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ou en Californie, pour le compte de l'agence


gouvernementale ICE (Immigration and Customs
BNP Paribas financera jusqu’en 2024
Enforcement).
un groupe américain spécialisé dans la
Depuis 2003, cette activité de crédit, dont la banque
détention des migrants
PAR MATHIEU MAGNAUDEIX ET ELISA PERRIGUEUR ne s'est jamais trop vantée, lui a fait gagner beaucoup
ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 23 JUILLET 2019 d'argent. « Sans doute des dizaines de millions de
En Europe, BNP Paribas s’enorgueillit d’aider les dollars », évalue pour Mediapart Kevin Connor,
réfugiés. Aux États-Unis, la première banque française chercheur au Public Accountability Initiative de
finance pourtant depuis 2003 le groupe GEO, numéro Buffalo (New York), qui a épluché les contrats
un des prisons privées spécialisé dans la détention souscrits par les banques avec les mastodontes de
des migrants, au cœur de nombreux scandales. Elle a la détention privée aux États-Unis. Une estimation
annoncé son désengagement financier… en 2024. prudente, car les clauses des contrats de financement
entre GEO et BNP Paribas restent secrètes.
BNP Paribas, première banque française et une des
plus grandes du monde, se targue d'être « la banque L'administration Trump, qui a criminalisé
qui aide les réfugiés » en Europe. « Depuis 2015, l'immigration, cherche à terroriser les migrants et à
BNP Paribas soutient une vingtaine d’entrepreneurs tarir les demandes d'asile. Elle enferme en continu
sociaux et associations engagés dans l’accueil environ 50 000 migrants, pour beaucoup originaires
des réfugiés,expliquait l'an dernier Le Journal du d'Amérique latine, un record historique.
dimanche. Au total, près de 12 millions d’euros seront
déboursés d’ici à 2021. »
Sur son site, la célèbre banque au logo vert s'engage
même à doubler les dons versés par ses clients à son
propre fonds d'aide aux réfugiés, créé en 2012. « Le
drame des réfugiés est une catastrophe humanitaire
majeure, qui mobilise de nombreuses associations
et bénévoles, explique le PDG de la banque, Jean-
Laurent Bonafé. […] BNP Paribas est à leurs côtés. »
Aux États-Unis, la banque est plutôt du côté de ceux Le siège de GEO Group, numéro un américain des
qui les enferment. Selon In The Public Interest, un prisons privées, à Boca Raton (Floride). © GEO

centre de recherche sur les privatisations situé en En 2018, 400 000 migrants au total ont été détenus
Californie, elle participe en effet depuis seize ans, et par les gardes-frontières et l'agence ICE. Environ 70 %
de manière active, au financement du groupe GEO, le des migrants détenus par ICE le sont par des groupes
géant américain des prisons privées. privés comme GEO, CoreCivic ou Caliburn. Depuis
GEO, dont le siège social est en Floride, incarne deux décennies, l'industrie des prisons privées, en
l'incroyable essor du secteur du complexe pénitentiaire perte de vitesse à la fin des années 1990, a profité à
depuis trente ans aux États-Unis, qui comptent plein de la criminalisation des migrants.
2,3 millions de prisonniers – 655 pour 100 000 « La détention des migrants aux États-Unis a
habitants, un record mondial. été quasiment sous-traitée au privé, nous explique
Un cinquième du chiffre d'affaires annuel de GEO Lauren-Brooke Eisen, chercheuse au Brennan Center
(2,3 milliards de dollars, 2 milliards d’euros) provient for Justice de l'université de New York, auteure de
de la détention des migrants au Texas, en Louisiane Inside Private Prisons (Columbia University Press,
non traduit). En aggravant la crise à la frontière, les

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politiques de l'administration Trump ont soutenucette D'après un rapport publié en novembre 2016 par In
industrie. » Sitôt élu, Trump a d'ailleurs annulé un The Public Interest, BNP Paribas, de concert avec
ordre de l'administration Obama limitant le recours de grandes banques américaines, a joué un rôle actif
aux prisons privées. depuis seize ans auprès de GEO :
Pour ces groupes privés dépendant des contrats
publics, cajoler les politiques est une nécessité. Pour
la seule année 2018, GEO a dépensé 2,8 millions de
dollars de lobbying et de dons à des politiques, la
plupart des républicains.
Le groupe a également versé 250 000 dollars pour
la cérémonie d'investiture de Trump, et fait un
don de 225 000 dollars au comité d'action politique
ayant financé la campagne de l'actuel président, un
geste qualifié d'« illégal »par l'ONG Campaign Legal Résumé des différentes opérations de financement de GEO auxquelles
Center, GEO étant un sous-traitant du gouvernement. BNP Paribas a pris part. © In The Public Interest (novembre 2016)

L'industrie est coutumière des allers-retours entre « Risques immédiats » pour les migrants
public et privé : le groupe Caliburn, récemment BNP a en effet participé depuis 2003 à plusieurs
épinglé par Amnesty International pour sa gestion tours de table permettant de dégager, via des crédits
de la prison géante pour mineurs migrants de renouvelables (« revolving credits »), des prêts à terme
Homestead (Floride), a même embauché l'ancien (« term loans ») ou la souscription d'obligations («
secrétaire à la sécurité nationale John Kelly, qui bonds »), d'énormes lignes de crédit pour GEO –
fut directement en charge de la politique migratoire des centaines de millions de dollars à chaque fois
au début de la présidence Trump – et continua –, ensuite utilisées par le groupe pour acheter des
à la superviser lorsqu'il devint chef de cabinet du sociétés, accaparer de nouvelles prisons, ou financer
président… ses activités courantes.
À la suite d'un nouvel accord passé l'an dernier,
GEO dispose désormais d'un crédit renouvelable
de 900 millions de dollars avec six banques (BNP
Paribas, Bank of America, Barclays, JPMorgan Chase,
SunTrust, Wells Fargo). Il a souscrit avec les mêmes
établissements un prêt à terme de 800 millions de
dollars.
« Pour les prisons privées, ces prêts massifs sont
un peu des cartes de crédit, explique Shahrzad
Habibi, directrice de la recherche de In The Public
Interest. Pour éviter de payer l’impôt sur les sociétés,
les groupes comme GEO ont un statut de trust
d’investissement immobilier (REIT) qui leur impose de

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distribuer une grande partie de leurs profits à leurs n’engagera plus de financement dans ce secteur »,
actionnaires. » Faute de cash disponible, ils dépendent nous a confirmé la banque, à la suite d'un article paru
donc largement des crédits extérieurs. début juillet dans le quotidien belge L’Écho.
Elle « honorera » toutefois « son engagement
contractuel vis-à-vis de GEO », c'est-à-dire les crédits
en cours, qui prennent fin en 2024.
Pendant cinq ans, BNP Paribas continuera donc de
financer les investissements et les dépenses courantes
d'un groupe contesté, dont le nom est entaché par de
Détenues au camp privé pour migrants d'Adelanto (Californie), un
multiples scandales.
des plus décriés des États-Unis, géré par GEO Group. © Reuters
Comme le rappelle le Miami Herald, GEO a été
Pour ce service, les établissements bancaires sont « poursuivi à de multiples reprises pour avoir
grassement rémunérés : selon des documents transmis supposément forcé des détenus à travailler pour de la
au régulateur américain, GEO a payé l'an dernier nourriture », a été accusé de « torturer des détenus
150 millions de dollars d'intérêts à ses différents dans l’Arizona », est épinglé depuis des années pour
créditeurs. le taux alarmant de décès dans certains de ses centres
Une partie, non connue, de cette somme est allée à gérés pour le compte d'ICE, des conditions sanitaires
BNP, qui touche aussi des redevances substantielles déplorables, l'abus du recours à l'isolement, le
en tant qu'« agent administratif » pour certaines de mépris des droits élémentaires des prisonniers. Il
ses opérations. « Ces redevances, dont on ne connaît détient aussi des familles avec enfants dans son centre
pas les détails, se chiffrent en centaines de milliers, texan de Karnes, une activité décriée depuis les années
potentiellement en millions de dollars », explique le Obama par les défenseurs des migrants.
chercheur Kevin Connor.
Contacté, BNP Paribas assure ne pas « communiqu[er]
les informations relatives aux crédits de [ses] clients
». Mais les prêts de la banque ne constituent, selon une
porte-parole, que « 3 % du total » des financements du
groupe GEO, et « une part négligeable » des revenus
de BNP.
Un migrant à l'isolement dans la prison pour
Ces derniers mois, les images de migrants entassés migrants d'Adelanto (Californie), en 2017. © Reuters

dans des centres de détention surpeuplés et sordides Un rapport de l'inspection générale du


ont ému le monde entier. Pour éviter de voir leur Département de la sécurité nationale datant de
image de marque entachée, des géants de Wall Street juin 2019 fait état de « risques immédiats et de
(JPMorgan Chase, Bank of America, SunTrust, violations scandaleuses des standards de détention
etc.), pressés depuis des années de se désengager du » dans certains des centres pour migrants de GEO,
secteur par des activistes, ont annoncé les uns après les notamment dans le camp d'Adelanto (Californie), qui
autres qu'ils cessaient de financer le secteur des prisons accueille 2 000 migrants, tristement connu pour ses
privées. abus répétés.
BNP Paribas a récemment suivi leur exemple. « BNP Plusieurs candidats démocrates, comme Elizabeth
Paribas a pris la décision, comme plusieurs banques Warren, Bernie Sanders, Beto O’Rourke ou Kamala
américaines, de ne plus intervenir sur le marché du Harris, ont indiqué souhaiter interdire les prisons
financement des prisons privées. Désormais la banque privées s'ils étaient élus.

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Mais si Trump est réélu en novembre 2020, BNP à GEO de quoi fonctionner et prospérer tout au
Paribas, Bank of America et les autres, qui ne comptent long de son deuxième mandat, au cours duquel les
se retirer qu'à partir de 2024, continueront de prêter humiliations contre les migrants ne manqueront pas de
continuer, voire de s'amplifier.

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