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Rapport d’expertise

de Marc-François Bernier (Ph. D.)


Professeur agrégé
Université d’Ottawa

dans la cause

Jean Charest
Demandeur-Défendeur reconventionnel

c.

Marc Bellemare
Défendeur - Demandeur reconventionnel

(200-17-012855-102)

Décembre 2010

 
 

Introduction
Dans le cadre du litige opposant le Demandeur et le Défendeur, nos services ont été retenus par le
Défendeur-Demandeur reconventionnel afin d'analyser la dimension éthique de la vérité et du
mensonge en communication publique, notamment en communication politique.

S'il nous revient de chercher à éclairer le tribunal sur ces questions morales qu'on croit à première
vue évidentes, alors qu'elles recèlent parfois des nuances et des considérations importantes, il ne
nous revient nullement de nous prononcer sur le fond du litige, à savoir lequel du Demandeur ou
du Défendeur dit la vérité, lequel induit le public en erreur et sur quels sujets.

Nous estimons néanmoins que notre opinion, de par ses fondements et son mode d'analyse, est
pertinente au débat et qu'elle ne peut que favoriser les réflexions éthiques qui doivent guider les
propos et les comportements de ceux et celles qui interviennent dans la sphère public.

Notre opinion fait valoir que les locuteurs en contexte de communication publique ont une
obligation de vérité et que toute tromperie doit 1) être exceptionnelle, 2) servir l'intérêt public et
non un intérêt particulier quelconque, 3) faire l'objet d'une justification publique une fois que sont
dissipés les risques ou les dangers l'ayant justifiée.

La vérité en démocratie
Il n'y a rien de bien original à défendre la thèse selon laquelle la démocratie a besoin de vérité si
l'on prend au sérieux le fait que le peuple doit être en mesure de poser des jugements éclairés au
sujet de ceux qui l'ont persuadé de leur faire confiance pour exercer les pouvoirs législatifs et
exécutifs de notre régime parlementaire.

Il y a tout de même lieu de se livrer à un bref survol de certains auteurs, provenant d'horizons
divers, qui soulignent la pertinence de cette thèse que d'aucuns - qui cachent leur cynisme sous
les allures d'un pragmatisme de bon aloi - pourraient croire obsolète. Au contraire, si la
démocratie est certes le dispositif qui permet un exercice de pouvoir, comme le rappelle
Etchegoyen, elle « n'est jamais séparable d'une dimension morale » (Etchegoyen 1993, 22). Chez
lui, « le concept de démocratie... suppose une relation de vérité entre le peuple et ses élus, entre le

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peuple et l'État, entre le peuple et ses ministres » (Etchegoyen 1993, 83). De même, Revel aura
soutenu que la démocratie ne peut pas vivre sans :

«... une certaine dose de vérité. Elle ne peut pas survivre si cette vérité en circulation
tombe au-dessous d’un seuil minimal. Ce régime, fondé sur la libre détermination des
grands choix par la majorité, se condamne lui-même à mort si les citoyens qui
effectuent ces choix se prononcent presque tous dans l’ignorance des réalités,
l’aveuglement d’une passion ou l’illusion d’une impression passagère (Revel 1988, 12).

En effet, en démocratie, il « nous faut une information complète et véridique. Et la vérité ne


devrait pas dépendre de celui qu'elle doit servir » (Lendvai 1980, 19). Chez Lendvai, cette
exigence éthique est une des différences qui distingue les régimes démocratiques des régimes
totalitaires. Quant à lui, même s'il n'a pas toujours pu se montrer à la hauteur de cette maxime,
l'ancien Président des États-Unis, Bill Clinton, affirme néanmoins qu'il n'est jamais admissible de
mentir (Clinton 1996, 6).

Cette notion de vérité, dont il est question ici, a nécessairement un fondement factuel, à défaut de
reposer sur une objectivité absolue, le sujet étant incapable de se libérer de sa part de subjectivité
aussi bien idéologique qu'affective. Cette mise en garde ne doit toutefois pas être interprétée
comme une ouverture au relativisme ou à une forme de post-modernisme qui nie l'importance
sociale des valeurs morales comme la vérité. Comme le soutient avec pertinence Boudon, les
valeurs ne sont pas des illusions (Boudon 1995).

S'opposant aux libertariens qui estiment que le citoyen a la capacité « de trancher entre l'ivraie et
le bon grain », ce qui aurait pour effet d'enlever toute obligation éthiques aux élus et autres
locuteurs publics, la politologue Anne-Marie Gingras a recours à « la théorie de la responsabilité
sociale [qui] considère primordial de fournir aux citoyens toutes les informations nécessaires à
l'existence et au maintien de la vie démocratique » (1985, 43-44).

On ne peut conclure ce bref survol sans référer à l'éditorialiste du quotidien La Presse qui écrivait
que « le mensonge est omniprésent. Qu'il a envahi, tel un virus, le langage politique moderne. Et
qu'il affaiblit notre démocratie » (Pratte 1997, 13). Pour lui, il existe même des mensonges par
omission alors qu'il y a une obligation de révéler la vérité dans la vie publique, car « une
information incomplète gêne le citoyen dans l'exercice de son droit le plus fondamental,

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l'empêche de porter un jugement éclairé sur la façon dont le gouvernement - son fiduciaire -
s'acquitte de la tâche » (1997, 25). Pratte, qui a une grande connaissance de la vie politique
québécoise, et de ses mœurs, écrira même que lorsque les politiciens:
« se trouvent devant le dilemme suivant : mentir ou dire la vérité et risquer de perdre
des votes - ils choisissent systématiquement le mensonge. De leur point de vue, la
vérité et le mensonge sont moralement équivalents. Tout ce qui compte, c'est
l'efficacité stratégique: lequel, du mensonge ou de la vérité, sera politiquement le plus
rentable » (1997, 109).

On se souviendra que le journaliste aura eu droit à une motion de blâme quasi unanime des
députés de l'Assemblée nationale du Québec pour avoir publié de tels écrits (Desrosiers 1997).
Implicitement, ceux-ci faisaient état de leur opposition catégorique au mensonge politique. Dans
la même veine, le philosophe Carson, que nous retrouverons plus loin, est tout aussi catégorique:

«... lying and deception are profoundly contrary to the ideals of a democratic society.
Democratic forms of government tend to promote the general welfare only insofar as
the public has accurate information about policy matters. The choices made by the
citizens of a democratic society are valuable only if they have accurate information and
can make reliable judgments about whether candidates will pursue the policies that they
support. Lying and deception by political leaders are great betrayals of trust in
democratic societies; they thwart or subvert the will of the populace » (Carson 2010,
208-209).

Une obligation inhérente à l'éthique de la communication publique


La communication publique est définie comme « le processus de sélection, de traitement et de
diffusion de l' “information ”, au sens large du terme, [relevant] non seulement des organismes
de presse, mais aussi des institutions, des entreprises, des groupes et autres mouvements qui
interviennent régulièrement sur la place publique en tentant de donner le plus large écho possible
aux messages qu'ils destinent aux citoyens » (Bernier et al. 2005, 2). À titre d'acteurs de cette
communication publique, on retrouve des émetteurs de messages que certains nommeront tantôt
des producteurs de discours (les journalistes par exemple, mais aussi les publicitaires et
spécialistes de relations publiques), tantôt des sources d'information, tantôt des locuteurs, tels les
élus dans un contexte de communication politique. Ces émetteurs diffusent dans la sphère
publique des messages dont la visée dominante peut être informative, promotionnelle ou
persuasive.

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Dans le cas du présent litige, on peut considérer que les acteurs que sont le Demandeur et le
Défendeur sont des émetteurs de messages que l'on peut désigner, pour les besoins de la cause,
comme des locuteurs qui s'adonnent à des activités de communication publique. Non seulement
s'expriment-t-il en public, mais ils cherchent à persuader ce dernier du bien fondé de leurs
prétentions respectives. Le débat est certes de nature politique, mais il est avant tout de nature
démocratique compte tenu de l'importance des questions en jeu. En cette matière, on l'a vu, la
véracité des arguments n'est pas négociable. Pour Gauthier, cette obligation de vérité est
inhérente à la communication publique. Selon lui, «... un locuteur-communicateur doit savoir de
quoi il parle (être compétent en la matière de son propos) et doit s'efforcer de dire la vérité (...) la
préoccupation morale se pose à la communication parce qu'il est possible d'argumenter et donc de
communiquer de façon ignorante et trompeuse » (Gauthier 1991, 74).

Pour sa part, Denton soutient que la qualité de la communication publique a un impact direct sur
la qualité de la démocratie et de la vie en société (Denton 2000, xiv) et il suggère que le déclin de
la participation lors des élections pourrait s'expliquer en partie par le désabusement des citoyens
face à la façon dont se comportent les acteurs de la vie politique.

Bien entendu, on peut diffuser des messages inexacts ou contraires à la vérité pour de multiples
raisons, sans nécessairement avoir l'intention de mentir. En effet, quand les gens diffusent des
informations fausses en les croyant vraies, ils peuvent être fatigués, mal informés, ils peuvent
avoir mal compris, s'être mal exprimés, ont été eux-mêmes intoxiqués ou dupés par les autres.
Sissela Bok est d'avis qu'aussi longtemps qu’ils n’ont pas l’intention de mentir ou d’induire les
autres en erreur, ils n’agissent pas de manière trompeuse. Leurs affirmations peuvent être fausses,
mais ils ne le savent pas. En somme, l’intention de tromper est fondamentale pour déterminer si
le comportement est condamnable (Bok 1999, xxi). Il y a donc lieu de faire certaines distinctions
fondamentales afin d'éclairer le tribunal si besoin est.

Définir le mensonge et la tromperie


On doit recourir notamment à l'ouvrage de référence de Bok, largement cité dans les écrits
savants consacrés à l'éthique de la communication publique. Pour celle-ci, la question du
mensonge réside avant tout dans l’intention d’induire en erreur, et non seulement dans la véracité

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des affirmations (1999, 6). Le mensonge est intentionnellement trompeur et est obligatoirement
une déclaration (statement) communiquée à autrui (1999, 15). Cette déclaration peut prendre
diverses formes, elle ne se limite pas à la parole ou à l'écrit. On peut en effet sciemment induire
les autres en erreur par la parole, par les gestes, par l’apparence (un faux uniforme par exemple),
voire par le silence (mentir par omission), etc. Bok définit la tromperie comme tout message
intentionnel qui vise à induire en erreur et le mensonge est une forme de tromperie selon elle
(1999, 13-14).

Cette acception est partagée par bon nombre d'auteurs. Cliffe, Ramsay et Barlett, par exemple,
attribuent au domaine de la morale les questions de vérité et de tromperie et ils ajoutent :

« Someone is being truthful when what they say, they believe to be true. If they
intend to deceive, they are not being truthful - they are lying. They say something
they believe to be false (or not true) with the intention that someone else should
believe it to be true. The liar pretends that circumstances are other than they are »
(Cliffe et al. 2000, 3).

Ils ajoutent que les gens peuvent être trompés par des mensonges communiqués à eux de manière
délibérée soit par les mots, soit par les gestes, mais « Typically in politics this takes the form of
denial, an explicit lie which claims 'this did not happen', 'the policy has not been changed' »
(Cliffe et al. 2000, 3). Pour sa part, Arendt différenciait les mensonges politiques traditionnels
des mensonges politiques modernes. Les premiers protégeaient des secrets authentiques - comme
dans le cadre de certaines activités diplomatiques - ou portaient sur des intentions qui ne sont que
des potentialités face à la certitude des faits accomplis. Les mensonges politiques modernes
portent sur des faits, et souvent des faits connus publiquement (Piotte 1997, 567-568).

Pour sa part, Carson propose à son tour une définition et soulève la question de la confiance
trahie quand il écrit :

«... a lie is a deliberate false statement that the speaker warrants to be true (...)
According to my definition, any lie violates an implicit promise or guarantee that
what one says is true. My definition makes sense of the common view that lying
involves a breach of trust. To lie, on my view, is to invite others to trust and rely on
what one says by warranting its truth, and at the same time to betray that trust by
making a false statement that one does not believe to be true » (Carson 2010, 3).

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Corson, Wokutch et Cox ont suggéré une « définition technique et formelle » que nous rapporte
Gauthier (1990, 131). Pour eux, X trompe Y si et seulement si : X incite Y à adhérer à certaines
croyances fausses (b) et X veut ou espère que ses actions amènent effectivement Y à croire b. On
voit encore une fois que l’intention de tromper peut être suffisante, si bien que l’on peut dire que
même si la ruse ne réussit pas, il y a tout de même eu tromperie (Elliott et Culver 1992, 71). Pour
Carson, dans la limite où un locuteur public parvient à convaincre des personnes de son auditoire
à croire en son mensonge, on peut dire qu'il a réussi à les tromper. Carson estime ainsi que la
tromperie est un mensonge qui a réussi, qui a servi les intérêts de son auteur. L'intention est ce
qui distingue la tromperie (deception) du fait d'induire en erreur (mislead). Si, dans les deux cas,
il y a eu transgression à la vérité, on peut induire en erreur involontairement mais on trompe
volontairement, sciemment, par calculs et par intérêts.

Carson ira même jusqu'à dire que l'on peut mentir même sans avoir l'intention première de mentir
si la finalité n'est pas avant tout de tromper les gens, mais plutôt d'atteindre des objectifs précis
(sauver la face, se sortir d'une situation embarrassante, etc.). Mais dans tous les cas, c'est le
locuteur qui retire un avantage aux dépens de ceux à qui il s'adresse, et qui le croient, peu importe
que le mensonge soit le moyen ou la finalité.

Dans le cadre du présent litige, qui porte ultimement sur le mode de nomination des juges au
Québec et où les protagonistes s'accusent mutuellement de mentir au public, il est indéniable que
le débat est de nature démocratique et porte sur un sujet d'intérêt public. Dans ce contexte,
l'audience constituée par les Québécois a droit à une information véridique, une valeur inhérente
au contrat de communication qui lie les locuteurs publics à leurs auditoires respectifs. L'intérêt
stratégique de l'un ou de l'autre ne peut se dresser contre ce droit à l'information qui ne saurait
être sacrifié qu'à des intérêts supérieurs bien définis et réels (sécurité de l'État et de ses citoyens
par exemple).

Les conséquences du mensonge


Nous avons établi jusqu'ici que le mensonge est une forme de tromperie qui peut s'exercer en
contexte de communication publique de locuteurs intervenant dans le cadre d'un débat
démocratique et d'intérêt public, où la vérité est exigée au nom du droit du public à une
information de qualité. Nous voulons maintenant insister sur le fait que mentir ou tromper les

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citoyens porte à conséquence. En effet, les choix que nous faisons reposent toujours sur notre
estimation d’une situation, de là l’importance d’en savoir le plus que possible, d’être bien
informé afin de profiter de la plus grande autonomie qui soit. L'information est à la fois source de
liberté et source de pouvoir par le contrôle plus ou moins direct qu'elle nous permet d'exercer sur
des enjeux qui nous touchent.

Si l’information est source du pouvoir, le mensonge a pour effet d'influencer la répartition du


pouvoir au sein d'une société. Le mensonge accroît le pouvoir de son auteur et affaiblit celui de
ses victimes (Bok 1999, 19). Comme toutes les formes de tromperies, le mensonge a donc un
pouvoir de coercition puisqu’il permet à quelqu’un d’exercer un pouvoir indu et injustifié sur
autrui qui se retrouve en position de faiblesse ou de dépendance par le fait de croire le faux
message. Bok ajoute que puisque cette forme de tromperie mine l’autonomie des humains, tout
mensonge doit être justifié (nous y reviendrons plus loin) alors que la vérité n’a pas besoin de
justification. Bok ajoute que les menteurs ont tendance à sous-évaluer les conséquences à long
terme des tromperies, conséquences pour eux et pour la confiance mutuelle que nous devons
avoir pour vivre en société, dans le but d'entretenir une certaine coopération sociale. Selon elle,
ces conséquences sont cumulatives et durables. De plus, elle estime qu’il est difficile de s’en tenir
à un mensonge seulement; au contraire, le plus souvent un mensonge en prépare un autre (Bok
1999, 24-25). Compte tenu de cette façon de voir les tromperies et le mensonge, Bok estime que
la vérité demeure un bien capital dans la vie sociale et ne peut être attaquée que dans des
circonstances exceptionnelles. Son principe premier prend appui sur Aristote qui affirmait que
mentir est « mauvais et condamnable » (mean and culpable) et que la vérité est toujours
préférable au mensonge en l’absence de circonstances spéciales (Bok 1999, 30). Il semble par
ailleurs que les mensonges ne sont pas neutres, ils ont toujours des effets négatifs, ne serait-ce
que par le tort qu’ils nous causent aux yeux des autres ou le fait qu’ils privent les autres de leur
autonomie, de leur liberté.

Notons ici une nuance de Bok, pour laquelle il existe des « mensonges blancs », que certains
pourraient nommer des mensonges bien intentionnés, qui ne causent de préjudices à personne et
sont de peu d’importance sur le plan moral (Bok 1999, 58). On y retrouve des formules de
politesses (content de vous voir!), des conventions sociales (veuillez agréer l’expression de mes

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sentiments les meilleurs), etc. Pratte évoquera pour sa part l'existence de petits mensonges bénins
qui « servent à lubrifier les relations sociales» tout en condamnant sans appel les mensonges qui
portent à conséquence quand ils tirent profit « d'une relation fondée sur la confiance » et
considère « intolérable le mensonge dans la vie publique » (Pratte 1997, 14).

Outre le fait de priver les citoyens de leur autonomie et de modifier à leur désavantage la
distribution du pouvoir en société, Arendt considère que les mensonges modernes, comme elle
les nomme, « conduisent le plus souvent au cynisme, c’est-à-dire à l’incapacité de s’orienter à
travers les informations et les images véhiculées » (Piotte 1997, 568). Piotte poursuit son analyse
de la pensée politique en ajoutant que le mensonge est rejeté même chez les penseurs utilitaristes:

« Mill distingue... les vices privés, qui sont du ressort de la liberté de chaque individu,
des vices sociaux, qui relèvent des sanctions de la loi ou de l’opinion publique. Les
vices sociaux - dont l’un des plus graves est le mensonge qui sape la confiance qui
devrait régner dans la société - créent activement ou passivement des dommages à
autrui » (Piotte 1997, 410)

Il est tout à fait approprié et justifié de considérer le mensonge public comme un abus de pouvoir
« Et abuser du pouvoir, c'est d'abord abuser des hommes, des citoyens qui l'ont délégué et qui
voudraient être dés-abusés » (Etchegoyen 1993, 115). Des chercheurs ont même observé, en
situation expérimentale, qu'il était plus facile de mentir pour ceux qui sont en position de pouvoir
que pour les autres, les premiers ressentant moins d'émotions négatives, moins de changements
physiologiques, moins de malaises (Carney et al. 2010).

Menaces à l'autonomie des citoyens, redistribution du pouvoir en société à l'avantage de ceux qui
trompent et mentent, facteurs qui encouragent le cynisme et sapent la confiance, voilà quelques-
unes des conséquences du mensonge et de la tromperie dans la vie publique.

Ces conséquences ne sont pas étrangères au fait que les citoyens s'opposent fortement au
mensonge politique. On sait par ailleurs que les Québécois s'opposent massivement à ce que leurs
élus mentent sur des sujets d'intérêt public et cette injonction n'est pas récente. Déjà, en 1998, une
enquête menée par des chercheurs canadiens indiquait que les Québécois avaient, à bien des
égards, des attentes plus élevées que les autres Canadiens quant à l'éthique de leurs élus. Quand

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on leur a demandé s'il est acceptable (généralement, parfois, rarement ou jamais) de mentir pour
éviter d'être embarrassé, les Québécois sont, proportionnellement, plus nombreux que tous les
Canadiens à l'ouest de la rivière des Outaouais (Ontario, Prairies, Colombie-Britannique) à
s'opposer à une telle forme de mensonge public (Mancuso et al., 1998, 175). Les Québécois sont
aussi ceux qui tolèrent le moins le fait de ne pas respecter ses promesses électorales (1998, 183).

Jusqu'à présent, nous avons observé l'existence d'un rejet catégorique du mensonge public,
incluant le mensonge politique. Ce rejet s'inscrit en quelque sorte dans la tradition kantienne de
l'impératif catégorique, selon laquelle une action est bonne ou mauvaise en soi, en fonction de ses
intentions, et indépendamment de ses conséquences sociales. Cette tradition repose sur l'impératif
catégorique voulant que nous agissions toujours comme si notre action devait être acceptée
universellement, par tous. Cet impératif interdit par exemple de briser un engagement ou une
promesse sous prétexte que cela sert notre intérêt immédiat (pour sauver la face par exemple, se
sortir d'une situation embarrassante, etc.). En l'absence de tels interdits, les notions même
d’engagements et de promesses seraient vidées de leur sens et ne voudraient plus rien dire. Cela
pourrait, à la limite, favoriser un système de suspicion constante et de méfiance où le recours à la
ruse, voire à la violence, serait toléré par plusieurs. Un tel scénario, où plus personne ne peut faire
confiance à la parole donnée ou reçue, est favorable au règne de la terreur, de l'arbitraire, de la loi
du plus fort ou du plus rusé, dans une société où tout le monde se méfie des autres et cherche à
s’en prémunir en l’éliminant. C'est pourquoi chez Kant, le vol, le mensonge et la malhonnêteté
sont toujours mauvais. Même si le mensonge peut permettre de sauver la vie d’un autre, il
demeure mauvais car on ne peut pas accepter universellement le mensonge. Les philosophes et
éthiciens de la tradition kantienne estiment que la fin ne justifie pas les moyens.

D'autres philosophes de la tradition utilitariste, ou conséquentialiste comme certains la nomment,


ne partagent pas cet impératif catégorique. Si Kant s'intéresse aux moyens utilisés pour arriver à
certaines finalités, les utilitaristes s'intéressent aux conséquences des actes qui procurent les plus
grands bénéfices pour le plus grand nombre d'individus (Lambeth 1986, 19). Si les utilitaristes
s'opposent aux mensonges et aux tromperies, c'est qu'ils estiment que cela génère plus de
désavantages que d'avantages, sauf circonstances exceptionnelles sur lesquelles nous reviendrons
un peu plus loin. Retenons cependant que les héritiers de John Stuart Mill et Jeremy Bentham

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exigent que les décisions soient prises en adoptant un point de vue objectif et impartial dans le
calcul des avantages et inconvénients pour le plus grand nombre. Raymond Boudon exprime la
chose de la façon suivante: « La fin ne justifie les moyens que lorsque l'on peut démontrer qu'un
observateur impartial accepterait lesdits moyens et que, d'autre part, il n'existe pas de moyens
plus acceptables pour atteindre la fin en question » (Boudon 1995, 291). Ce qui signifie que celui
qui pourrait bénéficier du mensonge ou de la tromperie ne doit pas considérer son intérêt
particulier dans le calcul des avantages et inconvénients auquel il se livre.

Cela nous conduit à prendre en considération des circonstances spéciales, voire exceptionnelles,
où il serait justifié de ne pas dire la vérité, de mentir ou de tromper les autres, selon une approche
utilitariste. Revenons à Sissela Bok qui rappelle que dire la vérité ne nécessite pas de justification
morale, alors qu'il faut toujours avoir des raisons de mentir (p. 22). Elle reconnaît qu’il peut
exister de bonnes raisons de mentir dans certaines circonstances. On peut donner l’exemple du
mensonge qu’on dira à une personne mourante pour l’apaiser, par exemple lui dire que ses
enfants se sont réconciliés alors que ce n'est pas le cas, que des problèmes X sont réglés, etc. Ce
qui nous ramène aux mensonges blancs abordés plus haut. Mais Bok va plus loin en admettant
que la tromperie, comme la violence, peut être justifiable pour se défendre d’une menace
sérieuse, qui met notre vie en jeu par exemple. On se retrouve ici dans des considérations
utilitaristes. D'autres auteurs abondent, tels Cliffe et al., qui adhèrent aux écrits de Grotius qui
soutenaient « that speaking falsely to enemies, that is to those to whom truthfulness is not owed is
not lying » (Cliffe et al. 2000, 4). Bok s’inspire également de grands philosophes pour soutenir
que le mensonge pourrait être justifié dans certaines circonstances, quand un homme violent
cherche sa prochaine victime pour l’assassiner par exemple et qu'on lui donne de fausses
informations afin de s'interposer à ce dessein.

Soupeser les conséquences


Ce paradigme utilitariste conduit non seulement à prendre en compte les conséquences positives
et négatives liées au mensonge politique, mais surtout à les soupeser. Pour Bok, ce calcul
s'impose à quiconque veut mentir (Bok 1999, 46). Mais dans quelle mesure cela est-il possible ?
Peut-on vraiment avoir une connaissance parfaite des avantages et des inconvénients, ce qui
nécessiterait une rationalité parfaite et un savoir indéfini. Avoir une telle exigence de résultat
basé sur la certitude n'est pas raisonnable. Il veut mieux s'en remettre à la rationalité restreinte ou

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limitée, celle qui s'exerce de façon pragmatique en tenant compte des conséquences prévisibles
(directes et rapidement observables) ou vraisemblables (plus ou moins directes et observables) de
l'action, tout en sachant que des conséquences imprévisibles (qui peuvent être directes/indirectes,
rapidement observables ou non, mais se produisent par un jeu de circonstances qu’il aurait été à
peu près impossible ou déraisonnable de supputer ou deviner à l’avance) sont également
possibles. On le voit, il est souvent très risqué sinon téméraire de prétendre connaître
parfaitement les conséquences des mensonges, ce qui milite en faveur d'une attitude prudente.

Carson rapporte qu'il y a chez les utilitaristes un préjugé contre le mensonge en raison des
conséquences négatives importantes que cela comporte. De leur point de vue, mentir attaque
l'honnêteté personnelle du locuteur (son intégrité en somme) et mine la confiance des uns envers
les autres (Carson 2010, 2). Il ajoute:
« Most cases of lying and deception by public officials about matters of public policy
fall into one or both of the following categories:
1. Lying and deception to manipulate public opinion and generate support for actions,
causes, policies, and political objectives that one wants to promote.
2. Lying and deception to promote one’s personal interests, e.g., a politician lying to
avoid impeachment or increase his chances of winning an election » (2010, 208).

Or, les théories utilitaristes insistent pour que l'agent moral qui procède à ce calcul (le locuteur)
ne tienne pas compte de ses intérêts particuliers. Seuls doivent compter les intérêts généraux,
voire l'intérêt public. Dans une telle perspective, il va de soi que le locuteur qui ment afin de
servir ses intérêts particuliers au détriment du droit du public à une information de qualité,
essentielle en démocratie, transgresse à la fois l'impératif catégorique de Kant et l'utilitarisme de
Mills. On peut même suggérer que le mensonge public va à l'encontre des principes de justice,
d'équité et de réciprocité qui sont à la base du contractualisme tel que revisité par Rawls (1971)
par exemple, et contre les théories de l'agir communicationnel de Habermas (2001). En somme,
aucune des grandes théories éthiques ne se montre clémente face au mensonge, même si certaines
peuvent y trouver certaines justifications en situation exceptionnelles.

En effet, le locuteur qui ment dans un contexte de communication publique, sur un sujet d'intérêt
public, attaque l'autonomie et la dignité de son audience, mine le niveau de confiance essentielle
en société, alimente la suspicion sinon le cynisme et la désabusement, détourne à son profit

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particulier des avantages collectifs tout en générant des conséquences négatives pour le plus
grand nombre et en affaiblissant ceux qui lui accordent crédit.

Quelques critères
Nous croyons avoir amplement démontré le consensus théorique et les conséquences pratiques
négatives qui militent contre le mensonge dans l'espace public. Et pourtant, on peut très bien
envisager des circonstances exceptionnelles où tromper le public pourrait s'avérer le choix
optimal et être justifié sur le plan moral, dans un contexte utilitariste surtout, mais aussi en
fonction de certains accords propres au courant contractualiste.

Bok avance avec prudence quatre principes qui pourraient justifier les mensonges dans certaines
circonstances : éviter de causer du tort ou de blesser quelqu’un, produire des avantages, favoriser
l’équité et, paradoxalement, afin de protéger la vérité (Bok 1999, 76).

Si le premier principe est plus facile à justifier (mentir pour sauver la vie d’un autre ou la notre
par exemple) il en va tout autrement en ce qui concerne le mensonge qui vise à produire des
avantages, ce type de mensonge par altruisme étant souvent un leurre. En effet, les mensonges
dits altruistes sont souvent un faux prétexte pour justifier un comportement qui sert avant tout les
intérêts du trompeur (Bok 1999, 80-81). Les avantages reliés à un mensonge doivent donc être
légitimes, ce qui veut dire qu’ils doivent pouvoir être reconnus comme tels par ceux qui auront
été dupés. Ce critère repose sur le test de publicité, c'est-à-dire sur l'obligation de rendre compte
de la tromperie, après-coup, lorsque les conséquences indésirables que l'on voulait éviter ne
menacent plus. Ce test est en soi une limitation importante pour quiconque souhaite tromper son
audience. Il favorise une réflexion critique a priori qui permet d'éliminer bon nombre de
comportements abusifs.

La justification du mensonge reposant sur le principe d’équité veut nous convaincre qu’on peut
corriger ou atténuer une injustice en recourant à la tromperie. On pourrait ainsi chercher à
justifier d'avoir menti à un individu pour lui soutirer des informations qui lui seront nuisibles par
la suite, sous prétexte qu'il a lui-même causé du tort par le passé. Par exemple, un homme
politique peut se convaincre que son mensonge va « équilibrer » les mensonges qu'auraient
diffusés ses adversaires. On peut penser que ce principe serait acceptable sur le plan

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contractualiste, mais le doute est permis, les partenaires de la négociation préférant sans doute le
principe de la vérité ou du mensonge à des fins utilitaristes.

Finalement, il y a le principe de justification reposant sur la protection de la vérité. Aussi


surprenant que cela puisse paraître, il y a des gens qui mentent pour servir la vérité! Leur
raisonnement serait le suivant : s’ils admettent s’être trompés ou même avoir menti sur une
question d'importance mineure, cela risque d'entacher la crédibilité d'autres questions importantes
à propos desquelles ils ont fait preuve de véracité et d'authenticité (Bok 1999, 84). On pourrait
assister à de tels comportements dans le cadre d'un procès ou d'une audience publique par
exemple, où un locuteur pourrait refuser toute concession dans le but de paraître plus crédible.

Malgré son ouverture quant à la justification morale du mensonge public ou privé, Bok se montre
réticente face à la possibilité que certains tirent indument profit de ces justifications, et elle
appelle à la vigilance. En effet, il arrive souvent que celui ou celle qui profère le mensonge
cherche à détourner l’attention en vantant les avantages que son mensonge est supposé procurer
(mentir pour servir l’intérêt public par exemple) alors que, bien souvent, ce mensonge a profité
surtout aux intérêts particuliers et stratégiques du locuteur. De telles tentatives de justification
impliquent des conceptions très personnelles concernant ce que les autres méritent ou non, ou
encore ce qui est mal et ce qui est bien, ce qui rend ces justifications très fragiles et biaisées (Bok
1999, 83) En somme, elles sont souvent impressionnistes, égocentriques et arbitraires.

Conclusion
Nous faisons nôtres les conclusions de Bok, selon laquelle, pour être moralement justifiable, un
mensonge ne doit pas avoir une finalité égoïste, il doit servir l'intérêt général, minimiser les
conséquences néfastes et être justifiable publiquement une fois que les risques auront été écartés.
Elle rappelle que le fait de justifier signifie qu'on fournisse des raisons adéquates, justes, honnêtes
et appropriées, aptes à convaincre des personnes raisonnables (p. 91). Il y a donc un caractère
public à cette défense. Une telle obligation de justification publique non seulement permet de se
disculper après coup, mais contribue à prévenir de tels comportements car elle sensibilise les
locuteurs aux critères moraux qu'ils devront assumer par la suite. Ils savent à l'avance que le test
de la publicité sera une épreuve exigeante.

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Ces critères permettent d'échapper à l'absolutisme kantien qui pourrait conduire à des
comportements aux conséquences très graves sous prétexte de la pureté des intentions. Du même
souffle, ces critères ferment la porte à tout arbitraire et au relativisme moral qui sont souvent le
royaume des intérêts particuliers et des stratégies égocentriques qui les servent. Tenir compte des
conséquences vraisemblables et prévisibles du mensonge dans la vie publique, et fournir une
justification convaincante pour ceux qui ont été dupés, voilà des obligations de moyens qui sont
désirables compte tenu de l'importance fondamentale que joue la vérité dans la vie démocratique.

Il est pertinent de préciser que ces considérations s'imposent quand un locuteur est dans
l'obligation de prendre la parole, en raison de ses fonctions politiques par exemple. Mais quand
celui-ci a la liberté de se taire sur un sujet précis, le silence est toujours préférable au mensonge.

Marc-François Bernier (Ph. D.)


Ottawa, le 15 décembre 2010

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