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Leur « crime » ? Avoir fait leur métier. Plus


précisément : avoir rendu public le 15 avril dans
Civils tués au Yémen: le «secret défense»
plusieurs médias, dont Mediapart, un rapport classifié
contre le journalisme de la Direction du renseignement militaire (DRM)
PAR FABRICE ARFI ET MATTHIEU SUC
ARTICLE PUBLIÉ LE JEUDI 25 AVRIL 2019 faisant l’état des lieux exhaustif des armes françaises
employées au Yémen par l’Arabie saoudite et les
Émirats arabes unis contre des rebelles, dans un
conflit particulièrement meurtrier pour les populations
civiles.

Des canons Caesar en Arabie saoudite. © DR


Deux journalistes, animateurs du collectif Disclose à
l’origine de révélations sur l’emploi massif d’armes
françaises dans la guerre au Yémen, qui fait depuis
2015 d’innombrables victimes civiles, sont convoqués Extrait du tableau complet des armes françaises, mais aussi américaines, anglaises,
britanniques ou allemandes, figurant dans la note «Confidentiel défense». © Disclose
par la DGSI pour « compromission du secret de la
Avec au moins 10 000 morts déplorées depuis quatre
défense nationale ». Une enquête judiciaire a été
ans et des millions de civils yéménites au bord de la
ouverte après un dépôt de plainte du ministère des
famine, la guerre au Yémen a été qualifiée par les
armées.
Nations unies de pire crise humanitaire actuelle sur la
C’est une déclaration de guerre contre le journalisme planète.
et l’information libre des citoyens. Deux journalistes,
La note de la DRM, qui a été transmise à
animateurs du collectif Disclose à l’origine de
l’exécutif français en octobre dernier, est capitale :
révélations sur l’emploi massif d’armes françaises
elle vient contredire les déclarations récurrentes du
dans la guerre au Yémen, qui fait depuis 2015
gouvernement qui assurait jusque-là que les armes
d’innombrables victimes civiles, sont convoqués par
vendues à Riyad et Abou Dhabi n’étaient utilisées que
la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI)
de manière défensive et « pas sur une ligne de front ».
pour « compromission du secret de la défense
nationale ». Or, le rapport du renseignement militaire obtenu
par Disclose montre qu’une cinquantaine de canons
Une enquête préliminaire a été ouverte par le parquet
Caesar, fabrication de l’industriel français Nexter,
de Paris à la suite d'une plainte déposée par le ministère
ont été déployés le long de la frontière séparant
des armées, selon une source judiciaire.
l’Arabie saoudite et le Yémen pour « appuyer les
Geoffrey Livolsi et Mathias Destal doivent être troupes loyalistes, épaulées par les forces armées
entendus, en mai prochain, par des enquêteurs du saoudiennes, dans leur progression en territoire
service de renseignement intérieur sous le statut de yéménite », selon la note.
« suspects libres », selon la convocation dont ils ont
Des navires français participent également au blocus
été les destinataires. L’officier de police précise dans
naval qui freine le ravitaillement des civils et au moins
cette même convocation que le délit reproché aux
l’un deux contribue, toujours selon le même rapport
journalistes est « puni d’une peine d’emprisonnement
confidentiel, « à l’appui des opérations terrestres
», en l’occurrence cinq ans de prison (et 75 000 euros
menées sur le territoire yéménite ».
d’amendes).

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Par ailleurs, une carte de la DRM annexée à ce rapport Un journaliste de la cellule investigation de Radio
évalue à près de 450 000 le nombre de personnes France, Benoît Collombat, associé aux révélations de
civiles placées « sous la menace des bombes » et « Disclose, a également été convoqué par la DGSI pour
potentiellement concernées par de possibles frappes le même délit supposé.
d’artilleries ». « Cette procédure pénale n’a d’autre objectif que
de tenter de connaître nos sources », s’insurge
Geoffrey Livolsi, l’un des animateurs du collectif
Disclose. « C’est de fait une atteinte à la liberté
de la presse qui suppose le secret des sources. Le
pouvoir exécutif a donc choisi de répondre à nos
révélations par la menace juridique », ajoute-t-il.
Selon nos informations, l'enquête a été ouverte le
Extrait de la note «Confidentiel défense». © Disclose 13 décembre 2018 – soit quatre mois avant que les
En résumé, les révélations de Disclose ont permis révélations de Disclose soient rendues publiques – du
de documenter de manière irréfutable un mensonge chef de « compromission par personne dépositaire et
d’État : le rôle des armes françaises dans la sale compromission par un tiers ».
guerre menée au Yémen par la coalition des armées de Mediapart apporte évidemment son soutien plein et
l’Arabie saoudite et des Émirats. entier aux journalistes de Disclose, victimes d’un
Ainsi que Mediapart l’a indiqué dans la « Boîte noire nouvel épisode de « criminalisation » du journalisme
» accompagnant les articles de Disclose, nous avons en dehors du cadre légal prévu à cet effet, à savoir
décidé de publier le rapport de la DRM pour deux la loi du 29 juillet 1881. Un contournement du droit
raisons : de la presse qui n’a qu’un objectif : assécher les
1) son contenu est d’intérêt public ; sources d’un journalisme qui, parfois, dérange [voir
2) sa publication n’est aucunement susceptible de par ailleurs sous l'onglet Prolonger de cet article le
mettre en danger l’armée française, ses engagements communiqué des rédactions partenaires de Disclose].
ou ses militaires – il y est seulement question Les révélations de Disclose ont déjà eu plusieurs
de l’utilisation par des pays tiers d’un matériel conséquences. La ministre des armées, Florence Parly,
d’armement qui leur est vendu par la France. sera entendue par la commission de la défense de
Contacté, un haut fonctionnaire du ministère de l’Assemblée nationale le 7 mai prochain, à la demande
l’intérieur informé de l’enquête contre les journalistes de plusieurs députés. Et une dizaine d’ONG, dont
a déclaré : « Pas de commentaire sur la procédure. Human Rights Watch, Amnesty International ou la
Juridiquement, personne ne peut contester, je crois, FIDH, ont diffusé un appel commun pour réclamer
qu’une note secret défense a été consultée et publiée l’arrêt immédiat de tout transfert d’armement français
par quelqu’un qui n’est pas habilité. » à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis.
À Mediapart, ce n’est pas la première fois que le «
secret défense » est utilisé contre l’information du
public. En 2016, notre collaborateur Clément Fayol
avait révélé un rapport du Secrétariat général de la
défense nationale (SGDN) montrant la complaisance
et les compromissions géopolitiques de la France avec
le dictateur Idriss Déby, au Tchad.
Des canons Caesar en Arabie saoudite. © DR

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Le journaliste, ainsi que le directeur de la publication Les documents confidentiels re#ve#le#s par Disclose
de Mediapart, Edwy Plenel, avaient été entendus et ses partenaires pre#sentent un inte#re#t public
comme suspects, en présence d’un avocat, pour « majeur. Celui de porter a# la connaissance des citoyens
compromission du secret de la défense nationale ». et de leurs repre#sentants ce que le gouvernement
L’affaire s’est close, le 2 octobre 2018, pour Clément a voulu dissimuler. A savoir des informations
Fayol par un rappel à la loi du parquet de Paris. indispensables a# la conduite d’un de#bat e#quilibre#
Dans le document final d’enquête, il lui a été sur les contrats d’armement qui lient la France a# des
rappelé par le procureur de l’époque, François Molins, pays accuse#s de crimes de guerre.
aujourd’hui procureur général de la Cour de cassation, Cette proce#dure contre des journalistes n’a d’autre
qu’il lui était interdit de récidiver dans les six objectif que de connai#tre leurs sources. En effet,
prochaines années, faute de quoi il pourrait être cette convocation de la DGSI donne toute latitude
renvoyé devant le tribunal correctionnel pour y être e#ventuelle pour rechercher l’auteur principal du
jugé. Ou comment affaiblir le journalisme par le glaive de#lit dont nous serions le receleur : les personnes
de la loi. ayant permis la divulgation d’informations d’inte#re#t
Prolonger public.
Des journalistes convoque#s pour compromission Soyons clair, cette enque#te de police est une atteinte
du secret de la de#fense nationale a# la liberte# de la presse, qui suppose le secret des
sources d’information des journalistes. Une atteinte
Mercredi 24 avril 2019 d’autant plus grave que le pouvoir exe#cutif profite du
Nous avons pris connaissance qu’une enque#te “secret de#fense” pour e#tendre abusivement la notion
pre#liminaire pour « compromission du secret de la de sauvegarde des inte#re#ts de la nation a# la question
de#fense nationale » a e#te# ouverte par le parquet de transactions commerciales avec des pays en guerre.
de Paris. Suite a# la publication, lundi 15 avril, de Malgre# l’importance des informations re#ve#le#es,
documents “confidentiel de#fense” relatifs a# aux des journalistes sont conside#re#s comme
armes franc#aises utilise#es par l’Arabie saoudite et pe#nalement responsables d’avoir fait leur me#tier :
les Emirats arabes unis dans la guerre au Ye#men, informer le public sur un sujet relevant de l’inte#re#t
des journalistes sont convoque#s par la Direction ge#ne#ral. A la question : “les Franc#ais ont-ils le droit
ge#ne#rale de la se#curite# inte#rieure (DGSI). d’e#tre informe#s sur l’usage qui est fait des armes
Aujourd’hui, alors que le pouvoir exe#cutif n’a vendues a# des pays accuse#s de crimes de guerre ?”,
toujours pas re#agi aux informations de#voile#es le gouvernement a donc choisi de re#pondre par la
par Disclose, en partenariat avec Arte info, la menace.
cellule investigation de Radio France, Konbini news, Signataires :
Mediapart et The Intercept, deux journalistes de
Disclose et un journaliste de Radio France vont — Disclose
e#tre entendus par la police. L’infraction dont — Mediapart
sont soupc#onne#s Geoffrey Livolsi, Mathias Destal — Arte
et Benoi#t Collombat est “un de#lit puni d’une — Konbini
peine d’emprisonnement”, pre#cise les convocations
rec#ues mardi 23 et mercredi 24 avril.

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