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26 juin à Gharyan, dans une base militaire reprise


par l'armée officielle aux forces rebelles du général
Le pouvoir est pris dans une sale affaire de
Haftar. Gharyan, à une soixantaine de kilomètres au
missiles en Libye sud de Tripoli, a été le principal point d'appui d'Haftar
PAR FRANÇOIS BONNET ET RACHIDA EL AZZOUZI
ARTICLE PUBLIÉ LE JEUDI 11 JUILLET 2019 pour mener son offensive sur la capitale libyenne.
Armements, matériel et troupes étaient concentrés
dans cette base reprise par surprise fin juin.

L'un des missiles retrouvés le 26 juin. © Fil Twitter d'Oded Berkowitz.


Des missiles américains vendus à la France ont été
retrouvés près de Tripoli dans une base militaire des L'un des quatre missiles Javelin retrouvés le 26
juin à Gharyan. © Fil Twitter d'Oded Berkowitz.
troupes du général Haftar, l’homme fort de l’est du
pays. Malgré les démentis de la ministre des armées, Fait particulièrement gênant pour la France, ces
tout laisse penser que Paris a armé les troupes rebelles, missiles antichar – au nombre de quatre – ont été
en violation de l’embargo des Nations unies. rapidement identifiés… par les États-Unis. Il s'agit de
missiles Javelin, fabriqués par les groupes américains
Déjà fortement critiqué pour ses ventes d'armes à Raytheon et Lockheed Martin, et vendus par les
l'Arabie saoudite et leur utilisation dans la guerre au États-Unis à la France en 2010. Paris avait alors
Yémen, voilà le gouvernement français engagé sur acheté 260 missiles de ce type et leur équipement pour
un nouveau front : la fourniture d'armes en Libye, en un contrat de 69 millions de dollars (soit 260 000
violation de l'embargo décrété par les Nations unies. dollars l'unité).
Paris est en effet très fortement soupçonné d'armer les
troupes rebelles du général Haftar. L'homme, qui tient Voilà que quatre de ces missiles sont inopinément
l'est du pays et la région de Benghazi, a lancé depuis découverts dans ce qui fut le QG de campagne
avril une violente offensive militaire pour prendre du général Haftar qu'il a dû abandonner en
Tripoli. Selon l'ONU, elle a déjà provoqué plus de catastrophe à la suite de l'opération victorieuse
1 000 morts et 5 500 blessés. de l'armée loyaliste de Tripoli ! L'enjeu est
important pour le gouvernement français : une
Officiellement, la France dit parler en Libye avec « telle livraison d'armements aux troupes rebelles
toutes les parties », le camp du général Haftar et ne ferait pas que violer l'embargo international
le gouvernement de Tripoli, reconnu par les Nations (par ailleurs massivement contourné par l'Égypte et
unies. Dans les faits, Paris n'a cessé de soutenir le les Émirats arabes unis). Elle violerait également
général Haftar, avec l'Égypte, l'Arabie saoudite et l'accord commercial passé avec les États-Unis et qui
les Émirats arabes unis. Dès 2016, François Hollande interdit formellement la réexportation ou revente ou
avait reconnu la mort, dans un crash d'hélicoptère, de dissémination de ce type de missiles.
trois agents de la DGSE dépêchés auprès d'Haftar.
Par la suite, le gouvernement français a reconnu D'où les explications particulièrement confuses de la
avoir déployé des forces spéciales dans la région de ministre des armées, Florence Parly, depuis mardi
Benghazi. Officiellement pour des missions « de lutte 9 juillet. Contacté par Mediapart, le cabinet de la
contre le terrorisme ». ministre s'en tient à une version en trois points :
Mais cette fois un nouveau palier est franchi. Le New – « Ces armes étaient destinées à l’autoprotection
York Times a révélé le 9 juillet que des missiles d’un détachement français déployé à des fins de
antichar appartenant à la France ont été retrouvés le renseignement en matière de contre-terrorisme. »

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– « Endommagées et hors d’usage, ces munitions Des missiles « endommagés et hors d’usage », dit
étaient temporairement stockées dans un dépôt en vue le ministère. Comment pouvaient-ils alors protéger
de leur destruction. Elles n’ont pas été transférées à les soldats français ? Ou alors, avaient-ils été déjà
des forces locales. » utilisés, par qui et dans quelles conditions ? Le silence
– « Détenues par nos forces pour leur propre sécurité, du ministère rend absurde cet argument. Une autre
ces armes n’étaient pas concernées par les restrictions hypothèse est que ces missiles auraient été oubliés
d’importation en Libye. » ou abandonnés par les forces françaises dans un autre
Ces explications sont bien peu crédibles et le lieu puis récupérés par les forces du général Haftar et
ministère n'a pas souhaité répondre aux questions apportés à la base de Gharyan. Ce qui, là encore, est
complémentaires posées mercredi 10 juillet par bien peu crédible. Et ce qui, dans ce cas, démontrerait
Mediapart. Florence Parly – hasard du calendrier – que ces armes étaient bien sous le contrôle exclusif des
a été auditionnée à huis clos par la commission de « forces locales », contrairement aux affirmations du
défense de l'Assemblée nationale mercredi en fin ministère.
d'après-midi au sujet des ventes d’armes de la France Contacté par Mediapart, Olivier Faure, premier
et de son rapport annuel au Parlement faussement secrétaire du PS et membre de la commission de
transparent sur les exportations. C’est la troisième défense, comptait interroger la ministre sur un tel
fois en trois mois que la ministre est entendue à ce scénario : « Comment les forces spéciales auraient-
sujet alors que les révélations s’enchaînent démontrant elles pu abandonner de telles armes ? Pourquoi en
l’utilisation d’armements français dans des conflits étaient-elles équipées ? Et surtout, pourquoi Haftar
comme dans la guerre au Yémen, « la pire crise a-t-il récupéré ces missiles s’ils ne pouvaient pas
humanitaire au monde », selon l'ONU. servir ? ».A l'issue de l'audition d'une ministre muette,
Interrogée par les députés, la ministre s'est très vite il ne masquait pas ses interrogations grandissantes.
réfugiée derrière le « secret-défense » pour ne pas « La ministre a été extrêmement concise, pour le
répondre aux questions. Elle s'est limitée à noter que dire diplomatiquement, sur la Libye. Pour le reste
les Français avaient constitué sur le terrain « un elle s'est livrée à un long exposé sur la nécessité des
détachement de renseignement », sans préciser où, ventes d'armes, enjeu stratégique dans la lutte contre
pendant combien de temps et avec quel matériel. le terrorisme... ».
Reprenons. Un détachement français aurait donc été « La France mène une guerre secrète en
présent à Gharyan dans la base militaire-QG du Libye »
général Haftar situé pratiquement sur la ligne de front ? Le député de La France insoumise Bastien Lachaud,
Ce serait reconnaître un engagement français sans également membre de la commission de défense,
précédent dans la guerre civile libyenne, d'autant que se pose les mêmes questions. Avec une obsession :
ce n'est pas sur une ligne de front et au plus fort « Mais que fait la France en Libye et que fait-
des opérations militaires qu'on mène des opérations « elle avec ses armes ? » « Le gouvernement doit
antiterroristes ». Première incohérence. s’expliquer,insiste le parlementaire. Il nous doit la
Tous les spécialistes l'affirment. Les forces spéciales vérité car le bordel en Afrique notamment dans la
font du renseignement, peuvent mener des opérations bande sahélo-sahélienne est consécutif à la crise
ponctuelles et limitées. Mais elles ne sont certainement libyenne où la France tient une grande responsabilité
pas équipées de missiles antichar, ce qui signifierait depuis Sarkozy. »
qu'elles se trouveraient directement engagées sur le L’élu LFI déplore l’opacité du système français : «
champ de bataille. Deuxième incohérence. Nous auditionnons la ministre mais c’est un bien
grand mot. Car c’est à huis clos et contrairement à
nos pairs du Congrès américain, nous n’avons aucun

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droit de suite, ni de relance. En face, la ministre nous Émirats arabes unis, comme le montre la photo ci-
sert les mêmes éléments de langage que sur Twitter. » contre. Les missiles français ne bénéficiaient d'aucune
Les explications du ministère des armées le sidèrent : protection particulière qui laisserait entendre qu'ils ne
« Comment peut-on laisser de telles armes après une faisaient pas partie de l'arsenal rebelle.
opération et comment finissent-elles sur une base pro- Dès lors, il est peu probable que le pouvoir français
Haftar ? Et si elles étaient inutilisables, que faisaient- puisse en rester à des explications aussi imprécises.
elles en Libye ? » Les commissions spécialisées du Congrès américain
Deux autres étrangetés, pour ne pas dire plus, peuvent pourraient se saisir de cette affaire et d'une éventuelle
être relevées. La première est une déclaration faite violation par la France d'un accord commercial. Les
le 1er juillet sur Twitter par l'ambassade de France inspecteurs des Nations unies pourraient également
en Libye. Sous le hastag #Fakenews, l'ambassade « intervenir et ont déjà documenté de multiples
dément catégoriquement la présence de soldats ou de violations de l'embargo, en particulier par l'Égypte et
personnel militaire français à Gharyan ». les Émirats arabes Unis.
Pour le chercheur Jalel Harchaoui, l’un des rares
spécialistes de la crise libyenne aujourd’hui en France,
« nous avons désormais avec la découverte de ces
La seconde étrangeté tient à l'équipement même missiles une preuve indéniable de ce que l’on sait
des forces françaises. Les missiles Javelin avaient tous : la France mène une guerre secrète en Libye.
été achetés en 2010, dans l'attente d'un missile Elle soutient Haftar même militairement. Elle souhaite
français de nouvelle génération produit par MBDA, le que son poulain Haftar gagne, car elle est pour une
missile moyenne portée. Selon plusieurs spécialistes, dictature en Libye, elle voit en lui ce qu’elle aime en
le missile Javelin est pour partie obsolète, en tous les Égypte, un autoritarisme rigide sans aucune liberté
cas beaucoup moins performant que le missile MBDA. individuelle ».
Comme le note le site spécialisé Opex360, ce missile
Dans les rangs des ONG françaises aussi, cette
français devait être déployé au Sahel d'ici la fin 2018.
information provoque des remous. Et on se pose les
Ce qui renforce encore la suspicion d'une livraison aux
mêmes questions que les députés de l’opposition.
forces « amies » du général Haftar de missiles Javelin
« Pourquoi des missiles français se trouvent sur
moins performants.
le territoire libyen pour assurer la protection des
Français ? Ont-ils été déclarés auprès des Nations
unies ? Ont-ils fait l’objet d’une autorisation du
Congrès américain pour être utilisés en Libye ?
Comment Haftar a eu accès à ces missiles ? Ces
missiles sont, selon le gouvernement, inutilisables ?
Qu’est-ce qui le prouve ? », lance Aymeric Elluin,
chargé de plaidoyer à Amnesty International.
Il rappelle l’affaire des drones dits MALE (moyenne
endurance longue portée). Achetés en catastrophe
Une partie de l'arsenal saisi à Gharyan. © Fil Twitter d'Oded Berkowitz.
à l’américain General Atomics, en 2013 pour être
Dernier élément : les missiles Javelin ont été retrouvés déployés dans la guerre au Mali et la bande sahélo-
à Gharyan, non pas dans un lieu isolé, mais dans des saharienne, ils ont été au cœur d’un feuilleton politico-
entrepôts où était stocké tout un arsenal des forces industriel, Paris voulant s’éviter de passer devant le
rebelles, dont des drones de fabrication chinoise, des Congrès américain qui exige une autorisation pour
armes de fabrication russe et des obus venant des toute nouvelle zone de déploiement. L’ONG, qui a

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transmis une douzaine de questions très précises aux la commission de défense de l'Assemblée nationale.
députés en amont de l’audition de ce mercredi sur les Précisions minimes vu le mutisme de la ministre
ventes d’armes, se réjouit que cette affaire de missiles des armées Florence Parly. Au passage, cela en dit
français sur le sol libyen survienne : « La France va long sur l'impuissance de la commission parlementaire
devoir se plier au devoir de transparence. » à obtenir des explications fiables et détaillées sur
Boite noire l'engagement des forces françaises dans des guerres
menées à l'étranger et où la France est impliquée.
Cet article, mis en ligne à 19h, a été très légèrement
modifié à 23h30 pour intégrer quelques précisions sur
l'audition de la ministre par les députés membres de

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