie, ce qui fait q u ’il ne tom bera la presse, sur le thème « enfin-un scénariste-qui-va-sauver-le cinéma
sans doute jam ais aussi bas que Form an. Mais on doit s’inter­ français-grand-public-qui-a-besoin-de-bons-scénarios) + une pléiade
roger su r u n e conception du ciném a qui se fait jo u r, ici et là, de vedettes qu ’on affiche à tour de bras dans le métro et sur les pan­
celle du « ça, c’est fort » : à chercher le toujours plus fort, l’inex­ neaux publicitaires un peu partout. Tout ça ne suffit pas à blober com­
primable, le non-dit, on risque bien de faire étern ellem en t le plètement le public, qui, la première semaine d'exclusivité passée,
tour de son nombril. rechigne un peu à aller voir Le Sucre comme un seul homme. 11 faut
Louis Skorecki dire tout de même que le public ne se laisse pas blober à tous coups,
et que, dans cette histoire boursière un peu compliquée, il ne comprend
pas grand chose : après tout, une affaire de spéculation sur le sucre ne
vaut pas la chandelle ni le matraquage qu'on fait, du côté des agents
publicitaires, pour lancer sur le marché un film aussi mal filmé, vul­
gaire, et qui veut faire rire pour rien.
NOTES
Il est impardonnable, par ailleurs, que ce même scénariste cafte le
- UNE HISTOIRE SIMPLE, LE SUCRE film de Chéreau, Judith Thcrpauvc , dont il est aussi scénariste, au pro­
fit du plus commercial film de Rouffio : quoique décevant, le film de
Dans les films de Sautet, il y a une multitude de prénoms. D’abord Chéreau ne vise jamais bas, ce qui n’est pas le cas du second.
S.T.
parce qu'il y a beaucoup de personnages dans ses films. Mais ils n’ont
pas de nom, il n'est pas nécessaire pour le spectateur de les connaître
ou de les appeler par un nom. Un prénom suffit : César, Rosalie. Mado,
Vincent, François, Paul et tous les autres. Dans le dernier film, Marie JUKE BOX
(on se rapproche, est-ce un hasard, de la religion), Serge, etc.
Cette production Golan-Globus est une escroquerie : en efTet, attiré
S’ils n’ont qu’un prénom et pas de nom, c’est que ces personnages par les noms de nombreuses vedettes de rock, dont Bill Haley, le spec­
appartiennent à la même famille dont le nom est : groupe, bande, tateur comprendra trop tard que ces vedettes ne chantent que sur
famille, amitié, alliance, quelque chose qui mixe l’amitié, l’amour et l’électrophone des surboums où des boys draguent des girJs au cours
le syndicalisme : un syndicalisme affectif auquel chacun adhère et d’une insipidissime fiction à la Grease, aussi peu sympa que l’autre,
dont tous fixent les règles ou les modes d ’appartenance. qui se passe à Tel-Aviv et parfois dans un kibboutz verdâtre. Il l’aime
mais c’est un autre qui la met enceinte. Il l'aide à avorter mais c’est
encore un autre qu’elle choisit. La fille est frivole et la vie est dure et
Claude Sautet est un cinéaste à ne pas mésestimer : il est d’abord un le film est au-dessous du SMIC esthétique. 11 est, ce qui n’arrange rien,
cinéaste grand public (mais on peut avancer qu’il se fait, du public, une entièrement parlé, vécu, senti en américain, et traduit l'inexpiable
assez haute idée), il est surtout le seul qui peut servir à la gauche en amour des producteurs pour ce qu'il y a de plus bas aux U.S. A. A l’ave­
France (avec peut-être Tavernier). Ses personnages sont dans la vie, nir, il faudra se méfier des productions Golan-Globus.
travaillent, se cognent aux difficultés (c’est Romy Schneider, pathéti­
que, qui emploie l’expression « se cogner » dans une réplique ém ou­ S.D.
CRITIQUES 53

Romy Schneider et Bruno Cremer dans Une histoire simple, de Claude Sauret.

JAWS-2 LES BRONZÉS


Pas vraiment la suite de J o m I, puisqu'à Amity, inexplicable- De cette chronique au jour le jour de la vie dans un camp du « Club »
menis tout le monde a oublié le grand blanc filmé par Spielberg et se dégage un parfum un peu grisant mais authentique. C’est qu’à la
mérite bien qu’un grand gris, filmé (avec beaucoup moins de moyens, place de la satire des. Français en vacances annoncée, j ’ai assisté â
ce requin a tout Pair d ’un has been) par Jeannot S.. leur rafraîchisse la l’exhibition d’une équipe d ’anciens « G.O. » jouant leur propre rôle et
m é m o ire- puisqu’ils l'ont si courte (promoteurs avides d’argent et jeu­ aussi de quelques « G.M. », victimes et comparses à la fois.
nesse dorée avide de sexe). La partie la moins médiocre d ’un film qui Une équipe s’expose donc, à l’aide de bouts de scénario par lesquels
l'est de bout en bout (médiocre) tourne autour du personnage de Brody consiste sa vie au club : amours de cases, farces en tous genres, virées
(Roy Scheider, plutôt bon), quand tout le monde le prend pour un hors du camp, esprit de compétition sexuelle; rigolades et aussi dra-
toqué et quand lui-même, ayant pris un banc de sardines pour un mes : il y a des laissés pour compte, un mort même, des mots désabu­
requin, doute un instant de lui-même, perd son job, et se verse un sés sont prononcés... Sans toutefois que se pointe cette idéalisation de
verre entier de Jack Daniels. Malheureusement, le spectateur, qui a vu, la vulgarité (sous le slip : Pâme) qui rend insupportable les films du
dès la séquence pré-générique, la bête se faire les dents sur deux pho­ genre A nom les pciiies... ).
tographes sous-marins (faut-il y voir une métaphore du film? Je ne
crois pas), sait â quoi s’en tenir et en vient à souhaiter - c’est la ruse Dans Les Bronzés, l’imaginaire du « G.O. » est assez honnêtement
du scénario - que la bête se manifeste au grand jour, que les incrédules assumé, travaillé par les comédiens du Splendid jusque dans la lassi­
soient couverts de honte et que Brody, devenu entre temps une sorte tude et Pécoeurement qui sourd de tout cela.
d’Achab, soit reconnu comme le meilleur des flics et le meilleur des Quant au réalisateur, dont c’est le deuxième long métrage (pris ici
pères (il sauve ses enfants qui lui avaient désobéi). Ce genre de fiction, entre un producteur qui a eu du flair et l'équipe du Splendid : il ne lui
où il faut rien moins qu’un requin pour convaincre les enfants que reste plus beaucoup de place pour « mettre en scène ») on peut se
leurs parents sont dignes de l’être, n’a rien pour plaire et encore moins demander dans quelle galère il s’embarque, puisqu’on sait déjà qu’il est
pour rassurer. question de faire une suite à ces Bronzés.
S.D. B.B.
54

PETIT JOURNAL

Une expérience de Super 8 au Mozambique

Entre juin et septembre de l'année dernière, a eu lieu en République Populaire du Mozambique, une expérience de
cinéma qui se poursuit actuellement et dont nous proposons au lecteur un premier compte rendu.
Quatre personnes, liées au Comité du Film Ethnographique et à la Section Cinéma de /'Université de ParisX- Nanterre, M iguel
Alencar, Jacques d'Arthuys, Philippe Costantini et Nadine W annono, ont organisé à l'Université de Maputo, un cours de
cinéma super 8 et ont réalisé avec leurs étudiants une vingtaine de court métrages.
L'intérêt de cette expérience est m ultiple;elle s'inscrit dans un contexte socio-politique complexe, en pleine mutation,
ou le film est sans doute amené à constituer un véhicule d'inform ations et un instrument idéologique important. Occasion
de s'interroger concrètement sur les pouvoirs du cinéma dans une société où il ne fait que naître, dans ses multiples
connections politiques, économiques, esthétiques.
Il va de soi que ce compte rendu pourra apparaître comme partial,du fait même qu'il ne recouvre pas toutes les expé­
riences cinématographiques en cours dans la jeune République Populaire du Mozambique.

Jacques d'Arthuys. Rouch e s t venu au M ozam bique au mois de Question. C om m ent ont été organisés les cours?
se p te m b re 1 9 7 7 . P en d an t son séjour, il a su g g é ré aux g e n s de
l'Université de M aputo de créer d e s ateliers de ciném a p e rm e tta n t J. d'Arthuys. P en d an t trois mois, nous avons fait un cours pour
aux Mozambicains de filmer leur propre réalité. Il a parlé du su p e r d es g e n s qui n 'éta ie n t p as d e s universitaires, qui venaient d e s
8 parce q u e c 'e s t s on idée depuis longtem ps, parce qu'il lui s e m ­ administrations. Ils n'avaient au cune formation de cinéaste, cer­
ble que c ’e s t l’instrum ent le mieux a d a p té pour les pays qui doi­ tains n'avaient jam ais.vu un appareil photo.
vent aller vite, et que cela lui paraissait réalisable. Le cours était organisé à l'Université de M aputo, au Centre
A l'institut de R echerches Scientifiques du M ozambique, où d'Étude d es Communications. Il s'agissait, pour nos étudiants,
so n t m e n é s un certain nom bre de travaux (sociologie, anthropo­ d'apporter d es sug g e stio n s concernant les problèm es d 'organisa­
logie, écologie, te chniques d e b ase), il y avait déjà aussi c e tte idée tion de leur travail, à la résolution desquels le ciném a pouvait
d'utiliser le cinéma. J u s q u 'à présent, les m oyens d'information contribuer, et d 'a u tre part, d ’être capables, à la fin de leur fo rm a­
so n t resté s classiques : l'écriture, le papier, le crayon, l'affiche. tion, de réaliser e u x - m ê m e s d e s films dans ce sens. Ils étaient
On a p e n s é que le projet pourrait s e réaliser ave c le Centre d'Étu- vingt. Les premiers exercices te ch niques ont eu lieu au bout de
des des Communications, qui e s t chargé de m e ttre au point d e s huit jours.
ca m p a g n e s d'information sur la sa n té ,l'é d u c a tio n ,le s techniques
agraires; etc. On a alors so n g é à la possibilité d'obtenir du Minis­ Philippe Costantini. Au début, nous étions un peu e m b a r ra s s é s ,
tè re d e s Affaires Etrangères un accord pour c e tte opération inha­ parce q u e nous voulions c o m m e n c e r par d e s notions de b a s e de
bituelle,très nouvelle. Ce qui tom bait b ien,par rapport au M ozam ­ la ngage ciném atographique, et nous n'avions p as b ea uco up de
bique : la France n'y entretient d e s relations de coopération que films à notre d isp o s itio n ^ montrer en exemple. Nous avons p en s é
depuis très peu de te m p s, puisque la République Populaire du qu'il était bien de c o m m e n c e r par un film m uet, e t le seul que n ous
M ozambique n'a que trois an s d'existence, e t il fallait définir un avons trouvé était Le Cuirassé Potemkine.
style nouveau de relations. Pour la Direction d e s Relations Cultu­
relles, Scientifiques e t Techniques du Ministère, il s 'agit d 'a s s u r e r
une p ré se n c e auprès d'un nouveau public, et de réaliser une coo­ Question. Pour des g en s qui n'ont pas notre habitude des images,
pération technique indépendan te d a n s les d o m a in e s audio­ ce n 'est pas du cinéma très facile!
visuels. Le g o u v ern e m en t m ozambicain était d 'ac co rd su r ce prin­
cipe, d a n s la m e su re où il e s t particulièrement attentif à son P. Costantini. Nous l'avons projeté en entier un matin, e t l'après-
contrôle sur l'aide internationale. midi, nous en avon s fait une analyse, avec retours en arrière, etc.
Nous avons obtenu l'accord d es deux cô té s et mis au point un Nous avons s urtout cherché à donner d es notions de b a s e , sur le
progra m m e d'envoi de matériel de cinéma et de coo p é ran ts c a p a ­ plan, sur la sé q u en c e. Un B.A. BA. Le le ndem ain, nous avons fait
bles de donner sur place un cours d'initiation aux te chniques du le premier exercice pratique en p renan t q uatre sujets sim ples : le
super 8, e t de participer, avec les resp onsables m ozam bicains, à bar d e l'Université, un atelier m écanique, une serre, les chantiers
la définition d es orientations possibles d'un tel projet. du ca m pus. A vec 4 - 5 étudiants par g roupe e t une d e m i-c a sse tte
C 'est ainsi q u e nous s o m m e s arrivés le 3 juin à M aputo, avec chacun. Cet exercice a é té fait en une journée, en tout qu atre jours,
le matériel. avec le m ontage.
SUPER 8 AU MOZAMBIQUE 55
Nadine W annono. Avant, nous avions fait deux jo u rn ée s d 'exer­
cice à vide d e pratique d e la c a m é r a ,a v e c d éco m position d e c h a­
que partie, les objectifs, la fenêtre, l'entraînem ent du film, etc.
Ensuite, les m o u v e m en ts, m archer avec la ca m é ra , faire le point.

J. d'Arthuys. Il y avait une g ran de ém otion au départ. Les type s,


après, nous disaient : je ne m e suis m ê m e p as rendu c o m p te que
ça marchait, j'étais c o m p lè te m e n t bouleversé... Deux mois a p rè s,
ils nous ont dit qu'ils n 'éta ie nt p as prêts, à l'époque, à recevoir Le
Cuirassé Potemkine, et qu'ils aim eraient bien le revoir a v e c d 'a u tr e s
yeux.
Ensuite, n ous n ous s o m m e s projeté les films. Il y a eu une
grande déceptio n : le film auquel Nadine et moi avions travaillé
était s a n s son. La c a m é ra n'avait p as enregistré. N ous av ons alors
d e m a n d é aux étudian ts de raconter, sur la b a n d e m ag nétique,
pourquoi il n’y avait p as eu de son. On avait, avec c e tte première
expérience, une preuve de la so u p le sse du matériel, su p e r 8 en
m ê m e te m p s q u e d e sa fragilité.

N. W annono. Avec c e s premiers films, nous avo ns pu leur d o n ­


ner une idée g énérale de ce q u 'e s t un m o n tag e. Les trois au tre s Photo : Illustrant cet article : Françoise Foucaut
group es avaient fait un m o n ta g e synchro, et pour notre film, nous
avons utilisé le s y s t è m e d 'e n re g is tre m e n t sur la v isio n n e u se ,trè s
rapide. Au bout de quinze jours donc, on avait réalisé c e s quatre
petits films, et à vrai dire, p ersonn e n'en revenait.

Miguel. Aiencar. Ça a é g a le m e n t d onné lieu à b e a u c o u p de dis­


cu ssions sur le problèm e d es langues au Mozambique.

J. d'Arthuys. Oui, c 'e st un problèm e qui s 'e s t posé tou t le te m p s.


Au M ozambique, il y a 1 6 9 langues. C haque fois qu'un film s e fai­
sait, il y avait un problèm e de traduction.

P. Costantini, On peut c e p e n d a n t facilem ent le résou dre av e c le


super 8 single sy stem . Au m o n tag e, les étud ian ts qui avaient par­
ticipé â un film e t qui com prenaient la langue d e la région d e tour­
nage traduisaient, e t doublaient le film en portugais sur la s e c o n d e
piste.

N. W annono. Au d ébut, les étudiants refusaient de parler les lan­


g ues locales,parce q u e le FRELIMO disait qu'il fallait parler le por­
tugais. A la fin,nous avons réussi à faire a d m e ttre que le son direct
soit d a n s la langue locale, et la deuxièm e piste en portugais. Pour
les projections aux g e n s filmés, nous laissions le son synch ro ne du
tournage. Ailleurs,pour les projections à M ap uto e t aux r e s p o n s a ­
bles politiques, no us utilisions la se c o n d e piste en portugais.

J. d'Arthuys. Le problèm e d es langues e s t très difficile. Il y a un


an, un décret a im posé le portugais c o m m e langue officielle. Or,
il n’y a p as de langue d om inan te, c o m m u n e, au Mozambique.
C 'est le FRELIMO qui a appris b e a u c o u p plus le portugais aux
M ozambicains en dix q u e les Portugais en cinq c e n ts ans. Cela
pose encore d es p roblèm es, mais pour le m o m e n t,le portugais es t
destiné à être la langue officielle du pays.
Après ces prem iers exercices donc, to u s les étu d ia n ts ont vu
leur propre travail, e t celui d e s autres. Nous av o n s senti qu'il y
avait déjà un peu de rivalité entre les équipes, c 'e s t un problèm e
qui s 'e s t reposé p ar la suite. Nous avons alors décidé de p e rm u te r
les groupes e t d e ne jam ais constituer deux fois la m ê m e équipe.

Question. A u to u r de quoi tournaient fes critiques des film s e t /es


com m entaires?

J. d'Arthuys. D'abord la technique. L'équipe qui n'avait p as de


son était très mal à l'aise. Ils croyaient avoir fait une e r re u r,e n fait
ce n'en était p as une. Il y avait une grande émulation technique.

P. Costantini. Après c e tte perm utation d es éq u ip es, quatre


autres films ont é té réalisés. Ils ont d e m a n d é une s e m a in e d e tour­
nage et dix jours de m on tage. Les sujets rete n u s étaie n t : une
école de la banlieue de M aputo, une ancienne m aison d e correc­
tion du te m p s colonial qui a é té transform ée en école r ése rv é e aux
orphelins, le conseil de b a s e de l'hôpital, qui réunit les m é dec ins,
56 PETIT JOURNAL
les infirmiers e t les travailleurs pour discuter de l'organisation
interne, un m arché d'artisans, l'utilisation du matériel didactique
d a n s une école de formation de professeurs.

J. d'Arthuys. Pour c h a q u e film, d a n s le choix du t h è m e , il y avait


une don n ée politique c orrespon da nt à une préoccupation du FRE-
LIMO. Ainsi, pour l'hôpital, le FRELIMO avait décidé, d a n s le s e n s
d 'u n e dém ocratisation d e s problèm es de la s a n té , d e créer d a n s
to u s les services d e m édecine d e s conseils de b as e qui étaient
c e n s é s prendre collectivement les décisions. Et le film devait m o n ­
trer c o m m e n t c e s décisions étaien t appliquées, et ce q ue cela
pouvait apporter aux malades. Dans le film sur l'école,il s ’agissait
d e savoir co m m e n t, d a n s une école-pilote, fonctionnaient lès
expériences qui étaient te n té e s.
Pour c h a q u e film, nous avions donc un th è m e , e t nous ne
savions p as, au d épart, s'il fallait faire d es films très militants, s ’il
fallait m ontrer une réalité optimale c o rrespond a nt aux objectifs
politiques donnés, ou s'il fallait aussi m ontrer une réalité plus
im m édiate, quitte ensuite à la critiquer. Et, de fait, d e s problèm es
s e sont p osés. Le choix de certaines im ages a é té critiq ué,donnant
lieu c h a q u e fois à d es discussions avec les r e sp o n sa b le s politi­
q ues m ozam bicains s u r la question : e s t-c e q ue c e rtain es im ages
devaient être m o n tré es ou non?

Question. Par exem ple?

J. d'Arthuys. A l'hôpital, il y a, d a n s le service où n o u s avons tra­


vaillé, une véranda qui e s t l'endroit où les m alades - qui s e retrou­
vent en fait dans un milieu qui leur e s t c o m p lè te m e n t étranger,
so n t soum is à une m é d ec ine qu'ils ne c o n n a isse n t p as, e t ne com ­
pren nent rien de ce qui se p a s s e - ont la possibilité d e se réunir,
pour jouer e t s e retrouver, avec d es habitudes qui so n t les leurs.
En particulier,de s ’allonger par terre. Au M ozambique, les f e m m e s
s'allongent par terre pour s e coiffer les unes les autres. Bon, c 'e s t
co m p lè te m e n t antihygiénique dans la m e s u re où la véranda en
question était alors l'endroit où tes draps étaient s e c o u é s . Une d e s
règles de l’hôpital e s t d ’éviter ce tte habitude.
Cela dit, les étudiants e t nous avions l'impression q u e c'était là
q u e les g e n s se se n taien t bien, et nous avons donc insisté pour
que les im ages où on les voyait allongés par terre r e ste n t d a n s le
film,quitte à ce q u ’on discute e n s u ite ,e t q u'o n insère d a n s le film
une critique, d'un point de vue hygiénique. Nous av o n s dit q ue décisions que le m édecin, mais vous ne l avez p a s montré. Alors,
nous pensions qu'il y avait là un problèm e psychologique, et qu'il qui a raison, eux ou nous, je n e sais pas.
fallait q u e les m alades p uissent parfois avoir la possibilité de
reconstituer, à l'hôpital, leur propre monde. Ce point d e vue a fina­
lem ent é té accepté. P. Costantini. Pour le film d e l'école,il n'y a p as eu d'abord de dis­
Autour de ce film, il y a eu d e s discussions p a s sio n n a n te s, et cussion parce que c'était la joie, le délire. Ces projections étaient
pour nous, aussi, parfois très déroutantes. On a c o m m e n c é par le un m o m e n t de r é c o m p en se pour tou t le m onde. Et p en d a n t la pre­
projeter aux resp o n sa b le s de l'hôpital, avec de b o n n e s réactions. mière, on n 'en tendait p a s le son. Les réactions d e s g ens cou­
Pour eux, le film correspondait aux objectifs du FRELIMO e t pou­ vraient le son.
vait être m ontré d a n s les autres hôpitaux du p ays pour servir
d'exem ple de fonctionnem en t susceptible d 'ê tr e é ten d u à toute J. d'Arthuys. Si ces films étaient d estin és aux g e n s qui ont par­
l'institution sanitaire. On l'a projeté ensuite d a n s le service où ticipé au to urnage, on pourrait les réaliser en muet. Ils font le son
n ous avions to urné, et où on avait déjà m ontré les rushes. Il y a eu pen d a n t la projection.
une déception énorm e. Les g en s nous ont dit : vous avez filmé d e s
t a s d e c h o s es qui ne so n t plus d a n s le film. Il a fallu leur expliquer N. W annono. Une chose a m u s a n te : nous arrivions dans un vil­
qu'on ne pouvait p a s to ut garder au m ontage. C 'est un problèm e lage, un m arché, a vec une voiture, un écran, un projecteur, et en
qui s 'e s t posé c h a q u e fois q ue nous avons m ontré d 'abo rd les rus­ dix minutes, il y avait une salle, un public, Ça avait un côté fasci­
hes... nant, les gen s voyaient s'installer devant eux ce matériel, et la pro­
jection co m m enç ait to u t d e suite... Avant, il n'y avait rien, souven t
Question. Pour chacun de ces films, vous étiez toujours avec vos p as l'électricité.
étudiants, e t c'est eux aussi qui participaient aux discussions pendant
les projections ?
Question. Q u'est-ce qui circule, actuellement, co m m e films, au
N. W annono. Oui, d a n s le c a s précis de la projection à l'hôpital, M ozam bique ?
c 'e s t un étudiant qui a dirigé la discussion. Il prenait en c harge son
film et le défendait. J. d'Arthuys. L'organisation e s t la suivante : la moitié de la dif­
fusion e s t a s s u ré e par l'institut National du Cinéma, qui, à l'avenir,
J. d'Arthuys. Ensuite, ils nous ont critiqués en d isant que le film aura le monopole. Les films diffusés en ville so n t d es productions
ne montrait p a s q u ’il y avait vraim ent une organisation d é m o c r a ­ am éricaines e t eu ro p é e n n e s com m erciales, d e s films karaté
tique... D 'une certaine manière, nous n ous s o m m e s fait piéger par indiens. Dans les c a m p a g n e s , on projette d es films politiques
le m édecin-responsable. Mais le film montrait la réalité : le m é d e ­ mozambicains. Us ont un journal m ensuel,* Naissance du Cinéma ».
cin parlait b e a u co u p plus que les au tre s d a n s les conseils d e b ase. Il y a. au M ozambique, 52 sa lle s,c e qui e s t b e a u c o u p pour un pays
Eux disaient : en fait, c 'e s t d ém ocratique, nous p ren o n s a u ta n t d e d'Afrique.
SUPER 8 AU MOZAMBIQUE
M.AIencar. Cette program m ation com m erciale p e rm e t à l'insti­
tu t de faire m archer les salles et de financer de petites produc­
tions : journaux d ’actualité, films sur la Rhodésie, etc. Leur politi­
que, c ’est de gag n e r d e l'argent en ville pour financer d e s projec­
tions d 'a u tre s films d a n s les c a m p a g n e s , où il serait im pensable
de p a s s e r d e s films karaté, les p ay san s ne m a rcheraien t pas.

J. d'Arthuys. Le problèm e e s t qu'ils so n t d é p e n d a n ts d e s distri­


b uteurs portugais. C'est-à-dire que si l’institut d e m a n d e à un dis­
tributeur français un film, il doit d 'abord p a s s e r par le Portugal. Ils
ont lancé au d é b u t de l'année un projet qui consistera, ave c plu­
sieurs pays, dont l'Angola, la Guinée, M a d ag a sca r, à m e ttr e en
place un s y s t è m e de production et de distribution qui leur per­
m e tte de sortir de c e tte dép e n d an c e. Pour le m o m e n t, cela ne
fonctionne p as encore.

Enfin,je crois q u e nous s o m m e s arrivés d a n s un pays à peu près


vierge, du point de vue d e la production d e s films. L’Institut du
Cinéma produit lui-même très p eu, e t il n'y a p a s de télévision. 8 0
ou 9 0 % d es Mozambicains n'ont s a n s do ute jamais vu d e films.
Des expériences ont é té faites, p ar l'institut, d a n s d es provinces
proches de Maputo. Ils ont m ontré d es Chariot e t d es films qu'ils
avaient réalisé sur les agressions rhodésiennes. Il paraît q u e cela
a é té fantastiq ue et que, d e s nuits entières, les g e n s qui étaient
venus de to u s les villages d es environs c o m m e n ta ie n t ce qu'ils
avaient vu. J e crois qu'ils n'o n t p as b ea ucou p aim é C h a rio t-

Question. A h, pourquoi?

J. dA rîhuys. J e crois q u e c 'e s t un p erso n n a g e qui n'existe pas,


socialem ent, là-bas.

N. Wannono. Ils ne co m pre n naient p as le rythm e d e vie du per­


s o n n a g e , s a façon de marcher.

M. Aiencar. Les g e n s aim ent les films qui so n t faits là-bas, m ê m e


si ce so n t d es films de guerre, ou d es films militants réalisés sur
te m odèle d es nôtres. En fait, il e s t très difficile, a c tuellem ent, de
juger du niveau d'im p a ct d e s i m a g e s ,p a r rapport à eu x.,Q u a n d les
g e n s s e voient e u x - m ê m e s sur l'écran, l'en th o u siasm e e s t maxi­
mum.

J. d A rîhuys. Dans un pays c o m m e le M ozam bique s e p o se le


problèm e de la première perception d es im ages. Ainsi, po ur d on­
ner un ex e m p le ,l’institut avait réalisé un film qui avait pour but de
décrire les méfaits d e la m ouc he tsé -tsé. Ils avaient m o n tré la
m ou c he en gros plan. Les p a y s a n s ont dit : n ous n 'av o n s jam ais
vu c e tte m ouche, nous, nous avons de petites m o u c h e s , ç a , c 'e s t
une grosse bête. On ne sait encore rien sur t o u te s ce s questions-
là.

N. W annono. Après q u e les é tudiants ont réalisé c e s films, nous


avons p e n s é q u ’il était t e m p s de les laisser choisir e u x - m ê m e s
leurs sujets, e t de prendre en charge les réalisations d a n s leur
ensem ble.

J. dA rth u ys. Ils o nt p rop osé un m arch é a lim e n taire ,u n e grande


ferm e d'É tat près de M aputo, une crèche.
Un problèm e politique s 'e s t p o sé à propos du film sur la crèche.
Celui qui avait proposé ce sujet travaillait au Ministère de la S anté.
Il avait choisi la crèche du quartier résidentiel de M aputo où les
diplom ates, les co o p é ran ts e t les hauts fonctionnaires envoient
leurs enfants. On voyait donc, dan s le film, une crèche qui avait
l’air d'être en S uède. Il y avait les belles voitures d es p a re n ts, des
c h a n s o n s avec d e s rythm es coloniaux e t d e s paroles révolution­
naires, et aussi une certaine imbécillité d a n s le c o m p o rte m e n t d e s
resp o n sa b le s à l'égard d e s enfants. On voyait aussi d a n s le film
une image d 'e n fa n ts en train de traîner d a n s la b o u e et de s e battre
d a n s la rue, qui avait é té filmée d a n s les bidonvilles de Maputo.
Elle était là pour r ep rése n te r le p a s s é , e t la crèche l'avenir.

M. Aiencar. Certains étudiants ont critiqué le film en disant que


l'organisation d e ce tte crèche n'était p as représentative. D 'autres
en d isant que c ’était une crèche trop chère.
58 PETIT JOURNAL
J. d'Arthuys. Là, ils avaient c o m p lètem e n t d éfo rm é le point de la com édie de la ven te d e s poteries : elles partaient, allaient dis­
vue politique officiel, qui ne consiste p as à créer d e s crèch es- cu te r avec le ca m ionn e ur qui devait les e m m e n e r d a n s le village
m odèle d e type suédois. Pour nous, le problèm e était de savoir si voisin vendre les p oteries, elles revenaient avec d e l'argent e t fai­
nous devions intervenir politiquement ou p é d a g o g iq u e m e n t saient une fête. Elles ont ainsi fait du th é âtre p e n d a n t une dem ie-
au prè s d e s é tu d ia n ts,o u si nous ne devions p as intervenir du tout. heure.
Finalem ent.ee so n t les resp o n sa b le s de l'Université qui so n t inter­ J e voulais intégrer ce tte sc è n e au film, mais Carlos Alberto, le
venus , disant q u e les étudiants-réalisa teurs étaient, s a n s s 'e n ren­ m ê m e étudiant, ne voulait pas. Il disait q u e ce n'était p a s la réalité.
dre c o m p te, les porte-paroles de la nouvelle bourgeoisie. Le res­ Or, c'était la réalité ; moi, je pensais que leur imagination, le goût
ponsable de c e tte équipe a dû quitter le cours. sp o n ta n é du th é âtre , dans ce village,faisait partie de la réalité de
Au bout d'un mois et demi, on nous a d e m a n d é dévaluer les leur vécu. Il a m aintenu que ce n'était p as intéressan t, et que,
co n n a issa n c e s d es étudiants. L'évaluation était d e s tin é e à en puisqu'on avait déjà filmé la vraie v ente, il n'y avait aucun e raison
dim inuer le nom bre d e moitié. Les critères définis pour la sélection de filmer la com édie de la vente. . .
étaient la capacité technique, le s e n s de l'intégration et du Il y avait,ch ez les étudiants, la volonté affirmée d ’un certain réa­
co ntact, la conscience politique. En fait, les re sp o n sa b le s de l'Uni- lisme. Tout le côté ludique, qui e s t o m niprésen t là-bas e t qu'ils
versité voulaient abso lu m e n t limiter le n om bre d es étudiants. co nn a isse n t très bien, ils le dévalorisent q u an d il s'ag it de m ontrer,
officiellement en quelque sorte, leur réalité.

Question. Ensuite a com m encé votre expérience dans les cam pa­
g n es? Q uestion. Est-ce dans ta m esure où ces activités ludiques font partie
de la tradition?
J. d'Arthuys. Originellement, ce n'était p as prévu, il a fallu
d e m a n d e r au Ministère d e s Affaires Etrangères u ne prolongation N. W annono. Oui et non... D’une part, on leur a p e u t-ê tre trop dit
de mission. Avec les dix é tudiants qui n ous restaient, et qui étaient que ça ne fait plus partie de l’actualité, ou ils ont p eu t-ê tre mal
aussi les plus e n th o u sia ste s , cinq sujets ont é té choisis. Un film compris ce qu'on leur disait. En fait, le FRELIMO tient c o m p te de
sur un village com m un autaire du nord du pays, un film sur les la société mozam bicaine telle q u ’elle est. Mais ils considèrent
soc iétés de transport en autocar, un film sur un village d e la région p eut-être que leurs jeux ne so n t pas dignes d 'être m ontrés au
de G a z a ,d a n s le sud, créé r é c e m m e n t à la suite d 'u n e inondation, cinéma.
un autre sur une école d'agriculture écologique, e t s u r la poterie
d a n s la région de Gaza. M. Alencar. Mais, en m ê m e t e m p s, les films qu'ils voient les por­
te n t aussi vers le cinéma de fiction.
P. Costantini. A propos du film sur le village c o m m u n au taire , au
d épa rt il y avait un projet a s s e z vague é m a n a n t de la Direction d e s J. d'Arthuys. Oui, c ’est difficile, on leur m ontre du ciném a indien,
M u s é e s Nationaux, qui voulait faire une étude su r la population du ciném a d e rêve, e t on leur d e m a n d e d e faire du cinéma sérieux,
d e s Maraves. Le village était situé à proximité du territoire de ce tte du ciném a réaliste. Alors ils en rajoutent e t rejettent c e t autre
tribu, et il s'ag issait de co m p arer la société traditionnelle pay san n e ciném a, qu'ils aiment. Nous étions en fait to ut le te m p s d ans cette
au nouveau type d'organisation dan s tes c a m p a g n e s . Les é tu ­ opposition.
diants ont décidé de modifier le projet initial. Ils ne voulaient pas,
en fait,faire un film sur c e tte tribu à un m o m e n t où les r e s p o n s a ­
bles politiques c o m b attaie n t le tribalisme, e t on a finalem ent réa­ Question. Du point de vue du matériel utilisé, le super 8 vous a per­
lisé le film sur ce village. m is beaucoup de choses? E st-ce que vous auriez pu imaginer réaliser
le m ê m e travail avec un autre support?
J. d'Arthuys. Dans mon groupe, un étudiant n ous avait dit que
les f em m es-d e la région de Gaza faisaient de la poterie et avaient P. Costantini. Non, nous étions com blés par la rapidité e t la faci­
un d é b u t d'organisation collective du travail. lité d'emploi du matériel. Le fait d e filmer, et, une heure après, de
Dans ce tte région, les h o m m e s parten t en général travailler en voir les résultats, c'était fantastique. En fait, ce matériel a é té s o u ­
Afrique du Sud, e t la collectivisation c o m m e n c e à s 'y développer. mis à un rythme bien supérieur à se s possibilités publicitaires. On
Nous s o m m e s arrivés là-bas, nous avons vu l'adm inistrateur du a aussi un peu bricolé : par exem ple, sur le processor, on peut
chef-lieu du district qui nous a d on né son accord pour filmer. Au gag n e r vingt c a s s e tte s d e d éveloppem en t. La do se de produit e s t
village, on e s t arrivé en pleine assem b lée . Le se créta ire de la cel­ no rm alem e n t prévue pour ce n t c a s s e tte s , mais on p eu t aller au
lule du FRELIMO, qui parlait peu le portugais, a cru q u e nous delà.
étions d es resp o n sa b le s politiques, e t il a entrepris d'organiser ce
travail collectif de la poterie, qui n'y existait p as jusqu'alors, en J. d ’A rthuys. En fait, la surprise réside d a n s le fait q u'on n'a pas
d e m a n d a n t aux f e m m e s de désigner d es r e p r é s e n ta n te s pour eu de pépins. Il n'était p as évident q u e le processor m arche, que
réfléchir e n s em b le aux problèm es de l'extraction d e l'argile, du
m odelage d es p o te rie s,d e la cuisson et de la vente. On a compris
q u ’il y avait un petit m alentendu, nous leur avon s dit que nous
n ’étions p as d es resp o n sa b le s politiques, et q u e nous venions
sim plem ent voir ce qui s e passait. Ils nous o nt confirmé q ue, pour
eux, l'idée de la coopérative était bonne, et qu'ils allaient e s sa y e r
de la m ettre sur pied. L'administrateur a approuvé le projet, et
c ’e s t ainsi q u e nous avons pu filmer les d é b u ts de la coopérative,
qui avaient é té provoqués par l'arrivée d 'une équipe d e cinéastes...

N. W annono. A propos d e s étudiants, j'aimerais raconter une


anecdote. On était en train d e filmer un camion, e t un d e s é tu ­
diants avait avec lui de la m usique indienne, enregistrée sur un
m ag n éto p h o n e , qu'il écoutait to u t le te m p s. Les cam ionneurs
é c o u te n t aussi, f ré q u em m en t, de la m usique indienne. Au
m o m e n t de tourner, nous avons trouvé bien de laisser c e tte musi­
que. Mais l'étudiant était tout à faire contre c e tte idée. Il trouvait
q u e c'était artificiel, e t il ne voulait p as qu'on m e tte c e tte m usique
sur la ban d e -so n du film.
A un autre m o m en t, on filmait d es fe m m e s en train d e fabriquer
d e s cruches, puis, elles se so n t m ises à improviser, d ev a n t nous.
PETIT JOURNAL 59
les c a m é ra s ne c a s s e n t pas. On a eu d e s problèm es su rtou t avec le film,qui e s t supprimé avec le su p e r 8. On n ous a fait aussi la cri­
les visionneuses. tique du gaspillage de pellicule. De fait, on e s t arrivé av e c b e a u ­
Une autre chose. Nous s o m m e s arrivés avec l'idée de faire d e s coup de matériel. On s ' e s t efforcé de dire aux étu dian ts q u e , là,
films qui allaient être projetés deux ou trois fois, l'idée de Rouch c'était un peu miraculeux, et q u e c e tte facilité matérielle ne pour­
était de faire d es films « c a rte-po sta le ». C o m m e le projecteur rait p as durer.
bouffe la pellicule, ils risquaient d'ê tre inutilisables tr è s rapide­
m ent. Les ch o s e s, pour nous, ont ch a n g é d a n s la m e su re où ce s
films ont é té considérés par les resp o n sa b le s politiques c o m m e Question. En fait, ces deux critiques, de ta légèreté et de la rapidité
im portants, pouvant être diffusés. M aintenant, les films s o n t gelés des m oyens, sont un peu /es m êm es, de leur point de vue.
jusqu'à ce qu'on trouve le m oyen de faire d e s copies.
On a eu une discussion ave c les g e n s de l'institut du Cinéma. Ils M. Aiencar. Pour nous, le su p e r 8 a eu l'av antage d 'ap p ren d re à
n ous ont dit que n ous étions venu s pourfaire d es c h o s e s é p h é m è ­ d es g e n s qui étaient hors du circuit du ciném a professionnel à faire
res, et que finalement, nous étions en train d e fabriquer d e s films, d es films, e t p eut-être devenir d e s cin éastes. Ce qui était merveil­
avec d es te ch nique s diffé rente s,e n concurrence à leur propre s y s ­ leux, avec nos m oyens, c 'e s t q u 'en quinze jours, on avait une idée
tè m e. Eux m e tte n t trois a n s pour former un c in é a s te ,e t ils se trou­ com plète de la chaîne d e production : tourner, développer, vision­
vaient face à d es gens form é s en quelqu es mois. ner, m on ter e t mixer.
Le fond de leurs critiques était q ue nous avions ap po rté au
M ozambique la facilité. Leur arg u m e n t était que q u a n d on fait un (Propos recueillis par J e a n -P ie rre Oudart
film en 1 6 ou en 3 5 mm., il y a un t e m p s de réflexion plus long sur et Dominique Terres en o ctobre 1 9 7 8 ).

NOTE SUR LES PROBLEMES TECHNIQUES


SOULEVES PAR L'EXPERIENCE SUPER 8

Après deux mois de travail intensif au Centre d'Etude de Communication, 5. PROJECTEURS :


l'équipe de moniteurs encadrant vingt élèves a pu constater les défaillan­
ces techniques suivantes : Si les projecteurs se révèlent d'une très grande qualité technique, ils sont
malheureusement, par suite de leur utilisation fréquente, soumis â un cer­
tain nombre de pannes. Sur les 10 projecteurs, une seule panne n'a pu être
1. RÉALISATION: réparée (le com pteur d'images fonctionne à l'envers).
L'entretien des projecteurs s'avère délicat.
Les 10 caméras ont fonctionné correctement, seule une panne due à un En particulier, certains projecteurs ont tendance â « bourrer », ce qui
défaut de fabrication dans le système d'enregistrement du son a nécessité entraîne à chaque fois une perte d'un mètre d'un original.
le retour au fournisseur d'une caméra sous garantie. Il semble qu'ici aussi il soit nécessaire de faire effectuer un nouveau stage
Deux boules anti-vent ont été défoncées pendant le transport. chez le fabricant à Paris, avec du matériel développé en Processor.
Quant aux micros, pas de problèmes. Il semble que le film Ektachrome ne soit pas assez rigide pour le réglage
Sont actuellement réalisées sur place des boules anti-vent et des perches. actuel de ces projecteurs.

2. DÉVELOPPEMENT: 6. GROUPE ÉLECTROGÈNE :

Quant au Processor Kodak,deux défauts ont été constatés à l'arrivée : les Les premiers essais sont tout â fait satisfaisants en stabilité du courant à
cuves n'avaient pas été vidées complètement avant l'emballage, un ther­ 50 périodes, voltage et puissance.
mostat du circuit électronique était hors d'usage. Aucun chauffage irrégulier n'a été constaté.
D'autre part les réglages nécessaires n'avaient pas été effectués. Il est prévu,pendant les mois qui viennent, un essai intensif de l'ensemble
Une cellule photo-électrique de contrôle de passage du film était hors groupe électrogène - projecteur en condition de brousse.
d'usage après un mois de fonctionnement.
Les trois premières pannes ont pu être réparées sur place grâce à des tech­
niciens de la Faculté de Génie. 7. TIRAGE DE COPIES :
La cellule devra être changée. Le matériel a pratiquement donné toute
satisfaction. Il a développé sans interruption 2 0 0 cassettes de 2 mn et Il n'avait pas été prévu,au départ, de tirer des copies sur place, mais de
demie. A ce niveau, l'expérience est parfaitement concluante, le traite­ faire une sélection des meilleurs film s pour en assurer des copies à l'étran­
ment des film s a pu être effectué sur place. ger. La qualité des film s réalisés et l'im portance de faire beaucoup de pro­
jections d'un même film dans le milieu où ce film a été réalisé, occasion­
nent, dès maintenant, une détérioration alarmante et définitive des origi­
3. VISIONNEUSES : naux.
Nous avons fait deux tentatives de réalisation de copies en film ant sim­
Si les visionneuses sont très pratiques et de très bonne qualité de repro­ plement l'écran de projection. Si ces résultats sont encourageants, le film
duction sonore et visuelle, elles sont fragiles et difficilem ent réparables. Ektachrome 72 - 4 4 convenant parfaitement à la balance des couleurs en
Sur 10 visionneuses, 4 étaient hors d'usage dès les premiers jours (galets copie, il serait néanmoins souhaitable d'étudier un appareillage plus
desserrés, système sonore défectueux). Trois ont pu être bricolées mais rationnel : projecteur et caméra synchronisés ou tireuse par contact. Il
les montages effectués ont montré la nécessité de remplacer un certain nous semble essentiel de faire une étude à Paris dans les meilleurs délais
nombre de pièces,notamm ent les vis de serrage qui risquent de se bloquer et d'entreprendre, corrélativement à l'expérience de diffusion de brousse
définitivem ent et d'empêcher toutes réparations ultérieures. Un stage de (octobre, novembre, décembre), une expérience de tirage de copies à
quelques jours serait à effectuer par un des moniteurs chez les représen­ n.i.c.M.
tants, à Paris.
Il est certain que si ce stage de form ation et si les modifications ne sont
pas apportées, la réalisation des film s sera très rapidement compromise
8. MAINTENANCE ET ENTRETIEN :
par suite de pannes irréparables de ces visionneuses, qui sont le matériel
le plus utilisé (5 heures par jour). C'est l'un des points cruciaux qui doivent
Le m oniteur qui ferait ce travail de copie devrait en même temps form er
être résolus dans les prochains mois. systématiquement un technicien-bricoleur au démontage nettoyage,
entretien et petites réparations du matériel déposé à l'in stitu t.
4. COLLEUSES :
Jean ROUCH
Elles ont donné toute satisfaction. Directeur de Recherche au C.N.R.S.
60 PETIT JOURNAL

TRIBUNE

Cet article, qui fait réponse a celui de Jean-Pierre Oudart,« A propos de Kubrick,Kramer et quelques autres » paru dans
les C ahiers (n° 2 9 3 ), a été écrit par Johan van der Keuken dans sa rubrique « Le Monde d'un petit entrepreneur », dans
la revue néerlandaise S/crân. L'article original comporte davantage de citations du texte de J-P . Oudart que celui-ci. La
traduction française est de Michèle Andureau.

« ... H n 'y a pas longtemps. Saint Jean-M arie et Saint Jean-Luc, Non, la d éfe n se de la liberté et de l'insouciance du public n 'e st
Godard e t Straub, passaient aux Cahiers du Cinéma pour le fin du fin rien d 'a u tre que la perpétuation de ce qui règne : un « ordre naturel
de la m odernité cinématographique. » des c h o s es » qui n 'e s t p a s si naturel que ça, et dont G odard et
Stra u b ne so n t que les appendices récalcitrants et vulnérables.
«... Refusez, m e s frères, d ’être astreints à travailler dans une salle Dans les faits, nous s o m m e s toujours placés d ev a n t de faux choix :
de cinéma, co m m e des petits écoliers ! » si Mondrian te touche, Moore ne peut t'ém ouvoir; si Coltrane
t'enfla m m e , Rollins te laisse froid ; si tu e s fasciné par Hitchcock,
«... S o yez les m auvais sujets, les m auvais spectateurs, les m auvais alors p a s par Leacock. C 'est toujours le sq u e le tte ou la chair. Si tu
critiques de ce ciném a tordu qui vous contraint à élucider la relation de aim es l'ordre, tu dois é p o u s e r l'Ordre.
son scénario et de son écriture, à une réflexion obligée, surveillée, sur
vos positions de spectateurs, à un discours terroriste sur ce que vous Mais ce n 'e s t p as ainsi que cela se p a s s e , ni pour les créateurs,
devriez en savoir sous peine d'être décrétés cancres, niais ou débiles ni pour les sp e cta te u rs imaginatifs. Les liens so n t plus capricieux,
par quelques hautes juridictions. » plus mystérieux, ils traversen t les gen re s, les te m p é r a m e n ts , les
J.-P. O udart (article cité, CdC n° 2 9 3 ) perspectives. Ils vont d'un pôle à l'autre. Ce n 'e s t p a s la m ê m e
ch ose que l'éclectisme - un peu d e ci, un peu de ça , tout ce qui
peut a gré m enter la s a u c e - non, so u s les g en re s les plus divers on
Si G odard e t S tra u b ont é té mis sur un piédestal, c 'e s t un tort. retrouve les m ê m e s th è m e s essentiels. J e voudrais qualifier ce s
Il leur en se ra tenu rigueur, le plus so u v e n t par ceux-là m ê m e s qui te r m e s : e s p a c e intérieur et e s p a c e social - et c o m m e n t le s e c o n d
les y ont placés. Regarde le plus possible en fac e ce q u e tu admi­ transform e le premier; te m p s intérieur e t te m p s historique - et
res. Le piédestal, la sacralisation donn en t une vision f a u s s é e des c o m m e n t le seco nd tran sfo rm e le premier {n'est-ce p a s le second
ch o s e s : en ap p ro c h an t c e s cin éa ste s c o m m e d e p u iss a n te s ido­ qui a enfanté le premier?).
les. M ê m e si G odard e t S tra u b ont leur partisans, ils r e ste n t les
cin é a ste s d e la minorité. C o m parés à ce qu'un film e s t c e n s é être, J e n e parle p as de l'Art au s e n s noble du te rm e. Et l'impression­
co m p a ré s à ce qui m arch e, fonctionne, à ce qui fait bouger les nante rencontre avec M am ie ne m 'e m p ê c h e p a s d e trouver Topaz,
gens, ils ne p è s e n t p a s lourd dans la balance. A c e t égard, une du m ê m e maître - Hitchcock, une saloperie réactionnaire. Ainsi se
déclaration de S tra u b m 'a frappé : « Fortini/Cani a été fait en pre­ p rése n ten t les contradictions internes d a n s lesquelles nous
m ier Heu pour les Italiens. H est passé à la télévision e t cen t mille per­ vivons, e t parmi lesquelles il nous faut choisir selon les c a s, non
sonnes l’o n t vu. N ous trouvons que cela fait beaucoup. N ous ne so m ­ contre « l'herm étism e » au nom de la « co m préhension », non
m e s pas m égalom anes au point de trouver que nos film s doivent contre la minorité « terroriste » au nom de la « majorité tro m p é e »,
im m édiatem ent être acceptés par les m asses ». On a confié à Godard ca r d a n s c e s te rm e s le d é b a t o p p o sa n t form e narrative à décons­
six ém issions de télévision d 'u n e heure et d em ie c h a c u n e , mais truction devient vide de s e n s (voir note).
cela au mois d 'ao û t, lorsque la France entière prend l'air.
Le choix entre le ciném a qui vous laisse rêver e t imaginer e t le
De grands petits en trep reneu rs donc, et je trouve q u e celui qui cinéma où cela n 'est plus a d m is .e n tr e le ciném a qui parle d e la vie
emploie un langage aussi outré contre les « terroristes » e t défend e t le ciném a qui pose s e u le m e n t d es q uestions à son sujet, e s t en
le pauvre s p e c ta te u r opprimé, s e rapproche d a n g e r e u s e m e n t de soi une méprise parc e qu'il y a tou t un éventail d 'ap p ro c h e s pour
ce s Spitzbürger, eux aussi opprimés et m e n a c é s par tout ce qu'ils co m prendre ou mal co m prendre les films, plusieurs niveaux d'alié­
foulent aux pieds collectivement. Qui sont-ils en fait, c e s s p e c ta ­ nation non voulue, qui ont un rapport ave c la stratification de la
teu rs opprim és, c e tte a r m é e d e cons qui se laissent intimider par société - bien qu'à m a co n n a issa n c e on n'ait p as encore recher­
d e s o euvres te rn e s e t té n é b r e u s e s qu'ils n 'o se n t p as ne p a s c o m ­ ch é où s e situait la frontière exacte d e s rêves e t de la co m p ré h en ­
prendre ? En tou t cas, p a s la moitié du public qui, lors d e la projec­ sion pour chaqu e catégorie sociale. Il y a un lien, p as de parallé­
tion de Fortini/Cani, p e n d a n t le Festival de R otterdam , a quitté la lisme, entre la stratification sociale et la c o m pré hen sion d e s films.
salle q u a n d le texte de Fortini s'interrom pt p en d a n t un certain
te m p s e t q u e seuls resta ie n t l'image, le m o u v e m e n t e t un léger J e ne trouve pas pour au tan t q u 'Orange M écanique soit un film
bruit de fond, q uan d il ne s'agissait p as de comprendre mais sim ­ fasciste. C'est s e u lem en t un tu b e de néon ; j'ai froid. Ce « flux de
ple m en t d e regarder. En to u t cas, p as les trois q u arts de ceux qui d é c o n n e x io n s, d é c r o c h e m e n t s , d é b o î t e m e n t s », d o n t parle
participèrent ensuite au d é b a t e t t o m b è re n t sur S tra u b et Huillet Oudart, e s t un courant froid, mais d a n s la relation entre le film et
à bras raccourcis. S'il e s t vrai que S tra u b s'exprim e parfois de son public, ce flux sert d'alibi c o n s tan t pour l'identification du
façon apodictique e t lé g èrem en t am è re , il n e m e se m b le pas sp e c ta te u r avec celui qui à chaque instant est te plus fort sur l'écran.
im possible qu'il doive ce style au fait qu'il s e trouve depuis des On e s t stimulé par la représentation « réaliste » de la violence
a n n é e s d a n s une position m inoritaire- p a s la minorité d e s « ... cent (c'est-à-dire une représentation selon les règles classiques de
mille p erso n n e s, cela fait b eau co u p » (une position raisonnée, l’aiguisem ent de la tension) e t en m ê m e t e m p s un peu g ê n é par
voulue), mais la minorité d es bras raccourcis. les ruptures judicieusem ent e n c a s tré e s d a n s ce r é a lis m e ;o n se

Edité par les Editions d e l'Etoile - S.A.R.L. au capital de 2 0 . 0 0 0 F - R.C. S eine 5 7 B 1 8 3 7 3 - D épôt légal à la parution
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PETIT JOURNAL 61
s e n t u n peu nas e s a n s savoir e x a c te m e n t pourquoi: c 'e s t ainsi que son te m p s d e loisir, ou s'écrier : « Au se co u rs ! Les terroristes me
l'élém ent m oralisateur e s t propulsé en douceur par la porte de volent m on t e m p s libre ! ». En fait, ce te m p s libre, il l'a déjà perdu
derrière. Lorsqu'il e s t question de la représentation de la violence, depuis longtem ps.
m ê m e Oudart ne peut p as l'éliminer. Le réalisateur en a d'ailleurs
besoin : l'élém ent m oralisateur l'installe de façon discrète « du bon Le tour de p a s s e - p a s s e qu'O udart applique au travail du s p e c ­
cô té », lui ép a rg n an t l'ostentation. ta te u r et à l'élém ent m oralisateur dans la représe nta tion e s t aussi
p rése n t d a n s so n affirmation q u 'ic i est aussi ailleurs. C ette c o n s ta ­
D'autre part : si O udart trouve l'a va n t et l' après chez R obert Kra- tation signifie en soi peu de c h o s e s car la plupart d e s g e n s ne
m e r bien à leur place, je sais que le premier public de Kramer, le savent pas qu'ici e s t é g a le m e n t ailleurs - q u e notre im age du
public am éricain, ne le trouve pas. Ce public ne connaît pratique­ m on de e t les circ o nsta nce s de notre vie n'existent q u e d a n s une
m e n t p as son travail parc e qu'il e s t problém atique d a n s le cadre relation violente avec ce qui se p a s s e partout ailleurs d a n s le
de la société d a n s laquelle K ramer s'exprime. Ne serait-ce q u e la m onde. Et s'ils le s a v en t, ils ne peu vent p as le m e ttre en pratique.
transition e ntre d o c u m e n t e t fiction, la transform ation qui s 'o p ère Il y a donc e ncore b e a u c o u p à faire pour d ém o n trer qu'il y a quel­
d a n s l'image d o cum enta ire par le biais de sa projection d a n s un q u e ch o se c o m m e ici ef ailleurs avant qu'ils p u issen t se fondre
p rése n t (fictif) com pliquent la réalité d a n s laquelle vit le public. Ou d a n s une m ê m e im age. La simple c o nstatatio n ic i est aussi ailleurs
plutôt : rendent la complexité de son existence explicite. Un acte d e m a n d e ég a le m e n t du travail p e n d a n t les heure s de loisir, car,
im pardonnable d a n s une culture où l'on se livre surtout à la recher­ p e n d a n t les heu re s de loisir, on e s t se u le m e n t ici.
che opérationnelle.
En p ren a n t ta d é fe n s e d e s s p e c ta te u rs d é s o e u v ré s, O udart s e
Nous voyons donc une fois de plus en la p erso n n e d e Robert trouve sur une trajectoire en d e n ts d e scie mais d a n s s on e n s e m ­
Kramer le sc anda le d'un cinéaste im portant qui e s t q u as im e n t ble continue, allant d'un ciném a naïf à un ciném a com plexe,
c o m m e celui qui s 'e s t surtout propagé depuis les a n n é e s cin­
isolé d a n s la société dans laquelle il travaille. La minorité, l'isole­
m e n t - un rôle choisi ? S e u le m e n t pour a u ta n t q u e les circonstan­ qu an te. Par rapport à ce t é t a t de fait, ch a q u e public évite s e s pro­
pres films « incom préhensibles ». L'indifférence lui suffit.
c e s pour un certain artiste, pour une certaine oeuvre, ne p e rm e t­
te n t p as un autre choix. Mais tout à coup un c h a n g e m e n t profond se produit : la terreur
fait son e n tré e au m o m e n t explosif où O udart réalise qu'il travaille.
E ntre-tem ps, la plus-value sur la fiction introduite en fraude par J o h a n van d er Keuken
O udart chez Kubrick et Kramer (« Ils r e ste n t d a n s le narratif mais
font b e a u co u p plus q u e ça, il suffit d e regarder c e s déconnexions Note
e t d é c r o c h e m e n ts ou c e s g lissem en ts entre te d o cum enta ire et le
ro m a n e sq u e ») lui d onne une place de choix d a n s le coin où il faut - La discussion quasi éternelle entre ceux qui disent : « T ra n sm e ts
travailler. Un public qui ne travaillerait pas, qui n'interpréterait pas ton m e s s a g e d a n s u ne histoire bien construite, sinon elle n'attein­
d a n s une salle de ciném a e s t sa n s do ute aussi loin d'O u dart que dra p as su ffisam m en t de m ond e » e t ceux qui disent : « Si ton
d e S traub e t Godard. Reconnaître ce fait n 'e s t p as agréable. Cela m e s s a g e dévie par rapport aux m e s s a g e s co u ra n ts, tu dois logi­
signifie q u e la terreur qui fait de quelqu'un un terroriste transp araît q u e m e n t le faire c o u le r d a n s un moule différent.Tu n e peux renou­
d a n s tous les a s p e c ts de l'existence e t par c o n s é q u e n t ne peut veler q u 'av e c u ne nouvelle forme ». J e p e n s e q ue la dernière posi­
jam ais être ac ce p té e. Et c 'e s t e x a c te m e n t ce q u e Godard et tion e s t juste mais non pour cela sa tisfaisan te sur le plan social.
Straub d é m o n tre n t c o n s ta m m e n t en p o sa n t les instrum ents de la C 'est une position du m oindre mal à laquelle on voudrait é c h a p p e r
création d evant la scène. - mais la société n'en offre la possibilité que d a n s d e s c a s inciden-
tels,
C 'est un réalisme d e s conditions de to u rn ag e qui n'endigue en
aucun c a s un « réalisme de l'imaginaire ». Dans Le Fiancé, ta co m é­ - « déconstruction » estr un te rm e tro m p e u r d a n s la m e su re où il
dienne e t le maquereau, S tra ub c o m p o se une nouvelle co m p ac te implique qu'il s'agit su rto u t d e briser d e s fo rm e s de construction
qui conduit à un m o m e n t d ’ém otion pure du g e s te et de la lumière ; a c c e p té e s sur lesquelles il fa u t continuer à s'ac h arn er, et par
le style narratif e s t souple, malgré la séparation aiguë qui e s t sa n s c o n s é q u e n t q ue la forme narrative e s t toujours centrale. En fait, il
c e s s e m a rq u é e entre les niveaux do cu m en ta ires et théâtraux, et y a un certain n o m bre de cin é a ste s qui ne d éc o n stru ise n t pas,
entre les différents niveaux de la fiction filmique. mais sim plem ent co n struisent tout à fait a utre c h o s e ,fo n t de nou­
velles fo rm e s d a n s lesquelles l'histoire traditionnelle p eu t aussi
Dans F o rtin i / Cani, c 'e s t un peu le contraire qui s e p a s s e : to u te s avoir une place - entre au tre s ;
les im ages so n t s tric tem en t d o cum enta ires, mais elles ch a n g en t
de poids selon les différences subtiles entre trois s p h è re s : l'une - la déclaration, « nouveau m e s s a g e ,d o n c nouvelle form e » n 'e s t
descriptive, l'autre r o m a n e s q u e et la troisième discursive; un q u e partiellement vraie, car il e s t su rto u t question de trouver de
e s p a c e fictif s e crée d evant et derrière les images. Dans les films nouvelles fo rm es qui p e rm e tte n t d'entrevoir d e nouveaux m e s s a ­
de S tra u b et Huillet, si la réalisation est d ém onstrativ e (dém on ­ ges. Par c o n s é q u e n t,d e s form e s qui p e rm e tte n t d'inventer. A mon
trant son propre fonctionnem ent), le produit e s t poétique d a n s la goût, S tra u b e t G odard (surtout le Godard d e s a n n é e s soixante-
plupart d es cas. dix) so n t de tels inventeurs. Et en cela ils ne diffèrent p as se u le­
m e n t graduellem ent mais aussi qualitativem ent d 'a u tr e s cin éa s­
Et c o m m e n t peut-on par exem ple, en ce qui concerne Ici et ail­ tes, m ê m e parmi les m odernes.
leurs, parler d 'u n e « perte de réel d'origine d e s im ag es », là où
G odard est allé plus loin que quiconque d a n s la définition des
conditions matérielles e t idéologiques qui déterm in e n t le choix, le
traitem en t et l'im pact de s e s « d o c u m e n ts » ? L'enjeu était ju ste ­ Des film s de Johan van der Keuken, cinéaste hollandais, vont enfin être
m e n t la résistance du « réel d'origine » (la réalité palestinienne) à programmés à Paris, à partir du 17 janvier 1979.
se laisser transform er en d o cu m en t, malgré les m o y e n s rigoureux
Au cinéma Action-République .La Jungle plate {1 9 7 8 ), Le Nouvel âge gla­
em ployés par Godard. Bien q ue je ne p e n s e p a s être de ceux pour ciaire (1 974) et Printemps (1 976). Au cinéma La Clef : La Jungle plate.
qui l'influence de G odard a é té décisive d a n s leur formation, j’ai vu,
d a n s Ici et ailleurs, la reconstruction frap pante d 'un m o n d e d e per­ A cette occasion, le Périphe (Vidéo Ciné Troc) présentera, du 17 janvier
ception qui, p e n d a n t le tou rnage de mon propre f\\m, L es Palesti- au 1 3 février, trois programmes de courts métrages de Van der Keuken.
n ie n s - un film qui se voulait d'ailleurs plus appliqué e t utilitaire que Adresse : 8 villa du Parc Montsouris. 7 5 0 1 4 Paris. Tél. 588.21.65.
celui de Godard -.filtra it parfois d ev a n t m e s yeux mais toujours
m 'échappait. Nous rappelons à nos lecteurs que les Cahiers ont publié un entretien
avec Johan van der Keuken dans les numéros 2 8 9 et 2 9 0 -2 9 1 de la
revue, ainsi que des articles sur ses films.
A mon goût c 'e s t un film courageux e t touchant. Mais ce n 'e s t
p as un film pour les a m a te u r s de « com m union d a n s le rêve e t la
fantaisie ». Celui oui v eut cela doit travailler s e c r è te m e n t p en d a n t
62 PETIT JOURNAL
Il y a plus, d'ailleurs, q u 'u n e r esse m b la n ce formelle entre les
FESTIVAL parties qui se jouent au sta d e central de Tunis e t celles qu'abrite
la voûte du Colisée. Le s p e c ta te u r y e s t le m ê m e ; il aborde d'ail­
leurs p ratiquem ent les films à la manière d'un m a tc h de c h a m ­
pionnat. Il applaudit les belles p a s s e s e t siffle les m auvaises,
7ème Session des Journées entretient avec chacun d es p e rso n n a g e s un rapport personnel
Cinématographiques de Carthage (rapport personnel qui se prolonge q uand u ne v e d e tte apparaît en
chair e t en o s : la s ta r égyptienne S o u a d Hosni par exem ple, en
interpellations singulières, chacun d a n s un tê te - à - tê te joyeux avec
T ous les deux an s à l'autom ne,T unis devient Carthage pour dix
elle). C 'est, d a n s to u s les cas, un s p e c ta te u r qui m anifeste et
journées cin ém atograph iq ues de r e n o m m é e mondiale, au cours
d e m a n d e de la part d e to u s les joueurs (acteurs, p e r so n n a g e s, réa­
d esquelles tou t p a s s e (ou presque) de la production a ra b e e t afri­
lisateurs) un engagem ent total.
caine d e s deux a n n é e s écoulées. Cette a n n é e , il y avait a u s s i,d a n s
le cadre d 'u n forum tricontinentaL des projections d e films latino-
am éricains e t asiatiques, ainsi que, pour information, d e s films D'où sa dureté vis-à-vis d e s films e t spécia le m en t à r e n c o n tre
hongrois, ca n adiens, iraniens, turcs, roumains, tc h è q u e s , am éri­ de ceux qui p ré te n d e n t à un quelconque en g a g e m e n t. C 'est bien
cains,français [Genèse d'un repas, de Luc M oullet,dont nou s allons ce q u 'expé rim ente nt les cin é a ste s à m e s s a g e , lors d e s projec­
bientôt parler)... e t les films pour enfan ts d e to u s les pays. tions) (exode m assif lors du film d'A llouache, Les A ventures d'un
héros, (2) et lors d e s d éb a ts. Dès que se profilent d e s préoc cupa­
P as é ton nant, d ès lors, que le onzièm e jour (où, par une a m u ­ tions culturelles ou politiques, le parterre devient poudrière. Pris
s a n te ironie du sort, un cong rè s de ph arm a ciens venait aux lieux entre les pouvoirs qui les c e n su re n t et les s p e c ta te u rs qui les
et places d e s festivaliers parler m édications e t potions) ait eu le défient, les cin é a ste s a ra b es et africains so n t d a n s une posture
g o û t atroce d e s lendem ains d e fête et qu'un s y m p a thique lecteur périlleuse, difficile à imaginer ici.
d e s Cahiers ait pu écrire, d a n s un point de vue qu'il m 'a remis :« On
s 'e s t défoulé p e n d a n t u ne dizaine de jours et ça nous satisfaisait. Cette d e m a n d e m aximaliste favorise bien sûr les pires d é m a g o ­
On s 'e s t c o n te n té d e voir, c o m m e d es fous, se dessin er la gies to u s azimuts : le ciném a égyptien y accroche son durable su c ­
m ém oire d e s luttes populaires {Amérique Latine, Palestine su r­ cès. Lui au moins disp o se d'un s y s t è m e éprouvé de rép o n se s pour
tout) sur d e s é c ran s tunisiens, am nésiques, eux, s a n s m émoire, com bler la d e m a n d e : d ram e a s su ré ,p le u r s aussi, d a n s e s du ven­
bien versatiles, et ça suffisait à nous réconforter. Et à voir, à pré­ tre et musique.
sent, la fin du Festival, tant de gens qu'on a connus et, peut-être,
aim és (Yusra Kalak, la so e u r de d'Ezzedine, S olana s, Joc ely ne Il faut pourtant noter que le Tanit d e bronze, Chafika et M etwalii
S a a b , R anda Chahal (1 ) par exemple) et qui n'o n t p as connu nos {d'ailleurs plus Chafika, jouée par S o u ad Hosni, s u s n o m m é e , que
réels p r o b lè m e s,se préparer à nous quitter,un s e rre m e n t de coeur Metwalii,interprété par un acteur proche d e Victor M ature, encore
nous saisit e t une envie d'éc later en sanglots nous prend ». peu connu donc peu vu d ans le film) parvient à intégrer la m achine
égyptienne au travers d 'u n e lé gende du pays (un jeune h o m m e,
S y m p tô m e d 'u n e situation où les intellectuels se trouvent d an s contraint de devenir soldat, doit a b a n d o n n er sa jeune so e u r qui
une im passe. N om bre d 'e n tre eux (artistes,techniciens, étudiants, s o m b re peu à peu d a n s la prostitution) pour constituer un hono­
cinéphiles) regroupés d a n s l'Association d e s C in éa stes Tunisiens, rable film d 'é p o q u e : celle où se c r e u sa it,« so u s le fouet é tra n ger »
la Fédération d e s C inéastes A m ateurs e t la c o u ra g e u se Fédéra­ (M ahm oud Hussein) le Canal de Suez.
tion Tunisienne d e s Ciné-Clubs, avaient d'ailleurs voulu m arquer
publiquem ent la responsabilité de leur g o u v e rn e m e n t en la Certes, les redoutables m anies de la m achine égyptienne font
matière,en refusant cette fois de sacrifier au bien-être éphé m è re d es d éra p er plus d 'u n e fois l'intrigue, mais sa n s d o u te faut-il verser à
J.C.C. son crédit l'incontestable fibre ciném atographique q u e le réalisa­
teur parvient à d onner à s e s intentions (et finalement, c 'e s t ce qui
D ans un com m un iqué , les trois Fédérations ont expliqué leur m a n q u e d'abord à b e a u co u p de films vus à Carthage).
non-participation : « La d égradation d e la situation réelle d e s ciné-
m atog raphies s 'e s t ag gravée, se tradu isant par une diminution Peu de soucis d e ce t ordre en tou t c a s d a n s les films de propa­
notable et régulière d e la production de films en Afrique. Cepen­ gande. La radicalité du s p e c ta te u r a ici cet inestimable av a n ta g e
dant, les J.C.C. r e s s a s s e n t les m ê m e s discours euphoriques. De ce de rendre dérisoires les plates te n tatives de p ropager la bonne
fait, le Festival s 'e s t réduit à une vitrine greffée sur une situation parole de tel ou tel Etat.
de m a ra s m e , ta n t en Tunisie q u e dans les pays africains ».

Certes, d a n s la vitrine de Carthage 7 8 , les films s e so n t avérés Témoin la projection de ce docum en taire lybien {Mohamedia, je
m a ssiv e m en t a s s e z faibles, et souvent, très faibles. Un public crois, im posé a va nt le b eau film tunisien de Ben A m m a r,Sejnane),
considérable, qui n 'a , en t e m p s ordinaire, que le choix de s e col­ a bu sivem ent appelé court m é tra g e (au moins soixante et onze
tiner les sous-produits a m éricain s,égyp tiens,italiens,français (et, m inutes,si ce n 'est plus !), sur les us et c o u tu m e s de l'Islam arabe,
sa u f à Alger où fonctionne une im portante c in é m a th è q u e , les populaire et socialiste d e la Ja m ary h ia Arabe Lybienne Populaire
c in é a ste s so n t d a n s le m ê m e ca s : ils n'ont p as la possibilité d e voir e t Socialiste. La s a lle ,d'abord d é s a b u s é e , c o m m e n c e à se m oquer
d e s films), s 'e s t saisi de to u s c e s films d a n s une effervescence et m anifeste bru y am e n t son hilarité, puis sa juste im patience ; on
inouïe. Car d a n s le T iers-M onde, il n'y a pas (beaucoup) de films p ro te ste très fort qu'on n 'e s t p as venu voir ça. Le policier en fac­
(du Tiers-Monde), mais il y a d es sp e cta te u rs. tion d evant le ciném a intervient dans la salle, exige le silence ;une
voix crie d ans l'ombre qu'il y a eu inversion de film, erreur d ans le
S u m m u m atteint le soir du film tunisien de Rida Behi,So/e//des program m e. Le g e n d a r m e court alors s e renseigner e t revient pro­
h yèn es (interdit en Tunisie jusque-là). La projection devait avoir m e ttre que le film libyen va bientôt s'achever. Les invectives
lieu à 2 2 h eu re s, l'avant-dernier jour. A six h eures du soir, to u s les reprendront plus sp oradiqu e m e nt mais chacun, m ain te n an t ras­
billets de l'im m ense et magnifique salle du Colisée ( 2 .6 0 0 places) suré, attend, s a n s se soucier du film, le d éb u t de la s é a n c e d an s
étaient déjà vendus. La foule d e s retardataires, qui refusait d e se l'atm o sp h ère euphorique qui préc èd e une projection.
disperser et attendait, t e n d u e , le début de la s é a n c e , était alors
c o n ten u e par ce qu'on appelle un cordon de policiers, dan s une Ces films te n te n t en fait de pratiquer la confusion entre cinéma-
véritable a tm o sp h è re d'é m e u te . tographies libérées (du joug impérialiste, etc : ce que le public es t
prêt à recevoir) et ciném atog raphies de p ropag a nde étatique (ce
P h é n o m è n e sem blable pour le m atch de football Tunis-Sahel, qu'il ne v eu t à aucun prix). Entre le cinéma national et films d 'E tat
pourtant retransm is à la télévision, le d im anch e suivant : d è s le (com m e on dit ferm e d'Etat) :dont la production (artistique,en fait
matin,foule intraitable e t en th o u sia ste aux portes du s ta d e , police r a m e n é e à sa plus simple expression idéologique) e s t tout entière
m ontée, service d'ordre paré visiblement à to u te s les éventualités. d estiné e aux c a isse s de l’E tat; où tou te fiction s e doit de verser
Car tout se m b le alors effectivem ent possible. to u s s e s effets au c o m p te du régim e en place.
PETIT JOURNAL 63
avoir s é rie u se m e n t tourné autour du pot de la difficile condition de
ca dre africain, finit par afficher derrière le p erso n n a g e la garantie
d ’Etat s u p r ê m e , c o m m e un ta m p o n sur u n e lettre administrative :
le portrait du président Houphouet-Boigny. On voit mal, d a n s ce s
conditions, c o m m e n t pourraient s e développer c e s c in ém a s natio­
naux et libres que Carthage appelle d e s e s voeux.

Certes, c e s procédures pren n e n t une autre tournure {une autre


envergure aussi) dans les productions algériennes. M ê m e d a n s le
film d e Slim Riad A utopsie d ’un complot, pourtant si com plaisant
(çà et là afflurent d es b outs d'E tat : m o m e n ts d'ailleurs de consis­
ta n c e minimum d a n s u ne fiction qui ne se départit p as d 'un s o p o ­
rifique é ta t de flottaison), les appels d'offre é tatiq u es s e d es sin en t
en creux.

Ainsi d a n s Les A ven tu res d'un héros, Merzah Allouache ne peut


éviter de s e laisser enferm er, m algré so u b r e s a u ts e t précautions,
m ises à distance e t m ises en g a r d e ,d a n s le ca d re impossible d'un
Film Program m e (4), où il s'agirait d e lier d ’un coup les obligations
du patrimoine aux n é c e s sité s d e la conjoncture, d a n s un projet
Au cinéma Le Colisée, à Tunis, ambitieux où le mixage du réalisme e t de la mythologie p e rm e t de
rester à mi-chemin d e chacun d ’eux. Ainsi en c a d ré , le film to m b e
Les plus c a rica tu rale s,d e c e point de vue, so n t les progénitures vite d a n s le genre à tiroir où ne so n t plus visibles q u e les intentions
de la m achine irakienne, g ro sse petite so e u r de l'aînée soviéto- (et barré le talent de m e tte u r en s c è n e qu'Allouache avait laissé
stalinienne. pointer d a n s Omar Gatlato), pour aboutir, q u'on le veuille ou non,
sur une image em blém atique d'Etat (celle de la Révolution
D es m aisons dans cette impasse, par exem ple, de K asse m Hawal, Agraire).
décrit l'exploitation qui e s t faite à domicile d e s h abitants d e s quar­
tiers p auvres de Bagdad, selon le p ro ce ssu s m isère-prise de c o n s­
cience-révolte.

K asse m Hawal n'a p as voulu term iner le film. Motif : d és ac co rd


avec le producteur (TEtat irakien). Sur quel point? S im plem ent
celui-ci : pour le réalisateur, l'action se p a s sa it s o u s le régim e
actuel ;pour le régim e actuel so u s le régim e p réc éd e n t et,b ien sûr,
« avec l’a v è n e m e n t d e la Révolution Socialiste, un te rm e fut mis
à ce tte situation intolérable etc... » {Press-book d'Etat).

Il y a là un raccourci é to n n a n t d a n s la m anière d o n t les m achines


étatiq ues rachettent, si l'on n'y prend (filmiquement) garde, les
idéaux révolutionnaires p a s s é s au ta m is d 'u n e fiction réaliste-
socialiste (3). Mais au delà de l'inqualifiable attitude du pouvoir
irakien,cette expérience pose d'abo rd un p roblèm e à une situation
qui n 'e s t p a s celle que le film voulait m e ttre en sc èn e . C o m m e n t
une fiction (révolutionnaire) p eut se trouver à c e point, si a isé m e n t
au niveau de la si facile adaptation étatisable.

Si prête à l’étatisation que le pouvoir n'a plus q u 'à m ettre son


estampille pour sceller le récit au cadre politique. Littéralement ... La drame égyptien (Les Maudits, de Ahmed Yassine)...
parfois, c o m m e d a n s ce film ivoirien (L'Herbe sauvage) qui, après
Aussi, un film c o m m e TallElZaatar (de M ustap h a Abou Ali et
... et le drame palestinien (Liban ... pour quoi? de S. Chamchoum)
J e a n C ha m oun),qui retrace sur le vif la résistan c e du c a m p p ales­
tinien à 5 7 jours de siège e t de b o m b a rd e m e n ts , a-t-il, d a n s ce
contexte d e m é talan g a g e, une force qui tient à son incontestable
a w e n t de vérité c o m m e à l'inscription qu'il porte à l’inc and e s­
ce n ce d 'u n engagem ent vrai qui a bien du mal è s e trouver ailleurs.
En l'ab se n ce d e s rep ré se n ta n ts du Polisario e t m ises à part d e s
te ntatives c o u ra g e u se s c o m m e celles du c in éa ste malien Souley-
m a n e Cissé Baarall les palestiniens étaie n t les seuls à porter
l'im age d ’un m onde arabe-africain co m b a tta n t. Rôle joué aussi
pour le Tiers-M onde d a n s son e n s e m b le par les cin é a s te s sud-
am éricains : S olanas (Les Fils de Fierro), Sanjinès (Hors d'ici), Duran
(Gamin), véritables figures, pour le public tu nisien ,de l 'e n g a g e m e n t
total et p aré s d'un réel prestige. Il y a là un incontestable imagi­
naire d ’é t a t d e siège d a n s les J.C.C. et c h a q u e se ssio n e s t l’o c c a ­
sion de le réaffirmer (et le sublimer) formellement.

Un tel dispositif rend exceptionnel la dissidence. Peu d e films


osent la pratiquer. J 'e n ai vu au moins trois. De quelques événe­
m e n ts sans signification (marocain,réalisation s a u v a g e d e Mostefa
Derkaoui) :film tout en gros plans sur un groupe d e c in é a s te s à la
recherch e d'un cinéma national d a n s un café de C a sab lanca e t qui
finissent par provoquer u ne telle situation de tension qu'un meur­
tre e s t com mis. Sujet p as sio n n an t e t réalisation qui a le courage
64 PETIT JOURNAL
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de s e tenir à la hau teu r de so n contenu, par l'exaspération jusqu'à
l’é touffem ent qu'il implique de la position du s p e c ta te u r : ce tte fois
c 'e s t lui qui e s t mis au défi. VIDEO
La N oce (tunisien : réalisation et production du N ouveau T héâtre
de Tunis, groupe indépendant), véritable revanche prise contre les
« La Revue de l'image » à Beaubourg
instances qui p r éte n d en t interdire la création ciném atographique
par le blocage d e s m o y e n s : c 'e s t l'adaptation d 'un e pièce de th é â ­
tre qui a pour objet l'enferm e m e nt progressif d'u n petit bourgeois Les spots de Bob Wjlson
tunisien d a n s un univers mental qui te n te d e résister au réel. Le
film e s t donc polémique aussi vis-à-vis de to u s ceux qui se laissent
en ferm er dans les situations voulues par le pouvoir. L'EFFET «G A G »
La Nouba des fe m m e s du M o n t Chénoua enfin, de la rom ancière Les sp o ts de Wilson,qui so n t de courts é p is o d e s ,d e s p etites fic­
algérienne Essia Djebbar (production d e la Radio-Télévision Algé­ tions de quelques dizaines de s e c o n d e ,o n t pour caractéristique de
rienne) qui m et en s c è n e une f e m m e qui, ap rè s avoir décidé de toujours paraître avoir un rapport avec la tra m e télévisuelle,quelle
sortir d e chez elle e t d'y laisser s on mari, vient retrouver d a n s la q u e soit l'image, quel que soit le discours e t quel q u e soit le spot
région de Tipaza où elle e s t née, les récits de son enfance, ceux choisi. C o m m e une carte à jouer qui p eu t rem placer to u te s les car­
d e s vieilles et la tonalité si particulière de leurs voix. t e s et être à sa place à n'im porte quel endroit d 'u n e série : la nature
des im ag es construites p ar Wilson sem ble avoir un rapport n é c e s ­
Le film,dédié à Bela Bartok qui était venu faire d a n s ce tte région saire à l'image télévisuelle,d'où l'idée que le « gag » e s t intention­
d es recherches m usicales, e s t construit c o m m e une nouba anda- nel. D'où vient ce « s e m b la n t de n éc essité »? Par la th é m a tiq u e :
louse, p o n ctu ée par d e s paliers qui appellent, à c h a q u e fois, une les fictions so n t suffisam m ent m inim ales pour qu'elles apparais­
nouvelle rencontre qui va livrer un court fra g m en t d'Histoire e t de se n t toujours c o m m e s e rapportant à un discours quelconque :
mémoire. mais c e n 'e s t pas u ne vraie raison ;par l'effet de m o n ta g e et ce tte
habitude perceptive par quoi on attribue toujours à deux im ages
En quinze m inutes de tex te (le film dure deux heures), Essia su c ce ssiv e s une complicité significative ; si le rapport ne sem ble
Djebbar évoque ce qu'on appelle le verbe ara be {un timbre, un pas évident ou s'il n 'e s t p as attendu, il e s t perçu c o m m e dérision,
débit, une musicalité, quelque cho se de ludique) avec ces éclats « g ag ».
é p a rs de voix de vieilles f e m m e s , avec mille fois plus de précision,
que maints réalisateurs qui croient en rendre c o m p te p ar d'inter­ Mais il y a une raison s a n s d o ute plus essentielle : c 'e s t que les
minables b a v a rd ag e s d'acteurs. sp o ts d e Wilson vident les im ages de télévision : celles qui la pré­
c è d e n t e t la suivent so n t c o m m e ép u isée s, am aigries, an é m ié es
C ertainem en t le film le plus accompli d e Carthage. Triste jury p ar l'image Wilson. Mais ceci ne dit p as c e q u 'e s t c e tte im age tou­
qui n'a pu le distinguer puisqu'il n'était p as en compétition. jours « à sa place » ,o ù qu'on la m ette. La clé n 'e s t p as d a n s son
« contenu », les épisodes qu'elle m e t en sc èn e , c o m m e elle n 'e s t
On en tenda it dire que les prix étaient d écidés d a n s les anti­ p as non plus dans son esthétique, très forte e t très maîtrisée (en
cham b res. Il ne faut p as le croire, c 'e st bien plus compliqué que outre, un discours sur « l'im age Wilson » e s t de peu d'utilité, il faut
ça. Les J.C.C. so n t un véritable labyrinthe où les m a n o e u v re s de le laisser à l'historien de l'art). Il faudrait plutôt interroger le d es­
couloir e lles-m ê m e s courent le risque de se perdre. Il n'y a qu'à tinataire de c e s images. Et le destinataire, c 'e s t la télévision. Les
voir, pour s 'e n convaincre, les mines pan toises et les d é a m b u la ­ im ages so n t toujours « informées » (au s e n s de informare, façon­
tions erratiques d es d iverses d élégations (5) : to u te s à la limite du ner, former) par leur e s p a c e destinataire, q u e ce soit l'église, le
d éc ourage m ent. salon bourgeois, le m u sé e ou le p ay sag e urbain. La télévision es t
un e s p a c e qui n’e s t p as e ncore habité p ar s e s o euvres, on y m on­
J e n'oublierai jam ais la délégation syrienne : trois h o m m e s et tre soit d es films, soit d es gens qui parlent (une « quasi-radio ») et
une fem m e. Elle : M ouna W a ce f, très con n u e d a n s son pays, Wilson propose là d e s objets qui lui vont c o m m e une crucifixion
inconnue partout ailleurs. Eux : â g e perdu entre 3 5 e t 5 5 a n s, Isen- à une église ou un portrait en pied à un palais princier.L'im age Wil­
grin + œil de lynx, m o u sta c h e au cordeau e t barbichette : r em akes son, le m ontage le m ontre à loisir, regarde ta télévision.
absolus d e s a g e n ts soviétiques de N inotch ka e t / o u One, Two,
Three, a tten d a n t, d a n s c e t univers lubitscho-wilderien,la première
occasion de transform er l'im portance de principe d e leur prése nce LE REGARD QUI TUE
et de leur conviction en enjeu réel. On les a vus repartir, à moitié,
satisfaits, ave c d a n s leurs b a g a g e s , une médaille pour un court- Alors, pourquoi cet effet « gag », c e tte image « toujours à sa
m é tra g e , La Balançoire. place »? C 'est que la télévision,on le sait, n 'e s t p as faite pour être
regardée. C’e s t une image p o sé e là dans un coin ou sur un petit
Dans la confrontation d e s h o m m e s et d e s oeuvres q u 'e s t cer­ autel dom estique, à quoi on ne d e m a n d e rien, sinon de m archer
ta in e m e n t Carthage, il restera moins le souvenir d e s o euv res q ue e t d e faire du bruit : la première fonction de ce tableau anim é es t
d es h o m m e s : le spe cta cle d a n s la salle et la fiction d a n s le hall. mobilière. (Un critique d e télévision devrait donc rendre c o m p te de
P as de quoi pavoiser. s e s g e s te s - aller, venir, to urner le bouton, c o m m u te r - plutôt que
d e s émissions).
S erge Le Peron
Or, regarder quelque c h o s e qui n 'est p as fait pour l’être e s t to u ­
jours fatal et, dans les c a s bénins s'en su it l'indifférence, dan s les
(1 ) Les deux dernières : cinéastes libanaises. Note de S.L.P. c a s malins, le ridicule, l'obscène ou le terrifiant. Avec l'image Wil­
son, qu'il faut donc voir quand elle regarde la télévision, c 'e s t plu­
(2) Exode qu'il ne faut pas assimiler è une demande d'action à tout prix : tôt d a n s la catégorie du ridicule qu'elle e m m è n e l’im age télévisée.
le public est resté au film pourtant lent et statique de Ahmed Maanouny :
Ou disons plus préc isém en t qu'elle ne produit p as du ridicule, mais
Alyam, Atyam.
qu'elle défait quelque ch o se d ans la télévision et que c e tte im age
(3) Et même, hélas, une métaphore de ce que sont les processus révo­ défaite devient alors incongrue, dérisoire ou c o c a s se . Pourquoi
lutionnaires dans leur ensemble : bouillonnant dans les soviets et finissant ce tte défa ite ? L'image télévisuelle e s t d 'une très grande fragilité,
dans les ministères. on ne le rem arque jamais (on insiste plus s o u v e n t sur la puissance
d e s media q u e sur leur précarité), elle ne résiste p a s aux op éra­
(4) Equivalent filmique de ce que constitue une loi-cadre au niveau ju ri­ tions qui peuvent être m e n é e s s a n s d o m m a g e sur d 'a u tre s im a­
dique. g es, et n o ta m m e n t le déplacem ent e t la répétition, il ne faut p as sor-
(5) Le côté face des représentations étatiques dont on a parlé.
PETIT JOURNAL 65

tir cet objet de son lieu naturel (on l'a vu lors du premier numéro
de la Revue de l'image où 400 personnes riaient en regardant un
journal télévisé dont les nouvelles n'étaient pas particulièrement
drôles, ni les journalistes maladroits). Quelles sont les formes de
cette défaite? Pour parler grossièrement, car il faudrait engager
une analyse selon les divers types d'images télévisuelles, on pour­ Bruxelles Cette initiative peut aider le court
rait dire que l'image télévisuelle défaite est une image tirée vers, métrage â trouver son public, en pré­
absorbée parla fiction. Le propos le plus noble, l'information la plus Festival International de Cinéma à sentant des films qui ont rarement
l’occasion de sortir de leur boîte.
forte, le témoignage le plus aigu deviennent jeu,feinte,simulation ; Bruxelles du 17 au 28 janvier 1979
la fenêtre ouverte sur le monde ne laisse plus paraître qu'un peu­ Cette expérience, réalisée dans l’Est
ple d’ectoplasmes. Et Yectoplasme, « émanation visible du corps parisien, se déroule dans une salle de
du medium », c’est bien ce que montre le medium,si on le regarde. Rotterdam la Maison de la Culture où déjà, cha­
que semaine, existe un cinéma diffé­
8e Festival International de Rotter­ rent, animé par une équipe de ciné­
dam, du 1er au 11 février 1979 (longs philes.
L’IMAGE FORTE métrages, court métrages el docu­ Cinéma Sorano - M.J.C. Vincen­
mentaires). nes : 16, rue Charles-Pathé, 94300
Ceci ne veut pas dire que les spots de Bob Wilson sont ou fonc­ Vincennes. Tél. : 374.73.74.
tionnent comme des « critiques » de la télévision, qu'ils sont une
force extérieure qui vient dissoudre l'image télévisuelle. Ils ont au Berlin L'Espagne et le
contraire avec elle une profonde complicité, ils sont de la télévi­
sion, pour la télévision. Ils posent donc une question qui doit
Festival International de Berlin, du cinéma à Lyon
14 au 25 mars 1979.
concerner l’art de la télévision, s’il en existe un : qu’est-ce qu'une Le « Cinématographe » (44, Cours
image forte, qu'un « moment de télévision » ? C’est dans les acci­ Dans le cadre de la Berlinale se Suchet à Lyon 2e) présente, du 7 au 20
mars 1979, une rétrospective d’envi­
dents, les accrocs du tissu télévisuel qu’on les trouve,qu'ils soient tiendra, du 16 au 23 mars, le 9e Forum
International du Jeune Cinéma, qui ron 40 films sur le thème : L’ Espagne
tumultueux ou fugaces : le sourire silencieux et figé d'une spea­ et le cinéma. Cette manifestation se
kerine attendant un programme qui ne se déclenche pas,le départ présentera des films d’avant-garde et
expérimentaux. Adresse : Iniernatio*. composera :
théâtral d’un invité, l'attribution erronée d’un commentaire, le son nales Forum des Jungen Films, Wel- - de documents sur la guerre
qui s'interrompt, le présentateur du journal qui se met à répondre serstrasse 25, 1000 Berlin 30. d'Espagne;
au téléphone, un « interviewé » qui se saôule, etc. « L’image - d’un panorama de la production
forte », c'est celle que produit l’irruption d’une réalité plus forte Dans le cadre du Festival, rétros­ espagnole de 1952 à 1975;
que celle dont la machine avait établN&représentation; réalité pectives de films historiques, avec des - de l’essentiel de l’oeuvre de
plus forte au sens où son arrivée est subite et immaîtrisable. Et musicals allemands des années 30 et Bùrïuel ét Arrabal;:
40, l’oeuvre de Rudolf Valentino, le - du cinéma post-franquiste' '
s'il y a un art de la télévision, c’est bien de concocter cet immal-
trisable-là. C'est pourquoi, si l’on veut qualifier les spots de Wil­ Marché du Film, les nouveaux films Des débats en présence de réalisa­
allemands, des films internationaux teurs sont prévus et une plaquette
son, il ne faudrait pas parler d'images oniriques, mais bien plutôt pour enfants, etc. d’une soixantaine de pages présen­
de la création malicieuse et attentive de « ratés » : les 50 épisodes tant tous les films sera éditée.
de Vidéo 50 sont autant de lapsus commis par la machine-télévi- Pour tous renseignements, s’adres­
sion.
Epinay ser au « Cinématographe ». Tél.
Jean-Loup Rivière 37.24.84.
Les V IIe Rencontres Cinématogra­
La Revue de l'Image phiques d’Epinay-sur-Seine se dérou­
leront à la Maison des Jeunes et de la Cinéma Français
Culture d’Orgemont, du 30 mars au 8
Au Centre Georges Pompidou, 2 3 février 19 79 :
avril 1979 inclus.
des années 30
petite salle au 1Br sous-sol : images <fencyclopédies et encyclopé­
Vendredi 2 0 décembre à 2 0 h dies en images.
à r Action-République
Peuvent y participer tous les films
30 :
de court métrage de production fran­ Sous le patronage du Centre Natio­
Les M ini media : projection de 29 mars 1979 :
çaise, postérieurs au 1er janvier 1978, nal de la Cinématographie, de l’Asso­
Scopitone, un film de Pascal Kanô. L 'Image du combat. « Face à face »,
n’excédant pas 60 minutes (en 16 ciation Française des Cinémas d’A rt
D ébat avec Jean B a u d rilla rd , « match », « armes égales » : pour­
mm., son optique, Ynagnétique cou­ et d'Essai et de la Société des Réalisa­
Daniel Caux, Gérard Rabinovitch et quoi l'opinion et son expression
ché ou magnétique double-bande et teurs de Films, le Cinéma « Action-
Abdelwahab Meddeb. ont-elles tou jou rs besoin d'un
35 mm. son optique). République » et l’Association Cultu­
« ring » ?
26 janvier 19 79 : relle des Cinéastes Associés organi­
Toute demande de participation sent, à partir du 20 décembre 1978 et
L'Image exclue, la radio (spectacle Renseignements : Service audio­ doit être adressée aux : pendant une période de quatre mois,
radiophonique construit par l'A te- visuel - diffusion.
Rencontres Ciném atographiques un cycle consacré au cinéma français
lier de Création Radiophonique de Tél. : 2 7 7 .1 2 .3 3 postes 4331 et d’ Épinay de 1930 à 1956.
France Culture). 4356. Centre des Platrières
Danc ce cycle, qui s’ in titu le
Rue de la Tête-Saint-Médard,
« Chefs-d’ oeuvre et Nanars du
93800 Épinay-sur-Seine.
Débat à la FNAC sur le numéro « Photos cinéma français », seront présentés
Tél. 822.41.40
prés de 200 films, dont un grand
de films » des Cahiers nombre n'a pas été programmé dans
les salles depuis 20 ans. Cette initia­
A l'occasion de la sortie du directeur de collection aux Editions
n u m é ro s p é c ia l « P ho tos de du Seuil, Pierre Zucca, réalisateur, Journées du tive se propose de combler le vide qui
entoure cette période, une des plus
Films » (hors-série des Cahiers du c o - a u te u r de « La M o n n a ie court-métrage riches, des plus importantes et des
Cinéma), la F.NA.C.-Montparnasse vivante » avec Klossowski et de
organise un débat, le vendredi 12 « Roberte au cinéma » (Ed. Revue à Vincennes plus sous-estimées de l’histoire du
cinéma.
janvier 1979 de 13 h à 14 h 30 Obliques), Alain Bergala, rédac-
(1 3 6 ,rue de Rennes),sur le thème : teur-en-chef de ce numéro « hors- Quatre jours pour le court métrage à A cette occasion, une plaquette
série u, et Serge Daney. Vincennes. sera éditée avec des textes inédits de
«La photo de film, une image en Jacques Siclier, Claude Autant-Lara,
trop ou une image en soi » ? Un montage diapositives des L’ Association Culturelle Vincen- Paul Vecchiali, Noël Simsolo, Serge
photos reproduites dans le numéro noise pour la Promotion du Cinéma Daney, Vincent Nordon et d’autres.
Seront présents au débat : Denis spécial « Photos de film s » sera et le Cinéma Sorano organisent, du 15
R o che , é c riv a in -p h o to g ra p h e . présenté en ouverture du débat. au 18 février 1979, quatre journées de Action République: 18, rue du
projection avec débat consacrées au Faubourg-du-Temple. 75011 Paris.
court métrage français. Tél. 805.51.33.
66 PETIT JOURNAL
qui préservent les retournements, les Lettre d'un confrère Lundi 8 : Etes-vous fiancé à un
déviations et les surprises, aux lois tes marin grec...? (Aurel)
COURRIER plus hautes de la mise en scène qui
Jean-Luc Douin, critique à «Télé­
pe rm ettent, selon R ivette, ces Mardi 9 : Le Pigeon (Monicelli)
moments magiques où les films rama », mis en cause dans notre
s'échappent, où ils partent tout seuls. dernier numéro à propos de son Jeudi 11 : De Tor pour les braves
H y a de tels moments dans La Tortue court article sur Flammes, nous (Hutton)
Lettre d'un lecteur sur le dos, et de tels moments exi­ écrit, et nous en prenons acte.
sur La Tortue sur le dos gent, pour le metteur en scène, de Dimanche 14 : Dil/inger est mort
l'humilité, de l'attention, de la nuance Monsieur, (Ferreri)
avant toute chose et excluent tout
Chers amis. dernier m ot ou tout dernier regard En déplorant que je m'insurge Lundi 1 5 : Triple Cross (Young)
(choses que Fassbinder cultive avec contre la sélection du film d'AdoIfo
La démolition en règle parLardeau de l'empressement du prophète). Mardi 16 : La Révolte des Indiens
Arrieta, Flammes, dans la Section
La Tortue sur le dos {Cahiers n° 294) Apaches (Reinl)
« Regards sur le cinéma français »,
m'apparaît injuste et, bien que cer­ Et c'est peut-être le plus beau com­ vous avez laissé entendre que mon
tains griefs soient justifiés, ils parais­ pliment à faire à un jeune cinéaste : Mercredi 17 :Hold-up à ta milanaise
objection pouvait venir de ta nationa­
sent bien superficiels face à tout ce qu i! ait su laisser son film lui échap­ (Loy)
lité du réalisateur, qui est espagnol
que La Tortue sur le dos peut bien per, fait en sorte qu'il ne puisse que lui comme vous le précisez.
offrir de captivant et de rare dans te échapper... Jeudi 1 8 : Jeunes filles en uni­
cinéma d'aujourd'hui, français ou forme (Radvanyi)
Cette insidieuse accusation est
étranger. Frédéric Verger regrettable, pour ne pas dire intoléra­
ble. Seule la « qualité » du film était en Dimanche 21 : La Fille à ta valise
Et tout d'abord, c'est vrai qu’on (Zurlini)
cause (ce qui est bien sûr sujet à dis­
peut trouver au début du film un cer­ Retrouvant un ton et une argu­
cussion) et loin de m oi cette odieuse
tain « manque de plaisir à filmer » et mentation assez typiques de ceux Lundi 22 : French Connection 1
idée xénophobiste, que je vous défie
croire que l ’on ne pourra jamais y de la cinéphilie d'antan, l'intérêt de (Friedkin)
de trouver dans mon article.
« entrer » mais (et c'est bien là que La cette lettre est peut-être moins
Tortue sur le dos est un film en réa­ pour moi d'argum ents que de Mardi 23 : Les Trois mousquetai­
Comme vous avez eu la gentillesse
lité passionnant) cela ne dure pas et conjoncture: elle situe très bien le res (Sidney)
de publier l'article en question, vos
on se trouve bientôt embarqué : c 'est film de Luc Béraud dans sa vérita­
lecteurs auront sans doute réagi
qu'il y a dans ce film où un type essaie ble généalogie : non celle - relative­ Mercredi 24 : F... comme Fair-
contre cet abus d'interprétation, mais,
de reconquérir la femme qu'il aime, ment moderne - choisie par Lar­ banks (Dugowson)
comme nous disons à Télérama (que
quelque chose qui a à voir avec la deau de l'analyse idéologique et de
vous n'épargnez pas dans ce dernier
reconquête du plaisir de filmer, de la critique m ythologique, mais Jeudi 25 : Cadavres exquis (Rosi)
numéro), « ça va mieux en le disant ».
faire un film, de raconter une histoire : celle,plus archaïque,d'une relation
beauté de ce film où l'identification est hypnotique et « bête » au cinéma : Jean-Luc Douin Dimanche 2 8 : La Califfa (Alberto
tout entière de situation : retrouver celle de la génération qui, en Bevilacqua)
Camille pour Paul, retrouver le plaisir France, a donné naissance à la
de filmer pour te metteur en scène, Nouvelle Vague. Car c'est peut- Lundi 2 9 : French Connection 2
retrouver, pour te spectateur, ce plaisir être précisément à l'esprit de la (Frankenheimer)
du film dans lequel on peut entrer Nouvelle Vague qu'il est productif Les film s à la
sans se faire arnaquer, plaisir rare que de comparer La Tortue sur le dos : Mardi 30 : Le Trésor des monta­
déjà nous avait donné Le Théâtre des même relation d'am our au cinéma télévision en Janvier gnes bleues (Reinl)
Matières. pouvant aller jusqu'à l'aveugle­
ment, même économie précaire et Mercredi 31 : Ludwig ou le cré­
De là, la figure essentielle du film, la m aîtrisée, m êm e ave ug lem e nt TF1 puscule des Dieux (Visconti)
beauté du passage : passage du délibéré sur ce que deviennent les
mépris à la confiance, du monde au media aujourd'hui, même croyance
rêve, du cliché à la fiction, du rien au à l'« expression » et aux grands Lundi 1ar janvier \La Vie secrète
cinéma. C'est vraiqu’Hya tout dans le sujets. Plutôt que de cartonner, en de Walter M itty (McLeod)
scénario pour faire une bonne fiction mythologue averti la naïveté de Antenne 2
néo-poujadiste de gauche, mais c'est Luc Béraud, aurait-il été peut-être Mardi 2 : Ulysse (Camerini)
aussi vrai qu'il y a un mystère du côté plus productif de s'interroger plus
de la mise en scène qui fait autre précisément sur ce rapport au Chariot et le masque de fer (Cha­ Lundi 1er : Les Gaspards (Tcher-
chose du film . Et qui le rapproche de cinéma, rapport maladif en form e plin) nia)
ce bon vieux cinéma dont Vecchiati de chemin de croix, qu'il n'est pas
aime à repartir : comment avec des indifférent de voir se reprodliirè Mercredi 3 : Les Temps modernes Jeudi 4 janvier : La Kermesse des
histoires qui feraient de mauvais aujourd'hui - aujourd'hui où pres­ (Chaplin) aigles (Roy Hill)
romans, on peut faire des films déchi­ que plus personne ne croit au
rants : admirable la façon dont Béraud cinéma - avec une violence intacte. Dimanche 7 : Le Taxi mauve Vendredi 5 janvier : Boudu sauvé
fait de ce grand sujet un petit sujet (et L'intemporalité un peu métaphysi­ (Boisset) des eaux (Renoir)
évite aussi de se casser la gueule), de que du thème choisi par Béraud
repartir à zéro : deux ou trois germes masque avec une étrange p u d e u r- Lundi 8 : Trois enfants dans le dé­ Lundi 8 janvier : La Vallée des
fictionnels, surtout pas originaux, sur­ un itinéraire qui nous est proche, sordre (Joannon) géants (Feist)
tout pas, deux ou trois germes qu'il questionnant à sa façon un rapport
s'agit de faire lever : et comment ne présent au ciném a, mais dont Vendredi 12 janvier : La Chambre
pas penser, en voyant Stevenin, à ta l'involution ne peut qu'échapper de musique (Satyajit Ray)
« vulgarité » de Brasseur, autre raté, aux t h é o r ic ie n s d u c in é m a FR3
dans Lumière d'été, où tout, aussi, moderne. Lundi 1 5 janvier :La ValsedeParis
passe doucement de la trivialité au P. Kané (Achard)
sublime, où tout est dit du rêve, de la Lundi 18r janvier : Guêpier pour
création par les mêmes moyens Le compte-rendu sur le cinéma trois abeilles (Mankiewicz) Jeudi 18 janvier \ Mado (Sautet)
détournés. Même plaisir que chez indépendant qui s'est tenu à Lyon
Grémillon ou chez Vecchiali, celui de (les 11 et 1 2 septembre) de Louis Mardi 2 : Le Trésor du lac d'argent Vendredi 1 9 janvier : La Grande
l'éveil soudain du cinéma, delà méta­ (Reinl) ville (Satyajit Ray)
Skorecki (« Nouvelles de l'under­
morphose du trivial en tragique par tes ground : le ciném a sou terrain
seuls pouvoirs de fa mise en scène. d 'A v a n t-g a rd e fa it surface et Mercredi 3 :Un vrai crime d ’amour Lundi 2 2 janvier .Duel sous ta mer
Film métamorphose, documentaire devient A.C.l.D.E. », Cahiers n° 29 4} <Comencini) (J. Farrow)
d'une métamorphose. La Tortue sur nous a valu une mise au point de
le dos possède là quelque chose des Claudine Eizykman et Guy Fihman Jeudi 4 : Une belle fille comme moi Vendredi 2 6 janvier : Hommage
vieux secrets oubliés, du secret de la de la Paris Films Coop. Nous (Truffaut) à Alexandre Astruc : Une vie
fiction : il n'obéit pas aux lois magis­ publierons leur réponse dans notre
trales et démonstratives des films prochain numéro. Dimanche 7 : Main basse sur la Lundi 2 9 janvier : L'Une et l'autre
d'amateurs, mais à celle plus obscures ville (Rosi) (Allio)
GAU MONT présente

KLAUS KINSKI ISABELLE ADJANI


un film de
WERNER HERZOG

BRUNO GANZ
avec la participation de
TA T O T T F Ç h t T P T Ï H O d* ROLAND t o p o r et w a l t e r l a d e n g a s t
L 'u r i l - n v - / dire^ r <it>la photographie JÔRG SCHM1DT-REITWEIN
musique POFOL VUH une coproduction WERNER HERZOG FILMPRODUKT1ON- GAUMONT
A L'ACTION-RÉPUBLIQUE

à partir du 20_décembre 1 9 7 8

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Le texte complet
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Préface de Jean-Pierre Faye
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Le Printem ps
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Le N ouvel âge glaciaire
La Jungle plate, de Johan van der Keuken SEGHERS / LAFFONT
L'Hypothèse du tableau volé, de Raül Ruiz

L 'Exécution du traître à la patrie, Ernest S. et Les Suisses


dans la guerre d'Espagne; de Richard Dindo ATMOSPHERE]
Torrebela, de Thomas Harlan LIBRAIRIE DU CINEMA
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Requiem p our un ro i vierge, (réédition) ET ETRANGERES
W inn ifre d Wagner, de Hans-Jürgen Syberberg AFFICHES ET PHOTOS DE FILMS
BANDE DESSINEE, FANTASTIQUE
M arie p our m ém oire (réédition)
Le Bleu des origines
Le Révélateur, de Philippe Garrel

A m o u r de perdition, de Manuel de Oliveira

Par ailleurs, HORS-CHAMP diffuse :

Flammes, de Adolfo G. Arrieta


Non réconciliés, de Jean-Marie Straub
Voyage au pays des m orts, de Philippe Garrel
Dora e t la lanterne magique, de Pascal Kané
La Cicatrice intérieure, de Philippe Garrel
Le Théâtre des M atières, de Jean-Claude Biette

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LES CHIENS F O R T IN l/C A N I


DU S IN A I Jean-M arie Straub

Franco Fortini Danièle Huillet

En 1967, au lendemain de la guerre de Six jours, Franco Fortini, poète, critique,


essayiste italien, écrit « Les Chiens du Sinaï ».

En 1976, J -M. Straub et D. Huillet tournent, à partir de cet essai, Fortini! Cani.

Ce livre rassemble le texte initial, actualisé par une préface inédite de F. Fortini, et
un dossier sur le film qui repose la question des rapports de l'écriture et du cinéma.

s o m m a ir e :

1. Dix ans après, par Franco Fortini


2. Les Chiens du Sinaï, par Franco Fortini
3. Fortini/ Cani, de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet : découpage
3. Lettres de F. Fortini à J.-M. Straub
5. Entretien avec J -M. Straub et D. Huillet
6. Sur Fortini ! Cani, par Jean Narboni.

Ce livre est édité conjointement par les Éditions de l'Étoile et les Éditions de l'Alba­
tros.

COLLECTION CAHIERS DU CINÉMA COLLECTION ÇA CINEMA


(dirigée par Jean Narboni) (dirigée par Joël Farges)

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Ce livre est proposé à tous nos lecteurs au prix de souscription de 29 F (au lieu de
35 F) jusqu'au 1er mars 1 9 7 9 ,date à laquelle le livre sera mis en vente en librairie.
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NUMERO HORS SERIE
PHOTOS DE FILMS
(sous la direction d'Alain Bergala)

sis
1 & T

Voyage è Tokyo, d'Ozu Vasujiro

« Il nous a semblé que l'on pouvait interroger la photographie de cinéma comme si


elle détenait un peu de la réponse à l'énigme de notre goût pour le cinéma. L'interroger
en tant qu'elle affiche, vend, vante, célèbre, remémore, renvoie au film dont elle est
comme l’emblème. Mais la prendre aussi dans son existence simple de photo. Tantôt
prélevée, tantôt remise en scène, ta n tô t arrachée au corps du film (c'est le photo­
gramme), tan tôt objet d'un travail en soi (c'est la photo de plateau). On a vu alors qu'il
était possible de retracer une autre histoire, entre cinéma et photographie, une histoire
propre de la photo de film, allant des plus anciennes, qui sont souvent les plus belles
(les sépia, les piquées) aux plus récentes. Une histoire hétérogène, diverse. Tantôt on
affichait les corps, ta n tô t la scène, ta n tô t le grain du film, et même les lignes des télé­
grammes. Nous avons demandé aux rédacteurs des Cahiers et à quelques amis (Pierre
Zucca, Denis Roche, Jean-Louis Schéfer...) de commenter les photos qui les avaient
frappés, parfois sidérés. Ce numéro spécial balise donc un premier parcours, prom et­
teur de beaucoup d'autres. »
Les Cahiers du Cinéma

9 6 pages - 77 photos - 38 F
(Voir notre bulletin de souscription dans notre encart situé au milieu du numéro)
72

GAINEUS LA TABLE DES MATIERES


1 )1 ’ N° 2 0 0 à 275
CINEMA (avril1968- avril 1977)
est parue
Un outil indispensable pour relire les cahiers du
Cinéma : répertoire de tous les articles parus
(auteurs - cinéastes - index des films - festivals
théorie du cinéma).

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Table des Matières 200 à 275 30 F □


Table des Matières 160 à 199 20 F QH
A re to urner : M a n d a t -le ttr e joint □
9. passage de la M a n d a t po stal joint □
B oule-Blanche Chèque bancaire joint □
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& NUMERO HORS SERIE" "" &


MIZOGUCHI KENJI
OFFRE LIMITEE A 5 0 0 EXEMPLAIRES/ PRIX DE SOUSCRIPTION 48F
A l'occasion de la ressortie des film s de Mizoguchi Kenji,
les Cahiers viennent de republier le fac-similé de 120 pages
contenant les textes consacrés à ce cinéaste, parus dans 9 numéros épuisés de la revue.
1. Dossier Mizoguchi Kenji
Cahiers du Cinéma No 158 août - septembre 1964
- Années d'apprentissage (Marcel Giuglaris)
- Six entretiens autour de Mizoguchi ( Ariane Mnouchkine ) avec
. Mr Kawaguchi Matsutaro . Mr Tanaka Kinuyo . Mr Mizutani Hiroshi
. Mrs Yoda Yoshikata et Miyagawa Kazuo ■ Mr Tsugi . Mr Takagi
- De Gion à Tokyo (Georges Sadoul )
2. Souvenirs sur Mizoguchi Kenji de Yoda Yoshikata
Cahiers du Cinéma No 166-169-1 72-174-181 -1 8 6 -1 9 2 - 206 (mai 1 9 6 5 /novembre 1968 )
A ces deux parties s'ajoutera la filmographie la plus complète de Mizoguchi
existant à ce jour, établie par Mr Tony Rayns.
Mr Tonys Rayns nous a aimablement autorisé à en faire usage avant parution de son livre « Mizoguchi Kenji «
prévu pour fin 1978 in Occasional publications of the British Film Institute.
bulletin de commande, voir encart.
S.M. EISENSTEIN
ESQUISSES ET DESSINS

TIRAGE LIMITE
PRIX 38 F

Du 6 décem bre 1978 au 8 janvier 1979


aura lieu, au Centre de Création Industrielle
du Centre G eorges Pompidou,
une exposition de 150 d essin s inédits du S.M. Eisenstein,
intitulée “E isenstein, constructeur d’esp a ces scén iq u es :
CROQUIS ET D ESSIN S”

g r -------------------------------------------------------- '■ag
A l’occasion de cette m anifestation,
et en collaboration avec le CCI
et le M usée d es B eaux-A rts de Lyon,
les éd ition s Cahiers du Cinéma publieront
un recueil (présenté et annoté) de ces 150 d essins,
qui tiendra lieu, égalem ent,
de catalogue de l'exposition.
55»*___________________________________________________

V Présentation, par Jacques Aumont et Bernard Eisenschitz.


2 / Auto-portrait de S.M. E. : quelques points en forme de collage,
par H élène Larroche (CCI).
3 / “Les transformations insolites du Chat botté” par Naoum Kleiman
(conservateur du Cabinet E isenstein à Moscou).
< f^ 4 / EISENSTEIN : ESQUISSES ET DESSINS J tb
- D essin s de jeu n esse
- E sq u isses pour le théâtre
- D essin s m exicains
- Période 1936-1939
- Période 1944-1948

Editions Cahiers du Cinéma


(collection dirigée par Jean Narboni)
S x ------- ;----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- : > <

Pour vos com m andes, voir encart dans la revue.


ANCIENS NUMEROS DES CAHIERS DU CINÉMA
CAHIERS 20 F
DISPONIBLES A NOS BUREAUX

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211.
193 *

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203.

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N° 296 JANVIER 1979


QUESTIONS DE FIGURATION : L'HOMME ORDINAIRE DU CINÉMA
Entretien avec J e a n Louis S chefer, par S e rg e Daney et Je an -P ie rre Oudart p. 5
LE BURLESQUE
Retour au burlesque, p ar Michel Bouvier et Je an-L ouis Leutrat P- 17
Les six â g e s de la com édie, par Buster Keaton p. 19
Q uand la com édie e s t ch o se sérieuse, par B uster Keaton P - 21

« ... Allons voir si l’on peu t se faire un peu d e fric », p ar Mack S e n n e tt p. 2 3


Le déve lo p p e m en t du film com ique, par Harold Lloyd p. 2 5
CINÉMA/U.S.A. 3
De la série B à N ew World Pictures, par Bill Krohn p. 2 7
Entretien avec Roger Corman, par Bill Krohn p. 2 9
MICHAEL SNOW. 1
Michael S n o w et La Région Centrale, par Marie-Christine Questerbert p. 3 5
Entretien avec Michael S n o w , par J o n a s M ekas e t P. A d a m s Sitney p. 3 8
CRITIQUES
Le Goût du saké (Ozu Yasujiro), par Je an -C la u d e Biette p. 41
Intérieurs (Woody Allen), par J e a n -P a u l Fargier p. 4 3
Un mariage (Robert Altman), par Danièle Dubroux p. 4 6
L'Allem agne en autom ne. Le Second éveil (M argharete von Trotta), par T h érèse Giraud p. 4 8
The Sh o u t (Jerzy Skolimowski), par Louis Skorecki p. 5 0
Une histoire sim ple. Le Sucre, Juke-box, J a w s 2, Les Bronzés p. 52
PETIT JOURNAL
Enquête : S u p er 8 au M ozambique, Tribune : une lettre d e J o h a n van der Keuken p. 5 4
Festival : Carthage 1 îî'l’S, par S erge Le Péron p. 62
Vidéo : les sp o ts de Bob Wilson, par Je an -L o u p Rivière, Courrier, Informations p. 6 4