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NOMS ET RENOMS DU PÈRE

Contribution à une théorie borroméenne de la nomination


Michel Bousseyroux

ERES | « L'en-je lacanien »

2009/1 n° 12 | pages 21 à 38
ISSN 1761-2861
ISBN 9782749210766
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Michel BOUSSEYROUX
Noms et renoms du Père
Contribution à une théorie borroméenne
de la nomination

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B uongiorno cari amici ! Sono molto felici di essere qui in questa


città meravigliosa di Napoli. Ringrazio vivamente Fulvio Marone di
esservi invitato a venire a parlavi della nomina e lo prego anche di garan-
tire la sua difficile traduzione.
Ce titre se veut, dans la langue française, équivoque. Renom, c’est
bien sûr la renommée, en italien la fama, la rinomanza. Mais ce terme
renvoie aussi à ri-nominare, à renommer, au fait de changer de nom ou
de nommer autrement. Ce qui, du réel, du symbolique ou de l’imaginaire,
est mal nommé, nommons-le autrement ! Ainsi formulerai-je la maxime qui
commande la logique borroméenne de la structure, en tant que le Nom-
du-Père y prend cette fonction du nommer autrement. Je me propose dans
cet exposé d’explorer, à partir de l’Homme aux loups, de l’Homme à la
licorne ou de Kurt Gödel, quelques variétés cliniques de ce nommer autre-
ment, en tant qu’il s’applique au réel, au symbolique ou à l’imaginaire.

Michel Bousseyroux, psychanalyste à Toulouse, membre de l’École de psychanalyse des


Forums du champ lacanien.
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Changements de noms
Combien de noms d’écrivains renommés ont ainsi englouti le nom
patronymique sous une renomination ! Molière a chassé Poquelin, Arouet
a disparu sous Voltaire, Beyle sous Stendhal, Ducasse sous Lautréamont,
le pasteur Dodgson sous Lewis Carroll, Kostrowitzky sous Apolllinaire,
Alexis Saint-Leger Leger sous Saint-John Perse. Ou encore Ettore Schmitz
sous Italo Svevo. Un nom en recouvre un autre. Du nom propre, Lacan a
pu dire qu’il avait une fonction volante, qu’il était fait pour aller combler
les trous. C’est cette fonction volante qu’assure le pseudonyme, dont
certains ont poussé très loin le bouchon (comme on dit dans le Midi

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de la France au jeu de la pétanque), comme on l’a vu chez Romain
Gary/Émile Ajar.
Mais l’extrême en est donné par Fernando Pessoa dissolvant son
nom propre dans le nom de personne (pessoa signifie personne en por-
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tugais), à force de se poly-nommer ou plutôt de s’hétéro-nommer : on a


retrouvé, dans la fameuse malle découverte après sa mort où se trou-
vaient tous ses écrits, pas loin de cinquante hétéronymes, qui correspon-
daient pour lui à de vraies personnes, ayant une histoire, une biographie
et un mode de jouissance propres et qui se sont imposés à lui, ainsi que
l’a fort bien montré Colette Soler dans L’aventure littéraire ou la psychose
inspirée, comme autant de « créatures de la parole » par lesquelles il a
tenté de border le trou P0 creusé dans son univers symbolique par la for-
clusion du Nom-du-Père. C’est ce trou qui lui faisait dire : « J’ai mal à la
tête et à l’univers. »

Hétéronymie du Nom-du-Père
Le Père comme Nom, le Nom-du-Père aussi est hétéronyme, comme
l’écrit Lacan à la fin de sa préface à L’éveil du printemps de Wedekind.
De Noms, le Père en a tant qu’il n’y en a pas Un qui lui convienne, « sinon
le Nom de Nom de Nom ». Pas de Nom qui convienne au Père, sinon le
juron, Nom de Nom, qui reporte sa nomination à l’au-moins-trois borro-
méen de R.S.I., le Nom-du-Père n’étant rien d’autre que le nœud, rien
d’autre que ce qui le fait ne pas se défaire, rien d’autre que ce qui le fait
ne pas se réduire (par indistinction des trois ronds R, S, I, qui par mise en
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continuité ne font plus qu’un) au nœud de trèfle fait d’une seule corde,
auquel Lacan fait correspondre la paranoïa avec sa jouissance de l’Autre
dé-barré. Ainsi, la psychose paranoïaque, c’est, pour Lacan, la confusion
des trois Noms premiers de la structure que sont le réel, le symbolique et
l’imaginaire et qui n’en font plus qu’un, comme dans le mystère de la
Trinité divine, dont Lacan a pu dire que ce qu’elle illustre le mieux, c’est
la connaissance paranoïaque.

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Fig. 1. R.S.I. et le trèfle de la paranoïa

Une présentation borroméenne de la Trinité se trouve sur des manus-


crits du XIIIe siècle de la librairie municipale de Chartres, qui a brûlé en
1944, et dont il reste des copies, où l’on voit les trois syllabes tri/ni/tas
écrites dans les trois ronds d’un nœud borroméen dextrogyre, avec écrit
au centre, là où Lacan place l’objet a, unitas. Sur un autre nœud, c’est
Vita, Verbum et Lux qui inscrivent dans les trois ronds le Nom de Nom de
Nom de Dieu, comme nomination de l’imaginaire – la Vie –, du symbo-
lique – le Verbe – et du réel – la Lumière.

Fig. 2. Trinités borroméennes


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L’imprononçable et la Jouissance
Il y a un Nom divin qui ne peut qu’être renommé parce qu’il est
imprononçable. C’est le tétragramme Yhwh, qui serait apparu au XIIIe siè-
cle avant J.-C. et qui dériverait de la racine verbale hayah, troisième per-
sonne du présent du verbe être, ce qui rapprocherait Yhwh du ehyeh qu’il
y a dans le fameux « Je suis ce que je suis » que répond à Moïse, pour
ne pas dire son Nom, ce qui parle dans le Buisson ardent.
Freud dit dans une note de 1911 sur « La signification de l’ordre des
voyelles » que Yhwh est le Nom de Dieu tabou, qui chez les Hébreux
anciens ne devait être ni prononcé ni transcrit (sauf, avant la destruction

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du Temple, le jour du Grand Pardon) et dont la vocalisation des quatre
lettres reste aujourd’hui inconnue. Si certains le prononcent Jéhovah,
c’est du fait qu’on lui attribue les signes vocaliques du Nom non interdit
Adonaï, qui est le Nom que l’on doit dire à la place de ces quatre lettres
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quand à la synagogue celui qui lit à voix haute la Torah les rencontre. Les
voyelles inconnaissables de Yhwh sont le refoulé originaire du Nom-du-
Père, les quatre consonnes sacrées YOD, HÉ, VAV, HÉ, ne faisant rien qu’en
border le trou. Ce qui est originellement refoulé, tombé dans les dessous,
c’est l’acoustique à laquelle se dérobent le Nom écrit, et donc le signi-
fiant du Nom-du-Père, puisque le signifiant, c’est ce qui s’entend.
Ainsi, le Nom de Dieu, c’est le refoulement. Comme le dira Lacan
dans son séminaire R.S.I., Dieu « est le refoulement en personne, il est
même la personne supposée refoulement ». Dieu n’est pas dans le lan-
gage, mais « il comporte l’ensemble des effets de langage, y compris les
effets psychanalytiques, ce qui n’est pas peu dire ! ». Cette thèse de
Lacan n’est pas sans faire écho à celles de la Kabbale, en particulier à
la théorie linguistique de la création divine à partir des vingt-deux lettres
de l’alphabet et des dix premiers nombres, thèse issue du livre Yesira puis
développée au XIIIe siècle par Abraham Aboulafia de Saragosse et selon
laquelle le nom de Dieu est à l’origine de tout langage. Gershom Sholem
explique bien dans son livre Le nom et les symboles de Dieu dans la mys-
tique juive que c’est parce que, pour les kabbalistes, ce Nom divin est
hors sens, de l’ordre du réel, qu’il crée des effets de langage qui rendent
le sens possible. Lacan le reprend, y ajoutant que Dieu n’est pas dans le
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langage : il est le (– 1) qui se compte sans y être. Il est l’Autre barré, qui
a un corps (le buisson) bien qu’il n’existe pas.
Ce qui est comme tel imprononçable, c’est le signifiant du manque
dans l’Autre qui le barre et ne le fait compter que comme Moins-Un, que
Lacan note du sigle S(A). Il est imprononçable, mais pas son opération,
qui est ce qui se produit chaque fois qu’un nom propre est prononcé : son
énoncé s’égale à sa signification s. Ce que Lacan écrit :
S (– 1)
——— = s (l’énoncé) ———— = i
s i

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Avec S = (– 1), on a un énoncé égal à i, le nombre imaginaire tel
que i2 = – 1. Prononcer son nom propre, c’est produire cette perte de
jouissance de l’être. Entre le nom propre prononcé et ce qui dirait ce
qu’est Je, il y a cette perte qui concerne ce que le sujet est d’impensable,
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pour autant que le « donc je suis » qu’articule le cogito cartésien n’épuise


pas la question : « D’où provient cet être qui apparaît en quelque sorte
en défaut dans la mer des noms propres ? » Lacan parle de la mer des
noms propres (une immensité donc) par opposition à la terre ferme de
l’île au trésor des signifiants.
C’est de là, c’est de cette question de l’être qui est en défaut dans
l’opération du nom propre, que Lacan fait surgir le concept de jouis-
sance. La Jouissance majuscule manque. Et c’est bien parce qu’elle
manque que l’Autre est inconsistant (si l’Autre jouissait, il serait consis-
tant). Mais sans Elle, sans ce manque-là, c’est l’univers qui serait vain,
c’est la vie qui ne vaudrait pas le coup, c’est le jeu qui n’en vaudrait pas
la chandelle ! Ce qui vaut le coup d’être vécu, le plus vif de ce qui fait
notre être, comment le désigner ? Le nom propre y échoue. Ou alors il ne
désigne l’être du sujet que comme mort, comme un nom inscrit sur une
pierre tombale.

Les Pères de la Dio-logie


Freud ramène tout au mythique parricide. Mais pour lui, note Lacan
dans les Écrits, le tombeau de Moïse est aussi vide que celui du Christ
pour Hegel. Que le tombeau du Père de la religion juive soit, pour Freud,
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vide signifie quoi ? Cela signifie que, pour lui, le Père mort, le Père sym-
bolique compte pour zéro.
Néanmoins, ce n’est pas de là que part Lacan. Pour rendre compte
de la structure, Lacan part, non pas du symbole zéro, mais du manque du
symbole zéro : du (– 1) auquel correspond le sigle qui, sur le graphe du
désir, se lit S de grand A barré. Soit le signifiant d’où se pose la question
« Que suis-Je ? » et à laquelle le nom propre et l’opération en quoi
consiste le fait de le prononcer n’apportent qu’une « réponse en défaut ».
Pourquoi ? Parce que ce (– 1) indique une incomplétude de l’Autre sym-
bolique, comme n’allant pas à se recouvrir lui-même, de ce qu’à la place

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où serait attendue la garantie divine qu’il existe un Autre de l’Autre il n’y
a qu’un trou. Ce trou que ne bordent, dans la structure du parlêtre, que
le réel et l’imaginaire, c’est le trou de ce que Lacan appelle, dans Le sin-
thome, « la jouissance de Dieu ». À condition bien sûr de préciser qu’il
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s’agit ici non pas du Dieu de la théologie, l’Autre qui sait déjà comme
sujet supposé savoir, mais du Dieu de la Dio-logie, dont Lacan forme le
néologisme en substituant au theos le Dio de Dionysos, le dieu grec de
l’hybris, de la jouissance, et dont il dit que Freud en est, avec Moïse,
Maître Eckhart et James Joyce, l’un des Pères, non comme Père de
l’Église mais comme Père d’une science, la science du Nom-du-Père, et
que c’est lui qui en a le mieux marqué la place.
Moïse est le premier à avoir mis à sa vraie place de trou le Nom-
du-Père, comme ce qui sort du Buisson de feu qui brûle sans se consumer,
trou qui est le trou de la jouissance, du futur de la jouissance (car jouir ne
se conjugue qu’au futur indicatif). Puisque dans ce qui s’y dit, Ehyeh
asher ehyeh, le Je de l’énonciation est non pas au présent mais au futur.
Le Je qui répond à Moïse quand il demande à Dieu de lui dire son nom
dit, ainsi que l’ont si bien traduit François Bon et Walter Vogels dans leur
nouvelle traduction de l’Exode : « Je serai : je suis. »
La Jouissance de l’être ne saurait parler en première personne qu’au
futur ! Et c’est de ce futur de l’indicatif de la première personne du verbe
être qui déclare je suis que revient le Nom comme refusé ! Car cette
réponse est un refus, un refus de dire son Nom propre. Est répondu à
Moïse : il n’y a pas d’« au nom de » duquel tu puisses te recommander
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quand tu iras conduire ton peuple hors d’Égypte. C’est à toi de prendre à
ta propre charge le Nom-du-Père. Aide-toi, Moïse, du vrai trou de la nomi-
nation et la structure à laquelle tu dois t’égaler t’aidera ! C’est de ce trou
abyssal de la Déité que s’est aussi aidé Maître Eckhart. Joyce, cet héré-
tique sans religion, s’en est aussi aidé en réduisant le nom au Shemptôme
(Shem, c’est le nom en hébreu), allant jusqu’à identifier dans Finnegans
Wake le buisson ardent de la Bible au bas-ventre d’Anna Livia Plurabelle,
dont Shem explique, sur le diagramme qu’il dessine au chapitre X, que son
trou, délimité par les lettres π, A, L, P, est le trou de Dieu le Père.

L’hypothèse de l’inconscient et l’hypothèse-Dieu

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Revenons au quatrième des Pères de cette Dio-logie, Freud, dont
Lacan dit que c’est lui qui a le mieux marqué la place du Nom-du-Père.
En quoi l’a-t-il le mieux marquée ? En le mettant à la place de l’incons-
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cient : Dieu est inconscient, comme dira Lacan. Pour ce dernier, en effet,
l’hypothèse freudienne de l’inconscient ne peut tenir qu’à supposer le
Nom-du-Père, soit Dieu. On peut l’écrire ainsi :
hypothèse de l’Ics
_____________________
supposer le N-d-P = Dieu
L’inconscient est une hypothèse qui ne peut pas tenir la route sans
supposer Dieu à la croisée de son chemin avec Œdipe. C’est ce que
Lacan déclare dans le séminaire Le sinthome, le 13 avril 1976. Mais
qu’est-ce donc que supposer Dieu ? C’est supposer qu’il y a un Autre de
l’Autre qui, s’il existait, puisse opérer le Jugement dernier, c’est-à-dire
puisse faire le partage ultime entre la vérité et le mensonge. Autrement
dit, l’hypothèse de l’inconscient ne tient pas sans le Dieu dont ne peut se
passer Descartes. Sauf que ce que la psychanalyse prouve, c’est qu’il n’y
a pas d’Autre de l’Autre, c’est qu’il n’y a pas de méta-Autre pour assurer
la sécurité de l’Autre et qu’à cette place de l’Autre qui irait à se recouvrir
lui-même il n’y a qu’un trou, le trou où Moïse place le Nom de Dieu et
que Lacan appelle « le vrai trou » du nœud borroméen R.S.I. Il le dit vrai
parce que c’est là que la jouissance est mise au frais. Elle est au trou (ce
qui, en français familier, veut dire être en prison), derrière les barreaux de
Dieu. La jouissance de l’Autre est au trou : Lacan l’écrit J(A). En procède
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ce que Nicole Bousseyroux a récemment rappelé pour dire qu’être


athée, psychanalytiquement athée, c’est répondre du raté de la jouis-
sance, le rathéisme de Lacan.
Et chez Freud ? Je l’ai dit, Freud ramène tout au parricide, sans
lequel l’hypothèse de l’inconscient ne peut tenir. La réalité psychique de
Freud a tout d’une réalité religieuse, mais fondamentalement, pour Freud,
le tombeau du Père de la religion est vide, Dieu est mort. Le parricide est
un déicide. C’est avec ce mythe du Père mort que Freud fait tenir le nœud
de sa construction théorique de la structure. Il lui faut inventer, avec son
mythe de Totem et tabou, un Père du réel phallique, pour que le réel

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prime, dans le nouage, sur le symbolique. Lacan s’explique ainsi en 1975
l’usage que fait Freud du Nom-du-Père : il s’en sert comme de quatrième
rond pour nouer ce qui n’a pu se nouer au troisième, faute que ne soit
acquise la primauté du réel sur le symbolique caractéristique de R.S.I.
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Chez Freud donc, le Nom-du-Père sert à nommer par un mythe le réel. Le


réel, comme plus fort que le vrai, se nomme pour Freud Totem et tabou.

Le symptôme et l’archiraté
Alors que Lacan fait du Nom-du-Père un symptôme qui nomme non
pas le réel mais le symbolique. Si le symptôme nomme le symbolique, c’est
que le symbolique est en défaut en tant que l’un des trois noms primor-
diaux de la structure. Là est la male nomination dont je parlais au début.
Le symbolique ne peut se nommer lui-même, c’est-à-dire s’autoréférer.
Cela vient de ce que le symbolique, comme lieu de l’Autre, est sans garan-
tie. La seule chose qui pourrait en assurer la garantie serait la jouissance,
mais c’est celle qui manque à faire exister l’Autre de l’Autre du nœud
qu’est Dieu. C’est à cela, à ce défaut de l’Autre auquel nous voudrions
bien faire porter le chapeau du jouir, que supplée le symptôme, ici défini
comme nomination du symbolique. Le Nom-du-Père est un symptôme, il sert
de symptôme pour autant qu’il a pour fonction borroméenne la nomi-
nation du symbolique. Est à sa charge de nommer ce qui dans le symbo-
lique concerne le jouir, soit cette part improgrammable, incomputable du
symbolique qui tient à ce qu’en logique on appelle la self-reference ou
l’autoapplication, source de tous les paradoxes et mensonges qu’on ne
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peut éliminer du parlêtre. De la nomination que le symbolique ne peut


s’autoappliquer, il revient donc au symptôme d’en être, comme s’exprime
le logicien Saul Kripke, le désignateur rigide !
Ainsi le Nom-du-Père devient-il le symptôme du ratage du trois en un
de R.S.I. Du nouage charitable au troisième (R.S.I. ne tient que par un
acte de charité, que par amour du trois en un trinitaire), le symptôme
est « l’archiraté », dit Lacan, équivoquant avec charité. Cet archiraté
concerne un lapsus du nœud qui fait se disloquer l’autoconsistance du
ternaire R.S.I., c’est-à-dire qui laisse ses trois anneaux libres. Au lieu de
passer sur l’anneau de l’imaginaire, l’anneau du symbolique passe des-

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sous. Le quatrième rond du symptôme sert à corriger cet archiraté qui pro-
vient du ratage du symbolique à primer sur l’imaginaire pour qu’au troi-
sième rond du symbolique le nouage R.S.I. se fasse.
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Fig. 3. De l’archiraté des trois, libres… au symptôme quatrième, Σ

Joyce et l’Homme aux rats


Le symptôme, Joyce a voulu l’être. Il a voulu l’incarner en lui, en
incarner l’originalité. Il a voulu porter la nomination du symbolique à la
puissance du langage. C’est à chaque mot qu’il en jouit, qu’il en joyce
dans Finnegans Wake. Mais on peut aussi être un symptôme sans le vou-
loir, sans l’avoir voulu.
On peut, par exemple, devenir un symptôme à la suite d’une psy-
chanalyse, de par l’effet d’une analyse. Comme Ernst Lanzer qui est
devenu l’Homme aux rats. C’est pour autant que Ratten, les rats de son
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scénario, consonent avec Raten, les dividendes de la jouissance passée


à l’inconscient, que les rats deviennent le symptôme par lequel Freud le
nomme. Les rats, dans son analyse, font la ronde avec le symbolique pour
autant que l’interprétation de Freud, qui n’hésite pas à user de l’équi-
voque homophonique (comme il se voit à lire le journal qu’a tenu Freud
de cette analyse), leur a donné la fonction, en tant que symptôme, de
nouer, de faire tenir ensemble le corps, l’inconscient et la jouissance.
Mais il faut bien voir que ce n’est pas le sujet Ernst qui nomme son symp-
tôme. C’est l’analyse, son hystorisation, qui nomme LOM aura, ce qui, des
avoirs futurs de la jouissance, échappe au symbolique.

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L’Homme à la licorne
Je veux aussi évoquer un autre cas de nomination qui noue autre-
ment, encore dans la névrose obsessionnelle. C’est le cas de l’Homme à
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la licorne, le cas Philippe dont parle Serge Leclaire dans son livre Psycha-
nalyser, qui s’est avéré correspondre à l’hystorisation par Leclaire de sa
propre analyse avec Lacan. Je rappelle que Serge Leclaire a été le pre-
mier à bien repérer la fonction de la lettre comme fixatrice de jouissance
dans l’inconscient et à en construire la théorie à partir du concept de dif-
férence exquise. De cette analyse de l’Homme à la licorne ressort une for-
mule jaculatoire qui dès l’enfance a fonctionné comme un nom secret de
la jouissance, une onomatopée qui sonne comme un de ces noms de
guerre que dans leurs jeux les enfants s’inventent, PÔOR (d) J’e – LI. On
pourrait dire que c’est le nom de résistance du sujet, le nom de son entrée
dans la résistance, pour autant que, par son non-sens, il est ce qui du
symptôme résiste à sa réduction par le sens.
Dans le souvenir de l’analysant, cette formule quasi conjuratoire,
qu’enfant il se plaisait à articuler à voix haute ou basse, s’associait dans
sa modulation phonématique à la représentation, voire à la réalisation
psychomotrice d’un mouvement jubilatoire du type s’enrouler-se déplier,
comme en une sorte de roulé-boulé par lequel le sujet jouirait de la repré-
sentation de sa propre cabriole maîtrisée. Si bien que cette jaculation ver-
bale est à concevoir comme nouant à trois cette sensation d’un corps qui
culbute avec la syncope du sujet et avec le trait de la lettre « d’J » sur
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laquelle la formule, dans sa scansion, bascule. Ce qu’il s’agissait de


nommer et de commémorer par cette formule, explique Serge Leclaire,
c’est ce qu’il avait été dans le désir de sa mère, en tant que son corps
avait été investi par elle comme la lettre phallique de son désir.
PÔOR (d) J’e – LI est un nom propre qui, comme tout nom propre,
tente de suturer le trou de l’origine, ce qu’il y a d’inconcevable dans notre
conception parce qu’elle échappe au symbolique. À cet égard, il est une
nomination du symbolique et prend de ce fait valeur de symptôme bor-
roméen. On peut également y entendre, comme le suggère Leclaire, une
incantation, une invocation, disons même une adjuration faite au Nom-du-

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Père, qui n’est pas sans évoquer chez lui, qui est juif, le premier mot de la
prière des morts, Chema, qui veut dire « Écoute ! » et qu’il suffit de dire
pour qu’elle serve de viatique. Voilà ce qu’est PÔOR (d) J’e – LI, un via-
tique pour passer. Un viatique pour la passe de l’être du désir. Non pour
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qu’il gagne le royaume des morts, mais pour qu’il entre dans le réel,
d’où les morts sont les exclus. Voilà à quoi sert, pour Lacan, l’Homme
masqué que rencontre au cimetière Melchior, à la fin de la pièce de
Wedekind L’éveil du printemps : il sert, en tant que Nom-du-Père, à sous-
traire Melchior aux prises de Moritz, qui, en se faisant sauter la tête, a
choisi de s’excepter des vivants et s’est exclu dans l’au-delà, pour le faire
revenir avec lui vers le réel de la vie. « Je t’ouvre le monde », dit l’Homme
masqué à Melchior. Le Nom-du-Père selon Wedekind est donc un dire. Un
dire qui arrache Melchior à la fascination de la mort et qui le fait renouer
avec la vie et la sexualité. Et qui fait l’emporter le trou que fait la sexua-
lité dans le réel sur le trou que creuse la mort dans le symbolique. Le Nom-
du-Père est ce sésame. PÔOR (d) J’e – LI aussi, dont Serge Leclaire dit que
s’y articule le fantasme fondamental. À ce titre, il fait plus que nommer le
symbolique. Il est le sésame du réel. Il ouvre à sa nomination.
Il y a en effet d’autres façons de se servir du Nom-du-Père que celle
dont j’ai parlé jusqu’à présent et qui consiste à s’en servir comme de
symptôme ou de sinthome (ainsi qu’on disait du temps de Rabelais) pour
nommer autrement le symbolique. Lacan l’évoque tout à la fin du sémi-
naire R.S.I., où il parle de nomination de l’imaginaire comme inhibition et
de nomination du réel comme angoisse. Car du Nom-du-Père, on peut
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32 —— L’en-je lacanien n° 12

aussi se servir comme d’inhibition pour nommer autrement l’imaginaire,


l’inhibition étant alors le quatrième rond qui, au lieu de s’accoupler avec
le rond du symbolique, s’accouple avec celui de l’imaginaire par où le
corps prend forme. On peut encore s’en servir comme d’angoisse, mais
aussi comme de fantasme, pour nommer autrement le réel. L’angoisse,
comme guise du Père au niveau du réel, peut servir à refaire, avec un cin-
quième rond accouplé au réel, le nœud raté au quatrième du symptôme
ou de l’inhibition. Le fantasme, comme autre guise du réel du Père, peut
enfin servir à refaire, avec un sixième rond accouplé à celui du réel, le
nœud raté au cinquième de l’angoisse. Lacan présente ce nouage bor-
roméen à six ronds de ficelle en 1977 dans le Séminaire XXV, Le moment

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de conclure. Ainsi peut se reformuler le nommer autrement de la maxime
borroméenne : ce qu’on ne peut nommer à trois, nommons-le à quatre,
voire à cinq, et sinon à six !
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Wolfsmann
J’ai déjà longuement parlé de l’Homme aux loups. Dans un article 1,
je propose de lire ce qui l’a fait subjectivement, borroméennement
« tenir », malgré la forclusion, comme étant de l’ordre de la nomination
du réel par le fantasme. S. P. le fantasme, pourrait-on l’appeler.
Au départ, il y a ce que Freud appelle sa névrose infantile, où c’est
le symptôme, phobique puis obsessionnel, qui nomme et fait nœud au
quatrième. Thérèse aura aussi cette fonction. Avec la mort de sa sœur en
1906, il s’effondre. Il n’a plus que son angoisse clhystérique (car, pour
Freud, la clystérophilie de l’Homme aux loups est hystérique) pour nom-
mer le réel qui se voile. Il rencontre Freud, qui fait nomination du réel par
le fantasme comme sixième rond. Le nœud se redéfait en 1924, avec la
régression spéculaire et l’hallucination du trou sur le rote Naze du jeu
infantile avec sa sœur. Il lâchera encore lors de son acting qui le fera
passer en zone rouge dans la Vienne occupée par les Russes. Lorsqu’à
partir de 1957 il entreprendra d’écrire ses mémoires, le nouage par le

1. M. Bousseyroux, « Identité : l’Homme aux loups, le passeport du fantasme », Mensuel,


n° 28, EPFCL-FFrance, novembre 2007.
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Noms et renoms du Père —— 33

fantasme pourra se faire plus stable, d’autant que S. P. finira par


s’approprier la nomination de Freud et ne plus se présenter lui-même au
téléphone que sous l’identité de Wolfsmann.

Gödel et les anges


Je terminerai par un cas de suppléance dans la psychose où l’inhi-
bition fait, comme Nom-du-Père supplétif, nomination de l’imaginaire. Il
s’agit du plus grand logicien de tous les temps, Kurt Gödel. Avec son
théorème d’incomplétude, qui dit que pas tout se tient et dont la portée
épistémique va bien au-delà des mathématiques, d’intéresser aussi bien

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l’informatique que la psychanalyse, il s’est fait l’inventeur, le trouveur de
la science du réel comme pas tout. Gödel a élevé la logique à la hauteur
de l’indécidable, soit à la hauteur de ce qui est logiquement impossible
à démontrer et à réfuter. Gödel était fou, cliniquement paranoïaque. Mais
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le Gödel fou pour qui tout se tient n’explique pas le Gödel logicien pour
qui pas tout se tient.
Gabriel Lombardi, psychanalyste à Buenos Aires, lui a consacré
une remarquable étude dans son livre sur L’aventure mathématique de
Cantor, Gödel et Turing. Il y soutient que le Gödel logicien a réussi à
maintenir, contre sa paranoïa, un nouage borroméen à trois, sans le
Nom-du-Père donc. Le code des nombres de Gödel qu’il invente pour sa
démonstration de l’incomplétude en est l’une des consistances. Pour tra-
duire la mathématique en métamathématique, Gödel fait correspondre à
chaque symbole de l’arithmétique de Peano et de façon univoque un
nombre impair, dit nombre de Gödel. Ainsi, 0 est traduit par 1, 1 par 3,
∼ (la négation) par 5, ∨ (la disjonction « ou ») par 7, ∀ par 9… Cette
numérotation de Gödel se noue borroméennement avec le réel R du pas
tout prouvable que démontre le théorème d’incomplétude et avec la pure
récurrence du symbolique S.
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34 —— L’en-je lacanien n° 12

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Fig. 4. Le nœud de Gödel en logicien
Il est à remarquer que, dans ce nœud de Gödel en logicien, l’ima-
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ginaire n’est ni celui du corps ni celui de la vérité. L’imaginaire ici se réduit


à ce que Lacan appelle, quand il parle dans le séminaire L’Une-bévue du
10 mai 1977 de la démonstration de Gödel, « la pointe du mental ». Car
quoi de plus à la pointe du mental, quoi de plus métamental que ces
nombres de Gödel, dont chacun est un métanombre des métamathéma-
tiques qui sert à parler d’un nombre ou d’un symbole des mathématiques ?
Il y a un troisième Gödel. En plus du Gödel fou et du Gödel logi-
cien, il y a le Gödel philosophe et métaphysicien qui dit comment il pense
le monde, Dieu et le temps, dont Pierre Cassou-Noguès a relu les treize
cahiers de notes, écrits entre 1940 et 1956, que Gödel n’a jamais voulu
publier de peur qu’on ne le prenne pour un fou, et que l’on peut consul-
ter à la bibliothèque de Princeton. Son livre, Les démons de Gödel,
Logique et folie, est passionnant. On y apprend, entre autres choses, que
Gödel a eu un psychanalyste à New York, le Dr George Hulbeck, un jun-
gien, ex-dadaïste, ami de Hans Arp et d’Einstein, et qui a réalisé un court-
métrage avec Marcel Duchamp.
Gödel tire de son théorème d’incomplétude qu’il existe des pro-
blèmes indécidables pour l’esprit humain, c’est-à-dire qui garderont tou-
jours des propriétés qui nous échappent, et que donc il faut admettre
l’existence d’un monde mathématique autre que le monde sensible de
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Noms et renoms du Père —— 35

l’être humain. Quant au monde des mathématiques, Gödel est platoni-


cien. Il existe pour lui une réalité mathématique indépendante de nous. La
preuve qu’un objet mathématique a une réalité est qu’il nous échappe.
Parmi ces objets, il y a les concepts, les idées, mais il y a aussi des êtres
bizarres qui s’incarnent dans les idées comme nous nous incarnons dans
la matière. Ce sont les anges.
« Il existe des anges et des esprits malins (evil spirits) ». Cette propo-
sition existentielle est la huitième des quarante propositions que Gödel
énonce en 1939 dans le cours de logique qu’il donne dans une université
catholique près de Chicago. Les anges habitent le monde mathématique

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comme nos corps habitent le monde sensible. L’intuition de ce monde nous
est donnée par un organe sensoriel qui saisit l’abstrait, situé près des
centres du langage, que Gödel appelle « l’œil mathématique ». Les anges
vivent dans des temps infinis qui leur permettent de « survoler » (overview)
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toute l’extension des ensembles infinis, alors que, explique Gödel, ce sur-
vol, ce « passage en revue » de toutes les puissances de l’infini que dis-
tingue la théorie des ensembles, ne nous est pas permis dans la forme du
temps dans laquelle nous vivons et nous pensons, puisque nous serions
morts avant d’avoir pu survoler ne serait-ce que l’infini moutonnant des
entiers. Et comme tout ensemble doit, par principe, pouvoir être « par-
couru », « survolé », Gödel en arrive à poser que si les ensembles infinis
existent, alors les anges existent. Les ensembles étant par Gödel définis
comme un tout qui peut être parcouru, survolé par un esprit possible, poser
un ensemble infini implique la possibilité qu’existe un ange qui puisse le sur-
voler. Gödel en énonce clairement l’axiome sous la forme d’une proposi-
tion universelle dans ses conversations avec Wang : « Pour tout ensemble,
il y a quelque esprit qui peut le survoler dans le sens le plus strict. »
Ainsi, c’est le concept d’ensemble infini qui nous permet, qui même
nous oblige à imaginer leur survol possible par un ange. Le mathémati-
cien qui pense le concept d’ensemble infini ne peut pas ne pas imaginer
qu’un ange passe… en revue la totalité infinie de ses éléments ! Dès lors,
avec les anges ainsi posés comme existants, c’est toute la théorie des
ensembles qui devient survolable, c’est-à-dire complète ! Seuls les anges,
pour Gödel, peuvent survoler la structure de l’Autre de sorte qu’elle aille
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36 —— L’en-je lacanien n° 12

à se recouvrir elle-même – survol (Lacan emploie aussi ce terme dans le


compte rendu de son séminaire L’acte pasychanalytique 2) qui n’est pas
permis au parlêtre ! Les anges sont donc de l’Autre l’Autre qui d’un coup
d’aile le survole !
Lacan raconte, dans Des Noms du Père, que, lorsqu’il rencontra, le
10 juillet 1954, le R. P. Pierre Teilhard de Chardin, il lui dit, pour le taqui-
ner, lui qui ne croyait qu’à l’hominisation – et il paraît qu’il en fut très
affecté –, que les anges existent, si l’on tient compte de l’Écriture sur
laquelle, en principe, est fondée sa foi, et qu’il lui demanda ce que, « avec
son nominateur de la planète », il pouvait bien faire des anges. Ce

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« nominateur de la planète », c’est ce par quoi Teilhard imagine que la
noosphère, cette couche réfléchie du phénomène humain sur la planète,
finira par se réfléchir sur elle-même et qu’il appelle Oméga ou encore
Christ évoluteur cosmique. Oméga, pour Teilhard, fait nomination de l’ima-
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ginaire de cette conscience humaine collective qu’est la noosphère comme


allant à se recouvrir elle-même. Lacan en reparle lors de son séminaire du
15 mars 1977 pour dire que la géométrie suppose les anges et que, pour
la structure, il n’y a que cela, le règne de ce qui s’appelle l’inhibition.
Voilà à quoi servent les anges pour Gödel ! À inhiber l’engluement
imaginaire de sa paranoïa ! À inhiber l’invasion hypocondriaque de son
corps. Bien sûr, l’axiome des anges sert à faire que toute la théorie des
ensembles se tienne. Il participe du « tout se tient » paranoïaque. Mais il
a une fonction de nouage et de nomination. Le Gödel des Cahiers ne
confond pas le réel, le symbolique et l’imaginaire. Il les renoue. Les anges
des mathématiques servent à les renouer par un quatrième rond. Les
anges servent chez Gödel à donner substance imaginaire au Nom-du-
Père. Les anges sont les nominateurs de l’imaginaire. Ils servent à le
nommer autrement. Car il faut bien voir que cet imaginaire dont Gödel
fait par les anges nomination n’est pas le corps. C’est un imaginaire
sans corps, l’imaginaire de la mathématique, de sa réalité extra-sensible,

2. J’ai fait cette faute de frappe en écrivant ce texte, que je n’ai pas vue en me lisant. Je
garde la trou-vaille de ce « pasychanalytique », que m’a signalé Serge Lazaro, au moins
un à me lire, de ce que mon lapsus calami, à inclure dans le psy l’objet a dont se fait le
psychanalyste, dise le pas si psy que ça de la sychanalyse.
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extra-corporelle, que Gödel noue, avec les anges pour quatrième rond,
à l’inconscient-symbolique et au réel de la logique.

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Fig. 5. Le nœud à 4 de la nomination de l’imaginaire par les anges
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Les anges ont permis à Gödel de contenir son hypocondrie déli-


rante, du moins jusque vers 1970, où Adèle, sa femme, commença à tom-
ber malade et où ses crises de délire s’aggravèrent. On sait aussi qu’en
1978, pour échapper à l’Autre-espion, la CIA, qui voulait l’empoisonner,
il se laissa mourir de dénutrition et de consomption.
Ainsi, c’est le démon de l’inedia qui finalement l’emporta, lui qui se
disait leibnizien, dans le meilleur des mondes possibles, qui est celui où,
du Nom-du-Père – autant dire, de Dieu, Pater noster – on peut se passer,
à condition de se servir… de ses anges !
Napoli, 12 juillet 2008.

Références de lectures

Sigmund Freud :
L’Homme aux rats, Journal d’une analyse, Paris, PUF, 1996.
« La signification de l’ordre des voyelles », dans Résultats, idées, pro-
blèmes, I, 1890-1920, Paris, PUF, 1984, p. 169.
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38 —— L’en-je lacanien n° 12

Jacques Lacan :
Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 563, 818, 819, 821.
« La méprise du sujet supposé savoir » et « Préface à L’éveil du printemps »,
dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 337, 563.
Des Noms du Père, Paris, Seuil, coll. « Paradoxes de Lacan », 2005.
Le séminaire, Livre XXII, R.S.I., inédit.
Le séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005.
Le séminaire, Livre XXVIV, L’insu que sait de l’Une-bévue s’aile à mourre,
inédit.
Le séminaire, Livre XXV, Le moment de conclure, inédit.
Pierre Cassou-Noguès, Les démons de Gödel. Logique et folie, Paris, Seuil, coll.
« Science ouverte », 2007.

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Saul Kripke, La logique des noms propres (Naming and necessity), Paris, éd. de
Minuit, 1995.
Nicole Lapierre, Changer de nom, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2006.
Serge Leclaire, Psychanalyser, Paris, Seuil, coll. « Le Point », 1975.
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Gabriel Lombardi, L’aventure mathématique, liberté et rigueur psychotiques.


Cantor, Gödel, Turing, Paris, éd. du Champ lacanien, coll. « … In pro-
gress », 2005.
Gershom Scholem, Le Nom et les symboles de Dieu dans la mystique juive, Paris,
Cerf, coll. « Patrimoines-Judaïsme », 2007.
Colette Soler, L’aventure littéraire ou la psychose inspirée. Rousseau, Joyce,
Pessoa, Paris, éd. du Champ lacanien, coll. « … In progress », 2001.
James Joyce, Finnegans Wake, New York, Penguin Books, 1976, p. 293.
Et voici les noms (Exode), traduction François Bon, Walter Vogels, dans La Bible,
nouvelle traduction, Paris, Bayard, 2001, p. 146.
Nicole Bousseyroux, « Le rathéisme de Lacan », exposé à la journée Le désir :
athée ou raté, Bordeaux, 31 mai 2008, inédit.